PHOTOS of VENICE and FRANCE

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JE  PARS  AU  LOIN.


Je pars au loin. C'est la première fois que je quitte la grande ville où je suis né et où j'ai toujours vécu. Mon train est parti à huit heures moins le quart ce matin, et je dois arriver vers les six heures et demie ce soir. Toute une journée de voyage.

Je pars parce que mes camarades d'école sont partis aussi, ou vont partir ces jours-ci. Ce dimanche trente juin mil neuf cent soixante-trois est notre premier jour de vacances. Je vais chez mes grands-parents qui habitent au bord de la mer. Je n'ai jamais été au bord de la mer.

Le train roule. Le paysage est monotone. Ce n'est pas désagréable de voir la campagne, mais ce sont toujours des choses semblables. Et puis, privées de vie. Rien ne vit ici. Dans les villages, que je vois de temps en temps, cela doit être différent; mais il ne doit pas y avoir grand monde. C'est petit.

L'heure s'en va, peu à peu. Le paysage a changé. Une rivière, et des collines. C'est déjà un peu mieux. Les collines sont comme des présences. Les maisons de la campagne, entre lesquelles roule mon train. Les villages ont grossi, je vois mêmes des hommes. Un petit groupe d'enfants m'ont fait des signes au passage. Je leur ai répondu. Ils ont continué à faire des signes. Ils ne me voient sans doute plus. Je me suis penché par la fenêtre. Je ne les vois plus. Le train roule vite, il ne doit pas s'intéresser au petit groupe d'enfants. Peut-être n'était-ce pas à moi qu'ils faisaient des signes.

Il est un peu plus de dix heures. Je vois beaucoup de maisons. C'est une ville. Probablement grande. J'ai l'impression d'être dans les faubourgs de la ville où j'habite. Le train s'est arrêté, il est reparti. Je suis de nouveau dans des faubourgs. La campagne est revenue. Je n'ai pas vu de ville.

Des petits arbustes bien rangés, comme si on les avait plantés pour décorer les collines. Je crois que je sais ce que c'est; des vignes. Un fleuve, presque aussi large que celui qui traverse ma ville. Il me paraît plus calme, je ne sais pas pourquoi.

Il est long, le fleuve. Cela fait bientôt une heure. Cette fois-ci, ce doit être l'une des deux grandes villes que je dois traverser. Oui, c'est plus grand que la précédente.

Le fleuve s'est élargi, et il est devenu plus animé. L'eau bouillonne par endroits. Je sais que celui-là se jettera dans la mer, là où le train entrera dans l'autre grande ville.

Mais midi est déjà passé. Je vais dans le wagon où l'on peut déjeuner. La nourriture est bonne. Je m'attarde à écouter les conversations des convives. Endormant.

Sur la droite, de l'autre côté du fleuve, les collines ont poussé. Ce sont des montagnes, je l'ai lu dans mon livre de géographie. Je croyais que les montagnes étaient des choses escarpées, des rocs amoncelés. Ce que je vois, ce sont les mêmes collines que précédemment, mais qu'on aurait étirées en hauteur et en largeur, comme de la pâte de guimauve.

Ai-je eu raison de partir? Je ne connais personne là-bas. Je vais m'ennuyer autant que seul chez moi. Mon père m'a parlé de la fille d'un collègue et ancien camarade d'école, qui, ainsi que moi, va demeurer chez ses grands-parents durant les vacances. Je connais le collègue. Si la fille est aussi amusante que le père, je me contenterai d'une visite de politesse.

Entrée de l'autre grande ville. Même réflexion que pour la précédente, mais en plus poussiéreux. Le train repart. Il s'est mis à parler. Des mots brefs, qui vont de plus en plus vite, puis deviennent confus. J'ai vu des locomotives à vapeur dans la gare, c'est l'une d'elles qui parle.

Le paysage a changé. Il est devenu cassant. Les arbres ne se promènent plus, ils restent chez eux.

La mer. Elle est arrivée sans prévenir, à la sortie d'une petite ville qui ressemble à une image. La mer est vaste, elle ne s'arrête nulle part. Les yeux peuvent aller partout, mais ne trouvent rien où regarder.

Mes grands-parents sont venus m'attendre à la gare. Je ne les connais pas beaucoup, je ne les vois pas souvent. Ils paraissent tout heureux de me voir. Ils me demandent comment s'est passé le voyage. Je leur réponds qu'il s'est très bien passé. Ils semblent satisfaits, mais ne savent pas trop comment le dire. Ils sont venus en auto, et nous partons.

Les rues sont courtes et étroites, même celle qui paraît pourtant traverser toute la ville. Il y a peu de monde, mais les rues sont pleines.

Nous prenons maintenant par le bord de mer. La rue, longue cette fois-ci, est bordée d'arbres. Je connais leur nom, ce sont des palmiers. On dirait une plante verte perchée sur un bâton. Des grandes maisons, qui ne donnent pas l'impression d'être habitées. Tout du long, la plage et la mer. Quelques voiliers. Nous arrivons dans des petites rues toutes propres, aux maisons claires. Nous entrons dans un grand jardin. Une maison large et basse. Je suis chez mes grands-parents.

Le jour baisse. C'est l'heure du dîner. Mes grands-parents me posent les questions ordinaires qu'on pose aux écoliers, s'informent de la santé de mes parents, demandent si tout va bien. Ils sont plaisants, n'insistent jamais sur des points qui pourraient être trop personnels. Ils me parlent des jeunes gens de mon âge que je pourrai fréquenter, me donnent des détails sur eux, me décrivent les occupations habituelles que je pourrai partager avec eux. Je fais mon possible pour leur montrer que je suis très content d'être si bien reçu, leur manifeste mon désir de ne pas être pour eux une cause de dérangement. Ils me rassurent, m'affirment qu'ils avaient depuis longtemps envie de me voir chez eux, et concluent qu'ils espèrent que je me trouverai bien ici. La nuit est là, mon lit m'attend.

J'ai l'habitude de me lever tôt, dès mon réveil. Mes grands-parents doivent encore dormir, car je n'entends aucun bruit. Il fait déjà très chaud. Je ne suis pas habitué à ce genre de temps, un peu moite. Je vais boire un verre d'eau à la cuisine. Je regarde ce qu'il y a pour le petit déjeuner. Un reste de pain hésitant entre le mou et le dur, un petit quart de beurre et un fond de bouteille de lait. Les commissions restent clairement à faire.

Je sors acheter du lait, du beurre et du pain frais. Seulement, c'est plus facile à dire qu'à faire. Je ne vois aucune boutique à l'horizon, ni âme qui vive pour me renseigner. Après cinq bonnes minutes de vagabondage, on m'indique la rue qui traverse la ville, par laquelle je suis passé hier et où se trouvent toutes les boutiques. Encore dix minutes. Petite surprise à la boulangerie. Alors que devant moi on a servi le pain sans poser de question, la boulangère me demande si je veux un pain sans huile. Voyant mon air plus que surpris, elle m'explique qu'ici, le temps étant très chaud et par conséquent le pain séchant très vite, la coutume est de mettre un peu d'huile dans le pain, mais que les étrangers à la région - elle a donc entendu à mon accent que j'en étais un - le préfèrent sans huile. J'ai compris pourquoi le pain de mes grands-parents hésitait entre le mou et le dur. Je demande du pain à l'huile, à la grande satisfaction de la boulangère. Le lait et le beurre achetés, je me prépare à rentrer, mais je me souviens avoir remarqué qu'il n'y a pas de confiture, et moi, j'aime beaucoup ça. J'ajoute un pot de confiture de framboises, et je rentre, après avoir pris des fleurs pour ma grand-mère chez le fleuriste d'en face.

Mes grands-parents venaient de se lever il y avait peu de temps, et ne s'étaient pas encore aperçus de mon absence. Grand-mère a longuement contemplé les fleurs et m'a dit que j'étais un bon petit-fils. Grand-père a apprécié mes achats, et m'a dit que j'étais un garçon capable d'initiative. La matinée s'est passée ainsi, à chercher à mieux se connaître.

Après le déjeuner, je suis sorti pour apprendre la ville. La rue dans laquelle se trouvaient les boutiques où j'ai fait les commissions ne possède rien d'autre que des boutiques. Dans ma grande ville aussi, il y a des rues de cette sorte. Mais chez moi, il y a d'autres rues; ici, c'est toujours la même rue partout, simplement elle est sans boutiques. Et que l'on aille à un endroit ou à un autre de la ville, les gens que je rencontre me donnent l'effet de ne pas habiter ici; ils sont de passage. Cela explique peut-être pourquoi hier j'ai eu l'impression que les maisons n'étaient pas habitées.

Allons un peu plus loin. De l'autre côté du chemin de fer qui lui aussi traverse la ville, j'hésite entre la ville, le village tel que je l'imagine, ou un parc dans lequel on aurait disposé des maisons, avec ou sans jardin, pour que les gens de passage y fassent un court, mais agréable séjour.

Je reviens vers la rue qui longe la mer. A quoi sert-elle à part à être un lieu de passage? La réponse est simple; à aller de la ville à la plage.

La plage. Je suis resté à la regarder. Longtemps. On va dans la mer, on reste dans la mer, on sort de la mer, on dort sur la plage. C'est là que les gens habitent. Sans maisons. Seuls.

Au dîner, mes grands-parents s'informent de ma visite. Je balance entre le récit flatteur qui leur ferait plaisir, le récit descriptif sans nuance, et le récit de mes impressions. Je tâtonne d'abord, et guette. Le récit flatteur laisse Grand-mère indifférente et fait naître un sourire retenu chez Grand-père. Le récit descriptif n'obtient pas plus de succès. Par bonheur, je n'ai fait qu'entamer, un peu distraitement, chacun des deux récits. Alors, tant pis, je me lance dans le récit de mes impressions. Doucement pour commencer, puis, enhardi par leurs sourires plus francs et leurs signes de tête compréhensifs, je continue plus tranquillement.

Grand-mère se met à rire :

- Tu sais, si nous nous sommes installés ici, c'est parce que ma famille est d'ici et que nous avons beaucoup d'amis qui sont venus y passer leurs vieux jours...

- Et puis, le climat est très agréable l'hiver, et nous ne craignons pas la chaleur l'été, prononce sereinement Grand-père.

Grand-mère me reparle des jeunes gens de mon âge que je pourrai fréquenter :

- Il y a beaucoup de jolies promenades dans les environs; ton cousin les connaît très bien, et il pourra te les montrer.

- Lui et ses amis y vont en vélo à moteur, ajoute Grand-père; tu prendras les nôtres.

- As-tu été voir la vieille ville? me demande Grand-mère.

- Non; se trouve-t-elle sur le rocher, au bout de la ville?

- Oui, c'était une forteresse!

- Il y a bien longtemps, note Grand-père.

Pain frais... Mes grands-parents ayant coutume d'aller chercher le pain frais à leur réveil, un peu tardif à mon goût, je me retrouve ce matin devant la boulangère qui me tend en souriant mon pain sans rien me demander. Je suis adopté, pour le pain tout au moins.

Le petit déjeuné terminé - Grand-père a même pris de la confiture, et a dit que ce n'était pas une si mauvaise idée que ça - nous allons au marché de la ville.

- Le marché est près du port de plaisance, m'explique Grand-mère.

Je m'étonne :

- Le port de plaisance?

- Tu n'as pas été assez loin; tu le verras, il y a de grands bateaux.

- Si j'ai bien compris, c'est pour se promener.

- Oui; ce sont de très beaux bateaux.

Je réfléchis :

- Je crois qu'il y a un casino, ici.

- Et même deux, répond Grand-père.

Nous passons devant une grande, très grande maison, visiblement un hôtel. Je le désigne :

- C'est là que viennent les gagnants.

- Oh! les perdants ne le boudent pas non plus, réplique Grand-père; ceux qui viennent dans cet hôtel ont de quoi perdre!

- Tiens, regarde!

Je regarde dans la direction que m'a indiquée Grand-mère :

- C'est le port de plaisance?

- L'un des deux ports; l'autre est près de chez nous, mais pas du côté où nous venons d'aller.

Je suis un moment sans rien dire :

- Casino, port, plage; il ne doit pas rester beaucoup de temps pour soi.

Grand-père se prépare à se garer. Je reprends :

- Et aussi, cela doit être fatigant. Heureusement, il y a les hôtels.

Grand-père se gare. Nous sommes au marché.

Je suis surpris par l'abondance et la qualité des fruits. Je ne sais au reste pas pourquoi; je ne vais jamais au marché, chez moi. Les gens parlent fort, avec leur accent chantant, comme celui de la boulangère. Ils semblent tous chaleureux. Et si je ne payais pas?

Après le déjeuner, je vais voir la vieille ville, la forteresse. Il y a des maisons, des maisons habitées. Pourtant, contrairement aux grandes baies vitrées que j'ai vues hier, les volets sont tous fermés, à part une sorte de petite lucarne par laquelle on ne peut rien voir. La vie se voit, même si elle est cachée.

D'une large terrasse, je peux contempler toute la ville, les deux ports, la mer. Près de moi quelqu'un a dit : "C'est beau!" Les objets peuvent-ils être beaux, sans qu'on sache ce qui les fait vivre?

- Si tu veux te promener le long du bord de mer, mon vélo à moteur est en état, m'annonce Grand-père.

- Merci, Grand-père, je vais en profiter cet après-midi!

- La route longe la côte dans les deux sens, d'un côté vers les villes, de l'autre, c'est plus la campagne.

- Des villes comme celle-ci?

Il hésite. Grand-mère me donne des précisions :

- Elles sont plus petites, jusqu'à celle qui est la ville principale de la région.

- Elle est loin?

- Oh! en vélo à moteur, il faut environ une heure et demie.

- Je pense que je resterai dans les environs, sans aller si loin.

Je demande, par curiosité :

- Elle est très grande, cette ville?

- Assez, me répond Grand-père.

Il ajoute, avec un petit sourire :

- Il n'y a dans la région aucune ville comparable à celle où tu habites.

Je m'apprête à partir vers les deux heures. Je me renseigne auprès de Grand-père sur les endroits où je pourrai me ravitailler en essence.

- Tu en trouveras partout, sois sans crainte; depuis quelques années, il y a beaucoup d'autos sur nos routes.

Je suis parti en direction des villes. Ce n'est pas simple de les dénicher, les villes. Les villes, d'après ce que je sais et même d'après ce que j'ai vu par la fenêtre du train, sont séparées par des champs, ou tout du moins par des campagnes. Ici, rien de tel; point de champs, point de campagne, point même de bois. Si j'exagérais un peu, je dirais que dans ma grande ville, il y a des bois, et dans les endroits où je roule, non. Enfin, je n'insiste pas.

Que se passe-t-il? C'est très simple, il n'y a pas plusieurs villes, il n'y en a qu'une. Serait-ce la ville principale de la région? Peut-être, je n'en sais rien. Je roule à travers des faubourgs, des faubourgs interminables; oserais-je ajouter, dont je ne vois pas la fin. J'oserai, car si "interminables" se contente d'indiquer qu'ils ne se terminent jamais, ne pas voir la fin suggère qu'on l'attend, cette fin, et qu'on l'attend avec impatience. D'ailleurs, il est manifeste que beaucoup de ceux que je vois marcher sont venus en vacances, dans un endroit qu'ils ne connaissent pas, tout au moins pas aussi bien que celui où ils habitent le reste de l'année. Les faubourgs dont je ne vois pas la fin pourraient leur plaire à eux, au moins exciter leur curiosité, puisqu'ils ont choisi d'y venir. Alors, pourquoi marchent-ils tous pressés, le nez traînant par terre, comme des ouvriers astreints pour la dix millième fois d'aller à leur lieu de travail habituel par un chemin connu, connu et re-connu?

Ce matin, l'un des jeunes gens de mon âge que je pourrai fréquenter, mon cousin, est venu m'inviter à passer l'après-midi avec lui et trois de ses camarades.

Vers les deux heures, il vient me prendre. Il habite une maison avec un jardin, de l'autre côté du chemin de fer. Nous allons à pied; il me parle de la ville, s'enquiert de mes goûts. C'est un garçon plein d'énergie, regardant droit devant soi, ne se laissant pas distraire par des pensées qu'il doit considérer comme inutiles, en tant que pouvant perturber le simple et rassurant bon sens.

Un quart d'heure plus tard, nous sommes chez lui. Son père, mon oncle, est pris par ses affaires et ne sera là que ce soir. Ma tante m'accueille avec bienveillance. Mes grands-parents m'ont fait valoir. Pas trop, cependant, sinon comment Bonsens eût-il été si serein? Le temps d'échanger quelques propos avec sa mère - propos sans beaucoup de relief - les trois autres jeunes gens de mon âge que je pourrai fréquenter arrivent. Deux filles et un garçon. Eux aussi me connaissent bien. Merci, les grands-parents! L'une des filles, réservée et patiente, est visiblement l'amie de Bonsens; l'autre serait certainement l'amie de l'autre garçon, s'il lui en prenait fantaisie. A elle, pas à lui, précisons-le pour ceux qui lisent trop vite. Car devant elle, quoi qu'elle dise ou quoi qu'elle fasse - et même si elle ne dit rien ou si elle ne fait rien - le garçon est en extase. Quant à elle, elle promène son regard pétillant de curiosité, avec la vivacité d'une anguille, sur tous ceux qui l'entourent, sans trop s'attarder, toutefois.

- Tu habites la capitale! m'apprend Anguille, les yeux brillants.

Elle ne me laisse pas le temps de répondre :

- Il y a beaucoup de monde, là-bas! m'apprend-elle encore.

Toujours sans respirer :

- On va partout où on veut!

Me voilà informé sur la vie de ma ville. Elle poursuit maintenant par une question :

- Où vas-tu, le plus souvent?

Je réponds, avec toute la précision que me permet la question :

- A l'école.

Un moment prise dans la tempête, elle cargue la grand voile :

- Oui... bien sûr...

Mais l'Extasié, tenant ferme la barre en bon Capitaine du bateau de sauvetage, imperturbable devant les flots déchaînés, est déjà là :

- Il doit y avoir plus d'amusements qu'ici, chez toi!

Que c'est tentant de répondre : "Ils ne sont pas toujours de même nature." Mais, exprimé de façon aussi sibylline, cela pourrait être pris pour une méchanceté, ce qui n'est pas mon propos. Je réponds donc placidement, édulcorant quelque peu :

- Il y a le cinéma, la piscine...

- Vous vous baignez souvent, chez vous? m'interrompt Patience, légèrement étonnée.

- Rarement pour ceux qui n'aiment pas ça, souvent pour ceux qui aiment ça...

- Ceux-là doivent être les mêmes que ceux qui envahissent nos plages, souligne Bonsens.

Anguille, voyant que le vent s'apaise, redéploie prudemment la grand voile :

- Et toi, tu aimes te baigner?

- Pas du tout.

Temps d'arrêt. Redépart :

- Moi non plus; d'ailleurs, je ne vais jamais sur la plage!

Je suis un peu surpris :

- Pourtant, la mer est si proche!

- Ici, les habitants vont rarement sur la plage, m'explique Bonsens.

- Moi, je n'y vais jamais non plus! affirme péremptoirement l'Extasié.

- Ce sont surtout les gens des grandes villes qui vont sur la plage, ajoute Patience.

- Ceux qui aiment ça! rappelle avec conviction Anguille.

Il fait très chaud. Je propose :

- Dans ma ville, il est une chose que j'aime bien; peut-être l'aimez-vous aussi...

- Qu'est-ce que c'est? me coupe aussitôt Anguille.

- Les glaces.

A la joyeuse vivacité des exclamations approbatives, je vois que nous nous accordons tous sur ce sujet, capitale et bord de mer :

- Je vous invite à manger des glaces; vous connaissez sûrement un bon glacier!

Tous les présents :

- Nous le connaissons!

Ce matin, en allant chercher le pain à l'huile, je rencontre Bonsens et Patience.

- Je vois que tu t'es mis au pain à l'huile, remarque Bonsens.

- Comment le trouves-tu? me demande Patience.

- Très bon; je ne m'y attendais pas.

- Ici, on n'en mange pas d'autre.

- C'est la boulangère qui me l'a proposé la première fois que je suis venu; je l'ai pris par curiosité, et aussi parce que je me suis dit que mes grands-parents n'en mangeaient pas d'autre.

Nous échangeons encore quelques mots avant de nous séparer.

- A tout à l'heure! me lancent-ils tous les deux en partant.

Cet après-midi, nous allons nous promener en vélo à moteur "dans les terres". Ce qui veut simplement dire que nous n'allons pas sur le bord de mer.

Mes grands-parents paraissent très contents que je m'entende bien avec mon cousin et les jeunes gens de mon âge que je pourrai fréquenter. Je crois surtout qu'ils sont rassurés. Ils devaient s'inquiéter de savoir si je m'ennuierais ici. Non, je ne m'ennuie pas; pas vraiment. Ah, ce sont les vacances!

- Où allez-vous? me demande Grand-père.

- Je ne sais pas; je sais seulement que c'est dans les terres.

- Il y a de très jolies promenades dans les terres, confirme Grand-mère, je suis sûre que cela te plaira.

Oui, ainsi que je le disais il y a un instant, elle le souhaite, plutôt qu'elle n'en est sûre. Je la réconforte :

- D'après ce qu'ils m'ont dit, je suis persuadé que cela me plaira; et j'ai tellement peu l'occasion d'aller à la campagne, chez moi.

Si l'on remplaçait le mot occasion par le mot envie, la réponse serait plus conforme à ma pensée.

Bonsens et ses amis viennent me prendre peu après le déjeuner. Quelques mots avec mes grands-parents, et nous partons.

Le paysage ne ressemble en rien à ce que j'ai vu par la fenêtre du train. Une petite route tortueuse passe entre - j'écrirais volontiers à travers - des rochers, des buissons, des pins qu'on nomme parasols, sans doute pour leur rappeler qu'ils devraient donner de l'ombre. C'est très joli. Pendant un certain temps, car un certain temps plus tard, nous sommes de nouveau dans le même paysage, quelques coups de pédale plus loin. Oui, quelques coups de pédale, car les montées succèdent aux montées, et le moteur est faible, il faut l'aider. Enfin, c'est toujours mieux qu'à vélo sans moteur. Je reviens au paysage. Il est très varié et très monotone, tout à la fois. On dirait des variations sur un thème composées par un débutant sans passion, ni même talent, pour compenser cette lacune.

Nous arrivons dans une petite ville. Peu de monde dans les rues, excepté une. Qu'y fait-on? Des assiettes. Des assiettes? Oui, quoique pas seulement. Des vases, des pots, des bols, des tasses, et tant d'autres choses.

- Tout ce qui se fait en céramique, précise Patience.

- C'est la ville de la céramique! m'annonce Bonsens, étendant large son bras en direction de la rue... de la céramique.

- Il y a des artistes célèbres qui ont participé à la création de modèles de vases ou de vaisselle, m'apprend Anguille.

Nous sommes entrés dans la rue. Je montre la foule qui se presse aux vitrines :

- Il y a toujours autant de monde?

- Quelquefois encore plus, me répond Anguille.

- Le dimanche, par exemple, ajoute l'Extasié.

Nous parcourons la rue. J'observe :

- Il y a de très jolies choses.

Je prends un temps :

- De les voir toutes ensemble, cela donne envie d'acheter.

- Et on achète beaucoup, confirme Anguille.

- Surtout le dimanche, ajoute l'Extasié.

- Les habitants d'ici viennent acheter là aussi?

- Oh non! me répond Patience.

- On trouve la même chose chez nous dans les boutiques, explique Bonsens.

- Et pour beaucoup moins cher!

J'insiste :

- Dans ce cas, pourquoi les gens qui viennent des grandes villes n'achètent-ils pas dans vos boutiques?

J'ajoute :

- Surtout qu'ils ont certainement les mêmes choses chez eux.

- Parce que c'est ici, déclare simplement Bonsens.

- Ils pourront le dire à leurs amis, renchérit Patience.

Je reprends :

- Bon, pour ce qui est du dimanche, je pourrais comprendre; c'est le jour où l'on ne travaille pas.

Je fais une petite pause :

- Mais ces gens sont en vacances.

Anguille sourit, avec une pointe d'ironie :

- Ils font semblant!

Je souris, avec une pointe d'ironie :

- Comme les petits enfants, lorsqu'ils jouent à la dînette?

Nous avons tous ri à voix basse.

Ce matin, j'ajoute quelques autres commissions au pain frais à l'huile, au beurre, au lait et à la confiture. Cela fait grand plaisir à mes grands-parents, qui ne s'y attendaient manifestement pas, et moi, cela me plaît tout autant de sortir tôt le matin, alors qu'il fait encore frais - enfin, moins chaud - et de profiter de l'occasion pour faire une promenade à pied.

Au petit déjeuner, je raconte mes aventures d'hier. Nos remarques au pays de l'assiette font bien rire mes grands-parents.

Après le déjeuné, je décide d'aller faire une visite à la fille du collègue de mon père. Cela fait déjà cinq jours que je suis là, et comme elle doit être prévenue de ma visite, cela ne serait pas poli de retarder davantage. Je m'enquiers de la route pour m'y rendre.

- C'est tout droit par la grand route, tu en as pour une demi-heure environ en vélo à moteur, me renseigne Grand-père.

Grand-mère m'avertit :

- La route n'est pas agréable, il y a toujours beaucoup d'autos.

Elle ajoute :

- Tu es aussi vite rendu en autocar, qui s'arrête devant chez elle.

Je suis assez convaincu. Les grandes routes ne sont pas une promenade :

- Tu as raison, Grand-mère, j'irai en autocar!

L'autocar s'est arrêté. Il n'y a que quelques maisons par-ci, par-là. Rien d'indiqué nulle part. Personne pour me renseigner. Un peu plus loin, sur la pente, près d'un bois de pins, j'aperçois une maison, entourée d'un grand jardin. Dans le jardin, quelqu'un, une fille un peu plus jeune que moi, me semble-t-il, s'affaire autour d'un espalier. Je ne discerne pas de fruits, mais nous ne sommes qu'au début de juillet. Je m'approche. Elle s'est levée :

- J'attache le jasmin; il va fleurir dans trois semaines.

