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LA RIVIERE DORT A L'OMBRE DES GRANDS VERGNES.
La rivière dort à l'ombre des grands vergnes.
Il était temps! Les filles arrivent, livres sous le bras. Elles se sont arrêtées devant les papiers, Rêve perdu et la Soeur montrent fermement leur désapprobation. La Pêcheuse, qui s'était retournée un moment, revient prendre les punaises restées sur l'herbe et ajoute un quatrième papier. Nous lisons :
Protestations des élèves qui n'ont rien demandé du tout. J'ironise : - Trois, ça ne fait pas nombreux! - Tout dépend qui sont les trois, me répond Rêve perdu avec un grand sourire. Révision du cours de sciences naturelles. Les cryptogames. - Malheureusement, il est impossible de les étudier aujourd'hui! déclare le Pêcheur sur le ton du plus profond regret. - Comment cela? s'étonne la Soeur. - Tu as déjà vu des champignons un sept août? - Cela arrive... - Avec le temps sec que nous avons? - J'en ai pourtant trouvé un beau ce matin, intervient la Pêcheuse; une belle girolle! - Tu aurais dû nous l'apporter, se moque le Pêcheur. - La voici! La Pêcheuse a ouvert son livre, et le montre à son Pêcheur. Lequel tente de reprendre l'avantage : - Tu n'as plus qu'à le mettre au court-bouillon! Mais il ne s'attire que des rires de la part des filles. - L'année prochaine, nous allons te faire inscrire au cours de cuisine de notre école! lui propose gentiment la Soeur. Peu à peu les rires s'éteignent, et nous nous mettons, enfin, à notre révision. Mycélium, spores... Ce matin, jour de lessive; les filles sont occupées à des travaux que les garçons ne font jamais. Pourquoi? Tradition, sans doute. Qui a créé cette tradition? Il serait facile de dire que ce sont les garçons paresseux. Mais lorsque l'on voit ce que les garçons font aux champs ou aux prés... Alors, c'est comme à l'école; tout le monde travaille. Rêve perdu n'a pas beaucoup de linge à laver, mais elle en profite pour aider la Pêcheuse et la Soeur, qui, elles, en ont beaucoup. Moi, je suis venu en observateur. Ce n'est pas que j'aie beaucoup de remarques à faire, mais c'est pour tenir compagnie à Rêve perdu. Au bord de la petite rivière, deux gros paniers de linge, un sale et un propre, de chaque côté de la pierre plate qui baigne dans l'eau. Mes lavandières sont penchées au-dessus de la pierre et de l'eau, pour peser sur le linge et frotter avec plus de force. Rêve perdu est peut-être moins efficace, on voit qu'elle manque d'habitude; chez elle, Didi est là. Frotter n'empêche pas de parler, de parler fort même, et surtout de rire. On se raconte les dernières nouvelles, la Rousse vient de vêler... On en est au deuxième savonnage. Il n'en reste plus qu'un avant le rinçage, ou plutôt les rinçages, vigoureux, qui éclaboussent les lavandières, mouillées et joyeuses. Puis, on tord les draps à deux lavandières pour les essorer et on s'en va les étendre sur les cordes. Mais aujourd'hui, cela n'a pas suffi. Un drap n'a pas voulu tout à fait blanchir. Alors, on a recommencé. Re-savon sur le drap, re-frottage, et vite on l'a étendu sur le pré, au soleil, qui saura bien, lui, lui redonner toute sa blancheur. Les travaux donnent faim, et pour ne pas nous quitter sur l'heure, nous déjeunons tous les six ensemble, chez la Pêcheuse. Les conversations sont animées, toutes simples, sans soulever les sujets dont s'entretiennent ordinairement les six personnages historiques. L'après-midi, tout le monde étant encore occupé, nous partons, Rêve perdu et moi, faire une petite promenade à pied, pas trop fatigante, deux heures de marche, jusqu'à une maison fortifiée que je voulais lui montrer. L'endroit se trouve près de la petite ville du cadastre, qui, elle, n'est pas si proche de chez nous. Mais mon père nous emmènera en partant au cadastre après le déjeuner, et nous ramènera en fin d'après-midi, son travail terminé. Nous arrivons... au cadastre, vers deux heures et quart. Oui, car mon père a étalé une grande carte, annonçant triomphalement à Rêve perdu : "Tu vois, c'est bien ce que je t'avais dit!" Le peu d'intérêt que j'ai pris à l'affaire explique suffisamment que je n'aie pas su de quoi il s'agissait. Deux heures et demie; nous passons devant le monument le plus important, voire le plus représentatif de la ville. Je demande à Rêve perdu : - Veux-tu une tarte au fromage? - Oh, volontiers; elles sont délicieuses! Elle m'indique le monument : - Oui, mais malheureusement, c'est fermé! - Eh bien, je vais faire ouvrir! Et je me dirige vers la petite porte attenante au monument. - Ah, tu les connais! Je lui souris : - Bien sûr, le monument est trop important! Eh oui, le personnel me connaît bien, et nous sortons bientôt, nantis des tartes au fromage désirées! Rêve perdu me sourit : - Tu ne connais personne dans mon école? j'aimerais bien qu'on me donne quelques bonnes notes. Nous sortons de la petite ville par une rue qui devient vite un bon chemin de terre. L'heure ne nous presse pas, et nous marchons lentement, lentement, nous arrêtant à chaque instant pour regarder autour de nous, faire un commentaire. Lequel se prolonge par d'autres commentaires sur des paysages vus ailleurs, et qui n'ont aucun lien avec celui où nous sommes. Aucun lien? - Si, observe Rêve perdu; nous y étions ensemble. Je fais oui de la tête : - C'est vrai; sans cela, aurions-nous seulement regardé ces paysages? Il n'y a rien à voir pour un passant. - Les passants prennent par la grand route des gens pressés; ceux qui ne le sont pas peuvent voir comment les hommes vivent avec la terre. Au bout d'un bon moment de marche pas pressée, nous arrivons dans un petit bois. - Voilà un endroit idéal pour manger notre tarte au fromage; allons nous asseoir dans l'herbe! me propose Rêve perdu. Bien installés, nous savourons la tarte. - Je n'en ai mangé que chez toi. Je souris : - Je n'ai pas pensé à te le dire; c'est la spécialité de cette ville. - Beaucoup plus appétissante que le cadastre! sourit-elle à son tour. La tarte n'étant plus qu'un souvenir, nous restons un moment à écouter les oiseaux s'entretenir de leurs affaires, se confier leurs sentiments, de leur chant doux d'après-midi chaude d'été. L'heure a passé sans que nous nous en fussions aperçus. Il est temps de retourner au cadastre. La maison fortifiée, ce sera pour demain!... peut-être. Cet après-midi, le Pêcheur et sa Pêcheuse sont partis... visiter la région. La Soeur s'est rendue chez sa camarade de classe, et le Frère l'a accompagnée pour qu'elle ne s'ennuie pas dans le train. Et Rêve perdu et moi, que faisons-nous? C'est très simple, nous allons visiter la maison fortifiée. Cette fois-ci mon père nous laissera sur la grand route des gens pressés, à trois pas du village où nous devions aller hier. Il nous reprendra ce soir au même endroit. Nous voici rendus. Un petit chemin de terre bien ombragé. Une petite route sur la gauche. Au bout, l'entrée du village, caché derrière un tournant, où se trouve une maison bien bâtie. A droite de la petite route, un arbre, qui a depuis longtemps perdu ses feuilles, a gardé une vieille branche décharnée avec laquelle il recouvre avec tendresse le clocher et l'église du village comme pour les protéger des foudres du ciel. Mais nous ne sommes pas les seuls à entrer dans le village. Une vieille femme avance, à demi-cassée et penchée vers la terre, tentant d'une main tremblante de s'appuyer sur son bâton, la tête couverte d'un fichu qui descend sur ses yeux, sa jupe et son tablier laissant juste dépasser ses bas noirs et ses chaussures de marche. Elle tire sa chèvre derrière elle avec un bout de corde, et va son chemin à petits pas sans lever la tête. Nous a-t-elle vus? Nous nous sommes arrêtés pour la laisser passer, un peu impressionnés aussi, mi-inquiets, mi-émus. Sa chèvre se fait tirer de mauvaise grâce, le cou tendu raidi par l'impitoyable corde. Nous allions prendre la chèvre en pitié quand elle nous a jeté en passant le regard sournois et malveillant des chèvres. J'ai cru qu'elle aurait pu nous faire du mal, comme ça; un coup de corne, peut-être. Nous reprenons notre chemin vers le tournant à gauche qui cache le village. A vrai dire, ce qui le cache, ce n'est pas tant le chemin que les deux imposantes maisons, l'une face à l'autre sur les bords de l'étroit chemin. Maisons dans lesquelles le soir venu, on doit se sentir bien à l'abri, les volets fermés, et dans les froids de l'hiver, devant une bonne bûche qui rougeoie doucement dans l'âtre. Les deux imposantes maisons ne suffiraient sans doute pas à cacher le village. Devant nous, à l'endroit où commence à tourner le chemin, une fenêtre sous un grand toit pointu nous prévient : "Vous ne verrez le village que lorsque vous serez passés près de moi". Moi, bien sûr, je n'ai pas besoin d'attendre pour découvrir le village; je le connais de longue date. La découverte, je la laisse à Rêve perdu. Nous voici dans le village. Il n'est pas très étendu. La grand rue nous mène à l'église. - Le village n'est pas très étendu, mais les maisons sont comme des montagnes, commente Rêve perdu. - Des montagnes? tu exagères! - Sans doute; mais elles paraissent indestructibles... On dirait des rocs. Je réfléchis : - Te souviens-tu du pont sur la grande rivière? - Oui, oui, c'est bien ça! Le pont qui était un très ancien château! - Oui... J'allais poursuivre, elle me devance : - Il y a beaucoup de châteaux par ici; cette maison n'est pas un château, bien sûr... Elle s'interrompt un instant : - Mais c'est comme un royaume. Nous poursuivons notre chemin vers l'église; chemin bien court au reste. Nous passons devant une solide demeure, fermée par un mur terminé par un lourd pignon; on pourrait croire, si cette demeure n'était dans un petit village, qu'il s'agit d'un mur de château fort. Comment y entre-t-on? par une grande porte cochère qu'un pont-levis ne déparerait pas. - Regarde! me lance Rêve perdu, en me la désignant; c'est la maison du mystère! - Oh, tu sais, elle n'est pas si mystérieuse que ça! Je connais ceux qui y habitent. Elle me met un doigt sur la bouche : - Ne dis rien! Un peu plus loin, une église des temps passés, face au chemin qui mène au cimetière, dont on devine le mur. Une façade toute plate sous un toit en triangle, percée d'une fenêtre étroite arrondie en haut, et d'une porte en dessous de la fenêtre. La porte et la fenêtre sont si semblables que, si la porte n'était plus large que la fenêtre, on ne pourrait les reconnaître l'une de l'autre que parce que l'une est au ras du sol et l'autre en haut. Rêve perdu s'est arrêtée, l'a longuement regardée : - Elle est simple, elle est modeste, on y vient seulement pour s'y recueillir. Nous tournons à droite vers le cimetière, qui se trouve en dehors du village, à droite, sur le bord du chemin. Nous entrons dans le cimetière. Au fond, contre le mur, une stèle émerge de la terre, au milieu des plantes qui s'agrippent aux pierres. Elle ressemble à une petite chapelle au toit pointu. De part et d'autre du petit toit, une statuette de la Vierge à l'enfant, et une place restée vide. Les noms des disparus sont gravés sur ce qui ressemble à la porte d'entrée de la chapelle, mais ils s'effacent presque sous les lichens qui se sont installés depuis longtemps. Sortis du cimetière, nous suivons un chemin qui s'enfonce dans les prés. Une grande bâtisse vient d'apparaître. Rêve perdu me la désigne d'un geste : - C'est un château? Et, avant que j'aie eu le temps de répondre : - Il est grand, mais comment y vit-on? Elle ajoute aussitôt : - On dirait une pension pour des militaires. Je souris : - Tu es tout près de la vérité; c'était la demeure d'importants chevaliers... - Ah oui! j'ai appris ça en classe; cela remonte à loin. - Cette bâtisse a été construite il y a huit cents ans. - Les chevaliers ne sont plus là, ça fait un moment; on aurait pu enlever la bâtisse, elle gâche le paysage! - Que veux-tu, c'est historique. Rêve perdu hoche la tête : - C'est surtout laid; c'était peut-être mieux il y a des siècles... - Il y avait une double rangée de murailles et de fossés. - Eh bien, au moins l'a-t-on enlevée, cette double rangée! Dommage qu'on n'ait pas continué! La visite est terminée. L'heure s'avance. Nous nous dirigeons maintenant vers l'endroit où mon père doit nous reprendre. Cinq heures. Les ombres se sont allongées, le soleil se couche vers sept heures et quart. Nous sommes installés près du petit chemin de terre bien ombragé par lequel nous sommes arrivés vers deux heures passées. Il fait encore chaud, mais les ombres des grands arbres ne nous servent plus à rien. Le soleil est derrière nous. A trois pas, la grand route des gens pressés par laquelle arrivera mon père un peu après six heures. - Je pense que c'est le moment des pâtes de fruit! Et Rêve perdu me tend les pâtes de fruit qu'elle a sorties de la poche de son tablier. - Excellente idée! Je commençais à avoir faim. Les pâtes de fruit ont vite disparu. - Oh, celui-là, il est vraiment pressé! s'exclame Rêve perdu, me montrant une auto qui file déjà vers l'horizon. - Ce doit être une auto de course. - Oui, elle rase presque le sol. - C'est pour être plus stable quand elle va vite. Rêve perdu a suivi des yeux l'auto à présent à peine visible : - Tu crois qu'elle va plus vite qu'un avion? - Un gros avion, non; mais les petits avions de promenade... je pense qu'elle va plus vite. - Heureusement que la route est toute droite! Nous bavardons, tout en continuant à observer la grand route des gens pressés. Les autos qui y passent de temps à autre lui donnent quelque animation. - Oh, comment arrive-t-il à trouver assez de place sur la route? s'étonne Rêve perdu. J'explique : - Ce sont les tout nouveaux modèles de camion; j'en ai déjà vu un ou deux, ils sont vraiment énormes. Elle reste pensive : - Ce n'est pas comme sur les routes où nous nous promenons... - C'est heureux! - Quand il passe une auto... Je ris : - Ou même une bicyclette! Le gros camion est passé; bien moins vite que l'auto de course. Mais nous avons senti le souffle d'air qu'il a laissé derrière lui. - Il vaut mieux ne pas être près de lui, note Rêve perdu. - Ça, c'est bien vrai! L'autre jour, j'étais avec mes parents, notre auto a failli se renverser! Elle me regarde, incrédule, mais malgré tout légèrement inquiète. Je ris : - Non, non! Mais l'auto a bougé, je t'assure. Elle hoche plusieurs fois la tête sans rien dire. Nous bavardons. De temps à autre, les autos passent et repassent. Soudain, Rêve perdu fait un geste en direction de la grand route des gens pressés : - Oh, regarde! Un âne qui tire sa charrette de paille. Elle prend un temps : - J'espère qu'un jour, lorsque les camions seront devenus encore plus grands, ils ne le renverseront pas. Elle fait une pause : - S'il y a encore des ânes, bien sûr. Matinée passée à faire les commissions pour les parents. L'épicerie du père de la Pêcheuse est fermée, et les achats se font ailleurs. Ce n'est certes pas nous, les enfants, qui devons les faire, mais quand cela sert de prétexte à une promenade... Nous voici donc tous les six sur nos bicyclettes, roulant à qui roulera le plus lentement, vers la petite ville du cadastre. La petite ville étant cependant la plus importante de toutes celles qui nous sont voisines, on y trouve quelques boutiques ouvertes. Sans oublier, bien entendu, le monument le plus important, voire le plus représentatif de la petite ville. Il est donc plus que probable - mon prof de physique avait un jour parlé de probabilité proche de la certitude, ce qui avait prodigieusement agacé mon prof de maths, qui n'avait jamais voulu admettre que l'on pût se contenter d'un résultat erroné, si peu erroné qu'il fût - que nous commencerions les commissions pour nos parents par la visite monumentale. Ma phrase est parfaitement logique, mais je ne pense pas un seul instant qu'elle attirerait les félicitations de mon prof de français. Allez savoir pourquoi! Nous sortons une fois de plus du monument nantis d'une montagne de gâteaux. Le gros paquet de gâteaux dans une main, le guidon dans l'autre - et encore, quand il pense à tenir le guidon - le Pêcheur roule sans perdre de temps. Ne tenant pas du tout à le laisser manger les gâteaux tout seul, nous ne le lâchons pas d'une roue dans le dédale des petites rues qui nous mènent à notre but. Et nous entrons dans la large avenue du cimetière, bordée sur ses deux côtés de demeures imposantes, aux frontons mystérieux. Assis près d'une grande tombe, nous prenons notre temps pour savourer les gâteaux tout en bavardant. - Il serait peut-être temps d'aller aux commissions? suggère la Pêcheuse. Rappelés à l'ordre - le but de notre voyage n'était effectivement pas la seule visite du monument - nous partons. Aujourd'hui, ce n'est pas la peine de passer au cadastre. Bien que mon père soit en vacances, cela ne l'empêche pas d'y aller de temps en temps. Mais aujourd'hui, il n'est pas là. Nous faisons donc la tournée des boutiques, et, les douze sacoches de nos bicyclettes pleines de provisions, nous retournons chez nous. Le déjeuner est agréable. Ma mère me dit être contente de la façon dont je passe mes vacances. Je crois que Rêve perdu lui a beaucoup plu. Et pour mon père, si Rêve perdu s'intéresse au cadastre... D'après ce que disent les camarades à l'école, c'est très important. Si la fille ne plaît pas aux parents, cela nuit souvent aux relations entre les deux enfants. J'ai été un peu surpris. Que cela puisse nuire aux relations entre les parents et les enfants, je veux bien, encore que je ne trouve pas cela souhaitable, mais pour ce qui est des enfants... Comment qui que ce soit pourrait-il nuire le moins du monde aux relations entre Rêve perdu et moi? Nos liens ne dépendront jamais que de nous-mêmes. J'ajouterai que si des liens doivent être touchés, c'est qu'il n'y a jamais eu de liens. Les camarades ont aussi parlé des garçons qui ne plaisaient pas aux parents de la fille. Ils ont dit que c'était encore plus ennuyeux, car les parents pouvaient s'opposer aux relations entre les enfants. C'est, bien entendu, assez inquiétant, mais d'une part, je ne pense pas avoir déplu aux parents de Rêve perdu, et d'autre part... rien ne touchera à nos liens. Au reste, je crois que le père de Rêve perdu me trouve digne de sa librairie, et que la mère considère que sa fille ne doit jamais la quitter, mais qu'elle consent à me la prêter. Moi, je veux bien, Madame, mais c'est pour toujours. L'après-midi, réunion des six personnages historiques sur le pré, au bord de la petite rivière. - Tiens, vous n'avez pas apporté vos livres, les filles? fait mine de s'étonner le Pêcheur. - Nous ne voulions pas vous ennuyer, mais nous pouvons aller les chercher tout de suite, réplique la Soeur. Je réponds plaisamment : - Allez, avouez que vous n'avez pas tellement envie... - C'est vrai, me coupe la Pêcheuse; il ne faut pas croire que nous ne pensons qu'à ça, comme vous! Le Pêcheur proteste énergiquement : - Nous, nous n'avons pas besoin de réviser, nous savons tout! Rires des filles. - Il exagère, concède le Frère, mais je crois c'est parce que nous sommes plus paresseux que vous. - Et si nous vous demandions quelles choses vous aimeriez réviser, vous? demande Rêve perdu. Flottement chez les garçons. Cependant, le Pêcheur se décide : - Nous, ce serait plutôt les maths... Regards inquiets des filles. Il sourit : - Non, non, nous ne le ferons que si vous le demandez... - Oh, c'est très aimable de nous le proposer! répond aimablement Rêve perdu. - Je pense aux champignons dont nous avons parlé la dernière fois, intervient le Frère; ce cours présente un intérêt tout particulier... - Tu veux dire présentera lorsqu'il fera plus humide! Ma boutade ne le perturbe pas : - Bien entendu, mais il y a autre chose; nous avons déjà dit le mois dernier que l'école voulait nous faire penser comme elle... Il fait une petite pause : - Lorsqu'on nous parle des champignons, nous pouvons nous contenter d'apprendre ce que sont les champignons, sans nous occuper de ce que l'école veut ou ne veut pas que nous pensions. Un long silence a suivi cette longue analyse. Silence rompu par Rêve perdu : - On ne peut pas nourrir son esprit seulement de champignons. On entend réfléchir durement les cerveaux des six personnages historiques. L'un des cerveaux, celui du Pêcheur, a explosé : - Mais alors, nous sommes pris au piège! Ou bien notre pensée ne vient exclusivement que de nous-mêmes, ou bien nous sommes à la merci de la pensée des autres! J'approuve : - De l'école ou des dirigeants des pays dont nous avons parlé le mois dernier. Les cerveaux ruminent. Voici celui de la Soeur : - En tout cas, il est impossible de manger plus que ce que le corps peut admettre. Le tour est au cerveau de la Pêcheuse : - Et pour la pensée, est-ce la même chose? Petit silence. Cerveau du Frère : - Si on mange trop de champignons par gourmandise, on peut s'en rendre malade; existe-t-il une gourmandise de la pensée? Je suggère : - Et la punition serait la pensée des autres? - La maladie, on ne peut que la subir, objecte le Pêcheur, la punition, on peut la refuser. - Si on refuse une punition à l'école, on peut nous en chasser, remarque la Soeur. - Dans ce cas, sourit son frère, nous n'aurons plus à craindre la pensée de l'école. - On ne peut pas nourrir son corps de pensée, observe Rêve perdu. Ce matin, la camionnette du père du Pêcheur nous a amenés tous les six à la gare de la petite ville du cadastre, où nous prenons le train pour la grande ville de nos écoles. Non, non; qu'on se rassure! Malgré les inventions sans aucun fondement auxquelles la Pêcheuse avait prétendu nous faire croire lundi dernier - "LES COURS REPRENDRONT LE 7 AOUT"! - ce n'est pas du tout à l'école que nous allons, mais simplement acheter des livres. Le train parti, et nos intentions révélées aux filles... - Comment ça! On se baigne dans les librairies, à cette heure? s'écrie la Pêcheuse. - Bien sûr! lui répond son Pêcheur, on se baigne dans la joie d'avoir trouvé la solution d'un problème de mathématiques! - Où est la sonnette d'alarme? s'écrie Rêve perdu. - Oui, oui, nous descendons! s'écrie la Soeur. Les garçons rient. Je prends un ton rassurant : - Ne craignez rien, ce sont des livres pour nous! Les filles se font des mines ostensiblement réjouies. Pas pour longtemps, car voici le Frère : - Et pourquoi ne ferions-nous pas nos exercices de maths avec les filles? Ça les avancerait; en seconde, on ne fait rien. - Oh, alors nous allons toutes redoubler la seconde! déclare la Pêcheuse. Grands signes approbateurs de Rêve perdu et de la Soeur. Nous voici arrivés. Il nous reste environ une heure et quart pour aller acheter nos livres. Nous avons un autre train à prendre, qui ne partira qu'à neuf heures vingt-trois. La librairie regorge de livres pour l'école. - On les a mis en rayon au début des vacances, explique Rêve perdu; s'il y en a beaucoup, c'est que personne ne les achète. - Nous, nous allons tout acheter! s'exclame le Pêcheur. Promesse non suivie d'effet. Nous nous contentons, nous les garçons, bien entendu, d'acheter quelques livres d'exercices. La Pêcheuse se tourne vers Rêve perdu : - Je préfère la librairie de ton père, il n'y a pas de livres pour l'école! J'approuve : - Le fait est que les livres anciens... - Oh! sourit Rêve perdu, il y a aussi des livres de maths chez mon père. - Oui, mais ce sont des maths que nous n'avons pas à apprendre, souligne la Soeur. - Tu sais, lui fait remarquer son frère, nos livres sont très souvent repris sur les livres anciens. - Ah bon, ils copient! Nous, si nous copions, nous sommes punies, proteste la Pêcheuse. - Et nos devoirs sont annulés, renchérit la Soeur. - Alors, c'est simple, nous annulons tous les livres d'exercices de maths! propose Rêve perdu. Proposition adoptée à l'unanimité... des trois filles. Nous arrivons quelques minutes en avance à la gare. Un grand train est déjà à quai, que nous devons prendre. Mais que se passe-t-il donc? - Elle s'en va! crie la Pêcheuse. - Nous n'avons plus de locomotive! s'effraie la Soeur. - Cours-lui après! lui conseille Rêve perdu. La locomotive électrique s'est détachée du train à l'arrêt, et s'en est allée sans faire de bruit. Le Pêcheur est resté calme : - Ce n'est pas grave, nous allons pousser. Je poursuis, avec le même calme : - Il n'y a que soixante-dix-sept kilomètres. - Après, nous aurons un autre train pour terminer le parcours, achève le Frère, toujours du même ton. La Pêcheuse prend un air détaché : - Et là, nous ne craindrons aucune déconvenue. - La locomotive ne pourra pas nous abandonner. - Puisque nous serons dans la locomotive, conclut Rêve perdu. Un nuage de fumée apparaît sur le quai. - Ah, nous pouvons partir maintenant! annonce la Soeur. La Pêcheuse s'informe innocemment : - La fumée va nous tirer? - Bien sûr, confirme Rêve perdu, puisqu'elle s'échappe de la locomotive à vapeur qui vient remplacer l'électrique. Effectivement, du nuage de fumée a émergé une loco qui vient s'accrocher à notre train. Nous sommes sauvés! Et après notre correspondance, d'ici une bonne heure, notre train ne sera qu'une seule et simple voiture, faisant office de loco, avec son conducteur curieusement assis sur le toit. Qu'on se rassure, une petite cabine le protège! A propos, pourquoi une correspondance? alors qu'il n'y a que quatre stations... Nous ne rentrons donc pas chez nous? Eh bien non! Cette après-midi, nous allons la passer au bord de la mer. La mer dans laquelle se jette notre grande rivière, notre fleuve. Aucun d'entre nous ne l'a jamais vue, et l'envie nous a pris, je ne sais trop pourquoi, d'aller la découvrir. Permission accordée de la part de nos parents. Et l'horaire des chemins de fer nous ayant appris que nous pouvions faire le trajet aller et retour dans la même journée, nous sommes partis. Afin de voyager tranquillement en restant ensemble, nous traversons presque tout le train à la recherche d'un compartiment vide. Le spectacle est curieux. La plupart des voyageurs paraissent s'être à peine réveillés, et dorment encore à moitié. Pourtant, il n'est pas loin de dix heures! C'est que ce train est parti hier soir de très loin, et a roulé toute la nuit. On ne doit pas bien dormir, en train... A peine sortis de la ville... - La grande rivière! s'exclame le Pêcheur. J'observe : - Ici, je pense qu'on peut lui redonner son vrai nom de fleuve. - Oui, elle est bien plus large que chez nous, constate la Soeur. - Et navigable, ajoute son frère. Le... fleuve est devenu bien plus large. Je me tourne vers Rêve perdu : - Tu es déjà allée par là? - Rarement; et en auto. C'est la première fois que je prends ce train. - On voit mal de notre compartiment, remarque la Pêcheuse; je crois qu'il y a des compartiments de l'autre côté, j'en ai vu en passant tout à l'heure. - Oui, mais il faut changer de voiture, lui répond Rêve perdu. - Allons! décide le Pêcheur. Nous voilà repartis. Mais la voiture suivante n'a pas de compartiments. Quelques voyageurs consomment des boissons. C'est la voiture où l'on déjeune. Deux voitures plus loin, nous trouvons ce que nous cherchions. Et nous voilà bien installés, à contempler le fleuve qui coule maintenant près de notre fenêtre. Nous roulons ainsi côte à côte, le fleuve et nous. Le paysage s'est élargi, les petites collines qui vivent près de chez nous ont disparu. Au bout d'une dizaine de minutes, le fleuve a préféré se promener un moment plus loin de nous. Lui aussi a envie de voyages, sans doute. Mais sa promenade solitaire ne dure pas. Regrette-t-il déjà de nous avoir quittés? Peut-être, car vingt et une minutes après notre départ, au moment où nous allons nous arrêter dans la gare d'une petite ville, le voici tout près, tout près de nous. Le train a vite redémarré. Le fleuve, aussi paresseux que notre grande rivière, n'a pas eu le temps de suivre, et nous accompagne maintenant d'un peu plus loin. Pas assez loin cependant pour que nous le perdions de vue. - Regardez de l'autre côté, nous avise Rêve perdu. Nous regardons de l'autre côté. - Que faut-il regarder? demande la Pêcheuse, ne voyant probablement rien. - A part les vignes... note le Frère. - Justement... Le Pêcheur interrompt Rêve perdu : - Les vignes pour l'eau-de-vie! J'approuve : - Oui, le train passe par la ville de l'eau-de-vie. - La fameuse eau-de-vie de la région célèbre dans le monde entier! déclame la Soeur. Nous faisons tous chorus. Surtout que nous connaissons tous quelques vignerons; et les quelques bouteilles qu'ils gardent sont encore meilleures. Et de loin... Nous allons dans le couloir pour voir de l'autre côté. Des étendues molles, qui gonflent le sol avec nonchalance. Une terre blanchâtre et grenue, mal cachée par la verdure. Des vignes, bien alignées et sages, en damiers opposés. Un soleil de plomb régnant sur les raisins qui mûrissent, sans parvenir tout à fait à chasser l'humidité de la mer. Les collines basses, figées, attendent les vendanges. Les six personnages historiques se perdent dans la contemplation du paysage. - Les collines s'aplatissent vers la mer, on dirait, suggère la Pêcheuse. - Des vignes et encore des vignes, partout! répond la Soeur. - Elles viennent jusqu'au bord de notre train, insiste la Pêcheuse. De près, les vignes sont belles. Hautes comme un homme, ce sont presque des arbres. Les feuilles charnues et fournies sont d'un beau vert vivace et plein de sève, et enveloppent les rameaux supérieurs. Les vignes sont vigoureuses, frénétiques, et leurs ceps se tordent en une danse échevelée et folle. La douceur des lignes, le foisonnement des vignes, les demeures des vignerons nichées au creux des terres arrondies, tout donne l'impression de la sérénité et du contentement. Rêve perdu a suivi mon regard : - Ces terres-là étaient sous la mer autrefois... La ville de l'eau-de-vie, où nous venons de nous arrêter est restée derrière nous. Le fleuve est de nouveau parti en promenade. Mais, un quart d'heure plus tard, le revoilà! Tout près d'une petite gare, où nous ne nous arrêtons pas, et où nous rejoint une autre ligne de chemin de fer. - Elle va chez mon cousin, que tu as vu chez moi dimanche dernier, m'apprend Rêve perdu. Tout de suite après, nous traversons le fleuve. - Il est parti à gauche; changeons de compartiment! s'écrie le Pêcheur. - Ce n'est plus la peine, nous arrivons dans quelques minutes, tempère le Frère, qui a bien appris l'horaire du train. En effet, nous entrons en gare. C'est ici, la correspondance. Trois minutes plus tard, notre train est déjà reparti. Nous cherchons celui dans lequel nous devons poursuivre notre voyage. Le voici qui nous attend. Une seule voiture, avec de grandes fenêtres. Nous nous installons côte à côte par trois, et en vis-à-vis. Il n'y a pas de conducteur dans notre voiture... puisqu'il est sur le toit. Départ à dix heures trente-huit. Nous arriverons à onze heures onze. Parcours, trente-six kilomètres, nous apprend l'infaillible Frère. Et là, a-t-il ajouté, nous aurons six heures et quatre minutes devant nous. A noter que la plage où nous allons n'est qu'à cinq minutes de la gare. Le train vient de partir. Nous roulons lentement... mais... mais... Nous repartons en arrière!... La Pêcheuse s'est vivement redressée : - Nous nous sommes trompés de train! Chacun a dû se rendre compte de l'erreur, et nous voilà bien désemparés. - Que faire? s'inquiète la Soeur. - Nous reprendrons le train à la prochaine gare, suggère le Frère. - Nous n'aurons jamais la correspondance pour un autre train, se lamente la Pêcheuse. Le train file, à présent. Le Pêcheur grommelle : - Mais enfin, il n'y avait pas d'autres trains... Environ cinq minutes après notre malheureux départ, nous passons sur un grand pont qui traverse le fleuve. Mais... Je m'exclame : - Jamais nous n'avons traversé le fleuve sur ce pont... Rêve perdu s'est levée, et s'est dirigée vers une voyageuse assise un peu plus loin. Je l'entends demander si notre train va dans la ville où nous souhaitons nous rendre. La voyageuse paraît faire un signe affirmatif, Rêve perdu revient avec un sourire rassurant : - C'est bien notre train. Nos visages s'épanouissent, et elle nous explique : - Le train revient bien sur la même ligne, mais un peu avant le fleuve, il prend un embranchement; donc, tout va bien. Le fleuve s'en est allé chercher la mer à une cinquantaine de kilomètres, vers là où nul ne voit jamais le soleil. Encore une demi-heure de voyage, et nous arrivons sur place. Ayant demandé où se trouve la mer, et ayant obtenu une réponse étonnée, sans doute tout le monde doit-il le savoir, nous nous y dirigeons; pas vers la réponse, bien sûr, celle-là, il vaut mieux ne pas y revenir. - La mer... J'ai entendu deux ou trois voix. Je ne sais pas qui a parlé. Immobiles, nous regardons la mer. Immobile, la mer regarde le ciel. Elle est loin, la mer. Ce doit être la basse mer, ainsi que le dit mon livre de géographie. Des enfants courent sur la plage. D'autres, là-bas, jouent dans l'eau. Des parents attendent que leurs enfants reviennent. Ceux qui ne semblent pas être des parents venus avec leurs enfants sont couchés sur le sable; dorment-ils? Ailleurs, de jeunes garçons et filles, de notre âge environ, sont assis en rond, et bavardent gaiement. Nous nous sommes baignés, la mer est salée, le sable colle à la peau. Ce matin, retour aux occupations ordinaires. Nous sommes tous pris plus ou moins avec nos parents, ceci ou cela, ou autre chose. Curieuses occupations, direz-vous. Certes, mais il en va de ces choses comme de celles tout aussi ordinaires de l'école. On y prête tellement peu d'attention que si quelqu'un demande ce qu'on a fait, on est tenté de répondre "rien" alors qu'on a fait tant de choses... qu'on a oubliées. Après le déjeuner, nous partons, Rêve perdu et moi, faire une promenade en barque. Une courte promenade, contrairement à celle d'hier. Mais aujourd'hui nous sommes chez nous, nul besoin d'aller loin. Et notre voyage s'achève dans notre nid, parmi nos vergnes, nos joncs et nos nénuphars. Installés confortablement dans le fond de la barque, nous restons un bon moment sans rien dire. Une légère brise venant de là où le soleil se couche tempère la chaleur de ce mois d'août auquel il ne manque plus que trois jours pour arriver au milieu de son parcours. Les feuilles des vergnes se balancent doucement dans la brise, et on les entend raconter l'été, la petite rivière qui les abreuve, les vaches qui viennent près d'elles pour se désaltérer, les oiseaux qui ont leur logis chez elles, et dont le chant les berce. Tout se repose autour de nous. Dimanche. Un collègue de cadastre de mon père est venu déjeuner avec sa femme et son fils, un peu plus âgé que moi. Je reste donc à la maison. Le collègue vient d'une grande ville proche. C'est la première fois que je les vois. Le cadastre du collègue est bien plus important que celui de mon père. Cela s'entend dans la conversation. Je ne pensais pas qu'un ton de voix pût changer à ce point lorsqu'un nombre était plus grand qu'un autre. Demander, dans une épicerie, une livre de pommes ou trois livres de pommes ne me paraît pas entraîner l'obligation de prendre un ton de voix très différent. Dans les deux cas l'acheteur a ses raisons. Certes, on peut appeler l'attention sur l'importance de ces deux nombres, si cette différence d'importance existe véritablement. Un camion de pommes exige un traitement beaucoup plus complexe que trois livres de pommes. Mais le conducteur du camion n'a besoin, pour ce faire, que de connaissances plus grandes que le vendeur de l'épicerie. Et quelles différences y a-t-il entre le cadastre du collègue et celui de mon père? Le nombre de parcelles à traiter, c'est tout. Le traitement, quant à lui, reste le même. Plus long, sans doute, demandant plus de personnes pour exécuter le travail. Mais dans les deux cas, l'habitant qui vient au cadastre a besoin de la même chose; savoir ce qui existe à l'endroit qui l'intéresse. Alors pourquoi se parer du nombre de parcelles pour glorifier sa propre personne? Peut-être parce qu'il n'y a rien d'autre? Le déjeuner terminé, salon pour les grandes personnes, jardin pour les petites personnes. Le fils du collègue a aperçu ma barque : - C'est ton bateau? - Oui. - Oh, j'aurais bien voulu en avoir un! Tu dois être content? J'hésite : - Tu sais, j'y suis habitué. Il me regarde, un peu surpris : - Il ne te plaît pas? Je suis légèrement déconcerté. Je n'avais pas voulu le gêner. Je réponds comme je peux : - Si, beaucoup. Il ne dit rien pendant un moment : - Tu crois qu'on s'habitue vite à ce qui plaît? Je ne sais trop quoi répondre. Il reprend : - Tu te promènes avec ton bateau? - Oui. - Loin? J'hésite encore : - Non, pas très loin. Il secoue la tête : - Il n'y a pas de moteur, c'est bien. Il laisse un temps : - On peut se promener tranquillement... Encore un temps : - Sans être dérangé par le bruit... Je ne sais toujours pas trop quoi dire. Il poursuit : - J'habite dans le centre de la ville... mon père dit que c'est mieux pour quelqu'un qui dirige le cadastre de la ville. Je ne peux m'empêcher de demander, sur un ton étonné : - Pourquoi? - Il dit que ceux qui veulent le voir le trouveront plus facilement. Je suis encore plus étonné : - Ceux qui viennent pour le cadastre viennent chez lui? Il sourit : - Non, jamais. Devant mon air, il rit franchement : - Tu l'as entendu, tout à l'heure? Je n'ose donner mon sentiment. Il secoue la tête : - Oh, avec moi, tu peux parler franchement! Je souris : - Ce sera avec plaisir! Un moment de silence. Il reprend, après avoir longuement contemplé ma barque : - Tu veux bien m'emmener sur ton bateau? Je n'ai jamais été sur une rivière... Il médite un moment : - Ce ne doit pas être la même chose que sur la rive. J'acquiesce : - Je suis tout à fait de ton avis. Il fait un petit signe de satisfaction : - Dans la rivière, on est avec elle; sur la rive, on ne peut qu'en être loin. Il fait une pause : - On ne peut connaître ceux qui ne restent qu'au loin. Comme il ne dit plus rien, je l'invite à monter dans ma barque. Il s'assied sur le siège, face à l'avant : - Oh, tu voulais peut-être prendre les rames? Je lui affirme qu'il peut rester assis sur le banc, et que cela me convient parfaitement. Il fait un signe de compréhension : - Tu navigues à la perche? C'est ce que j'ai pensé. Je donne un bon coup de perche pour lancer la barque. Il ne dit rien. Au bout d'un moment, je lui propose : - Tu veux essayer la perche? Il réfléchit : - Je te remercie! Tout à l'heure; je veux d'abord regarder... Je pousse vers l'amont, afin de ne pas avoir à passer la barque par-dessus le gué. Il ne dit rien, jette de brefs coups d'oeil à droite, à gauche, puis regarde longuement devant lui, comme un pilote qui surveillerait les écueils possibles. Au bout de cinq minutes, il se tourne vers moi : - Je prendrai volontiers la perche. Je lui cède ma place. Il fait avancer la barque calmement, sans hésitation, comme s'il en était coutumier. Oh, ce n'est pas bien difficile de naviguer à la perche, pourtant j'ai connu plus d'un fanfaron qui n'arrivait qu'à heurter les berges tous les deux ou trois coups de perche, quelque effort qu'il fît! Au bout de cinq autres minutes, il me tend la perche : - Je te remercie! Cela m'a beaucoup plu. Il reste pensif un instant : - Nous avons été ensemble, la rivière et moi; elle venait vers moi, et j'allais vers elle. Il laisse un temps : - Ceux avec qui on n'a jamais été ensemble restent toujours au loin. Cinq minutes avant le petit déjeuner, deux coups de corne de vache. - Le père du Frère a besoin d'un coup de main; un compagnon est en congé. - J'arrive! - Viens prendre le petit déjeuner chez moi; il nous emmènera dans la camionnette. Nous voici chez lui. Je demande : - Et le Frère? - Nous n'avons pas besoin de lui; c'est pour le carrelage d'une petite cuisine, on n'y tiendrait pas à trois. Le petit déjeuner avalé, nous voici chez le Frère. - Vous en aurez pour deux heures de travail, nous avise son père. - Travaillez bien! nous souhaite la Soeur; nous, nous allons à la lessive. Arrivent Rêve perdu et la Pêcheuse. Nous leur expliquons. - Tu es le seul à ne rien faire! lance la Pêcheuse au Frère. - Détrompe-toi! lui relance-t-il; je travaille mes maths. - Dépêchez-vous, les filles, on nous attend à la lessive! s'écrie Rêve perdu, comme si elle n'avait rien entendu. Petit silence rempli de rires muets. - Après tout ça, nous aurons faim! s'exclame le Pêcheur en guise de conclusion. Il ajoute aussitôt : - On s'offre un brochet? Accord unanime. - Le court-bouillon ne sera prêt que vers midi, nous prévient la Pêcheuse. Ce qui ne dérange personne; nous déjeunerons vers une heure. Le père du Frère a vu juste; en deux heures les carreaux furent à leur place. Il nous félicita pour notre bon travail. A vrai dire, ce n'est pas la première fois que nous le faisons, et je crois vraiment que nous le faisons bien. Sinon, comment nous aurait-il laissé courir la chance de décevoir celle qui se servira de cette cuisine? Le travail terminé, le père du Frère nous propose de nous ramener en camionnette. Nous déclinons l'offre; il n'y a qu'une bonne demi-heure de marche, et cela nous promènera, tout en nous reposant de nos fatigues... qui ne sont pas bien grandes. - Cela ne sera pas très commode pour la voir, constate le Pêcheur, à peine sommes-nous partis. - Il y a le train, la bicyclette... - Il y a ses parents... Je ne sais s'il faut m'étonner ou m'inquiéter : - Ils ne paraissent pas s'opposer... - Oui, pendant les vacances. Je reste muet, tout en faisant un geste d'impuissance. Il poursuit : - Oh, je ne pense pas du tout qu'ils ne veuillent pas que tu la voies... Il prend un temps : - Vous êtes tous les deux à l'école... - Il y a les congés! Il me regarde : - Et ce sera suffisant, n'est-ce pas? Je ne réponds pas de suite. Puis : - Et toi, ta Pêcheuse...? - Nous habitons tous deux ici... depuis toujours. - Je travaillerai avec elle pendant les congés. - Vous n'êtes pas dans la même classe. - Je l'aiderai! Il hoche la tête : - Il y a beaucoup de travail en première... Je fais un geste impatienté, et veux l'interrompre. Il ne m'en laisse pas le temps : - Elle se sentira coupable si tu as de mauvais résultats. Je ne réponds rien. Nous marchons en silence. Voilà les deux chênes. Il me regarde avec un sourire soucieux, mais rassurant : - Ce sera difficile, mais vous y arriverez. Il fait une petite pause : - Je ne sais pas du tout comment je pourrai vous aider, mais je vous aiderai! Onze heures. Il est temps d'aller pêcher le brochet. Comme toujours, un quart d'heure en amont à force de perche, et nous dérivons. Je crois que nous sommes un peu distraits; on le serait à moins. Alors les brochets s'en donnent à queue joie. Le Pêcheur se ressaisit le premier : - Tu as vu le soleil? Je jette un oeil : - Oui, ça, je le vois! C'est le brochet que je ne vois pas. Il nous reste bien un quart d'heure pour arriver chez la Pêcheuse en même temps que le court-bouillon. L'affaire se présente mal. Notre dérive vient de nous amener juste devant chez la Pêcheuse, et le soleil vient de se percher tout là-haut, prêt à redescendre. Que faire? Devant la Pêcheuse, c'est aussi devant chez moi. Et que vois-je, au bord de mon jardin? Le brochet au court-bouillon, le Pêcheur me félicite : - C'est heureux que tu l'aies vu...! Je l'interromps d'une voix calme : - Tu sais, j'en garde toujours un en réserve dans mon jardin. La Pêcheuse intervient : - Dis plutôt que vous avez failli nous laisser sans brochet! Rêve perdu fait une moue inquiète : - Je ne l'ai jamais vu dans l'eau depuis que je suis ici; il doit être un peu vieux, ton brochet. Mais le brochet sent si bon que nous en oublions toutes ces plaisanteries. Le brochet était bon à l'odeur, il était tout aussi bon au goût. Etait? Oui, car il ne l'est plus. Le soleil, qui s'est mis à descendre, contemple avec bienveillance la réunion des six personnages historiques sur l'herbe, près de la petite rivière. Réunion qui commence, du reste, de manière fort houleuse. Aussi adroit qu'un magicien, le Frère a fait apparaître le livre d'exercices de maths acheté vendredi, lors du voyage à la mer. - Tu n'espères pas nous faire faire des maths! proteste la Pêcheuse. - Ce n'est même pas de notre programme! enchérit Rêve perdu. - Ça ne nous servira de rien l'année prochaine! renchérit à son tour la Soeur. Le Frère lève un doigt magistral : - Erreur! Je vous avais dit que cela vous avancerait pour le futur, lorsque vous entreriez en première... Il est interrompu par le concert, à l'unisson, d'un trio de voix féminines : - Nous redoublerons! Le Pêcheur et moi rions de bon coeur. Le Frère sourit, mais ne se laisse pas décontenancer : - Tu préfères ta corne de vache à la mienne? demande-t-il à sa soeur. - Oh, oui, la tienne a un son trop bas! - Si tu casses la tienne, et que tu en veuilles une pareille, que fais-tu? - Je pleure, et j'en demande une à mon grand frère! Sa réponse déclenche un franc éclat de rire; elle n'est pas fille à pleurer, et elle saurait fort bien se trouver la corne de vache qui lui conviendrait. Le grand frère reste imperturbable : - Et ton grand frère te la trouverait sans peine. La Soeur cesse de parler de pleurer : - Moi aussi; j'irais en chercher une très longue, et je la raccourcirais! - Et si tu coupes trop? Elle hésite un peu, puis : - Et si je te réponds que j'irai en chercher une autre, tu me diras... - Parfaitement! que tu pourras la rater de nouveau. La Soeur se tourne vers Rêve perdu et la Pêcheuse : - Ce qui est surtout raté, c'est que nous allons l'avoir, le cours de maths! - Parfaitement! répond le Frère; puisque tu sais que la hauteur du son dépend de la longueur de la corne de vache, tu pourras aisément comprendre que je puisse calculer cette longueur, connaissant le son que tu aimes. La Soeur paraît apprécier le raisonnement à sa juste valeur. - Eh bien, ma prochaine corne de vache, c'est toi qui me la feras! lance la Pêcheuse au Frère. Et elle ajoute, en secouant approbativement la tête : - Après tout, ce n'est pas si mal, les maths... Quant au Pêcheur et à moi, nous nous sommes regardés. Nous n'avions, nous non plus, pas pensé à ce calcul. C'était donc vrai que, ainsi qu'il l'avait dit, le Frère avait travaillé son livre de maths. Un silence a suivi, au bout duquel Rêve perdu remarque : - Si on a une corne de vache qui convient, on connaît sa longueur; sinon, que peut-on calculer? Matinée fort occupée. Hier, la lessive, ce matin, le repassage. Pas pour tout le monde, bien sûr. Le Pêcheur est pris avec son père, et le Frère travaille ses maths. Moi, par contre, je suis venu aider à repasser! Ce n'est pas que je sache repasser, je ne l'ai jamais fait. Mais la curiosité aidant, je pense que ce sera amusant d'essayer. Et puis surtout, j'ai envie de faire quelque chose avec Rêve perdu. Quelque chose qui lui est habituel, allais-je dire. Mais non pourtant, il y a Didi. Enfin, cela lui est malgré tout arrivé quelquefois. Il est des choses qu'on préfère repasser soi-même, paraît-il. Mon repassage n'est pas vraiment un échec, mais c'est loin d'être un succès. Enfin, ce qui est facile, je suis tout de même arrivé à le faire, quoique pas facilement. Après le déjeuner, nous partons tous les six rendre visite aux meuniers chez qui nous avions retourné les foins au début du mois de juillet. Le Meunier doit être guéri à présent de sa belle entorse, mais nous avons pensé qu'une visite de notre part lui ferait plaisir. Et nous avons aussi pensé qu'une bonne tarte au fromage ne déplairait ni au Meunier ni à la Meunière. Mais nous n'allons pas la prendre au monument coutumier, non, nous avons chez nous une pâtissière émérite... "Je leur ferai une grande tarte au fromage!" a dit la Pêcheuse. En flânant, il y a une bonne heure de marche à pied jusque chez eux. Nous prenons un chemin de terre qui passe entre le village de la Pêcheuse et celui de la Soeur, file vers là où le soleil brille à midi, et nous conduit tout droit à leur pré. Le chemin monte lentement. Sur la gauche, au loin, un bois épais. Le chemin descend. Sur la droite, une étroite vallée qui va à la grande rivière parmi de petits bosquets. Le paysage se découvre à mesure que nous remontons. En suivant des yeux la rivière, j'aperçois dans les fonds le moulin vers lequel nous nous dirigeons. Un peu avant le moulin, je reconnais le petit cimetière sur le bord de la route qui longe le pré du Meunier, là où nous avions retourné les foins. Nous serons rendus dans une demi-heure au plus, toujours en flânant. Le chemin commence à descendre vivement. Si nous étions d'humeur à nous presser, ce serait le moment de courir à perdre haleine. Mais puisque nous flânons, nous ne nous pressons pas. Nous quittons le chemin pour couper à travers prés vers le petit cimetière. Et de là, le pré du Meunier descendu, nous n'avons plus qu'à appeler les meuniers pour qu'ils nous fassent traverser la rivière. - Comment allez-vous, les enfants, nous crie de l'autre rive la Meunière, qui nous a vus la première de la cour du moulin; vous vous promenez? - Pas du tout! lui crie en retour le Pêcheur; nous venons manger une tarte au fromage! La Meunière a un moment d'hésitation un peu gêné. Il est clair qu'elle n'a pas de tarte au fromage à nous offrir. - Vous vous promenez encore longtemps, par ici? nous demande-t-elle, une lueur d'espoir dans les yeux. Il est tout aussi clair qu'elle est prête à nous en préparer une. - Nous irons nous promener après avoir mangé la tarte au fromage! Et, avant que ma Meunière ait eu le temps de réagir, le Pêcheur lève, bien haut au-dessus de sa tête, le gros paquet renfermant la tarte : - La voici qui vient d'arriver! Il ajoute en riant : - Je l'ai attrapée au vol! Il faut avouer que la plaisanterie passe un peu inaperçue, mais le large sourire rasséréné qui illumine le visage de la Meunière fait plaisir à voir. - Je viens vous prendre! nous crie-t-elle. Et, de deux énergiques coups de perche, l'un pour nous prendre, l'autre pour nous faire traverser la rivière, elle nous amène au moulin. - Bonjour, les enfants! nous accueille le Meunier, qui vient de sortir du moulin. - Comment va l'entorse? lui demande la Pêcheuse. - Oubliée! répond-il. Et pourtant, ne traînait-il pas un peu la jambe, en sortant du moulin? Cinq semaines, c'est suffisant pour être guéri lorsqu'on se repose, mais comment le Meunier aurait-il pu se reposer, en juillet, en pleine saison des moissons? Le Meunier n'est pas homme à dédaigner une tarte au fromage, et la Meunière va aussitôt chercher le vin de leur vigne. Voilà un excellent quatre heures, quoique pris à trois heures. Mais qu'importe! Le Meunier et la Meunière nous parlent du moulin, de leur vie de tous les jours, nous posent des questions sur nos vacances, sur nos promenades, sur l'école qui nous attend... Et les quatre heures arrivent! La Meunière nous fait repasser la grande rivière. Elle nous remercie plusieurs fois d'être venus, la tarte au fromage... Elle paraît toute contente. Mis à part pour la farine, les meuniers ne reçoivent pas beaucoup de visites. Nous repartons par le même chemin. - C'est curieux, observe Rêve perdu, j'ai l'impression de n'être pas venue par ce chemin. - Pourtant... commence le Frère. - Oui, oui, je vois bien que c'est le même chemin, mais j'ai l'impression de ne l'avoir jamais pris. - C'est curieux... commence le Pêcheur. Je propose une explication : - Nous, nous connaissons ce chemin depuis toujours; c'est peut-être pour cela... Rêve perdu hésite : - Peut-être... Mais... Je ne sais pas... Nous marchons un moment en silence. - Peut-être étais-tu un peu distraite... suggère la Pêcheuse. Rêve perdu secoue la tête : - Non, je regardais le paysage; il me plaisait beaucoup. - Il te plaît moins, à présent? s'enquiert la Soeur. - Non, pas du tout!... Mais ce n'est pas le même paysage... Elle s'interrompt soudain : - Je sais! Je ne regarde pas du même côté. Après un instant de silence, la Soeur s'exclame : - C'est vrai, on regarde autre chose! - Ou plutôt, on ne regarde pas du même point de vue, remarque la Pêcheuse. Chacun approuve. - Et lorsqu'on regarde une pensée? demande pensivement Rêve perdu. La matinée ne nous laisse pas un instant de loisir. Pensez donc! Nous avons cinq cents pas à faire! Et qui plus est, avec les deux petites valises que Rêve perdu a apportées de chez elle. Car c'est aujourd'hui, seize août, le grand déménagement. Rêve perdu va passer les quinze prochains jours chez la Soeur. Avouez que la matinée s'annonce difficile. Heureusement, le déjeuner restaure nos forces. Après-midi. Le Pêcheur et sa Pêcheuse sont partis... visiter la région. Elle est si belle, notre région! La Soeur s'est rendue chez sa camarade de classe, et le Frère, qui aime bien sa soeur, l'a accompagnée, comme de coutume, pour qu'elle ne s'ennuie pas toute seule dans le train. Quant à Rêve perdu et moi, nous partons faire une promenade à pied le long de la grande rivière. - On passe par la colline? me propose Rêve perdu. - Allons-y! Nous gravissons la colline. Arrivés tout en haut, Rêve perdu s'arrête, et contemple longuement le paysage : - Voilà la grande rivière, qui coule tout droit vers le village où le père de la Soeur casse les carreaux... Elle se reprend vite, tout en riant, avant que j'aie eu le temps de corriger : - Quand tu rames, tu vas bien en arrière; pourquoi la rivière n'en ferait-elle pas autant? - Bien entendu! C'est d'ailleurs ce qu'elle fait quand je rame... - C'est évident! Selon que tu rames vers l'aval ou vers l'amont... - ...le cours change de sens. Je prends un air savant : - Cela n'est vrai que chez toi ou chez moi; à partir de la grande ville, le fleuve est navigable... - ...et les bateaux sont trop lourds... - ...pour que le fleuve ait la force de les remonter. Ayant tous deux compris le pourquoi des choses, nous reprenons notre promenade. Nous voici au coude que fait la rivière et où se trouvent encore les débris de ce qui fut un jour un radeau. Je le montre d'un geste théâtral à Rêve perdu : - Ce qui reste de mon radeau! - Notre radeau! J'ai longtemps navigué dessus. - C'est vrai; si longtemps que je ne me souviens même plus combien! Nous marchons un long moment le long de la grande rivière, tantôt sous le chaud soleil, tantôt sous le frais vergne. - Notre radeau ne coulera jamais, a murmuré Rêve perdu. Nous sommes restés là longtemps, longtemps... Ce matin, je n'avais pas envie de me réveiller. Le soleil m'appelait par la fenêtre, et ses rayons, bien plus inclinés qu'au début des vacances, parvenaient jusqu'à moi. "Tout à l'heure, soleil, tout à l'heure! Tu es bien resté dormir une heure de plus que le jour où l'école a fermé ses portes, et pourquoi n'en ferais-je pas autant, moi?" "Parce que tu as manqué le petit déjeuner!" m'a annoncé plaisamment le soleil. Qu'importe le petit déjeuner! J'ai refermé les yeux, et je suis retourné la rejoindre. Ma petite rivière traversée d'un coup de perche, je vais voir chez les uns et chez les autres. Le Pêcheur n'est pas chez lui. La Pêcheuse, dont la maison est tout à côté, m'annonce qu'il est avec le Frère, en train de faire des maths. "Nous, nous faisons de la couture", ajoute-t-elle. Ça, je le vois bien moi-même, car elles sont là toutes les trois. Je demande bêtement si cela fait longtemps qu'elles travaillent. "Nous deux, oui; Rêve perdu s'est levée tard, comme toi", me répond la Soeur. Je m'en vais chez le Frère. "Je t'ai corné, tu n'as pas répondu; ta mère m'a dit que tu dormais, tout comme Rêve perdu", me dit le Pêcheur. Je m'installe. Géométrie. L'après-midi, réunion des six personnages historiques sur l'herbe, près de la petite rivière. - De quoi parlons-nous, aujourd'hui? entame le Pêcheur, en guise d'ouverture de séance. Les propositions se font attendre. - Et si tu proposais toi-même! lui suggère plaisamment la Soeur. Le Pêcheur rit : - Si j'ai posé la question, c'est que je ne trouvais rien. - C'est bien commode, constate le Frère. - En tout cas, on ne parle pas de maths! avertit la Pêcheuse. Je souris : - Moi, je parlerai volontiers de tarte au fromage... - Tu pourrais peut-être la faire! plaisante-t-elle, connaissant mes talents culinaires. Effectivement, tout le monde connaissant lesdits talents, des protestations s'élèvent, tendant à s'opposer au risque de nuire à la réputation de notre tarte au fromage régionale. Le silence qui suit montre notre incapacité à trouver un sujet de discussion. - Les meuniers discutent-ils de sujets tels que les nôtres? demande soudain Rêve perdu. La Soeur s'étonne : - Qu'appelles-tu tels que les nôtres? - Je ne sais pas; l'école, les idées sur la façon de penser... - Peu probablement l'école, répond le Frère; leur fils n'a pas fait beaucoup d'études, et à présent il travaille. - Tu veux dire que l'école n'intéresse que ceux qui y vont? lui demande Rêve perdu. - Ou ceux qui ont à faire avec elle. - Les profs, l'école elle-même? Je renchéris : - Sans oublier les dirigeants des pays! Le Frère fait un geste d'acquiescement. - Alors, l'école ne serait faite que pour elle-même ou pour les dirigeants des pays? s'inquiète Rêve perdu. - J'espère que tu exagères! s'inquiète de même la Pêcheuse. - Moi aussi, approuve vivement le Pêcheur, sinon je quitte l'école demain! La Soeur sourit : - Demain? Tu choisis bien ton jour! Petits rires, un peu distraits. - Mais alors, de quoi parlent-ils entre eux, les meuniers? insiste Rêve perdu. - Du moulin, du travail, de la vente, des foins, de leur vigne, suppose le Frère. - C'est-à-dire de la vie de tous les jours? - Et non pas des devoirs à faire à l'école! note le Pêcheur. - Ils paraissent fort contents de leur vie, observe Rêve perdu. - On vit très bien sans faire de devoirs à l'école, remarque la Pêcheuse. - Oui, les fermiers, par exemple; ils sont déjà très occupés à leurs fermes, la soutient la Soeur. - Donc, leur vie n'est faite que de ce que ne fait pas l'école, conclut Rêve perdu. Alors que nous nous préparons à des réflexions profondes sur la thèse débattue, le Pêcheur introduit un thème dont la saveur est tout autre : - Le soleil vient de sonner quatre heures! Si nous allions cueillir des mirabelles? L'accord est unanime. Le thème est étudié avec l'attention qu'il mérite, en suivant la coutume de l'école péripatéticienne. Et nous flânons donc le long de la petite rivière, et puis arrivés au confluent, nous continuons le long de la grande rivière, pas trop loin, cependant, pour rester dans les prés et ne pas être près de la route, qui se rapproche. La compagnie des vaches est plus agréable que celle des autos, même si des autos, il n'y en a guère. Les mirabelles, mûres à souhait, ne nous empêchent pas de poursuivre notre conversation. Je commente la conclusion de Rêve perdu : - Si la vie des meuniers est faite seulement de ce que ne fait pas l'école, et si la vie de ceux qui ont à faire avec l'école est faite seulement de ce que fait l'école, il y a donc deux mondes différents. Je prends un temps : - Dans quel monde sommes-nous? Méditation générale. Le Pêcheur en ressort le premier : - L'école ne fait pas partie de la vie de mes parents. Acquiescement non moins général, chacun pour sa famille. Je hoche la tête : - Mon père se sert au cadastre de ce qu'il a appris à l'école; mais ce n'est qu'avec le cadastre qu'il vit. La Soeur est du même avis : - Mon père aussi se sert de ce qu'il a appris à l'école; et c'est comme pour le tien, le savoir-faire; il ne pense pas à un grand poëte ou à un grand musicien en cassant des carreaux. On n'entend pas d'avis contraire. La Pêcheuse sourit : - Il est possible que vous soyez contents de m'entendre vous réciter un très beau poëme que j'aurais découvert à l'instant, au lieu de préparer la tarte au fromage; mais des invités?... Le Pêcheur rit : - La tarte au fromage passe; mais le court-bouillon!... La plaisanterie ne fait pas florès. - J'ai souvent entendu dire "Chaque chose en son temps", remarque le Frère. Un silence. - Quel est le temps pour notre vie? demande Rêve perdu. Ce matin n'est pas hier. Oui, on s'en doute, mais il y a une raison pour affirmer une telle évidence. Ce matin, nous allons déjeuner, Rêve perdu et moi. On s'en doute aussi, mais il y a une conséquence; contrairement à hier, où nous nous sommes levés tard, Rêve perdu et moi, aujourd'hui, nous nous levons tôt. Ah bon! c'est pour le petit déjeuner, penserez-vous. Pas du tout, c'est pour le déjeuner. A cette heure-là? Mais non, voyons! Un peu avant deux heures. Et c'est pour ça que vous vous levez si tôt? Encore une de vos plaisanteries! Mais non, mais non, c'est sérieux. Ah bon? Oui, nous prenons le train de sept heures vingt et une à la petite ville du cadastre, où nous déposera le père du Pêcheur. Eh bien, vous n'aviez qu'à le dire! Eh bien, nous l'avons dit! Voici une meilleure explication, je veux dire plus simple. La tante et l'oncle de Rêve perdu l'ont invitée avec ses parents, et moi-même, à déjeuner dans le restaurant de l'oncle, le meilleur de leur très grande ville, la ville du vin, ainsi que l'appelle, à juste titre, Rêve perdu. La matinée, je la passerai chez elle, Didi sera contente. Puis, nous irons en auto avec ses parents jusqu'à la ville de nos écoles, d'où un train rapide nous amènera sur place. Une heure et vingt et une minutes pour cent trente-six kilomètres. Cent kilomètres à l'heure de moyenne. Ça, c'est de la vitesse! Ce n'est pas en auto qu'on en ferait autant. A l'arrivée, le cousin de Rêve perdu viendra nous prendre en auto, et... à table! A propos, la gare n'est pas très loin du restaurant, et le cousin, prof de gym, irait aussi vite en courant qu'en auto. Mais je ne pense pas que Rêve perdu pourrait le suivre. Comment? Que dites-vous? Moi? Oh, il n'est pas très modeste de parler de soi-même! Et enfin, le soir, train rapide, les parents de Rêve perdu reprennent leur auto, et nous, nous rentrons par notre train. Le père du Pêcheur nous ramènera à la maison. Nous voici donc chez Didi. Oh oui, c'est bien chez elle, car elle nous a accaparés un bon moment! Il a fallu tout lui dire, ce que nous faisions, de quoi nous parlions, si Rêve perdu mangeait bien, si elle se sentait bien, si elle n'était pas fatiguée, si elle se reposait bien, si elle... Et moi, je devais, non pas veiller sur elle, ça, c'était à Didi de le faire, même si elle était loin de Rêve perdu, non, moi, je devais être là, si nécessaire. Quant aux parents, Rêve perdu n'était pas leur affaire. Nous restons un peu à bavarder avec les parents. C'est-à-dire qu'au bout d'un moment, la mère est partie avec sa fille et que le père a reparlé de la librairie. Je voulais lui demander si on lisait pour l'école ou pour soi, mais il était en train de me montrer la reliure d'un vieux livre. Ne pouvant parler de l'intérieur, je parlai de l'extérieur. La reliure était en effet très belle, et je la regardais avec attention. Le père, ravi de mon intérêt, me demanda si cela me plairait de visiter un atelier de reliure. Je lui répondis que cela me plairait beaucoup, et il m'expliqua qu'un jour prochain il devait aller pour affaires dans une ville proche de là où habitait son frère. Il continua, sans en dire davantage, à me montrer des livres. Que venait donc faire son frère dans l'histoire? Je n'osais le lui demander, mais soudain : "Ah oui, l'atelier de reliure est à mon frère!" Il poursuivit en me disant que le jour où il irait là-bas, il pourrait m'emmener avec eux. Je supposai que eux étaient lui, Rêve perdu et sa mère. Bah! nous verrons bien. Le père me quitte pour aller se préparer pour le départ. Rêve perdu est revenue. - Nous partons bientôt! m'annonce-t-elle. Je lui parle du relieur : - Ton père a proposé de nous emmener. - Oh, c'est bien! J'y suis déjà allée; je pense que ça te plaira. Elle ajoute en souriant : - La fille de mon oncle se prépare, elle aussi, à faire de la reliure; elle est très gentille... Elle s'interrompt : - Mais j'y pense! Elle a une auto, elle pourra nous emmener en promenade! - Ce serait bien! Mais aurons-nous le temps? Et sera-t-elle là? Rêve perdu réfléchit : - Attends-moi un instant. Elle s'en va vivement. J'attends. La voici revenue : - Mes parents veulent bien que nous restions un ou deux jours chez mon oncle; nous reviendrons en train! Je la regarde, malgré tout un peu étonné. Elle sourit : - A quoi sert d'attendre? Elle ajoute, un instant après : - Viens! Nous allons appeler tes parents! Mes parents! Elle est tombée sur mon père. Je crois qu'il n'a rien écouté, il est d'accord sur tout. Ma mère, cela a été un peu plus long. - Voilà, c'est fait! m'annonce Rêve perdu. Elle ajoute : - Appelle-les! Je suis un peu pris par le tourbillon. J'appelle. C'est ma mère. A peine surprise. Les parents de Rêve perdu arrivent, disant qu'il est bientôt temps de partir. Rêve perdu m'entraîne voir Didi. Nous partons. Je veux dire, chez les parents du prof de gym! Le voyage se passe sans histoire. A vrai dire, je n'y prête pas beaucoup d'attention, je pense plutôt au voyage chez le relieur. Du reste, je ne sais pas trop quoi penser, mais j'y pense. A train rapide, voyage rapide. Il ne s'est même pas arrêté en cours de route. Si, une fois, je crois. Et je crois aussi que j'ai oublié de regarder par la fenêtre. C'est si soudain, tout ça. A propos, c'est le train, et non le voyage, qui s'est arrêté. Encore que, si le train s'arrête, le voyage ne peut faire autrement que s'arrêter, lui aussi. Intéressante remarque, n'est-ce pas? Le train entre en gare. Au milieu du quai, le cousin cherche dans quelle voiture nous nous trouvons. Nous lui faisons des signes. Notre voiture est en tête du train; et le train est long. Le cousin s'est mis à courir... et c'est maintenant lui qui attend notre voiture. Quelle foulée, le prof de gym! Embrassades familiales. Pour moi, une ferme secousse de la main. Quelques minutes d'auto, il conduit aussi vite qu'il court, et nous sommes devant le restaurant. Tout du moins, c'est ce qu'il a dit. Et comme personne ne proteste, ni même s'étonne, c'est que cela doit être vrai. Moi, je ne vois qu'une maison, une grande et belle maison. Mais de restaurant, point. Nous entrons dans la maison. Nous montons au premier étage. Le cousin a ouvert une porte qui n'est même pas fermée à clef... une petite entrée, un grand salon... les dîneurs sont là, autour des tables élégamment dressées! Nous sommes bien dans un restaurant. Tout au moins, c'est ce que j'en ai conclu. Car j'avais plutôt l'impression d'être dans une salle à manger, où se seraient réunis quelques amis du maître des lieux, pour passer un bon moment ensemble. Les amis sont nombreux, et on a disposé plusieurs tables pour former de petits groupes; ceux qui ont le plus d'affinités entre eux, sans doute. Le décor est intime. Cheminée de marbre, lourdes tentures aux fenêtres, vases de fleurs, nappes damassées, porcelaine fine, argenterie, cristaux... Les convives parlent d'une voix feutrée, comme s'ils échangeaient des confidences. Et le fait est, car, m'a dit un peu plus tard Rêve perdu, tous ces gens se connaissent depuis toujours. "Ce sont les Grands Serviteurs du Vin!" a ajouté le cousin avec une emphase ironique. La librairie du père de Rêve perdu ouvre mardi vingt-neuf, et nous sommes le dix-neuf. Dans dix jours, donc, et cet après-midi le père a préparé l'ouverture en faisant quelques rangements. Et comme il sait, n'est-ce pas, que mon intérêt pour les livres anciens est on ne peut plus vif, ce qui, disons-le en passant, n'est pas tellement faux, il m'a proposé hier dans le train de venir avec lui. "Tu peux venir aussi!" a-t-il dit à sa fille, laquelle lui a répondu avec un léger sourire : "Pourquoi pas? Ce n'est pas une mauvaise idée!" J'arrive donc à la gare de leur village vers deux heures. Le père de Rêve perdu m'attend dans son auto à la sortie la gare. Sa fille est avec lui. Comment ça, est avec lui? Elle n'est donc pas venue avec moi? Eh bien non! Ah, c'est vrai! j'ai oublié de vous dire. La mère de Rêve perdu, voyant que sa fille repartirait cet après-midi de la maison, en a profité pour lui demander de rester hier soir, et jusqu'au déjeuner d'aujourd'hui. Bon, bon, je la lui ai prêtée. Quant à ce soir, en rentrant de la librairie, je dînerai chez eux, sur invitation, puis je rentrerai par mon train... Avec Rêve perdu. Que c'est triste, une librairie qui dort, après avoir fermé ses volets! Celui qui voulait savoir ce que disait le livre ne le peut pas. Le livre l'attendait, cependant. Il faudra attendre, attendre que la librairie s'éveille, et rouvre ses volets. Que c'est triste, une librairie qui dort, après avoir fermé ses volets... Les volets sont restés fermés. Mais, quel bonheur! grâce au libraire, nous, nous sommes dans la librairie. Le père de Rêve perdu - Eh oui, c'est lui le libraire, bien sûr! - est parti ranger ses livres, pour mieux les présenter lorsque la librairie ouvrira ses portes, sans doute, et nous deux, nous allons de rayon en rayon, feuilleter un livre ou un autre, ou encore admirer les belles reliures anciennes. - Mon oncle ne les fait pas de cette manière; aujourd'hui, personne ne le fait plus, cela demanderait trop de temps, et mon oncle doit en faire un grand nombre d'exemplaires, et ces reliures-ci se faisaient une par une, car il y avait très peu de livres. - Le fait est que les reliures anciennes sont très belles. Je m'interromps un instant : - Encore que ce qui compte, c'est ce qui est écrit... Rêve perdu sourit : - Je suis de ton avis, évidemment; mais je crois que nous avons déjà parlé... - Oh, oui! du profond intérêt que portent les acheteurs... - C'est bien cela. Je reste un moment à contempler une reliure ancienne : - Et à l'époque, penses-tu que c'était seulement pour qu'elles soient belles qu'on faisait ainsi ces reliures? Rêve perdu a pris le livre, et réfléchit, tout en le tournant d'un côté puis de l'autre : - Et si c'était pour montrer l'admiration qu'on avait pour l'auteur du livre? - Faudrait-il alors supposer qu'aujourd'hui personne n'ait cette attitude envers les reliures? - Autrefois, très peu de gens savaient lire; pour ceux qui le savaient, le livre était une chose rare, une chose précieuse, indispensable même. Elle fait une pause : - On le gardait avec soin, on le conservait longtemps; la reliure faisait donc vraiment partie du livre. Je souris : - Et de nos jours, combien qui y en a-t-il qui lisent vraiment? - Les meuniers n'achètent pas de livres. - Et parmi ceux qui achètent les livres d'aujourd'hui? Rêve perdu prend un temps avant de répondre : - Ainsi que tu le disais avant-hier, il y a deux mondes; les uns lisent les livres de l'école, les autres les livres qui ne sont pas de l'école. - Tu veux parler des livres qu'on lit pour se divertir? - Oui; sinon, ce sont encore des livres d'école. - Tu as raison; on peut lire un livre sur les étoiles simplement parce qu'on en a envie, et s'apercevoir deux ans après qu'il fait partie du programme de la classe où on est. Rêve perdu secoue la tête : - On peut même lire avec plaisir les livres de la classe où on est, et qu'on découvre pour la première fois. - En voilà des gens de toute sorte qui lisent! Nous restons un moment sans rien dire, en contemplant les belles reliures dans les rayons. - Mon père regrette beaucoup qu'on ne fasse plus de belles reliures, reprend Rêve perdu; il dit qu'aujourd'hui, on n'aime plus la beauté. - Le choix est simple; très peu de livres avec de belles reliures, beaucoup de livres avec des reliures ordinaires. - Conséquence tout aussi simple; très peu de gens lisent, beaucoup de gens lisent. - Mon prof de français déplore que la très grande majorité des gens lisent des livres de divertissement de basse qualité, et il dit que ces livres ne méritent même pas d'être lus. J'ajoute en souriant un brin ironiquement : - Et donc, ni d'être imprimés! - Et les livres dont on nous dit, surtout à l'école, qu'ils le méritent, sommes-nous vraiment sûrs que ce soit vrai? Dimanche. Tous les parents reçoivent des amis. Ah oui! excepté les parents du Pêcheur et les parents du Frère et de la Soeur. Ceux-ci et ceux-là sont partis se faire recevoir par des amis, emmenant, les uns et les autres, leur progéniture. Oui, bon... Il reste les parents de la Pêcheuse, avec la Pêcheuse. Quant aux parents de Rêve perdu, ils reçoivent qui ils veulent, mais comme ils ne sont pas là! Et Rêve perdu? Eh bien! ses parents n'étant toujours pas là, elle déjeune avec moi! Enfin, pour être plus précis, elle déjeune chez moi. Et si elle est effectivement avec moi, elle est aussi avec mes parents et les invités de mes parents. Car mes parents ont des invités. Voilà, vous savez tout! Rêve perdu étant venue tôt à la maison, nous en profitons pour aider ma mère à la cuisine. C'est-à-dire, Rêve perdu aide ma mère, moi j'assiste à la scène. J'ai, bien sûr, proposé mes services, sachant parfaitement que je ne risquais rien à le faire, et, ainsi que prévu, mes services ayant été considérés inutiles, voire dangereux pour la bonne santé de la vaisselle, je fus éconduit en hâte. Curieux, cette communauté d'opinions entre ma mère et Rêve perdu. Ainsi, au reste, je suis enclin à le préciser, entre Rêve perdu et ma mère. La différence entre ces deux propositions ne vous paraît sans doute pas évidente au premier abord, au deuxième non plus, ajouterez-vous; à moi non plus, dois-je le dire. Mais tout cela me fait penser à la vie que j'aurai avec Rêve perdu lorsque je ne vivrai plus avec ma mère. Je restais là, songeur, regardant les deux femmes s'affairer aux besognes familiales, lorsque Rêve perdu, passant devant moi, m'a dit à voix basse : "La vie est aussi faite de cuisine". Déjeuner. Nous commençons par des tartelettes aux épinards. Ce n'est certes pas une surprise pour moi, ayant vu des épinards envahir la table. Ah, ces épinards, ça en prend de la place! Quand c'est cru, parce que quand c'est cuit... il n'en reste pas grand chose. Il n'en reste pas moins que j'aime beaucoup les épinards, et la Soeur en a dans son jardin. C'est de là qu'ils doivent venir, car Rêve perdu demeure jusqu'au premier septembre chez la Soeur. Et je crois bien que Rêve perdu sait que j'aime beaucoup les épinards. Alors... Je goûte la tartelette. Oh! mais ce n'est pas... Savoureuse; elle est savoureuse! Ma mère les fait bien. Mais... Non, ce n'est pas elle... Fondante, fondante, la pâte! Le plus difficile à réussir lorsqu'on fait une pâte brisée. Ma mère fait une bonne pâte; mais celle-ci, c'est Rêve perdu! Elle m'avait dit qu'elle s'amusait parfois à faire de la cuisine, Didi étant là pour la conseiller. S'amusait... Cela ne s'appelle plus s'amuser, cette tartelette! Je lui souris : "Merci!" Elle me sourit en retour. Et, du coin de l'oeil, j'ai vu que ma mère souriait doucement. Les invités sont à table. Bien sûr. Un homme, qui possède une entreprise de peinture en bâtiment. Il connaît bien le père du Pêcheur et celui du Frère. Mais s'il est chez mes parents, c'est parce que sa femme est une amie de ma mère. Ils ont une fille, de deux ans environ plus jeune que Rêve perdu. Le peintre en bâtiment fulmine : - On nous méprise! Peintres en bâtiment, pensez donc! "Et ça prend le nom de peintres pour faire croire...!" Un verre de vin est le bienvenu, car il est sur le point de s'étouffer d'indignation. Le vin lui ayant paru bon, calmé, il reprend : - L'autre jour, il y avait tout un article dans un journal avec la photo d'un tableau célèbre, à ce que disait le journal; il y avait un rond rouge au milieu d'un tableau tout blanc... - Il devait y avoir autre chose, s'étonne mon père. - Non, rien, rien du tout! - Et c'est vrai! le soutient sa femme; j'ai vu la photo. Etonnement général. Le peintre, en bâtiment, poursuit : - Des ronds rouges sur un mur blanc, je vous en peins autant que vous voulez! Un nouveau verre de vin le calme de nouveau. Puis, on parle d'autre chose. Après le déjeuner, la jeune fille, Rêve perdu et moi allons nous installer au jardin. - Papa peint très soigneusement les murs; c'est très joli, déclare la jeune fille, après que nous avons échangé quelques banalités. Un peu surpris, je cherche à lui être agréable : - Ça, c'est vrai! J'ai déjà vu des maisons peintes par ton père, c'est vraiment très joli. Elle me remercie d'un petit signe de tête, et ne dit rien pendant un court moment. Puis, prenant un air sérieux : - Papa a dit qu'il nous en fera autant que nous voudrons... Moi, quand je dois faire un dessin, en classe, je trouve que c'est difficile... Elle s'est tue. Je lui demande : - Tu ne dessines pas des ronds rouges? Elle me regarde un instant, puis se met à rire : - Pour ça, je prends un compas! c'est de la géométrie. Elle penche la tête d'un côté, comme lorsqu'on découvre quelque chose d'amusant : - Celui qui a peint le rond rouge dont a parlé mon père, il s'est bien amusé! Elle reste un instant en suspens : - On peut faire de jolis dessins avec le compas. - Tu aimes le dessin? lui demande Rêve perdu. - Oui, beaucoup; mais ça m'ennuie de dessiner des ronds. - Tu dessines des ronds? - Pour m'amuser; en classe, ça m'ennuie. Je m'étonne : - Vous dessinez des ronds en classe? Elle rit : - Oh non, jamais! - Qu'est-ce que vous dessinez? - Des objets... des vases... Je veux faire celui qui comprend : - Avec des fleurs! - Oh, non! Les fleurs, c'est pour les vrais peintres! - Pourtant, à mon école, on m'en a déjà donné... veut la contredire Rêve perdu. La jeune fille l'interrompt : - Oui, à moi aussi; mais ce ne sont pas de vraies fleurs, ce sont des ronds rouges... ou bleus... les vraies fleurs sont dans les champs! Nous restons un moment sans rien dire. C'est la jeune fille qui reprend : - J'ai vu un jour un peintre qui peignait des vraies fleurs; elles étaient gaies, elles continuaient à pousser dans le tableau, elles n'étaient pas des ronds, ni rouges, ni bleus. La matinée se passe en occupations ménagères... La vie est aussi faite d'occupations ménagères, n'est-ce pas? Les boutiques n'ouvrent que dans une semaine, et nous allons tous les six faire quelques commissions pour nos parents dans la petite ville au fameux monument. Deux heures de route pour une heure de commissions. Alors qu'on aurait pu se faire emmener en camionnette - un quart d'heure seulement! Bien sûr; mais en roulant à bicyclette, on se promène, on bavarde. C'est autre chose. Ah oui! Dans le décompte des heures, j'ai oublié la visite du monument fameux, et les souvenirs emportés à savourer au cimetière. Onze heures; nous sommes rentrés. - On s'offre un brochet? - Le court-bouillon sera prêt à midi, répond la Pêcheuse à l'appréciée proposition de son Pêcheur. La barque vient à peine de commencer à dériver. - Là! s'écrie Rêve perdu d'une voix sourde. En effet, il est bien là, sous une pierre pas très grosse. Mais lui non plus n'est pas très gros. - Ça ne nous suffira jamais! ponctue Rêve perdu, un tantinet dépitée, contemplant le brochet qu'elle tient en main. - Bah! Nous avons encore du temps, déclare le Pêcheur d'une voix rassurante. - On le rejette? Je proteste : - Gardons-le en attendant! On ne sait jamais. La barque se remet à dériver. Pierre après pierre, nous scrutons. C'est le Pêcheur qui trouve. Il n'est pas plus gros que le premier. - On a bien fait de garder le premier! se félicite-t-il. Deux petits brochets valent un grand, et les petits sont souvent meilleurs que les grands. Le court-bouillon est prêt, il n'y a plus qu'à attendre. Les brochets sont prêts, il n'y a plus qu'à les manger, ce qui va bien plus vite que les pêcher. L'après-midi, réunion des six personnages historiques sur l'herbe, près de la petite rivière. - Vous vous souvenez, il y a trois semaines environ, vous nous avez parlé de votre rencontre avec un photographe? nous demande la Soeur, à Rêve perdu et à moi. Je confirme d'un signe de tête : - Je m'en souviens très bien; c'était au cours d'une promenade. - Je m'en souviens très bien aussi, il était avec sa femme, et parcourait la campagne, confirme de son côté Rêve perdu. - Je pensais à ce qu'avait dit la fille du peintre en bâtiment dont vous nous avez parlé ce matin, reprend la Soeur; cela m'a rappelé ce qu'avait dit le photographe. Elle laisse un temps : - Le photographe voulait photographier la vie, la vraie vie, avait dit sa femme. Elle laisse encore un temps : - La fille du peintre en bâtiment a dit que les vraies fleurs continuaient à pousser dans le tableau. - Tu veux dire que c'est ça aussi, la vraie vie? résume le Frère. Sa soeur fait oui de la tête. Un petit silence. - Mais alors, intervient la Pêcheuse, paraissant fort mécontente, lorsqu'on nous dit en classe de dessiner quelque chose... Elle hésite : - Le prof nous dit que ce doit être bien fait, beau... - Et c'est là-dessus qu'il nous donne une note! renchérit vivement le Pêcheur. - Peut-être le prof veut-il malgré tout que le dessin soit bien fait, remarque le Frère. Je hoche la tête : - On peut regretter qu'il n'ajoute rien sur la vie dont ont parlé le photographe et la fille du peintre en bâtiment. Rêve perdu hésite : - La vie dont ils ont parlé... chacun d'entre eux a parlé de la vie qu'il a vue lui-même... - Et le prof nous laissera-t-il voir nous-mêmes la vie? s'inquiète la Pêcheuse. - Et la note que donnera le prof, de quelle vision de la vie dépendra-t-elle? s'inquiète encore plus le Pêcheur. Le silence est un peu plus long. - Quoi que nous fassions, quelqu'un nous donnera une note, reprend Rêve perdu; si ce n'est le prof, ce sera ceux qui nous achètent des livres chez mon père, ceux qui achètent de l'épicerie ou se font bâtir des maisons... Elle se tourne vers moi : - Ceux qui voudront que leur maison soit bien indiquée sur le cadastre... Je réponds sur un ton dubitatif : - Ça, ce sera difficile; mon père dit que les gens s'y perdent, alors que c'est tellement simple, il suffit de regarder! - J'ai dû mal regarder, observe Rêve perdu, avec un petit sourire. - J'y suis déjà allée, je n'ai jamais rien vu non plus, l'approuve la Pêcheuse. - Ne parlons pas des maisons où l'on a toujours oublié de faire... ce que personne n'avait demandé, enchérit le Pêcheur. - Ni des produits qui manquent, alors qu'on les trouve en ville, renchérit la Pêcheuse. - Chez mon père, en tout cas, on ne se plaint jamais de ce que contiennent les livres qu'on achète pour leur belle couverture... commence Rêve perdu. - Ce n'est pas étonnant, rit la Soeur; d'après ce que tu nous as raconté, personne ne les ouvre! - Elle doit, je pense, exagérer, tempère le Frère. Rêve perdu sourit : - J'exagère peut-être, mais comme ceux qui les ouvrent ne les lisent pas... Moment de méditation. - Et voilà, constate le Frère, nous venons de faire ce que nous avons été tentés de reprocher à nos profs! La matinée se passe en occupations ménagères... La vie est aussi faite d'occupations ménagères, n'est-ce pas? Cet après-midi, le père de Rêve perdu est retourné à la librairie. Nous sommes là, nous aussi, car il nous l'a proposé hier soir. Nous allons de rayon en rayon, comme la dernière fois, mais aujourd'hui, ce sont plutôt les textes des livres que nous parcourons. Textes disparates. Des récits historiques concernant des mémoires de militaires inconnus, pour nous tout au moins, racontant des épisodes fragmentaires apparemment suffisamment obscurs pour que nos livres d'histoire n'en parlent pas. Textes de littérature d'auteurs dont nous n'avons jamais entendu parler, ce qui n'est évidemment pas un critère. Cependant, à lire telle ou telle page, cela ne donne pas envie de continuer. Mais là aussi, ce n'est pas un critère. Récits de voyages. Ouvrages scientifiques que nous ne pouvons apprécier, étant donné nos faibles connaissances. Auteurs que nous avons étudiés en classe. Seule différence, la date de parution du livre, livre qu'on trouve par ailleurs dans toutes les librairies ordinaires. Peut-être est-il important d'avoir une édition ancienne... recherche d'erreurs, par exemple? - Tiens, regarde! Les Fables de La Fontaine! s'exclame Rêve perdu; je ne l'avais jamais vu. Elle me le tend : - Tu aimes les Fables? - Beaucoup! - Tu as des préférences? - Oui, aussi bien pour celles qui me plaisent que pour celles qui ne me plaisent pas. Elle me