Elle me regarde lentement avec des yeux qui paraissent chercher. Je m'apprête à lui demander... Elle me précède :

- J'étais un peu inquiète...

Elle poursuit aussitôt, avec un sourire doux :

- ...mais tu n'es pas du tout comme t'a décrit mon père.

Je réponds sans réfléchir :

- Toi non plus.

Un court silence. Elle reprend :

- Tu m'aides à terminer d'attacher le jasmin?

Dimanche.

Les grands-parents de Jasmin ont manifestement une excellente opinion de ma personne, celle-là même qui inquiétait un peu leur petite-fille. Ce qui explique que nous n'ayons eu aucune difficulté à obtenir la permission d'aller nous promener tous les deux ensemble cet après-midi.

Nous allons à pied sur la colline située en face de la demeure de Jasmin. Au sommet, le village. Il était, dans les temps anciens, et comme c'est souvent le cas dans cette région, une forteresse. Il reste des remparts, et nous allons nous y asseoir.

Un long, un très long silence.

- C'est la première fois que tu viens ici, je crois? me demande-t-elle enfin.

- Oui.

- J'y suis déjà venue deux fois avec mes parents; cette année, mon père a un travail à faire pendant l'été.

Elle ajoute, après un moment :

- Peut-être viendront-ils pour une semaine ou deux.

- Je ne pense pas que mes parents viennent; ils n'en ont pas parlé.

- Tu t'es déjà promené dans les environs?

- Oui.

Elle sourit :

- Ça ne t'a pas plu.

- Non.

- Où as-tu été?

- Aux assiettes.

Elle sourit :

- Des amis de mes parents sont venus l'année dernière.

- Et ils vous ont emmenés là-bas.

- Acheter des assiettes.

Nous faisons un sourire à la limite du rire.

- A partir de la fin du mois, mes grands-parents vont porter le jasmin dans une petite ville du côté de la montagne, pas très loin d'ici; j'y suis déjà allée avec eux, j'ai trouvé que c'était mieux qu'ici.

- La montagne qu'on voit à gauche?

- Oui; je voulais y aller, mais mes grands-parents n'ont jamais beaucoup de temps, et je crois qu'ils n'aiment pas tellement les promenades.

Elle s'interrompt un instant :

- Et toute seule, je ne connais pas suffisamment bien la région pour savoir où aller.

- Et quant à moi, je ne la connais pas du tout.

Un moment de silence.

- C'est à ton grand-père, ce vélo à moteur?

- Oui; il me le prête pour descendre en ville.

Je m'étonne :

- Descendre?

- Oui; la mer, c'est plus bas!

- Je ne m'étais pas aperçu que ça montait, dans l'autocar.

Je réfléchis :

- Le petit-fils de mes grands-parents connaît très bien la région, c'est avec lui et ses amis que je suis allé aux assiettes hier; mon grand-père me prête son vélo à moteur.

Je poursuis après un temps :

- Je pense que mon cousin nous indiquera de bons endroits où aller.

Ce matin, en sortant de la boulangerie, je me heurte à Bonsens.

- Bonjour cousin! me lance-t-il gaiement.

La boulangère est tout sourire de voir que je ne suis pas un inconnu ici. Serais-je vraiment adopté, à présent, sait-on jamais? Mais je pense qu'il vaut mieux que je continue d'acheter le pain à l'huile que la boulangère me tend tous les matins sans rien me demander.

- Tu connais bien la région...

Il attend la suite.

- La fille d'un ami de mon père...

Il me coupe, un tantinet ironique :

- La fille d'un ami de ton père...

Je reprends, comme si je n'avais rien remarqué :

- La fille d'un ami de mon père est ici en vacances...

- Est ici en vacances...

- ...et voudrait savoir où elle pourrait trouver des endroits de promenade...

Il a pris un air très inquiet :

- Je ne sais pas si je peux prendre sur moi de les lui indiquer...

- Indique-les toujours à moi!

- Les routes, ici, sont très dangereuses...

Il paraît se raviser :

- Si tu me promets de l'accompagner pour veiller sur elle...

- Sois tranquille, je ferai cet effort!

- Eh bien, venez tous les deux cet après-midi, comme ça, tu n'auras pas à craindre d'oublier ce que je te dirai!

- J'ai une excellente mémoire!

Je le vois chercher une bonne réplique. Je le prends de court :

- Repose-toi! Je voulais justement te dire que nous venions chez toi après le déjeuner.

Il me fait une grosse grimace :

- A tout à l'heure!

Pendant le repas de midi, je fais un petit résumé des derniers événements.

- Eh bien, vous allez tous bien vous amuser! conclut Grand-père.

- Elle est gentille? demande Grand-mère.

- Tu vas passer de bonnes vacances! prophétise Grand-père.

- Elle passera nous voir? s'enquiert Grand-mère.

Je lui fournis le renseignement demandé :

- Elle passera même dans un moment.

- Tu ne vas pas la chercher? suggère Grand-père.

- Rouler à deux dans les rues...

- En autocar?

- Nous préférons revenir en flânant par la campagne, sur la droite du village.

- Tu connais le chemin?

- Elle est déjà venue ici...

Grand-père secoue la tête :

- Elle connaît...

- Laisse-le tranquille! l'apostrophe Grand-mère; ils iront où ils voudront, ils ne vont pas se perdre.

Grand-père fait un grand geste d'impuissance, tout en me souriant.

Jasmin arriva peu après. Elle fut examinée sur toutes les coutures par Grand-mère, qui parut rendre un jugement favorable. Elle fut interrogée sur ses connaissances du chemin entre ici et chez elle par Grand-père, qui parut trouver ses connaissances imparfaites, car il lui conseilla un meilleur chemin - pour lequel, je pense, il eût fallu posséder une boussole très précise ainsi que le cours complet de trigonométrie, de sérieuses notions topographiques, et une connaissance de la nature du terrain très approfondie.

Ayant laissé nos vélos à moteur, nous partons à pied.

Jasmin fut reçue en triomphe. Bonsens lui expliqua, arguments manquants à l'appui, que j'étais absolument incapable de comprendre quoi que ce soit à la lecture d'une carte, et qu'il valait beaucoup mieux que ce fût lui, homme de bon sens, qui lui expliquât. Patience la mit en garde, affirmant que Bonsens était à ce point incapable de se diriger qu'il n'en trouvait pas même tout seul le chemin de l'école, et qu'il fallait que ce fût elle qui le guidât. Anguille lui déclara qu'il ne fallait pas écouter toutes ces sornettes, et que j'étais, et de très loin, le plus qualifié pour lui montrer le meilleur chemin. L'Extasié appuya de toutes ses forces disponibles les assertions d'Anguille, en répétant avec feu toutes ses paroles.

Ayant étudié avec soin les cartes des environs étalées sur la table, nous repartons, Jasmin et moi, après avoir promis à nos obligeants et savants conseillers d'aller de temps en temps nous promener tous les six ensemble.

Aujourd'hui, Jasmin est prise avec ses grands-parents. Grand-père doit aller rencontrer un de ses anciens collègues qui habite à présent la plus grande ville de toute la côte. Il m'invite à faire le voyage avec lui.

- Tu pourras visiter la ville, me propose-t-il.

Pourquoi pas?

- La route est longue et fastidieuse, m'explique Grand-père; nous prendrons le train, c'est plus rapide et moins fatigant.

- C'est par cette ligne que je suis venu.

- Oui; et nous prendrons le même train au retour; il repart à cinq heures quarante-huit, tu auras toute l'après-midi pour visiter la ville.

Le petit déjeuner pris, nous nous acheminons vers la gare.

- Neuf heures moins le quart, constate Grand-père; nous partons dans quatorze minutes.

Il poursuit :

- Nous arriverons juste pour déjeuner avec mon collègue.

Notre train est parti depuis une demi-heure. Il freine avant d'entrer dans la gare d'une petite ville. C'est là que j'ai vu la mer pour la première fois lorsque je suis venu. Grand-père me montre la baie derrière laquelle je vois des collines :

- Tu vois, là-bas, le petit village; c'est un village de pêcheurs, il est très joli, tu devrais aller le visiter un jour prochain.

Le train est reparti. Au bout d'un moment, j'aperçois des vignes. Je ne les ai pas vues lorsque je suis venu. Ce n'est pas étonnant, le paysage est particulièrement endormant. Enfin, pendant ce temps-là Grand-père me parle de la vie dans sa ville. Sans être exaltant, cela me tient malgré tout éveillé. Combien de temps avons-nous roulé? Je ne sais pas, mais c'était assez long. Tiens, je reconnais l'endroit où j'ai vu la mer pour la première fois. Grand-père s'est animé, et il me désigne des endroits rocheux qui bordent la mer :

- C'est ici que j'ai failli rester à tout jamais!

Je suis surpris :

- Tu voulais t'installer ici?

- Oh non, certainement pas!

Je ne comprends pas très bien. Il reprend :

- J'étais très jeune à cette époque-là, je n'étais pas encore venu dans la capitale pour y faire mes études d'aéronautique.

J'attends la suite. Il continue :

- Un jour, je suis allé marcher le long de la côte. La côte ici est abrupte, avec des petites criques bordées de falaises. Un petit sentier descendait en lacets jusqu'à la mer. Je suis descendu. L'endroit était agréable, solitaire, je suis resté là un moment à regarder la mer, qui venait et qui repartait. Vint l'heure de rentrer. J'allais reprendre le sentier par lequel j'étais descendu, quand soudainement, une pensée me vint : Pourquoi ne pas grimper par la falaise? Cela pouvait être amusant, et les rochers irréguliers montant jusqu'en haut ne semblaient pas très difficiles à escalader. Vue d'en bas, la falaise ne paraissait pas très haute. Aussitôt dit, aussitôt fait, me voilà grimpant allègrement, et sans trop de difficulté. Rocher après rocher, je prenais de l'altitude. Le haut de la falaise se rapprochait peu à peu, et je me dis que je n'allais pas tarder à avoir achevé mon ascension. Soudain, surprise! Impossible de continuer, un surplomb, dont je ne m'étais pas rendu compte auparavant. Que faire? Puisqu'il n'y avait aucun moyen de continuer à monter, il ne me restait plus qu'à redescendre. Je me retournai. La falaise, qui d'en bas avait paru si petite, semblait s'être allongée, étirée, comme par magie. Maintenant, en dessous de moi, je ne voyais plus qu'un précipice. A peine pouvais-je en distinguer le fond. Arrêté, bloqué, je ne faisais pas un geste. Redescendre me paraissait une entreprise impossible. Le moindre faux mouvement, c'était la chute. Je restai là, sans savoir quoi faire. Descendre? je ne m'en sentais absolument pas le courage. Monter? cela paraissait impossible. Et pourtant, c'était la seule chose qui me semblât être encore à faire. Je regardai attentivement. Une sorte de boyau étroit montait en biais. Je ne réfléchis pas plus longtemps et, à plat ventre, je rampai. Je ne sais ni quand ni comment j'arrivai en haut. Me voilà sur le plat, toujours à plat ventre. Je n'osais même pas me lever et je continuai à ramper sur au moins une dizaine de mètres, alors que ce n'était plus nécessaire. Enfin, je me levai et m'en fus droit devant moi sans même me retourner.

Le train est passé et nous avons dépassé la petite ville, mais Grand-père regarde toujours dans la direction des rochers.

Nous voici dans la grande ville poussiéreuse. Nous sortons de la gare sur une place vide pleine de monde. Derrière moi, la grande verrière de la gare, j'allais écrire d'une cave.

Le collègue de mon grand-père nous attend dans un petit restaurant donnant sur le port. Un ancien port de pêche, pas très grand. A présent, le port, immense, me dit-on, est plus loin. Le collègue me conseille d'aller le voir, car il est très important. Nous avons très bien mangé. Une soupe de poissons. Seulement, il ne faut pas dire que c'est une soupe de poissons, parce que les soupes de poissons, on en trouve partout. Alors que cette soupe de poissons-là, on ne la trouve qu'ici. Donc, il faut l'appeler autrement que soupe de poissons. Comment? Je ne me souviens plus. Enfin, c'était bon.

Mon grand-père et son collègue ont parlé de sujets techniques concernant les avions. J'étais intéressé. Mon grand-père l'a remarqué et m'a promis de me faire visiter un centre où l'on fait des expériences sur les avions et qui fait partie du centre de recherche aéronautique où travaillent mon père et le père de Jasmin.

Je me promène dans la ville. Grande, oui, mais à côté de la capitale... Une large et longue rue que j'ai vue en sortant de la gare et de laquelle je n'ai rien su dire. Je n'en sais pas plus. Si, elle ressemble à la place qui se trouve devant la gare. Je sais que pour les gens d'ici, c'est la plus belle rue au monde. C'est leur affaire.

Cet après-midi, nous allons, Jasmin et moi, dans la petite ville du côté de la montagne où ses grands-parents vont porter le jasmin à partir de la fin du mois de juillet. Nous y allons en autocar, afin de pouvoir nous promener tranquillement dans la ville.

Nous descendons de l'autocar près d'une grande place. La place traversée, j'aperçois devant moi des petites maisons au vieil ocre sombre.

- C'est la vieille ville, m'apprend Jasmin.

Nous entrons. Je me suis arrêté :

- On dirait une maison.

Je m'interromps un instant :

- Une maison où chaque maison ferait partie de la maison.

Je ris :

- C'est particulièrement clair!

Jasmin est restée pensive :

- Je crois que je te comprends; ici, les maisons sont proches l'une de l'autre.

Elle prend un temps :

- Il n'y a pas de vide entre elles; on se parle de l'une à l'autre.

Nous revenons sur la grande place et arrivons sur une sorte de terrasse. Jasmin tend le bras vers le soleil :

- Regarde!

Au loin, entre des petites collines, sous le soleil, par endroits, des miroitements. Je réponds par le même geste :

- La mer!

- Je n'avais jamais vu la mer avant de venir ici.

- Moi non plus.

Nous restons un moment sans rien dire. De nouveau, Jasmin fait un petit geste vers le soleil :

- C'est curieux, je ne comprends pas pourquoi, j'ai l'impression, quand je la regarde, qu'on peut marcher dessus.

- Comme si elle était solide?

- Oui, c'est bien ça.

Elle poursuit :

- Oui, c'est curieux; cela m'a fait le même effet avec un bateau.

- Avec un bateau?

- Oui, je ne sais comment expliquer ça; j'avais l'impression qu'il était posé sur une vitre.

Elle fait une petite pause :

- Ou peut-être une grande table, avec une vitre par-dessus.

- Tu dis une vitre, pas une glace; tu crois que par la vitre, on pourrait voir à l'intérieur?

- Peut-être, mais ce n'est pas aux poissons que je pense.

- Une vie inconnue?

- Ou autre chose qu'une vie.

Elle secoue la tête :

- Ça n'a pas de sens...

Je l'interromps :

- Je pensais aux étoiles...

- Oui, c'est bien ça; quitter la terre et savoir comment c'est, là-bas.

- Tu veux que nous y allions?

Elle me sourit :

- Nous y sommes déjà.

La mer miroite par endroits...

Ce matin, les commissions se terminent sur le pot de confiture où je trouve Bonsens et Patience venus eux aussi acheter... je ne sais même plus quoi.

- Vous avez quelque chose en vue pour aujourd'hui? me demande Bonsens.

- Non, pas encore...

- Venez avec nous, me propose Bonsens.

- Il faut que je passe un instant chez une camarade qui habite de l'autre côté de la grande ville près de chez nous, ajoute Patience; nous en profiterons pour vous montrer la côte par une route de corniche.

- Il y a là-bas un village perché dans les airs, où l'on trouve des glaces fameuses, argumente Bonsens.

Je m'enquiers :

- Vous y allez quand?

- Tout de suite après le déjeuner, me répond Patience.

J'en parle à Jasmin.

- Allons-y! Cela leur fera plaisir, et ils sont tous très gentils.

Au déjeuner, je fais part à mes grands-parents de notre projet de promenade.

- Je ne sais pas si les glaces sont bonnes... insinue Grand-père.

- Tu le sais très bien, le coupe Grand-mère; à chaque fois que nous allons là-bas, tu en avales à t'en rendre malade!

Grand-père se tourne vers moi, et, d'une voix sérieuse :

- Méfie-toi de ces glaces; elles rendent malades!

Et il ajoute, en confidence :

- N'en mange pas plus de dix cornets!

Je le rassure :

- Je n'en mangerai que neuf!

Sitôt après le déjeuné, nous nous retrouvons tous les six chez Bonsens.

- Vos réservoirs d'essence sont pleins? s'inquiète-t-il; c'est loin, nous n'y serons pas avant demain!

- Tu mets de l'essence? s'étonne naïvement Jasmin; moi, je le remplis à la pompe à vélo.

Bonsens n'ayant rien trouvé à répliquer, se contente d'un retentissant :

- On y va-a!...

J'espère que les glaces seront bonnes. Et heureusement que nous ne sommes pas partis tout seuls, Jasmin et moi! Parce que nous nous serions bien ennuyés tous les deux. Jasmin est du même avis, je le vois à son expression lorsqu'elle me jette un coup d'oeil, de temps à autre. Impossible de rouler côte à côte, impossible de se parler, les rues sont étroites, il y a du monde, et pas n'importe quel monde; les baigneurs! Gens qui ne voient pas où ils sont lorsqu'ils traversent les rues, leurs yeux étant probablement déjà pleins du sable de la plage et de l'eau bien salée de la mer. Oui, je ne déteste pas le sel, mais plutôt sur des tomates, et j'ai passé l'âge de jouer à faire des pâtés de sable. J'ai déjà parlé de ce genre de réjouissance avec Jasmin, elle m'a dit préférer la campagne, que pourtant elle n'a pas tellement eu l'occasion de connaître.

Rue après rue, nous avançons. Je dis rue, parce qu'il n'y a rien que je puisse appeler route depuis que nous sommes partis, il y a une bonne heure de cela. Une ville, plus grande que les autres; c'est certainement la grande ville près de chez nous. Tiens! La plage est couverte de galets. C'est déjà mieux que le sable, mais il reste le sel. Une longue et large avenue borde les galets.

Nous sortons de la grande ville près de chez nous. La route monte. La mer vue d'assez près, mais de haut. C'est joli. Ah, ça, c'est le village perché, une ancienne forteresse, bien entendu!

Nous voici dans la forteresse. Les gens dans les rues ne sont pas d'ici. Boutiques où l'on vend des colifichets à des gens qui cherchent à tout prix - au propre et au figuré - n'importe quoi à acheter. Qu'on se souvienne des assiettes! Restaurants. Voici les glaces. Nous nous installons face à la mer. Les glaces sont délectables, tout en crème.

J'arrive vers deux heures en vélo à moteur chez Jasmin.

- Tu veux aller rouler? me demande-t-elle.

Je lui jette un coup d'oeil :

- C'est comme tu veux; je l'ai pris à tout hasard.

- Je crois que je n'ai pas envie.

- Eh bien, allons à pied!

- Où?

- Je ne sais pas; n'importe où.

- Allons n'importe où!

Nous partons. A peine sommes-nous partis, Jasmin s'arrête :

- Je ne sais pas où c'est, n'importe où.

Je lui jette un coup d'oeil :

- Tu parais...

Elle m'interrompt aussitôt :

- Non, pas du tout!

Une légère pause :

- Tu sais, le bois, près de chez nous, dans la capitale?

- Avec le lac?

- Oui; je serais bien allée m'asseoir dans l'herbe, sur l'île.

Je fais une moue :

- Ici, il n'y a pas d'herbe.

- Non.

Nous ne disons rien pendant un moment. Elle reprend, un peu agacée :

- Allons nous asseoir dans le petit bois qui est là!

- Sur les aiguilles de pin.

- Sur les aiguilles.

Le petit bois est tout à côté. Nous voici sur les aiguilles, faisant notre possible pour ne pas être piqués.

- Nous étions tout près l'un de l'autre, et nous ne nous sommes jamais rencontrés, remarque pensivement Jasmin.

Elle ajoute, avec un petit sourire :

- Mes parents ont dû me proposer de venir avec eux lorsqu'ils allaient chez tes parents; mais je n'en avais pas tellement envie...

Je l'interromps :

- Oui, comme moi.

- Nos pères ne parlant que de leur travail.

- Nos pères ne parlant que de leur travail.

Jasmin reste pensive un moment :

- Nous n'avons jamais dû nous voir, même de loin.

Je réponds au bout d'un moment :

- Je suis sûr que nous ne nous sommes jamais vus.

- Je le pense aussi; quand j'allais à l'école, je prenais la direction opposée à chez toi.

- Et moi de même.

Un silence. Elle me demande :

- Tu faisais du bateau sur le lac?

- Cela m'arrivait; pas vraiment souvent.

- Moi aussi, pas vraiment souvent.

Je ris :

- Et voilà pourquoi nous ne nous sommes pas tamponnés!

- J'aurais coulé!

- Je t'aurais sauvée!

Nous rions.

- Tu es en avance d'un an sur moi; tu pourras être mon professeur.

Je souris :

- Je te mettrai tous les jours en retenue; et c'est moi qui ferai le surveillant!

J'ajoute :

- Et afin de pouvoir mieux travailler...

- Je serai la seule à être en retenue!

Nous rions.

L'après-midi s'est passée ainsi, à parler pour être près l'un de l'autre. L'heure du dîner arriva sans que nous nous en fussions aperçus.

Ce matin, les montagnes sont venues nous rendre visite. Elles sont là, toutes proches. D'où viennent-elles?

Je pose la question à Bonsens, que je viens de rencontrer avec Patience à ses côtés.

- Tu n'as pas entendu l'orage, cette nuit? me demande-t-il en guise de réponse.

- Si, bien sûr; il était difficile de ne pas s'en apercevoir, tout du moins de ne pas l'entendre, tellement il était violent.

- Ici, il ne pleut jamais l'été... commence Patience.

Je commente plaisamment :

- Je viens de m'en apercevoir!

Elle a un instant d'hésitation, mais se reprend aussitôt :

- C'est bien de l'avoir remarqué! Tu sais donc à présent qu'il y a toujours un jour d'orage en juillet.

- Un jour qui dure toute une nuit.

- Oui; les jours de nuit d'orage sont les plus fréquents, confirme doctement Bonsens.

J'approuve, comme s'il s'agissait d'une absolue évidence :

- C'est ce qui explique que les montagnes soient venues nous rendre visite.

- Parfaitement! Et du reste, elles n'ont pas eu grand chemin à faire; elles étaient déjà sur place!

- Et se cachaient en attendant l'orage.

- Parfaitement! le soutient Patience; avant l'orage, l'air est plein de poussière à travers laquelle on voit mal...

J'achève :

- Et l'orage nettoie l'air en noyant les poussières; l'air est devenu transparent et les montagnes paraissent à portée de main.

- Quel élève perspicace! me taquine Bonsens.

- Que veux-tu? Avec un professeur aussi compétent et clair que Patience, j'ai fini par comprendre ton ténébreux rébus.

Personne ne trouvant d'autres plaisanteries, nous arrêtons là notre controverse.

- Rien ne sera vraiment sec aujourd'hui, reprend Bonsens; venez passer tranquillement l'après-midi à la maison!

Jasmin ayant été d'accord, nous sommes chez Bonsens. Anguille et l'Extasié sont là, eux aussi.

- Où allez-vous vous promener, dans votre capitale? demande Anguille.

- Nous avons un bois, près de chez nous, un bois avec un lac, répond Jasmin; nous allons surtout nous promener en canot.

J'ajoute :

- Il y a aussi un parc, pas très loin, mais j'y suis rarement allé; peut-être une fois ou deux.

- Je n'y suis jamais allée, remarque Jasmin.

- Et ailleurs? insiste Anguille.

Nous nous sommes regardés, Jasmin et moi. Je cherche quoi répondre :

- Dans les rues...

- Dans les rues? s'exclame l'Extasié, paraissant suffoqué.

Personne ne disant rien, Jasmin tente une explication :

- Il y a beaucoup de rues, chez nous.

Silence. Au bout d'un moment, Patience :

- Vous ne voyez jamais la campagne?

Je réponds :

- Jamais.

- Et ça ne vous manque pas?

- Comment veux-tu que cela nous manque, puisque nous ne la connaissons pas? lui fait observer Jasmin.

- C'est curieux; je ne comprends pas... prononce lentement Bonsens.

Au bout d'un autre silence, Anguille reprend :

- Il n'y a rien à voir dans les rues...

Je sursaute. Comment ça, il n'y a rien à voir dans les rues? Et les...? Mais je ne trouve rien à lui dire, à leur dire. Comment parler des vitrines de magasin... que je ne regarde jamais moi-même? Au reste, Jasmin ne dit rien, elle non plus.

La conversation boîte pendant quelque temps. Quatre heures. Bonsens et Patience vont chercher des boissons rafraîchissantes et des gâteaux. La conversation repart sur des sujets quelconques.

- Pourtant, ici, vous vous êtes déjà promenés dans la nature... commence Anguille.

- Lorsque nous sommes allés tous ensemble aux assiettes, je ne savais pas quoi regarder...

J'ajoute, un peu hésitant :

- J'ai trouvé que tout se ressemblait...

Mon cousin et ses amis ne paraissent pas du tout comprendre. Je reprends, au bout d'un moment :

- Aujourd'hui...

J'hésite encore. Jasmin intervient :

- Je crois qu'aujourd'hui, nous commençons tous les deux à regarder la nature comme quelque chose qui a une existence.

- Qui a une existence? s'exclame l'Extasié; alors qu'elle est là, devant vous!

- Je crois qu'on peut regarder sans voir.

J'approuve :

- Il suffit de ne pas vouloir.

- Pourquoi ne voudrait-on pas? s'étonne Patience.

- Nous connaissons bien notre capitale, nous savons comment y vivre, répond Jasmin; ailleurs, il faut apprendre, et tout le monde n'aime pas apprendre, ou n'en est pas capable.

- Alors, ce n'est pas la peine que les gens disent qu'ils aimeraient changer de vie, vivre une autre vie, puisqu'ils préfèrent n'en vivre qu'une, commente Anguille.

- Et encore, quand ils la vivent, enchérit Bonsens; il n'y a qu'à les regarder sur la plage.

Il fait un petit sourire à l'adresse de Jasmin :

- Et là, je t'assure qu'on le voit!

Nous avons tous fait un signe d'approbation.

Vers deux heures, j'arrive en autocar chez Jasmin. Nous partons faire une promenade à pied sur les petits chemins des environs. Le paysage n'a rien de remarquable, mais il est calme et pas gênant pour parler tout en marchant sans se presser. Il fait chaud. Les pins, immobiles, sont comme enveloppés par la chaleur. Jasmin est pensive :

- Si nous ne connaissions pas notre bois et son lac, comment nous sentirions-nous ici?

- Tu as dit hier que ce que nous ne connaissons pas ne peut nous manquer.

- Tu crois que ces collines et ces pins que nous venons de connaître nous manqueront un jour?

- Je ne sais pas; mais si la mer ne nous manquera peut-être pas, que pouvons-nous dire de la vitre?

Jasmin me fait un sourire :

- La vitre ne pourra nous manquer puisque nous sommes déjà là-bas.

Je lui rends son sourire :

- Alors, le paysage ne dépend pas de ce qu'il est, mais de nous.

Elle fait un signe d'approbation :

- Je ne pense pas que mon professeur de géographie me donnerait une bonne note pour cette description de la mer.

Elle poursuit, après un moment de réflexion :

- Peut-être a-t-il sa propre vitre.

Je remarque, après un moment de réflexion :

- Si chacun a sa propre vitre, comment peut-on vivre ensemble?

- On peut passer quelque temps sur la plage.

Un moment de silence.

- Et ceux qui n'ont pas de vitre? reprend Jasmin.

- Ils peuvent très bien vivre ensemble; les vitres ne les dérangeront pas.

- Surtout si c'est sur la plage.

Nous marchons un certain temps sans rien dire. Je reprends :

- Les vitres ne peuvent manquer à ceux qui ne les connaissent pas.

- Non, sans doute; par contre, ne les connaissant pas, ils peuvent fort bien marcher dessus.

- Oui, et les casser.

Nous marchons un certain temps sans rien dire. Jasmin conclut :

- Alors, il vaut mieux ne pas laisser notre vitre traîner n'importe où.

Tôt après le déjeuné, nous partons tous les six faire une longue promenade en vélo à moteur. La route n'est pas très différente de celle des assiettes. Nous roulons tout le temps parmi les collines, sautant de l'une à l'autre. L'habitude vient peu à peu, et la route me paraît moins monotone, sans doute parce que je n'attends plus qu'elle change, ainsi que cela s'est passé le jour des assiettes. Petit échange de vues sur le sujet.

- Moi non plus, je n'attends plus que la route change, m'approuve Jasmin, je dirais plutôt que je m'y enlise.

- C'est peut-être parce que nous sommes au bord de la mer, observe Anguille, moi, j'aurais même dit que je m'y noie.

- Contente-toi d'y nager! s'inquiète l'Extasié.

Et ne se contentant pas de donner ce conseil salvateur, il ajoute :

- Je te surveille!

Bonsens hoche la tête :

- Moi, ne sachant ni m'enliser, ni me noyer, ni nager dans ce paysage, je me contente de le regarder aussi distraitement que me permet la longue habitude que j'ai de le voir.

Je remarque :

- Autant dire que tu ne le vois plus.

- Je crois que c'est vrai, m'approuve Patience; mais je pense que ce paysage nous est nécessaire, il nous manquerait s'il n'était plus là.

De temps en temps, nous traversons des villages qui se fondent dans les bois et les taillis environnants, et qui paraissent être les illustrations d'un livre, celui de la nature.

Ce village-ci, nous y entrons. Même décoration intérieure que pour celui perché dans les airs, où l'on trouve des glaces fameuses et délectables, tout en crème. Quelle décoration, donc? Boutiques, boutiques et boutiques, où l'on vend des colifichets à des gens qui cherchent à tout prix - au propre et au figuré - n'importe quoi à acheter. Qu'on se souvienne encore une fois des assiettes! Avec une variante. Là-bas, on pouvait entrer dans quelques maisons, pas beaucoup, certes, dans lesquelles habitaient les villageois. Ici, non. Les villageois ont fui. Un ennemi féroce? Je ne sais pas, ils ont fui. Et les boutiques, alors? Elles n'appartiennent pas aux villageois, elles appartiennent à des commerçants venus d'ailleurs, qui vendent à des gens venus d'ailleurs des marchandises venues d'ailleurs.

La visite du village est terminée.

- Ne soyez pas inquiets sur notre état de santé mental, nous explique Bonsens, mais comme c'est difficile à croire pour des personnes bien équilibrées, toujours mentalement, nous avons pensé que pour vous, il valait mieux voir par vous-mêmes.

- Vous avez bien eu raison, l'approuve Jasmin, et je pense que si nous racontons ça à nos amis...

- Eh bien, allons manger des glaces, vous pourrez aussi leur raconter combien elles sont bonnes! déclare l'Extasié en riant.

Les glaces en poche - oh!... je veux bien entendu dire en main; pensez donc, en poche... - nous allons sur une petite place où sont attroupées une dizaine de personnes qui regardent jouer aux boules. Amusant, ce jeu, il demande précision et adresse. Anguille a vu que je m'intéressais au jeu.

- Voulez-vous faire une partie? nous demande-t-elle, à Jasmin et à moi.

- Je ne sais pas y jouer, lui répond Jasmin.

- Ce n'est pas bien difficile, la rassure Bonsens.

- Pas difficile à expliquer ni à comprendre, proteste énergiquement Patience; mais à jouer, c'est autre chose!

Je brûle d'envie de montrer mon adresse :

- Et où trouve-t-on des boules?

- Nulle part! me répond l'Extasié avec sérieux.

- Nulle part?

- Nulle part!

- Cherche dans tes sacoches! lui lance Anguille en riant.

Elle nous explique :

- Ici, les gens viennent avec leurs boules, leurs boules personnelles; et nous avons toujours nos boules dans nos vélos à moteur.

Nous jouons. Au bout d'un moment, assez court, nous avons déjà des spectateurs. Ils regardent, et ne disent rien. Mais il est clair à leurs mimiques qu'ils apprécient chaque coup. Mon cousin et ses amis jouent fort bien. Jasmin a très vite appris... et ne se défend pas mal du tout. Et je dois avouer qu'il m'est arrivé de faire de beaux coups. Nous faisons quelques parties, acharnées. Mais la victoire reste aux spécialistes.

- Ce n'est pas trop mal, nous complimente Bonsens; il faudra recommencer!

En partant, je remarque que ce sont toujours les mêmes joueurs qui sont là, les mêmes que j'ai vus en arrivant tout à l'heure. Je plaisante :

- Ma parole, ils y passent toute la journée!

- Tu ne crois pas si bien dire, m'apprend Patience; ils viennent tous les ans en vacances, et sont aux boules du matin jusqu'au soir.

Ça aussi, c'est difficile à croire.

Ce matin, je vais comme tous les matins aux commissions. Je m'habitue. Je m'habitue au soleil ardent, dont je ne me rends pas du tout compte qu'il a faibli depuis un ou deux jours, d'après ce que m'a affirmé Grand-père. Je m'habitue à la chaleur moite qui m'avait tant gêné les premiers jours. Je m'habitue à l'accent chantant qui fait vivre les paroles quelquefois si indifférentes dans la capitale. Je m'habitue à la mer, à la montagne, aux paysages qui attendent sans rien dire.

Après-midi. Nous allons en vélo à moteur, Jasmin et moi, explorer des endroits que nous ont conseillés mon cousin et ses amis. Pourquoi ces endroits plutôt que d'autres? Avant de partir, je l'ai demandé à mon grand-père. Jasmin venait d'arriver. "Il y a des gorges profondes et une belle cascade!" a-t-il répondu.

Nous roulons.

- Ici, il n'y a que des bois, des taillis et des rochers...

Jasmin s'interrompt un instant :

- Chez nous, il y a des rues, des maisons et des boutiques.

Elle prend encore un temps :

- Des boutiques qui vendent ce qu'il nous faut pour notre vie, pas comme celles que nous avons vues hier.

- Les bois, les taillis, les villages sont leurs rues et leurs maisons; peut-être ne peuvent-ils rien avoir d'autre.

- Alors, c'est pour ça que les villageois ont fui.

- Et le monde qui est parti a été remplacé par un autre monde.

- Le monde de la plage.

Nous traversons une grande route. Je m'arrête :

- Il faut consulter la carte!

- Heureusement que ton cousin nous a donné une bonne carte!

- Oui; déjà j'ai de la peine à m'y retrouver.

- Il y a tellement de routes qui ne vont jamais là où nous voulons aller!

Je l'approuve :

- Que ce soit sur la carte ou sur le terrain...

- Oui, avec ces montagnes, on ne peut rien voir.

- C'est la première fois que je vois des montagnes d'aussi près.

- Moi aussi; j'ai regardé mon livre de géographie avant de venir, ce sont des petites montagnes.

Je fais une moue :

- Qu'est-ce que ça doit être là où il y en a des grandes!

- Il y a des grandes routes qui traversent; ici, on ne fait que tourner sur soi-même.

- C'est peut-être pour ça qu'il y a des forteresses partout; les habitants se sentaient isolés.

- Ou bien ils cherchaient à s'abriter; il devait y avoir beaucoup d'ennemis.

Nous restons un moment sans rien dire.

- On dirait une maison vide, reprend Jasmin.

Le paysage a changé. Ce ne sont plus des collines et des vallées, mais de profondes entailles dans la montagne.

Jasmin me montre une entaille encore plus impressionnante que les autres :

- La rivière a cassé la montagne.

Nous continuons notre périple, par une route, par une autre, sans suite, sans direction précise. Une autre forteresse.

- Il n'y a pas de muraille, me fait remarquer Jasmin.

- Oui, mais les maisons elles-mêmes ont l'air d'être les murailles.

Nous roulons maintenant entre d'autres murailles. Ce ne sont plus des murailles de forteresse, mais les parois d'une des entailles, celle qui m'avait paru la plus impressionnante.

- Ton cousin nous a dit qu'il y avait une belle cascade par là, s'avise Jasmin; je l'ai vue sur la carte...

- Nous venons de la passer.

- La chute d'eau, là, derrière?

- Oui, je n'ai pas pensé à te le dire.

- Moi non plus; on dirait un seau d'eau qu'on vide.

Nous nous regardons avec un léger sourire. Jasmin conclut :

- Il vaut mieux ne rien lui dire.

Nous roulons un moment en silence, contemplant les hautes parois, la rivière tourmentée parsemée de grosses pierres blanches tout arrondies, les maisons d'un village qui se découvre tout là-haut, sur l'une des murailles de l'entaille boisée, le ciel et ses petits nuages blancs... Remontés sur la hauteur, nous contemplons les montagnes au loin, le village dont l'église dépasse le bois, le ciel et ses petits nuages blancs...

- Les hommes étaient ici pour y vivre, maintenant les hommes de la plage viennent admirer une maison vide.

Cette après-midi se terminera à minuit. C'est un peu tard pour une après-midi, mais quand on est en vacances... Au reste, cette après-midi a commencé vers sept heures ce matin. C'est un peu tôt pour une après-midi, mais quand on est en vacances...

Voici comment commence cette après-midi.

- Que faites-vous aujourd'hui? nous demande ce matin Bonsens, venu avec Patience faire les commissions.

Il n'a pas décidé de me dire vous, non, mais Jasmin est avec moi, venue, exceptionnellement, faire les commissions, elle aussi.

- Nous n'avons encore rien prévu, lui répondons-nous.

Et nous ajoutons aussitôt, car sa question paraît demander une question sur les occupations qu'il a projeté de nous proposer :

- Que nous proposes-tu?

Et je ne me suis pas trompé en disant "les occupations"; en effet il y en a deux. Ecoutons Bonsens :

- Il y a un concert ce soir sur le rocher; je ne sais même pas ce qu'on y joue!

Je ne suis pas le seul à être étonné de ce préambule.

- Il ne faut pas le manquer! s'écrie l'Extasié, les interprètes ont un jeu rocailleux, c'est sublime!

- La partition est d'une solidité à toute épreuve; elle est gravée dans la pierre! poursuit Patience.

- Les instruments ont un son merveilleux; ils sont taillés dans le roc! achève Anguille.

- J'ai oublié de dire que je ne sais pas non plus qui sont les musiciens, nous informe encore Bonsens.

Jasmin lui demande d'une voix pleine de naïve curiosité :

- Sais-tu s'ils ont eu le temps hier d'acheter des instruments?

- Ça aussi, je l'ignore, confesse-t-il tranquillement.

Il ajoute, sans doute pour que nous n'ayons aucun doute sur le sujet :

- Mon père ne m'a rien dit en me donnant les billets hier soir.

Je m'enquiers à mon tour :

- Pourquoi ne nous as-tu rien dit hier soir? nous aurions fait cette nuit les recherches nécessaires.

- Je ne pouvais pas, je dormais, s'excuse-t-il.

- Ton père n'a pas pu te donner les billets si tu dormais, note Anguille avec lucidité.

- Aussi bien ne me les a-t-il pas donnés, répond Bonsens avec un grand naturel.

- Tant pis, regrette Patience, je rêvais d'aller au concert ce soir.

- Il n'y a aucune raison pour que tu n'y ailles pas; à mon réveil, j'ai trouvé les billets sur ma table où mon père les avait laissés.

Il prend un temps :

- Ma mère m'a dit qu'il avait acheté ces billets pour nous il y a trois jours déjà, et qu'il les avait oubliés.

Rires et joie générale.

Jasmin se tourne vers Bonsens :

- C'est gentil de la part de ton père d'avoir pensé à nous offrir des places de concert.

- Que veux-tu, mon père voudrait que je sois un homme cultivé.

- Alors il doit être bien malheureux!

Ma réflexion me valut un sourire condescendant de la part de mon cousin.

Quelle est donc la deuxième occupation? Ecoutons de nouveau Bonsens :

- Avant d'aller au concert qui commence à huit heures moins le quart, je propose de passer à la grande librairie...

- De quoi as-tu besoin? lui demande Patience.

- J'avais demandé un livre d'histoire...

- Un livre de classe! En plein mois de juillet! Vas-y tout seul! se récrie avec vigueur l'Extasié.

Bonsens hoche longuement la tête :

- Mais tu as raison! Je n'y avais pas pensé! J'irai seul; je passerai aussi par le pâtissier...

- Celui des glaces? Je viens avec toi! s'exclame vivement Anguille.

Patience, Jasmin et moi ayant imité Anguille, l'Extasié affirma qu'on l'avait mal compris, et que cela ne souffrait aucune contestation, il avait toujours été très intéressé par les livres d'histoire. On fit semblant de le croire, Bonsens s'excusa d'avoir pris la chose aussi légèrement - il n'a cependant pas précisé de quelle chose il s'agissait, et pour cause! - nous décidâmes de partir en train, pour ne pas être encombrés par nos vélos à moteur. Nous partirons donc par le train de deux heures moins le quart. La librairie se situe dans la grande ville près de chez nous, et le rocher, tout au bord de la mer, où aura lieu le concert, à une demi-heure de train plus loin.

La librairie est vite visitée. Personne ne s'est passionné pour le livre d'histoire. Bonsens nous a déclaré que les incultes, c'étaient nous. Protestations. C'est à moi, et à moi seul, qu'il aurait dû dire cela, car c'est moi qui ai prétendu que son père...

Petite promenade dans la ville pour aller à la pâtisserie. Ici, les glaces sont délectables, tout en crème.

Concert de grande qualité. J'ai eu beaucoup de plaisir à l'écouter. Jasmin aime la musique. Elle l'écoute. Les gens qui sont là sont venus par habitude. Je veux dire l'habitude d'aller au concert, au théâtre, au restaurant... L'habitude de guetter le goût qu'il faut avoir, puis de le professer comme venant de soi-même. L'habitude des entr'actes où l'on s'ennuie bruyamment : "Ah, c'était délicieux!..."

La nuit était tombée depuis un moment, il faisait chaud, très chaud. Il faisait moite, très moite. Les instrumentistes - c'était un quatuor à cordes - accordaient leurs instruments plongés dans la moiteur à chacune des pauses que permettaient les mouvements des pièces de musique interprétées. Nous sommes rentrés vers minuit.

Ce matin, Jasmin et moi partons pour les montagnes. Sept heures vingt-neuf; notre train est parti. Où allons-nous donc?

Le père de Jasmin et mon père, qui ne prennent pas de vacances - "Pas le temps!" disent-ils - vont dimanche faire une expérience d'aérodynamique dans un de leurs centres de recherche. Ils nous ont invités, Jasmin et moi, à les accompagner pour nous initier à ces travaux. La soeur du père de Jasmin habite une grande ville non loin du centre de recherche. Elle a profité de l'occasion pour inviter sa nièce, et moi, à passer la journée de demain chez elle, en ajoutant que son fils pourra nous faire visiter les environs. Et c'est chez elle que nous allons, en attendant notre visite.

Le voyage est mouvementé. A peine une heure de train, et nous descendons déjà. Nous sommes arrivés? Pas du tout, nous sommes de nouveau dans la ville de la librairie d'hier. Et là, au lieu d'aller manger des glaces, nous pressons le pas pour prendre un autre train à un quart d'heure de là. Et pas n'importe quel train. Celui-ci est tout petit. Les rails aussi sont tout petits. Enfin, je veux dire qu'ils sont moins écartés que les rails que je connais. Nous voilà partis.

La ville traversée - nous n'avons rien vu, il n'y avait que des tunnels - nous arrivons au bord d'une large rivière. Au bout d'une bonne demi-heure, de hautes collines, ou des petites montagnes, comme on veut, viennent nous enserrer des deux côtés, et nous et la rivière. Le tout petit train ne roule pas vite - oh non! - mais nous ne nous en plaignons pas, le paysage ne lasse pas. C'est aussi l'avis de Jasmin :

- C'est toujours la même rivière, ce sont toujours les mêmes montagnes, et pourtant, à chaque instant, on a l'impression d'être ailleurs, ailleurs que là où l'on était, ailleurs que là où l'on va.

- C'est comme si nous roulions à travers un temps qui aurait échappé à ses limites; les montagnes ont grandi, et grandissent encore, à mesure que nous suivons cette rivière qui semble s'enfoncer dans une forteresse dont les montagnes seraient les murailles.

Le paysage est devenu plus âpre. Jasmin me montre les flancs de la montagne :

- La montagne perd ses arbres.

- Oui, ce sont les rochers qui poussent là, maintenant.

- Et les montagnes se sont rapprochées.

Elle sourit :

- Est-ce nous qu'elles viennent voir?

- Je crois que nous allons bientôt leur rendre leur visite.

- C'est bien ce que dit la carte de ton cousin.

Le train a tourné sur sa droite. J'aperçois une gare :

- Je t'invite à déjeuner!

Elle me regarde, étonnée :

- Il n'y a pas de wagon-restaurant dans ce tout petit train.

J'indique le village près de la gare :

- Non, mais il y a une excellente daube de boeuf dans le restaurant de ce village.

- Le train ne va pas nous attendre.

- Non, mais j'ai commandé un train spécial pour nous; il viendra nous prendre vers une heure et demie!

- Alors, nous pourrons nous promener un peu; il n'est que dix heures et demie.

Le train s'étant arrêté, cela nous a permis de descendre.

Petite promenade dans le village. Il est agréable, on y respire bien. Petite promenade au bord d'une petite rivière. Jasmin regarde autour d'elle, pensive :

- Quand on est là-bas, dans la capitale, c'est difficile de s'imaginer qu'on puisse vivre ainsi, loin de tout.

- Peut-être que les habitants d'ici pensent la même chose de nous; comment pouvons-nous vivre loin des arbres et des montagnes?

- Peut-être... Certainement, même, je pense.

Elle réfléchit :

- Nous parlions dimanche dernier de la vitre; tu disais que le paysage ne dépendait pas de ce qu'il était, mais de nous.

Elle fait une pause :

- Préférer ce paysage ou celui de la capitale ne dépendrait donc que de ceux qui l'habitent.

- Ou bien on ne préfère que celui où on est déjà.

Elle réfléchit encore :

- Avant qu'il y ait des capitales et des villages...

Elle s'interrompt un instant :

- Les hommes ont choisi un jour de bâtir une capitale ou un village.

- Ou alors, ils y ont été obligés; et tu avais dit samedi dernier qu'ailleurs que là où l'on savait déjà comment vivre, il fallait apprendre, et que tout le monde n'aimait pas le faire ou n'était pas capable de le faire.

Onze heures et demie; nous nous acheminons vers le restaurant où l'on sert la daube de boeuf. Ou plus exactement des ravioles à la daube de boeuf, accompagnées d'olives et de petits champignons du pays arrosés d'un jus de citron. Nous nous régalons. Et s'il n'y avait que la daube! Un dessert curieux, une tarte aux blettes sucrées.

- C'est ton cousin qui t'a indiqué ce restaurant?

Et sans attendre de réponse, elle poursuit :

- Il a eu bien raison!

Il ne nous reste plus qu'à courir pour attraper le train.

Nous ne sommes pas les seuls à monter dans le train; il y a encore huit personnes en plus de nous. Pardon, neuf. J'oubliais la plus intéressante. Elle s'est assise par terre, dans un sac, près de la vieille paysanne avec qui elle est montée dans le tout petit train. Elle a pris ses aises, et regarde autour d'elle avec curiosité. Elle est vêtue d'un sobre ensemble gris clair et, coquette, s'est mise du jaune à bec. Oui, qu'elle est élégante, cette belle oie!

Quelques minutes après le départ, nous prenons de l'altitude. Et pour que la montée ne soit pas trop sévère pour le tout petit train, nous faisons une grande boucle afin de nous élever lentement. Et puis, c'est l'aventure... Nous sommes à une hauteur vertigineuse, le long d'un gouffre sans fond, dans le fond duquel une petite rivière nous lance des éclats de soleil. Un long tunnel. Une interminable descente. Un bourg. Et nous naviguons de droite à gauche et de gauche à droite entre les montagnes qui nous laissent passer avec bienveillance.

Le tout petit train s'est arrêté. Nous changeons de train. Un autorail ordinaire, comme j'en ai déjà pris, qui nous amènera à la ville de la tante de Jasmin. La route est longue, un peu endormante. Une large rivière. Des champs blonds. Une envoûtante odeur de pain. C'est ça, le blé? Des montagnes, hautes et basses. Huit heures moins le quart. Le soleil vient de se coucher. Nous sommes sur place.

La tante de Jasmin et son fils nous accueillent avec de grandes démonstrations de joie. Ils habitent un peu en dehors de la ville. En voiture!

- Qu'est-ce que c'est? s'exclame soudain Jasmin.

La tante et son fils se sont regardés, un instant étonnés. Le fils a compris :

- C'est l'arbre de Noël!

C'est nous, à présent, qui nous regardons, étonnés.

- C'est une usine, nous apprend le fils; elle fonctionne jour et nuit, et les ouvriers peuvent ainsi monter là-haut sans courir de danger.

Nous contemplons cet étrange édifice, construit en grosses tiges de fer, et couvert de milliers et de milliers de lampes éblouissantes.

Matinée passée avec la tante. Nous racontons nos vacances, elle parle un peu de sa vie. La vie dans ces villes lointaines, pour moi tout du moins, me paraît sans charmes. Mais à présent, je me méfie de cette sorte de conclusion. "Les hommes ont choisi un jour de bâtir une capitale ou un village", a dit Jasmin, hier.

- Je dois aller au téléphérique cet après-midi faire une vérification, nous annonce le cousin de Jasmin; voulez-vous voir la terre du haut des montagnes?

La proposition nous paraît excellente, et, le déjeuné terminé, nous partons dans son auto.

- Que dois-tu vérifier? demande Jasmin.

- Un électricien vérifie l'électricité, sourit le cousin.

Je m'enquiers :

- Le téléphérique peut tomber, si tu ne...?

Il m'interrompt d'un grand geste :

- Non, mais c'est malgré tout très ennuyeux; il va s'arrêter au beau milieu de sa course.

Je plaisante :

- Dans ce cas, il n'y a plus qu'à descendre par le câble!

Le cousin hésite. Jasmin proteste :

- C'est trop lent; il vaut mieux sauter en parachute!

Le cousin n'a visiblement pas l'habitude de ce genre de plaisanterie. Il répond avec sérieux :

- Nous n'en avons pas dans la cabine.

Jasmin poursuit, imperturbable :

- J'en ai toujours un dans mon sac.

Je m'inquiète :

- Il faut revenir; je vois que tu as oublié ton sac!

Le cousin a fini par comprendre :

- Ça ne fait rien; nous monterons à pied.

Nous voici près du téléphérique. Le cousin s'avance vers la cabine. Et nous, nous ne nous sommes pas arrêtés - après avoir échangé un coup d'oeil complice.

- Où allez-vous? C'est ici!

- Mais non voyons! puisque nous montons à pied, lui répond calmement Jasmin.

Le cousin paraît ne pas savoir quoi dire ni quoi faire. L'homme de la cabine a l'air de bien s'amuser; il lance au cousin :

- A tout à l'heure, je t'attends là-haut d'ici deux heures!

Nous nous sommes arrêtés pour mettre fin à la plaisanterie. Nous regardons la montagne. Là-haut, la station d'arrivée paraît toute petite. Jasmin me pousse du coude :

- Et pourquoi ne pas y aller? ce serait amusant!