regarde, cherchant visiblement à comprendre : - Tu aimes celles qui ne te plaisent pas? Je souris : - Oui, je crois que je l'ai dit assez bêtement. - Tu veux dire que tu y trouves un intérêt tout de même? - Oui, c'est bien ça. Je poursuis, après avoir réfléchi un moment : - Pour les fables qui me plaisent, c'est simple; une petite histoire, en général agréable à lire, pas toujours, et puis une constatation, quelquefois évidente. Je souris : - Mais pense-t-on aux évidences si on n'est pas guidé? Rêve perdu hoche la tête : - Pour ça, nombre de mes profs pourraient y penser! J'en ai entendu, surtout en maths, des "Il est évident que..." sans que le... "guide" nous guide le moins du monde. Je ris : - Oh, pour La Fontaine, il ne nous guide que trop! Mais c'est amusant... Elle répond, d'un ton amusé : - C'est vrai, ce que tu dis; mais peut-être écrit-il pour des gens qui ne tiennent pas trop à réfléchir? - Oui; ou peut-être se méfie-t-il des gens de cette sorte; un livre est vite abandonné s'il ennuie. Elle fait un signe d'approbation : - Le fait est que si j'aime les Fables, c'est aussi parce qu'elles sont amusantes... et puis, on n'a pas de mal à les lire, comme tant d'autres, dont les auteurs se considèrent sans doute trop sérieux pour octroyer la permission aux lecteurs de rire ou même de sourire. Elle sourit : - Et d'ailleurs, c'est ça qui me fait sourire... de plaisir, lorsque je referme le livre. J'approuve hautement son opinion sur les livres sérieux qui font sourire. - Tu parlais des fables qui t'avaient déplu... - C'est tout aussi simple; ce sont les fables qui vous assènent des ordres, le genre d'ordre : "Fais ce qu'on te dit, tout le monde fait ça!" Rêve perdu rit de bon coeur : - Si tout le monde le faisait vraiment, on n'aurait pas besoin de le dire! - N'est-ce pas!... Une petite pause de rire... pas sérieuse du tout! Je poursuis : - Tiens! je vais te donner un exemple : La Cigale et la Fourmi. - Oh! Je t'écoute volontiers; cette fable m'a toujours agacée! - Non seulement elle m'a aussi agacé, mais elle m'a surtout inquiété... Elle m'interrompt vivement : - Tu sais, ça me fait penser à la vision de la vie, dont nous parlions hier. - Oh, c'est tout à fait ça! Ici, dans les Fables, c'est : "Vivez comme ci, vivez comme ça! Je vais vous donner un exemple de ce qui vous arrivera si vous ne suivez pas mes ordres!" - Bien entendu, l'exemple choisi est le pire de ce qui peut arriver de désagréable, voire, de préférence, de grave. - Et d'autant plus si cet exemple n'arrive presque jamais. Rêve perdu fait un geste d'agacement : - Quant à citer les cas où tout se passe bien, surtout si ces cas arrivent tous les jours... Nous ne disons rien pendant un moment. Je reprends : - La Fontaine a tout fait pour donner une mauvaise image de la cigale... - Sans d'ailleurs en donner une meilleure de la fourmi! - Oui, ça, il a bien fait! Quant à la cigale... Tu sais que La Fontaine...? - ...d'Esope, oui, je sais. - Tu as lu...? - Oui. - Tu as vu qu'Esope ne la traite pas de simple cigale; il dit que c'est une artiste. Rêve perdu acquiesce : - Ah oui, c'est vrai! Alors... tu veux dire qu'Esope, contrairement à La Fontaine, ne l'a pas fait chanter pour elle seule, mais pour d'autres; pour la fourmi, en particulier? - Précisément! Et lorsqu'on va écouter un artiste... - ...on ne lui refuse pas "quelque grain pour subsister". - La fourmi dira, bien entendu, qu'elle n'a rien demandé. Rêve perdu sourit : - Il y a bien des gens qui prétendent ne rien demander, et qui acceptent volontiers ce qui passe à leur portée. Le train qui nous ramène chez nous vient de partir. Il ne reste dans le ciel que les dernières lueurs d'une journée qui s'est enfuie une heure plus tôt que le jour où nous avons quitté l'école. Déjà... La matinée se passe en lessive... Je suis bien obligé de constater que la vie est aussi faite de lessive, n'est-ce pas? Je suis surtout bien obligé de constater que la vie est faite... de cuisine, d'occupations ménagères, de lessive... d'école... de sommeil, de déjeuner... j'en oublie certainement, des... faites de choses de même nature. Que reste-t-il pour la vie elle-même, celle faite de notre nid, à Rêve perdu et à moi? Moi, je reste une partie de la matinée à lire, le spectacle de la lessive n'étant pas vraiment très exaltant. Puis, je vais chez le Pêcheur. Puis, nous allons tous deux chez le Frère. Un peu de bavardage, quelques coups d'oeil pas très assurés sur nos livres de première... Déjeuner. Mon père se laisse aller à parler d'autre chose que de cadastre. Pour le coup, ma mère a pu lui faire part de ce qui se passait dans la maison, de quelques aperçus de sa vie à elle. Mon père écoute avec, parfois, quelque étonnement. Leur nid n'est pas comme le nôtre, à Rêve perdu et à moi. L'a-t-il jamais été? Le nôtre restera à jamais tel qu'il est à présent. Je le sais, Rêve perdu le sait aussi. L'après-midi, réunion des six personnages historiques à travers les prés longeant la grande rivière, de l'autre côté de la colline. Il fait bon marcher, car un petit vent frais nous annonce pour bientôt des jours moins chauds et par-dessus tout moins étouffants que ces derniers jours. Il n'a pas beaucoup plu cet été, et l'eau a baissé dans les rivières. Dans ma petite rivière, on ne se mouille pas très haut les jambes lorsqu'on descend de la barque pour aller chercher le brochet. Dans la grande, plus tellement besoin de rames; la perche touche souvent les fonds et suffit largement. Près des rivières, l'herbe est encore verte; ailleurs... Certes, les vaches n'ont pas encore entamé le foin des mauvais jours d'hiver, mais par endroits, sur les flancs des collines, elles mettent plus de temps à trouver leur content. L'habituel échange de points de vue des six personnages historiques commence par notre récit, à Rêve perdu et à moi, de la visite d'hier à la librairie, suivi du compte rendu de nos commentaires sur les Fables de La Fontaine et d'Esope. - Oh, j'ai l'habitude d'entendre ce genre de conseils! affirme d'emblée la Pêcheuse. Son opinion n'étant, de toute évidence, guère favorable, le Frère tente de la tempérer : - Le conseil en lui-même n'est pas à dédaigner... - Et ensuite, l'habitude est prise, proteste vivement le Pêcheur, et n'importe quel conseil se met à paraître excellent! - Tu exagères, proteste de son côté la Soeur, quoique beaucoup moins vivement. - Pardon! Je ne fais que suivre les sages conseils qu'on nous donne; mieux vaut être trop prudent que pas assez. Des petits sourires rôdent sur les visages. Je remarque : - Les conseils de La Fontaine et ceux d'Esope ne nous sont connus que parce que nous allons à l'école... - Et parce que c'est l'école qui nous a fait connaître ces deux auteurs, ajoute Rêve perdu; les meuniers ne les connaissent pas. Elle se reprend : - Peut-être de nom... pour La Fontaine... - Oui, approuve la Pêcheuse; parce que pour Esope!... Le Frère observe : - Des conseils, il n'y a pas que La Fontaine et Esope à en donner... - Oui, mais ceux-là, il faut les apprendre et recevoir une note, réplique Rêve perdu. - Tu veux dire que ce sont les conseils de l'école...? - De tous ceux dont nous dépendons, renchérit le Pêcheur. La Pêcheuse s'étonne : - Bon, mais tout ça n'est pas nouveau; pourquoi parler des deux auteurs...? - Les conseils de ceux dont on dépend sont limités à leur opinion, propose Rêve perdu. Je fais un signe d'assentiment : - Mais si c'est un auteur consacré, c'est l'opinion du monde entier qui nous parle. - Là, c'est toi qui exagères! me lance le Pêcheur. - Sans doute; mais notre monde, notre monde entier à nous, où se trouve-t-il? Ce matin, les filles sont prises. Nous, les garçons, nous faisons un peu de maths de première, voir ce qui nous attend. - Pas mal de calculs, grogne le Pêcheur. - Ce n'est vraiment pas comme les autres années, déplore le Frère. J'approuve : - C'est ce que nous avons déjà dit la dernière fois... et ça se confirme. - Que de théorèmes à apprendre en géométrie! constate le Pêcheur. - Je n'ai pas vu beaucoup de problèmes amusants en géométrie, le soutient le Frère. Nous restons un moment à feuilleter les livres. Je reprends : - Je crois que nous avons bien fait d'acheter ces livres; nous aurons moins de surprises. Je vous laisse deviner, grâce à ces quelques remarques, l'état d'esprit d'élèves se préparant à l'école qui commence dans à peine plus d'un mois! Cinq bonnes semaines... L'après-midi s'annonce beaucoup plus agréable; pour Rêve perdu et moi, en tout cas. Nous allons ensemble faire une grande promenade à bicyclette. Trois bonnes heures de flânerie, car nous ne comptons pas nous presser, oh non, pas le moins du monde! La promenade commence par un coup de perche pour prendre Rêve perdu et sa bicyclette sur l'autre rive, et un second coup de perche pour la ramener. Oh! ce n'est pas tellement plus près qu'en suivant la route qui passe par le pont et les deux chênes, mais c'est beaucoup plus amusant. Nous prenons par les prés jusqu'au gué du moulin, afin de rejoindre le chemin qui monte sur la colline d'où l'on aperçoit les débris du radeau. Ça cahote, ça cahote - c'est curieux, à pied, cela ne se sent pas! Arrivés là-haut, nous traversons la grand route des gens pressés. Quelques tours de pédale plus loin, Rêve perdu me montre sur la droite un chemin de terre : - C'est ce chemin-là qui s'en va à l'horrible bâtisse des chevaliers; tu te souviens, nous l'avons pris il y a un mois environ? - Oh, je me souviens très bien; la bâtisse t'avait tellement déplu! Elle rit : - Que veux-tu? Tu m'avais emmenée exprès pour me la montrer; elle valait donc le coup d'oeil! - Naturellement! Et tout à l'heure, c'est la dernière demeure des chevaliers que nous irons voir! Nous passons au croisement du chemin de terre : - Aujourd'hui nous ne prenons pas ce chemin-là; nous allons tout droit. - Ah, je reconnais cette route! observe-t-elle, c'est celle qui va à la gare de chemin de fer pour chez moi. Je souris : - Eh bien, si tu veux le prendre, il part à huit heures vingt et une ce soir! Elle me rend mon sourire : - Et il arrive à huit heures quarante-trois. Je ne reste pas... en reste : - Vingt-deux minutes de trajet. Elle s'inquiète : - Nous en avons encore bien pour un quart d'heure de bicyclette; dépêchons-nous, nous allons le rater! Je la rassure : - Nous ne pouvons pas le rater. - En es-tu sûr? - Absolument! - Pourquoi? - Parce que pour le rater, il faudrait être à la gare. Elle fait un signe de compréhension : - Je comprends; mais cela dépend aussi du moment où nous y arriverons. - Absolument pas! - En es-tu sûr? - Absolument! - Pourquoi? - Parce que nous n'y arriverons pas. Elle s'étonne : - Pour quelle raison? - La raison est très facile à exposer. - Expose! - Nous tournons à gauche pour prendre une autre route avant d'arriver à la gare. Le visage de Rêve perdu s'éclaire : - La chance nous est favorable! Le train ne s'arrête pas longtemps à cette gare. - Alors, si nous étions arrivés à temps et avions pris le train... - ...comme nous repartons de nouveau d'ici... - ...il eût fallu faire très attention à redescendre aussitôt du train avant qu'il fût reparti. - Au moins, nous étions sûrs de ne pas rater la gare, puisque nous y étions déjà. Complètement rassurés l'un et l'autre, nous reprenons notre chemin. Peu après être sortis du village, Rêve perdu me montre au milieu des prés, sur une petite butte, une rangée de quatre maisons, accolées l'une à l'autre : - C'est curieux d'avoir bâti cette grande maison en faisant semblant qu'il y en ait quatre. Son erreur me fait sourire : - Il y a en bien quatre! mais comme elles se ressemblent et qu'elles sont côte à côte... - Pas du tout! me coupe-t-elle; tu ne vois pas à l'intérieur les portes entre les maisons? Je connais ces maisons; il n'y a pas de portes. Mais je ne suis pas homme à me laisser surprendre : - Comment veux-tu que je les voie? Elles sont fermées à clef des deux côtés. Rêve perdu non plus n'est pas femme à se laisser surprendre : - Oui, mais les clefs ne sont pas sur les portes; on voit très bien par les trous des serrures. Force m'est de constater la justesse de l'argument; ce que je lui avoue de bonne grâce. Nous continuons notre chemin. Un peu plus loin, à la sortie d'un village, un grand arbre auprès d'une maison. Je la montre à Rêve perdu : - Voilà une maison fort agréable; chaude l'hiver, fraîche l'été! - C'est en vérité fort agréable; comment cela se peut-il? - Regarde! L'arbre est du côté de là où le soleil brille à midi; l'hiver, il n'y a pas de feuilles aux arbres, et le soleil réchauffe la maison... Rêve perdu ne me laisse pas achever : - ...et l'été, les feuilles sont abondantes et couvrent d'ombre la maison. Un peu plus tard, une église, dont on ne sait pas si elle est dans le village ou si elle est au milieu des prés. Tout dépend d'où on la regarde, du village ou des prés. Un grand mur, tout nu, un seul vitrail. Un clocher carré, tout simple, mais prêt à se défendre. Encore un peu de route, toujours en flânant. Par moments, nous serions allés beaucoup plus vite à pied qu'à bicyclette. "Oui, oui, mais à bicyclette, c'est bien plus reposant!" me fait judicieusement observer Rêve perdu. Une église, dont on ne sait pas si elle est dans le village ou si elle est au milieu des prés. Tout dépend d'où on la regarde, du village ou des prés. Je viens déjà de le dire? Oui, je sais, mais qu'y puis-je? Mon prof de français dit qu'il ne faut pas se répéter. Fort bien. Il n'a qu'à venir le dire aux deux églises devant lesquelles nous venons de passer, celle de tout à l'heure, et celle de maintenant. Qui sait? L'une d'elles changera peut-être de position? Bon courage, prof! Un peu après être sortis du village, nous passons sous le pont du chemin de fer. Un train gronde au-dessus de nous; c'est certainement l'express de quatre heures. Rêve perdu regarde le soleil : - C'est l'express, il est plus de quatre heures; j'ai apporté des poires que m'a données la Soeur. - Ah, bonne idée! Ce sont les premières de son jardin, je pense. - C'est bien ce que j'ai vu. - Allons les manger au cimetière du village, là-bas, à cinq minutes; c'est la dernière demeure des chevaliers dont je t'ai parlé tout à l'heure. - Allons! J'espère que ce n'est pas comme l'horrible bâtisse! Nous sommes sur place. De longues étroites tombes de pierre sombre, posées côte à côte sur le sol, emplissent à elles seules le cimetière. Rêve perdu parcourt lentement des yeux le cimetière : - On dirait que les chevaliers sont prêts pour la bataille. Depuis hier soir, le temps étouffant de ces derniers jours est parti en vacances... ailleurs! Hier lorsque nous avons quitté le cimetière aux environs de cinq heures, les premiers gros nuages noirs nous avaient déjà prévenus, et le retour s'est fait au plus vite, une petite heure. Nous avons bien fait, au reste, de rouler vite, car en passant près du moulin des meuniers, quelques coups de vent prémonitoires nous ont avertis : "Pressez-vous, les enfants! Regardez derrière vous, la pluie va arriver!" Et nous, d'appuyer sur les pédales! Les premières grosses gouttes nous ont chaleureusement accueillis - oui, je veux simplement dire qu'il faisait encore chaud à ce moment-là... - et elles nous ont aspergés sans trop de dommage; nous fûmes trop vifs! Les grosses gouttes, ayant reçu du renfort, se sont acharnées jusqu'au matin. Mais rien n'y a fait; Rêve perdu et moi étions douillettement installés sur nos oreillers, bien à l'abri. L'après-midi, réunion chez moi - dehors il fait encore mouillé - des six personnages historiques. Tiens! Rêve perdu est venue avec un panier à ouvrage. Dans le panier, j'aperçois quelques pelotes de fil blanc et un crochet. Je demande à Rêve perdu ce qu'elle compte en faire. - Les mamans de la Pêcheuse et de la Soeur ont été tellement gentilles avec moi que j'ai pensé à leur offrir des napperons en dentelle. - Oh, c'est bien! Elles vont être contentes. Je prends une pelote : - Il est très joli, ton fil! Tu préfères le crochet aux aiguilles? - Oui, c'est comme si je travaillais avec les doigts, sans que rien ne les sépare du fil. - Tu as tout de même ton crochet, objecte la Pêcheuse. - Oui, c'est vrai; mais avec les aiguilles, je me sens plus loin, comme si j'étais séparée du fil. Je m'étonne un peu : - Comment arrives-tu à sentir tout ça? Il faudra que tu m'apprennes... - Méfie-toi! lance la Soeur à Rêve perdu; il n'a jamais fait beaucoup d'efforts pour apprendre. Je dois avouer que malgré mon désir de la contredire, je n'insiste pas. - Ce n'est pas pour les garçons, me sauve Rêve perdu. Les efforts, j'en ai fait, mais sans doute pas assez, car je n'ai jamais rien compris à la manoeuvre, ainsi qu'on dirait sur un bateau. Les boucles, les chaînes, les points, à l'endroit ou à l'envers, les... - que sais-je encore? - tout cela m'a toujours paru bien obscur. Parlez-moi d'une bonne équation de maths! Mais là, c'est aux filles de n'être pas d'accord; allez savoir pourquoi! J'expose mon point de vue. Le Pêcheur est bien de mon avis, et il le déclare clairement : - Au moins, en maths, on peut suivre un raisonnement, et arriver à un résultat. - Et s'y tenir, le soutient le Frère. - Pourquoi? réplique sa soeur, lorsque je t'ai tricoté une écharpe, l'année dernière, tu n'avais pas le résultat sur toi, quand le froid est venu? - Mais si, mais si, s'empresse de lui sourire le Frère; mais... Il cherche ses mots. Je lui demande : - Tu veux dire qu'en maths, lorsqu'on a trouvé un résultat, on peut l'utiliser pour d'autres choses? - Oui, c'est bien ça. - Quand on a fait une écharpe, on peut faire une jupe, lui fait remarquer sa soeur. Rêve perdu secoue la tête : - Alors, j'ai envie de dire que les maths, c'est comme les aiguilles; on n'a pas le résultat final au bout des doigts. - C'est comme mon court-bouillon, abonde la Pêcheuse, ce n'est pas lui qu'on mange, c'est le brochet... - Oui, mais sans ton court-bouillon, la coupe en riant son Pêcheur, pas de brochet! Ce raisonnement, digne d'être enseigné à l'école - et d'ailleurs, les filles ont des cours de cuisine à leur école - fait l'unanimité. J'ajoute un corollaire au théorème ainsi démontré : - Il est regrettable que nous ayons déjà déjeuné, nous aurions pu procéder à une application immédiate du théorème. - Ce n'est que partie remise, m'approuve le Pêcheur. La conversation change. Les filles retournent aux napperons. - Tu vas les faire pareils? demande la Soeur à Rêve perdu. - Non, je pensais en faire un rond et un carré. - Bonne idée! approuve la Pêcheuse. Rêve perdu demande aux filles : - Que penseriez-vous de petites perles sur le rond, et de fils d'argent sur le carré? - Oh, magnifique! s'exclame la Soeur. - Tu as ce qu'il faut? demande la Pêcheuse. - J'ai rapporté tout le matériel de Didi la dernière fois que je suis allée à la maison; les fils d'argent, c'est une idée à elle. Un petit silence approbatif . - Ça va être vraiment très joli, apprécie de son côté le Frère; ma mère sera très touchée! - La mienne aussi, enchérit la Pêcheuse. Rêve perdu réfléchit : - Qui préfèrera le rond, et qui le carré? - La maman de la Soeur aime beaucoup les perles, suggère la Pêcheuse. - Donc, je lui donnerai le rond. Le reste de l'après-midi se passe en révision, d'une matière ou d'une autre; même un peu de maths. C'est dire si les filles ont travaillé consciencieusement! Et, à la fin de la réunion des six personnages historiques, le napperon rond était déjà grand comme une assiette à dessert. Rêve perdu avait apporté un très beau fil, et le napperon resplendissait! Ce matin, le temps chaud est revenu. La lourdeur et la moiteur ont disparu. L'herbe a séché. - Ooon...! Ooon...! Ça, c'est deux coups de corne de vache. - On s'offre un brochet? Ça, c'est le Pêcheur. Un coup de perche pour le prendre sur l'autre rive, et nous remontons vivement le courant jusqu'au pont des deux chênes, près duquel se trouve la maison de la Soeur chez laquelle se trouve Rêve perdu à laquelle je lance : - Tu viens pêcher? La barque dérive sans troubler l'eau transparente. Aujourd'hui, c'est Rêve perdu qui a attrapé le brochet. Le court-bouillon de la Pêcheuse fait son office, et le soleil de midi nous contemple... chaleureusement savourer le bel et savoureux brochet. L'après-midi, nous allons faire les livreurs de l'épicerie du père de la Pêcheuse. Pourquoi donc? Voilà! Le mois d'août se termine jeudi. L'épicerie ouvre ses portes mardi... sa porte, veux-je dire! Nous sommes samedi. Le père de la Pêcheuse s'est fait approvisionner hier en prévision de l'ouverture. Un de ses amis lui a demandé de lui livrer quelque marchandise. Il habite un ancien moulin au bord de la petite rivière, là où elle se sépare en deux, et où nous étions passés, Rêve perdu et moi, le mois dernier, en nous rendant chez ma grand-mère. L'endroit est agréable, et nous avons proposé au père de la Pêcheuse de faire la livraison à sa place. Affaire conclue. Ayant entassé nos bicyclettes dans la camionnette, et nous étant tous les six entassés avec les bicyclettes, nous partons pour l'épicerie. Nos sacoches remplies, nous repartons par nos propres moyens pour le moulin. - Ce n'est pas par là; nous nous trompons de route! s'inquiète Rêve perdu. Quatre des cyclistes la regardent avec surprise. - Comment le sais-tu? lui demande la Pêcheuse. - Je suis déjà passée par la route qui va là où se sépare en deux la petite rivière, répond Rêve perdu avec simplicité. Le cinquième cycliste, je pense qu'on devinera sans trop de difficulté qu'il s'agit de moi, explique : - Nous sommes allés ensemble chez ma grand-mère le mois dernier... - Ah, c'est vrai! la route passe par là, m'approuve la Soeur. - Et nous y sommes repassés le jour où nous avons rencontré le photographe, ajoute Rêve perdu, avec tout autant de simplicité. Cependant, nous continuons à rouler, nous tous, les six cyclistes. - Bien, reprend calmement Rêve perdu; l'endroit est joli, le chemin agréable, quoiqu'un peu curieux. - Pourquoi le trouves-tu curieux? s'enquiert le Pêcheur, l'air très intéressé. Les quatre autres cyclistes sont tout aussi intéressés, et pour cause. - Le chemin paraît être un simple chemin de campagne, comme il y en a tant à travers les prés... et pourtant... - Et pourtant?... s'exclament d'une voix cinq cyclistes. - Il ne tient pas compagnie aux autres chemins. Signes d'appréciations favorables des cinq cyclistes. - Tu as parfaitement raison, l'approuve le Frère, il ne peut pas accompagner les autres chemins... - Oh, oui! j'en ai déjà vu des chemins de ce genre, c'est une ancienne ligne de chemin de fer. - Oui; cela fait douze ans qu'elle ne marche plus, lui apprend le Pêcheur. Nous continuons notre chemin, qui ondoie entre les collines, boisées et raides sur notre gauche, douces sur notre droite, là où le soleil brille à midi. La petite rivière commence à ressembler à un ruisseau, coulant paisiblement à l'ombre de grands arbres touffus. Et cependant, voici un pont, fait de mousse et de lierre, et de grosses pierres toutes droites, dont deux arches basses, bien solides, laissent passer le ruisseau comme s'il était déjà la belle petite rivière qui coule devant ma maison. De l'autre côté du ruisseau, un hameau de quelques maisons. Près de l'eau, une ferme a marié ses humbles pierres pâles à une opulente chevelure de lierre. Et là-haut, émerge des feuillages une demeure sans fioritures, mais avec une belle tour carrée, aussi grandes l'une que l'autre. A un croisement, un cimetière, avec des tombes comme on en trouve souvent dans la région, qui ressemblent à de gros lézards, dressés sur des pattes courtes, assoupis au soleil. Après avoir laissé sur notre gauche une haute colline à la forte pente, nous passons dans une vallée qui s'ouvre peu à peu par ses calmes versants. De petits étangs apparaissent, de-ci, de-là. Le chemin se met à monter vers un petit bois. Un moulin, deux autres moulins, ce ne sont pas ceux où nous allons. Nous sommes maintenant à flanc de colline. Un pont, devant nous, sur lequel nous traversons le ruisseau. Spectacle étrange. Le pont est long, long. Il est haut, haut. Et au-dessous, là-bas, parmi les herbes, le ruisseau, petit, petit. - Voilà le train! Vite, à la gare! s'écrie soudain le Pêcheur, montrant d'un geste vif un petit balcon débordant vers l'extérieur du parapet du viaduc. Petit mouvement instinctif des six cyclistes, vite réprimé. - Ce train-là ne s'arrête pas à cette gare-ci, se reprend Rêve perdu; j'ai consulté l'horaire avant de partir. Le petit balcon est certes bien une gare, puisqu'on peut s'y garer. Mais cette gare n'est pas pour les trains, elle n'est que pour les hommes, qui peuvent s'y réfugier quand un train passe. Du reste, cela porte le nom de refuge. Joli refuge, au demeurant, avec ses balustres en fer forgé. Et le parapet lui-même n'est pas plus laid, lui aussi en fer forgé élégamment ajouré, formant comme d'étroites fenêtres en ogive où se nicheraient les vitraux colorés du paysage. Nous descendons la colline pour prendre un chemin qui longe le ruisseau jusqu'au moulin où nous nous rendons. D'en bas, le viaduc, soutenu par d'étroits piliers qui s'élancent hardiment vers lui, est impressionnant. Le ruisseau s'est amenuisé, et rêve parmi les herbes des prés. Enfin, nous arrivons à notre moulin. Nous y déposons nos commissions. Derrière le moulin, le ruisseau s'est changé en petits bras, qui se sont perdus dans un marécage. La vallée s'est évasée, accueillant deux ruisselets qui viennent se joindre dans le ruisseau, pour faire la belle petite rivière qui coule devant ma maison. Il est l'heure de rentrer, et comme nous n'avons plus à flâner, nous prenons la route, celle que nous connaissons, Rêve perdu et moi, et qui revient de chez ma grand-mère. Dimanche. Rêve perdu est partie hier soir par le train de huit heures vingt et une. Il faisait nuit. Le soleil était parti depuis une heure et demie. Aujourd'hui, elle reste chez elle. Demain, elle reviendra par le train de six heures trente et une du matin. Nous aurons trois bons quarts d'heure pour aller prendre quelques excellents souvenirs du fameux monument de la petite ville du cadastre. Et un autre train nous déposera avec nos bicyclettes deux gares plus loin, d'où nous partirons pour aller déjeuner chez la grand-mère de Rêve perdu, qui nous a invités. D'où les souvenirs du fameux monument pour le dessert. En attendant, revenons à aujourd'hui, dimanche. Dimanche matin. J'ai pris ma barque, et, après avoir fait le détour par ma petite rivière, me voici dans notre nid, parmi les joncs et les nénuphars. Elle n'est pas là. Elle n'est pas là pour la journée. Elle sera là demain. Elle sera là après-demain. Elle ne sera pas là le deux octobre, elle ne sera pas là le trois octobre... Mon père n'est jamais là quand il est au cadastre. Raisonnement qui ne souffre aucune contradiction! Oui, ma remarque n'est pas aussi plaisante qu'elle m'a paru d'emblée. Je sais bien qu'il est amusant d'affirmer que lorsqu'on n'est pas là, on n'est pas là. Mais mon père s'est-il jamais rendu compte qu'aller au cadastre voulait dire ne pas être à la maison? Si je n'avais peur d'exagérer, je dirais que c'est à la maison qu'il est souvent au cadastre. Mais comme j'ai peur d'exagérer, n'est-ce pas?... Mais même s'il était à la maison quand il est à la maison, cela changerait-il grand chose à l'essentiel de l'argumentation? Je suis dans notre nid, elle n'y est pas. Elle est chez ses parents, je n'y suis pas. Et puis l'école, et puis un cadastre quelconque. Oui, oui, la vie est aussi faite de ces choses. C'est quoi, une maison? Je ne veux pas que notre nid, à elle et à moi, reste vide quand nous serons grands tous les deux. Je ne le veux pas. Au déjeuner, surprise! Mon père n'a pas prononcé un mot touchant le cadastre. Pourtant, c'est dès demain qu'il retrouve le cadastre. S'il l'a jamais quitté. - Ton amie n'est pas là, aujourd'hui! me lance-t-il soudain à brûle-pourpoint. Comment le sait-il? - Si tu vas chez elle, nous ne te verrons pas beaucoup, poursuit-il. Je le regarde, surpris : - Je ne vais pas chez elle, aujourd'hui. Il me regarde, surpris : - Aujourd'hui?... Ma mère intervient : - Ton père ne parle pas d'aujourd'hui... J'ai compris; il s'agit des samedis et dimanches pendant l'année d'école : - Il y a le train d'une heure et quelque; je serai là le matin. Mon père sourit : - Je crois que tu ne seras pas seul dans ce train! Pas seul? Ah, oui! Le Frère... qui accompagne sa soeur... C'est bien la première fois que je vois mon père s'intéresser à cette sorte de choses. Habituellement, c'est plutôt ma mère... Quant au Pêcheur et à sa Pêcheuse, comme ils sont sur place depuis leur naissance... L'après-midi, nous nous retrouvons tous les... cinq à flâner le long de la petite rivière, regardant les enfants jouer aux vieux marins, montés sur leur radeau, ou s'éclabousser, tout en faisant mine de nager... dans le peu d'eau des fins d'étés chauds. - Plus que cinq semaines, constate le Pêcheur, sur un ton de regret. Personne ne reprend la constatation. Un silence s'établit. - Nous avons passé de bonnes vacances... commence le Frère. Il se tourne vers sa soeur et la Pêcheuse : - Vous avez rudement bien fait d'inviter Rêve perdu. Un temps, puis : - Ça nous a fait de belles discussions! Le Pêcheur acquiesce de la tête : - Vous ne devez pas vous ennuyer ensemble à l'école, les filles! Les filles acquiescent d'un sourire. Nous continuons paisiblement à flâner le long de la petite rivière, regardant les enfants jouer aux vieux marins, montés sur leur radeau, ou s'éclabousser, tout en faisant mine de nager... dans le peu d'eau des fins d'étés chauds. - Tu vas y aller tous les samedis et les dimanches? me demande le Pêcheur, au bout d'un long moment. - J'ai pensé aux après-midi... Il se tourne vers le Frère : - Comme toi, je suppose? Le Frère sourit calmement : - Je ne vais pas laisser ma soeur prendre seule le train... - Ah oui! lorsqu'elle va voir sa camarade de classe. Le Pêcheur ajoute distraitement, s'adressant à la Soeur : - Ta camarade de classe va dans une autre école que toi? La Soeur répond d'une voix naturelle, comme à une question ordinaire : - Non, elle va même dans la même classe que moi. - Ça, c'est vrai, confirme naïvement la Pêcheuse; je le sais parce que je vais, moi aussi, dans la même école et dans la même classe qu'elles deux. J'abonde : - Ah, bon! Si j'ai bien compris, la Soeur va dans la même école... Mais le Frère me coupe en souriant : - Bon, bon! Je veux bien avouer, mais je pense que c'est inutile... Nos rires ne laissent aucun doute sur cet... aveu. - Allons, reprend gaiement le Pêcheur, nous nous reverrons, matin ou soir! Et, encore plus gaiement : - Et puis, il y a les vacances! Un silence. Je sens qu'on attend quelque chose de moi : - Rêve perdu viendra aussi, nous en avons parlé; elle a dit que cela lui fera grand plaisir de nous retrouver tous ensemble. Les sourires se sont épanouis sur nos visages. Lundi. Six heures trente et une du matin. Le train de Rêve perdu entre dans la gare de la petite ville du cadastre. Achat des souvenirs du fameux monument. Nouveau train. A huit heures moins vingt, nous sommes à la gare d'où commence notre promenade à bicyclette. Le temps est agréable, les fortes chaleurs ne sont plus que du passé. - Ce n'était pas la peine de quitter le train, observe Rêve perdu, alors que nous roulons depuis une dizaine de minutes. En effet, notre route est restée tout près du chemin de fer. Mais comme nous avons roulé entre la ligne et la grande rivière, je réplique : - J'ai pensé que tu trouverais le train trop rapide pour admirer le fleuve. - Tu aurais dû mettre ta barque dans le train; nous aurions été encore mieux sur l'eau. - Pas du tout; il aurait fallu tirer la barque par-dessus les gués. - Il vaut mieux être descendus du train, conclut sentencieusement Rêve perdu. Le train, sans doute vexé, s'est enfui au loin. Nous, nous continuons à suivre la grande rivière. Presque à l'entrée d'un village, elle vient vers nous, et passe sous notre route. Nous nous sommes arrêtés sur le pont. Sur la gauche, là où le soleil brille à midi, la rivière entre dans le village, comme nous le fait savoir une grande maison solitaire au bord de l'eau, enfouie dans la verdure. Quant au village, il est là-bas, quelque part, plus loin. De l'autre côté du pont, éclairée par le soleil, c'est la campagne, recouverte par les grands vergnes touffus, qui se sont affectueusement écartés pour laisser passer la grande rivière nonchalante. - Tu as vu le champ, de l'autre côté de la route? me demande soudain Rêve perdu. Je jette un coup d'oeil : - Mais ils sont mûrs!... Vite, vite! Un vaste champ. Au loin, derrière un long mur, deux tombeaux; devant le mur, entre les deux tombeaux, un grand buisson. C'est un cimetière. Mais qu'y a-t-il donc dans le champ? - Que vas-tu dessiner? me demande Rêve perdu. - Un arbre; et toi? - Une maison. Je reste un moment sans rien dire : - La nôtre? - Oui. Nous nous mettons à l'ouvrage. Nous épluchons, graine après graine, le coeur des tournesols, qui laisse apparaître en creux, petit à petit, un arbre et une maison. Et les graines? nous les avons mangées. Qu'elles étaient bonnes! Un quart d'heure plus loin, voilà la grande rivière revenue, qui nous avait quittés tout ce temps-là. Elle n'est plus seule, elles sont deux, deux jumelles, entourant une petite île sage. - Un jour où nous nous sommes promenés, mes parents, Grand-mère et moi, nous avons été voir un prieuré tout près d'ici, je ne m'en souviens pas très bien, j'étais petite; veux-tu que nous y passions? me demande Rêve perdu. - Volontiers. Nous contournons une haute colline. - Je crois qu'il se trouve après ce village, m'indique Rêve perdu. Bientôt, au détour d'un petit bois, surgissant d'un champ hérissé de maïs, la lourde masse du prieuré, caressé par la douce lumière du mois d'août. Rêve perdu s'est arrêtée : - Ce prieuré est bien plus grand que l'horrible bâtisse des chevaliers, mais... - Oui, je trouve qu'il ressemble à une grande maison... - ...où on peut trouver refuge. Nous reprenons notre lente promenade. Pourquoi nous presser? il n'est encore que dix heures, et la grand-mère de Rêve perdu ne nous attend que vers midi. Et comme nous sommes à mi-chemin... En sortant du village, nous tournons à droite avant que d'arriver à la grande rivière, que cette fois-ci, nous ne reverrons plus. Mais revoilà deux autres jumelles, des petites à présent. Rêve perdu s'est arrêtée : - Elles vont chez Grand-mère. - Attends un instant! Je vais sortir ma barque de la sacoche. - Inutile!... - Pour les gués? Nous tirerons... - Avant d'arriver chez Grand-mère, tes deux petites jumelles deviennent un petit ruisseau qui n'a plus d'eau, ou si peu. - N'importe! Je rangerai ma barque, et nous roulerons sur les cailloux. - Mais non, nous serions secoués!... - Tu ne m'as jamais parue fragile. Elle fait un petit sourire, puis : - Ce sont les monuments qui arriveront en bouillie. Argument sans réplique. Je cède : - A bicyclette! En avant!... La route traverse un large pré. Je regarde les vaches brouter les belles herbes : - Elles ne manquent ni d'herbe verte, ni d'eau, par ici. - Que veux-tu, elles sont au milieu du fleuve. - Au milieu du... J'ai compris. Je commence à réciter : - Le bassin s'étend sur une large surface... Elle poursuit la récitation du cours de géographie : - ...les nombreux méandres qui enserrent les prés... - ...en les rendant très humides... - ...les rendent propres à servir de pâture au bétail, achève Rêve perdu. Nous échangeons des signes approbatifs, empreints du plus grand sérieux. Puisque nous ne pouvons naviguer, nous nous résignons à rouler. Un village. Nous l'avons vu de loin, sur sa petite colline boisée, en haut de laquelle on aperçoit une humble église. Un château. Rêve perdu m'emmène voir l'arrière-cour : - C'est le seul côté du château qui me plaise. De grosses maisons, comme des murailles, qui s'avancent l'une près l'autre vers les arbres sombres du parc. Mais la maison de gauche semble s'être arrêtée sur place, celle du milieu recule vers ses amies, celle qui se profile derrière n'a rien vu et continue d'avancer. - Ils ont creusé leurs fenêtres n'importe où, tu ne trouves pas? me demande Rêve perdu. - Je crois qu'autrefois, on s'occupait de l'intérieur plus que de l'extérieur. La route, de nouveau, qui va là où le soleil se couche. Midi s'approche, mais il ne sert encore à rien de se presser, nous ne sommes plus très loin de chez Grand-mère. Une croix, sur le bord droit de la route. Je m'étonne : - Tiens, il n'y a pas de chemin qui croise... - Grand-mère m'a dit qu'anciennement, il y en avait un, m'apprend Rêve perdu. Derrière la croix, ce ne sont plus les prés auxquels je suis habitué près de chez moi. Ce sont des champs, à perte de vue, des champs venant d'être hersés depuis peu, qui paraissent n'en faire qu'un, tout en étant si différents si l'oeil s'en approche. Rêve perdu fait un large geste vers les champs : - C'est le soleil qui s'est fait peintre, les champs sont la toile sur laquelle il peint. Elle reste un moment silencieuse : - Regarde! Ici, tout est sombre, la pente de la colline se dérobe aux rayons du soleil; là, la terre brille, en jouant avec sa lumière. J'ai pris Rêve perdu par l'épaule, la serrant contre moi. Nous sommes restés longtemps, immobiles, à contempler l'oeuvre du peintre. Nous sommes encore loin d'être en retard, mais Grand-mère nous attend; il faut repartir. Un village. Nous tournons à droite. Le ruisseau qui va chez Grand-mère, et que nous traversons. Tout au moins, c'est Rêve perdu qui me l'indique : - Là! - Où ça? - Les cailloux! - C'est vrai; je regardais partout, et... Il n'y a pas de danger de se noyer, dans ton ruisseau! Et tu avais raison; ce n'est pas la peine de sortir ma barque de la sacoche. - Nous pouvons ranger nos bicyclettes dans leurs sacoches, et continuer à la nage, si tu veux. - C'est très tentant, mais cela ne servirait à rien; je ne vois pas de brochet. Rêve perdu se rend à l'évidence, et nous reprenons nos bicyclettes. La route suit le ruisseau bordé d'ormes, ou tout au moins les cailloux qui en dessinent le cours. Un croisement. - Nous sommes presque arrivés, m'apprend Rêve perdu; c'est à cinq minutes d'ici. Elle m'indique au loin sur notre gauche une touffe de grands frênes, tout près d'une église : - C'est là, tout à côté, derrière la petite colline à droite. Là-dessus, elle prend la route qui va dans la direction opposée. Je lui demande, légèrement surpris : - Pourquoi par là? - Pour te montrer le paysage... Je l'aime beaucoup. La route se perd dans un champ sans bornes allant à l'horizon, sur lequel on devine tout du long une fresque de collines basses se fondant dans le ciel. Dans le champ, quelques bosquets. En voici un, devant nous. Il se repose parmi les blés fauchés et les meules. La route passe non loin. Mais s'il vous prend envie d'aller vous y abriter du chaud soleil de midi, vous pourrez vous y rendre au plus vite par le chemin de fer. Voyez les rails, sous vos pieds, qui vous y mènent tout droit. Un chemin de fer dans un champ? Mais non, voyons! Un chemin de terre, plutôt. Ce sont les roues du tracteur qui ont posé les rails. Car là où les roues ont passé lors des semailles, le blé n'a pas poussé, et les voilà, les rails! - Tu veux que nous y passions? me lance Rêve perdu, me voyant contempler les rails. - Volontiers! Où prend-on les billets? Elle rit : - Par terre, si tu tombes! - Oh, alors je ne tomberai pas! C'est cher, le train! Nous voilà partis, Rêve perdu sur le rail de gauche, moi sur le rail de droite. Ce n'est pas si simple de voyager gratuitement. Les rails ne sont pas très larges, et le sol pas très régulier. Sans compter les cailloux. Mais je n'ai pas dit à Rêve perdu que j'en avais l'habitude, de cette sorte de rails. Chez moi, il y en a aussi. Pas dans les prés, bien entendu. Les vaches ne savent pas aller à bicyclette! Je jette un coup d'oeil du côté de Rêve perdu. Rien à dire. Elle aussi connaît les rails de terre. Et nous arrivons... sans avoir rien à payer. Nous nous arrêtons près du bosquet. Rêve perdu m'a manifestement surveillé autant que je l'ai fait moi-même. Et nous rions ensemble. Nous avions deux spectatrices attentives. Près du bosquet, elles sont là, nonchalamment étendues non loin l'une de l'autre sur la terre. "Nous n'avons pas eu besoin de dérouler notre paille pour amortir votre chute; c'est bien!" nous félicitent les deux meules. Je regarde autour de moi. La terre est sereine. Je murmure : "C'est beau!" Rêve perdu me sourit. Là-bas, un tracteur va et vient d'un bout à l'autre du champ jonché de paille sèche, s'arrêtant de temps à autre pour déposer une meule tout enroulée, qui rejoindra ses compagnes disséminées çà et là sur la terre. Le paysan nous a fait signe. Rêve perdu le connaît, c'est un voisin de sa grand-mère. Nous allons vers lui, prenant bien garde aux tiges des blés coupées près du sol, et par ailleurs blessantes si on marche sans précaution, comme quelqu'un qui viendrait de la ville et qui "...ne sait pas marcher dans un champ qui vient d'être moissonné!" ainsi que nous le dit ironiquement le paysan à notre approche. Quelques coups de pédale plus loin, nous arrivons au village de Grand-mère. - Voilà sa maison! m'indique Rêve perdu. Une maison longue et basse; tout du long, un grenier. Deux arbres habitent devant la maison, l'un au bord, l'autre près de la porte donnant visiblement sur la grande salle, qui sert aussi de cuisine. Grand-mère est au potager, un bouquet de ciboulette dans une main, arrachant du persil de l'autre, une grosse poule blanche dans les jambes. Rêve perdu me chuchote : - Grand-mère aime bien sa poule, la poule aime bien Grand-mère, et tient absolument à l'aider... Je ris silencieusement : - Ta grand-mère est vraiment très adroite pour arriver à éviter son aide! Rêve perdu fait un grand sourire d'approbation. Mais Grand-mère nous a vus, et s'est précipitée, si vite que sa poule n'a pas eu le temps de réagir, et bat des ailes maintenant pour