- Eh bien, allons-y!

Le cousin, tout d'abord ahuri, finit par sourire :

- Eh bien, pour une fois que je trouve des gens des villes aussi courageux!...

Et il ouvre la marche.

Nous voici sur la pente. Surprise! Les pentes, ici, ont des humeurs personnelles. Celle-ci, nous voyant venir, Jasmin et moi, et sans doute nous trouvant prétentieux, s'est cabrée, pour que nous n'allions pas raconter à nos camarades de la capitale qu'ici les pentes ne sont que des plaisanteries. Le fait est que je ne m'attendais pas à une montée aussi rude. Je jette un coup d'oeil à Jasmin, le coup d'oeil qu'elle me renvoie est significatif! Mais nous n'allons pas nous en laisser conter par cette misérable pente, pour qu'elle aille raconter à ses camarades de la montagne que nous ne sommes que des prétentieux incapables. Alors, nous allongeons... autant que nous le pouvons. Le cousin, lui, est habitué, et puis, il est un peu plus âgé que nous. Et d'ailleurs, je vois bien qu'il ralentit quelque peu son ascension pour que nous ne soyons pas gênés. Jasmin échange avec moi de temps à autre un coup d'oeil... Mais enfin, nous ne traînons pas! La pente n'est pas seulement rude, il y a aussi les petits rochers, les petits creux, tout pour être, comme l'avait dit Jasmin avant de monter, amusant! Enfin, au bout d'une heure et demie, la pente s'adoucit. Nous sommes sauvés! Ah oui, vous croyez ça? C'est encore plus difficile. Non, ce n'est pas que ce soit plus difficile, mais quand on s'est dit que c'est fini et que ce ne l'est pas... Jasmin est bien de mon avis, je le vois aux coups d'oeil qu'elle me jette.

Nous y sommes! Il fait frais, mais la montée nous a donné chaud. Pensez donc, nous sommes à 2257 mètres de haut et nous avons grimpé 600 mètres! Vite, une boisson rafraîchissante!

Une fois rafraîchis, nous pouvons contempler la terre du haut des montagnes. Certes, on voit loin, mais pas tant que ça, car d'autres montagnes tout aussi hautes, sinon plus, que la nôtre nous barrent l'horizon! Bref, qu'avons-nous vu? "Des montagnes partout!" avons-nous dit en choeur, Jasmin et moi.

La vérification est terminée. Nous redescendons... en téléphérique. C'est bien moins fatigant, je vous l'assure!

Matinée calme avec la tante de Jasmin. Vers onze heures, le cousin, qui était sorti avant notre réveil, arrive tout essoufflé :

- Quelle journée! Pas une minute! Pas même le temps de déjeuner!

Il paraît se raviser, et se tourne vers Jasmin et moi :

- Un ami m'a demandé de lui faire une petite réparation, je vais déjeuner chez lui; c'est dans la montagne, voulez-vous venir avec moi?

Je demande prudemment :

- Il faut y aller à pied?

Il rit :

- Non, rassure-toi, nous irons en auto.

- C'est aussi haut que là où nous sommes allés hier? demande à son tour Jasmin.

- Non, beaucoup moins; et de plus, là où nous allons, ce n'est pas un sommet.

Il ajoute :

- Il y a un joli ruisseau, près de chez mon ami. Pendant que je ferai la réparation, vous pourrez vous y promener si vous voulez; j'en ai pour une heure ou deux environ, ensuite je viendrai vous chercher.

- Vous y allez après le déjeuner? demande la tante.

Il réfléchit :

- Non, je n'aurai jamais le temps; nous déjeunerons chez lui.

Il se tourne vers nous :

- Il a un petit restaurant; on y mange simplement, mais c'est toujours bon.

Il se ravise soudain :

- Mais j'y pense!... il faut que j'aille à l'usine cet après-midi... Ça ne fait rien, de toute façon, je devrai redescendre; je vous ramènerai...

- Nous ne voudrions pas te déranger... commence Jasmin.

- Tais-toi! Ça me fait plaisir de te voir...

Il s'interrompt :

- Mais j'y pense!... Vous n'avez pas envie de voir une usine où on fabrique des appareils qui font des calculs tout seuls?

- Tout seuls!

L'exclamation a jailli de nos deux bouches dans le même moment. Jasmin s'empresse :

- Sans table de logarithmes?

J'en fais autant :

- Sans règle à calcul?

- On appuie sur un bouton, c'est tout.

Nous nous regardons, Jasmin et moi.

Jasmin :

- Les examens de mathématiques sont en poche!

Moi :

- Les examens de physique sont en poche!

Le cousin, ahuri :

- Vous êtes bien heureux! moi, on m'avait en plus demandé de faire des raisonnements.

Jasmin :

- Ce n'est pas raisonnable!

Moi :

- C'est un mauvais calcul!

Le cousin, avec un bon sourire :

- Vous êtes des farceurs!

Nous deux :

- Nous sommes des farceurs!

Le cousin commençant à se dégeler l'esprit, tout se termine dans les rires.

En route!

- Tu crois qu'ils nous laisseront essayer leur appareil? s'enquiert Jasmin auprès de son cousin.

- Ça, je n'en sais rien, mais nous pouvons toujours demander.

En attendant, la route est agréable. Des forêts, avec de vrais arbres. De l'herbe.

- J'avais oublié son existence! plaisante, à moitié, Jasmin.

- Tu as faim? Tu veux que nous nous arrêtions pour que tu puisses brouter?

Ho, ho! voilà le cousin complètement dégelé! Jasmin n'est pas en reste :

- Pourquoi? ton ami ne sert pas d'herbe dans son restaurant?

Et le voyage se poursuit toujours aussi gaiement.

Nous voici sur place. Un solide garçon nous reçoit avec une solide poignée de main :

- Vous mangez hors sac?

Jasmin et moi restons sans voix. Mais le cousin a déjà répondu :

- Bien sûr!

Puis aussitôt :

- Ta cuisine est toujours aussi mauvaise?

Le restaurateur se tourne vers nous :

- Toi, c'est la cousine; toi, c'est son ami.

Il nous fait un grand sourire :

- Vous deux, je vous ai préparé de bonnes choses, puisqu'il mange hors sac!

Cependant, nous avons tous deux aperçu un panneau apposé au mur avec l'inscription "HORS SAC" écrit à la main en grandes lettres; et comme nous voyons deux promeneurs attablés, un grand sac à dos ouvert devant eux, le mystère s'éclaircit. Jasmin se tourne vers le restaurateur :

- Donne-lui de l'herbe, il a oublié son sac!

Pour le coup, c'est l'ami du cousin qui se trouve dérouté. Enfin, tout finit par s'expliquer.

Le repas fut simple, mais excellent. Des plats solides, comme l'ami du cousin lui-même. Un bon jambon cru à l'os, des pommes de terre, de la salade et un fromage. Et n'oublions pas le bon pain odorant!

Le ruisseau coule paisiblement, le calme nous entoure, les arbres viennent se mirer dans l'eau.

- On n'a pas envie de s'en aller, prononce doucement Jasmin.

- Oui...

Un silence qui s'est prolongé. Elle reprend :

- Chez nous, on trouverait cela ennuyeux.

- Oui... Pourtant, nous allons bien dans le bois au lac.

Elle hoche lentement la tête :

- Il y a toujours du monde, là-bas... et puis, nous y allons faire du canot; ici, nous sommes assis au bord de l'eau... il n'y a que le ruisseau, les arbres, les oiseaux...

- Et l'ennui, ici, ne trouve pas de place...

Nous avons ôté nos souliers, et nous marchons dans le ruisseau. L'eau nous arrive à la cheville.

- Viens, nous allons nous installer dans les fauteuils!

Les fauteuils? ce sont les larges pierres blanches légèrement bombées au milieu du ruisseau.

- On y va?

C'est le cousin.

- Les réparations, ça ne marche jamais comme on le prévoit!

Il ajoute :

- J'ai été un peu plus long que prévu; j'espère que vous ne vous êtes pas ennuyés?

Nous l'assurons du contraire :

- C'est vraiment agréable par ici, nous nous sommes promenés un peu, et maintenant, nous avons jeté l'ancre au milieu du ruisseau!

Il reprend :

- Pour le coup, je ne peux plus aller au calculateur.

Il rit :

- Et ce, d'autant plus que je devais y aller demain, j'avais complètement oublié! Demain, c'est dimanche, l'usine est fermée, c'est le jour des réparations.

Nous partons, après un dernier regard au ruisseau, aux arbres, aux larges pierres blanches légèrement bombées au milieu du ruisseau...

- Voulez-vous voir la ville du haut de la montagne? nous demande soudain le cousin, alors que nous prenons tranquillement le petit déjeuner.

Je m'étonne :

- Mais nous l'avons vue hier en redescendant de chez ton ami.

- Oui, mais c'était de loin; là, c'est de près!

- Il y a une montagne dans la ville? plaisante Jasmin.

- Non, c'est un petit mont, mais il est tout près; cela peut vous intéresser, explique la tante.

- Pourquoi ne viendrais-tu pas avec nous? lui propose Jasmin.

La tante hésite. J'insiste :

- Cela nous ferait un grand plaisir!

Elle s'épanouit :

- Et à moi aussi!

Il n'y a plus qu'à partir. Au moment de nous mettre en route, un appel pour Jasmin. C'est de son père qui se trouve dans la capitale.

Jasmin vient vers moi :

- Ton père et le mien vont faire une expérience d'aéronautique dans un centre non loin d'ici; on peut s'y rendre en train. Ils nous proposent de les rejoindre là-bas demain, et ils nous emmèneront en auto chez nos grands-parents en passant par les montagnes.

- Oh, cela vous fera un beau voyage! s'exclame son cousin.

- Oui, et un beau cours d'aérodynamique! observe Jasmin.

Il rit :

- Votre école va commencer tôt!

- Plus on apprend et mieux ça vaut, commente la tante.

Nous décidons donc d'y aller.

- Pour la promenade! précise Jasmin.

J'approuve :

- Pas pour le cours d'aérodynamique!

Nous allons donc tous les quatre à la gare prendre nos billets, notre train part à huit heures dix du matin, et nous arrivons vers onze heures.

- Pour le déjeuner! constate en souriant le cousin.

- Oh, avec mon père...!

Jasmin et moi nous sommes récriés en même temps.

J'explique :

- Je crois que nos pères n'ont jamais tellement entendu parler de déjeuner; déjà à la maison...

- Et chez moi de même, confirme Jasmin.

- Mon père ne pense qu'à son travail!

- Mon père ne pense qu'à son travail!

Les billets pris, nous allons voir la ville du haut de la montagne.

Un téléphérique partant de la ville même, tout au bord d'une assez large rivière, nous mène rapidement sur une montagne qui serait plutôt une colline. Jasmin et moi faisons des compliments sur la vue qui nous montre des rues et des maisons.

Après le déjeuné, nous nous rendons à l'usine où on fabrique des appareils qui font des calculs tout seuls.

Des grands coffres partout. Il y en a avec des petites lumières qui clignotent. Des fils partout - des câbles, me corrige le cousin - deux ou trois hommes qui s'affairent avec des fers à souder - ça, je sais ce que sais, mon père en a un à la maison. Un des hommes qui paraît être le chef vient vers nous en souriant :

- Bonjour! Alors, vous venez faire des programmes?

Jasmin et moi lui souhaitons le bonjour, sans trop savoir quoi répondre. Il reprend :

- C'est la première fois que vous voyez des machines à calculer?

Nous lui répondons oui. Il nous laisse un moment pour parler avec le cousin, apparemment pour lui expliquer ce qu'il attend de lui. Le cousin s'en va vers un des coffres, après nous avoir dit que l'ingénieur - c'est le chef - nous apprendra comment fonctionnent les machines. Nous remercions vivement l'ingénieur, en ajoutant que nous espérons ne pas trop le déranger.

- Ça, ça dépend de la vitesse à laquelle vous comprendrez! nous répond-il avec sérieux.

Au moment où nous allons nous inquiéter, il esquisse d'un sourire amusé :

- Ne vous inquiétez donc pas; moi, il y a des choses dans ces appareils que je n'ai jamais comprises!

Nous faisons un sourire poli, sans trop comprendre. Il reprend :

- Hier, j'ai fait un programme qui ne pouvait pas marcher; eh bien, aujourd'hui, il marche! Va savoir pourquoi!

Il sourit de nouveau :

- Allez, venez, je vais vous montrer!

Et il se dirige vers l'un des coffres :

- Comment procédez-vous pour faire une addition?

La question paraît un peu simplette. Je réponds cependant :

- J'écris les deux nombres et j'effectue l'opération.

- Vous êtes un excellent arithméticien!

Nous nous jetons un coup d'oeil, Jasmin et moi; si cela suffit pour être un bon arithméticien!

Il va prendre un papier et écrit les chiffres de 0 à 9 :

- A vous maintenant, écrivez le chiffre suivant!

Jasmin écrit 10. L'ingénieur sourit :

- Vous avez écrit deux chiffres, 1 et 0; vous n'avez pas écrit le chiffre 10.

- Le chiffre 10 n'existe pas, répond posément Jasmin.

- Ah, c'est vrai, je l'avais oublié! Nous n'avons pas de chiffre après le 9.

La plaisanterie est excellente. Mais que cache-t-elle? Je risque :

- C'est le 1 qui veut dire 10.

- Parfait! Vous comprenez très vite!

Merci du compliment. Et la suite? L'ingénieur reprend :

- Pour des raisons que je vous expliquerai tout à l'heure, la machine ne peut se servir que de 0 et de 1; elle ne peut donc pas écrire 2. Comment procède-t-elle, d'après vous, pour écrire 2?

Je réponds, après un moment de réflexion :

- Si après 9 nous écrivons 1 et 0, après 1 elle doit écrire 1 et 0 aussi.

- Et le 1 vaut 2, ajoute Jasmin.

- Parfait! Et ainsi de suite. Pour 100, c'est-à-dire 10 fois 10, nous écrivons 1,0,0 et pour 4, c'est-à-dire 2 fois 2, la machine écrit 1,0,0.

- Donc le 1 que nous écrivons vaut 100 et le 1 de la machine vaut 4, achève Jasmin.

Je m'enquiers :

- Vous nous avez dit que vous nous expliqueriez pourquoi la machine ne peut pas écrire 2.

- La machine marche à l'électricité. Si le courant ne passe pas, nous dirons que cela fait 0; si le courant passe, nous dirons que cela fait 1. Vous voyez ces petites lumières?

Il nous montre quatre rangées de petites ampoules :

- Sur un papier, l'ampoule de droite vaudrait 1 et l'ampoule à sa gauche vaudrait 10. Dans la machine, l'ampoule de droite vaut 1 et l'ampoule de gauche vaut 2.

- Et si l'ampoule est éteinte, elle vaut 0! déclare Jasmin.

- Je vous embauche tous les deux séance tenante!

Nous rougissons de plaisir.

- Et comment la machine fait-elle une addition? demande Jasmin.

- Prenons simplement 1 + 1. Regardez ces quatre rangées d'ampoules et les deux boutons situés sous l'ampoule de droite de la première rangée. Vous appuyez sur le premier de ces deux boutons. Cela fait passer un courant électrique qui allume l'ampoule de droite, ainsi qu'une autre ampoule de droite sur la deuxième rangée d'ampoules qui va en conserver la mémoire. La machine éteint ensuite la première rangée. Vous appuyez sur le deuxième bouton de droite, qui rallume l'ampoule de la première rangée, ainsi qu'une autre, cette fois sur la troisième rangée d'ampoules qui va en conserver aussi la mémoire.

Il nous montre un gros bouton où est dessiné le signe + :

- Si les deux ampoules de droite mises en mémoire dans la deuxième et la troisième rangées sont allumées, ce bouton est chargé d'allumer la deuxième ampoule à partir de la droite sur la quatrième rangée d'ampoules. C'est cette dernière ampoule qui représente donc le chiffre 2 et le résultat de notre addition.

- C'est bien compliqué, remarque Jasmin; je vais plus vite avec ma règle à calcul.

- Oh! c'est fort possible; il vous suffit d'être très rapide. La machine, elle, ne peut faire que mille additions par seconde.

Je m'étonne :

- Ce n'est pas possible, on ne peut pas appuyer sur les boutons autant de fois par seconde!

Il sourit :

- C'est là qu'intervient le programme. Si on appuie sur certains boutons, la machine fera les additions demandées et en fera d'autres d'elle-même, en obéissant aux ordres donnés par le programme.

Il ajoute :

- Comme je vous l'ai dit, si les ampoules représentent des chiffres, elles peuvent aussi simplement indiquer qu'un courant électrique passe, et ce courant électrique peut servir à faire quelque chose. Par exemple, mettre en route un moteur.

- Alors, quand j'allume le lustre de mon salon, je fais marcher une machine à calculer! déclare Jasmin.

- Vous avez parfaitement raison! Seulement, votre machine ne sait faire qu'une seule chose, alors que celle-ci peut faire tout ce que vous lui demandez, même envoyer une fusée sur la lune!

Nous contemplons la machine en silence.

Je reviens à la question du programme :

- Vous avez parlé d'un programme; qu'entendez-vous par là?

- Je vais vous en donner un exemple. Supposons que vous vouliez faire faire une soustraction à la machine. Il vous faudra inventer un programme pour que la machine exécute cette soustraction. Voici le programme.

Nous l'écoutons avec attention.

- Vous mettez 6 dans une première mémoire et 4 dans une deuxième mémoire. Vous comparez 6 et 4. Ils sont différents; vous mettez donc 1 dans une troisième mémoire. Vous ajoutez 1 à 4, ce qui donne 5. Vous comparez 5 et 6. Ils sont toujours différents; vous ajoutez donc 1 à la troisième mémoire, ce qui fera 2. Vous ajoutez 1 à 5, ce qui donne 6. Vous comparez 6 et 6. Ils sont égaux; la soustraction est terminée. Vous lisez le résultat dans la troisième mémoire où vous trouvez 2, qui est le complément de 4 à 6. Vous pouvez faire la même chose en enlevant 1 à 6 deux fois; ce sera le même 2 que vous retrouverez dans la troisième mémoire. Ce 2 est le résultat de l'addition de toutes les fois où vous avez soit ajouté soit retranché.

- Mais alors, pour faire une soustraction, il faut faire une addition! observe Jasmin.

- Je ne connais aucun autre moyen, sauf à apprendre par coeur des tables de résultats que quelqu'un d'autre a trouvés avant moi.

Huit heures dix du matin. Nous sommes partis, Jasmin et moi, rejoindre nos pères au centre de recherche. Nous roulons sur une plaine bordée de montagnes assez hautes.

- Je me suis habituée à voir ces montagnes autour de moi, avoue Jasmin; ici, les gens disent qu'elles leur manquent beaucoup lorsqu'ils sont dans une région où il n'y en a pas.

- Te souviens-tu? nous disions jeudi dernier que les hommes préféraient les endroits où ils étaient déjà; c'est peut-être pour ça.

- Oui, je m'en souviens; c'est toi qui avais dit cela.

Je poursuis :

- Je me demande maintenant si ce n'est pas aussi parce que grâce aux montagnes ils se sentent protégés.

- Pourquoi ont-ils bâti tant de forteresses, alors?

- On croit souvent ce qu'on a envie de croire.

Elle reste songeuse un moment :

- On croit à ce qu'on ne connaît pas, et qui rassure de la peur.

- Et dont on pense surtout que cela protège.

- Oui; peut-être surtout de soi-même.

Correspondance. Un grand train qui va loin. Jasmin me montre un panneau accroché sur le wagon :

- Venezia; la cité qui flotte sur l'eau.

Nous longeons maintenant une large rivière. La montagne s'est ouverte pour la laisser passer. Nous arrivons dans un peu moins d'une heure et demie.

- Tu crois que c'est un calculateur qui fait avancer le train? me demande plaisamment Jasmin.

- Oh! si c'est le cas, il faut se méfier; il est capable de nous envoyer sur la lune.

Elle ne répond rien à ma plaisanterie et reste rêveuse. Je lui demande :

- Tu es sur la lune?

Elle s'est tournée vers moi, et me sourit lentement :

- Oui.

Je prends sa main dans la mienne...

Il n'est pas loin de onze heures; nous sommes arrivés. On nous attend. Pas nos pères, ils sont trop occupés. Ils sont toujours trop occupés. Dix minutes plus tard, nous sommes sur place.

- Ah, vous voilà!

- Ah, vous voilà!

Nos deux pères nous ont salués.

- Tu vois le filet d'air bleu qui court le long de l'ellipsoïde? demande le père de Jasmin à sa fille.

- Oui, répond avec un calme parfait Jasmin; c'est la couche limite qui se décolle sur l'ellipsoïde de révolution autour de son grand axe.

- Tu vois, nous avions raison!

Et le père de Jasmin se replonge dans ses observations.

- Tu vois, nous avons bien travaillé, me déclare mon père, sans s'étonner le moins du monde de la réponse de Jasmin.

Elle me souffle :

- J'entends ça tous les matins au petit déjeuner.

Elle ajoute :

- Quand mon père est là.

L'expérience est terminée; heureusement qu'il y aura le voyage dans la montagne!

- Vous venez, les enfants? déclare - je n'ose pas dire demande - le père de Jasmin en se dirigeant de concert avec mon père vers l'auto.

Le voyage commence dans un restaurant de la petite ville où nous sommes descendus du train. Ce n'est pas très bon, sans doute parce que le restaurateur sait que les chercheurs du centre de recherche pensent à tout autre chose qu'à chercher un meilleur restaurant, en admettant qu'il y en ait un. Du reste, il n'y a qu'à contempler nos deux pères qui, au lieu de manger, comme le dirait ma mère, discutent ferme d'un point de la courbe de l'écoulement de l'air bleu sur ledit ellipsoïde de révolution autour de son grand axe, en se battant à coups de règle à calcul qui ne quittent jamais la poche de poitrine de leur veston, à en juger tout du moins par la règle de mon père.

Nous reprenons la même route encaissée entre les montagnes, hautes maintenant, que celle par laquelle nous sommes arrivés en train. Le ciel, si beau jusqu'à présent, s'est couvert de lourds nuages. Un village que nous traversons; puis commence une montée.

- Nous n'avons jamais vu une telle côte, observe Jasmin.

- Je pense que nous allons sur les hautes montagnes dont nous a parlé ton cousin hier.

- En tout cas, ça monte!

Je suggère :

- Nous pourrions demander à nos pères...

Elle rit tout bas :

- C'est une bonne idée; écrivons-leur une lettre...

Je ris, tout bas :

- Oui, et nous l'enverrons à leur bureau!

- Oui, c'est le meilleur moyen pour qu'ils la lisent!

Nos pères, en effet, ont disparu dans des discussions entourées de filets bleus.

La montée s'est achevée. Une vaste plaine qu'en altitude on appelle plateau...

- Tu as bien appris ton cours de géographie, me complimente Jasmin.

Je prends un air modeste :

- Oh, je n'ai appris que ce qui était utile pour notre voyage!

- Tu savais où nous allions.

- Absolument pas.

- Dans ce cas-là, c'était facile.

J'en convins sans réticence.

Un village triste. Les gens sont en vacances. D'aucuns nous suivent des yeux comme s'ils voulaient partir avec nous, quitter leur village de vacances. Un peu plus haut, un torrent bouillonnant se brise contre les rochers et s'éparpille en un brouillard de gouttelettes.

- Regarde!

Je regarde. Devant nous, tout au fond, la route est barrée. Complètement, absolument, sans laisser aucun espoir de franchir la montagne infranchissable.

- Tu vois la petite route qui serpente là-haut? me demande Jasmin.

Il y avait longtemps que je l'avais vue.

- Oui, je la vois très bien; c'est celle qui monte au col par lequel nous passerons de l'autre côté de la montagne.

- De la montagne infranchissable?

- Bien entendu; c'est pour cette raison que nous ne passerons pas par le col.

Jasmin approuve :

- Pourquoi y passerions-nous, puisqu'il y a un tunnel?

Pour ceux qui n'ont pas compris, c'est le cousin de Jasmin qui nous a parlé du col et du tunnel.

- Ajoute aussi que nous plaisantions, me conseille Jasmin.

Il n'en reste pas moins que la montagne en question, un grand rocher acéré où rien ne pousse et recouvert de neige par endroits, est impressionnante. Le ciel est devenu tout noir. Nous montons. Soudain, brutal, l'orage éclate. Nous sommes inondés. Avancer devient périlleux, car dans le fracas épouvantable du tonnerre, et malgré les monstrueux éclairs qui explosent au-dessus de nous, nous ne distinguons la route qu'au travers d'un rideau de gouttes épaisses et serrées. Par bonheur, nous apercevons une petite maison, une sorte de boutique pour promeneurs.

Nous nous arrêtons sous un large auvent. Il ne fait pas froid, il fait glacial. Nous entrons rapidement dans la boutique. Il y fait chaud, très chaud. La tenancière, revêche, nous demande si nous voulons boire quelque chose. L'invitation est pesante. Nous cédons. Pourquoi pas, après tout? Nos pères prennent un café, Jasmin et moi, un chocolat. Tout du moins ce que la tenancière a annoncé être un chocolat.

Je regarde autour de moi. Des objets épars que les gens en vacances emportent en souvenir.

- C'est comme les assiettes, mais ici on est au moins sûr que cela ne sert à rien, a commenté Jasmin.

Nous repartons, sans avoir rien acheté, bien que l'orage, qui a légèrement faibli, n'ait pas cessé. Tout proche, le tunnel que nous n'avions pu voir, et pour cause! Nous traversons le tunnel. Une bonne minute pour le traverser. De l'autre côté, il fait beau! Expliquer pourquoi ne paraît simple ni à Jasmin, ni à moi. Aussi bien n'expliquerons-nous pas. Quant à nos pères, devinez ce qu'ils font! Eh bien non, je retire ma question! Car mon père, au beau milieu de sa discussion, s'est retourné vers nous et a articulé :

- 2616 mètres!

Puis il est aussitôt reparti à sa discussion.

Longue descente. Face à nous, le ciel disparaît derrière une longue barrière de montagnes, encore plus hautes que celle d'où nous venons. Mon père, quittant à nouveau pour un instant le monde aérien des filets bleus pour le sol terrestre, tend le bras vers le grandiose massif de montagnes :

- 4102 mètres!

Une large vallée, qui bute sur une forteresse. Il n'est pas très loin de quatre heures. Le père de Jasmin, redescendu lui aussi de la stratosphère, nous propose un arrêt pour goûter. Nous entrons dans la forteresse par une rue étroite en pente abrupte dont le milieu est pris par un rapide et abondant ruisseau. La pâtissière chez qui nous allons acheter des gâteaux nous explique que ce ruisseau nettoie la rue et entraîne la neige.

Peu après les gâteaux, un autre col, à 2360 mètres celui-ci. Rien d'exceptionnel, c'est haut, c'est tout. Descente. Un tournant...

- Regarde!... me souffle Jasmin d'une voix étouffée.

La montagne s'est embrasée sous le feu ardent du soleil descendu à moitié vers la terre et faisant face à la paroi verticale, nue, de la montagne.

Un autre tournant. Le feu s'est éteint; il n'en reste que les cendres.

Une petite ville, un autre col, il monte à 2111 mètres. Mais qu'il est mou!...

Une autre petite ville, aux rues encombrées de promeneurs en vacances, cherchant où aller.

Une rivière, peu profonde, au fond de laquelle dorment des pierres bleues ensoleillées. Est-ce vraiment une rivière? Elle suit la route, et nous ne la quittons pas des yeux, Jasmin et moi.

- On dirait une fresque en mosaïque de pierres précieuses, commente doucement Jasmin.

Une montée; très forte.

- Le dernier col; 2326 mètres! nous informe mon père.

Ce col n'est pas du tout comme les autres.

- C'est un véritable jardin! s'exclame Jasmin; de l'herbe, de l'herbe, de l'herbe!

Elle paraît la savourer :

- Et des fleurs! Tu as vu toutes ces petites fleurs de toutes les couleurs?

Je suis un peu noyé par son exubérance. J'aime bien les fleurs, moi aussi, mais... Peut-être que les filles sont plus sensibles que les garçons...

- Pourquoi aimes-tu tant les fleurs?

- C'est une vie qui sort de terre et qui chante son bonheur! me répond Jasmin.

- Les autres plantes aussi vivent, même si leur chant est plus discret.

- C'est vrai... c'est vrai...

Elle s'interrompt un moment :

- Tu as raison; pourquoi ai-je dit cela?

Elle s'interrompt encore :

- Elles appellent.

- Pas les autres?

- Elles attendent.

- Tu les aimes moins?

- Non, tout autant; mais je les regarde en silence, comme elles me regardent peut-être; les fleurs me poussent à parler, à leur parler peut-être en leur disant qu'elles sont belles, et qu'on les aimera.

Nous ne disons rien pendant un moment.

- J'ai pensé tout à l'heure que les filles étaient peut-être plus sensibles que les garçons...

Elle me prend le bras :

- Oh non! je ne pense pas que ce soit pour cette raison que tu compares les plantes et les fleurs; oh non, pas du tout!

Elle s'interrompt une fois de plus :

- Lorsque tu es venu la première fois...

- Tu attachais le jasmin.

- Les gens qui descendent de l'autocar à cet endroit savent où aller; toi, tu cherchais, j'ai pensé que c'était toi.

- Quand je t'ai vue, j'ai aussi pensé que c'était toi; et pourtant, je m'attendais à tout autre chose, comme je te l'ai déjà dit.

Elle me sourit :

- Tout comme moi, je te l'ai dit aussi.

Elle reprend, un instant après une petite pause :

- Tu étais encore loin, mais j'ai eu envie de te parler; je savais que tu me répondrais.

Elle a encore la main sur mon bras :

- Ne dis pas que tu n'es pas sensible.

Elle ne me laisse pas le temps de répondre :

- Je me suis déjà demandé... si les garçons n'avaient pas peur des fleurs.

Descente du dernier col. Une petite ville sans importance. La route continue de descendre. Le soir est venu et on commence à moins bien distinguer le paysage. Le profond ravin que nous suivons laisse deviner le torrent qui s'enroule autour des rochers. Est-ce beau lorsqu'il fait jour? Je ne sais pas, mais là, le mystère nous tient compagnie durant toute la descente.

La nuit recouvre le jour. Un panneau indique un col. Tiens, mon père ne dit rien? Et du reste, il avait prévenu qu'il n'y aurait plus de cols. Je crois que le panneau donne la solution du problème, comme le diraient nos pères. 1124 mètres! Cela mérite-t-il qu'on en parle? Et pourtant... La route borde une falaise. Des gouffres sans fond. D'énormes rochers surplombent le vide...

La nuit est venue. Une blême lueur rappelle qu'il n'y a pas longtemps, le jour était là. Devant nous, tout en bas, les petites lumières d'un bourg. Mais ce ne sont pas ces lumières que nous regardons, Jasmin et moi, c'est une grande masse sombre dressée au milieu de la large vallée. Une cathédrale? C'est bien ce que nous croyons voir. Mais non, c'est impossible, c'est bien trop haut, c'est bien trop grand. Peu à peu, la cathédrale s'évanouit et il ne reste qu'un énorme rocher, qui en garde le secret. Tout là-haut, éclairée d'une lumière vive, une petite chapelle en fête.

- 184 mètres!

Mon père n'a pas failli à ses devoirs!

La nuit. On ne voit plus rien. Et pourtant, des montagnes noires se détachent nettement sur le ciel noir. Les étoiles...

Une petite montée. Est-ce encore un col? Non, rien ne l'indique.

Soudain...

- La mer!...

Nous nous sommes exclamés tous les deux ensemble, Jasmin et moi.

Nos pères se sont légèrement tournés vers nous, le père de Jasmin a dit : "Oui, c'est la mer." Mon père n'a rien dit. Les filets bleus sont revenus.

Nous, Jasmin et moi, retenons notre souffle, les yeux écarquillés. La mer se voit bien. La ville où habitent mes grands-parents est toute scintillante et dessine le bord arrondi de la rade. La mer, que j'avais vue si grande, si infinie, nous paraît être maintenant une petite vasque.

- Il va écraser la ville! s'exclame sourdement Jasmin.

- Oui; il vaut mieux que son ancre tienne bon!

Un gigantesque navire, bien plus grand que le rocher que nous avons vu tout à l'heure, emplit toute la rade et semble surplomber la ville. Certes il reste encore de l'eau autour de ce navire, mais si peu! Et l'arbre de Noël de la ville où habite la tante de Jasmin ferait figure de pauvre falot à côté de la forêt de lumières éclatantes qui enguirlandent le navire!

Tout le monde dort, ce matin. Mon père doit être fatigué du voyage, et mes grands-parents n'aiment pas se lever très tôt. Surtout depuis que c'est moi qui fais les commissions pour le petit déjeuner. Jasmin, elle aussi, est descendue faire quelques commissions pour sa mère. Voici venir Bonsens et Patience.

- Vous venez cet après-midi? nous demande d'emblée mon cousin.

Je lui réponds bravement :

- Bien entendu; nous venons vous battre aux boules!

J'ajoute avec superbe :

- Et nous viendrons avec nos boules!

J'avais vu que mon grand-père avait quelques boules, comme tous les gens d'ici, je suppose.

Nous échangeons encore deux trois mots sur ce grave sujet. Rendez-vous pris.

- Vous nous raconterez votre voyage! nous lance Bonsens avant de nous quitter.

En attendant, c'est à mon grand-père que j'ai raconté mon voyage. Je crois même que je l'ai raconté aussi à mon père, car par moments, il paraissait fort étonné... d'apprendre que nous étions passés par-ci ou par-là. Il faudra que je demande à Jasmin, mais je soupçonne beaucoup qu'il en sera de même pour son père. Grand-père et Grand-mère, par contre, ont écouté mon récit avec attention et ont paru bien l'apprécier.

Un peu après le déjeuné, je vais chercher Jasmin à l'arrêt de l'autocar, qui se trouve non loin de chez mes grands-parents, et nous allons tous les deux à pied chez Bonsens, nos boules à la main. Mais qui parle de boules? Anguille s'est jetée sur Jasmin et sur moi :

- Vous êtes passés par le grand col?

- Le grand col?

- Oui, c'est le premier après votre départ, me répond-elle.

- Comment sais-tu ça?

- J'ai un livre de géographie!

Elle sourit :

- Pour une fois qu'il me sert à quelque chose...

Nous rions tous. Jasmin raconte :

- Il est impressionnant; et surtout, nous sommes tombés en plein orage...

- Un orage! s'exclame Anguille; c'est extraordinaire! Un très fort?

- Nous n'y voyions rien dehors.

- C'est comme l'orage que nous avons eu ici il y a dix jours? demande Patience.

- Non, ici, il était calme, lui répond Jasmin.

Bonsens et ses amis paraissent suffoqués.

- Les orages, ici, provoquent des naufrages! rétorque mon cousin.

- Lorsqu'il est arrivé, j'étais chez mes grands-parents, loin de la mer; c'est là-bas qu'il m'a paru plus calme que celui de la montagne.

- Comment était-il, là-bas? demande l'Extasié.

Jasmin réfléchit. Je cherche aussi. Elle finit par répondre :

- Je n'étais plus sur la terre, j'étais au milieu de l'orage.

Nous parlons de la suite du voyage. Ils ne connaissent pas la montagne, je veux dire la grande montagne, mais je sens qu'elle les attire. Je demande :

- La montagne vous plaît tant?

Un silence. Puis, Anguille :

- Ici, nous avons nos montagnes, nous y allons souvent; je pourrais dire moi aussi qu'elles sont calmes.

Elle laisse passer un temps :

- Là-bas, elles sont terribles...

Nous continuons notre récit. Arrivés au moment où nous décrivons leur ville de là-haut, nous voyons leurs visages s'épanouir. Ils aiment leur ville.

La montagne a fait oublier les boules. Il est tard.

- Vous avez échappé à la cruelle défaite! tonne Bonsens; mais ce n'est que partie remise, nous vous attendons demain de pied ferme!

Nous répliquons en lui disant qu'il regrettera de nous avoir provoqués, et que notre victoire restera à jamais gravée dans les mémoires de ces lieux.

Et nous nous séparons dans l'attente de ce jour destiné à être fameux.

Nos pères, ayant passé la journée d'hier avec leurs parents respectifs, sont repartis. Avant de rentrer dans la capitale, ils vont faire un crochet par le centre de recherche afin de procéder à une autre expérience qu'ils prépareront durant le trajet, ont-ils dit.

Jasmin et moi, nous allons faire une expérience... de boules, expérience que nous sommes en train de préparer ce matin dans le jardin de mes grands-parents, le jardin de ceux de Jasmin étant trop pentu.

- Mes grands-parents ne s'intéressent pas du tout aux boules, m'apprend Jasmin, et je ne pense pas que ce soit à cause du terrain.

Nous voici donc en plein travail. Cela ne paraît pourtant pas difficile d'envoyer une boule à une distance de quelques pas. Pourquoi cette boule refuse-t-elle si souvent d'obéir à notre main qui cherche à se rendre experte? Jasmin hoche la tête :

- Bonsens et ses amis ont un truc, ils tournent la boule à l'envers.

- Il est à regretter qu'ils ne nous aient pas dit de combien.

Nous insistons, avec plus ou moins de succès favorables.

Et voici Grand-père, qui vient nous regarder. Vite, il a empoigné une boule :

- Comme ça!

C'est ce qui nous manquait. Nous lançons, en tournant à l'envers, comme il nous l'a montré. La boule s'est mise à nous obéir. Pas toujours, bien sûr. Mais Grand-père est là, et nos progrès sont encourageants. Nos adversaires n'ont qu'à bien se tenir; ils n'auront pas affaire à des manchots. Merci, Grand-père!

Deux heures et demie. Nous sommes sur le terrain de Bonsens. La bataille fait rage. L'inquiétude commence à gagner le visage de nos adversaires. Ils se regardent à la dérobée. Ils se concentrent. Nous faisons des coups fantastiques, inouïs. Tout nous réussit.

Comment se fait-il qu'ils aient gagné?...

- Il n'empêche; vous avez joliment bien joué! nous félicite Bonsens.

- Encore un peu de pratique, et nous ne serons plus du tout sûrs de gagner! enchérit l'Extasié.

Bonsens et Anguille nous adressent, elles aussi, des compliments, mais on voit bien que le résultat du jeu ne les intéresse que faiblement.

- J'aime bien suivre la boule, commente Anguille; j'ai l'impression qu'une fois que je l'ai lâchée, elle cherche d'elle-même à rouler vers l'endroit que je lui ai indiqué.

- Tu es en bonne veine, note Patience; la chance ne sourit pas souvent à ma boule.

- Bah! nous sommes là pour nous amuser! la rassure Jasmin; et puis, chacun sait que les garçons sont plus forts que les filles.

- Cela m'est déjà arrivé de faire de meilleurs coups que les leurs! proteste Anguille.

- Ça, c'est vrai! l'approuve fortement l'Extasié; tu es très adroite!

- Tu dis ça parce qu'elle joue mieux que toi! lui lance Bonsens d'un ton moqueur.

Il est visible que l'Extasié voudrait bien dire que c'est loin d'être vrai - ce qui est très vraisemblable - mais il est tout aussi visible qu'il n'ose le dire, pour ne pas déplaire à Anguille. Ce qui fait sourire discrètement Bonsens et Patience.

- Les garçons sont peut-être beaucoup plus attentifs aux résultats des jeux que les filles, suggère Patience, qui veut sans doute apaiser l'Extasié.

- Peut-être est-ce parce que les garçons doivent faire mieux que les autres ce qu'ils ont à faire, alors que les filles doivent faire au mieux ce qu'elles ont à faire, suggère à son tour Jasmin.

Cet après-midi, nous allons, Jasmin et moi, nous promener à pied dans la ville. Je suis venu prendre Jasmin à l'autocar, et nous partons traverser toute la ville par le bord de mer.

Côte à côte, des plages. C'est-à-dire qu'il n'y a qu'une seule plage, qui court d'un bout à l'autre de la ville, mais cette plage est découpée en morceaux. Chaque morceau est réservé à un groupe de baigneurs, et chaque morceau est séparé de l'autre par une petite barrière que personne ne paraît avoir l'idée de franchir. Jasmin me désigne la plage de la main :

- Ça me fait penser à la campagne que j'ai vue en venant ici par le train; il y avait des prés, et des enclos pour les bêtes.

Elle ajoute, après un long moment :

- Ici, ce ne sont pourtant pas des bêtes...

Nous arrivons au bout de la plage. Quelques rues. Un chemin qui monte.

- Tiens, un col! plaisante Jasmin.

- Parfaitement! C'est là que nous allons.

- Nous allons franchir un grand col?

- Parfaitement!

- Ton père t'a donné la hauteur, je suppose.

- C'est tellement haut qu'il ne la savait pas; 280 mètres!

- Jamais nous n'y arriverons!

Elle se ravise :

- Et comment sais-tu l'altitude?

- C'est mon grand-père qui me l'a dite; c'est lui qui m'a indiqué cette route, en me disant qu'elle nous plairait à tous les deux.

- C'est gentil de sa part de vouloir me faire plaisir... commence Jasmin.

Elle se reprend :

- A toi aussi, bien sûr...

Elle poursuit, après une pause :

- Toi, tu es son petit-fils.

Le chemin paraît agréable.

- Nous ne sommes plus dans la ville, remarque Jasmin.

De fait, la ville a soudainement disparu. Est-ce un prodige? Pourquoi pas?

- Il ne faut pas refuser les merveilles... prononce doucement Jasmin.

Le chemin monte en serpentant entre de grands arbres et des petits rochers.

- C'est inattendu de se retrouver dans un tel endroit, silencieux, loin de tout, à quelques pas d'une ville pleine de monde, remarque-t-elle encore.

Nous montons sans nous presser. A vrai dire, il est préférable de ne pas se presser, car le chemin monte, monte...

Je tends le bras vers les arbres :

- Nous sommes bien loin de notre bois au lac.

- Et encore plus loin de nos rues.

- Anguille a dit qu'il n'y avait rien à voir dans les rues...

Je prends un temps :

- Il n'y a pas de forêt, bien sûr; mais tous les arbres se ressemblent...

- Pour nous, chaque rue a sa vie, celle que nous lui connaissons, ici nous n'avons jamais vécu avec ces arbres...

- C'est ce que nous disions jeudi dernier en allant chez ta tante.

Nous restons un moment en silence.

- Patience nous a dit que leur paysage leur manquerait s'il n'était plus là, reprend Jasmin.

- Oui, autant que nos rues nous manqueraient.

- Que nous manquerait-il? Les murs des maisons, le bruit des rues, les gens qui passent sans que nous les voyions, les marchandises qu'offrent nos boutiques et que nous ne trouvons pas ici, les musées, les spectacles, beaucoup plus nombreux qu'ici? Je t'ai connu ici; si tu devais y rester sans moi, ne me manquerais-tu pas plus que ne me manquerait la capitale si je restais ici avec toi?

Notre chemin a abouti à une route plus importante. Quelques minutes plus tard, un pont sous lequel nous allons passer. Une autre route? pas du tout. Mon grand-père m'en a parlé. Je le montre à Jasmin :

- C'est un funiculaire; il monte à l'observatoire, tout là-haut.

- L'observatoire?

- Oui; Grand-père m'a dit que de là-bas on voyait très très loin.

- On voit la mer?

- Oui; et aussi les montagnes.

Je me ravise :

- Ce n'est pas le col qui fait 280 mètres, c'est le sommet de la tour de laquelle on regarde; et de là, on voit tout autour.

- On doit cependant voir beaucoup moins loin que sur les grands cols où nous étions.

- Oui, bien sûr.

- Alors, en quoi c'est intéressant de venir ici?

Elle se reprend vite :

- C'est vrai; pour ceux qui aiment voir l'eau.

- Grand-père m'a dit qu'on pouvait même apercevoir une île lointaine...

Elle sourit :

- Après l'orage.

- Ah oui, tu as raison!

Je poursuis :

- Ce sont les montagnes de cette île qu'on peut voir.

- Ah, oui! Mon père m'a expliqué; c'est pour savoir à quelle distance on voit lorsqu'on est en avion.

- 3,9 fois la racine de la hauteur où l'on se trouve; hauteur en mètres, résultat en kilomètres.

Elle rit :

- Toi aussi!

- Oh, oui! De plus, il vaut mieux l'avoir appris, sinon mon père recommence.

- Nous ne sommes vraiment pas loin d'avoir le même père!

Elle ajoute, sur le ton du professeur :

- Interrogation! Comment savoir si deux sommets se voient sur la mer?

- On prend un bout de ficelle, on le tend et on accroche chaque bout à chaque sommet.

Je m'interromps :

- Interrogation! Que ne doit pas faire la ficelle?

- Se casser!

- Elève Jasmin, je vois que vous esquivez les examens parce que vous ne savez pas quoi répondre.

- La ficelle ne doit pas traverser la terre!

- C'est bien, vous vous êtes bien rattrapée.

Elle questionne à son tour :

- Et pour que les deux sommets se voient du plus loin possible, que doit faire la ficelle?

- Ne pas se casser!

- Monsieur, je vois que vous esquivez les examens parce que vous ne savez pas quoi répondre.

- Etre tangente à la terre!

- C'est bien, vous vous êtes bien rattrapé.

Nous rions gaiement.

Encore une minute de marche, et Jasmin s'arrête :

- Tu es sûr de ta route? nous sommes en train de descendre.

Distrait par notre discussion topographique, je me suis manifestement trompé. Je réponds d'une voix calme :

- J'ai pensé que pour monter, il était beaucoup moins fatigant de descendre.

- Tu as raison, restons donc sur la même route, d'autant plus que si elle descend d'un côté, il n'est pas impossible qu'elle monte de l'autre.

- Justement, c'est ce que je voulais éviter; je propose par conséquent de monter par le funiculaire.

Jasmin réfléchit :

- La pente du funiculaire étant beaucoup plus rude que celle de la route, qui monte en faisant des lacets, cela sera évidemment beaucoup moins fatigant...

- ...puisque nous arriverons beaucoup plus vite au sommet!

Et nous voici grimpant le long du funiculaire, nous traînant presque à genoux, tout en jetant un oeil prudent derrière nous pour voir si la cabine n'arrive pas, ce qui nous obligerait à nous jeter dans le bois adjacent.

Frais et dispos grâce à notre reposant raccourci, nous nous hissons péniblement maintenant au sommet de la tour de l'observatoire - par l'ascenseur!

Nous avons vu la mer, nous n'avons pas vu l'île lointaine, nous avons vu un peu de montagnes, et nous sommes redescendus en funiculaire, dans la cabine cette fois-ci.

Après-midi de boules. Petit à petit, nous apprenons à jouer. C'est amusant. C'est même très agréable. La boule gagne, la boule rate. On rit, on se moque, on applaudit, on se lamente. La partie est tellement acharnée qu'on en oublie de compter les points.

La partie terminée - pourquoi à ce moment-là? personne n'en sait rien - nous entamons une partie... de boissons fraîches! Nous en avons bien besoin, surtout Jasmin et moi, Bonsens et ses amis ont plus que nous l'habitude de la chaleur.

D'où je propose :

- Que diriez-vous d'une glace?

Pour toute réponse, chacun a jailli de son siège, et nous voilà tous les six en route, d'un bon pas, vers le glacier.

- Allons danser, ce soir!

Danser? C'est Anguille qui a lancé la proposition.

- Oh oui, quelle bonne idée! approuve, évidemment, l'Extasié.

Petit flottement.

- Aimez-vous danser? nous demande Patience, à Jasmin et à moi.

Jasmin m'a jeté un vif coup d'oeil. Je réponds :

- Cela nous fera un grand plaisir!

Je ne danse pas souvent, Jasmin un peu plus, nous en avons déjà parlé. Nous dansons d'habitude en soirée chez des camarades. Pourquoi ne pas aller danser? Cela fera surtout plaisir à Anguille, si j'ai bien compris. Mais enfin, personne n'y est opposé.

- On y va par le train de huit heures quarante-neuf, déclare Anguille; nous reviendrons à minuit!

- C'est loin? demande Jasmin.

- Non, dix minutes de train, lui répond Bonsens; et c'est plus commode qu'en vélo à moteur.

Nous nous séparons, après nous être donné rendez-vous à la gare. Je me tourne vers Jasmin :

- Tu ne vas pas faire l'aller et le retour; viens dîner chez mes grands-parents!

Elle prévient ses grands-parents, nous flânons encore un peu, et nous voici à table.

La conversation est enjouée. Les thèmes abordés sont habituels. L'école où va Jasmin, l'avenir, quels sont ses goûts, ce qu'elle pense de la région, de la mer, de la montagne. Bien entendu, on surveille discrètement ses réponses, on les jauge. Mais de façon ordinaire, sans chercher de défauts particuliers. Ce n'est certes pas la première fois que mes grands-parents voient Jasmin, et je suis bien sûr qu'ils ont déjà parlé d'elle avec mes parents, mais le sentiment que j'éprouve est qu'ils considèrent que c'est la véritable première fois qu'ils la prennent en considération. Que diront-ils à mes parents? Il m'a paru certain que leur compte rendu serait bon.

Après le dîner, Jasmin et moi partons pour la gare par le bord de mer. Le soleil est couché depuis un peu plus d'une demi-heure, et il fait déjà nuit.

- La nuit tombe plus vite que chez nous, remarque Jasmin.

- Nous sommes plus près de l'équateur.

- C'est juste.

La plage est très animée.

Jasmin la regarde :

- Tu vois, il y en a encore qui se baignent.

Il n'y en a pas beaucoup, mais il y en a.

- Tiens, il reste un enclos où l'on donne à brouter, note-t-elle.

L'un des restaurants de la plage est ouvert, et les dîneurs ne sont pas esseulés. Et en voilà un autre, plus loin. Je le désigne à Jasmin :

- En voilà un autre!

- Ce ne doit pas être désagréable de dîner le soir au bord de la mer.

- Eh bien, je t'invite à brouter demain soir!

- Oh, avec plaisir!

En attendant, il faut penser au train. Nous pressons le pas, et nous voici à la gare cinq minutes avant le départ.

- Dépêchez-vous, les flâneurs! nous lance Bonsens.

- On vous a pris vos billets; allons-y! ajoute Patience.

Nous sautons dans le train. Un grand train. Il vient de la capitale et va loin. Nous descendons du train. Une petite ville avec de grandes maisons. Tout est assez neuf; la ville n'est pas très ancienne, ou si elle l'a été, elle l'a oublié.

Nous arrivons sur une grande petite place. Effet de style? Assurément, mais fort défendable. La place, qui n'est qu'un carrefour, est petite, et ne peut contenir beaucoup de monde. Et certainement pas tout ce monde, qui se trouve là, sur cette place.

Un café, empli lui aussi de plus de monde qu'il ne peut en contenir, paraît être la salle de spectacle où les spectateurs - je veux dire les consommateurs - assistent à la représentation qui se déroule sur la scène - je veux dire sur la grande petite place.

Voici deux jeunes gens et une jeune fille, vêtus d'habits de théâtre, qui font entendre des airs frénétiques, l'un des garçons tentant de briser les cordes de sa guitare, l'autre de faire exploser le saxophone ténor dans lequel il souffle un ouragan, et la jeune fille tentant de faire entendre au travers de ce vacarme une voix tendre et caressante. Comment y parvient-elle? C'est un mystère pour moi, d'autant plus impénétrable que c'est sa longue et poignante mélodie qui donne la vie à cette musique.