la rattraper. Affectueuses embrassades avec sa petite-fille. Puis, Grand-mère se tourne vers moi : - Tu es bien tel que m'a décrit ma fille; allons, embrasse-moi! Et, sans rien dire, elle fait un long sourire à Rêve perdu, tout en lui serrant, toujours aussi affectueusement, l'épaule. - Le déjeuner est prêt, annonce sans transition Grand-mère. Et les voilà parties pour la maison. Je pense ne pas avoir à expliquer les raisons de ce pluriel. Près du grand fourneau à bois, sur une petite table, des fers à repasser. Grand-mère a vu mon regard légèrement étonné : - Ils ne repassent pas avec de l'électricité, mais avec le bras! Je m'approche d'un fer, le soulève : - Il faut avoir de bons bras! Grand-mère sourit. Je poursuis : - Nous en avions un quand j'étais petit; j'aimais bien le pousser, il était lourd. Grand-mère approuve de la tête : - Il ne laisse pas le linge lui résister. Elle secoue la tête : - A l'électrique, il n'appuie pas, il glisse, et le linge fait ce qu'il veut! Le déjeuner se passe plus à parler qu'à manger. Grand-mère parle surtout de la vie du village, de sa vie à elle, de la vie des environs. Encore un peu, elle parlerait de la vie de sa poule. Mais si on écoute bien, on remarque des petites questions, sur moi, sur moi et Rêve perdu... Questions ténues, à peine visibles, comme des fils. Des fils avec lesquels on finit par tisser une toile. Après le déjeuner, Grand-mère nous emmène découvrir son village. Oui, c'est ce qu'elle a dit, mais ce n'est évidemment qu'à moi qu'elle compte le faire découvrir. Le village est petit, il n'y a pas grand chose à découvrir. Et pourtant... - Dans les temps anciens, il était important... m'apprend Grand-mère. A dire la vérité, elle ne m'apprend rien, Rêve perdu m'en a déjà parlé en chemin, mais elle en parle bien. Nous passons entre deux grands murs. On dirait un chemin de ronde. - C'étaient des fossés qui défendaient le village, m'explique Grand-mère. Elle ajoute : - Tu vois l'église, elle aussi savait se défendre; regarde les fenêtres, un homme n'y passe pas, elles sont trop étroites! Mais de l'extérieur... il vaut mieux ne pas s'en approcher! Je lève les yeux sur l'église. Elle n'a presque plus de toit, la façade croule par endroits... Grand-mère a suivi mon regard : - Lorsque j'entre pour m'y recueillir, ce n'est pas cela que je vois. Je me suis réveillé au milieu de la nuit. Il est trois heures. La chaleur est revenue, étouffante. Je n'ai plus envie de dormir. Je me lève et vais m'asseoir dans ma barque. Vais-je me laisser dériver au fil de l'eau, comme j'aime bien le faire? Jusqu'au gué, par exemple? c'est très agréable. Un quart d'heure pour arriver au gué, où la barque s'arrête d'elle-même, cinq bonnes minutes pour remonter le courant jusqu'à chez moi, et on recommence. Eh bien, pourquoi pas? Je détache la corde qui retient ma barque. Oh, et puis non! Je vais d'abord remonter le courant, comme je le fais lorsque je pêche le brochet. Je me lance d'un bon coup de perche. Tout dort. Non! Près du pont des deux chênes, je vois une fenêtre éclairée. C'est le village de la Soeur. C'est sa maison. C'est la fenêtre de Rêve perdu. Elle ne dort pas. C'est la chaleur étouffante. J'accoste, et vais jusqu'à sa fenêtre. J'appelle tout bas afin de ne réveiller personne. Elle m'a entendu, et vient à la fenêtre : - Je descends! Nous sommes dans notre nid. La lune est venue, toute ronde cette nuit, nous éclairer délicatement à travers les feuilles tendres des vergnes. Rêve perdu est dans mes bras. Les x et les y dansent devant mes yeux. Ce n'est pas que je sois endormi, loin de là. Non, je suis parfaitement éveillé. Simplement, je dors. Les x et les y dansent devant mes yeux. Ce n'est pas que je me désintéresse du problème de maths que je suis en train d'étudier avec le Pêcheur et le Frère, loin de là. Non, je suis parfaitement captivé par ce problème attrayant. Simplement, je dors. - Eh bien, combien trouves-tu pour x? C'est le Pêcheur, le ton légèrement agacé. Je réponds, d'une voix qui n'est pas très forte, mais bien assurée : - Oui, j'ai trouvé... oui... Il lève sur moi des yeux étonnés. Le Frère me demande, d'une voix calme : - Tu as oublié de porter du linge à laver? Vas-y, nous t'attendrons! Le Pêcheur, enfoui dans le problème, n'a rien vu : - Les filles font la lessive; vas-y, nous t'attendons! Je me suis brusquement réveillé. Je lance au Frère : - Ta soeur a le sommeil léger. Le Pêcheur a dressé l'oreille : - On ne peut pas trouver combien vaut x quand on a mal dormi! fait-il semblant de m'excuser. Je ne suis apparemment pas encore assez réveillé, car je bredouille : - Il faisait chaud... Le Pêcheur demande avec curiosité au Frère : - Tu as eu chaud, cette nuit, toi? - Oui, très! Je voulais même sortir prendre l'air vers trois heures... - Et tu l'as fait? - Oh! il y avait du monde, dehors; alors... - Tu as eu raison; on est bien mieux quand on est seul. Pendant ce dialogue, je cherchais une repartie. Je regarde le livre resté ouvert à la page où nous faisions l'exercice. Trouvé! Je fais un signe de la main au Pêcheur : - Tu n'as pas trouvé? c'était facile! x vaut 8. Le Pêcheur et le Frère échangent des coups d'oeil amusés. Et puis... nous rions tous les trois. Déjeuner avec mes parents. Le cadastre a repris possession de mon père. Et mon père a repris possession des récits de ce qui se passe au cadastre. Ce n'est pas vraiment sans intérêt, mais c'est si souvent la même chose. Les petits enfants aiment qu'on leur raconte plusieurs fois la même histoire. Mon père aime raconter plusieurs fois la même histoire. Que peut-on en déduire? Voilà l'énoncé du problème. Cherchez la solution! L'après-midi, réunion des six personnages historiques sur l'herbe, près de la petite rivière. Il fait bien trop chaud pour entamer une longue promenade, et nous nous sommes réfugiés à l'ombre du vergne le plus feuillu. Et même, de temps à autre, les pieds dans l'eau. Ça rafraîchit! Mais au bout d'un moment, ça ne rafraîchit plus assez. Et, le Pêcheur ayant donné l'exemple, nous plongeons tous dans la petite rivière. Que c'est bon! Ayant un peu séché au soleil, nous retournons vite dans l'ombre de notre vergne. Personne ne dit rien, la petite rivière coule sans bruit. - On nous apprend... C'est la voix de Rêve perdu. Je n'ai pas compris ce qu'elle a dit, ou je n'ai pas bien entendu. D'ailleurs, elle s'est tue. Je ne suis pas le seul à n'avoir rien compris... ou rien entendu. La Soeur se tourne - pas très vite, il fait chaud - vers elle : - Qu'est-ce que tu as dit? Rêve perdu sourit : - Je ne sais plus trop... Je pensais aux cours qu'on donne... On nous apprend seulement les choses... - Ce n'est pas naturel? s'étonne le Frère. - Je ne sais pas... Notre rivière, c'est de l'eau, des brochets, la fraîcheur, nos discussions... En cours de géographie, c'est une longueur, un débit; dans un cours de chimie, c'est de l'oxygène et de l'hydrogène... Un silence. - Ce n'est pas très clair, ce que tu dis là, s'étonne à son tour le Pêcheur. Rêve perdu secoue la tête : - Ce n'est pas clair, la vie; il n'y a qu'en classe qu'elle prétend être claire. Elle a un geste vague : - "Vous savez bien votre leçon; tout va bien!" déclare le prof; et tout s'arrête là. Un nouveau silence. - En classe, c'est naturel, remarque la Pêcheuse. - Et la classe se termine quand? s'exclame violemment Rêve perdu; si ce n'est à l'école, c'est ailleurs... à la librairie de mon père... Elle se tourne vers moi : - Au cadastre du tien... Elle s'interrompt. Je proteste : - Le cadastre ne prendra pas ma vie! Elle m'a souri. Je me suis réveillé tard. Mon père est déjà parti, et je prends le petit déjeuner avec ma mère, qui m'a attendu. - Je n'avais pas faim, m'explique-t-elle. Je souris : - Et moi, j'avalerais tout ce qu'il y a dans la cuisine! - Voilà ce que c'est d'avoir bien dormi! Elle ajoute en souriant légèrement : - Ce n'est pas comme hier matin; tu n'avais pas sommeil? Je commence : - Il faisait très chaud... Ma mère ne dit rien, et me regarde. Elle aussi a dû avoir le sommeil léger. Je reprends : - Je voulais faire un tour en barque... Je traîne un peu pour continuer. Ma mère fait oui de la tête : - Il fait frais dans la rivière. Elle n'ajoute rien. Je poursuis : - Rêve perdu était éveillée... - Et le matin, elle n'a pas dû avoir plus faim que toi. Elle ne dit rien pendant un court moment, puis : - Tu l'aimes. Quoique ce ne soit pas une question, d'après de ton de voix, je réponds : - Oui. - Et elle? - Aussi. J'ai passé ma matinée à faire de petits travaux pour ma mère... L'après-midi, réunion des six personnages historiques en marchant sur l'herbe, le long de la grande rivière. Il fait toujours chaud, mais bien moins étouffant, et nous en profitons pour entamer une longue promenade. Du reste, en ne nous éloignant pas trop de l'eau, nous pouvons encore compter sur l'ombre des vergnes feuillus qui la côtoient. Et rien ne nous empêche, de temps à autre, de tremper, au passage, nos pieds dans l'eau. Ça rafraîchit! Mais cette promenade n'est pas une simple promenade. Tout en suivant la rivière, nous suivons aussi la coutume de l'école péripatéticienne, et consacrons cette studieuse promenade à la révision. Point n'est besoin de livres, nous étudions un poëme sur la nature. Plus précisément sur l'art de faire un poëme sur la nature. - Un poëme n'est pas une chose naturelle... commence la Soeur. - Donc, on ne peut pas faire de poëmes sur la nature! conclut prestement le Pêcheur. Et il ajoute, tout souriant : - Révision terminée! - Tu viendras exposer ta thèse à notre prof, lui propose la Pêcheuse. - C'est lui qui...? - Hé oui! approuve Rêve perdu. - Mais cette année, votre prof...? s'enquiert le Frère. - ...sera le même que l'année dernière, répond la Soeur. Je hoche la tête : - Consternant!... Le ton dramatique que j'ai pris amène des sourires sur tous les visages. - Commençons déjà par définir le poëme, propose le Frère. - C'est simple, proclame le Pêcheur, il faut que ça rime! La proclamation est repoussée avec vigueur par les trois filles. - Il existe des poëmes en prose! fait observer la Soeur. - Tant pis! commente le Pêcheur. - Tu ne nous empêcheras pas de réviser, lui assure la Pêcheuse. Petit silence. - Un poëme, c'est ce qu'on ressent devant la nature, suggère Rêve perdu. - Il y a des poëmes qui ne parlent que de la beauté de la nature, objecte la Soeur. Je conteste : - Le poëte parle de ce qu'il ressent devant la beauté de la nature; celui qui ne fait que décrire cette beauté est un prof de botanique. - Et celui qui fait les deux? demande le Pêcheur, un brin d'ironie dans la voix. J'ironise à mon tour : - Il voulait être prof, mais il a raté ses exams; alors, il se console avec les poëmes. J'ajoute, après un temps, d'une voix pensive : - Peut-être aurait-il été un bon prof... - Etant donné la façon dont la question nous a été posée par notre prof à nous, je crois que j'aurais préféré ce... demi-poëte, m'approuve Rêve perdu. - Je suis de ton avis, la soutient le Pêcheur, mais cela jette une lueur pour le moins inquiétante sur la valeur des exams... Il laisse un instant sa phrase en suspens : - Exams, ceux-ci ou ceux-là, que nous aurons à passer un jour. Cette perspective ne paraît réjouir personne. - Il y aura au moins un désagrément que j'éviterai, ponctue la Pêcheuse, car je ne compte pas passer des exams pour être prof! Personne n'affiche de velléité de se présenter à cette sorte d'exam. - Les exams pour devenir prof sont peut-être très poétiques, reprend en souriant Rêve perdu, mais faut-il vraiment les inclure dans notre étude sur les poëmes? - Ce serait amusant de voir la tête de votre prof, si vous lui rendez un devoir de ce genre, sourit à son tour le Frère. - Certainement, l'approuve sa soeur, mais vois-tu, nous, nous ne sommes pas curieuses. Vives approbations de Rêve perdu et de la Pêcheuse. L'étude - est-elle, elle aussi, un tantet poétique? - des poëmes, reprend, par la voix du Pêcheur : - Donc, un poëme n'est pas une description; bon début! Je résume : - La Soeur a dit qu'un poëme n'était pas une chose naturelle, et le Pêcheur dit qu'un poëme n'est pas une description; Rêve perdu a dit qu'un poëme, c'était ce qu'on ressentait devant la nature. Je fais une pause : - Faut-il en conclure qu'une description est une chose naturelle, et que le sentiment ne l'est pas? Ou encore que voir est une chose naturelle, et que ressentir ne l'est pas? La Soeur se tourne vers moi : - Cela paraît stupide de prétendre que voir et raconter ce qu'on voit soient la seule chose naturelle, et que le sentiment ne le soit pas; cependant, lorsque nous sommes en classe, ce sont des descriptions qu'on nous demande, et non des sentiments. - Tu n'as pas tort pour ce qu'on nous demande en général, admet la Pêcheuse; mais il arrive malgré tout qu'on nous demande nos sentiments sur un texte de littérature. Elle prend un temps : - On nous demande, par exemple : "Que pensez-vous de...?" Je sais bien qu'une pensée n'est pas un sentiment, si l'on veut être précis, mais c'est tout de même quelque chose qui vient de nous. Rêve perdu conteste : - Quand nous disons notre pensée ou nos sentiments, le prof juge la façon dont nous le disons et non notre pensée ou nos sentiments eux-mêmes. - Crois-tu que le prof ne tienne pas compte de notre pensée ou de nos sentiments? s'inquiète le Frère. Elle répond, sur un ton désabusé : - Je ne sais pas si vous avez les mêmes annotations que nous; nous, c'est : "Mal dit!" "Vous sortez du sujet; on vous a demandé de parler des moyens stylistiques par lesquels l'auteur a montré son admiration, et non de dire si vous admirez ou non l'auteur!" - Ça, c'est vrai! confirme la Pêcheuse. Le Pêcheur hoche la tête : - Oh, chez nous, c'est la même chose! Rêve perdu fait un geste las : - J'ai oublié "C'est trop long!" Peu importe si le sujet nous paraît plus important qu'au prof; c'est pour lui que nous écrivons, ce n'est ni pour le sujet, ni pour l'auteur... ni surtout pour nous-mêmes, par exemple pour que notre texte nous aide à former notre pensée, en la précisant. Je l'approuve : - Que dirait notre prof de notre discussion? "Vous vous étiez donné un sujet précis, qui consistait à étudier ce qu'était un poëme sur la nature; que de digressions! Je ne sais toujours rien! C'est dans le but de le savoir que je lis votre devoir!" Rêve perdu reste pensive : - Peut-être qu'un poëme sur la nature ne s'écrit pas, mais qu'il se vit. Le cousin de Rêve perdu, le prof de gym, vient pour deux jours chez sa tante. Et nous sommes conviés tous les deux aujourd'hui à venir déjeuner et passer l'après-midi en sa compagnie. Le lendemain, il ira rendre visite à un camarade... j'allais écrire de classe, mais simplement d'école, car le camarade, lui aussi, est prof de gym. Le cousin nous a invités à venir avec lui. "Nous irons nous promener sur les petits canaux..." Nous l'avons aussitôt interrompu, lui disant que cela nous ferait le plus grand plaisir d'y aller, car, bien que connaissant l'endroit de nom, nous n'y étions jamais allés ni l'un ni l'autre, et avions toujours été curieux de le connaître. Nous irons en auto, la mère de Rêve perdu prêtant la sienne à son neveu. Affaire conclue. Vous voudriez peut-être savoir en quoi consiste l'intérêt de cet endroit? Rien de plus facile, vous n'avez qu'à lire la suite! Le cousin vient nous prendre vers onze heures. Les quatre personnages historiques ont tous voulu le voir, et tous paraissent le trouver sympathique. Au bout d'une demi-heure de conversation, le cousin parle de retour, le déjeuner étant servi à midi... et Didi n'aime pas attendre. Nos quatre personnages historiques connaissent fort bien Didi - nous leur en avons déjà parlé, Rêve perdu et moi. Ils ont donc très bien compris l'urgence de la situation. "Dépêchez-vous, vous n'y arriverez jamais en une demi-heure!" s'est inquiétée la Soeur. Le cousin l'a rassurée : "Je suis venu en vingt-cinq minutes!" Je me suis souvenu de la façon dont le cousin conduisait lorsque je l'avais vu pour la première fois. Il ne fanfaronne pas! La route est donc vite avalée, et à midi sonnant, nous pourrions être à table, à la grande satisfaction de Didi. Mais là, c'est Didi elle-même qui a retardé le repas, ayant accaparé Rêve perdu, lui posant une multitude de questions. Et même une foultitude, car, paraît-il, cela ferait beaucoup plus, ainsi que nous le disons entre nous à l'école! Le déjeuné est animé. C'est-à-dire que c'est le père de Rêve perdu qui l'anime. Autant mon père raconte le cadastre, autant celui de Rêve perdu raconte la librairie. Comment feront-ils dans l'avenir lorsqu'ils se rencontreront? Mais... suis-je bête! Cela vient de me revenir à l'esprit; ils se sont déjà rencontrés, et nous avons bien ri, Rêve perdu et moi, lorsque nous nous sommes retrouvés seuls. Toujours est-il que j'ai fait des efforts pour participer, que Rêve perdu est restée neutre, et que le cousin, qui semble habitué, a fait visiblement - pas pour son oncle, cependant - preuve d'une grande bonne volonté pour ne pas montrer son ennui. La mère de Rêve perdu profitait du rideau que tendait la voix forte de son mari pour échanger à voix basse des propos avec sa fille. Quant à Didi... son attention était ailleurs. Après le déjeuner, nous allons, le cousin, Rêve perdu et moi, nous installer dans le jardin, très agréable, bien qu'aucune rivière ne le borde. Il y a bien un ruisseau, mais il est de l'autre côté du village, vers le chemin de fer, et, plus loin, la grand route des gens pressés. - J'aime bien, de temps en temps, venir à la campagne, commence le cousin; la ville a ses attraits, lumières le soir, boutiques nombreuses, beaux édifices, mon école tout près... Il fait une pause : - La campagne... je m'y sens libre. Il rit : - Dans ma ville je ne me sens pas enfermé, mais ici... Il reste songeur : - Quand on est libre, on a des envies... de regarder un champ, comme ça, pour rien... Nous restons en silence, goûtant le calme de l'air chaud, qui enveloppe les prés, là-bas, derrière le jardin. - Tu n'es pas venu souvent dans la ville du vin, je crois? me demande le cousin au bout d'un long moment. - Ma foi, non; je n'en ai que rarement eu l'occasion, et je dois t'avouer que... - Tu n'en as jamais eu vraiment envie! complète en souriant gaiement le cousin. J'hésite un instant : - Quand je regarde un champ, il reste dans ma mémoire, et quand je le retrouve, il est toujours là, le même. Je m'interromps un instant : - Le champ a pu porter de l'orge, et puis porter du blé, mais il est lui, il existe toujours; lorsque je regarde une ville, je ne sais qui elle est, sous ses pierres... Je laisse un temps : - Je ne peux me souvenir d'une terre que je n'ai jamais vue. Je secoue lentement la tête : - On peut détruire une ville, on ne peut détruire la terre. Le cousin réfléchit : - Certes, la ville est bâtie sur la terre, mais cette ville, c'est l'esprit de l'homme qui l'a bâtie. Il prend un temps : - Je vais dire comme toi; on peut détruire une ville, on ne peut détruire l'esprit de l'homme. - Alors, intervient Rêve perdu, la ville n'est qu'une illusion; seuls existent la terre et l'esprit de l'homme. - Comme tu y vas! conteste son cousin; elle est là, la ville, on y vit. - Tu vis dans une ville, je vis dans un village; l'esprit de l'homme a seulement voulu bâtir pour y vivre. Le cousin insiste : - Mais pourquoi parles-tu d'illusion? Rêve perdu réfléchit : - N'importe quelle habitation peut remplacer la ville ou le village; ce qui compte, c'est la pensée de bâtir. Je m'exclame : - Sur la terre! Dont je me souviendrai... avec mon esprit. Ne trouvant rien à ajouter, nous restons un moment en silence, regardant les prés où les vaches paissent paisiblement sans se poser de questions... philosophiques. Tout du moins, je l'espère pour elles, car c'est bien fatigant de philosopher. - C'est très bien de parler beaucoup, mes enfants; mais il ne faut pas oublier l'heure du goûter! Qui a...? - Mais nous t'attendions avec impatience, Didi! s'écrie le cousin. C'était Didi, portant un plateau submergé de petits gâteaux. - Si vous voulez boire, il faut venir m'aider, c'est bien lourd! ajoute-t-elle en souriant. Est-ce vraiment lourd? Ne voudrait-elle pas plutôt nous voir gambader autour d'elle, comme le faisaient certainement Rêve perdu et son cousin quand ils étaient petits? Le goûter s'accompagne de propos divers, sans lien entre eux, sans but précis. Le goûter s'est terminé. Et Rêve perdu reprend : - Cela me rappelle une pièce de théâtre... - C'est quoi ton "cela", cousine? - C'est ce que nous avons dit tout à l'heure, cousin! Je m'enquiers : - Ta pièce parlait de ces choses-là? Elle hésite : - Non, pas du tout... - C'est évident! la taquine son cousin; si ta pièce ne parlait pas de ces choses-là, il est très naturel qu'elle te fasse penser à ces choses-là! Rêve perdu sourit : - Allez! Je vais vous raconter toute l'histoire. Et elle commence : - J'avais onze ans, mes parents m'ont emmenée voir une pièce de théâtre pour les enfants, dans la ville du vin. - Ah, je m'en souviens! l'interrompt en riant son cousin; je n'avais pas voulu y aller, j'étais trop grand! Rêve perdu lui fait un rapide petit sourire, et reprend : - La pièce était... Je ne sais pas, mais elle m'avait enchantée... Elle s'arrête un instant : - J'ai dit enchantée parce que c'est une parole habituelle, mais maintenant, je pense que c'était bien ça. J'ai vu que le cousin avait voulu... dire une belle plaisanterie, mais il s'est abstenu. Heureusement! Rêve perdu continue : - J'avais quitté la place où j'étais assise; j'étais là-bas, non sur la scène avec les artistes, mais là où se passait la vie qu'ils représentaient. Un instant d'arrêt : - Je n'étais pas non plus avec les artistes, j'étais les vrais personnages, ceux qui n'étaient pas sur la scène, ceux qui étaient ailleurs, il m'importait peu de savoir où. Elle fait une pause : - La vie que je vivais... là-bas, était vraie, les garçons et les filles de la pièce étaient vrais, je les écoutais, je leur parlais, je les connaissais, ils me connaissaient... Elle s'interrompt : - C'est un peu long, je me répète, mais on ne compose pas ses discours dans la vraie vie... excepté si on est avec des ennemis, bien sûr. Une courte pause : - J'en étais à me demander ce que je ferais le lendemain ou plus tard, avec eux; je leur demandais et ils me répondaient. Elle reste un long moment sans parler. Son cousin ne dit rien. Elle reprend : - Le rideau est tombé; j'étais seule. Premier jour de septembre, dernier mois de vacances avant l'école. L'heure du petit déjeuner s'approche. Je passe chez la Soeur prévenir Rêve perdu que le cousin, qui vient de m'appeler à l'instant, sera là dans une heure environ. Nous aurons donc le temps de prendre notre petit déjeuner sans avoir à nous presser. En arrivant chez la Soeur, point de Rêve perdu. - Elle est partie, m'apprend la Soeur. Je questionne, d'une voix étonnée : - Partie?... Où ça? - Chez elle! - Chez elle? - Oui. Je réfléchis rapidement : - Pour le train de sept heures vingt et une? - Non. Suis-je bête! je redemande : - On doit venir la prendre en auto? - Non, elle est partie à pied. - A pied? - Oui. - Il y a longtemps? - Dix minutes, m'indique le Frère. Dix minutes... Elle a dû passer chez moi. Je me dépêche : - Je la rattrape! Et je me mets à courir à perdre haleine. Reprendre ma barque, c'est trop lent. Je l'ai mal amarrée, pensant n'en avoir que pour un court moment. Qu'importe! Si elle se détache, elle n'ira pas loin; le gué l'arrêtera. Et il ne me faudra que deux minutes par la berge pour la retrouver. Et puis, ça m'est bien égal; je ne sais même pas pourquoi j'ai pensé à ça. - Où cours-tu si vite? Ça, c'est le Pêcheur, qui va chez le Frère. Je lui lance : - Rêve perdu est partie de chez la Soeur! Je vais la rattraper, elle doit être sur le chemin! Le Pêcheur, tranquillement : - Ce n'est pas la peine de te presser! Elle est déjà arrivée! Je m'arrête net, interloqué : - Déjà! Mais comment...? Et lui, toujours aussi tranquillement : - Tu sais... pour faire trois centaines de pas... - Trois... Je reste un moment sans pouvoir rien dire. Mais... Mais soudain, la lumière se fait. Je déclare distraitement : - Oh, je courais pour me mettre en jambes! - Quand on n'a pas bonne tête, il faut avoir bonnes jambes! note le Pêcheur d'une voix moqueuse. Bon, ça n'a pas mordu... - Te voilà? Ça, c'est Rêve perdu, dans mon jardin. Je lui annonce tranquillement : - Je suis venu te dire que ton cousin vient dans une heure. J'ajoute, sur un ton banal : - Ça s'est bien passé, le déménagement? - Oui, oui, me répond-elle, sans attacher beaucoup d'attention ni à la question, ni à la réponse. J'entends la voix de la Pêcheuse, de l'autre rive : - Ce n'est plus la peine que tu ailles au train de sept heures vingt et une! Rêve perdu me demande, étonnée : - Tu devais prendre le train? Quatre personnages historiques éclatent de rire; quatre, parce que le Frère et la Soeur sont vite arrivés pour jouir du spectacle. Rêve perdu cherche à comprendre. On lui explique tout, et le rire gagne les six personnages historiques. A peine le petit déjeuner terminé, arrive le cousin. Il a bien fait d'arriver tôt, car il est aussitôt accaparé par les uns et les autres. Le thème est, bien sûr, la grande ville qu'il habite, et qui est tellement plus grande que la ville, pourtant déjà assez grande, où se trouvent nos écoles. Le cousin, en bon citoyen de la ville du vin, en parle sans affectation. Là-bas, on exporte le vin, non les sentiments sur ce genre de sujet. Et encore, sa mère est de chez nous, et je ne l'entends pas penser : "Vous avez une commande à passer? Non? Votre visite m'a été très agréable. Mais j'ai fort à faire, vous m'excuserez de ne pas vous retenir!" Je crois avoir déjà dit que je n'étais venu que très rarement dans la ville du vin, c'est pourtant ce souvenir-là que j'ai... importé. L'auto du cousin a démarré, sous les signes amicaux des quatre personnages historiques restants. Nous passons par la petite ville du cadastre, puis, à la vitesse où roule le cousin, à peine plus de cinq minutes sur la grand route des gens pressés. Nous tournons à gauche sur une route plus petite... et plus agréable. Toujours à la même vitesse, un bon quart d'heure plus tard, nous arrivons dans la petite ville du prof de gym. Le prof de gym? Eh oui! C'est tout simplement le camarade du cousin. - Ah, voilà les futurs gymnastes! s'écrie sans préambule le camarade en nous voyant, et après avoir vigoureusement serré la main du cousin. A vrai dire, il n'a rien serré du tout. Les deux camarades se sont donné une secousse, comme le cousin avait fait avec moi, le jour où je l'avais vu pour la première fois dans la ville du vin. Mais si j'ai dit vigoureusement, c'est parce que leur secousse à eux a été vigoureuse. Pas du tout comme celle, beaucoup plus modeste, à laquelle moi j'avais dû tout de même vaillamment résister pour ne pas tomber par terre. Au point que je fus étonné de ne pas les voir tomber eux-mêmes tous les deux par terre - deux profs de gym, n'est-ce pas... Par bonheur, oubliant son apostrophe, le camarade s'est mis à échanger quelques propos avec le cousin, ce qui a évité aux deux qui ne sont pas de futurs gymnastes de répondre à ladite apostrophe. Il nous reste encore beaucoup de temps avant le déjeuner, nous sommes partis tôt et la route a été courte, nous avons été nous installer dans un pré planté de grands arbres attenant à la maison, entouré d'un mur. - Il y a longtemps que notre famille possède cette propriété, nous apprend le camarade, à Rêve perdu et à moi; au temps jadis, nos vaches étaient à l'abri des loups derrière ce mur. Il fait une petite pause : - A présent, il n'y a plus de loups, et les vaches changent de pré sans crainte. Il ajoute : - Mes grands-parents, chez qui je passe une partie de mes vacances, sont en ville, ce matin, ils reviendront pour le déjeuner; il fait chaud, et j'ai pensé que nous serions bien ici, à l'ombre des arbres. Pas le temps de lui exprimer notre approbation, il est déjà passé à autre chose : - Voilà de quoi boire! Une femme, pas très jeune, apporte un plateau. - Il faut boire les enfants, il fait chaud! nous exhorte-t-elle d'une voix prévenante. Le camarade la remercie d'un bon sourire. Certainement, une autre Didi. Conversation ordinaire. Questions sur notre école, à Rêve perdu et à moi. "Avez-vous un bon prof de gym?" demande le camarade. Question attendue, à laquelle nous répondons au mieux. Si notre prof est bon, le camarade ne pourra pas s'étendre sur les qualités qu'il faut avoir, qualités qu'il connaît très bien, pensez donc! Et comme il ne paraît pas le moins du monde vaniteux, mais plutôt attentionné, un cours détaillé est à craindre... A éviter! Si notre prof n'est pas bon? Je crains fort que nous n'aboutissions à un dilemme, et au même cours détaillé. Nous biaisons. Mais le camarade a déjà entamé une autre discussion avec le cousin. Et figurez-vous qu'ils parlent de gym. Mais, mais... pas toujours sans intérêt. Et alors, nous écoutons, Rêve perdu et moi, et même nous apprenons. Comme quoi, il ne faut jamais dédaigner une conversation qui paraît, au premier abord, oiseuse. - Elles sont dans ton pré, les tombes, là-bas? Rêve perdu indique un petit enclos à l'autre bout du pré. - Oui, lui répond le camarade, c'est un petit cimetière familial qui date d'il y a longtemps; aujourd'hui, il ne sert plus. Il ajoute : - Vous voulez le voir? Nous y allons. Niché dans une encoignure du mur entourant le pré, le cimetière est, lui aussi, entouré d'un muret. Une porte en fer forgé, toute rouillée à présent, encore belle cependant. A l'intérieur du petit cimetière, six stèles sont encore là, plates, blanches, le haut en ogive, bordées d'un sobre liseré. Les stèles, que les herbes hautes enserrent, regardent la porte; attendent-elles encore des visites? Comment pourraient-elles le faire? Ceux qui venaient auprès d'elles sont eux-mêmes dans d'autres cimetières. Déjeuner. Le grand-père du camarade nous parle, à Rêve perdu et à moi, des petits canaux que nous allons voir tout à l'heure. A vrai dire, il n'en parle pas, il les vante. C'est beau, c'est magnifique, c'est poétique, ça vaut la peine d'être vu, "...d'ailleurs on vient d'ailleurs pour les voir!" Suit le catalogue. Il faut voir des barques avec de grandes perches sur les canaux... - Tiens, c'est curieux, des barques sur des canaux, et avec des perches en plus! - il y a des grands arbres qui font de l'ombre sur les canaux... - Ah bon, les arbres, ça fait de l'ombre? - il y a des vaches, des maisons... Passons! A part ça, on paît, on cultive, depuis des siècles... Après tout, c'est peut-être le seul endroit au monde où l'on paît, où l'on cultive. C'est très intéressant, ça, beaucoup de détails, beaucoup... Mais ça, c'est un cours de géographie, où est la poésie? La voici, la poésie, la grand-mère s'en est chargée : - C'est un endroit envoûtant pour moi; chaque fois que j'y vais, il me semble que je me perds dans ces allées d'eau mystérieuses, qui paraissent presque sauvages, si l'on oublie que les canaux ont été faits, et sont entretenus, par les hommes. Je ne me lasse pas de contempler les jeux de lumière qui scintillent sur l'eau, entre les feuillages qui tombent du ciel et se reflètent dans l'eau. Bon, le mieux, c'est de voir soi-même, et puisque nous y allons... Nous y sommes allés. Les petits canaux étaient là, les arbres étaient là, leur ombre aussi... d'ailleurs! les vaches étaient là, les cultures étaient là, et aussi les maisons. Il a fallu payer le batelier désigné par la ville, qui nous emmenait là où il voulait. La ville, elle, ne vantait pas, elle vendait. Matinée sage. Les filles ont aidé les mères - Rêve perdu a aidé la mienne - et font à présent de la couture. Moi, j'ai fait une commission pour ma mère, et à présent je fais des maths avec les garçons. - Il ne reste plus qu'un mois... répond le Pêcheur à ma demande : "Par où tracer la perpendiculaire?" - Par le point B, m'indique le Frère. Tout en ajoutant : - Il reste encore un mois. Discussion sur le point B. Nous avons trouvé la solution. - Si nous savons tout, nous laissera-t-on rentrer chez nous mercredi soir au lieu de vendredi soir puisque nous n'avons jamais classe le jeudi? demande le Pêcheur à on ne sait pas qui. On ne sait pas qui étant de toute évidence absent, je réponds pour lui : - L'école des filles aura congé le mercredi soir, l'année prochaine? Le Pêcheur fait mine de n'avoir rien entendu, et nous reprenons nos problèmes de maths. Au déjeuner, mes parents me demandent comment cela s'est passé hier - hier, je suis rentré tard, et nous n'en avons pas parlé. Je n'ai pas trop su quoi dire, et comme ils connaissent l'endroit, ils me l'ont décrit avec minutie. Je me suis représenté les petits canaux formant les traits d'un cadastre, et en ai fait part à mon père. Il a paru très alléché à l'idée de dresser le cadastre des petits canaux. Quelques mots sur... la beauté du paysage m'attirèrent des compliments de la part de ma mère sur l'excellence de mes goûts artistiques. Le Pêcheur, mécontent sans aucun doute des mercredis qui ne veulent pas venir à son aide, est parti avec sa Pêcheuse visiter la région. Le Frère ne peut faire autrement que d'accompagner sa sœur au train d'une heure et demie. Après être restés dans notre nid pendant un long moment, nous sommes allés, Rêve perdu et moi, faire quelques pas du côté de la colline d'où l'on voit le radeau. Rêve perdu secoue lentement la tête, un semblant de sourire aux lèvres : - Tu te souviens de la vache? La vache? Ah, oui! Comment ne pas s'en souvenir! - Celle de la barque? Nous pouffons de rire. La vache? Elle était là, bien sage, ne bougeant pas, debout sur le fond plat de la barque à la grande perche toute astiquée, toute, parce que l'eau du canal ne l'avait jamais atteinte, là où elle émergeait. Du reste, à quoi aurait-elle servi, cette grande perche, la barque étant amarrée? Eh bien, alors quoi, la vache? Voilà! Les paysans, nous a expliqué le camarade, transportent leurs vaches sur les barques d'une île à l'autre. Ile? Bien oui, quoi, les canaux forment des îles! Ils les transportent rarement, les prés étant grands. Mais c'est dans le catalogue de la ville, à l'usage des visiteurs. Cela aide à vendre. Alors, la vache est là, dans sa barque à grande perche propre. Les visiteurs n'aiment pas la terre, ils viennent visiter, puis repartent. Diront-ils, en revenant chez eux, les visiteurs, qu'ils ont vu une barque voguant sur les canaux, la vache à bord? Bien sûr! nous a dit le camarade, je ne l'ai entendu que trop souvent. Nous voici au sommet de la colline. Devant nous, la grande rivière et ses méandres désordonnés qui passent entre les collines posées de-ci, de-là. Rêve perdu s'est arrêtée, et montre le paysage : - Je ne sais si la grand-mère serait satisfaite de ce fouillis. - Certainement pas! Cela sent trop sa campagne. - La grande rivière va où elle veut, elle n'écoute pas les désirs des hommes. - Un canal, au moins, est obéissant, il va là où on lui dit d'aller. Je fais une grimace : - Comme à l'école. - Il réussira son examen. - Les professeurs, je veux dire les jardiniers, veillent! Pas de folie chez les branches folles! - Non, non, elles seront rappelées à l'ordre! J'approuve : - Sinon, elles pourraient éclaircir le mystère. Rêve perdu secoue lentement la tête, un semblant de sourire aux lèvres : - Poétique? Un sonnet parnassien ne ferait pas mieux. Elle me prend la main : - Quel bonheur qu'il n'y ait pas de visiteurs ici! Que deviendrait notre nid? Dimanche. Deux coups de corne de vache. - On s'offre un brochet? Six coups de corne de vache. Voici Rêve perdu. La Pêcheuse a bien entendu été prévenue par son Pêcheur. Ce qui fait que Rêve perdu était parfaitement au courant de l'affaire. Ai-je oublié de dire que c'est elle qui a donné les six coups de corne de vache? J'ai oublié? C'est sans importance, puisque je le dis maintenant! Nous dérivons. Rien à l'horizon... je veux dire sous les grosses pierres. Soudain, le Pêcheur pointe son doigt. J'approche. Le Pêcheur glisse sa main... "Oooh!..." nous écrions-nous tous les deux, Rêve perdu et moi. Le poisson, pas très gros, a filé, glissant de l'autre côté de la pierre. Nous dérivons. Rien à l'horizon... je veux dire sous les grosses pierres. Soudain, Rêve perdu pointe son doigt. J'approche. Rêve perdu glisse sa main... "Oooh!..." nous écrions-nous tous les deux, le Pêcheur et moi. Le poisson, pas très gros, a filé, glissant de l'autre côté de la pierre. Nous dérivons. Rien à l'horizon... je veux dire sous les grosses pierres. Soudain, je pointe mon doigt. J'approche. Je glisse ma main... "Oooh!..." s'écrient tous les deux, Rêve perdu et le Pêcheur. Mais ce n'est pas du tout le même "Oooh!..." celui-ci est admiratif, car voici le poisson, bien gros, dans la barque. - Le court-bouillon est particulièrement réussi! déclare avec emphase le Pêcheur, me guignant de l'oeil. - Le brochet est particulièrement bon! déclare naïvement la Pêcheuse au courant de ma prise. Le Pêcheur s'avoue battu, et se venge... sur le brochet. Tout le monde, au reste, trouve le poisson délicieux. Il faut avouer, sans me vanter, n'est-ce pas, que le brochet n'a jamais connu son pareil! Ce que je proclame, mais Rêve perdu : - Comment eût-il pu?... La... table desservie par les filles, évidemment, les garçons se préparent avec énergie... à la paresse. Mais les filles ne sont pas revenues de la cuisine les mains vides. - J'ai un monceau de commissions à faire pour ma mère! s'écrie le Pêcheur, apercevant un livre de classe. - Ta mère doit avoir oublié; je l'ai vue en repartant, elle m'a dit : "Travaillez bien, tous les six". - Tant pis! fait le Pêcheur, prenant un air résigné. - J'ai acheté hier les livres de l'année qui vient, nous apprend la Soeur. Je commente : - Tiens, tu as mis le temps! Nous, cela fait longtemps... - Et encore, c'est la camarade de classe de ma soeur qui y a pensé, commente de son côté le Frère. - En voilà une fille remarquable! s'extasie le Pêcheur, faisant un petit sourire. - Mais parfaitement! répond le Frère avec un grand naturel. Le Pêcheur n'attendait que ça : - Alors, fais-la-nous connaître! - Pourquoi pas! répond en souriant le Frère. - Elle nous a déjà dit qu'elle aimerait vous connaître, elle aussi, ajoute la Pêcheuse. - Invitons-la à venir chez nous! propose aussitôt Rêve perdu. - Oui! s'écrie le Pêcheur; nous lui ferons goûter notre brochet! - Et je ferai le meilleur court-bouillon que j'aie jamais fait! approuve gaiement la Pêcheuse. Nous applaudissons tous à cette perspective. - C'est fort bien! reprend Rêve perdu, maintenant que nous avons nos livres, il faudrait penser à en faire quelque chose. - On pourrait les accrocher à une canne à pêche; je suis sûr que les studieux brochets les attendent avec impatience! propose le Pêcheur. Les garçons rient. Les filles ne rient pas. Allez savoir pourquoi! - Nous avons vu qu'il y a des pièces de théâtre à étudier, reprend la Soeur; nous avons vu aussi une question, posée dans le livre, qui parle des artistes qui interprètent les personnages. - Vous lisez déjà les petites notes? s'étonne le Pêcheur. - Mieux vaut les lire avant qu'être surpris après, observe Rêve perdu. - Si je commence le court-bouillon trop tard... L'argument pèse son poids... de brochet. Je m'exclame : - Alors, vite au court-bouillon! La Soeur ouvre le livre, et nous lit : - "Quels sont les rapports entre l'artiste et son personnage?" - Mauvais! répond sans attendre le Pêcheur. - Oh, tu exagères! proteste la Pêcheuse. - Pas du tout! Il m'est arrivé d'imaginer jouer un personnage dans l'une ou l'autre des pièces que nous avons eues au programme l'année dernière; j'ai passé mon temps à tempêter aussi bien contre le personnage que contre le texte qu'il disait. - Tu n'avais qu'à changer de pièce, suggère le Frère. - J'y ai bien pensé; mais l'artiste qui joue habituellement dans un théâtre, un grand théâtre par exemple, peut-il se permettre de choisir ses rôles? Je le taquine : - Tu penses devenir bientôt artiste? Le Pêcheur me répond avec un sérieux inattendu : - Je le suis déjà! Nous le regardons tous avec une pointe d'étonnement. Après un silence, Rêve perdu lui demande : - Sur la scène que représente la classe? La Soeur a compris : - Et le prof comme spectateur? Il fait oui de la tête. Nous avons tous compris. Un silence plus prolongé. Le Frère enchérit : - Puis, nous tous devant nos chefs, quand nous seront devenus grands! - Et nous ne pourrons pas choisir? prononce la Pêcheuse d'une voix inquiète. Personne ne dit rien pendant un moment. Je fais un geste d'impuissance : - Que répondre? comment pouvons-nous savoir? Nous ne sommes pas encore devenus grands. Au bout d'un autre silence, Rêve perdu reprend d'une voix un peu triste : - Ce n'est pas nous qui avons choisi la classe où nous sommes. - Nous n'avons pas non plus choisi le prof, renchérit la Soeur. Le silence succède au silence. - Changer de théâtre, de classe, de prof, c'est peut-être possible, reprend le Pêcheur, mais peut-on ne plus être un artiste? - Nous avons été plusieurs fois au théâtre, avec nos écoles, fait observer le Frère; nous avons admiré les artistes. - Nous avons lu certaines des pièces que nous avons vues, note la Pêcheuse, dans certains cas nous avons préféré avoir lu le texte et nous représenter nous-mêmes la pièce... Elle se tourne vers Rêve perdu et la Soeur : - Mais je crois qu'il est arrivé... - Oui, l'artiste nous a parfois fait découvrir des aspects de la pièce nous n'avions pas vus à la lecture, lui répond la Soeur. Rêve perdu ajoute pensivement : - Pour cela, l'artiste est devenu le personnage. - Voilà une grande qualité pour un artiste, ponctue le Frère. - Sera-t-il capable de redevenir lui-même, ensuite? lui demande-t-elle. - S'il a du talent, il deviendra un autre personnage. Le Frère poursuit, après un temps : - Certes, sur la scène, on ne lui demande pas d'être lui-même, mais il ne passe pas toute sa vie sur la