Le trio est parti plus loin. Voilà maintenant un garçon vêtu d'un habit de saltimbanque qui arrive sur un curieux vélo. La roue arrière n'est rien que normale, alors que la roue avant est bien deux fois plus petite. Curieux équipage! Comment fait-il, ce garçon, pour paraître si à l'aise sur son étrange vélo? A peine me suis-je posé la question qu'un événement dramatique se produit. Le vélo s'est subitement cassé en deux morceaux, et les deux roues se sont détachées l'une de l'autre. Malheur! Que va-t-il se passer? Le garçon va tomber, se blesser! Déjà il semble avoir perdu l'équilibre, sa roue avant, à laquelle il tente encore désespérément de se raccrocher, le trahit et s'envole au-dessus de sa tête. Il la tient de toutes ses forces...

Mais quel est ce prodige? Tout souriant et poussant des cris joyeux, il continue à rouler avec adresse et vivacité sur sa seule roue arrière, au centre de laquelle j'aperçois les pédales! Les applaudissements n'ont pas de fin!

- Oh, la jolie ceinture!

Anguille s'est précipitée sur l'étalage d'une des nombreuses boutiques de vêtements situées sur un bord de la place, ouvertes malgré l'heure tardive, et ne paraissant pas devoir fermer de sitôt étant donné l'affluence des jeunes gens, et parfois aussi, de gens moins jeunes.

Qu'a donc vu Anguille de si extraordinaire? Elle tient à bout de bras une sorte de ceinture faite de chaînons d'un vague métal prétendument doré, et couverte de verroteries aux couleurs brutales. Ceinture qui contraste passablement avec l'élégance sobre et de bon goût d'Anguille.

- Toute en or et en pierres précieuses! s'exclame-t-elle comme si elle le pensait vraiment; je la veux!

Et elle s'apprête à entrer dans la boutique afin de régler son achat, lorsqu'elle se heurte à l'Extasié, qui, tout souriant :

- Ce n'est pas la peine, elle est déjà à toi!

Anguille fait bondir un grand sourire sur ses lèvres et lui applique un baiser sonore sur la joue. Décrire l'expression de l'Extasié est au-dessus de mes talents d'écrivain! Anguille s'est aussitôt parée de l'objet. Il est à noter qu'elle porte une très belle ceinture d'un excellent cuir.

Nous nous acheminons à présent vers la danse.

- C'est toujours comme ça, ici? s'informe Jasmin.

- Ce ne sont pas toujours les mêmes, mais il y a toujours des petits groupes de musiciens qui vont d'un endroit à un autre, pour le plaisir de jouer ou de chanter, lui apprend Patience.

- Quelquefois, il y a aussi des danseurs, ajoute Anguille.

- Lorsque les musiciens jouent des airs de danse, tout le monde danse, ajoute aussi Bonsens.

Il poursuit avec conviction :

- C'est beaucoup mieux que là où nous allons.

L'Extasié fait une moue :

- Oui, mais c'est beaucoup plus court.

Je me tourne vers lui :

- Tu aimes tant danser?

- Oh! pas... Oui, beaucoup! me répond-il en deux temps.

- Parfois, il y a d'autres jeunes gens qui font de petits tours d'acrobatie, a vivement repris Bonsens.

- Ou de magie! s'exclame Anguille, les yeux brillants.

- Mais celui qu'on voit le plus souvent, c'est celui qui fait du vélo à une et une roue, complète Patience.

- J'ai eu l'impression que c'était la première fois qu'il venait, tellement il a été applaudi, s'étonne Jasmin.

- Oh, on l'aime bien; et il nous amuse à chaque fois tout autant! lui répond l'Extasié.

- C'est ici! annonce Bonsens.

Une porte assez étroite qui ne laisse pas deviner un endroit où l'on danse. Nous entrons, un par un. Un petit réduit, fermé par un épais rideau d'un rouge provocant. Un portier maussade, qui a plutôt l'air d'un gardien, nous dévisage comme s'il était particulièrement mécontent de nous voir - cela doit être l'habitude, car à part moi et Jasmin, qui m'a jeté un coup d'oeil éloquent, personne n'y a prêté attention.

Le rideau s'est soulevé, pas trop cependant, cela nous aurait sans doute été trop commode pour pénétrer dans la salle. Nous y voici malgré tout.

Une lumière colorée et aveuglante nous reçoit. Un bruit continu et assourdissant, dont on devine à la réflexion qu'il s'agit de musique, accompagne les éclairs de lumière. Une trentaine, je pense, de jeunes gens qui s'agitent. Oh! je ne peux pas dire que je ne connaisse pas ces danses, ni même que je ne les aie jamais pratiquées, mais dans nos soirées il y avait... comment dirais-je, non pas de la retenue, mais une sorte de recherche d'un plaisir encore conscient. Ici, la bride est lâchée. Savent-ils qu'ils dansent, ces danseurs qui me paraissent désarticulés, et non du corps uniquement?

Anguille s'est jetée seule dans la bataille. Mais comment fait-elle donc? Ses trépignements sont souples, sans aspérité, mettant en valeur son élégance. Et, contrairement à la majorité des danseurs, elle tient compte de la musique. Quant à la façon dont elle ne regarde pas ceux qui cherchent ses yeux!...

La voilà qui vient avec vivacité à la table où nous nous sommes installés, attendant les boissons, apparemment réglementaires. Elle a attrapé l'Extasié par un bras et le tire :

- Viens!

Ils sont au milieu de la piste. L'Extasié suit comme il peut.

Les boissons servies, nous aussi nous allons tous les quatre faire quelques pas. Bonsens et Patience savent très bien danser et l'on voit qu'ils sont habitués à danser ensemble. Tout en dansant avec énergie, ils restent calmes dans la tempête.

C'est la première fois que je danse avec Jasmin. Je me sens un peu intimidé, et n'ose pas tellement projeter bras et jambes à travers la salle, ainsi que le font les autres danseurs rompus à ce genre d'exercice. Néanmoins je m'efforce de faire des mouvements convenablement animés. Jasmin les suit avec précision tout en gardant une grâce nonchalante.

Vers minuit, nous rentrons par le train.

Ce midi, je déjeune chez les grands-parents de Jasmin. J'avais dit que mes grands-parents avaient certainement parlé de Jasmin avec mes parents. Ici, de même. Je veux dire, évidemment, que ce sont les grands-parents de Jasmin qui ont parlé de moi avec ses parents. C'est Jasmin elle-même qui me l'a dit. Il ne faut pas s'y perdre pour écrire tout cela.

Pendant le déjeuner, les grands-parents de Jasmin font de même que les miens. Prise en considération. Et de même encore, je pense que le compte rendu sera bon.

A part cela, la conversation a trait à la vie de la région, à la récolte du jasmin qui vient de commencer, et dont les grands-parents me parlent avec beaucoup de détails. Récolte avant le lever du soleil, transport le plus rapidement possible parce que les fleurs se fanent très vite, deux trois heures tout au plus. J'apprends aussi que la région est la première au monde pour l'industrie des parfums, à base surtout de jasmin, de mimosa et de roses. J'écoute avec plaisir, le sujet me paraissant intéressant. Ce qui fait plaisir aussi à Jasmin, légèrement inquiète au début de cette conversation sur les parfums dont elle craignait sans doute le peu d'intérêt pour moi.

Après le déjeuner, nous partons, Jasmin et moi, nous promener à pied dans les environs. Nous avons au préalable demandé la permission d'aller dîner ce soir sur la plage. La grand-mère a souri :

- Bien sûr, allez-y!

Et elle a ajouté :

- C'est ce qu'aiment bien faire les gens qui viennent des villes!

Nous marchons dans le petit bois, proche de la maison, écoutant le doux froissement des aiguilles de pin, si moelleuses sous le pied. Jasmin m'a souri :

- Trois semaines, déjà...

Je reste songeur un moment :

- Depuis, le temps s'est arrêté...

Où sommes-nous allés, qu'avons-nous fait, de quoi avons-nous parlé?...

Huit heures et demie. Le soleil est couché depuis presque une heure. La nuit est noire. Nous sommes, Jasmin et moi, dans l'enclos de la plage - l'un des meilleurs restaurants de la ville - en train de brouter notre herbe.

- Excellente, cette herbe, apprécie Jasmin; citron, huile d'olive, et dorée à point.

- Par contre, je ne sais pas si une vache trouverait cette herbe aussi bonne.

- Je pense surtout qu'elle aurait peur.

- Bien sûr; je ne crois pas que les vaches aiment les loups.

- Oh non! même si le loup se repose sur un lit de fenouil.

- Après une croisière en mer!

Et nous concluons ensemble :

- Fameux, ce loup!

La nuit est chaude. Nous sommes bien installés dans les confortables fauteuils de l'enclos. La mer vient tout doucement caresser le rivage...

Ce matin, tout le monde se retrouve au marché du dimanche, du dernier dimanche du mois de juillet.

- Nous venons souvent à ce marché, cela permet de rencontrer des camarades de classe qui habitent aux alentours, nous apprend mon cousin.

- Vous aussi, vous faites de même chez vous? s'enquiert Patience.

Je regarde Jasmin. Jasmin me regarde :

- Tu sais où est le marché?

- Non, je ne sais pas.

- Vous habitez loin l'un de l'autre? nous demande l'Extasié.

- A cinq minutes, répond Jasmin.

- A cinq minutes? s'étonne grandement Anguille; je croyais que vous ne vous connaissiez pas avant de venir ici!

Je confirme :

- Non, pas du tout.

- Nos parents se connaissaient, ajoute Jasmin.

- Vous ne vous êtes jamais rencontrés dans la rue? insiste Anguille.

- Nous n'allons pas dans la même école, précise Jasmin, croyant tout expliquer.

Bonsens pense effectivement avoir compris :

- Ah oui! vos écoles sont très loin l'une de l'autre.

Je réfléchis :

- Un quart d'heure environ.

Le silence a suivi ma réponse, mais "Un quart d'heure?" s'est dessiné sur toutes les lèvres. Patience se reprend la première :

- Et lorsque vous vous promenez?

Je ne sais pas trop quoi dire. C'est Jasmin qui répond :

- La capitale est grande.

- Alors, on ne peut pas se rencontrer par hasard, conclut l'Extasié, en faisant une moue d'incompréhension.

Je souris :

- Le hasard peut tout.

- Oui, mais il n'a pas l'air de le faire! coupe Anguille.

- Enfin, l'essentiel est que vous vous soyez rencontrés, note Patience.

- Oui, ici, dans une petite ville! coupe de nouveau Anguille.

Un silence s'établit, rompu par Bonsens :

- Vous venez faire une partie de boules cet après-midi?

Rendez-vous pris.

Au déjeuner, je parle avec mes grands-parents des impressions que j'ai éprouvées ces derniers jours lors de mes promenades avec Jasmin.

- Tu me parais bien mieux disposé que ton père, déclare Grand-père.

- Oui, confirme Grand-mère; lui, il ne peut pas rester trois minutes sans récriminer : "Chez vous, on ne trouve rien; chez moi, je trouve ce que je veux!"

J'ai eu envie de répondre à mon père - mais il n'était pas là! - "Ici, j'ai trouvé Jasmin; chez moi, je ne l'ai jamais trouvée!" Mais je pense qu'il se serait contenté de me regarder en se demandant ce que je voulais dire, puis, ayant trouvé - le fait est qu'il sait fort bien chercher et trouver - il m'aurait dit : "Ce n'est pas la même chose!" La conversation avec mes grands-parents se poursuit encore pendant un certain temps - c'est ainsi qu'on dit quand on ne sait quoi dire - mais sur d'autres sujets, plus ordinaires cette fois-ci.

Après le déjeuner, je vais chercher Jasmin à l'arrêt de l'autocar, en passant par le bord de mer. Les enclos sont pleins, ce qui est naturel, mais comment est-il donc possible qu'un même endroit puisse être à ce point différent d'un moment à l'autre? Banalité, bien sûr. Hier, il faisait nuit, il y avait peu de monde. Cela suffit-il, pourtant? "Le paysage ne dépend pas de ce qu'il est, mais de nous", avais-je dit le jour où nous avions parlé de la vitre. Cependant, ce que je vois, c'est le jour et la foule de baigneurs, et non la nuit et le silence. Cela ne dépend pas de moi. Alors, est-ce que je m'imagine malgré tout que c'est encore la nuit et le silence? Non, ce n'est pas ça. Je ne vois ni le jour ni la nuit, ni la foule de baigneurs, ni le silence, qu'au reste on ne peut pas voir. Je suis avec Jasmin, c'est tout.

Nous voici à présent chez Bonsens, les boules à la main. Les parties sont devenues plus distraites. Nous bavardons plus que nous ne jouons.

- C'est à qui de lancer? s'enquiert l'Extasié après un brin de causette qui s'est quelque peu prolongé.

Recherche. Je fais un signe de dénégation :

- Je viens de tirer à l'instant!

- J'ai placé avant toi ou après? demande Bonsens.

- Après, sinon ta boule serait déjà en train de sombrer au large!

- Pas du tout! rectifie Anguille; tu viens de tirer et tu as manqué, j'ai surveillé ta boule!

- Bon, alors c'est à qui? insiste Patience.

Palabres.

- Je crois que c'est à toi, suggère Jasmin à Patience.

Laquelle, étonnée :

- Ah bon!

Le jeu reprend. Pas pour longtemps.

- A quoi jouez-vous, chez vous? nous demande Anguille.

- Au tennis, répond Jasmin.

- Toi aussi? me demande-t-elle.

- Oui.

- Et pas au même endroit, bien entendu, conclut l'Extasié; sinon, vous vous seriez rencontrés!

- Si, si; au bois où il y a un lac.

Mon cousin paraît se demander s'il a bien compris ce que j'ai dit :

- Si vous êtes au même endroit...

- Nous ne venions pas aux mêmes heures.

- Vous nous avez dit que vous faisiez du canot; sur ce lac... reprend Patience.

- Et vous n'y alliez pas aux mêmes heures! poursuit Anguille.

- Le lac est grand, indique Jasmin.

- Alors, il est plus grand que notre mer! plaisante l'Extasié.

Le jeu reprend. Non, il ne reprend pas, car nous ne savons plus du tout où nous en sommes.

- Allons plutôt manger des glaces! propose Bonsens.

Nous partons sans attendre.

Attablés devant les glaces, nous bavardons...

- Vous allez nager, chez vous? nous demande Anguille.

- Quelquefois, répond Jasmin.

- Pas au même endroit, bien sûr! nous taquine l'Extasié.

Je souris :

- Non, pas à la même piscine, cette fois-ci.

- Vous avez un fleuve chez vous, remarque Bonsens.

- J'ai une piscine tout près de chez moi, c'est plus commode, répond Jasmin; et toutes mes camarades de classe vont là.

- Et toi? me demande Patience.

- Mes camarades de classe vont aussi dans la même piscine; mais elle est en ville.

J'ajoute :

- Elle est plus grande que la sienne, et nous y faisons des courses.

Mon cousin insiste :

- Vous n'allez jamais nager dans le fleuve?

- Nous ne connaissons pas les gens qui vont là-bas, répond Jasmin.

Elle demande à son tour :

- Et vous, vous allez nager en mer?

- Cela nous arrive, quoique assez rarement; il y a trop de monde ici, répond Patience.

- Nous allons plutôt nager dans un endroit où il ne vient personne, excepté parfois les gens d'ici, nous apprend Anguille.

- Et pourquoi ne vient-il personne là-bas? s'enquiert Jasmin.

- Il faut déjà trouver l'endroit, explique l'Extasié; il est au milieu des rochers, il n'y a pas de plage.

- Voulez-vous que nous y allions? propose Anguille.

Nous acceptons avec plaisir. Nous irons demain au début de l'après-midi.

Ce matin, je me rends en autocar chez Jasmin. Nous allons à pied sur la colline, au sommet de laquelle se trouve le village, l'ancienne forteresse, situé en face de la demeure de Jasmin, et nous nous installons sur les remparts.

- Tu restes jusqu'à quand ici? me demande Jasmin.

- Je n'ai pas d'obligation... à part l'école, bien entendu.

- L'école, c'est le vingt-trois septembre.

Je lui demande à mon tour :

- Et toi, jusqu'à quand restes-tu?

- Je ne sais pas encore; je dois aller dans la famille avant de rentrer.

- Loin?

- Assez; dans les montagnes.

- Là où nous étions...?

- Non, ce sont d'autres montagnes; j'y suis allée une fois chez mon oncle et ma grand-tante qui habitent dans la même région.

- C'est comme ici?

Elle secoue la tête :

- Oh non, pas du tout!

Elle poursuit :

- Chez mon oncle, c'est une montagne plus basse que celle où nous avons été avec nos pères, mais...

Elle prend un temps :

- On dirait que c'est nulle part.

- Nulle part?

- Oui; je ne sais pas trop comment t'expliquer.

- Tu as été te promener...?

- Oh, avec mon oncle et sa tante... en auto.

Elle reste un moment sans rien dire :

- Je pense que cela te plairait.

Elle ajoute aussitôt :

- Chez ma grand-tante, je ne sais comment définir... C'est sauvage tout en étant près des hommes... Je ne sais comment dire.

- Tu penses que cela me plairait aussi?

Elle ne répond pas, et reste pensive un long moment :

- Si je demandais...?

- Je demanderai aussi!

Elle m'a souri...

Nos vélos à moteur bondissent sur la grand route derrière l'Extasié qui a pris avec autorité la tête du convoi. Le massif rocheux qui nous avait rendu visite après l'orage est là devant nous, et c'est nous à présent qui allons lui rendre sa visite. Car c'est au bord de ces rochers-là que nous allons nager.

L'Extasié vient de s'arrêter. Tout le monde s'arrête. Je m'étonne :

- C'est ici?

- Oui, c'est notre plage! m'apprend Patience.

- Par où passe-t-on?

- Par la montagne! rit Anguille.

- C'est haut?

L'Extasié paraît réfléchir :

- Oh, pas trop; une demi-heure de descente!

- Ça, c'est quand on y arrive du premier coup! ajoute Bonsens.

- Nous devrions nous dépêcher, suggère Jasmin, si nous voulons arriver avant le coucher du soleil!

Nous rions.

- En avant! s'écrie l'Extasié.

Nous descendons donc par les rochers. Heureusement, ils sont assez gros et bien stables, et nous arrivons sur la plage sans encombre. Si tant est qu'on puisse parler de plage. Dix pas de terre, et les rochers tout autour. Il faut avouer que c'est autrement plus plaisant que la plage de la ville. Et puis, il n'y a pas de sable. Encore qu'on le voie si peu, le sable sur la plage de la ville, encombrée de baigneurs qui, pour la plupart, ne se baignent pas.

L'Extasié nous montre un gros rocher haut comme deux hommes, et qui avance en mer :

- C'est de celui-là qu'on plonge le mieux; pas de danger, c'est profond!

Tous à l'eau! Cependant, Patience et Jasmin n'ont pas plongé, et se contentent d'une bonne brasse. Anguille a plongé la première, et nage une nage rapide. J'ai l'habitude de voir d'excellentes nageuses dans ma piscine, et je dois avouer que je suis passablement impressionné. Souple, vive! Les deux garçons suivent. L'Extasié force, mais c'est bien heurté. Bonsens a une excellente nage, mais calme. Quant à moi, je sais nager très vite, mais je me contente du plaisir d'être dans l'eau. Et quant au sel, Anguille me l'avait bien dit, il porte. C'est bien moins fatigant qu'à la piscine. Je me rétracte, ce n'est pas seulement sur les tomates que le sel est bon. A condition, toutefois, de ne pas en boire. J'en ai goûté par hasard... enfin, ce n'est pas plus mauvais que l'eau de ma piscine!

Matinée passée à ci et ça. Ce n'est pas très précis, mais je ne m'en souviens pas très bien non plus. Du reste, quelle importance? Des commissions pour Grand-mère, bavarder avec mon cousin et ses amis, rencontrés dans la rue.

- Tu vois, ce n'est pas comme dans ta grande ville; ici on peut se rencontrer! m'a déclaré Anguille.

Et nous sommes restés un moment à aller d'une boutique à l'autre.

Passé du temps avec mes grands-parents, raconté ma baignade d'hier...

Jasmin est occupée avec ses grands-parents à elle. Elle m'a appelé :

- Grand-père a une course à faire cet après-midi, et il m'a proposé que nous la fassions ensemble à sa place; il m'a dit que cela nous ferait une belle promenade.

Elle a ajouté :

- Viens avec ton vélo à moteur.

J'arrive donc chez elle, et nous partons.

- Une amie d'enfance de ma grand-mère a fait des confitures de roses et veut les lui offrir, m'explique Jasmin; elle habite une petite ville tout près de l'endroit où nous avons découvert la mer, la nuit où nous sommes rentrés avec nos pères.

- Oh oui! Nous pourrons voir la même chose de jour; ce sera très curieux de comparer.

J'ajoute, avec un petit sourire amusé :

- Comparer la même chose à la même chose, c'est ça qui sera curieux.

- Es-tu sûr que ce sera bien la même chose?

- Je suis surtout sûr que ce ne sera pas la même chose.

Elle secoue la tête :

- Si la même chose peut être différente de la même chose, alors elle n'existe pas.

- Et donc ce ne sera pas cette chose que nous verrons.

- Et donc nous ne verrons que ce que nous penserons voir.

Nous ne disons rien pendant un moment. Jasmin reprend :

- Je sais que nous, nous voyons la même chose lorsque nous regardons la même chose.

- Je le sais aussi.

Nous traversons une voie de chemin de fer.

- Grand-père m'a dit que les trains n'y roulaient plus, m'indique Jasmin.

- C'est triste, une voie de chemin de fer qui attend un train qui ne vient pas.

- Oui; autant qu'un train qui n'aurait pas de voie de chemin de fer.

Nous nous sommes souri.

Après être passés par la ville de la vitre, nous arrivons dans la petite ville où habite l'amie d'enfance de la grand-mère de Jasmin. Petite ville vivante et paisible à la fois. Les gens vont et viennent, paraissent savoir où aller, et avoir quelque chose à y faire, contrairement à ceux que j'ai pu voir dans la ville de mes grands-parents, pour laquelle, cependant, je ne parle pas de ceux qui y habitent, mais de ceux qui y viennent de loin. Ici, ceux qui sont venus de loin - ils ne sont au reste pas très nombreux - paraissent presque être venus en voisins.

L'amie d'enfance de la grand-mère de Jasmin vit seule. Elle est à peine plus âgée que son amie, et semble un peu souffrante, peut-être parce qu'elle se déplace avec quelque difficulté. Elle est tout sourire, pourtant, et nous accueille ainsi qu'on le ferait pour de vieux amis.

- Asseyez-vous, asseyez-vous, vous devez être fatigués de la route! s'empresse-t-elle.

Certes, nous ne sommes pas fatigués de la route, ni Jasmin ni moi, mais après nous être jeté un léger coup d'oeil, nous feignons de l'être, pas trop cependant, cela ne serait pas naturel. Oui, nous avons pensé tous les deux qu'un excès de vitalité pourrait lui rappeler douloureusement qu'il y avait bien longtemps, elle pouvait sans fatigue supporter un tel voyage.

- Voici les confitures de pétales de roses; je les ai cueillies moi-même.

Elle ajoute, toujours en souriant :

- Cela m'a tellement fait plaisir de les faire que je n'ai pas senti la fatigue!

Nous repartons. La route s'est mise à monter fortement. Le moteur nous a tout aussi fortement recommandé de le soutenir à la force des pédales. "Surtout à notre force à nous!" a rectifié Jasmin.

Vingt minutes plus tard, nous sommes au col.

- 981 mètres d'altitude! annonce Jasmin.

- Tu as regardé sur la carte?

- Non, c'est Grand-père qui me l'a dit.

Elle me désigne l'horizon :

- Tu vois la montagne là-bas?

- Oui; c'est l'île lointaine?

- Oui; et la montagne de l'île s'élève à 2700 mètres.

- Et à quelle distance sont-ils, le col et la montagne?

- 250 kilomètres.

J'ai posé la question pour me donner le temps d'effectuer le calcul :

- 320 kilomètres de visibilité; c'est bon!

- Ah! soupire Jasmin; si c'était aussi amusant en classe...

Nous contemplons la ville et la rade. Le gigantesque navire est parti. On devine la ville, et on voit l'eau.

- On dirait un théâtre où il n'y aurait plus ni artistes ni spectateurs, prononce pensivement Jasmin.

Nous restons un bon moment à contempler le théâtre vide.

- Il est encore tôt, si nous allions nous promener à pied dans les environs? me propose Jasmin.

- Excellente idée!

Nous redescendons de l'autre côté du col. Un petit pont de pierres.

Je propose à mon tour :

- Veux-tu que nous suivions le ruisseau?

- Excellente idée!

Nous partons.

- Suivre le ruisseau est plus facile à dire qu'à faire!

- Oui, mais c'est plus amusant que faire du vélo à moteur! affirme Jasmin.

- D'autant plus qu'à vélo à moteur, je ne sais pas comment nous ferions!

- C'est surtout comment ferait le vélo à moteur!

- Oh, pour lui, ce serait très simple, il monterait sur nous!

- Alors, partons vite, avant qu'il n'ait cette sorte d'idée!

Et nous partons vite, du moins aussi vite que nous permettent la montée raide et les rochers qui jalonnent les rives du ruisseau.

Le plaisir d'une bonne grimpette épuisé - et nous de même! - nous nous installons sous les grands arbres qui bordent le ruisseau. Un long moment de silence, puis Jasmin :

- J'ai demandé!

- Moi aussi.

- C'est entendu avec mon oncle et ma grand-tante; ils nous attendent.

- Moi aussi, c'est entendu avec mes parents; ils veulent bien.

Dernier jour du mois de juillet. Jasmin est prise avec ses grands-parents. Mon cousin et Patience ne sont pas là de la journée.

Après le déjeuner, je pars faire une promenade, un peu au hasard. Peut-être trouverai-je quelque chose d'inattendu?

Je commence par rouler le long du bord de mer, en direction de la petite ville où le vélo s'était cassé en deux. Que c'est ennuyeux! La mer, les baigneurs qui traversent sans regarder, les plages qui se suivent... J'ai l'habitude de me promener seul dans la capitale. Et la question n'est même pas de savoir si ma ville est plus belle que la plage, non, le sentiment que j'ai est que ce que je crois voir n'existe pas. Une simple illusion. Des hommes qui sont loin de leurs vies, qui ne savent pas pourquoi ils sont ici. "Mais si, nous le savons, nous sommes en vacances!" répondront-ils. Pourquoi ici? "L'endroit nous plaît!" Qu'est-ce qui vous a fait choisir cet endroit? "Quelqu'un, nous ne nous souvenons plus qui!" Que faites-vous là? "Nous sommes en vacances!" Pourquoi êtes-vous partis de chez vous? "Nous sommes partis pour aller en vacances!" Ils ne vivent pas ici, et là où ils sont, personne d'autre ne vit. Des hommes sont venus pour les servir, des maisons ont été bâties pour eux. Et lorsqu'ils partiront, que restera-t-il? Des maisons vides, ainsi que l'a dit Jasmin, et des rails sans trains? Une simple illusion, qui se sera évanouie.

Cet après-midi, Bonsens et ses amis ont un peu plus de mal que d'habitude à gagner leurs parties de boules. Nous en gagnons même quelques-unes. Plaisirs de vacances. Plaisirs agréables. Plaisirs redoutables s'ils suppriment la vraie vie. Si elle existe. Et cela, qui peut me l'assurer? Jasmin, je crois, par sa seule présence.

En attendant, les boules ayant été mises à se reposer, nous en faisons autant, avalant nos glaces chez notre glacier habituel de la grand rue, qui est dans le même temps la grand route qui vient de la capitale.

- Votre ville, vous la connaissez tout entière? demande Anguille, après avoir mordu à belles dents dans sa glace fleurant bon la groseille.

- Tout entière, non, lui répond Jasmin; elle est beaucoup trop grande.

- Alors, notre ville est plus grande que la vôtre!

Etonné, je réplique :

- Votre ville, on la traverse à pied en un quart d'heure!

- Les alentours de notre ville...

Anguille s'interrompt un instant :

- Vous avez dit que vous n'allez jamais en dehors de votre ville; nous, nous allons souvent aux alentours...

Je proteste :

- Ce n'est pas la ville!

- Pour nous, les alentours font partie de notre ville, intervient l'Extasié.

- Ce qui compte, c'est là où l'on vit, pas quel nom ça porte, le soutient Patience.

- C'est nous qui faisons la ville et non le contraire, ajoute Bonsens.

- Il y a peut-être des villes plus grandes que votre capitale, déclare vivement Anguille, mais si on n'y est jamais allé, leurs grandeurs ne sont que des nombres dans un livre de géographie!

Après un moment de silence, Jasmin observe :

- Nous avons coutume de penser que nos très nombreuses rues sont différentes les unes des autres, et que nous pouvons y vivre plusieurs vies, mais il nous serait en effet difficile de prétendre que votre vie dans cette rue où nous sommes est la même que celle que vous vivez dans la montagne ou encore dans la mer, par exemple.

Ayant épuisé notre appétit de glaces et ayant conclu, au terme d'une discussion parfaitement argumentée sur les notions fondamentales qui mènent le monde, qu'un glacier n'existe que lorsqu'on y mange des glaces, nous quittons ledit glacier.

Il n'est pas encore très tard - nous sommes en été - et personne n'a envie de rentrer. Nous partons donc faire une petite promenade à pied à travers la ville.

Nous passons par le bord de mer. La mer, la plage et surtout les baigneurs n'attirent pas particulièrement le regard de Bonsens et de ses amis, et cela me fait penser qu'ils n'ont choisi ce chemin que parce qu'ils ont supposé que cela nous distrairait. Après être revenus du côté de la gare, nous contournons le gros roc sur lequel avait été bâtie la ville, petit village de pêcheurs dans les temps anciens. Encore un quart d'heure sur la grand route, et nous prenons un chemin qui monte raide. Trois quarts d'heure plus tard, nous arrivons sur le sommet de la colline.

Je demande à quelle altitude nous sommes.

- 164 mètres, m'informe mon cousin.

- On voit à 50 kilomètres! annonce l'Extasié.

Je vérifie; c'est bon. L'Extasié aussi connaît le calcul! Ou bien il l'a lu, mais qu'importe.

- Je ne sais plus qui me l'a dit... ajoute-t-il.

J'avais oublié un cas.

En bas, la ville est encore assez proche. Je vois les baigneurs sortir les uns derrière les autres comme s'ils sortaient d'une quelconque salle de spectacle où ils se seraient profondément ennuyés, tellement le spectacle aurait été mauvais. Je suis trop loin pour les entendre, mais je les entends tout de même, les ayant déjà entendus - et je ne pense pas qu'ils aient changé d'avis.

- Elle était bonne, aujourd'hui!

L'eau, pas la représentation.

- Il était radieux, aujourd'hui!

Le soleil, pas le spectacle.

Nous restons là, à bavarder, à raconter nos petites histoires de tous les jours, nos petites histoires d'école, et puis d'autres petites histoires d'ailleurs, de partout, de n'importe où, attendant que le soleil se couche sans rien dire, derrière la montagne.

Les commissions du matin. Jasmin est descendue des hauteurs de son village, pas la forteresse, mais là où elle habite, à une modeste centaine de mètres. Ils se sentent, cependant, au soir qui fraîchit, à l'heure des grillons qui chantent la nuit qui vient.

Bonsens et Patience, qui nous ont vus de loin, se sont précipités vers nous!

- Devinez ce que j'ai trouvé sur ma table en me réveillant? claironne mon cousin.

- Des billets pour le concert sur les îles, répond Jasmin avec le plus grand calme.

Bonsens s'étrangle :

- Comment le sais-tu? C'est mon père...?

Elle rit :

- Je viens de voir les affiches en arrivant ici.

J'ai l'habitude de la vivacité d'esprit de Jasmin. Mon cousin, non. Et il est resté un moment à la regarder.

- Il est vraiment très gentil, ton père, poursuit Jasmin; nous le remercierons une fois de plus.

Elle ajoute :

- Surtout que j'aime beaucoup les opéras de Mozart!

Elle se tourne vers moi :

- Così fan tutte est un de tes préférés, n'est-ce pas?

Je fais un signe d'acquiescement, et, à mon cousin :

- Merci à mon oncle; moi, je n'avais pas vu les affiches.

- A vrai dire, moi non plus!

- Ni moi non plus, confesse Patience.

- Ça ne m'étonne pas, remarque Jasmin; c'était une toute petite affiche, même pas visible.

Moi, par contre, je suis étonné :

- Il n'y a pas de panneaux pour les affiches, ici?

- Si, mais seulement pour les spectacles habituels, répond Bonsens; celui-là est exceptionnel, comme il y en a quelques-uns de cette sorte pendant l'été.

- Il n'est même pas au théâtre, ajoute Patience.

- Il est dans une salle spéciale? demande Jasmin.

Bonsens sourit :

- Oh oui! très spéciale, même; il est sur des tréteaux.

Je m'enquiers :

- Dans la rue?

- Non, sur la terre!

- Au beau milieu de l'île, celle qui est juste en face de la plage, ajoute Patience.

- C'est curieux, observe Jasmin; chez nous, il y avait des spectacles sur des tréteaux dans la rue, mais il y a longtemps qu'il n'y en a plus.

Bonsens nous annonce qu'il ira prévenir l'Extasié :

- Je ne pense pas qu'il oublie de prévenir Anguille!

Peu probable, je ne le pense pas non plus.

- C'est à quelle heure? s'informe Jasmin.

- A trois heures, lui répond Patience.

Elle ajoute :

- Si vous voulez, nous pouvons aller nous promener dans l'île.

- Volontiers, accepte Jasmin, après un petit coup d'oeil vers moi.

Je remarque :

- Il me semble avoir vu deux îles.

- Oui; si vous voulez voir les deux îles, il faudra partir tôt, explique Bonsens.

- Comment y va-t-on?

- A la nage, me répond Bonsens avec sérieux.

Je le préviens, avec le même sérieux :

- Il faudra que tu m'attendes lorsque tu seras arrivé sur l'île; je mettrai bien quinze minutes pour y aller.

J'ajoute négligemment :

- Je ne crois pas avoir fait mieux au mille mètres.

Nous rions tous.

- Tu savais qu'il y avait mille mètres? me demande Patience.

- Non; j'ai été mesurer avant de répondre.

Mon cousin fait une grosse moue :

- Je ne tiens pas à passer la journée à t'attendre là-bas; eh bien, tiens, pour une fois, je prendrai le bateau des passagers, il ira toujours plus vite que toi!

- Combien de temps met-il?

- Oh, pas plus d'une demi-heure!

Je baisse les bras :

- Ah, effectivement, c'est bien plus rapide; dans ce cas, je cède!

Nous rions tous.

- Allons-y pour la journée! propose Patience.

Nous approuvons tous les deux, Jasmin et moi.

- Alors, partons après le petit déjeuner! suggère Bonsens.

Suggestion adoptée à l'unanimité!

- A propos, reprend Bonsens, il y a bien sur l'île de quoi déjeuner, mais c'est vraiment mauvais...

- Chacun n'a qu'à apporter n'importe quoi, ce sera toujours meilleur, approuve Patience.

Elle se tourne vers Jasmin :

- Toi, tu es exemptée; tu n'as pas le temps d'aller chez toi.

Bonsens m'adresse un sourire taquin :

- Emmène-la sur ton dos à la nage!

- Excellente idée! Quand commences-tu à creuser le canal?

Nous rions tous.

Le bateau vient de partir, plein de passagers. Ils ne sont pas d'ici, et passent leur temps à faire des commentaires compétents.

- Tu as vu? l'eau est toute bleue!

- Tu as vu? l'eau est toute verte!

- Tu as vu? on voit le fond de la mer!

- Tu as vu? on voit les poissons!

C'est la première fois que nous voguons en mer, Jasmin et moi. Encore qu'appeler ce trajet voguer en mer... Nous nous sommes souri. Nous n'avons rien trouvé à dire.

Le bateau a accosté. Les passagers descendent. Non, pas nous. Nous, nous poursuivons notre voyage jusqu'à l'autre île. Encore mille mètres, si j'ai bien vu. Entre les deux îles... je ne l'avais pas vu du rivage, des bateaux sont à l'ancre, des petits et des un peu plus gros. Ce ne sont pas des bateaux de passagers, mais des bateaux qui appartiennent à ceux qui sont en vacances. Et que font-ils, ceux-là? Ils sont couchés sur le pont, et paraissent dormir, comme ceux qui sont sur la plage. Enfin, ici, ils sont au calme. Mais en voici un qui se lève... et plonge! Au reste, il n'est pas seul à barboter dans l'eau. Il y en a bien trois ou quatre autres qui barbotent près de lui, sans trop s'éloigner des bateaux. Des gens prudents, à l'abri des aventures.

Le bateau a accosté sur l'autre île. Là, nous descendons. Je vois une île déserte, peuplée de ceux qui sont en vacances. Je ne rapporterai que deux des paroles entendues au passage parmi tant d'autres... similaires.

- C'est merveilleux, ici!

- Une île enchanteresse!

A part un monastère dont il ne faut déranger sous aucun prétexte les méditatifs pensionnaires, mais où cependant on peut acheter à l'un d'eux, posté devant la porte, les alcools qu'il propose aux passants, à part cela, disais-je, rien.

Nous reprenons le bateau pour retourner sur la première île, la plus grande, où aura lieu le concert. Cette île est plus agréable que la précédente. Des jardins, où nous nous promenons tout à notre aise, en bavardant. C'est dans ces jardins qu'on a installé les grands tréteaux pour les chanteurs. L'orchestre, lui, sera... sur la terre, ainsi que l'avait dit Bonsens. Quant aux spectateurs, ils seront assis sur des chaises... de jardin, à leur place naturelle, au parterre! Pour terminer la visite, nous prenons un sentier qui fait le tour de l'île. Que puis-je noter? D'abord, la conversation est très plaisante. Ensuite, je note que la mer fait tout le tour de l'île. J'allais écrire : il n'y a rien d'autre, mais je me suis souvenu d'une bâtisse sombre, de laquelle il n'y a rien à dire. Une sorte de château, je crois, qui a eu une époque de célébrité. Laquelle? je ne sais plus. Alors, à quoi bon en parler? Eh bien! parce qu'elle m'a paru triste, abandonnée de tous, s'écroulant par endroits. Elle s'avance dans la mer, perdue dans les rêves du passé. J'ai écrit "abandonnée de tous". Mais non, mais non, écoutez!

- Extraordinaire!

- Très ancienne!

- C'est là qu'il était!

Le "il" est sans doute celui qui fait la célébrité du château.

Le silence s'est fait. L'orchestre a attaqué l'ouverture. La musique règne sur l'île. Dans les courts silences, on entend les oiseaux.

Cet après-midi, nous n'irons pas sur la terre écouter un opéra, nous irons sous la terre écouter un récital d'orgue. C'est tout au moins ce que nous propose mon cousin à la petite réunion devenue traditionnelle des commissions du matin.

- Sous la terre? rit à moitié Jasmin, croyant à une bonne plaisanterie.

- Sous la terre, parfaitement! confirme Patience.

Je commence à m'étonner quelque peu :

- Eh bien, expliquez-nous!

- Certainement pas! réplique Bonsens, riant, lui, sous cape.

- Vous n'entendriez pas les orgues si nous vous expliquions! enchérit Patience.

- Bien, nous n'insisterons pas, déclare posément Jasmin; tu peux nous indiquer où nous procurer une tenue de spéléologue, par ici?

J'ajoute :

- Surtout n'oublie pas le casque!

- Le casque est fourni à l'entrée de la terre, répond Bonsens.

- Avez-vous vos vêtements d'hiver avec vous? demande Patience, avec une pointe d'inquiétude.

- Je te prêterai mon manteau d'hiver, me rassure Bonsens; il est très chaud, les hivers sont rudes chez nous!

Patience rassure de même Jasmin :

- Je te prêterai mon manteau de fourrure!

Elle poursuit, sur un ton d'excuse :

- Il commence à s'user un peu, je le mets si souvent...

Bonsens coupe court à la conversation :

- Pardonnez-nous, nous sommes très pressés; à tout à l'heure!

Et ils partent d'un bon pas, sans nous laisser le temps d'ouvrir la bouche.

Au déjeuner, je raconte les énigmes à mes grands-parents.

- Oh, fais bien attention! m'avertit Grand-père, avec un peu d'anxiété dans la voix; surtout, prends bien garde aux courants d'air!

- Il n'y a pas de courants d'air, là-bas; c'est tout fermé, s'étonne Grand-mère.

Tiens, tiens!... Grand-père, visiblement un peu contrarié, cherche à dire rapidement quelque chose. Je le prends de vitesse :

- Tu fais bien de me prévenir, je me tiendrai loin des orgues!

Léger flottement. Je poursuis, d'une voix ordinaire :

- Ah, ces orgues! Si on souffle dedans sans faire attention!...

Grand-père se réfugie dans un petit rire. Grand-mère se tourne vers lui :

- C'est bien fait pour toi! Tu allais inquiéter ce pauvre enfant!

L'inquiet enfant rassure sa grand-mère :

- Je savais tout cela; la boulangère m'en a parlé après que mon cousin est parti.

Grand-père s'est ressaisi :

- Alors, tu sais aussi que ces orgues sont d'un très beau vernis noir!

Cela sent trop le piège. Je me réfugie dans un petit rire.

Et Grand-mère me livre le secret de l'histoire. Vous êtes déçus de ne rien savoir? Vous piaffez d'impatience? Eh bien, lisez!

Nous devons nous retrouver tous chez Jasmin après le déjeuner, avec nos vélos à moteur. J'ai pris soin d'arriver le premier.

- Ce sont des stalagmites! me lance-t-elle dès qu'elle m'aperçoit.

- Rouges!

- Ah, tu sais!

- C'est Grand-mère qui me l'a dit.

Là-dessus, arrivent Bonsens et ses amis.

- Impossible d'aller avec vous! déclare fermement Jasmin.

- Que se passe-t-il? demande Anguille, inquiète.

Je réponds :

- Ils ont oublié le manteau et la fourrure!

Elle me regarde sans trop comprendre. Soudain, elle se met à rire :

- Ça, c'est Bonsens!

- Que veux-tu? il est frileux; il n'arrive pas à supporter quatorze degrés.

- Ça, ce n'est vrai qu'en été; l'hiver, quand il gèle à pierre fendre, il vient là pour se réchauffer! nous apprend l'Extasié.

La mèche est éventée, le pot aux roses est découvert!

- Puisque vous savez tout, il n'y a plus qu'à aller jouer de l'orgue, nous propose Patience, à Jasmin et à moi.

Je m'informe auprès de Bonsens :

- C'est toi qui joues?

Il cherche où se trouve la plaisanterie. Jasmin le lui explique :

- Tu nous as dit que nous allions sous la terre écouter un récital d'orgue; nous avons tout de suite pensé que c'était toi qui jouais.

Tout le monde rit, et nous pénétrons dans la salle de concert.

La salle de concert est tout en bas, très en bas, même. Elle est au fond d'un gouffre. Plus modestement, on l'appelle une grotte, bien qu'on n'en voie pas le fond. Est-ce pour ne pas effrayer les visiteurs? Un gouffre, c'est dangereux, c'est l'inconnu. Je sais bien que tout le monde se passionne pour l'inconnu. A condition de s'en tenir à l'écart, cependant.

Nous voici dans la salle de concert. Voici les orgues. Bonsens va-t-il nous en jouer? Non, même s'il le voulait, il ne le pourrait pas. Parce qu'il ne sait pas en jouer? Pas du tout. Une pancarte bien visible prévient : "IL EST INTERDIT DE TOUCHER AUX CONCRETIONS!" Les concrétions? Oui, c'est comme ça qu'on appelle ici les stalagmites. Sans doute pour les rendre plus mystérieuses. Pourtant, le mot stalagmites devrait suffire; à part avoir appris le mot à l'école... Voilà bien du mystère à bon marché. Et pas effrayant, celui-là. A moins que l'on veuille comprendre l'esprit des hommes.

Les orgues rouges sont donc des stalagmites rouges, dressées côte à côte, de longueurs différentes, comme il se doit. Et d'autres stalagmites, et d'autres stalactites; il y en a partout, et il y a plusieurs salles, bien que celles-là ne soient pas des salles de concert. Pourquoi admire-t-on une si grande banalité, des traces de calcaire laissées par l'eau au cours de je ne sais combien de siècles? Encore s'il s'agissait d'admirer un artiste... Mais que compose donc d'autre l'artiste, si ce n'est ce qu'a déjà composé la nature longtemps avant lui, sans autres règles qu'elle-même?

Dimanche. Matinée passée au marché. Tout le monde est là.

- Vous venez faire une partie cet après-midi? nous demande à tous Bonsens.

Tous sont d'accord.

Jasmin est venue avec ses grands-parents en auto. Il y a une place pour moi. Je vais donc chez elle. Ses grands-parents me demandent si les grottes m'ont plu. Je leur affirme que les grottes m'ont particulièrement plu, que c'était la première fois que je voyais des grottes, car dans ma ville il n'y en avait pas, que l'intérieur était très beau et tout à fait inattendu pour celui qui ne s'y attendait pas, que c'était très beau... Je ne peux pas dire que cela était faux, mais je pensais aux visiteurs des îles où j'avais été avant-hier. Jasmin m'a regardé du coin de l'oeil. Elle avait déjà raconté la même chose hier soir. La personne qui parle n'est pas toujours seule en cause; il y a aussi celle qui écoute... quand elle écoute.

Nous sortons, Jasmin et moi, faire quelques pas dans les environs. Promenade nonchalante et agréable. Les grandes chaleurs de juillet sont passées, et il reste maintenant une bonne chaleur enveloppante qui ne fatigue plus.

- Nous partons le seize août, m'annonce Jasmin.

- Je vais prévenir mes parents et mes grands-parents.

- Avant d'aller chez Bonsens, nous passerons par la gare consulter les horaires et prendre nos billets.

- Très bien; je t'attendrai à la gare dès le déjeuner terminé.

- Entendu; je viendrai par l'autocar.

Nous voici à l'ancienne forteresse, située en face de la demeure de Jasmin, et nous nous installons sur les remparts, comme il est de coutume à présent.

- C'est curieux... commence Jasmin.

Au bout d'un moment, comme elle n'ajoute rien et semble réfléchir, je lui demande :

- Qu'est-ce qui est curieux?

- Quand je pense à notre ville, elle me paraît loin...

- Oui, elle est loin; mais peut-être voulais-tu dire...?

- Oui, lointaine.

Je réfléchis :

- Nous avons changé... non, pas de monde...

- D'esprit... ou plus simplement, d'état d'esprit?

- Je crois que nous avons découvert que notre ville n'était pas la seule à vivre.

Elle approuve :

- Ni la seule à penser.

A la gare. Les billets pris, nous allons consulter les grands panneaux des horaires.

- Si j'ai bien compris, commente Jasmin, que nous partions à six heures vingt-cinq du matin ou à huit heures cinquante-neuf, nous arrivons par le même train à sept heures dix-neuf du soir.

- Oui, regarde! il y a une correspondance d'un peu plus de trois heures à la gare qui précède notre arrivée, pour le premier train; douze minutes pour l'autre.

- Il y a une autre correspondance, remarque-t-elle.

- Oui, mais elle est seulement d'une demi-heure quel que soit le train.

- Bon, trois heures c'est trop pour s'y ennuyer, et pas assez pour la visiter; je propose que nous prenions le deuxième train.

Je pointe le doigt sur la colonne de l'horaire :

- Cela me va d'autant mieux que dans ce train, nous pourrons déjeuner.

Bonsens et ses amis ont déjà commencé le jeu lorsque nous arrivons. Nous ne tardons guère pour nous joindre à eux.

Jasmin et moi avons pris goût au jeu, et pourtant, j'ai par moment une sensation fugace de quelque chose qui manque. Je crois que Jasmin a la même sensation, à en juger par la façon dont elle regarde par moment les boules. Certes, nous nous amusons bien, mais...

Le jeu s'est terminé par la victoire incertaine de l'un ou de l'autre. Cependant, Bonsens et ses amis ont gagné, j'en suis bien sûr. Ce qui n'a pas l'air de préoccuper grand monde. C'est très bien ainsi, lorsque je pense à quelques camarades de piscine pour lesquels la victoire paraît être une nourriture indispensable à leur esprit. Dommage qu'ils se gâchent ainsi le plaisir de jouer!

C'est l'heure des glaces. Le plaisir, maintenant, est de bavarder sans sujets précis. Ou plutôt sur des sujets qui viennent d'eux-mêmes sans qu'on les appelle.

- Venez après le dîner, vers neuf heures! nous suggère Bonsens.

- Tu as des concrétions à nous montrer? plaisante Jasmin.

- Oh oui, venez! s'écrie Anguille qui doit avoir compris, elle, de quoi il s'agissait.

- Nous viendrons plutôt chez toi vers huit heures et demie, m'avise Bonsens, sinon tu vas te perdre dans notre grande ville!

Persuadés qu'ils ne nous diront rien de plus, nous acceptons sans discuter.

Je propose à Jasmin de dîner chez mes grands-parents afin d'éviter un aller et retour sans intérêt.

Huit heures et demie; les voici tous.

Nous partons par le bord de mer. Au fond, le gros roc sur lequel avait été bâtie la ville, petit village de pêcheurs dans les temps anciens. Il fait déjà nuit, et la lune, derrière nous, est venue, toute ronde, éclairer la ville. Mais elle doit être bien déçue - pourtant, elle devrait en avoir l'habitude - car la ville s'est éclairée elle-même, et bien plus que ne l'aurait fait la malheureuse lune. Particulièrement le gros roc, qui, comme à l'accoutumée, brille de tous les feux dont on l'a aspergé. Et c'est sur le gros roc que nous allons. Pour quoi donc? Contempler la ville, sa rade et le clair de lune? C'est fort possible. Mais alors, quelle est la raison d'un tel mystère?

Nous voici sur le gros roc, au milieu de la place de l'église, près des remparts. Il est un peu plus de neuf heures. Soudain, des applaudissements, puis un piano s'est fait entendre.

- Nous n'avons plus qu'à écouter le récital! nous invite en souriant Bonsens.

Le voilà, le mystère! Le récital a lieu de l'autre côté d'un mur, en plein air; et si on ne peut le voir, on peut fort bien l'entendre, tranquillement installés devant le panorama qu'offre la ville et sa rade, et sans avoir besoin de se serrer sur des sièges inconfortables à l'intérieur de l'enceinte.

Aujourd'hui, Jasmin et moi allons faire une longue promenade dans la montagne. Un endroit très beau, m'a dit Grand-père, qui m'a indiqué la route, très simple, que nous pouvons suivre sans craindre de nous tromper. Une partie du voyage se fera en train, l'autre en vélos à moteur que nous emporterons avec nous.

Onze heures. Notre train vient de partir. Nous suivons le bord de mer. Le train siffle par moments avec colère. Que se passe-t-il?

- Ils viennent de traverser la voie! m'indique Jasmin.

- Comment ça? Ah oui!

- Grand-mère m'a dit que c'était habituel.

Je hoche la tête :

- Que veux-tu? Se baigner est important; cela mérite de risquer sa vie.

- Regarde leur air mécontent; on a vraiment l'impression qu'ils sont fâchés contre le train, parce qu'il n'a pas eu la bonté de s'arrêter pour les laisser traverser, sans avoir à se presser.

- J'ai été un jour me promener par ici; ce n'était pas bien différent, les baigneurs faisaient la course avec les autos pour traverser la route sous leur nez.