scène. Un petit silence. - Quand nous changerons de classe ou de prof, reprend Rêve perdu, qui devrons-nous devenir? Elle laisse un temps : - Les personnages que nous aurons joués à l'école, pourrons-nous les oublier, ou resteront-ils nos maîtres toute notre vie? Matinée pleine de lessive. En allant chez le Pêcheur, où nous rejoindra le Frère, jeter un coup d'oeil, plus ou moins distrait, sur nos livres d'école, maintenant bien proche, je vais, moi, jeter un coup d'oeil sur la lessive, qui a pris, comme toujours, la place où j'ai coutume d'amarrer ma barque lorsque je viens sur la rive opposée à la mienne de la petite rivière. Un peu longue et compliquée, ma phrase. Mais je crois que, tout en écrivant, je pense, de la même façon longue et compliquée, aux deux mois de vacances qui viennent de passer, comme s'ils n'avaient duré qu'un jour. Bon, j'exagère, mettons deux jours, puisqu'il y a deux mois. Ainsi, nous avons gardé le nombre deux. Ah, les maths! Comme tout est simple, en maths... puisque aucune réalité ne peut les perturber! Ce serait, d'ailleurs, plutôt le contraire. Et puis, quand on parle d'idées, de sentiments, de la vie de tous les jours, on réfléchit, on cherche à comprendre, à deviner même. En maths, c'est le théorème, et c'est tout. Allez bavarder avec un théorème! Donc, je ne corrigerai pas mon texte. Par paresse? Oh, non! J'aurais mis beaucoup moins de temps à faire la correction. La lessive lessive - la deuxième lessive est un verbe, bien entendu. Rêve perdu, qui n'en avait pas l'usage chez elle - Ah, Didi! - s'est parfaitement adaptée, et frotte avec ardeur, tout en échangeant de gais propos et des rires avec... ses collègues. Moi, par contre, je dois avouer... Je sais, je sais, la vie est aussi faite de lessive, n'est-ce pas? Chez le Pêcheur. Les livres que nous avons achetés nous annoncent sans ménagement les travaux sur lesquels nous aurons à peiner pendant une grande, longue année. Après le déjeuner, chacun a fort à faire. La Soeur aide sa mère, le Frère aide son père, le Pêcheur aide le sien. Tous ces travaux-là sont bien moins ardus que ceux de l'école prochaine, et après nous avoir gentiment expliqué que notre présence n'était absolument pas nécessaire, on nous a envoyés promener. Ce que nous fîmes sans perdre un instant. A propos, j'ai oublié la Pêcheuse! Qu'on se rassure, le Pêcheur, lui, ne l'a pas oubliée. Et les voici qui partent ensemble sur leurs bicyclettes! Quant à nous, Rêve perdu et moi, puisqu'on nous a envoyés promener, nous n'avons pas hésité un seul instant à obtempérer. Et nous voici nous aussi qui partons ensemble sur nos bicyclettes! - Où allons-nous? me demande Rêve perdu. - A l'école. Un léger mouvement d'hésitation. Elle en a presque ralenti. Mais elle s'est déjà reprise : - Tu t'es trompé! - Pas du tout! C'est la bonne route. Elle me regarde avec un petit sourire à peine moqueur : - Je ne parlais pas de la route; tu t'es trompé dans l'emploi de l'article. Ma petite surprise paraît compromise. Elle poursuit : - Il fallait dire "à une école", et non "à l'école"! J'ai malheureusement compris : - Mais je vois que j'y suis déjà, à l'école. Malheureusement, elle a aussi compris : - Elle n'est pas grande, ton école; un prof et un élève! Je souris : - Je crois que, à l'école où nous allons, il ne doit pas y avoir tellement plus de profs et d'élèves. - Un village? - Oui; un petit village. Après avoir tourné à droite, quelques minutes plus tard, nous prenons une route assez plaisante qui passe entre les petites collines habituelles de la région. Champs hersés, certains emplis de reflets verts; les jeunes pousses sont déjà là, pourquoi attendre? Prés, où les vaches paissent ou ruminent encore, savourant le repas de midi. Bois, ombrant de-ci, de-là les collines. Un village, sur la pente qui mène à un ruisseau. Une place, où nous tournons sur notre gauche. Sur la place, une église. Nous nous sommes arrêtés, Rêve perdu regarde le clocher : - C'est comme chez Grand-mère, cette église aussi sait se défendre. - Ah oui, les fenêtres étroites sont aux aguets! - Et ce clocher, il est massif et carré, et guette de tous les côtés. Nous descendons maintenant vers le ruisseau, puis montons la colline par la route qui sort du village. Nous suivons paresseusement une route paresseuse pendant encore une bonne demi-heure, et arrivons sur les hauteurs d'une colline. De là, une vaste vallée s'est ouverte. - C'est le cimetière! s'exclame Rêve perdu, tout en s'arrêtant. Elle poursuit : - Nous étions là il y a une bonne semaine, en allant au vieux moulin. Je fais un signe d'assentiment : - C'est bien là; tu es observatrice. - Regarde là-bas, au fond, ce n'est pas le viaduc? - Parfaitement! Et bien sûr, le chemin de l'ancienne ligne de chemin de fer. Nous restons un moment à contempler la vallée. - C'était une bonne promenade, commente Rêve perdu. Nous tournons à droite. Ou plutôt, je tourne à droite sans rien dire. Pourquoi? Voici pourquoi. - C'est elle! s'exclame Rêve perdu; c'est l'école! Je la félicite : - Toujours aussi observatrice! Hé oui! C'est bien l'école que je voulais lui montrer. Qu'a-t-elle de remarquable? En apparence, rien. Et pourtant... Rêve perdu s'est approchée d'une fenêtre : - Oh!... Elle se tourne vivement vers moi : - Tu crois que nous pouvons entrer? La maison, devant nous, est en même temps l'école et la mairie. La mairie au milieu, les garçons à droite, les filles à gauche. Ce sont des tout petits. La fenêtre devant laquelle s'est arrêtée Rêve perdu est celle des filles. Le village n'est pas bien grand, et la mairie n'ouvre pas tous les jours. Aujourd'hui, elle est fermée. Mais derrière la maison, dans le jardin qui sert de cour de récréation, la porte est ouverte, comme c'est assez habituel dans les campagnes. Et nous entrons. Rêve perdu s'est immobilisée à peine passé la porte de ce qui est visiblement un vestibule : - Comment pouvons-nous aller plus loin? Je ne trouve pas nos chaussons! Elle m'a désigné le mur, face à nous. Sur le mur, en haut, une rangée de photographies de petites filles, de trois à quatre ans. Ce sont les élèves de l'école, évidemment. Je connais l'endroit et même des frères ou des soeurs de ces élèves, qui n'habitent pas très loin de chez moi. J'ai toujours ressenti le charme doux qui se dégage de cette école, et c'est pour cette raison que je voulais la faire connaître à Rêve perdu. La voici qui me montre les portemanteaux accrochés chacun sous une photo. Sous chaque portemanteau, un cordon. Au cordon est suspendue une boîte en carton. Et dans la boîte, une paire de chaussons. - Quel dommage! poursuit Rêve perdu, nous aurions été nous asseoir sur ce banc aux bords si bien arrondis, au-dessous de nos chaussons. Elle sourit : - Et une fois mis les chaussons... nous voici élèves. - Eh bien, faisons comme les petits enfants lorsqu'ils jouent; faisons semblant! Rêve perdu bat des mains et fait des petits bonds, sur un pied, puis sur l'autre, comme le font les petits : - Allons en classe! Allons en classe! Mais, lorsque nous avons changé de pièce... surprise! Pas pour moi, bien sûr, puisque je connais - seulement je fais semblant, n'oublions pas! - Mais ce n'est pas une classe, c'est une cuisine! s'étonne Rêve perdu. Elle se reprend aussitôt : - C'est pour le réfectoire, les enfants déjeunent à l'école même; ils habitent certainement loin d'ici... comme nous, dans nos écoles. Elle regarde autour d'elle, et sourit : - En tout cas, on est sûr de bien manger! Les petites casseroles en carton, peintes de toutes les couleurs, brillent plus que les cuivres... - Tu exagères! Le carton... Elle m'interrompt, mettant un doigt sur mes lèvres : - Nous faisons semblant. Je me rends : - Et nous pourrons manger dans ces jolies assiettes, dont le carton se marie si bien avec le carton des casseroles! - Nous aurions pu apporter du pain; vois la corbeille qui l'attend! Nous allons dans une autre pièce. Une petite élève est assise sur une chaise en bambou. - Assise, assise... elle est bien à son aise, observe Rêve perdu. Elle fait un geste mi-étonné, mi-amusé : - Si les classes de cette école sont ainsi faites, il y fait bon vivre! Elle secoue la tête : - J'oublie; ce sont les vacances, les classes sont fermées, et quelques petites pensionnaires sont restées pour l'été. Je remarque : - Dans notre école aussi, il y en a. - Dans notre école aussi. Nous nous regardons en souriant. - Heureusement, ce n'est pas nous! Nous nous sommes écriés tous les deux presque ensemble. Petit moment de joie partagée. - Regarde! la classe est devenue un petit boudoir! Je regarde le petit boudoir où rien ne manque pour se faire belle : - Cette élégante élève a tout prévu pour être la plus belle à la fête de l'école! - Oui, elle a mis toutes les chances de son côté! Oh, les jolis flacons à parfum! noirs, rouges, verts... avec leurs bouchons ovales, en boule, sur lesquels brillent les dorures! - Tu as vu le vernis à ongles? - Tu aimes ça? me demande Rêve perdu, hésitant légèrement. - A l'école, j'en mets tous les matins; c'est ce qui me prend le plus de temps pour ma toilette! - Je ne m'en suis jamais mis parce que je n'en ai jamais eu; tu me prêteras le tien? - Absolument! Mais tu devras attendre un peu, je l'ai égaré... - Tu as dû le laisser à l'école en partant. Je prends une mine contrariée : - Alors, je ne le retrouverai plus; les pensionnaires restés là-bas vont me le vider! Elle prend une mine résignée : - Tant pis! Et comme c'est très cher, le vernis à ongles, il faudra que je m'en passe. - Moi aussi; mon argent de poche est épuisé! Nous retournons aux richesses de la belle petite élève. - Elle doit être très riche, constate Rêve perdu; regarde son beau peigne en ivoire! - Et ce petit coeur en ivoire dans lequel sont enfichés les pinceaux et brosses à maquillage! - Quelle profusion! s'exclame Rêve perdu; je n'en ai jamais vu autant! boîte à fard, toujours en ivoire... - ...brosse à cheveux, à manche de bois... - ...crayon à sourcils, crème, fard, poudre... - Elle est jolie, sa petite boîte en bois rouge sombre, toute luisante! - Et elle pourra mirer sa beauté, la petite élève, dans ce miroir rond entouré d'un carton imitant les veines d'un bois rouge. Je regarde autour de moi : - Et là-bas, dans le coin, tu as vu? Elle se retourne : - Oh, des bijoux! Nous allons jusqu'à une petite table. Derrière la petite table, de multiples chevillettes émergent d'un panneau mural et portent chacune un bracelet rond de matières et de couleurs différentes. Dessous, une table, constellée de bijoux. Des colliers multicolores sont alignés l'un près de l'autre, attendant qu'on les choisisse et qu'on s'en orne. Une belle broche commence la rangée, puis vient un cordonnet rassemblant en son milieu de grosses perles crème, un autre que l'on a disposé comme pour former un visage et qui est fait de perles d'ivoire toutes serrées, un collier tout léger alternant une double rangée de perles fines et grosses, une ceinture maintenant, de plusieurs brins de couleur, qui sont liés aux extrémités et au centre par de joyeux pompons, un fouillis de grosses noisettes reliées par des billes de bois; enfin, un miroir bien sûr, et une boîte à bijoux en porcelaine, avec des dessins d'oiseaux dessus. Au-dessus de cette caverne d'Ali Baba, le mur brille de petits morceaux de guirlandes et de petites boules de papier froissé, doré et argenté, qui luisent comme les étoiles dans le ciel. Sur le côté, un autre panneau nous intrigue. Il est intitulé Les anniversaires. Aux quatre coins, un arbre peint devant un paysage, qui changent selon les saisons. Le cadran d'une grande montre en papier clair est collé au milieu, avec une grosse aiguille de papier orange; mais les heures sont devenues les mois de l'année, symbolisés par un petit dessin : un cartable pour septembre, un sapin pour décembre, un bateau pour juillet. Je m'étonne : - Mais pourquoi tous ces prénoms, et ce nombre à côté, dans l'angle formé par le mois? - Tu ne devines pas? me sourit Rêve perdu. - ...Ah! ce sont les dates de naissance des petites filles! - Ce panneau leur apprend quand elles sont nées, et à quelle saison! Le jour commence à s'assombrir. Pour nous, il n'est pas encore tard, mais pour les toutes petites élèves, il est bientôt l'heure de dormir. Un petit lit aux montants de bois est là, près des voilages légers de la fenêtre. Deux petites soeurs sommeillent déjà l'une près de l'autre, au chaud sous une moelleuse couverture de dentelle et de jolis draps tout propres. La lumière tamisée par les voilages légers de la fenêtre vient caresser les petits visages endormis. A quoi rêvent-elles? Si quelqu'un passe ici, d'aventure, il ne verra que des poupées. - Mais pour nous, me répond doucement Rêve perdu, elles ont vécu, une vie qu'on ne peut voir que si on fait semblant. Ce matin, nous sommes aimablement conviés par les filles à leur dévoiler quelques secrets de leur cours de maths de l'année qui commence... bientôt, ainsi que l'a déploré le Pêcheur, au début de la séance. Comment résister à une si aimable invitation? Nous n'avons pas eu le coeur de le faire, et nous voici chez moi - j'ai la maison la plus grande - en train de leur transvaser nos connaissances. Le déjeuner nous attendra tous chez les parents du Frère et de la Soeur, qui nous ont gentiment invités. Le cours se passe bien. A notre grande surprise, nous découvrons en même temps qu'elles des choses que nous avions fort mal vues l'année précédente, et que nous ne comprenons que maintenant, en même temps qu'elles. Ce n'est certes pas pour renforcer notre prestige, et les filles ne nous l'envoient pas dire. Oh! très amicalement, mais avec des petits sourires compatissants qui en disent long. Bon, bon, nous nous vengeons en mettant l'accent, fortement appuyé, sur l'excellence des explications données à elles par nous, ce qu'elles admettent volontiers, en nous adressant des remerciements admiratifs, tout autant appuyés. Et le cours, aride pourtant, s'est terminé par de joyeux rires. Onze heures et quart. Nous venons de terminer un exercice. Le Frère s'est levé : - J'ai une course à faire! Et il part précipitamment sur sa bicyclette. Tiens! Je n'avais pas remarqué qu'il était venu à bicyclette, alors que nous étions à pied. Bon, comme le déjeuner doit être bientôt prêt, c'est sans doute pour ne pas être en retard après sa course. Nous allions fermer nos livres, mais la Soeur : - Maman a dit que le déjeuner ne sera pas prêt avant midi et demie; nous avons encore le temps! Bon, au travail! Vers midi et demie, donc, nous nous acheminons vers le déjeuné. Voilà le père du Frère qui arrive dans sa camionnette. De la camionnette, bondit le Frère... et sort calmement une fille au maintien modeste. - C'est toi! s'écrient ensemble Rêve perdu, la Soeur et la Pêcheuse. C'est toi? Mais bien sûr! C'est la mystérieuse camarade de classe de la Soeur. Mystérieuse pour nous, les garçons, parce que pour les filles, évidemment... Le Pêcheur a compris tout autant que moi, et s'exclame : - Heureusement que le midi douze n'est pas arrivé en retard! Nous t'attendions! Le déjeuner est prêt! Je renchéris : - Nous avions hâte de te connaître! Jusque-là, tu étais la mystérieuse! Mystérieuse sourit : - Je ne pense pas être si mystérieuse que ça... Elle fait un petit signe de la tête : - Mais c'est amusant! Le déjeuner est très animé. Tout le monde abreuve Mystérieuse de questions. Enfin, presque tout le monde. Les parents du Frère et de la Soeur adressent quelques compliments de circonstance à la "gentille camarade..." Le Frère ne dit rien. Rêve perdu, la Soeur et la Pêcheuse... peut-être quelques mots. Moi, pas grand chose. D'où il apparaît que tout le monde, c'est le Pêcheur tout seul. Mais il abreuve tellement, que, participant à moitié, je m'y suis laissé prendre. Quant aux questions abreuvantes, le Pêcheur en connaît toutes les réponses. La vie des filles à l'école, il la connaît très bien. Mais enfin, il n'a pas tort; on peut apprendre des choses en faisant la bête. Quant à ceux qui ne parlent pas, ils attendent que le déjeuner se termine pour aller bavarder tout à leur aise. Nous voici donc maintenant tous les sept dans mon jardin, près de la petite rivière. - C'est plaisant d'être ici, commence Mystérieuse, c'est la campagne, bien sûr, mais j'ai le sentiment d'être dans une ville. Je m'étonne : - Une ville! Comme celle où tu vis? Elle sourit calmement, comme elle paraît en avoir l'habitude : - Encore plus, peut-être. Le Pêcheur est tout aussi étonné que moi : - Il n'y a pas de grandes maisons, ici! - Les maisons, chez moi, ne se ressemblent pas toutes entre elles; la ville semble se casser par endroits. - Et ici, elle ne se casse pas? demande la Pêcheuse. La Soeur intervient, avant que Mystérieuse ait eu le temps de répondre : - Tu ne nous as jamais parlé de choses semblables! - Tu sais que je sors peu de ma ville, et les campagnes où je vais ressemblent à des campagnes... ici, non. Un petit silence. - Te souviens-tu, reprend la Soeur, nous t'avons parlé du gué...? - Très bien, lui répond Mystérieuse; celui qui est comme la porte qui ferme votre petite rivière... Elle s'interrompt : - On ne le voit pas d'ici? - Non, il y a le coude, là, lui indique le Frère. - Et puis, les vergnes, ajoute le Pêcheur. La Soeur tend le bras en direction du gué : - C'est par là! Mystérieuse sourit, toujours calmement : - Elle est bien fermée, la porte, on se sent chez soi. Elle fait une courte pause : - Comme dans une vraie ville, telle qu'était la mienne dans les temps anciens. Elle s'est tue. - Tu veux parler des remparts? lui demande Rêve perdu. Mystérieuse fait lentement oui de la tête : - Chez nous, à présent, la porte est ouverte; ce n'est plus une vraie ville. Ce matin tôt, nous nous retrouvons tous chez la Soeur. Tiens! Pourquoi donc? Allons, vous ne l'avez pas oublié; Mystérieuse est chez elle! - Aimes-tu les promenades? lui demande le Frère. - Oh, beaucoup! Surtout ici, où je me plais tant. - A pied, à bicyclette? lui demande à son tour le Pêcheur. - J'aime marcher; le paysage ne se presse pas. - Veux-tu que nous marchions le long des remparts? lui propose Rêve perdu. Mystérieuse sourit calmement, ainsi qu'elle le fait d'habitude : - Je serai très heureuse d'aller le long de votre petite rivière. Elle ajoute, après un temps : - Entrons-nous par la porte? - La porte s'ouvrira pour toi! lui répond le Pêcheur avec lyrisme. Un solide coup de perche - nous sommes sept, la barque est lourde - nous repassons par chez moi et prenons par les prés derrière ma maison pour nous éloigner de la petite rivière - puisque nous ne devons entrer que par la porte. Mystérieuse a bonne vue. Elle nous indique le gué : - Ah, voilà la porte! - Tu te repères bien! la félicite la Soeur; tu ne te promènes pourtant pas souvent là où il y a des rivières. - C'est vrai, je reste plutôt en ville, mais vous m'avez tous si bien expliqué... - Nous savons que tu es très modeste, mais quant à nos explications... la reprend la Pêcheuse. Je renchéris : - ...nous ne t'avons rien expliqué du tout! Tout le monde approuve. Nous ne sommes pas très loin du gué, et Mystérieuse change rapidement de sujet : - Il y a de l'eau jusqu'au mollet, je quitte mes souliers! Nous voici de l'autre côté du gué. Mystérieuse s'est arrêtée, et regarde notre petite rivière : - Je suis chez vous; merci de m'y avoir invitée! Et elle repart. Nous passons devant ma maison et celles du Pêcheur, de la Pêcheuse, et plus loin, du Frère et de la Soeur. Le pont aux deux chênes. Toujours sur l'herbe de la rive, nous passons sous le pont. Un peu plus loin, un village, et un autre pont sous lequel nous passons de même. Pendant tout ce temps, Mystérieuse n'a pas quitté des yeux le paysage, et n'a rien dit. Après le dernier pont, la petite rivière pénètre dans un vaste pré habité par les vaches, qui s'étend sur sa droite, vers là où le soleil brille à midi. Sur la gauche, les grands vergnes qui bordent la rivière cachent la route proche. Mystérieuse s'est arrêtée : - Dans le parc de ma ville, on se promène; dans le parc de votre ville, on vit. Nous revenons vers dix heures et demie. - As-tu faim? demande le Pêcheur à Mystérieuse; moi, je suis prêt à dévorer! Elle sourit : - J'ai un peu faim, moi aussi; je me serais bien contentée d'un poisson, un brochet par exemple, cependant, je n'aime que les poissons très frais, de moins de deux heures, et je ne sais si vous avez des livraisons ce jour, dans vos villages. La Pêcheuse, se retenant de rire, l'air offensé : - Nos villages sont mieux desservis que votre ville; notre livreur de brochets doit arriver dans trois quarts d'heure au plus! Mystérieuse, air méfiant : - Vos brochets doivent venir de loin, et vos camions de livraison sont sans doute lents; qui sait combien de temps vos brochets ont séjourné hors de l'eau! Le Frère me pointe du doigt : - Voici le livreur; il vous renseignera. Je prends la parole, l'air assuré : - Mon navire de pêche accostera à cent pas des cuisines, à condition que le marin-pêcheur soit capable de prendre le poisson dans ses filets de pêche. Le Pêcheur, l'air indigné : - Cinq minutes pour le prendre! L'éclat de voix a été d'une telle force... que nous éclatons tous de rire. - Je t'invite sur le navire de pêche! conclut le Pêcheur, s'adressant, toujours riant, à Mystérieuse. Le Pêcheur attrapa le brochet... une demi-heure plus tard, mon service de livraison ne mit que trois minutes - le brochet ayant été pêché devant la maison de la Pêcheuse - les cuisines de la Pêcheuse servirent le brochet une heure plus tard, et encore une demi-heure plus tard, le brochet n'était plus qu'un souvenir. - Je me suis régalée! avoua Mystérieuse. Puis elle ajouta en souriant : - Et j'ai fait un beau voyage! L'après-midi, nous bavardons, assis sur l'herbe au bord de la petite rivière. - Vous n'êtes pas beaucoup allés en dehors de votre village pendant les vacances, je crois, remarque Mystérieuse. - Non, deux trois fois, lui répond le Pêcheur. - Je vous comprends; vous êtes si bien, ici. Elle enchaîne : - En ville, les horizons sont plus restreints... J'ai passé une grande partie de mon temps à aller rendre visite à des cousins, des tantes, des grands-parents... qui sont tous dans des villes... avec les mêmes horizons. Je lui demande : - Les villes sont toutes pareilles? Elle secoue lentement la tête : - Et oui, et non; elles sont différentes, mais avec le même horizon. - Pourtant, ici, les prés, les champs... s'étonne la Pêcheuse. - Le blé donne du pain, la vigne du raisin; la ville donne des boutiques. - Où l'on trouve... commence le Frère. - Tout! le coupe Mystérieuse; sans effort. J'observe : - Pour une habitante des villes, tu connais bien la campagne. - La Soeur m'en parle souvent. Elle fait une pause : - La conversation avec les cousins ne sort pas de la ville... Elle se reprend : - Oh, ils savent beaucoup de choses, ce qu'ils disent est intéressant, mais ces choses ne sont pas la vie à soi, c'est la vie des autres. - Comment cela, la vie à soi? s'étonne le Pêcheur. - Des gens qui habitent près de soi, qui ont le champ voisin, et non une maison dans laquelle ils ne font que passer deux jours par semaine, pour ne prendre que notre exemple. Mystérieuse reste pensive un moment : - A-t-on un chez-soi lorsqu'on vit ailleurs? Aujourd'hui, pique-nique. Organisation impeccable. Premièrement : dès le matin, le père du Frère emporte dans sa camionnette la valise de Mystérieuse. Deuxièmement : nous allons promener tous les sept du côté de la grande rivière (Mystérieuse dit "le fleuve"). Troisièmement : le pique-nique. Quatrièmement : le Frère et Mystérieuse partent à pied pour la grand route des gens pressés (une heure de marche... paisible). Cinquièmement : le père du Frère passe les prendre sur la grand route des gens pressés et les ramène à la gare de la petite ville du cadastre. Sixièmement : train à quatre heures quarante et une, sans arrêt, jusque chez Mystérieuse. Septièmement : le Frère chez Mystérieuse. Huitièmement : le Frère (abandonnant Mystérieuse... contre son gré, soyez-en sûrs! - son gré, à lui ou à elle? les deux, bien entendu!) reprend le train de sept heures trente-cinq, puis arrive à huit heures dix. Neuvièmement, et finalement : le Frère remonte sur sa bicyclette et rentre chez lui (le soleil ne l'a pas attendu, et est allé se coucher à six heures et demie). Voilà pour l'impeccable organisation. Il ne nous reste plus qu'à la mettre en oeuvre; ce que nous sommes à pied de faire. Hé bien oui, à pied, pas en train! La promenade se passe agréablement, sans presse, en bonne flânerie. Mystérieuse regarde attentivement, arrêtant son regard de temps à autre, montrant d'un geste sobre que tel bosquet, tel mouvement de la rivière, telle colline au loin, tel petit groupe affectueux de vaches lui plaisaient particulièrement. Pas de paroles inutiles. Et cela ne l'empêchait pas de participer activement au nonchalant bavardage qui régnait parmi nous. Les filles étaient bien heureuses d'avoir une si excellente camarade de classe! Au reste, elles le montraient bien, et peut-être que pour les prochaines vacances, nous aurions le plaisir de l'avoir plus longtemps parmi nous. Et voici le pique-nique. Du pain, du pâté, un concombre croquant et juteux, tomates, oeufs durs, pêches, le tout couronné par la délicieuse tarte au fromage de la Pêcheuse. Bien que nous en ayons plein la bouche, cela n'empêche pas la conversation. - Lorsque nous sommes à l'école, nous avons aussi des moments pendant lesquels nous nous réunissons pour parler d'autre chose que de l'école, remarque Mystérieuse; pourquoi ne parlons-nous pas de la même façon? - Que veux-tu dire? demande la Soeur. - Ici, nous parlons comme si nous avions un infini devant nous. - Sans doute les vacances, suggère le Pêcheur. - Oui, approuve le Frère, à l'école, il y a l'heure de la classe qui nous attend, il y a les devoirs à faire... Mystérieuse sourit, de son sourire calme : - Ici aussi, il y a des limites; le train à prendre tout à l'heure, par exemple. Elle fait une courte pause : - Une cousine m'a demandé de venir chez elle; je lui ai promis de venir demain. - Chose promise, chose due, approuve Rêve perdu; faut-il croire alors que nous ne ressentions pas les limites de la même façon? Je suggère : - Peut-être que pour l'école, on est obligé, alors que pour une cousine, on s'oblige soi-même. - Ce qui voudrait dire que nous ne ressentons pas non plus les obligations de la même façon, ponctue la Pêcheuse. Moment de réflexion. - Ce qui voudrait dire aussi, reprend Mystérieuse, qu'il y a deux mondes, celui de la réalité, et celui de la pensée. Au bout d'un moment de silence, Rêve perdu demande à Mystérieuse : - Crois-tu que ces deux mondes existent à part l'un de l'autre? - Peut-être se confondent-ils de temps en temps; je ne sais pas. Mystérieuse ajoute pensivement : - Où est la vraie vie? C'est ce qu'on voit, ou ce qu'on a en soi? Matinée de lessive pour les filles. Matinée de maths pour les garçons. - C'est bien moins amusant que ces trois derniers jours! commente le Pêcheur. J'approuve : - Non seulement amusant, mais aussi vraiment très intéressant. - Elle a plein d'idées... Il rit : - Peut-être qu'en maths... - Elle est première de sa classe, le coupe le Frère. Silence admiratif. Le Pêcheur glisse d'un ton plaisant : - Nous comprenons à présent pourquoi tu n'es pas le dernier de notre classe! - Je ne voudrais pas te priver de l'espoir de briguer cette honorable place, rétorque le Frère sur le même ton. J'en rajoute, d'un ton rassurant : - Vous n'avez rien à craindre, tous les deux; on peut être dernier ex-aequo. - Ta place est toute prête! me lance le Pêcheur. - Je l'accepte avec plaisir; deux avantages, point d'efforts pour y arriver, et je ne voudrais pas vous abandonner dans ce cruel destin. - Nous sommes d'autant plus sensibles à ton dévouement que nous n'aurons pas à nous attrister de te voir fournir des efforts surhumains, me remercie le Frère. - Je te suis obligé d'avoir aussi parlé en mon nom, cela m'a évité d'avoir à le faire moi-même, le remercie de même le Pêcheur. Je conclus : - Voilà un échange de vues de la plus haute tenue, que Mystérieuse aurait certainement apprécié à sa juste valeur. Le Pêcheur et le Frère, d'une seule voix : - Cette perpendiculaire... L'après-midi, nous allons, Rêve perdu et moi, faire une grande promenade à pied. "Allons n'importe où!" m'a-t-elle proposé comme but précis de notre promenade. Et, après avoir pris la direction de l'école où nous avions été lundi dernier, nous allons nous perdre dans les nombreux chemins de terre qui ne mènent nulle part, sinon à un pré, à un champ, à un petit bois dans lequel se donne un concert, offert par les oiseaux qui l'habitent. Promenade qui, pourtant, a un but, celui d'être ensemble, de marcher côte à côte, de se tenir la main, d'entrer dans l'ombre d'un bosquet. Nous marchons sans hâte, tantôt entre les champs qui dorment, se reposant après les longs efforts qui ont apporté la nourriture aux hommes, tantôt... - Ils ne se reposent pas tous, m'interrompt Rêve perdu. Elle me montre un champ où naît timidement un mince tapis d'un vert tendre prometteur : - Il est comme nous, il se prépare à l'école; un long travail l'attend. Je ne dis rien, écoutant sa voix qui vole au-dessus du champ. Elle poursuit : - Ils n'ont plus rien à apprendre, ce sont eux les professeurs des hommes; ils leur enseignent à se pencher vers eux, afin de pouvoir leur apporter leur subsistance. Je reprends mes pensées, qu'écoute si bien Rêve perdu : "...tantôt entre les prés, où l'herbe, loin des rivières, commence doucement à jaunir, nous arrêtant de temps à autre..." - Regarde la vache! m'appelle Rêve perdu, elle est venue nous parler; peut-être nous dire de ne pas oublier de venir ouvrir la barrière à l'heure de la traite. Rêve perdu secoue lentement la tête : - Oh, elle n'est pas inquiète! elle a trop l'habitude de voir que le fermier ne l'oublie pas. Elle ajoute en souriant : - Je crois plutôt qu'elle a envie de bavarder avec nous, de nous dire que s'il fait beau, ce qui est fort agréable, l'herbe séchera, et qu'il est temps qu'il pleuve bientôt, car elle n'aime pas le foin qui remplacera l'herbe s'il ne pleut pas. Je regarde le ciel. Rêve perdu a suivi mon regard : - Oui, c'est pour ces jours-ci. Ayant pris congé de la vache, nous continuons notre promenade. Quant à elle, après nous avoir suivis des yeux un bon moment, et ayant conclu que nous ne reviendrions pas, elle s'en est retournée à ses occupations coutumières. Tant qu'il y a de l'herbe, autant en profiter; le foin attendra. - Tu te souviens de ce que disait Mystérieuse hier à propos des deux mondes et de la vraie vie? me demande Rêve perdu. - Oui, je m'en souviens, et je pensais bien que nous en parlerions durant cette promenade. - Je pensais à la vache que nous venons de voir; n'aurait-elle qu'un monde et qu'une vie? - Le monde et la vie qu'elle voit? Rêve perdu réfléchit : - Oui; bien sûr, je ne peux le savoir... - Sommes-nous pour la vache une réalité, ou la pensée que nous ouvrirons la barrière pour la traite? - Les vaches ne réagissent pas de la même manière devant un homme selon qu'il est ou non l'heure de la traite. - Et nous non plus devant un prof selon qu'il va ou non nous interroger. Nous restons pensifs. - Mystérieuse m'a dit que les deux mondes se confondaient de temps en temps, reprend Rêve perdu; lorsque la vache voit l'homme, il est en même temps celui qui passe et celui qui vient pour la traite. Elle prend un temps : - Que ressentirait-elle à l'heure de la traite, si elle s'apercevait que les deux mondes s'étaient séparés sans qu'elle s'en fût rendu compte, et qu'elle n'avait devant elle que le passant? - Meuh! fais-je. Et nous nous mettons à rire. Pas très longtemps, cependant. Je reprends : - Si les vaches se mettent à penser... Très bien! Mais leur vie...? - Leur vraie vie? Comment le savoir, puisqu'elles ne parlent pas comme nous? - Et nos mots à nous, sont-ils suffisants? Lorsque tu me parles, ce ne sont pas tes mots que j'écoute. Elle me sourit : - Toi, tu n'as pas besoin de paroles, il te suffit d'être là. Je lui souris : - Je me demandais, en écoutant Mystérieuse, comment on pouvait savoir dans quel monde et quelle vie nous vivions tous les deux. - Je crois que ce sont un monde et une vie où les questions sont absentes. Nous nous sommes serrés très fort. Vers neuf heures, ce matin, arrivent en auto chez la Pêcheuse où je me trouve déjà le père et la mère de Rêve perdu. Que se passe-t-il donc? C'est bien simple; il y a trois semaines, le père de Rêve perdu m'a invité à venir avec femme et fille - les siennes, précisons, moi, je n'ai pas encore de fille - chez son frère, qui possède un atelier de reliure dans un bourg situé à une heure et demie de route de chez moi. Nous arrivons un peu avant midi. - C'est prêt? - Je te l'ai déjà dit! Le père de Rêve perdu n'a pas encore eu le temps de refermer la porte de son auto qu'il s'est déjà jeté sur son frère. Il s'ensuit un dialogue moyennement compréhensible pour moi, car constellé de termes techniques. Et puis, du reste, cela ne me concerne pas, mais tout a été si soudain... Il faut dire que Rêve perdu m'avait prévenu, mais... malgré tout... La tante de Rêve perdu, évidemment habituée, ne prête aucune attention à... l'événement, et vient aimablement nous accueillir. Après avoir échangé un sourire compatissant avec la mère de Rêve perdu, la femme du relieur vient embrasser sa nièce. Puis, elle se tourne vers moi, et m'adresse quelques compliments, qui paraissent bien sincères. Il est visible qu'elle me connaît. A propos, les deux frères ont disparu, mais non sans que l'oncle de Rêve perdu lui ait adressé, de loin, déjà, un sourire affectueux. Je n'ai pas été oublié; il m'a regardé, tout en faisant un petit geste amusé d'impuissance. Et encore, un sourire à la mère de Rêve perdu. Nous entrons dans la salle à manger. Le père de Rêve perdu est déjà à table, et contemple un livre joliment relié. Ce devait être ça, le "C'est prêt?" Il a pourtant levé les yeux, et a fait un signe de bienvenue à la tante de Rêve perdu. Au fait, ce n'est pas la tante qui reçoit? Entre la cousine. Elle embrasse affectueusement sa cousine, et, pour moi, à voix basse : "J'ai échappé au premier assaut!" Puis, elle est allée embrasser son oncle. "Ah! Tu es ici?" lui a... demandé l'oncle. La cousine n'était peut-être pas là ces jours derniers? Cela ne me paraît pas très sûr. Le déjeuner se passe admirablement. La salle à manger est claire, la table bien mise, les mets excellents, les convives silencieux. Le relieur répond presque toujours oui aux questions de son frère - l'aîné manifestement - lequel montre sa satisfaction. Lorsqu'il répond non, son frère se contente d'une moue, et continue à montrer sa satisfaction. Le relieur donne parfois des explications, auxquelles son frère répond "Oui, bien sûr!" Le déjeuner vient de se terminer. La cousine s'est promptement levée, Rêve perdu en fait immédiatement autant, après m'avoir fait un signe discret m'invitant à la suivre. Nous voici dans le jardin. La cousine me regarde en riant : - C'est toujours comme ça! Rêve perdu hoche la tête : - Aujourd'hui, il s'est surpassé! La cousine n'est pas du genre à s'endormir. - Veux-tu que nous allions à l'atelier? Ici, il n'y a pas grand chose à faire, me propose-t-elle sans attendre. Je regarde Rêve perdu. - Allons-y, me répond-elle. Nous partons dans l'auto de la cousine. Elle est fort sympathique, cette cousine. Une quinzaine d'années de plus que moi. Elle conduit énergiquement. Nous passons devant un gros château. Quatre grosses tours d'angle. Gros bâtiment imposant. On dirait une figure de géométrie. Un parallélépipède rectangle, quatre cylindres sur les quatre sommets des quatre angles droits. Que faut-il calculer? - Beaucoup de gens le visitent, prononce un peu distraitement la cousine. Elle ajoute cependant : - Il y a un beau cadran solaire. Elle s'est arrêtée devant le mur sur lequel se trouve le cadran : - Très difficile à faire; le mur n'est pas face au soleil à midi. Elle prend un temps : - Commode quand le ciel est couvert. Elle remet l'auto en route : - C'est très amusant de voir les visiteurs qui viennent de la ville; ils regardent leur montre... et on voit bien qu'ils ne comprennent pas! Elle rit : - J'en ai même entendu un, un jour, dire : "Tiens, le soleil est en avance, aujourd'hui!" Nous rions bien. - C'est vrai, note Rêve perdu, l'heure n'est pas la même partout sur la terre. Une petite place. Une maison toute simple. Elle aide la vie des hommes. C'est la gare. Nous voici à l'atelier de reliure. Des ouvriers, des machines, des livres. J'espère avoir autre chose à raconter. La cousine nous fait visiter l'atelier. Rêve perdu le connaît déjà, mais pas beaucoup. Elle nous parle du travail minutieux de la couture des pages, du choix des cuirs, veau, chèvre... C'est très intéressant, très, mais j'ai honte à le dire, un peu fastidieux. La cousine veut continuer l'oeuvre de son père, c'est louable, je la louerai donc. La cousine n'est pas une personne distraite. Elle a senti mes réticences : - Je te comprends, mieux vaut lire qu'admirer un morceau de cuir, fût-il beau; mais sans verser dans les excès, pourquoi ne pas protéger un livre? C'est très fragile, le papier! Dimanche. Les parents de Rêve perdu sont rentrés chez eux hier soir après le dîner. Rêve perdu et moi sommes restés chez l'oncle relieur. - Mon père m'a demandé de porter un livre à un de ses clients qui habite un bourg à une heure d'auto, nous annonce la cousine; l'endroit est agréable et je vous propose d'en profiter pour faire une jolie promenade. La route se fait sans hâte, la cousine nous parle de ses projets : - Quand je me suis mariée, mon mari s'est tout de suite intéressé à la reliure; d'ailleurs, ces jours-ci, il est parti chez des grossistes trouver des cuirs pour les livres que nous préparons. Elle laisse un temps : - Plus tard, nous aimerions reprendre l'atelier de mon père; ma mère pourrait continuer à s'occuper de la comptabilité, nous, nous ne sommes pas très compétents. La route se fait sans hâte, nous parlons maintenant de nous, Rêve perdu et moi, de nos projets à nous... - Tu sais, fait remarquer Rêve perdu à sa cousine, nos projets sont moins vastes que les tiens, ils se limitent... - ...à l'école! termine la cousine en riant; je sais, je sais, mais ce n'est pas de ces projets-là que je parlais! Rêve perdu répond sans laisser un instant de silence : - Je ne pense pas que nous reprendrons la librairie de mon père. Je ne laisse pas plus d'instants de silence : - Je ne pense pas que nous reprendrons le cadastre de mon père. La phrase est un peu maladroite, on ne reprend pas un cadastre, mais la cousine ne s'y attache pas : - Je vous souhaite de prendre ensemble ce que vous aurez décidé. - Merci! a répondu doucement Rêve perdu. - Oui, merci! ai-je ajouté. Nous voici au bourg où réside le client. La cousine nous entraîne chez lui. Le client nous accueille avec empressement. C'est un vieil homme, un peu courbé par l'âge, portant de fines petites lunettes, au sourire empli de bienvenue. Tout montre qu'il vit seul. Il prend le livre comme on prend un trésor, le caresse de la paume de la main : - Il était en bien mauvais état; je l'ai si souvent relu... J'avais peur de perdre quelques feuilles... Il secoue longuement la tête : - Je suis tranquille à présent... Nous repartons. Après un moment passé en silence, la cousine nous confie : - Il ne l'admirera pas, comme le font tant d'autres; quand il lira, il sentira le cuir sous sa main, le cuir qui, pour lui, fera partie du livre. Elle fait une pause : - C'est pour ceux qui sont comme lui que j'ai envie de continuer l'atelier de mon père. Midi s'approche. - Je pense que tout le monde doit commencer à avoir faim, déclare la cousine. Tout le monde ne dit pas non. - Non loin du bourg, il y a un joli paysage qui se cache entre les collines; nous pourrions y aller après le déjeuné. Elle ajoute en souriant : - Et l'inestimable avantage, c'est que le restaurant est sur le chemin. Je demande : - En pleine campagne? - Oui, à un quart d'heure d'ici. - Oh, cela nous fera grand plaisir à tous les deux! s'exclame Rêve perdu, tu sais, son père est comme le mien... La cousine sourit : - Oui, je sais; les bons restaurants des grandes villes. Elle se tourne vers moi : - Mes parents et mon mari sont plus... moins exigeants; tu verras, je pense qu'il va te plaire! Un quart d'heure d'auto est vite passé. Sur le bord de la route, une petite maison, enfin, sinon petite, du moins pas très grande. - C'est ici! nous indique la cousine. La petite maison est simple, mais un je ne sais quoi la rend accueillante. Les jolis rideaux frangés de dentelle peut-être. Mais non, ce n'est pas seulement ça. Une vigne vierge court autour de la porte. Cela n'est pas rare dans la région. Mais celle-ci, avec sa grosse grappe sur le coin de la porte, nous invite : "Entrez, les amis! On vous attend." Nous nous sommes arrêtés. Nous ne sommes pas les seuls. Peu d'autos; des camions surtout. - Ce sont eux les clients habituels de ce genre de restaurant, nous apprend la cousine. Nous entrons. Une grande salle à manger. Je regarde autour de moi; une image me revient à l'esprit. Un autre restaurant. Une autre salle à manger. C'était il y a trois semaines, dans la ville du vin. La même chose, alors? Ici aussi se sont réunis quelques amis de la maîtresse des lieux, qui passe entre les tables servir un plat à l'un, une soupière à l'autre; elle est seule. Là-bas, ceux qui servaient étaient nombreux mais ne paraissaient pas exister pour les convives. Ici, on voit la patronne - la maîtresse des lieux - et on l'entend. Les amis échangent des propos à voix haute avec elle. Sur tout - la viande est bonne, la route a été difficile. Ils ont roulé longtemps, les bras, les yeux, les pensées... Tous sont fatigués. La patronne leur redonne des forces d'un mot, d'un rire. Là-bas, on échangeait des confidences d'une voix feutrée. Ici, on n'a pas de secrets, chacun sait que l'autre a crevé, qu'il a fallu revisser le boulon, que l'heure avance, et que le client attend. Les nappes? Ici, elles ne sont pas damassées, une simple cotonnade, en vichy, dont les petits carreaux paraissent danser. Il n'y a pas de fleurs. Pour quoi faire? La campagne est autour de nous, et les fleurs sont à leur vraie place dans les prés et dans les sous-bois. Oui, bientôt l'automne, puis l'hiver. Là-bas, il y aura toujours des fleurs, les hommes les fabriqueront. Ici, il n'y aura plus de fleurs dans les prés et dans les sous-bois. C'est ça, la vie de la nature. On aime, ou on n'aime pas. Là-bas, on n'est pas fatigué, le repas est un prétexte, les plats sont recherchés. Ici, on mange. Après-midi de promenade en auto. Le paysage ne ressemble en rien à celui de chez moi ou à celui de chez Rêve perdu. Il n'est pas large, il ne laisse pas sortir de là où on est. Les collines montent vite, la terre est dure, sans ces molles ondulations qui laissent le regard errer en repos. Le long d'un bois qui s'étire, un vaste pré où l'herbe est courte. Trois ânes dans le pré. Une famille, peut-être. Papa se repose; dort-il? Maman s'est étendue près de sa progéniture; fils, fille? Laquelle progéniture regarde sa mère; sans doute a-t-elle besoin de conseils. Nous continuons notre route, à travers les pentes boisées des collines. Dans une cour de ferme, derrière un muret de grosses pierres, une dizaines d'oies, toutes blanches, se prélassent, refusant clairement de se pencher en longs propos stériles sur les vicissitudes du monde. Près de ce groupe paresseux, une poule, toute noire, s'affaire, immobile, scrutant l'horizon. "Où sont donc passés les vers?" a-t-elle l'air de penser. Peut-être sont-ils montés par cette longue échelle, qu'ils ont ensuite soigneusement rangée derrière eux, tout là-haut dans la remise, en prenant la précaution de la mettre à l'horizontale, afin que la poule, toute noire, ne puisse les suivre. Et où se cachent-ils à présent, les vers? Mais dans les fagots, bien sûr, ceux qui emplissent, tout là-haut, le fond de la remise. Allez donc les trouver! Plus loin, un cimetière, dont le portail ouvre sur la route. Une grosse clé lisse dans une serrure surmontée d'une croix de fer, toute sombre. Un épais anneau de fer, allongé, inséré dans une rainure à sa forme creusée à même le bois du portail à double battant. Point n'est besoin de tourner la clef, le portail est entre-bâillé. L'anneau tiré, le portail s'est ouvert. Nous entrons. Dans le fond du cimetière, contre le mur de pierre, un Christ. Le temps a passé, depuis qu'il est venu vivre ici. La mousse a recouvert son visage, un oeil s'est effrité, mais son regard est là, qui pénètre au fond de vous. La promenade continue. Nous traversons un village. Des maisons simples, mais de bonnes pierres solides. Dans l'une de ces maisons, il y avait une grande porte, au linteau arrondi. On a cessé d'avoir besoin d'elle. Au milieu de cette porte, murée, sans doute pour toujours, on a creusé une fenêtre, entourée d'épaisses pierres blanches. Il est resté une autre porte, moins grande, mais qui suffit, semble-t-il, aux besoins de la maison. Une porte d'un bois vieux, au linteau lui aussi arrondi, entourée, elle, de ces lourdes pierres qu'on trouve dans cette région; du granit. - Oh, là-bas, des mûres! s'est exclamée Rêve perdu. Sa cousine lui sourit : - Tu as une bonne vue; c'est loin! Un chemin de terre couvert d'herbe mène aux mûres; nous le prenons. Soudain, l'auto a basculé et s'est immobilisée. Que s'est-il passé? Je sors rapidement de l'auto. Je fais mon rapport : - La roue arrière droite est tombée dans une ornière! - Une ornière! s'étonne la cousine; je ne vois pas d'ornière! - Cachée dans les herbes; elles sont hautes. Rêve perdu est déjà descendue de l'auto; sa cousine suit : - Il suffira d'aller doucement pour remonter. Je montre le dessous de l'auto : - Tout l'arrière pose sur la terre. La cousine contemple la roue et l'arrière : - Il faut aller chercher un garage! Rêve perdu hoche la tête : - On peut soulever l'auto avec le cric, et dégager la roue. - Et puis? demande sa cousine. J'ai compris : - On fait une montée pour... monter. La cousine n'a pas compris : - Une montée pour monter? - Il faudrait une rampe sur laquelle porterait la roue, explique Rêve perdu. - En terre? Ça ne tiendra jamais! J'explique à mon tour : - En terre, non; mais en pierres? - Les pierres vont rouler les unes sur les autres! - Mais non! proteste Rêve perdu; si on mettait les pierres tête-bêche par exemple, les efforts seraient contrariés, et les pierres seraient empêchées de rouler. - Encore faudrait-il qu'il y ait des pierres... doute la cousine. - Ça, on va voir dans les prés tout de suite, ai-je répondu. Nous sommes déjà partis, Rêve perdu et moi, chercher les pierres. Nous en rapportons une provision. Maintenant, il s'agit de monter l'auto sur le cric. L'auto touchant la terre, le cric ne passe pas. - On creuse! s'exclame Rêve perdu. On creuse. Ou plutôt je creuse, c'est moi le garçon, n'est-ce pas? Enfin, je peux passer le cric. L'auto s'est un peu soulevée, et commence à se balancer d'une manière menaçante, en entraînant le cric. - Attention, elle va retomber!... En plein sur les fils de fer barbelés de la clôture! s'écrie la cousine. Vite, on glisse quelques pierres sous la roue. Le balancement se calme. Reste maintenant à construire la rampe. La cousine et moi regardons les doigts agiles et précis de Rêve perdu. La rampe monte - pas encore l'auto! - Maintenant, c'est à toi de jouer, cousine! - Il ne faut surtout pas que toutes les pierres sautent, lui répond la cousine. Je précise : - Tu n'as qu'à aller le plus lentement que tu peux. - Et je te dirai d'arrêter, ajoute Rêve perdu. Oui, mais l'auto n'ira pas loin, car il n'y a pas assez de pierres pour terminer la rampe. - Arrête! a crié Rêve perdu. La roue s'est arrêtée sur le sommet de la rampe, juste avant le vide. Je ramasse les pierres restées à l'arrière de la roue, et Rêve perdu continue la rampe. Même manoeuvre que la précédente. Encore un morceau de rampe, et en trois fois l'auto roule gentiment sur le chemin. Elles furent bonnes, les mûres! Septembre a onze jours, et nous le fait savoir par une petite pluie éparse et frêle, qui parsème une fraîcheur apparue enfin, après un long été chaud. Nous passons la matinée, bien à l'abri de la pluie, à l'atelier. - J'ai un livre à plier; je te montrerai, me propose la cousine. - Ah, tu m'as montré! J'ai essayé... commence Rêve perdu. Elle se tourne vers moi : - C'est difficile! La cousine me tend une feuille de papier et une petite planchette allongée et lisse, en buis satiné, aux bords minces, légèrement chanfreinés. - C'est un plioir, m'apprend-elle; c'est avec ça qu'on plie les feuilles pour en faire des cahiers. Je prends le plioir, puisque c'en est un. La cousine m'explique : - Tu mets l'un sur l'autre les deux bords de la feuille, et tu passes le plioir, en appuyant bien vers l'extérieur pour faire un pli net. Ce n'est pas trop difficile, j'ai réussi du premier coup. - Maintenant, plie encore une fois! - La même feuille? - Oui. - En quatre, alors? - En quatre, confirme la cousine. Bon, c'est toujours aussi facile; pas la peine d'en parler tant. Un bon coup de plioir; c'est fait! Je tends la feuille à la cousine. Elle me la redonne aussitôt : - Regarde! Regarder quoi? Mais la voici qui me montre un pli affreux... Ah, oui! Le pli est à l'intérieur de la feuille, partant du coin de la feuille. Rêve perdu rit : - Tu as vu comme c'est facile! Ça ne fait pas un pli! dit-on parfois pour constater que c'est bien fait. A présent, je comprends pourquoi! La cousine me sourit : - Ne t'inquiète pas! Il faut une grande habitude! Elle poursuit, me tendant une autre feuille de papier, mais d'une autre sorte, comme j'en ai vu dans les vieux livres de la librairie du père de Rêve perdu; souple, doux au toucher, un peu pelucheux. - C'est un papier fait à la main, avec des chiffons, m'apprend la cousine; il est d'une très grande qualité. Elle reprend le papier et se met à le chiffonner sans ménagement. Je pousse un petit cri. Rêve perdu me rassure : - Ce n'est rien, j'ai vu pire! Me voilà bien étonné. La cousine raconte : - Mon mari a rapporté ce papier de Toscane, me disant que c'était le meilleur papier au monde; j'ai voulu m'en assurer. Elle poursuit après une petite pause : - Alors je l'ai maltraité autant que j'ai pu; j'ai d'abord fait comme tu viens de le voir, puis je l'ai mis dans une casserole et je l'ai fait bouillir... J'ouvre de grands yeux. Rêve perdu rit doucement. La cousine continue : - Ensuite je l'ai étendu sur une table; le lendemain il était comme neuf! Elle ajoute, riant à moitié : - Sans un pli! Nous allons remettre les cahiers à une ouvrière qui coudra les feuilles entre elles pour éviter qu'elles ne se dispersent lorsqu'on coupera les bords. Puis, à la reliure! Je m'arrête devant un ouvrier qui vient d'ouvrir un tout petit cahier, sur lequel je vois, non pas des écritures, comme il se devrait, mais... une feuille jaune, toute brillante. Rêve perdu a suivi mon regard : - Ce sont des feuilles d'or. Je prends l'air de celui qui est très au courant : - Pour les dorures de la couverture. Rêve perdu fait un léger sourire. La cousine reprend sans s'être rendu compte de rien : - Elles sont très minces; il ne faut même pas respirer lorsqu'on est assez près, elles se froisseraient et s'envoleraient! après, elles ne pourraient plus être utilisées. Je reprends l'air de celui qui est très au courant : - Et encore, cette précaution est insuffisante... La cousine me regarde, surprise. Rêve perdu rit sous cape. Je poursuis sans suspendre ma phrase : - ...il ne faut surtout pas les regarder. - Pourquoi? me demande-t-elle naïvement. Rêve perdu a du mal à retenir son rire. La cousine finit par s'en apercevoir : - Rassure-toi, quand nous travaillons sur la dorure, nous portons toujours des lunettes sombres pour atténuer notre regard. Cette fois-ci, nous rions tous. Déjeuner. - Alors, tu sais plier le papier, à présent? me demande l'oncle de Rêve perdu. La cousine vient à mon secours : - Parfaitement! Il n'a pas encore plié tout un livre, mais son essai est encourageant! L'oncle me félicite - petit sourire, il a dû voir ce que j'avais fait. Mais aussitôt, avec un sourire franc : - J'en ai fait autant au début; et on a beau s'appliquer, ça ne vient pas vite. Il poursuit pensivement - des souvenirs, sans doute : - Et quand c'est pour un beau livre... il suffit de rater une seule feuille! Il ajoute, pensant sans doute que je pouvais ne pas avoir compris : - Lorsque la feuille est déjà imprimée, bien entendu! Je montre que j'ai compris : - Sinon, à quoi servirait-il de faire le cahier? L'oncle m'a regardé, en approuvant plusieurs fois de la tête. Ai-je été reçu à mon examen? Cela n'est pas impossible, car la tante me regarde en souriant. Nous passons au salon. Le café est servi. Je regarde les tasses avec un grand étonnement. - C'est un cadeau que mon oncle a reçu d'un fabricant de porcelaine très connu, m'apprend Rêve perdu; tu sais, la grande ville célèbre par ses porcelaines n'est pas loin d'ici. - Mon père avait exécuté une très belle reliure... - Oui, oui, j'ai fait de mon mieux... se défend modestement l'oncle. Et il change de conversation. Mais pourquoi donc mon regard tellement étonné? Eh bien, voilà! Les tasses sont ovales. Oui, elles ne sont pas rondes, elles sont ovales. Et les soucoupes aussi sont ovales. Rêve perdu et sa cousine ont dû se concerter, car elles me montrent un joli coffret de chagrin, un beau cuir de chèvre, rouge, à l'aspect granuleux. Le coffret est assez plat, l'intérieur montre des alvéoles, recouvertes d'une soie cramoisie. Les alvéoles? C'est pour les tasses et les soucoupes ovales qui prennent moins de place en épaisseur. C'est un coffret de voyage. Le beau temps est revenu. Après le déjeuné, nous allons tous les trois, la cousine, Rêve perdu et moi, faire une promenade en auto. Le paysage est empli de collines, tout d'abord pas très hautes, puis s'élevant petit à petit. La route est plaisante, rien de particulier n'accroche le regard, et nous pouvons rouler paisiblement, tout en parlant gaiement de ci et de ça. - Tiens, des artistes! observe Rêve perdu. La cousine et moi : - Où ça? Preuve que nous n'avons rien vu! Rêve perdu nous montre une petite maison : - Regardez l'escalier! L'escalier? A vrai dire, il n'y a pas d'escalier. Devant la porte... - Ah, les belles grosses pierres toutes plates! reprend Rêve perdu; et comme elles sont bien posées l'une sur l'autre... - Elles sont posées de travers, réplique sa cousine. - Oui, mais pas n'importe comment; elles donnent envie de monter jusqu'à la porte. Nous sommes passés. La cousine n'a pas l'air convaincue. Moi? Oui, oui, c'est vrai, j'ai ressenti quelque chose. Je souris à Rêve perdu : - Me voilà certain, à présent, que notre maison sera belle! Elle me sourit à son tour : - Tu peux être certain, en tout cas, que je ferai mon possible! Et la cousine s'exclame : - Quand m'invitez-vous à pendre la crémaillère? Et nous en choeur : - Tout de suite! Mais... oui, nous savons tous que cela n'est pas encore possible. Nous continuons notre route, qui s'élève peu à peu. Nous traversons un ruisseau. Je remarque : - C'est curieux; le pont est plus grand que le ruisseau! - Le ruisseau était beaucoup plus large dans les anciens temps, m'apprend la cousine, et la vallée est restée large. - Alors, quand il y a une crue... - Ici, ce n'est pas comme chez vous; tu as vu le ruisseau, il y a plus de pierres que d'eau. Nous arrivons sur une voie de chemin de fer. - Ah, on est mieux sur les rails! constate Rêve perdu, c'est bien plus amusant! - Attention de ne pas dérailler! la conseille prudemment sa cousine. Je m'en mêle : - Allume tes phares, nous entrons dans le tunnel! Bon, bon, si on n'a plus le droit de plaisanter... Nous arrivons donc près de - et non sur - une voie de chemin de fer. Mais il y a bien un tunnel, ça, au moins, c'est vrai! N'ayant pas pris le tunnel, nous montons donc le long de la colline. - Il est bien abîmé, celui-là, constate Rêve perdu. Celui-là? De l'autre côté du ruisseau, sur le bout d'une haute colline - j'ai appris en classe de géographie que cela s'appelait un éperon... - On dirait une dentelle de murailles! s'exclame Rêve perdu. - Ta dentelle était tout de même un puissant château fort! observe sa cousine. - Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il ne s'est pas très bien défendu. Je remarque : - Pourtant avec cette colline escarpée, presque de tous côtés... Je me reprends aussitôt : - Oui, presque seulement. - C'est en tout cas assez rare de voir une si grosse, épaisse, haute - que sais-je encore? - dentelle, reprend Rêve perdu; des murs, des tours, peut-être même des maisons, si on pouvait les voir. Elle se tourne vers sa cousine : - Il doit être vieux? - Oh, oui; il a environ sept cents ans! Rêve perdu me sourit, et, avec conviction : - Notre maison durera plus longtemps! Je l'approuve sans tarder : - Elle durera toujours! La cousine sourit sans rien dire. Puis, d'une voix gaie : - Allons voir la dentelle de plus près! Nous sortons du tunnel. Non, non, je ne vais pas recommencer! Notre route arrive tout près de la sortie du tunnel. Et nous ne sommes pas les seuls à être absents de la voie ferrée. Les trains aussi sont absents. La voie s'ennuie-t-elle, toute seule? Est-ce pour le savoir que nous retournons la voir quelques minutes plus tard? Nous voici maintenant sous les rails. Eh bien oui, quoi! nous passons sous le pont du chemin de fer, à quoi d'autre pensez-vous? A la sortie du pont, la route descend vers un autre ruisseau, puis remonte abruptement. En haut? - Vous voyez le sentier qui monte, là? nous demande la cousine. - Oh oui, je le vois! répond Rêve perdu, d'une voix prudente. Et moi : - J'espère que ton auto pourra gravir le sentier! La cousine prend un air sérieux : - Oui, rassure-toi; ma cousine et moi allons monter dans l'auto et toi... Mais je suis plus rapide qu'elle : - Et moi je pousse bien entendu! Nous rions tous. Ce qui n'empêche pas Rêve perdu de conclure : - Il n'y a plus qu'à monter à pied! Bon, n'exagérons rien; certes, le sentier était raide, mais nous sommes montés sans trop nous plaindre. Nous voici au château fort. Surprise! Rêve perdu nous montre les pierres d'un des murs : - La voilà, la dentelle! C'est vrai. Autant le château fort est immense, autant les pierres paraissent petites, sans l'être vraiment. L'entrelacement de pierres sombres et de pierres claires compose un décor raffiné. Nous reprenons notre calme promenade sur les routes sinueuses qui passent entre les collines. Soudain, un bourg, et le calme a disparu. Est-ce donc de nouveau la grand route des gens pressés? Et oui et non. Non, parce que ce n'est pas celle qui passe près de chez Rêve perdu, oui, parce que c'en est une autre de la même sorte. Tout comme le chemin de fer de tout à l'heure, que nous retrouvons dans le bourg, qui passe sur un grand viaduc qui n'a rien d'un décor raffiné. Cinq minutes de la grand route des gens pressés - la cousine ne traîne pas sur ces routes-là! - et nous retrouvons le calme des routes sinueuses qui passent entre les collines. Mais quel est cet autre château fort? Il n'est pas fait de dentelle, celui-ci. Voyez ces deux tours massives - Oh, combien! - qui gardent une entrée qu'aucun ennemi n'a jamais forcée! Le soir tombe; nous rentrons. Nous partons tous les trois dans la matinée pour une dernière promenade en auto. Il fait encore beau, et je crois que nous profitons des dernières faveurs du soleil de cet été qui se termine dans neuf jours. L'école? Est-ce que nous savons, Rêve perdu et moi? C'est un jour... Un deux octobre, paraît-il. C'est quand, ça, octobre? En attendant, avant de goûter la nourriture spirituelle de l'école, nous emportons avec nous de quoi goûter la nourriture temporelle d'un bon pique-nique de midi. Le paysage ne change pas vraiment par rapport à celui d'hier. Mais qu'importe! Il est agréable, avec ses collines qui nous entourent de tous les côtés, ces ruisseaux alertes qui bruissent sur les cailloux, ces bois qui se sont installés sur le flanc des collines, ses vaches rousses qui peuplent les prés verts, et son calme qu'une douce brise anime. De temps en temps, un hameau, un village, une grande belle maison perdue parmi les prés. En voici une, dont le toit de petites tuiles plates est plus grand que la maison elle-même. Voilà une modeste église, au clocher carré. Plus loin, une maison aux petites fenêtres, serrées l'une contre l'autre sous un toit protecteur, et près du sol d'autres fenêtres au côté d'un vaste portail. Un étang dort, où se mire une maison. Une petite rivière d'eau et de cailloux. Une passerelle toute de bois. Sur la passerelle, un garçon d'environ mon âge, assis les jambes pendantes. Il paraît méditer. Une longue canne à pêche, qui repose dans sa main nonchalamment posée sur la jambe, plonge dans la rivière. Guette-t-il vraiment le poisson? Rien n'est moins sûr. Les froids de l'hiver peuvent venir. Cette maison ne sera pas prise au dépourvu. Les bûches sont là, toutes prêtes, bien rangées. Quelques arbres se sont réunis, qui paraissent avoir donné naissance à une église. Est-ce le clocher, cet arbre qui s'est élevé au-dessus des autres? Une large route, bordée de maisons spacieuses, dont les habitants, de l'une à l'autre, échangent de gais propos. L'herbe a construit la route, et les oiseaux la traversent de temps à autre pour rendre visite à une maison voisine que l'arbre a bâtie. Le paysage s'est ouvert. Nous sommes sur une colline. Dans le fond de la vallée, les arbres sont si touffus que le regard ne peut les traverser. De l'autre côté de la vallée, le regard erre loin, loin... L'heure du pique-nique s'approche. Nous allons vers le village où nous comptons nous arrêter, auprès d'un vieux pont, au bord d'une petite rivière. Après le pique-nique, nous resterons un bon moment à regarder l'eau couler, tout en bavardant, puis la cousine nous emmènera à la grande ville des tasses à café où nous prendrons, Rêve perdu et moi, le train de cinq heures dix, qui nous ramènera chez nous. Un dernier pré. C'est une scène de théâtre. On y donne un ballet. Quatre pommiers aux feuilles d'un or doux et aux pommes couleur de grenat se sont alignés devant nous. Ce sont eux les danseurs. Tout à l'heure, ils tourneront avec grâce, et leurs pommes s'envoleront jusque dans nos mains. Un chemin de terre mène à un petit troupeau de brebis qui paressent à l'ombre d'un arbre au large feuillage. Une curieuse maison, ourlée de quatre tourelles d'angle, perchées sur le mur. Nous sommes dans le village. L'auto est garée sur une grande place emplie de grands arbres. Tout est grand, ici. Seul le village est petit. Face à nous, une abbaye. Une grande abbaye, bien sûr, avec un grand portail, un grand clocher. Une grande abbaye tellement grande que le village paraît à peine exister. Nous voici enfin au bord de la petite rivière, près du vieux pont. Nous nous installons sur l'herbe, encore verte. La rivière coule doucement, prenant garde de ne pas déranger les herbes qui poussent paisiblement dans son onde. Le pont paraît être venu là, un jour lointain, se reposer après un long labeur. Le pont est lourd, il pèse de toute la masse de ses pierres sur le lit de la rivière. Ecoutant le clapotis de l'eau, serein, il attend les rares passants qui l'empruntent quelquefois. Pique-nique. La cousine a apporté une spécialité de la région, un magret de canard aux pommes. Les pommes comme celles qu'offraient les danseurs. Je me tourne vers la cousine : - Je ne connaissais pas ta région; ce n'est pas comme chez nous, Rêve perdu et moi, mais il y a une force dans les collines et les ruisseaux qui m'a beaucoup plu. - Le charme de vos calmes paysages ne me déplaît pas non plus, me répond la cousine. Elle réfléchit un moment : - Ni chez vous, ni chez moi, il n'y a de montagnes... - Tu dis ça pour la colonie de vacances? intervient Rêve perdu. La cousine fait oui de la tête. Puis, elle se tourne vers moi : - Mes enfants ont passé le mois d'août à la montagne, dans une colonie de vacances... Elle s'interrompt : - Là, ils sont chez leurs grands-parents. Elle reprend après une courte pause : - Tu n'es jamais allé à la montagne? Je lui réponds que je n'y suis jamais allé. Elle poursuit : - Quand j'étais jeune, à peu près ton âge, je suis allée dans cette même colonie; cela m'avait plu, je ne connaissais pas de tels paysages, on voit loin lorsqu'on est là-haut. Elle sourit : - C'est là que j'ai rencontré mon mari. Un petit silence. La cousine s'est animée : - Je me souviens très bien de notre retour... Elle reste un moment sans rien dire, les yeux suivant le cours lent de la petite rivière. - Tu ne m'avais jamais parlé de ce retour; il y avait quelque chose...? - Oui, lui répond sa cousine. Elle reste un instant en suspens, puis : - Voulez-vous entendre toute l'histoire? Ensemble : - Oh, oui! - Nous sommes partis avec la colo à la fin des vacances, le trente et un août mil neuf cent quarante et cinq; il faisait encore très beau et très chaud, et personne n'avait envie de partir. - Oh, ça, je te comprends! approuve Rêve perdu. J'approuve de même de la tête. La cousine poursuit son récit : - Après le dîner nous sommes arrivés au bourg où la colonie fait habituellement ses courses. Nous voilà à la gare. Le train ne partait qu'à minuit et quart. Que faire en attendant? Il n'était que neuf heures environ. Je trouve immédiatement la solution : - S'ennuyer, je suppose; une gare, ce n'est pas très joyeux! La cousine prend un air taquin : - Eh bien, tu te trompes; la gare était très joyeuse! - Pourquoi, plaisante Rêve perdu, on y dansait? - Parfaitement, rétorque la cousine, on y dansait! Devant nos airs incrédules, elle rit : - On ne dansait pas sur le quai, mais on dansait dans tout le bourg; c'était la fête pour nous dire au revoir! - Vous étiez des personnages historiques? lui demande naïvement Rêve perdu. Au tour de la cousine d'être étonnée : - Comment cela, des personnages historiques? A notre tour de rire. Nous lui expliquons. Elle nous regarde avec déférence : - Je suis très honorée... Mais sa déférence ne tient pas longtemps devant nos mines réjouies : - Allons, je vais tout vous dire; c'était un vendredi, et c'était la fête au bourg. Et voilà pourquoi nous ne nous sommes pas du tout ennuyés de toute la soirée! Je m'enquiers : - C'est pour ça que tu te souviens de ton retour? - Non, pas seulement... Elle ne dit rien pendant un instant. Rêve perdu insiste : - Allez, raconte! Sa cousine lui sourit : - Voilà! Le train partait à... - ...minuit et quart! s'impatiente Rêve perdu. - Minuit et quart! confirme plaisamment sa cousine. Je m'y mets : - Ensuite, ensuite! La cousine poursuit : - Nous roulions depuis une bonne heure. Le ciel était tout scintillant d'étoiles, et, à la lumière du train, la prairie étincelait de fleurs multicolores. Mon amoureux a couru à l'avant du train et a sauté dans les herbes fleuries. Il m'a cueilli le plus beau bouquet que j'aie jamais vu, et il m'a dit : "C'est mon bouquet de fiançailles!" Nous nous regardons, Rêve perdu et moi, émerveillés par ce récit. Au bout d'un moment, la cousine reprend : - Les trains n'allaient pas vite, à l'époque; surtout en gravissant une montagne... Je présume : - Et ton train avait dû s'arrêter. - Pas du tout; il avait seulement beaucoup ralenti. - Il roulait? s'exclame Rêve perdu, aussi étonnée que moi. - Oui, à peu près à la vitesse à laquelle on marche. Je conjecture : - Il a dû courir après le train, alors! - Pas du tout; il n'a même pas eu à marcher. Rêve perdu et moi sommes de plus en plus surpris. Rêve perdu fait un geste d'incompréhension : - Comment est-ce possible? La cousine sourit : - Mon amoureux a été très habile; comme il était à l'avant du train, il a vite cueilli les fleurs, et lorsque est arrivé l'arrière du train, il a sauté dedans. La cousine s'est levée, et s'est dirigée vers son auto. En revenant, elle nous a tendu à chacun un beau livre relié, en chagrin bleu outremer pour moi, et rouge vif pour Rêve perdu. Rêve perdu s'est exclamée : - Oh, il est aussi beau qu'un coquelicot! Nous avons ouvert le livre. Surprise, les pages étaient blanches! Je reconnus le papier de Toscane à son toucher et à sa couleur légèrement ambrée. La cousine nous sourit : - Vous pourrez y écrire ce qu'il vous plaira; votre vie, vos pensées, vos souvenirs... Ce matin, jour de lessive. Les filles et les voisines s'affairent. Le Frère est avec son père. Le Pêcheur et moi bavardons tout en nous promenant le long de la petite rivière. - Notre prof de maths nous a dit que l'année qui vient serait beaucoup plus difficile que toutes les années précédentes, s'inquiète le Pêcheur. - Je pense malgré tout que chaque année nouvelle... - Ce n'est pas ce qu'il avait l'air de dire; souviens-toi... - Je me souviens... c'est vrai. Nous restons un moment à méditer cette peu alléchante perspective. Je reprends : - Je ne sais pourquoi, mais je sens que tout sera beaucoup plus difficile que toutes les années précédentes. Le Pêcheur fait un long signe d'assentiment : - Peut-être l'école, peut-être, pour toi, Rêve perdu. Je prononce un lent "peut-être". Après un nouveau silence, il reprend : - Je connais la Pêcheuse depuis toujours, Rêve perdu est nouvelle pour toi. - Ce n'est pas elle qui est nouvelle, c'est la situation qui est nouvelle; elle, il me semble que je la connais depuis toujours. - Cela fait deux mois et demi que tu la connais; c'est peu et c'est beaucoup. - Pourquoi? - Peu, c'est simple; beaucoup, parce que si quelque chose avait changé, tu le saurais déjà. Je hoche la tête : - Combien de camarades disent à l'école qu'on ne peut préjuger de l'avenir. - Moi, il me semble que l'avenir, pour les sentiments, on le sait dès le début. Il prend un temps : - Mais je crois que souvent, on le refuse, je veux dire qu'on refuse de l'accepter. Je répète : - Pourquoi? - On peut avoir envie de voir un présent durer toujours, parce qu'on ne veut pas admettre qu'on n'a pas confiance dans l'avenir. Il ajoute, après une pause : - C'est ce manque de confiance qu'on sent dès le début. Je secoue vivement la tête : - Je n'ai jamais ressenti un manque de confiance. - Quand je l'observe, je ne sens pas chez elle non plus de manque de confiance. Il ajoute, avec un grand sourire : - Ne crains rien! Un long moment passe à marcher en regardant la rivière... - On s'offre un brochet? me propose le Pêcheur. La Pêcheuse prévenue, nous montons en barque. Le brochet s'est fait attendre. Le premier passage n'a rien donné. Les poissons s'étaient-ils enfuis à notre approche? Avaient-ils trouvé de nouvelles cachettes? Je crois plutôt que nous étions distraits. - Nous allons nous faire attraper... si nous n'attrapons rien! ironise le Pêcheur. Deuxième passage; un beau brochet! - Vous déjeunerez un peu tard, nous avertit la Pêcheuse. Tant pis! Nous ne regrettons pas notre discussion. Le brochet a disparu; les livres de maths des filles ont apparu. - Ma parole, vous êtes des passionnées de maths! s'extasie le Frère. - Oh, non! répond avec conviction sa soeur. - Et c'est bien pour ça qu'on vous demande de l'aide! poursuit Rêve perdu. - Nous n'y comprenons rien! achève la Pêcheuse. Par bonheur, nous avions eu le même problème à traiter l'année précédente, et le prof avait, bien entendu, donné la correction, une fois que presque tous les élèves furent restés sans l'ombre d'une idée pour le résoudre. "Le problème est très difficile; je vous l'ai donné pour vous aguerrir!" nous avait rassurés le prof. Rassurés? C'est lui qui l'avait dit, nous, nous étions plutôt inquiets sur la suite des événements. Eh bien, grâce à ça, nous avons pu, aujourd'hui, jouer les savants maîtres d'école! Nos élèves furent envahies d'une admiration sans bornes! Enfin, je veux bien le croire. Matinée passée à bicyclette; nous avons des commissions à faire pour nos parents respectifs dans la petite ville du cadastre. Nous roulons joyeusement, sans faire d'allusions à l'école, ni à d'autres sujets tout aussi peu réconfortants. Plaisanteries, bêtises, cris divers, courses entre les garçons, sourires amusés des filles, voilà quel fut le substrat de notre randonnée. Le paysage autour de nous? Je le sais par coeur, comment pourrais-je le trouver neuf? Et pourtant, chaque détail de ce que je vois autour de moi me surprend. Impossible? Sans doute. Mais je crois que je ne les vois pas avec mes yeux, ces détails, mais à travers ceux de Rêve perdu. Les commissions faites, nous n'oublions pas la visite traditionnelle au monument le plus important, voire le plus représentatif de la ville, et de profiter de cette visite pour détailler les différents aspects de ce monument. La visite du monument achevée... Le gros paquet de gâteaux dans une main, le guidon dans l'autre - et encore, quand il pense à tenir le guidon - le Pêcheur roule vers le cimetière. Ne tenant pas du tout à le laisser manger les gâteaux tout seul, nous ne le lâchons pas d'une roue dans le dédale des petites rues qui nous mènent à notre but. Nous savourons nos gâteaux dans le calme du cimetière. Ah, les bonnes tartes au fromage!... Croyez-vous que nous ayons repris nos débats... historiques? Oh, non! Oh, non! Les conversations restèrent d'une banalité absolue, que rien ni personne n'entama. Le Pêcheur résuma la situation : "Voilà ce que j'appelle des vacances!" Après le déjeuner, nous partons, Rêve perdu et moi, à pied cette fois-ci, faire une bonne promenade dans les environs. Partant vers une heure, nous avons cinq heures de jour. Hé oui! nous ne sommes plus en juillet, et ce jeudi quatorze septembre, le soleil nous quitte peu après six heures. Enfin, si nous tardons, le jour nous aidera dans notre marche pendant encore une large demi-heure. Six coups de corne de vache pour m'avertir que Rêve perdu est prête. Six coups de corne de vache pour l'avertir que j'arrive. Un coup de perche pour venir la prendre, et nous partons, le long de la petite rivière. - C'est étrange, prononce doucement Rêve perdu, lorsque je suis chez moi pendant les vacances, je me promène aussi, comme ici, avec des voisines, des camarades de classe qui viennent me voir, la Pêcheuse et la Soeur, par exemple... Elle fait une pause : - Je ne suis jamais venue ici; je te l'ai dit, l'endroit m'a paru très différent de chez moi, je me suis sentie loin de chez moi... Elle sourit : - C'est bête, je sais, nous sommes à une demi-heure d'auto l'un de l'autre, mais j'étais habituée à mes paysages... Elle fait une seconde pause : - Aujourd'hui, je me sens ici plus chez moi que... Elle s'interrompt, hésite longuement : - Je ne peux pas dire plus chez moi que chez moi, car à présent ici c'est... Elle me sourit : - Non, ce n'est pas chez moi, c'est chez nous. Elle rit : - C'est un peu compliqué, n'est-ce... Elle n'a pas pu achever sa question, car je l'ai prise dans mes bras, et je lui ai déposé un baiser, un peu moins maladroit cette fois, beaucoup plus sur les lèvres que sur la joue. - Non, c'est très simple, ai-je répondu à sa question inachevée. Nous avons repris notre chemin en silence, nous tenant par la main. L'automne est toute proche, les arbres commencent à devenir transparents, et les feuilles, d'un or qui se dessèche, annoncent que les beaux jours ne seront bientôt plus qu'un souvenir. Nous arrivons à un village. Près d'une grande place, une église fait face à un cimetière. De là où nous sommes, l'église paraît venir vers nous. Une façade haute, surmontée d'une croix simple, celle des chevaliers, m'a-t-on toujours dit, deux fenêtres longues et étroites, côte à côte, un portail en ogive, dont les trois voussures s'enfoncent dans l'ombre. A l'arrière de l'église, un clocher, près d'un arbre qui le domine. Une route plate, non loin d'une petite colline boisée, nous mène à un village, près duquel nous passons lorsque nous nous rendons dans la petite ville du cadastre. Une église. Une croix sur une tombe, devant une porte. Un bénitier sur le mur, près de la porte. Après quelques pas dans le village... - Tiens, elle s'était cachée; mais nous l'avons retrouvée, la grande rivière! Elle m'indique une passerelle : - De l'autre côté, c'est une île; viens, je te montrerai! Je ris : - Je vais enfin connaître ce qu'il y a autour de ma maison! Tout en riant, nous avons traversé la passerelle, et nous voici dans l'île, ainsi que l'avait prédit Rêve perdu. Je lui demande donc : - Et maintenant, que faisons-nous? - Nous avons le choix, soit de retraverser par le gué, soit par le pont, là-bas, un peu plus loin. Elle ajoute avec un gracieux sourire : - Je te laisse le choix! Je lui réponds d'un salut respectueux : - Je te suis profondément reconnaissant; mais cela me laisse sous le poids d'une grande responsabilité. - C'est bien parce que je sais que tu es capable de prendre des responsabilités, et d'en supporter le poids, que je te confie cette tâche. - Alors tu peux être tranquille; je ne me déroberai jamais! Elle m'a pressé la main très fort. Or donc, nanti de tous les pouvoirs de décision, je décide : - Nous prendrons par le pont! Nous prenons par le pont. Eh bien, non! Nous n'avons pas pris par le pont. C'est le pont qui nous a pris! - Tu as vu les pierres... Rêve perdu m'a indiqué les cailloux, cailloutis, graviers, qui courent sous le pont à travers la rivière. J'ai compris : - Je décide de traverser le fleuve à pied mouillé! - Voilà une heureuse décision! Elle s'est déjà déchaussée. Nous commençons la traversée. Quelques pierres un peu plus grandes nous attendent sous le pont. Je les connais, j'y suis déjà venu auparavant : - J'ai préparé des fauteuils pour que tu puisses te reposer après cette longue, difficile et périlleuse traversée! - Je t'en sais gré! D'autant plus que la traversée est loin d'être terminée; le plus périlleux reste à parcourir! - Oh, oui! Encore au moins vingt pas; et tu as raison de parler de péril, nous sommes tout près du milieu du fleuve, là où c'est le plus profond et le plus rapide! J'ajoute gravement : - Nous aurons de l'eau jusqu'au milieu de nos mollets, et le courant va à la vitesse d'un homme au pas, quoique ne marchant pas trop vite! - Je suis sereine; tu es là! Elle poursuit, d'une voix dolente : - Je vais profiter du repos; toi, tu es fort, mais moi, je n'en puis plus. - Ne t'inquiète pas! Pour traverser les dangers, je te porterai! Assis sur les pierres, oubliant nos... discours, nous contemplons la grande rivière, qui s'en va doucement entre les grands vergnes. Parvenus sains et saufs sur la rive opposée, nous poursuivons notre chemin par un sentier qui longe la rivière à notre gauche. Rivière que nous ne faisons que deviner, étant au milieu d'un bois. Face à nous, le soleil se lève. - Il y a longtemps qu'il s'est levé, le soleil; maintenant, il est derrière nous! rit Rêve perdu. - Oui, mais c'est là qu'il s'est levé! Rêve perdu ne peut faire autrement qu'admettre cette vérité... lumineuse. - Tu sais tant de choses... Mais le ton grandiloquent de Rêve perdu... nous fait bien rire tous les deux. Nous sortons du bois. Le sentier ne va pas plus loin. Les prés nous mènent à une petite passerelle, par laquelle nous arrivons sur une grande île. Assis sur l'herbe, nous contemplons la grande rivière lisse, tantôt verte sur les herbes, tantôt bleue sous le ciel. Ce matin, il s'est mis à pleuvoir. De gros nuages gris, pas clairs du tout, sont arrivés dans la nuit. Il me semble les avoir entendus venir vers le milieu de la nuit. De gros nuages gris, pas clairs du tout, cela s'entend; ils gouttent. Deux coups de corne de vache pour appeler le Pêcheur. Il arrive. Un coup de perche. Il a compris, il faut retourner la barque pleine d'eau. Heureusement que nous sommes en bottes. La barque retournée, il vient avec moi dans ma chambre. - Elle est bonne pour être repeinte au printemps! déclare-t-il. Il ajoute : - Nous prendrons chez mon père la même peinture que l'année dernière. J'approuve : - Elle était très bonne; meilleure que... - ...celle de l'année d'avant; c'est vrai. Nous restons un moment à écouter la pluie demander à entrer en tapant sur les carreaux. - Les oiseaux volent bas, bougonne le Pêcheur. - Quels oiseaux? Il pleut. - Oui, il n'y a même pas d'oiseaux. A ce point du dialogue, il est difficile de conclure. Nous cherchons donc un autre sujet. La recherche est-elle difficile, ou bien nos esprits sont-ils absorbés par le manque de réflexion? Comment le savoir? il faudrait aérer nos cerveaux. Mais pour cela il faudrait savoir où est la fenêtre, et pour cela il faudrait réfléchir. Alors... - On la repeint de la même couleur? demande d'une voix vague le Pêcheur. On la...? Ah oui, la barque! Je réponds de la même voix : - Je ne sais pas; pourquoi pas en rouge? - Tu vas effrayer les brochets! - Si nous gardons la même couleur, les brochets, habitués, sauront que c'est nous et ils se méfieront! A ce point du dialogue, il est difficile de conclure. Et pourtant... - Le printemps est loin! a conclu le Pêcheur. Cet après-midi, réunion des six personnages historiques sur l'herbe, près de la petite rivière... Mais non, mais non, sur les fauteuils de mon salon, près du petit feu de cheminée. - Nous ne serons pas très nombreux à retourner à l'école, commence la Soeur; beaucoup de voisines et de voisins iront aux champs, à l'atelier. - Ils resteront ici, comme nous sommes restés ici tout l'été... prononce pensivement la Pêcheuse. - Nous étions en vacances, fait observer le Frère. - Je n'ai pas toujours eu ce sentiment. - Tu trouves que nous avons trop fait de révisions? plaisante le Frère. La Pêcheuse secoue énergiquement la tête : - Ce n'est pas ça... Elle reste un moment en suspens : - Je crois que c'est pendant les révisions que je me sentais le plus en vacances. Le Frère, étonné, ne répond rien. Je demande à la Pêcheuse : - Tu trouves que nous avons mal révisé? Elle se récrie : - Oh non, pas du tout! La Soeur enchérit : - Grâce à vous, les garçons, nous avons beaucoup appris! - Et ça nous servira bien l'année prochaine! renchérit Rêve perdu. Le Pêcheur s'écrie : - Enfin, nos qualités exceptionnelles reconnues par le monde entier ont pénétré l'esprit...! - Il est heureux que tu n'aies pas tenu de tels propos pendant les révisions, le coupe sa Pêcheuse, nous nous serions toutes endormies! Approbations des filles, air boudeur du Pêcheur. Le Frère reprend : - Quand vous aurez fini vos facéties! La Pêcheuse avait posé une question intéressante : Etions-nous vraiment en vacances pendant nos vacances? Le Pêcheur se tourne vers sa Pêcheuse : - Accepte de me pardonner, si tout du moins tu juges ma faute pardonnable, et expose-nous tes raisons que n'ai pas été capable de comprendre, malheureux que je suis! La Pêcheuse lui fait un bon sourire : - Allez, tu es pardonné, et comme châtiment, tu écouteras jusqu'au bout ma péroraison! Le Pêcheur baisse la tête : - J'accepte le châtiment! Et il ajoute, d'une voix faible, mais parfaitement audible : - Jamais je ne pourrai supporter un si cruel châtiment! La Pêcheuse passe outre : - En classe, nous avons écouté nos maîtres, pas toujours avec toute l'attention attendue; ici, ce dont nous parlions, en dehors des révisions de nos cours de classe, faisait partie de notre vie. Elle poursuit, après avoir laissé un temps : - Je pense que nos discussions n'ont jamais laissé le loisir à nos esprits de se sentir en vacances. Tout le monde est occupé ce matin; Rêve perdu déménage chez la Soeur. C'est la dernière fois. Le prochain déménagement, ce sera pour l'école, dans deux semaines. Le déménagement n'est pas une mince affaire; il y a une valise à transporter, une petite valise. Ne riez pas; les choses petites sont quelquefois les plus précieuses. En nous y mettant tous les six, nous finissons, non sans peine, à venir à bout de cette tâche, autant difficile que délicate. Dans la matinée, tâches ménagères. Déjeuner avec mes parents. Les déjeuners avec mes parents sont toujours agréables. Mais comment parler des conversations des six personnages historiques? Ce ne sont que des propos d'enfants. Les quatre déjeuners à peine terminés, nous sautons tous les six sur nos bicyclettes pour nous rendre à la gare proche - une demi-heure en roulant bien. Pourquoi donc? Parce que Mystérieuse nous a tous invités chez elle dans la grande ville pour l'après-midi. Nous reviendrons par le train du soir, puis roulerons de nuit, le soleil étant couché depuis deux heures déjà. Par bonheur, la pluie ne devrait pas venir nous tenir compagnie aujourd'hui. Demain, par contre, c'est moins sûr... Il ne pleut peut-être pas, mais il ne fait pas chaud, et nous avons quitté nos légers vêtements d'été. En arrivant chez Mystérieuse, nous regardons avec plaisir les petites flammes rougeoyantes du bon feu de bois qui flamboie dans l'âtre. La mère de Mystérieuse nous accueille avec le sourire, un sourire un peu désorienté d'abord par l'exubérance de notre nombreuse troupe dont Mystérieuse a déjà fêté l'arrivée. Nous voici installés bien au chaud au salon. - Elle n'est pas loin, l'école! constate le Pêcheur, faisant une belle grimace. - Cela me permet de rentrer parfois à la maison, remarque Mystérieuse, un éclair de gaieté dans les yeux. - Je n'avais pas pensé à ça, confesse le Pêcheur, la mine dépitée. Je plaisante : - Je ne savais pas que ceux qui n'étaient pas en pension avaient le droit de rentrer chez eux! - Oh, j'ai dit parfois, sans plus! répond tranquillement Mystérieuse, comme s'il s'agissait de la chose la plus naturelle du monde. De petits sourires flottent sur les lèvres. - Il y a dix jours, lorsque tu es venue chez nous, reprend Rêve perdu, tu demandais si l'on avait un chez-soi lorsqu'on vivait ailleurs; pendant l'année d'école, tu vis chez toi, et nous, nous vivons à l'école. Elle s'interrompt un instant : - A l'école, on nous dit souvent que nous devons considérer l'école comme notre maison, notre chez-soi, en somme; alors, où est-il, notre vrai chez-soi? Un petit silence. - Dans notre école, on nous dit la même chose, note le Frère, et je pense que nos parents jugent que notre chez-soi est chez eux. - Je crois que je pense comme eux, déclare la Pêcheuse; je ne fais pas de court-bouillon, à l'école. - Un jour, le Pêcheur et toi quitterez vos maisons pour avoir votre maison à vous, lui fait observer la Soeur; c'est là que tu feras ton court-bouillon. Un nouveau silence. Je conclus : - Un chez-soi n'est donc pas l'endroit où l'on vit, semble-t-il. - Ce serait l'endroit où l'on vit avec quelqu'un, propose le Pêcheur. - Et si l'on vit seul? s'interpose la Soeur. - Ce devrait être là où l'on construit sa propre vie, suggère le Pêcheur. Mystérieuse intervient : - Alors, le chez-soi, c'est nous-mêmes lorsque nous construisons notre propre vie. Rêve perdu hoche vigoureusement la tête : - La vie qu'on s'est donnée soi-même, seul ou avec ceux avec qui l'on vit, et non la vie que d'autres que nous-mêmes nous tendent, quelles que soient leurs raisons. De nouveau, un silence. Nous méditons. Nous méditons un long moment. Qui donc parlera le premier? Eh bien... c'est la mère de Mystérieuse qui parla la première, entrant dans le salon : - Votre goûter est prêt! Dimanche. Il pleut. Une bonne pluie, ce qui veut dire qu'elle n'est pas bonne du tout à recevoir sur la tête pour ceux qui n'aiment pas la pluie. Moi, j'aime bien, Rêve perdu aussi. Et puis, c'est l'automne jeudi prochain. - Le voilà! nous a prévenus Rêve perdu qui connaît bien l'auto. - Eh bien, il ne traîne pas dans les virages, le prof de gym! s'est aussitôt exclamé le Pêcheur, en voyant l'auto virer à bonne allure pour longer la petite rivière. Arrêt net. Il nous a vus, sur l'autre rive, qui lui faisions des signes par la fenêtre. - Je passe par le pont? crie-t-il d'une voix forte. Le voilà qui vient d'entrer au salon. Nous lui faisons une ovation. - Tu conduis toujours comme ça? lui lance le Pêcheur d'une voix admirative. Et d'ajouter : - On ne doit pas s'ennuyer à ton cours de gym! Le cousin de Rêve perdu sourit modestement, et paraît vouloir répondre, mais le Pêcheur ne lui en laisse pas le temps : - Tu fais des compétions de gym? Le cousin répond un oui un peu hésitant de la tête. Je pense savoir pourquoi il a hésité; non seulement il fait des compétitions, mais il en a déjà gagné d'importantes. Et comme, malgré les apparences de sa conduite de l'auto, il est un peu timide, il a un peu peur que le Pêcheur l'oblige à le dire. Je cherche une diversion, mais le Pêcheur est plus rapide : - Tu as déjà gagné des championnats? Aux barres? Aux anneaux?... J'aime beaucoup les anneaux! Et le cousin, toujours hésitant un peu, est forcé d'avouer : - Cela m'est arrivé, aux anneaux... Le Pêcheur est ravi, et se lance dans une description de ce qu'il faut faire ou ne pas faire. C'est vrai que le Pêcheur est très bon en gym, mais il n'a pas tellement l'habitude d'en parler... avec ceux que cela intéresse moins. Et je dois avouer que je fais partie du nombre, bien qu'étant assez bon en gym. - Tu reviens vers quelle heure? arrive à demander le Frère, en s'insérant vite fait dans un court silence laissé par le Pêcheur. - Je pense vers les quatre cinq heures. Et il ajoute vivement, sans laisser le temps au Pêcheur de reprendre ses questions : - D'ailleurs, nous devons partir; on nous attend! La grand route des gens pressés nous mène, Rêve perdu et moi, chez ses parents, chez qui nous allons déjeuner. Les parents du cousin qui roule à vive allure seront là, eux aussi. Ils sont venus tous les trois ce matin par le grand train rapide qui va loin, loin. - Mes parents préfèrent le train; moi, je serais plutôt venu en auto, c'est bien plus amusant. Il secoue la tête : - Et puis, on fait ce qu'on veut; on peut s'arrêter acheter quelque chose, changer de route pour faire un détour, ralentir pour mieux contempler le paysage... Une rafale de pluie sur le pare-brise lui coupe la parole. Il reprend sans attendre : - ...recevoir une visite! Son ton cocasse nous fait rire. Il poursuit : - Dans le train, j'ai le sentiment de me trouver dans un bureau, et même dans les bureaux d'une grande entreprise. - Des bureaux? s'étonne Rêve perdu. - Oh, ce n'est pas dans tous les trains! Je veux parler de celui de ce matin. Je n'ai jamais pris de grand train, qui va loin, loin. Je m'enquiers : - Il n'est pas comme les autres? - Il n'a que des voitures de première classe; ceux qui le prennent travaillent dans des compartiments où ils sont seuls, parce qu'il y a peu de voyageurs. Il secoue de nouveau la tête : - Vous passez le long du couloir, chaque compartiment est inondé de papiers, et un homme dont le monde paraît dépendre écrit. Il reste un moment silencieux, puis : - Je préfère mon auto. Didi nous fait la fête. A Rêve perdu, bien sûr, mais j'ai ma part, et dirais-je même, une bonne part. Je parais avoir été adopté. Le déjeuner est plein de voix; celles du libraire et du restaurateur, surtout. Rien ne va dans leurs affaires. Enfin, non, tout va très bien, mais les gens à qui on est obligé d'avoir affaire... - Je n'avais même pas envie de lui vendre mon beau livre si ancien! - Je n'avais même pas envie de lui servir mes belles écrevisses à patte rouge! Se sont-ils aperçus de notre départ après le déjeuné? Et pourtant, nous sommes partis à cinq. A cinq? Eh bien oui, les deux mères et nous trois! Mais à propos, pourquoi cinq et où allons-nous? C'est que j'ai complètement oublié de le dire. Nous allons au cimetière familial de Rêve perdu, à une heure d'auto, de l'autre côté de la grande ville. Jeudi dernier, c'était l'anniversaire du jour où son grand-père s'en est allé. Le grand-père, celui que nous aurions vu, s'il avait encore été là, le jour où nous avions rendu visite il y a trois semaines, Rêve perdu et moi, à Grand-mère qui aimait tant l'église de son village. Grand-mère ne nous accompagne pas, elle y est déjà allée se recueillir avec la mère de Rêve perdu dimanche dernier. Peu à peu, la pluie a perdu de sa force. Nous arrivons au village. Une petite rue qui monte; bien que dans le village, on la croirait en pleine campagne. Face à nous, un épais buisson d'où sort un grand arbre à la chevelure désordonnée, qui se penche pour regarder le cimetière. L'arbre et son buisson ont fendu la rue en deux; à droite, la rue redescend et se perd, à gauche, elle monte toujours. Un grand mur sombre la borde sur sa gauche. Le mur est épais; dans cette épaisseur, une grille, encadrée par deux colonnes trapues de pierre, plus hautes que le mur lui-même. Le cimetière. Une brume dense s'est collée aux choses et dévore la colline, et les arbres, derrière le mur du cimetière. La mousse des tombes suinte d'humidité. Deux arbres fous agitent leurs branches dans un ciel sans fond. Il pleut parfois des gouttes, éparses, imprévisibles. De grands caveaux de famille, comme des maisons, à colonnades, en pierre de taille, c'est toute une rue, austère. Au bout, des stèles de pierre, animées d'on ne sait quelle agitation insensée, comme si la terre avait tremblé. Trois autres, avec des niches comme des trous béants, sortent de terre. Et à la fin, trois personnages hallucinants, sculptés dans la pierre, accroupis au ras du sol : deux femmes, voûtées, l'une au visage tendre et l'autre au regard accablant, retiennent sur leurs genoux un Christ inerte comme un nourrisson, à la barbe sauvage et aux yeux tourmentés. La matinée s'est passée à n'importe quoi. On va l'un chez l'autre, on parle de... oui, je voudrais bien savoir de quoi! on aide une mère ou une autre, on reste l'un devant l'autre à se demander quoi dire, on reste tout seul à se demander à quoi on pense... et autres occupations de même nature. Et la matinée, qui, elle, doit avoir quelque chose à faire, ne nous attend pas et passe sans prévenir qu'elle passe. Aussi bien, voilà midi! "Déjà midi!" entend-on de toutes parts. "Ils vont bientôt arriver!" a dit quelqu'un. Ils? Ce sont Rêve perdu et son cousin, le prof de gym, célèbre par ses victoires! Mais... Rêve perdu n'est donc pas là? Eh bien non, elle n'est pas là! Et ce n'est pas tout; le cousin, qui devait revenir hier vers quatre cinq heures, eh bien, il n'est pas revenu! Que se passe-t-il donc? Eh bien, c'est tout simple! Une fois qu'on l'a expliqué, bien entendu. Alors, expliquons! Hier soir, les parents du cousin sont rentrés seuls. Le cousin est donc resté chez sa tante. Et Rêve perdu aussi est restée chez sa tante. Mais non, voyons, chez sa mère! Et c'est aujourd'hui que Rêve perdu reviendra avec son cousin, peu après le déjeuner. Et le cousin rentrera chez lui le soir, par le même train rapide qu'ont pris ses parents hier soir, le train aux compartiments inondés de papiers, et d'hommes dont le monde paraît dépendre et qui écrivent. Et les "ils" que nous attendons après nos déjeunés, ce sont, je viens de le dire, Rêve perdu et son cousin. C'est tout simple, non? Les voilà qui arrivent! Le virage de la petite rivière est toujours aussi rapide et précis. La pluie et le froid sont revenus, et nous sommes tous installés dans la douce tiédeur de mon salon, devant la grosse bûche qui repose sur son lit de braises ardentes qui semblent celer des secrets. La conversation commence par chercher son chemin. Les phrases ne se terminent pas ainsi qu'elles avaient commencé, ou encore ne se terminent pas du tout. Où va-t-elle, cette conversation? Comment le savoir? Elle cherche un logis pour s'abriter des courants d'air des mots disparates. Mais le vent est trop fort, et la voilà entraînée dans la verte prairie où les vaches la regardent sans doute passer sans trop s'émouvoir. "Meuh! les paroles des hommes ne valent pas une bonne herbe!" doivent-elles commenter. Pardonnons-leur; ce ne sont pas des intellectuelles, elles n'ont jamais été à l'école. "Intellectuelles! Que veut dire ce mot?" m'ont-elles demandé. Eh bien! nous prenons exemple sur elles, et mugissons comme elles, à notre manière. Pas d'école aujourd'hui, elle viendra assez tôt! "Intellect, va-t-en paître! Meuh!" disons-nous tous d'un seul meuglement. Bref, la conversation se promène, pleine de gaieté, de rires et de cris! La... conversation se calme avec la tarte au fromage qu'apporte ma mère. Moment de silence respectueux. Pour ma mère, bien entendu. Peut-être tout de même pour la tarte... Je crois que la tarte a bien mérité le silence! La conversation, calmée, a repris. - J'espère ne pas avoir d'amateurs de chaise longue, cette année! soupire le cousin. Je prends un air de circonstance : - Pourquoi n'organiserais-tu pas des courses avec les élèves assis sur les chaises longues? Il répond avec sérieux, comme s'il prenait ma suggestion en grande considération : - Les chaises longues pourraient arriver les premières, et ce serait difficile de noter les élèves restés derrière. Il ajoute, toujours avec sérieux : - Que diraient les parents? Le Pêcheur est sérieux, lui aussi : - Ils diraient que tu aurais plutôt dû mettre les élèves dans des chaises à porteurs. Le Frère opine : - Avec les parents comme porteurs, papa devant, maman derrière. Le cousin réfléchit profondément : - Il n'y faut pas penser; les courses ne doivent être courues qu'avec des athlètes de même sexe. La déception se lit sur tous les visages. Personne ne songe à rire. D'ailleurs, pourquoi rirait-on? Mais le cousin a repris : - Il y aurait cependant un avantage à faire courir les élèves en chaise longue; ils pourraient fumer le cigare. Là, nous sommes un peu pris de court. Le cousin poursuit, imperturbable : - J'ai connu un homme, encore assez jeune, qui courait, fort bien au reste, pour le seul plaisir de courir; il fumait de temps à autre un cigare, et tout le monde lui conseillait de ne pas le faire. Le cousin hoche la tête : - Un athlète, fumer!... Il poursuit, après un temps : - Un jour, après avoir couru particulièrement vite, il alluma un cigare pour fêter son excellente course; à la deuxième bouffée, l'homme était par terre, tout pâle. Le cousin ajoute, après une petite pause : - D'ailleurs, depuis ce jour, il n'a plus jamais fumé. Le cousin a un petit sourire : - Au bout de quelque temps, je lui ai demandé comment il avait fait pour s'arrêter de fumer, chose réputée très difficile. Le sourire du cousin se fait plus large : - Il m'a répondu qu'il avait oublié de fumer. Nous restons un moment à méditer l'événement. - Voilà qui ne donne pas envie de fumer, observe pensivement la Pêcheuse. - Ou bien, voilà qui ne donne pas envie de courir! ironise le Pêcheur. - Excepté en chaise longue, conclut sentencieusement le cousin. Là, nous ne pouvons plus nous empêcher de rire. - A part la gym, tu ne fais pas d'autres... commence la Soeur. Le cousin l'interrompt en souriant : - La gym, c'est... comme en maths, c'est le cours; les jeux, comme ceux avec une balle, par exemple, que ce soit à la main, au pied... - ...aux dents, le coupe tranquillement le Pêcheur. Le cousin s'arrête tout net : - Aux dents?... Il laisse passer un temps. Personne ne dit rien, car personne n'a rien compris. Le cousin répète : - Comment ça, aux dents? Le Pêcheur répond, sur un ton d'évidence : - C'est ce que fait le chien, quand il joue à la balle. Le cousin s'est vite repris : - C'est ce qui le différencie des garçons; eux, ils jouent à la balle aux pieds... - Surtout quand ils frappent la balle de la tête, lui fait remarquer le Pêcheur. - Ah ça, j'aime bien! s'immisce le Frère. - Et il frappe fort! commente le Pêcheur. Qui ajoute, sur un ton de légère compassion : - Evidemment, ce n'est pas bon pour la tête... Mais le cousin le prend de vitesse : - Vous vous en apercevez en classe, je suppose? Même le Frère a ri. - Cela me rappelle un souvenir, reprend le cousin; qui montre qu'on peut jouer de la tête avec le pied. Je suis intrigué : - Raconte! - Un jour, je regardais des camarades de l'école jouer... avec les pieds! J'en vois un, tout seul, devant le but des adversaires; mais entre lui et le but, quatre défenseurs alignés, et le gardien du but! Que faire? Nous écoutons tous avec curiosité. Personne, bien sûr, ne répond à la question. Le cousin continue : - Le joueur court d'un côté à l'autre du but, cherchant un trou par lequel envoyer la balle; point de trou! Alors raisonnant de la tête, il frappe du pied, et envoie la balle par-dessus les défenseurs! Gagné! La balle se faufile dans le coin du but. Nous apprécions la tête au service du pied. - Beau raisonnement! admire le Frère; il a été félicité? - Oui; on lui a demandé comment il avait eu cette magnifique idée... - Qu'a-t-il répondu? s'enquiert le Pêcheur. - Que, ne sachant quoi faire de la balle, il s'en était débarrassé comme il avait pu! Nous sourions à cet exploit. Cependant, Rêve perdu remarque : - Je vois que son équipe avait douze joueurs contre onze seulement dans l'équipe adverse. Etonnement général. - Qui était le douzième joueur? lui demande son cousin. Rêve perdu sourit : - La chance. Un moment se passe, à parler des différents jeux et des différentes courses. Le cousin nous apprend qu'un tour de piste couru à pleine vitesse est plus fatigant qu'une course plus longue ou plus courte : - Plus court, on n'a pas le temps de se fatiguer, plus long, on peut doser son effort; sur un seul tour, non seulement l'effort est le plus grand qu'on puisse faire, mais il dure sans répit jusqu'à l'épuisement complet. - Quatre heures de tennis, ce n'est pas plus épuisant? demande le Pêcheur. - L'effort n'est pas continu. - On est tout le temps sur le court! conteste le Frère. - On peut toujours se reposer un dixième de seconde avant de frapper la balle. Je m'étonne : - Mais le temps qu'on y passe est bien plus grand! Le cousin sourit : - Cela me rappelle un autre souvenir... Tous, en choeur : - Raconte! - Un camarade se plaignait de n'avoir pu terminer une course assez longue, se sentant un peu fatigué; il alla voir un médecin qui s'occupe des athlètes. Le cousin prend un temps : - Le médecin lui demanda quels efforts il avait faits avant cette course; le camarade lui répondit qu'il avait joué au tennis pendant trois heures, couru à pleine vitesse deux courses sur des distances courtes, et deux autres sur quatre tours de piste. Le cousin ménagea un autre temps : - Le médecin lui répondit : "Si vous ne pouvez plus faire un effort, même minime..." Ce matin, le froid est toujours parmi nous, cependant la pluie, un peu fatiguée sans doute, est restée là-haut, dans les nuages gris, réparant ses forces pour revenir au plus vite. Les femmes ont profité de l'accalmie pour entamer la lessive. "On verra bien!" ont-elles dit. Et voilà Rêve perdu, la Pêcheuse et la Soeur comme les autres laveuses, à genoux sur la paille, devant leurs planches à laver qui descendent dans l'eau. Nous, les garçons, pendant que les filles travaillent, nous traînons à ne rien faire, tous ensemble pour nous donner du courage. Nous parlons de ci et de ça, des anecdotes du cousin de Rêve perdu, qui nous font encore rire. - On s'offre un brochet? La proposition du Pêcheur est acceptée sur-le-champ. Nous allons prévenir la Pêcheuse. Les filles se disent très heureuses de cette récompense après l'effort. Nous partons à la pêche tous les trois. Le Frère, aussi passionné par la pêche que la Pêcheuse, s'est confortablement installé dans la barque, sèche, car étant restée pendant la pluie la coque en l'air, et nous regarde paresseusement. "Tu nous pardonneras d'avoir oublié de t'apporter des cigares!" lui lance plaisamment le Pêcheur. Le premier passage se fait plus à bavarder qu'à surveiller les grosses pierres. Soudain, la barque s'est arrêtée. Que se passe-t-il? Oh, rien de particulier! Seulement que notre barque a été stoppée par le gué sans que nous nous en fussions rendu compte. - En voilà des marins qui échouent leur navire! nous jette ironiquement le Frère. Le Pêcheur me fait un clin d'oeil complice en me montrant la rive. J'ai compris. Nous sautons lestement tous les deux sur la berge. - Nous sommes un peu fatigués! se plaint le Pêcheur au Frère. J'ajoute : - Nous t'attendons avec ton brochet à la maison! - Dépêche-toi, il va bientôt pleuvoir, renchérit le Pêcheur. Mais le Frère ne s'émeut pas; il saute lui aussi sur l'herbe : - Le temps de prendre ma bicyclette, et je vais jusqu'à l'épicerie rapporter une boîte de brochet en conserve! La menace est trop inquiétante. Nous voici à nouveau dans la barque. Le Frère a repris sa confortable position : - Dépêchez-vous, je commence à avoir faim! La chance nous sourit; un brochet est là, tout près. Quelques gouttes se sont mises à tomber, mais nous sommes déjà à l'abri autour du court-bouillon. Il n'est pas question de manger le brochet dehors, ainsi que nous l'avons fait pendant tout l'été. Nous allons nous réfugier dans le hangar du père de la Pêcheuse. Il ne pleut certes pas dans le hangar, mais il y fait froid. Le brochet terminé, nous décidons d'aller chez moi nous réchauffer. Traversée par la barque à peine mouillée, et nous voici tous, barque y compris, dans mon jardin. Nous retournons la barque. La pluie et le froid sont toujours là, mais les six personnages historiques sont déjà installés dans la douce tiédeur de mon salon, devant la grosse bûche qui repose sur son lit de braises ardentes qui semblent celer des secrets. - Lundi en huit... a commencé le Pêcheur. Il n'a pas continué. Oui, lundi en huit, c'est l'école. - Je crois que nous pourrons au moins nous voir un peu pendant l'école, déclare Rêve perdu après un long silence. - Oui, pendant les fins de semaine, c'est tout! déplore tristement le Frère. - Non, j'ai une idée. Très intéressé, je m'en mêle : - Laquelle? - Nous, les filles, et le Pêcheur, nous allons quelquefois chez Mystérieuse, répond Rêve perdu. Elle est aussitôt interrompue par la Soeur : - Mais oui! Les parents de Mystérieuse sont nos correspondants! - Alors, c'est gagné! s'exclame le Pêcheur. Le Frère et moi avons compris. Le Frère résume, se tournant vers moi : - Même chose pour nous deux! J'exulte. Je félicite Rêve perdu : - En voilà une bonne idée! Je cherchais comment faire... - Et je pourrai aussi te voir à la librairie... - Puisque ton père est mon correspondant! Nous nous réjouissons tous. La Pêcheuse sourit : - Mystérieuse va être envahie! - C'est vrai, observe tranquillement le Frère; j'espère que cela ne l'ennuiera pas trop que vous veniez tous avec moi. A peine un instant d'hésitation. Et tout le monde se met à rire. Ce matin, il pleut. Une pluie insistante, froide. Ce ne sont plus les oiseaux, ce sont les nuages qui volent bas. Vont-ils se poser sur les branches des vergnes? Non, bien sûr, mais on le croirait presque. Les filles font de la couture chez la Soeur, où la Pêcheuse est venue à bicyclette; pourtant, il n'y a que cinq cents pas entre leurs maisons, mais la roue tourne plus vite que le pas. Du reste, a-t-on jamais vu tourner un pas? Non? Alors pourquoi en parler? Les garçons? Ils sont aussi chez la Soeur; ou le Frère, comme vous voulez, puisqu'ils habitent la même maison. Le Pêcheur, tout comme moi, est venu à bicyclette. Voilà. Que pourrais-je dire d'autre? "Devoir mal construit!" dirait notre prof de français. Il aurait bien tort; ce devoir n'est pas construit du tout. Au reste, ce n'est pas un devoir. Ipso facto, cela ne peut être un devoir mal construit. Poursuivons. Nous sommes donc tous les six dans le salon de la Soeur. Cependant, c'est comme dans nos écoles. Les filles à part, les garçons à part. Du reste, les cours dispensés ne sont pas les mêmes. Couture, ai-je déjà dit, pour les filles, maths pour les garçons. Les filles se parlent d'une voix basse, les garçons se parlent d'une voix lasse. La couture est plus distrayante que les maths. Pourquoi oblige-t-on les garçons à ne pas faire de couture? J'entends crépiter une bûche. Déjeuner. Personne n'a envie de mettre le nez dehors, pas même le chat, qui se prélasse près de la bûche, et nous déjeunons chez la Soeur. - Pas de promenade aujourd'hui? Le père de la Soeur vient d'arriver, trempé de la tête aux pieds, ou plutôt du chapeau aux bottes, en passant par son ciré. - Il pleuvait sur le chantier... reprend-il. Puis, s'apercevant du comique de son observation, il sourit : - Je crois que je ne m'en suis même pas aperçu; il y avait tant à faire... Ses vêtements revenus à de meilleurs sentiments, nous nous retrouvons tous à table. - Ce n'est pas toujours commode de travailler sous la pluie quand on construit une maison, explique-t-il à Rêve perdu, car nous autres, nous sommes au courant, mais si nous ne voulons pas prendre de retard... Il ajoute, après un temps : - Le seul moment où nous pouvons arrêter le chantier, ou plutôt nous devons l'arrêter, c'est lorsqu'il gèle. Il hoche la tête : - Heureusement, ici c'est rare. - Il ne fait jamais très froid, note Rêve perdu. - Oui... bien sûr... Il poursuit après un temps : - Avec le gel, le ciment ne prendrait pas, l'eau gèlerait dedans avant qu'il ne durcisse. Il laisse un temps : - Pour le carrelage, c'est pareil, l'eau gelée, avec les carreaux... Le père reparti... sous la pluie, nous regagnons le salon. Le chat se prélasse toujours près de la bûche qui crépite. Rêve perdu regarde par la fenêtre, où des ruisselets hésitants se forment, changent sans cesse de cours : - J'aime pourtant bien me promener sous la pluie, mais là, la pluie est mouillée. Avant que nous ayons eu le temps de rire de la plaisante constatation, elle a poursuivi : - L'été, la pluie est chaude, elle n'est pas mouillée, elle me couvre comme d'un manteau de rivière, et me baigne doucement. Nous restons un long moment en silence. Peut-être ne voulons-nous pas toucher à cette image par des mots. La Soeur finit par soupirer : - Ce n'est pas que j'en aie vraiment envie, mais l'école n'est pas loin, et quelques questions... - Oui, la soutient la Pêcheuse, il faut que vous nous fassiez réciter certains détails de notre cours de géographie de l'année qui vient. - Vous n'en avez pas besoin maintenant, s'étonne le Frère, vous aurez bien le temps... - Pendant l'année, nous n'avons pas l'esprit libre, explique la Pêcheuse. - Ces jours-ci, nous avons appris des noms de villes, des chiffres de production de pays... enchérit la Soeur. Rêve perdu remarque : - Comment se souvenir de ce qui ne nous paraît servir à rien? Notre prof nous dit que cela ajoute à nos connaissances et nous permet de bien connaître le monde où nous vivons. - Et lui, il ne connaît même pas notre petite rivière, proteste la Pêcheuse; et nous, c'est là que nous vivons, c'est notre monde à nous! - C'est là que nous pêchons nos brochets, l'approuve le Pêcheur. Je renchéris : - Et ce n'est pas à l'autre bout du monde que nous irons les pêcher; ils seraient bons, après un long voyage! Un moment de silence. Rêve perdu reprend : - On nous dit aussi que plus nous saurons de choses, plus nous pourrons en parler avec les autres. La Soeur conteste vivement : - Parmi tout ce que j'ai appris à l'école, je n'ai jamais l'occasion d'en parler, et puis, même si j'en parle, ça n'intéresse personne! - Et encore, quand ceux à qui nous le disons, à d'autres profs, par exemple, sont au courant de ce que nous leur disons. Un silence. Le Pêcheur hoche longuement la tête : - Combien de fois ai-je voulu parler de choses que je savais, et que j'avais eu plaisir à apprendre; tantôt je suis passé pour un pédant, tantôt pour un prétentieux! Notre approbation est unanime. Rêve perdu reprend : - Au Meunier, il ne faut parler que de son moulin, au... Elle s'est interrompue, rougissant légèrement. Je lui souris : - Oh, tu peux le dire, nous pensons tous la même chose! Au Responsable du cadastre... - A l'Epicier... prolonge la Pêcheuse. - A l'Entrepreneur de bâtiment... abonde le Pêcheur. Un silence, mi-amusé, mi-chagrin. - On ne peut rien leur reprocher, reprend Rêve perdu, nous-mêmes, nous faisons comme eux pour les choses qui nous intéressent... - Ou pour celles que nous sommes obligés de faire, à l'école, par exemple, l'interrompt la Soeur. - Mais à quoi nous servira, poursuit Rêve perdu, de savoir combien on ramasse de pommes de terre à un endroit qui restera toujours inconnu, et pour nous, et pour ceux à qui nous parlons? Nous sommes restés un long moment sans parler. Ce matin, il pleut. Une pluie insistante, froide. Ce ne sont plus les oiseaux, ce sont les nuages qui volent bas. Vont-ils se poser sur les branches des vergnes? Non, bien sûr, mais on le croirait presque. C'est le premier jour de l'automne. Nous sommes tous les six chez la Soeur. Le chat se prélasse près de la grosse bûche qui s'enfonce peu à peu dans son lit de braises. Les filles tricotent, les garçons feuillettent leur livre de maths. - Il va falloir apprendre tout ça! bougonne le Pêcheur. Il fait de grands signes de tête de dénégation : - Je préfère encore apprendre les noms de tous les ruisseaux du monde entier! Accès de rire général. - J'ai perdu ma maille! s'exclame la Soeur, qui en a lâché son crochet. - Nous te les ferons réciter demain! promet le Frère. - Comment feras-tu? conteste le Pêcheur; tu ne pourras rien vérifier, tu ne les connais pas toi-même! L'argument pèse son poids de livres de géographie. Mais le Frère ne se laisse pas démonter : - Je les apprendrai ce soir! - Tu veux dire que tu commenceras à les apprendre ce soir; préviens-moi quand tu auras fini; je te les ferai réciter pour voir si tu ne fais pas d'erreurs! Je suggère une suite raisonnable au débat : - Le Frère n'a qu'à reposer la même question au Pêcheur; comment sauras-tu...? lequel répondra qu'il les apprendra ce soir... - Nous aurons fini nos tricots depuis longtemps, commente la Pêcheuse. Le débat tourne court. Déjeuner. Personne n'a envie de mettre le nez dehors, pas même le chat. Nous déjeunons chez la Soeur. Le père de la Soeur est arrivé, les habits tout secs. - Aujourd'hui, je n'ai pas eu à travailler dehors, explique-t-il à Rêve perdu, voyant son regard légèrement étonné. - Vous avez fait des carreaux à l'intérieur d'une maison, lui répond-elle. - Oh, tu comprends vite! la félicite le père. - Je peux même vous dire que c'étaient des carreaux que vous avez disposés bord à bord. Pour le coup, tout le monde est étonné. - Comment le sais-tu? lui demande le carreleur. - Parce que pour disposer des carreaux bord à bord, il faut que leurs bords soient bien droits. - Oui, bien sûr... marmonne le carreleur, qui n'y est plus du tout. Quant à nous autres, nous n'y sommes pas plus. Rêve perdu poursuit tranquillement : - Et pour cela, les carreaux doivent être en très bon état et tout entiers; s'ils avaient été cassés, la pluie serait rentrée et vous auriez été mouillé. Le carreleur la regarde toujours sans comprendre. - Les carreaux de la fenêtre, c'est-à-dire. - Ah, les carreaux de la fenêtre!... Tu ne pouvais pas le dire? Tout le monde a bien ri. Le déjeuné terminé, les six personnages historiques vont retrouver le chat et les braises. - Tu parlais hier de savoir combien on ramasse de pommes de terre à un endroit inconnu, commence le Pêcheur, s'adressant à Rêve perdu; je dois avouer que cela m'intéresserait beaucoup plus de savoir combien on ramasse de pommes de terre chez nous. Il fait une pause : - Je pourrais au moins savoir combien de pommes de terre je pourrai manger. - Je suis de ton avis, l'approuve Rêve perdu; mais alors, on nous dira que nous faisons comme le Meunier... ou comme mon père. - Mon père aussi est comme tous nos pères, constate le Frère, mais c'est peut-être parce qu'ils ont choisi, ou ont été obligés de ne faire qu'une seule chose dans leur vie... tout comme le Meunier. Je conteste : - On peut s'intéresser à plusieurs choses, et ne pas vouloir parler d'autres choses; le cas est le même. - Mais dans ce cas, demande la Soeur, en classe, ne faire que de l'histoire, ou faire plusieurs matières, revient au même, si on ne fait que... ce qui concerne l'école? - Cela dépend peut-être si on le fait pour savoir soi-même ou seulement pour la note en classe, suggère Rêve perdu. - Et puis, que ferons-nous, soit de la note, soit du savoir... pour nous? s'enquiert le Pêcheur. - Pour la note, c'est on ne peut plus simple, on a l'accord du prof et de ceux qui lui ont donné le devoir à faire; ça, nous en avons déjà parlé, répond la Pêcheuse; les dirigeants des pays, par exemple. - Nous avons aussi parlé de la nature, rappelle le Frère. - La nature, c'est nous! s'écrie le Pêcheur. - La nature a aussi fait ceux avec qui nous vivons, ajoute Rêve perdu. Je complète : - Et dont, souvent, nous dépendons. Au bout d'un silence, le Frère reprend : - Bien, ça, c'est pour la note; et encore, faudrait-il savoir ce que nous ferons de cette note. - C'est une chaîne qui nous retient... aux autres, je ne sais même pas qui! s'exclame le Pêcheur; meilleure est la note, plus robuste est la chaîne. La Pêcheuse secoue pensivement la tête : - Encore un peu, et tu vas traiter la note d'hameçon. - Et nous de brochets! enchérit la Soeur. - Pourquoi pas? ironise le Pêcheur; et n'oublions pas que le brochet ne s'enfuit pas lorsqu'on le caresse pour le... manger! Un petit silence. Rêve perdu prononce doucement : - Et les brochets, c'est nous. De nouveau, un long silence. - Et que ferons-nous de ce que nous aurons appris pour nous-mêmes? demande le Frère. - Nous le garderons pour nous, ou nous le donnerons aux autres, répond Rêve perdu. Six heures du matin. Le soleil vient de se lever et inonde ma chambre de la belle lumière transparente qui vient après les longues pluies. Je descends tout guilleret pour le petit déjeuner. Je suis à peine entré dans la salle à manger que mon père me happe : - Vous êtes occupés cet après-midi? Je n'ai pas le temps de répondre qu'il poursuit déjà : - Oui, ce n'est pas encore l'école, vous n'avez pas de devoirs à faire. Sans transition : - Le Frère voulait aller au cadastre; je crois! Je suis surpris. Il continue sans attendre : - Il s'intéressait aux relevés des terrains... Ce n'est pas la même chose! c'est vrai que... Mais je n'ai pas le temps de penser plus loin. Il a déjà repris : - Le géomètre vient pour le litige... tu sais, le petit pré... un hectare... Oui, ça, je suis au courant; cela dure depuis un an, depuis qu'un voisin s'est aperçu - à ce qu'il dit - que son voisin a empiété sur son pré. Alors, discussions interminables, et ils ont fini par appeler le géomètre de la petite ville du cadastre pour régler le litige. Le pré n'est pas loin de chez moi, dix minutes à pied après les deux chênes. - S'il veut, il peut venir avec nous... vous pouvez venir tous si vous voulez, vous verrez comment il fait ses relevés. J'accepte volontiers. Après le petit déjeuner, je vais prévenir... les invités. - Ah, c'est gentil de la part de ton père! s'exclame le Frère; j'avais bien pensé lui demander... Ah, ça me fait bien plaisir! - En tout cas, cela nous fera une bonne promenade! déclare le Pêcheur, beaucoup moins intéressé. La Soeur, la Pêcheuse et moi, intérêt moyen. Rêve perdu, par contre : - Il m'arrive de m'ennuyer au cours de géométrie, non que je n'aime pas ça, mais je me suis souvent dit que... ça ne vivait pas. Elle reste pensive un moment : - Une sphère, c'est une balle; une balle, ça roule, ça rebondit, ça vole, on peut jouer avec; une sphère... c'est quatre tiers fois Pi fois le rayon au cube, un volume à calculer. Elle hoche la tête : - Allez jouer avec ça, à la récréation! La perspective nous fait tous rire. - Eh bien! s'exclame le Pêcheur, allons jouer à la géométrie! Il réfléchit un court moment : - Après tout, on s'amusera peut-être à voir rebondir le Géomètre! Cela sera certainement plus amusant qu'en classe. Après tout, pourquoi pas? La Soeur et la Pêcheuse semblent du même avis. Le Géomètre arrive peu après le déjeuné chez mon père, où nous sommes tous à l'attendre. Les présentations sont faites. - Bonjour collègue, je suis content d'avoir ton aide! lance-t-il au Frère. Mouvement d'étonnement général. Le Frère paraît un peu gêné. Mon père, par contre, considère la chose très banale. Le Géomètre sourit au Frère : - Ne va surtout pas croire que je plaisante. Il laisse un temps : - Ce qui compte le plus dans ce métier, c'est la connaissance du terrain; toi, tu habites tout à côté depuis toujours, et tu connais ce pré mieux que moi. Il poursuit, après une petite pause : - Et on m'a dit que tu t'intéressais à ce métier; alors, je suis sûr que ton aide me sera précieuse! Il se tourne vers nous : - Et la vôtre aussi, puisque vous êtes d'ici. Inutile de dire que nous sommes tous ravis. Et, s'il est possible, le Frère encore plus. Nous voilà partis. Le Géomètre et mon père en camionnette, nous, à pied. La camionnette, c'est pour transporter des outils; chaîne d'arpenteur, lunette de visée pour mesurer les niveaux... Le pré borde la route, ils n'auront donc pas à aller loin. Nous, une fois passé les deux chênes, nous prenons par un chemin de terre qui traverse un petit bois, et qui débouche... sur le pré, où nous retrouvons Géomètre et père, qui sont déjà en train de scruter le terrain. - Il y a un chemin tout droit, dans le bois? nous crie le Géomètre. Sur notre réponse affirmative, il vient vers nous. - Ah, voici mon adjoint! fait-il, s'adressant au Frère. Lequel adjoint rougit de plaisir. Son chef le questionne : - Si tu continues ton chemin qui vient du bois, où iras-tu? - Au village, en face. - Parfaitement! L'adjoint au Géomètre réfléchit : - Si on va tout droit sur le village, on n'a ni à monter, ni à descendre. - Très bien observé! L'adjoint sourit... de contentement : - Nous sommes déjà allés par ce chemin jusqu'au village, en nous promenant dans les prés. Il sourit encore plus : - Les vaches le connaissent aussi bien que nous; les prés sont en forte pente des deux côtés du chemin, et elles, elles n'ont qu'à aller tout droit! Le Géomètre a tendu une lunette de visée à son adjoint : - Regarde tout du long du chemin jusqu'au village! L'adjoint regarde : - Oui, de temps en temps, au milieu des prés, je vois une haie, avec des arbres, comme si... - ...le chemin passait par là dans les anciens temps. - Ah! mais oui, c'est ça! Nous avons tous regardé dans la lunette. Je le voyais, maintenant, ce chemin qui n'existait plus aujourd'hui, je le voyais comme s'il était encore là. Et je ne fus pas le seul; tout le monde l'a vu. Nous sommes au milieu du pré, à mi-pente. - Le grand arbre, là-bas, sur le tracé de l'ancien chemin, reprend le Géomètre, il n'a jamais eu de nom? - Non, mais toujours sur le tracé, tout près, on appelait l'endroit l'Arbre Mort, précise l'adjoint. - Cela montre un endroit ancien, important; il est très probable que le vieux chemin passait bien par là. Le Géomètre nous entraîne vers le grand arbre. J'ai compris, et je crois que nous avons compris tous les six. Mais honneur à l'adjoint, qui montre au Géomètre quelques restes de clôtures : - Elles sont aussi sur le tracé! - Tu as raison; et regarde le petit muret! - Oui, aussi! Mon père fait de temps à autre un petit signe de tête, et sourit. Lui a clairement vu tout cela, et même, sans doute, le sait depuis longtemps. - Les vieux chemins ne coupent pas les prés; voilà donc la limite de ce pré-ci, conclut le Géomètre. Il se tourne en souriant vers le Frère : - Tu as été un bon adjoint; tu seras un excellent géomètre! Et nous applaudissons tous le futur Géomètre! Petit déjeuner. - C'est bien de savoir ce qu'on veut; on n'a plus à craindre l'inquiétude! affirme mon père. Ma mère le regarde, étonnée... peut-être inquiète : - A propos de quoi dis-tu ça? - Je pensais au Frère; il sait déjà où diriger ses études! - Tu dis ça pour hier? C'est malgré tout insuffisant... - En tout cas, suffisant pour l'encourager dans cette carrière! - Et s'il s'aperçoit un jour qu'il préfère une autre voie?... Mon père regarde ma mère, l'air très surpris : - Pourquoi veux-tu qu'on change d'idée? Ma mère fait un geste d'ignorance. - Je n'ai jamais entendu dire que l'indécision fût une qualité. - Et si l'on s'aperçoit que la décision est mauvaise, faut-il persévérer dans cette décision? insiste ma mère. Mais le temps presse; mon père part pour le cadastre. Certes, nous sommes samedi, mais il va seulement chercher un document oublié, afin de l'étudier à la maison. Il fait froid, et la pluie menace. Les filles aident leurs mères, et font du tricot... bien au chaud. Nous, les garçons, ne restons pas non plus oisifs. Mais nous, nous ne sommes pas au chaud. Nous sommes dans le hangar du père de la Pêcheuse. Le Pêcheur a rapporté quelques bonnes planches du chantier de son père, et nous nous affairons à remplacer celles qui sont en piètre état sur l'un des côtés du hangar. Et ce n'est pas tout. Il faut rentrer ma barque dans le hangar pour l'hiver. Il faudra aussi la nettoyer, afin de la préparer pour la peinture que nous ferons au printemps, lorsque les jours seront plus cléments. Rentrer la barque n'est pas vraiment difficile, enfin, ce n'est pas non plus aisé. On la tire sur la berge, ça, nous en avons l'habitude, avec les gués. Puis, nous la hissons sur une sorte de chariot qui n'en est pas un, constitué de deux roues et d'une planche vissée sur l'essieu. La hisser, passe encore, mais rouler le tout! La barque est en équilibre, ou plutôt, elle est loin de l'être, et... essayez, vous verrez bien! Voilà qui est fait. Ah! j'ai oublié de dire que pendant le trajet, la pluie s'était mise à tomber. Tout au moins à l'abri de la pluie dans le hangar, nous frottons, nous frottons... Enfin, le déjeuner! L'après-midi, la pluie et le froid sont toujours là, mais les six personnages historiques sont déjà installés dans la douce tiédeur de mon salon, devant la grosse bûche qui repose sur son lit de braises ardentes qui semblent celer des secrets. - Il paraît qu'en seconde, ce n'est pas pareil qu'en troisième pour les rédactions en classe de français, s'inquiète la Pêcheuse. - C'est vrai, lui répond son Pêcheur, en seconde, il faut analyser, raisonner, démontrer... - Démontrer? s'inquiète à son tour la Soeur; comme en maths? - Non, rassure-toi! l'apaise son frère, ce ne sont pas des théorèmes, il faut simplement montrer que les raisons qu'on donne correspondent à ce qu'exprime l'oeuvre qu'on étudie. - Quelle est la différence avec la troisième? demande Rêve perdu. - En troisième, il suffit d'exprimer une opinion, sans avoir à donner de raisons. J'approuve... avec un tantinet d'ironie : - Dire ce qui passe par la tête! Rêve perdu ironise à son tour : - Dire ce qu'on entend dire en général autour de soi. Le Frère calme les combattants : - Quand vous aurez fini de dire des méchancetés! Rêve perdu répond aussitôt : - Nos rédactions ne doivent parler que de méchancetés! Que veux-tu que j'y fasse? - Comment ça? s'étonne le Pêcheur. - Comment ça, comment ça? rétorque-t-elle vivement; "Montrez en quoi il a été méchant. A-t-on eu raison de le punir?" - Tu as raison! la soutient la Soeur; on nous dit même qu'il n'y a pas de bons romans sans l'intervention d'un obstacle. - Et l'obstacle est souvent un méchant, et non un simple accident d'auto, par exemple, la soutient de même la Pêcheuse. Un silence. Rêve perdu reprend pensivement : - On nous dit souvent que si un roman plaît à celui qui le lit, celui-ci se mettra volontiers à la place d'un personnage. Elle laisse un temps : - Punir, c'est faire du mal; si le roman plaît à celui qui le lit, est-ce parce que celui-ci a du plaisir à faire du mal? Dimanche. Le temps va et vient. Aujourd'hui, il fait beau; aussi beau que peut l'être un début d'automne. Dans la matinée, nous avons été à bicyclette faire quelques commissions pour les parents dans la petite ville du cadastre. Mangé un souvenir du monument. "Nous allons nous couper l'appétit pour le déjeuner!" a averti la Soeur. "Tant que je n'ai pas l'appétit coupé pour la tarte au fromage..." a contesté le Pêcheur. La conversation n'a pas été très fournie au cours de notre voyage. Quelques commentaires sur l'année d'école qui nous attend dans huit jours maintenant, commentaires disparates, distraits, inutiles même. Déjeuner. Mes parents ont invité des amis. Rêve perdu est venue déjeuner chez moi. Je n'ai rien écouté de ce qui s'est dit. Rêve perdu non plus. Mais nous étions ensemble. Et comme personne ne nous a rien demandé, nous pouvions être ensemble sans être dérangés. Et nous n'allions pas déranger les autres! L'après-midi, le Pêcheur et sa Pêcheuse sont partis je ne sais où; dans la famille, je crois. Le Frère et sa soeur sont allés chez Mystérieuse. Beau, mais pas chaud. Vêtements chauds, par contre. Nous sommes partis, Rêve perdu et moi, vers la colline d'où l'on voit la grande rivière et les restes du radeau. - J'aime bien mon école, les profs sont gentils, les camarades aussi, on s'occupe de moi, j'apprends des choses intéressantes... Rêve perdu poursuit avec un sourire : - Pourquoi ce que je dis lorsque nous parlons tous ensemble de l'école paraît si différent de ce que je dis maintenant? - Peut-être parce qu'à l'école, tu ne veux voir que les apparences. - Oui, oui, bien sûr; et pourquoi? - Tu ne veux pas qu'on sache ce que tu penses. - Quand tu es là, je le veux bien; même si nous ne sommes pas seuls. - Quand je suis là... - Oui, oui, c'est bien ça, je n'ai pas peur. Elle ajoute, presque aussitôt : - C'est bête d'avoir peur de ceux qui sont gentils avec soi. J'allais parler; elle me coupe : - Oui, oui, je sais; il faut savoir pourquoi ils sont gentils avec moi. - Pour les mêmes raisons pour lesquelles ils sont gentils avec moi. - Oui, ils pensent que nous sommes trop faibles. - Et que nous sommes convaincus que nos forces viendront d'eux. Nous restons un long moment en silence. - Cette année... Rêve perdu s'est reprise : - Lorsque je reviens de vacances, une autre vie se fait... Un temps : - Cette année, ce sera la même vie. - Nous nous verrons... - Moins souvent?... Je l'interromps : - Non, non! C'est comme pour moi... - Je serai toujours avec toi! - Je serai toujours avec toi! Nous sommes dans les bras l'un de l'autre. Pour toujours. Ce matin, les filles sont à la lessive. Il ne pleut pas, et les laveuses en ont profité. Il fait froid, mais elles en ont l'habitude. Ce n'est pas en hiver qu'il fait chaud. Puisque ma barque dort dans le hangar de la Pêcheuse, il faut faire le chemin à pied en passant par le pont des deux chênes pour arriver de mon côté à moi de la petite rivière où se tiennent les laveuses. Dix longues minutes d'une marche exténuante durant laquelle il faut ployer sous de lourds fardeaux de linge. Aussi nous, les garçons, avons-nous proposé héroïquement nos forces masculines. Les filles n'ont pas manqué de manifester leur grande admiration et leur profonde gratitude. Nous voici sur place, harassés. N'ayant plus le courage de repartir, nous restons à contempler le travail des laveuses tout en écoutant leurs rires et leurs gais bavardages. Et au reste, pourquoi repartir? nous ne saurions pas à quoi nous occuper. Faire des maths? Oh non! nous ne pourrions, car le linge n'est pas seul à être lessivé, il en est de même pour nos cerveaux, ou plutôt, ils l'ont déjà été par les impitoyables vacances. Et peut-être, tout comme moi, le Pêcheur et le Frère espèrent-ils un repos bien mérité à partir de lundi prochain. Et moi en tout cas, je n'ose même pas penser à une tragique déconvenue. Mais, en désespoir de cause, alors que tout semblait sans issue, le Pêcheur s'écrie : - On s'offre un brochet? L'approbation est générale. Mais, Rêve perdu : - Vous n'avez plus de barque! Se reprenant : - Vous allez en emprunter une? Le Pêcheur se redresse : - De barque point n'est besoin! De la rive pêcherai. - Froide est l'eau! - Foin! Bottes hautes chausserai. Sous les rires redoublés de toutes les laveuses, nous partons, nous les trois garçons, affronter les difficultés insurmontables, mais que nous surmonterons, je le clame, de cette périlleuse entreprise. Tremble, brochet! Enfin, pas trop, sinon, nous n'arriverons jamais à t'attraper... Nous voici donc des deux côtés de la petite rivière, moi sur ma rive, le Pêcheur et le Frère sur la leur. Chacun surveille les grosses pierres de la rive opposée, on voit mieux. Nous marchons, nous marchons, à pas lents et prudents, pour ne pas effrayer le poisson. Un bon moment se passe. Enfin... "Là!" J'ai désigné une belle queue. Le Pêcheur me fait un signe qui veut dire : "C'est comme si c'était fait!" Eh bien! ce premier brochet n'a pas tremblé, et s'est bien moqué de nous. Contrairement à son habitude, le Pêcheur n'a pas les jambes nues. Il est en bottes; il fait froid. Et il n'a pas du tout envie que la petite rivière déverse toute son eau dans ses bottes. Alors, il descend avec précaution le long de la rive, afin de trouver un fond... pas trop profond. Seulement voilà! Le fond, à la bonne profondeur cependant, était en pente; une bonne pente. Et la bonne pente ne va pas mal du tout avec la bonne profondeur. Il ne suffit pas que tout soit bon! La botte a glissé sur le fond, et la petite rivière a déversé toute son eau dans la botte. Le brochet a bien ri... et il est parti! Qu'on se rassure; un autre beau brochet nage maintenant dans le court-bouillon de la Pêcheuse! L'après-midi, les six personnages historiques se retrouvent chez la Soeur, et se prélassent, en compagnie du chat, près de la grosse bûche qui crépite sur son lit de braises. Que vois-je? Un livre de chimie posé sur la petite table du salon! Je ne suis pas le seul à l'avoir vu. Le Pêcheur s'est saisi du livre et le place devant le chat : - Tiens, voilà une saine lecture pour toi; tu y trouveras tout ce que tu voulais savoir depuis toujours sur les secrets de ce que tu manges! Le chat releva un peu la tête, jeta un oeil sur le livre... et se rendormit! - Voilà un sage! ponctua le Pêcheur. Mais les filles ne l'entendaient pas de cette oreille. - Mon chat nous a apporté le livre hier soir, explique la Soeur, et nous a dit qu'il aurait bien aimé savoir ce qu'il contenait, mais qu'à son grand regret il ne savait pas lire, et il nous a demandé... - A vous, pas à nous! proteste le Pêcheur. Sa soeur prend un air suppliant : - Nous nous sommes dit que des garçons grands, forts et savants comme vous auraient pitié de trois malheureuses filles, dont le savoir est loin d'égaler... Le rire gagne peu à peu les savants et charitables garçons. Le Frère coupe la tirade : - Allez, amenez votre bouquin! Sourires reconnaissants des malheureuses filles. Le cours de chimie a commencé. Le Pêcheur s'adresse au chat : - Tu manges de l'herbe. Le chat, réveillé par la voix magistrale, a ouvert un oeil, puis retourne aussitôt à son occupation soporifique. - Bon, reprend le Pêcheur, c'est trop compliqué pour toi; je vais t'expliquer en détail. La voix magistrale reprend la parole : - La vache mange de l'herbe; ensuite elle transforme l'herbe en lait, et tu bois le lait. Le chat, de nouveau réveillé par la voix magistrale, a dressé une oreille, puis a levé les yeux sur le Pêcheur, paraissant lui dire : "Je le vois bien tous les jours que la vache mange de l'herbe et donne du lait; si c'est tout ce que raconte ton livre, laisse-moi dormir!" Et il retourne de nouveau à son occupation soporifique. - Ton chat est stupide! lance le Pêcheur à la Soeur. La Soeur ne répond rien, se lève, sort du salon, et revient, une soucoupe de lait à la main, qu'elle dépose devant le chat. Le chat, réveillé cette fois-ci par la soucoupe, se lève sans perdre un instant, et se met sans perdre un instant à boire le lait. La Soeur commente : - Il m'arrive de m'ennuyer au cours de chimie, non que je n'aime pas ça, mais je me suis souvent dit que... ça ne vivait pas. Elle sourit au Pêcheur : - Ainsi que l'a dit Rêve perdu vendredi dernier pour la géométrie. Le chat, ayant lapé le lait, et visiblement du même avis que sa maîtresse sur les exemples vivants, s'assied face à elle, pour, manifestement, écouter la suite du cours. Le Pêcheur en est resté coi. Cependant, le cours a repris. - Et alors, pour toutes ces formules, toutes ces équations, comment les faire vivre? demande la Pêcheuse. - Il faudrait en parler comme de choses ordinaires, de choses qu'on voit tous les jours, propose le Frère; par exemple, une bicyclette à laquelle on met une roue se met à rouler. - Oui, mais il y a toujours une bicyclette et une roue, alors qu'en chimie, on trouve des disparitions étranges, remarque Rêve perdu. La Soeur remarque à mon tour : - Alors qu'on nous dit en classe que rien ne se perd ni ne se crée. Le Pêcheur résume : - Il s'agit des combinaisons chimiques, bien sûr? - Bien sûr! confirme la Pêcheuse. Je propose une explication : - Si je dis que l'hydrogène et l'oxygène, en se combinant, disparaissent, et qu'à leur place on trouve de l'eau, je sous-entends que ces trois corps existent. - Comment pourrais-tu boire de l'eau, si elle n'existait pas? me fait observer le Pêcheur. - Lorsque tu dis que tu manges une tarte au fromage, tu penses que cette tarte existe... - Et si c'est ta mère qui la fait, je la trouve même très bonne! - Eh bien, pour ma mère, quand elle est en train de la préparer, cette tarte n'est pas une tarte, c'est du blé, des oeufs, du sucre et du lait! Un petit silence, rompu par la Pêcheuse : - Tu veux dire que l'eau n'est pas de l'eau, mais de l'hydrogène et de l'oxygène? Le Frère me lance, sans me donner le temps de répondre : - Ça, nous le savons, mais l'hydrogène et l'oxygène ont disparu! - Non, non! s'interpose Rêve perdu, l'hydrogène et l'oxygène non plus n'existent pas. J'approuve : - C'est bien ça. - Voilà qui est étrange, s'étonne la Soeur; je mange une tarte au fromage, je bois de l'eau et je respire de l'oxygène, et tout cela n'existe pas! - Si tu veux un tricot, tu peux acheter un tricot, reprend Rêve perdu, mais si tu veux le tricoter toi-même, ce n'est plus un tricot que tu achètes, c'est de la laine. La Pêcheuse conteste : - Ton tricot, ce n'est que le fil de laine lui-même, disposé d'une certaine façon. - Et si je mets deux fils de couleur différente? C'est le Frère qui répond, après un silence : - Aucun des deux fils n'est le tricot, c'est ce que tu veux dire? - Oui; je porte un tricot, mais ce qui existe, ce sont les deux fils. Le Pêcheur se met à rire : - Même pas; ils n'existent même pas, tes deux fils! Rêve perdu sourit : - C'est bien à cela que je voulais arriver. Je conclus : - Aux atomes! - Lesquels n'existent pas, eux non plus. - Electrons? Protons? Neutrons? Quarks? Rêve perdu me répond pensivement : - Oui; et un jour peut-être, on trouvera des éléments encore plus petits qui les composent. Un silence. - Et lorsqu'on sera arrivé aux plus petits, que se passera-t-il? demande la Pêcheuse. - Eh bien, on cherchera des encore plus petits! suggère la Soeur. - Mais enfin, on finira par s'arrêter, un jour! proteste le Pêcheur. - Peut-être qu'au bout, il n'y aura plus rien, suppose le Frère. - Tu veux dire, comme un souvenir? suggère la Pêcheuse. - Oui, un souvenir prêt à se reconstituer en tout petits morceaux, par exemple. Je remarque : - Il faut une force extraordinaire pour refaire des petits, même tout petits morceaux à partir d'un souvenir! Nous restons un moment à méditer. Rêve perdu reprend : - C'est comme la pensée... Elle laisse un temps : - La pensée... un souvenir prêt à se reconstituer en toutes petites paroles et en tout petits gestes qui construiront notre monde. Ce matin, le temps est toujours aussi maussade que ces derniers jours. Froid, gris. Bon, il ne pleut pas, c'est déjà ça de gagné. Au reste, la pluie, c'est plutôt pour le mois d'octobre, bien qu'elle menace aussi pour cet après-midi. Enfin, si l'on veut que l'herbe et le blé poussent... Puisqu'il ne pleut pas encore, nous décidons d'aller tous les six flâner à bicyclette dans la matinée. Pour nous donner un but, nous irons faire quelques commissions pour nos parents, à l'épicerie. A vrai dire, ces commissions ne sont pas vraiment indispensables, mais lorsqu'on a un but, cela évite de chercher inutilement ce qu'on doit faire, puisqu'on le sait déjà; n'est-ce pas? Et puis, d'ailleurs, ces commissions, elles, ne sont pas vraiment inutiles. Alors, ne refusons pas le prétexte! Nous roulons calmement, nous bavardons calmement; j'allais dire, nous pensons calmement. Mais d'après le cours d'hier, peut-on penser calmement, même si les idées qui viennent sont calmes, avec une pensée qui construit notre monde? Alors, nous profitons de notre calme promenade pour contempler notre petite rivière, les grands vergnes, les prés, celui où nous étions vendredi dernier avec le Géomètre, par exemple. Pré dans lequel, à présent, une équipe de géomètres à cornes a repris, avec le plus grand soin, les recherches que nous effectuâmes. Il faut admettre que l'équipe cornue effectue ses recherches bien plus soigneusement que nous ne l'avons fait; pas une touffe d'herbe n'a échappé à leurs recherches. Les commissions faites, chacun rentre à la maison. Rêve perdu est restée déjeuner chez moi. Ma mère était toute contente. Je crois qu'elle aime bien Rêve perdu. Mon père était tout content. Je crois qu'il aime bien quand Rêve perdu écoute avec attention ses récits cadastraux. Le repas se passe donc très agréablement. On parle de choses et d'autres. On parle aussi cuisine, école, cadastre, école, cuisine, dont Rêve perdu n'écoute que deux des sujets. Quel est le troisième qu'elle n'écoute pas? En tout cas, mon père ne l'a visiblement pas trouvé. Quant à moi, je n'écoute rien. L'après-midi, réunion des six personnages historiques. Pluie et froid sont là, et nous sommes tous installés dans la douce tiédeur de mon salon, devant la grosse bûche qui repose sur son lit de braises ardentes qui semblent celer des secrets. - Regardez!... les électrons qui dansent dans l'âtre... Rêve perdu nous a montré les petites flammes rouges qui sortent de temps en temps de la bûche et font quelques petits bonds avant de disparaître. Nous regardons. - On croirait qu'ils nous invitent à danser avec eux! approuve la Pêcheuse. La Soeur n'est pas en reste de poésie : - Oui, ils nous saluent de leurs petits chapeaux rouges! En effet, les petites flammes jaune d'or se couvrent d'un chapeau pointu écarlate. Avec un petit crépitement, la bûche s'est affaissée, et c'est tout un corps de ballet qui est venu nous offrir son lumineux spectacle. - C'est autrement mieux que les électrons! proteste le Pêcheur. Il ajoute, après une petite pause : - Et d'ailleurs, les électrons, je n'en ai jamais vu! Une idée curieuse me vient en tête : - Tu n'as jamais vu le fond de la rivière. - J'ai vu le fond par endroits. Je cherche une réponse. Le Frère me vient en aide : - Et tu ne peux que supposer que le fond que tu ne vois pas est pareil à celui que tu vois. - Oui, mais les électrons, je n'en ai même pas vu en un seul endroit! riposte le Pêcheur. Cherchant une idée, la Soeur a regardé par la fenêtre : - As-tu déjà vu l'intérieur d'un nuage? - Dans le nuage, il y a de l'eau, puisqu'il pleut. - Et s'il ne pleut pas? - On a toujours vu les nuages pleuvoir à un moment ou à un autre. - Et si tu n'avais jamais vu pleuvoir? demande la Pêcheuse. Le Pêcheur s'étonne : - Je n'aurais jamais su que le nuage était de l'eau, bien sûr. - Et si quelqu'un te l'avait dit? - Ça, ce n'est plus supposer soi-même, c'est faire confiance à quelqu'un d'autre, s'interpose Rêve perdu. La Pêcheuse ne s'avoue pas battue pour autant : - J'aurais pu constater que le sol est mouillé après le passage habituel des nuages. Elle se reprend : - Je veux dire s'il y a un certain nombre d'observations concordantes, comme on nous l'a déjà dit en classe. J'interviens : - Et quel est ce certain nombre? - Je suppose qu'il est difficile de préciser ce nombre, mais est-ce cela la chose importante? s'enquiert le Frère. - Je le pense; car c'est cela qui donne la limite à partir de laquelle on peut accepter d'admettre ce qu'on nous dit. - Et aussi, me soutient Rêve perdu, une fois qu'on nous aura habitués à admettre, sans que nous nous soyons trop méfiés, ne sera-t-on pas tenté d'en profiter pour nous faire admettre d'autres choses, sans même les justifier? Elle a un pâle sourire : - Par exemple, que notre vie ne nous appartient pas. La Soeur hoche tristement la tête : - Alors, cela voudrait dire que l'école est notre ennemie? - Et pas seulement l'école, grince le Pêcheur. Nous ne disons rien pendant un moment. - C'est l'approche de l'école qui nous rend... commence le Frère. - Un oiseau échappé d'une cage a-t-il envie d'y retourner? le coupe Rêve perdu. Nous ne disons rien pendant un moment. - Mais enfin, reprend la Soeur d'une voix conciliante, les autres années nous ne... Je l'interromps : - Les autres années, nous n'avions pas tant parlé de sujets qui touchent à notre vie. La Pêcheuse se tourne vers Rêve perdu : - Tu sais, je crois que c'est grâce à toi... nous avions trop l'habitude... Elle laisse sa phrase en suspens. - Je crois que moi-même, les années précédentes... lui répond Rêve perdu. Elle pousse un léger soupir : - Peut-être avons-nous grandi?... Ce matin, le Frère et sa soeur sont partis pour la journée chez Mystérieuse. Rêve perdu aide la Pêcheuse, qui aide sa mère. Je passe la matinée chez le Pêcheur. Lequel Pêcheur paraît un peu désorienté : - Ils ont pourtant l'air de bien s'occuper de nous... et même, je trouve qu'ils s'occupent vraiment bien de nous; alors pourquoi cette sensation d'être devant des ennemis? - Peut-être parce qu'ils pensent que leur vie est la meilleure, et que nous devons vivre comme eux. - Et alors, la vie qui ne nous appartient pas à nous, ainsi que l'a dit Rêve perdu, leur appartiendrait-elle à eux? L'après-midi, le Pêcheur et sa Pêcheuse sont allés je ne sais où. Bon, ce qui compte, c'est qu'eux le savent. Le temps est frais, très frais même, mais il ne pleut pas, et nous sommes partis, Rêve perdu et moi, je ne sais où. Et nous, nous ne savons pas où. Notre je ne sais où nous mène dans les prés, parmi les vaches qui ne cherchent pas à savoir si elles sont je ne sais où, ou je sais où. - Tu t'avances bien vite, me reprend Rêve perdu; elles chercheraient certainement un pré avec de l'herbe, si leur pré n'avait pas déjà été préparé par les hommes. Je souris : - Compris; et notre pré est préparé par l'école. - Oui, l'herbe y pousse drue; les variétés sont toutes préparées, les profs l'arrosent tous les jours... Elle fait un petit sourire : - Sauf pendant les vacances, bien entendu. Je commente, d'une voix gaie : - A se demander ce que nous mangeons pendant les vacances! La réponse est tout aussi gaie : - Des tartes au fromage, bien sûr! Notre promenade nous a amenés près du moulin de la grande rivière. Nous traversons. - C'est par là que nous sommes allés chez les chevaliers, observe Rêve perdu. La petite route qui monte sur la colline nous mène à la grand route des gens pressés. Il faut attendre un lourd camion pour pouvoir traverser. Rêve perdu s'est arrêtée au bord de la route. Pourtant, le camion était passé. Je m'étonne : - Tu... Elle a deviné ma question : - C'est fini, nos vacances... Voici la route de notre pré. Elle reste pensive un moment : - Les vaches ne quitteront pas leurs prés... Elle laisse un temps : - Elles n'ont pas non plus quitté leurs prés au début des vacances... - Elles n'ont rien d'autre... - Est-ce pour cela qu'on peut aimer un pré? Je reste un moment à réfléchir : - Peut-être ne quittons-nous pas notre pré pendant les vacances? Elle ne paraît pas surprise par ma réflexion : - Pour ne parler que du moindre, nous faisons même des révisions pendant nos vacances. La grand route des gens pressés traversée, nous prenons la petite route qui passe par un hameau, nous amène au chemin de terre qui va vers le village des chevaliers, où nous retrouvons le calme... - La sérénité; la sérénité des prés qui ne s'ouvrent pas le matin pour se fermer le soir, achève Rêve perdu. Je lui prends la main : - Je suis déjà venu ici souvent, j'en ai toujours ressenti le calme... mais la sérénité, je crois que c'est toi qui l'as apportée. Je lui ai serré la main : - Les matins où s'ouvre le pré, je n'attendais que le tumulte qui précède la classe, puis la classe elle-même, qui n'était pour moi qu'un gué menant jusqu'au soir; et le pré qui se fermait ne laissait qu'un silence où seul régnait le sommeil. Je fais une courte pause : - A présent, je te trouve dans mon pré, je te trouve sur le gué, je te trouve dans mon sommeil. Je sens sa main qui serre la mienne. Elle me sourit : - Le pré ne s'ouvrira ni ne se fermera plus pour nous; nous serons dans le nôtre, sans barrière pour entrer ou sortir. Un long moment se passe. Avons-nous marché? Nous sommes-nous arrêtés? Au milieu du chemin désert, rien ne nous sépare plus. Le baiser que je lui ai donné ne s'est pas égaré. Au petit déjeuner, mon père me demande si je suis prêt pour l'école. - Il n'y va pas encore demain, lui fait remarquer ma mère. - C'est vrai, ce n'est que lundi, mais on a vite fait d'oublier quelque chose. Et de reprendre : - Je me souviens, il y a dix ans... Il se tourne vers moi : - Tu te souviens? - Très bien! Oh oui, je m'en souviens! Comment pourrais-je l'oublier, cela fait tant de fois qu'il la raconte, cette histoire. Parce que m'en souvenir moi-même... j'étais bien trop petit pour me souvenir de quoi que ce soit. - Un collègue devait venir me voir un après-midi, et je devais lui montrer un document très important, commence-t-il son récit... Le petit déjeuné se terminant, ma mère se dirige vers la cuisine. Moi... je reste, bien sûr... Suite du récit : - Le collègue arrive, je m'aperçois que j'ai oublié d'apporter le document. Il fait un grand geste des bras : - Il a fallu aller chercher ce document dans la pièce à côté... je savais qu'il y était, bien entendu! Il regarde la pendule : - Je dois y aller! Et le voilà parti. Ma mère m'a dit un jour que l'histoire avait été inventée... pour m'édifier; mais comme j'étais trop petit, l'édification n'avait pas été achevée. Peut-être lui est-il resté un remords, "Est-ce que je m'occupe assez de mon fils?" remords qu'il tente d'apaiser de temps à autre. L'après-midi, réunion des six personnages historiques chez la Soeur. Il fait froid, il pleut. Le chat se prélasse près de la grosse bûche qui s'enfonce peu à peu dans son lit de braises. Les filles tricotent, les garçons feuillettent leur livre de maths. - Eh bien, les filles, on ne révise plus? lance le Frère. - Tais-toi donc! le rabroue le Pêcheur, elles sont capables de sortir un livre de leur tricot! Les filles rient. - N'aie crainte! le rassure Rêve perdu; c'est trop tard pour les révisions, et puis, grâce à vous, les garçons, nous savons tout! La Pêcheuse et la Soeur, en choeur : - Nous savons tout!... Les garçons esquissent des grimaces dubitatives. - Et vous, les garçons, pourquoi faites-vous semblant de vous imprégner de votre livre de maths? ironise la Soeur. J'élève un sévère rappel à l'ordre : - Silence! Ou je vous interroge! - On passe le crochet dans la boucle du fil de laine... A vous, maintenant, continuez pour voir si vous avez bien révisé! renvoie la Pêcheuse. - Facile! réplique son Pêcheur; je n'aurai plus qu'à le passer sur moi dès que tu l'auras terminé! - Qui te dit que c'est pour toi? - Il est bien trop grand pour toi! Le pot aux roses est découvert! La Pêcheuse sourit : - Il est presque prêt; tu as fini par t'en apercevoir! Le Pêcheur prend un air candide : - J'ai vu ça quand tu as passé, tout au début, le crochet dans la boucle du fil de laine... Tout le monde rit. Et tous les secrets se découvrent. Au Frère, le tricot de sa soeur! Et le tricot de Rêve perdu, devinez pour qui il a été tricoté! Si les filles continuent à tricoter, les garçons ont abandonné de feuilleter leur livre de maths. En revanche, le Frère se lance dans les idées : - Avant-hier, le Pêcheur a dit qu'il n'aurait pas connu la pluie s'il ne l'avait pas vue lui-même; on ne connaît donc que ce qu'on a vu? Je propose d'ajouter : - Vu ou entendu. - Je suppose que tu veux dire par soi-même? - Oui. - Et moi, rappelle le Pêcheur, j'ai dit qu'on aurait pu l'apprendre de quelqu'un; d'un livre de classe, par exemple. - Et si, comme je l'ai dit, cela fait appel à la confiance, rappelle de son côté Rêve perdu, cela veut dire que faire des études, c'est s'abandonner à la confiance. - Si c'est ainsi, à quoi sert de regarder et écouter soi-même? s'exclame la Pêcheuse après un court silence. La Soeur propose une explication : - Cela peut nous apporter d'autres connaissances. - A quoi serviront-elles, puisqu'il nous faut apprendre et réciter ce que disent le livre et le prof? De nouveau un silence. Plus prolongé. - D'où, il ne nous reste plus qu'à conclure que l'homme cultivé est celui qui a abandonné sa propre pensée, constate Rêve perdu. - Tu exagères, proteste le Frère; rien n'empêche de s'opposer à ce que disent le livre et le prof! Rêve perdu sourit faiblement : - Oui, mais on ne s'opposera qu'à ce qu'ont dit le livre et le prof. - A quoi veux-tu qu'on s'oppose d'autre? s'étonne le Pêcheur. - Là n'est pas la question; je veux dire qu'on se référera toujours à ce que disent le livre et le prof. - Et à quoi veux-tu qu'on se réfère? s'étonne à son tour la Soeur. - On peut se référer à soi-même. Je commente : - Tu veux dire qu'il ne faut pas accepter le sujet lui-même dont parlent le livre et le prof? Rêve perdu réfléchit : - En tout cas, pas avant d'avoir défini très précisément le sujet. - Peux-tu donner un exemple? - Prenons un exemple simple; le prof de maths demande : "Comment résoudre le problème?" Nous pouvons lui répondre : "Faut-il le résoudre?" Le Pêcheur rit : - Et le prof répondra : "Vous êtes en dehors du sujet!" Tout le monde rit. Sauf Rêve perdu : - Je rirais volontiers avec vous; mais je n'ai pas envie que les dirigeants des pays me mettent en cage. La conclusion de Rêve perdu ne nous met pas en joie. Un long moment se passe à méditer. Enfin, le Frère observe : - Faut-il considérer que si le livre et le prof nous demandent "Comment résoudre le problème?" c'est pour nous faire croire que la question "Faut-il le résoudre?" est inutile? - Si c'est le cas, on peut se demander si le livre et le prof ne veulent pas nous faire croire d'autres choses tout aussi plaisantes? enchérit le Pêcheur. - Mais enfin, elles sont inquiétantes, toutes vos suppositions! s'exclame la Pêcheuse. - Surtout que lorsque nous sommes à l'école, tout paraît si bien se passer; gentils, prévenants, attentionnés, le livre et le prof, renchérit la Soeur. J'approuve : - Même chose chez nous, les garçons. Nous méditons. Pas gaiement du tout. Rêve perdu se tourne vers moi : - Tu te souviens du gros livre universitaire de chimie, que nous avons vu dans la librairie de mon père? - Oui, très bien. - OH, hydroxyle, alcool, énonce-t-elle. Etonnement général. - Te voilà en pleine révision de chimie! ponctue le Pêcheur. - Pourquoi nous parles-tu de ça? s'enquiert la Soeur. - On nous a expliqué que l'alcool peut être dangereux, et qu'il ne faut pas en boire beaucoup, répond lentement Rêve perdu. Personne n'a compris. Elle poursuit sur le même ton : - Or, l'alcool est l'un des composants importants de notre corps, il est notre boisson de tous les jours, nous ne pouvons survivre sans le boire. - Qu'est-ce que...? C'est de l'eau que nous buvons! conteste la Pêcheuse. J'interviens : - H2O ou H-O-H, c'est la formule chimique de l'eau; autrement dit H-OH, celle de l'alcool! - C'est vrai! s'exclame la Soeur. Elle poursuit, d'une voix pressée, après avoir fortement hoché la tête plusieurs fois de suite : - Le livre et le prof auraient pu nous le dire... - C'est peut-être en dehors du sujet! ironise le Pêcheur. - On nous a donc fait croire que l'eau n'est pas de l'alcool, constate le Frère. Il fait une courte pause : - Ce n'est pas grave, ni important, ni indispensable, ni... je ne sais quoi encore... Il fait un geste d'impuissance : - Cela n'aurait servi qu'à comprendre... Mais le livre et le prof tiennent-ils à ce que nous comprenions? C'est dangereux, quelqu'un qui comprend! Encore, encore, un long moment de silence. Personne ne dit rien... Evidemment! Pourtant, Rêve perdu finit par dire : - Pourquoi? La question n'inspire pas les réponses. J'en tente une : - Pour nous obliger sans que nous nous en rendions compte, peut-être. Un silence. Le Pêcheur : - Dans la vitrine d'une librairie de notre grande ville, j'ai vu un jour une belle boîte de compas. La présentation était bien faite, et tout, d'ailleurs, montrait que c'était la meilleure boîte de compas qu'on pût trouver au monde. "N'attendez pas!" disait l'étiquette, énumérant les bonnes raisons pour ne pas attendre; on n'en trouverait plus, ce n'était pas cher... Il fait un sourire désabusé : - J'ai retrouvé la même dans notre petite ville. Et c'était moins cher!... De petits rires se font entendre. - Ça, c'est tout aussi vrai pour les lessives! s'exclame la Pêcheuse; mon père nous le dit souvent lorsqu'il s'approvisionne en marques différentes, de lessive ou d'autres produits, au reste : "Le fournisseur me l'explique bien, qu'elles sont pour la plupart toutes pareilles, mais le client, lui, on lui a expliqué que ce n'est pas vrai, qu'elles sont vraiment toutes différentes, et que c'est bien entendu celle qu'on veut lui faire acheter qui est la meilleure; et le client veut donc cette marque, la sienne à lui, celle à laquelle il est habitué, pense-t-il, et qui est donc la meilleure". La Pêcheuse poursuit, en écartant les bras : - Et mon père a l'habitude d'ajouter : "Que veux-tu que je fasse? Si je contrarie le client, il me dira que j'ai intérêt à le tromper, et il changera d'épicerie!" Les six personnages historiques étant tous du même avis, il ne naît aucune controverse. Cependant, Rêve perdu : - Les marques des livres qu'on nous fait apprendre sont-elles toutes pareilles, elles aussi? - On nous donne à tous les mêmes livres, répond le Frère, mais nous parle-t-on de ceux qu'on ne nous donne pas? Je demande : - Et de quels livres s'approvisionnent les profs? - En tout cas, nous connaissons le fournisseur, note le Pêcheur; ce sont les dirigeants des pays. - Ne serait-ce pas plutôt la nature? suggère Rêve perdu; les profs, ce sont les livres que leur donnent les dirigeants des pays qu'ils nous font apprendre. - La nature ne peut donner que ses livres à elle, répond la Soeur. La Pêcheuse hoche la tête : - Et les dirigeants des pays, eux, ne choisissent que certains livres, ou encore certaines parties de livres, selon leur convenance; et cela devient leurs livres à eux, qui sont donc les meilleurs. - Et voilà comment on fabrique une marque! conclus-je. - La marque de notre pensée, ajoute Rêve perdu. - Et cette pensée, le livre et le prof nous font croire ensuite qu'elle est la meilleure! conclut à son tour le Pêcheur. Ce matin, petite éclaircie, qui ne durera pas. Promenade à bicyclette, tous les six, avec le prétexte des commissions. Peut-être, certainement même, pour ne pas trop penser à l'école imminente. Nous sommes vendredi, et c'est lundi... Nous roulons vite - il fait froid. Promenade inhabituelle, pour nous qui flânons toujours à des vitesses inouïes, tellement elles sont faibles! Pour compenser notre vitesse délirante, nous avons choisi de prendre, pour nous rendre à la petite ville du cadastre, but de notre promenade, et lieu de nos commissions, une route plus longue que la route plus courte. Ipso facto, notre temps de parcours sera plus long que si nous prenions la route plus courte; et comme c'est cela que nous voulons, nous n'hésitons pas à le faire. Il en résulte que notre promenade est plus longue que si elle était plus courte. Au reste, ce compte rendu est celui du long débat qui a animé notre promenade. L'après-midi, réunion des six personnages historiques chez la Soeur. Il fait froid, il pleut. Le chat se prélasse près de la grosse bûche qui s'enfonce peu à peu dans son lit de braises. Les filles ont terminé leurs tricots, et les offrent aux garçons. Les garçons ont mis leurs tricots, et, ravis, font compliment sur compliment aux filles. Et ils les remercient chaleureusement. Et se disent très touchés. Et on peut voir que c'est vrai, sur leurs visages épanouis. Et surtout, se montre la tendresse. Et de plus, c'est vrai, les tricots sont splendides! Les conversations sont calmes, sans véritable suite. Les sujets sont hésitants, imprécis; peut-on même les appeler des sujets? C'est notre dernière réunion, et je crois que personne n'a envie de proposer de discourir sur des idées qui pourraient dépasser la journée. Sans doute qu'aux prochaines petites vacances, le premier novembre... Elles ne sont pas vraiment lointaines, mais je ne pense pas qu'elles nous paraissent proches, si j'en juge par moi-même. Certes, ma situation n'est pas la même que celles du Pêcheur et de sa Pêcheuse qui se revoient durant toutes les vacances sans bouger de leur village. La Soeur, non plus, n'aura pas à changer ses habitudes, car elle est toujours allée dans la grande ville chez Mystérieuse. Mais le Frère... Et puis, nous nous sommes habitués à être ensemble tous les six. Que deviendrait l'Histoire, privée de ses six personnages historiques? Et puis, nous avons grandi, comme l'a dit Rêve perdu. La bûche a fait un petit craquement, quelques étincelles ont jailli, et tout le monde s'est tu. Maintenant, nous contemplons la bûche en silence, sans dire un mot. Le chat dort toujours. Le Pêcheur a tendu vers le chat une main paresseuse : - Ce n'est pas lui qui irait nous inventer des problèmes de maths cet hiver... Les sourires résignés des six personnages historiques en disent long sur leur peu d'empressement à résoudre les susdits problèmes. - Pourquoi faut-il donc qu'il y ait des inconscients pour créer de tels tracas... mathématiques? se lamente le Pêcheur. Mornes commentaires muets des six personnages historiques. - Ceci soulève la vaste question de la création intellectuelle par des hommes que rien n'arrête! profère enfin le Frère. - Dommage... bougonne le Pêcheur. Le Frère ne tient pas compte de l'intervention : - Pourquoi créer alors que tout paraît déjà exister? J'objecte : - La création ne serait-elle qu'une illusion? Quelques légers signes montrent que les six personnages historiques s'éveillent peu à peu de leur torpeur. - Et si la création n'était qu'un assemblage? suggère Rêve perdu. - Assemblage de choses déjà existantes, veux-tu dire? lui demande la Soeur. - Oh oui! approuve la Pêcheuse, des feuilles de papier, un morceau de fil; et un cahier a été créé. - Une feuille de papier, un crayon; et une girafe a été créée, poursuit Rêve perdu. Le Pêcheur fait un large sourire : - Je sors du salon, je reviens au salon; et une création va se créer! Il sort, et revient aussitôt... avec une belle tarte au fromage! - Comment as-tu fait pour la trouver? Je n'avais pourtant rien dit! s'étonne, en souriant, sa Pêcheuse. - Ouah! Ouah! s'écrie-t-il; je suis un bon chien qui a un bon nez! Le chat, réveillé en sursaut, manifeste sa désapprobation. Nous n'en avons cure, et manifestons, quant à nous, notre approbation, ou plutôt, notre grand contentement. - La philosophie donne faim! déclare sentencieusement le Frère. Nous dévorons, fort philosophiquement, la belle tarte préparée, bien entendu, par la Pêcheuse. La parole nous ayant été bientôt rendue par la disparition de la tarte, la conversation, philosophique, reprend. - Pourquoi créer, si ce qu'on a créé est voué à la disparition? demande pensivement la Soeur. Je conteste : - Elle n'a pas disparu, la tarte... Elle m'interrompt : - Oui, je sais, elle est en nous et nous nourrit, mais on ne la voit plus... Elle cherche ses mots. La Pêcheuse sourit : - Rassure-toi; tu en auras d'autres! On entend la voix un peu attristée de Rêve perdu : - Quand? Elle se reprend, et, d'une voix enjouée : - Encore un mois, et nous aurons quelques jours de vacances! Nous sourions tous... d'un sourire enjoué... Un moment se passe à contempler la bûche dans l'âtre. - Pourquoi l'homme veut-il créer? Personne ne se précipite pour répondre à ma question. Rêve perdu finit par répondre par une question : - Créer pour être celui qui a créé, ou pour que ce qu'il a créé existe? Moment de réflexion. Le Frère commente : - S'il s'agit de créer pour être celui qui a créé, cela ne correspond pas à la question "Pourquoi l'homme veut-il créer?" puisque cet homme ne veut pas créer, mais simplement profiter d'une occasion, celle-ci comme n'importe quelle autre, pour se faire valoir, soit à ses propres yeux, soit aux yeux des autres. - Et quant à la question "Pourquoi l'homme veut-il se faire valoir?" je la remplacerai volontiers par la question "Pourquoi un élève veut-il se faire..." commence le Pêcheur. Mais il est bruyamment interrompu par les autres personnages historiques, la Pêcheuse s'en faisant le porte-parole : - Pour avoir... En choeur, à cinq : - ...une bonne note! Cascade de rires... à six! Le calme revenu, la Soeur retourne au sujet : - Il reste donc à savoir pourquoi l'homme crée s'il veut que ce qu'il a créé existe. Personne ne paraît décidé à répondre. Je reprends : - Peut-être l'homme veut-il que quelque chose d'autre que lui-même existe, pour ne pas être seul dans l'univers. Rêve perdu fait une moue : - Je pense que c'est une bonne raison; cependant, elle est dangereuse... - Veux-tu dire que la chose peut être bonne ou mauvaise? l'interrompt la Pêcheuse. - Pourtant, s'interpose le Frère, si l'homme crée la chose lui-même... Le Pêcheur fait un petit rire : - J'ai beau créer moi-même mes devoirs de maths, il m'arrive bien d'attraper une mauvaise note! L'argument est de poids. Personne ne rit. - Le fait est que lorsque nous regardons autour de nous ce qu'a créé la nature... prononce la Pêcheuse avec hésitation. Un petit silence, que je romps : - Et si nous ne pouvions faire autrement qu'être ou bien seuls ou bien avec ce qu'a créé la nature? - J'avoue que lundi, je retournerai à l'école, répond la Soeur, d'une voix un peu triste. Personne n'a le courage de la désavouer. Un long silence se prépare. Cependant, Rêve perdu propose : - L'homme veut peut-être remplacer la nature? - Oui, mais s'il attrape une mauvaise note? s'inquiète le Pêcheur. - Si l'homme ne veut pas être seul, peut-être choisira-t-il malgré tout la mauvaise note. - C'est la nature elle-même qui a créé l'homme, remarque le Frère; comment l'homme pourrait-il prendre la place de ce qui l'a créé lui-même? - Ce qui fait que l'homme ne crée que ce que la nature lui a dit de créer, enchérit la Pêcheuse. - Alors, pourquoi s'obstiner? s'inquiète la Soeur. - L'homme n'est pas très obéissant, nous le savons bien à l'école! ironise le Pêcheur. - Peut-être l'homme voudrait-il changer la nature pour lui échapper? suggère Rêve perdu. Ce matin, le vent s'est levé, et les feuilles sont tombées. Le vert des prés joue avec le bronze des feuilles mortes. Matinée disparate. Demain, les filles partent pour leur école, et nous, les garçons, partons pour notre école. Nos deux écoles sont dans la même grande ville, mais ce sont deux écoles, pas une seule. Bien entendu. Bien entendu. Proches l'une de l'autre, mais si lointaines... Matinée disparate. D'habitude, nous mettons en ordre nos bicyclettes à la fin de l'été. Ici, nous n'y avons même pas pensé. Nous verrons bien aux prochaines petites vacances. Ce n'est pas loin, ce n'est pas loin... Les bicyclettes attendront. Et nous aussi nous attendrons. Et moi aussi j'attendrai. Et Rêve perdu aussi attendra. Matinée disparate. Déjeuner, sans doute. Après-midi. Le Frère et sa soeur sont partis chez Mystérieuse. Le Pêcheur et la Pêcheuse sont partis je ne sais où. Mes parents sont partis chez des amis. La pluie et le froid sont toujours là, et le vent se promène avec eux. Rêve perdu est auprès de moi, dans la douce tiédeur de mon salon, devant la grosse bûche d'où sortent de temps en temps de petites flammes rouges qui font quelques petits bonds avant de disparaître, grosse bûche qui repose sur son lit de braises ardentes qui semblent celer des secrets.
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