Jasmin me désigne d'autres... héros de la traversée du train :

- D'après l'âge qu'ils paraissent avoir, ce sont les mêmes qui n'arrêtent pas de nous exhorter à être prudents.

- Et d'ajouter qu'il n'y a que les jeunes gens à être imprudents.

Jasmin fait un geste d'impuissance :

- Que pouvons-nous leur répondre, qu'ils ont tort?

- Tu plaisantes, le respect est dû à ceux qui possèdent la force.

- Leur donner raison, alors? et offrir notre vie?

Arrêt à la grande ville à la librairie. Dix-sept minutes pour aller chercher le tout petit train. Il faut se presser. Retournons-nous déjeuner d'une daube de boeuf?

- Non, sourit Jasmin, tu m'as parlé d'une truite de montagne!

- Tu as raison; c'est Grand-père, il m'a dit qu'elle est exceptionnelle.

- Je pense que c'est parce qu'elle vient des torrents de montagne.

- Oui; chez nous, j'en ai déjà mangé, elle n'était pas exceptionnelle du tout.

- Même chose pour moi; bah, nous verrons!

Le tout petit train roule maintenant le long de la large rivière bordée par la montagne.

- Oh! regarde le ruisseau, tout là-haut, au milieu de la forêt!

Je regarde. Je regarde surtout Jasmin. Elle poursuit, comme si j'avais dit oui :

- Tu le vois? Alors, regarde au fond de l'eau!

Bon, j'ai compris :

- Tu veux parler des deux truites qui nagent rapidement vers le restaurant où nous allons?

Et nous rions gaiement, en continuant à nous lancer questions et réponses, tout aussi profondes que l'eau du ruisseau.

Il est une heure. Le tout petit train a freiné, et nous a déposés devant le restaurant. Enfin, presque. Un court chemin à monter; même pas cinq minutes.

- Eh bien, les voilà! s'exclame Jasmin.

Je confirme :

- Parfaitement; elles viennent tout juste d'arriver!

Devant nous, près de l'entrée du restaurant, un vivier dans un torrent, où nagent une douzaine de truites. Nous nous installons à la terrasse de l'accueillant petit restaurant, au bord de la route. C'est distrayant de voir passer des autos de temps à autre, et même parfois de gros camions dans lesquels on pourrait mettre une maison entière.

- Ce serait amusant d'avoir une maison qui roule pour voyager pendant les vacances! suggère Jasmin.

- Oh oui! Nous mettrions la véranda à l'arrière pour voir la route partir à l'aventure!

Cependant, la serveuse attend notre commande. Laquelle est fort simple. Deux truites au court-bouillon!

- C'est la seule façon de savoir si la truite est bonne, a commenté Jasmin.

La serveuse est bien du même avis :

- Sinon, autant prendre une truite d'élevage! Les gens demandent souvent des truites, et mangent des amandes, du beurre, de la crème, d'autres choses encore, et après, ils s'écrient : "Ah, quelle excellente truite!" En ont-ils seulement découvert le goût?

Ravie de l'intérêt que semble lui porter Jasmin, elle poursuit :

- Ici, il n'y a que le court-bouillon que nous préparons à notre façon : nous, nous prenons du vin blanc de notre région, et nous l'aromatisons avec du thym, du laurier, du persil, et quelques clous de girofle. Puis bien sûr de l'ail, de l'oignon et des carottes émincés, sans oublier le sel, et un peu de poivre du moulin.

Et, toute souriante, elle s'en va faire préparer notre plat. La préparation commence par une partie de pêche. Le cuisinier est apparu, une épuisette à la main, et tente d'attraper notre repas. Les truites sont vives, et il se passe un petit moment avant qu'il s'en retourne avec sa pêche dans l'épuisette. Et puis, voici notre déjeuner servi!

- Délectable; et on le sent bien, le goût de la truite! apprécie Jasmin.

J'apprécie de même :

- Je ne savais même pas que la truite pût avoir un tel goût!

A présent, la promenade!

Au bout de cinq minutes à peine, nous quittons la large vallée. Et ça monte sans attendre! A gauche un torrent écumant, à droite, une muraille surmontée d'un rebord rocheux.

Jasmin s'est arrêtée :

- A quelle heure commence-t-on?

Surpris, je regarde. Une pluie fine et serrée tombe du rebord tout le long de la muraille. Je réponds :

- Dès que le rideau s'ouvrira!

Mais le rideau de pluie ne s'ouvrant pas, nous repartons.

- Il y aura peut-être une représentation lorsque nous redescendrons, suppose Jasmin, optimiste.

Nous continuons à monter. La pente est de plus en plus raide. Les rochers sont soudainement devenus tout rouges, d'un rouge profond et poudreux.

- Ils sont rouillés! commente Jasmin, d'une voix amusée.

- Tu ne te trompes pas.

Elle s'étonne :

- Pourtant, ce n'est pas du fer.

- Mais si! Grand-père m'a expliqué qu'il y avait beaucoup de fer dans la roche.

- Curieux.

Ce sont des gorges fort étroites dans lesquelles nous sommes maintenant. Des deux côtés, les rochers en surplomb laissent de moins en moins de place à notre route, au torrent qui court près de nous et à la lumière du ciel. Il fait froid.

Le ciel s'est ouvert, et éclaire à présent une montagne monotone. La vallée s'est élargie, les gros rochers se sont écartés...

- Que dirais-tu d'un goûter?

- Je dirais que je l'avalerais tout cru, me répond Jasmin en ouvrant une bouche gourmande.

Elle ajoute :

- C'est loin?

- Un quart d'heure.

Nous voici dans un gros village.

- C'est triste, ici! Il y a une route, et des maisons de chaque côté, remarque Jasmin.

- Grand-père m'a dit que les gens aimaient beaucoup y venir.

Jasmin me montre les boutiques bordant toutes le même côté de la route et devant lesquelles se balancent des objets hétéroclites ayant un vague rapport avec la montagne :

- Ils trouvent certainement des choses qui ne servent à rien à emporter en souvenir.

Je regarde autour de moi :

- Tu vois une pâtisserie, toi?

- Oui, là-bas, au fond.

Et tous les deux, en choeur :

- Heureusement!

Je ne dirai rien des gâteaux.

Seul événement notable du retour, le temps d'une correspondance de train, le dîner au buffet de la gare dans la ville à la librairie. Un assez bon restaurant pour une gare.

Ce matin, alors que je fais tranquillement mes commissions, mon cousin se précipite sur moi :

- Venez avec nous! Nous partons à dix heures et quart!

- Avec plaisir! Je vais prévenir Jasmin.

J'ajoute :

- Où allons-nous? Promenade?

- Promenade et concert.

- Mon oncle?

- Oui, comme toujours, ce matin; je n'ai donc pas pu te prévenir avant!

Je m'étonne :

- Un concert le matin?

- Non, le concert est à trois heures.

- C'est si loin que ça?

- Non, en auto il faut deux heures.

- Nous y allons en train?

- Jusqu'à une gare à une heure de vélo à moteur; nous arrivons vers onze heures et demie.

- Ça nous laisse deux heures et demie.

- Le temps de déjeuner rapidement; et il nous restera encore du temps pour la promenade.

- Ma foi, cela me paraît bien combiné; alors à tout à l'heure!

Nous nous retrouvons tous les six à la gare. Le voyage en train n'est pas très long. C'est la même ligne que celle que j'avais prise avec mon grand-père.

- C'est encore ce qu'il y a de plus intéressant, cette sorte de concert, déclare Anguille.

Jasmin et moi avouons notre ignorance à propos du concert.

- Bonsens ne vous a rien dit?

- Je n'ai pas eu le temps, s'excuse-t-il, mon père...

- ...t'a laissé les billets sur ta table ce matin, achève l'Extasié.

- Il finira un jour par oublier, ce sera dommage, note Patience.

- Oh, c'est tout de même gentil de sa part de nous offrir ainsi régulièrement des billets de concert! observe Jasmin.

- Oui, bien sûr; je ne veux certes pas lui reprocher son... absence de mémoire...

- Allez, tu peux dire étourderie, comme tu le voulais; ça ne le vexera pas, il le dit lui-même! sourit Bonsens.

- Bien; mais nos amis ne savent toujours pas de quel concert il s'agit! reprend Anguille.

Elle poursuit :

- Ce sont de petits groupes de musiciens qui viennent, surtout pour le plaisir de partager leur amour de la musique, jouer de la musique ancienne dans le jardin du cloître de l'abbaye.

J'apprécie :

- Cela doit être très agréable; combien de concerts n'ai-je pas entendu où le ou les musiciens venaient pour faire entendre leur habileté!

L'Extasié hoche la tête :

- Oui, ici aussi cela se fait.

- Métier ou art...? prononce pensivement Jasmin.

On se tourne vers elle.

- Tu veux dire que l'un ne va pas avec l'autre? lui demande Anguille.

- En principe, il ne devrait pas y avoir de contradiction, à condition que l'artiste ne fasse que transmettre ce qu'a voulu dire l'auteur...

- Il peut malgré tout le transmettre à travers sa propre pensée!

- Qu'il le veuille ou non, il ne peut faire autrement; mais sa pensée doit chercher à comprendre l'auteur et non se comprendre elle-même.

- Sinon, il n'a qu'à composer lui-même, l'approuve Patience.

- La séance est suspendue, nous descendons! avertit l'Extasié.

Nous sortons de la gare. Qu'avait donc dit Jasmin, hier? "C'est triste, ici! Il y a une route, et des maisons de chaque côté." Avec une nuance; et même deux. Il y a beaucoup de maisons, et la route est la grand route qui mène à la capitale.

Le restaurant. Les plats sont bons, pas suffisamment cependant pour troubler la conversation qui a repris.

- Dans un cours de littérature, le professeur explique le texte de l'auteur, reprend Anguille.

- En pensant aux élèves qui ne sont pas encore aptes à bien comprendre, je suppose, l'approuve l'Extasié.

- Et un musicien devrait aussi expliquer aux auditeurs, remarque Jasmin.

- Comment faire? demande Bonsens.

- C'est délicat, répond Anguille; si le musicien change quoi que soit à l'oeuvre, on dira qu'il ne respecte pas le texte.

J'observe :

- Et si le musicien fait ce changement pour expliquer le texte au public...

- On l'accusera de faire des compromissions au public, complète Patience.

- Dans le seul but de lui plaire, en négligeant l'auteur, ponctue Jasmin.

Petit silence.

- Tout cela est bien beau, reprend Bonsens, mais je me représente mal le violoniste brandissant son archet et déclarant au public : "Faites bien attention à ce sol que je viens de jouer; c'est lui qui montre la pensée intime de l'auteur. Je vais vous rejouer le passage en m'arrêtant sur ce sol pour que vous vous en rendiez pleinement compte!"

- Je me le représente sans aucune difficulté, réplique Patience; à condition que cela se passe en classe, et que le violoniste soit le professeur.

- J'avais bien dit que c'était délicat, souligne Anguille.

- Alors, note Jasmin, si le violoniste se contente de jouer le sol sans rien y ajouter, il ne sera compris que par ceux qui savent déjà.

- Et, demande l'Extasié avec un petit sourire, aura-t-on prévu de rembourser les autres auditeurs, qui eux n'ont rien compris et sont donc venus pour rien?

Bonsens étend son bras gauche, lève son couteau, s'immobilise, et :

- Que dois-je faire?

- Jouer! Que peux-tu faire d'autre? achève Anguille.

Sortis du restaurant, nous partons pour notre promenade qui doit nous mener à l'abbaye.

Après avoir suivi pendant une vingtaine de minutes une calme rivière qui passe entre des petites collines boisées, nous arrivons à une grande cascade. Deux cascades, devrais-je dire. Deux cascades qui déversent côte à côte deux jets puissants. C'est bien autre chose que les maigres filets d'eau de la cascade où nous avons été à la mi-juillet. Pourtant, l'autre, tout le monde en parle, celle-ci, je n'en ai jamais entendu parler. Et Bonsens et ses amis passent là sans trop s'en préoccuper. Bon, le sujet ne me passionnant pas...

Après avoir quitté la cascade et, un peu plus loin, la rivière, nous roulons maintenant sur des petites routes qui vont, qui viennent, qui vont n'importe où, puis en reviennent. Promenade aussi calme que la rivière. Le paysage? Je viens de le dire. Collines boisées, pas très hautes, qui se succèdent d'un bout à l'autre de l'horizon.

Un peu plus loin, un village, près d'une colline beaucoup plus grande, sur le flanc de laquelle s'étend une épaisse forêt. Et derrière la forêt, une forme ramassée, faite de pierres et de tuiles d'un ocre dense, surmontée d'un petit clocher pointu. L'abbaye.

Nous pénétrons dans le cloître, qui entoure un simple et reposant jardin. Malgré la vive lumière du plein été, le cloître est resté sombre. Mystérieux même. Il cèle des secrets. Les secrets de ceux qui y vivaient, ayant abandonné le monde des hommes. Que voyaient-ils par les obscures fenêtres du cloître, tout en marchant dans l'ombre protectrice? Le jardin seul. Qu'y avait-il pour eux dans ce jardin? D'autre qu'eux-mêmes?

Le concert n'est pas encore commencé. Nous déambulons dans le cloître tout en devisant.

- Vous imaginez plusieurs professeurs dans une même classe?

La question d'Anguille nous a tous embarrassés.

- Tu penses à un orchestre? lui demande l'Extasié.

- Oh! même à quelques musiciens.

- Comme ceux que nous écouterons tout à l'heure? lui demande à son tour Patience.

- Même à deux musiciens.

- Et même à un seul, s'il n'est pas d'accord entre ce qu'il sent lui-même et ce qu'il veut professer, ironise Bonsens.

- Je pense qu'ils s'entendent entre eux avant de commencer à jouer, suppose Jasmin.

J'approuve :

- Pendant les répétitions.

- Un musicien qui fait partie d'un orchestre renommé, et qui joue aussi dans une petite formation, et qui accompagne aussi des chanteurs, m'a dit un jour qu'il n'avait presque jamais de répétition, nous apprend Anguille.

- Métier ou art...? prononce de nouveau pensivement Jasmin.

Un petit silence.

- Sans doute que la musique n'est possible que si les musiciens ont envie d'être ensemble, déclare Patience.

- Et aussi avec l'auteur, ajoute l'Extasié.

J'ajoute encore :

- Et aussi avec ceux pour lesquels ils jouent.

Un petit silence.

Bonsens hoche la tête :

- Cela paraît simple, puisqu'ils ont choisi d'être musiciens; pourquoi ne le font-ils pas toujours?

Le concert qui commence nous évite de répondre à la question. Mais quelqu'un avait-il une réponse?

Sur le chemin du retour, pendant que venait la nuit, les cigales chantaient.

Ce matin, tout de suite après le petit déjeuner, Jasmin et moi partons avec mes grands-parents passer la journée à la montagne. Certes, ce n'est pas la grande montagne que nous avons traversée avec nos pères, mais... "Je pense qu'elle vous plaira", nous a dit mon grand-père.

Nous partons par le bord de mer, et, peu avant la ville à la librairie, nous prenons une route qui monte dans l'habituel fouillis d'arbres sans forme. Une petite ville, ou un grand village, je ne sais pas.

- Je reconnais l'endroit, s'exclame Jasmin, c'est là que nous avons joué aux boules!

- Oui, remarque Grand-père, l'endroit est connu; mais je n'ai jamais compris pourquoi c'était ici la quasi capitale des boules de la région.

- En effet, mon cousin a dit qu'on jouait aux boules partout.

- Oh, c'est vrai! me répond Grand-père, et c'est d'autant plus curieux qu'on parle toujours de cet endroit; mais je suis bien incapable d'expliquer pourquoi.

- Peut-être parce que les gens qui viennent ici sont plus connus qu'ailleurs, tente d'expliquer Jasmin.

- Je crois qu'elle a raison, approuve Grand-mère.

Grand-père proteste :

- Des gens connus, il n'y a que ça dans notre région!

- Il y a la galerie...

- Des galeries d'art, il y en a partout; ce n'est pas pour ça qu'on joue plus ou mieux aux boules!

Je tente d'expliquer, moi aussi :

- Les artistes sont peut-être plus importants.

- Il y en a de célèbres, confirme Grand-mère.

- Des gens célèbres, il n'y a que ça dans notre région! proteste encore Grand-père.

- Oh, pas comme certains d'ici!

- De qui veux-tu parler?

- De qui, ça, je ne sais pas, je n'ai pas pensé à retenir le nom, mais de quoi, ça je sais!

Elle laisse un silence, tout en adressant à Grand-père un petit sourire moqueur :

- Le rond rouge... Pardon, "Le Rond Rouge" avec trois majuscules!

Un moment d'incompréhension, puis, Grand-père :

- C'est vrai, c'est vrai, j'avais oublié...

- Je le comprends!

Et il nous explique :

- Dans une des salles d'exposition de la galerie, on avait accroché un chef-d'oeuvre incomparable, auprès duquel ont dû pâlir, je pense, tous les autres chefs-d'oeuvre existant dans le monde entier. Sur une grande toile blanche, occupant à peu près un dixième de la toile, un rond peint en rouge.

Comme il ne dit plus rien, Jasmin lui demande :

- Le rond avait-il quelque chose de particulier?

- Oh oui, bien entendu! Il était parfaitement rond, et le rouge, parfaitement rouge, était parfaitement uni.

Il ne dit plus rien, et quant à nous deux, éberlués, nous restons cois.

- Et c'est tout, ajoute tranquillement Grand-père.

Cependant, la route s'est remise à monter. Un col. "970 mètres", a dit Grand-père. Je commence à m'embrouiller, avec toutes ces altitudes. En somme, qu'y a-t-il de différent entre 1000 et 2000 mètres? On voit plus loin, et puis? Bon, si on y vit, c'est bien entendu autre chose. Les bêtes dont on a besoin, ce qui pousse dans la terre, des choses de cette sorte. Je n'ai pas trop de connaissances sur ces sujets, mais je pense que cela se comprend. Mais pour le promeneur, il a vu plus ou moins loin. Qu'a-t-il vu? Des endroits inconnus, qu'il ne reverra jamais, et dont il ne pourra que parler à ses amis : "J'étais là, cela s'appelle comme ça, c'était à tel endroit!" Ah, j'oubliais : "C'était beau!" Et ainsi que chacun le sait, on ignore pourquoi on trouve que les choses sont belles. Alors... J'oubliais encore. De ce col, on voit la mer. Je l'ai déjà vue de plus loin, de plus près, de plus haut, de plus bas. C'est toujours la même mer. Et à chaque fois : "Que c'est beau!" Plus, moins? On devrait donner des notes, comme en classe. Le professeur interrogerait : "Combien beau pour ce col? - 3 - Et pour celui-là? - 2 seulement, Monsieur. - C'est très bien, je vous donne 10 sur 10." Mais suis-je bête, c'est déjà fait, dans les livres où l'on évalue pour vous combien c'est beau!

Donc, on redescend. A propos, nous avons dit tous deux à mes grands-parents que le paysage nous plaisait beaucoup. Ils ont paru contents. Au reste, j'en profite pour signaler aussi que, pendant tout le voyage, la conversation a été animée entre eux et nous; Grand-père a indiqué ce qu'il nous fallait regarder; nous avons apprécié en retour. Cela n'était pas évident jusqu'à présent dans le récit.

Nous suivons un ruisseau. Sur la droite, un petit village en hauteur. La route descend. Une odeur pénétrante. Sur notre gauche, un tapis de petites fleurs violettes en bouquets, qui vont loin, loin...

- C'est de la lavande! nous apprend Grand-mère.

- Oh, que ça sent bon! s'exclame Jasmin.

- C'est ce que je mets entre mes draps pour les parfumer!

Jasmin a hésité. Grand-mère s'en est aperçue :

- Je t'en donnerai quand tu partiras; en attendant, nous allons nous arrêter et tu pourras en emporter quelques brins en souvenir.

- Oh, merci Madame!

Et elle ajoute :

- Voilà au moins un souvenir qui servira à quelque chose!

- Toi, tu as vu des boutiques qui vendaient des souvenirs, remarque en riant Grand-père.

- Oh, oui!...

Nous descendons de l'auto. Une sorte de bourdonnement; continu. Parmi les fleurs, des abeilles, des abeilles, des abeilles! Dans le fond du champ de lavande, empilées les unes sur les autres, plusieurs rangées de toutes petites maisons en bois.

- Ce sont les maisons où habitent les abeilles, nous explique Grand-mère; et c'est là qu'elles fabriquent leur miel, tout parfumé de lavande.

Nous reprenons la route.

Dans son écrin de montagnes, un petit village écrasé de soleil a rassemblé ses maisons sur une petite éminence, et surveille tranquillement les larges alentours.

Puis, la route remonte. Quelles sont ces cloches qu'on entend au loin? Une église? Non, les cloches sont trop frêles et trop nombreuses. A mesure que nous avançons, le tintement grandit. A flanc de montagne, voici des vaches alertes, qui marchent d'un bon pas et broutent l'herbe fleurie en faisant tinter la cloche cristalline qu'elles ont autour du cou.

Un peu plus loin, un jardin. Un jardin empli d'herbe. Il n'y a pas de maison aux alentours. Il doit faire bon s'y reposer à l'ombre de la montagne et des sapins. Puis, un peu plus loin, au sommet d'une butte, un village.

- Il est bientôt midi, déclare Grand-père; c'est là que nous allons déjeuner.

Les rues du village sont claires, engageantes; elles paraissent dormir, d'un sommeil léger. Au restaurant, assez modeste, on nous accueille comme si nous étions des invités. On nous fait asseoir. Ne me dites pas qu'il serait étrange qu'on nous l'interdise; en bien des endroits, on se demande si on n'arrive pas au mauvais moment. Les plats sont proposés, commentés. Rien ne paraît presser la serveuse, qui attend en souriant. Plats assez simples, mais au moins sait-on ce qu'on mange; ce n'est pas toujours le cas dans la capitale. Et puis c'est bon, très bon, copieux. De quoi nourrir un homme fatigué par la marche. Sans le savoir, je sens qu'on est dans la montagne.

Nous repartons. La montagne n'a pas changé, ne paraît pas devoir changer, et pourtant, ici ce n'est pas comme plus bas, pas de fouillis; chaque sommet, chaque vallée a sa vie propre, et tous vivent sans se quitter.

Un col, mille quatre cent... et quelque. On voit loin; des montagnes. Un village de quelques maisons qui se repose dans une sorte de petit vallon blotti entre les crêtes.

Nous roulons. Dans la paroi de la montagne, une profonde fissure. Un ruisseau en sort. Qu'y a-t-il dans le fond de la fissure? Tout près, un village, resté on ne comprend pas comment sur la pente raide à laquelle il s'est accroché. Voilà bien une réflexion d'un habitant des villes... Faisant face au village, une trombe d'eau tombe du ciel. Non, non, pas du ciel; mais c'est tout comme, tellement elle tombe de haut.

Nous continuons notre route. Ce n'est plus une profonde fissure dans la montagne, non, la montagne s'est cassée. Une immense hache l'a fendue en deux. La hache, ce n'est qu'un petit ruisseau qui, patiemment, depuis toujours, creuse la montagne.

Le chemin se perd à présent dans un inconnu rocheux où nous nous enfonçons lentement. A mesure que nous avançons, la route paraît se détacher peu à peu du monde qui nous entoure. Nous ne sommes plus ici, ce ne sont plus que des images qui passent et dont on ne sait plus si on les regarde ou si elles nous regardent. Autour de nous, les montagnes lèvent leurs remparts protecteurs. Tout est silence.

Déjeuner chez mes grands-parents. Invités, Jasmin et leur petit-fils, j'ai nommé Bonsens. Grand-mère nous a préparé un repas dans le goût de la région : soupe de poissons à l'aïoli, suivie d'une salade mélangée à l'huile d'olive, le tout couronné de petits gâteaux au miel, à l'anis et aux amandes.

La conversation commence par des aperçus de la vie dans la capitale. Nous en avons déjà parlé, certes, mais cette vie ne laisse pas d'intriguer nos habitants du bord de mer.

- A chaque fois que nous allons dans votre capitale, ta grand-mère et moi, note Grand-père, nous ressentons toujours la même chose; le manque d'espace, le mal de respirer.

- Lorsque je suis dans la rue, je ne peux jamais être tranquille; tout ce monde... ajoute Grand-mère.

Bonsens hoche la tête :

- Je n'y suis jamais allé, mais cela m'effraie.

Il prend un temps :

- Les meilleures écoles sont là-bas, dit-on, il faudra peut-être que j'y aille.

Il sourit :

- A présent que je vous connais tous les deux, je serai plus rassuré.

Il poursuit, avec un geste emphatique :

- A condition que vous vouliez bien accepter de recevoir un sauvage tel que moi!

- Nous serons particulièrement honorés de recevoir un des plus grands joueurs de boules de notre époque! lui répond Jasmin, avec le même geste emphatique.

- Je vois que vos études commencent de façon très approfondie! constate Grand-père.

- Il y a d'excellentes écoles, ici! bougonne Grand-mère.

- Personne n'en veut jamais, lui répond son petit-fils.

Elle prend une mine outrée. Il poursuit :

- On vous demande toujours si vous avez fait vos études dans la capitale.

- Oui, tu l'as déjà dit; mais qui dit ça?

- Le frère d'un camarade de classe.

- Je vois de qui tu parles; on ne voulait pas de lui, je crois, se souvient Grand-père.

- Si, mais pas au poste qu'il convoitait.

- C'était peut-être une entreprise de la capitale? s'enquiert Jasmin.

- Pas même; c'était un centre de recherches à une demi-heure d'auto de chez nous.

Je demande :

- Il n'a rien pu faire?

- Si; il est allé chez vous parfaire ses études.

- Bon, je sais que chez nous, on n'a pas beaucoup de considération pour ceux qui sont d'ailleurs, mais puisque ton centre se trouve ici...

- Ceux qui décident viennent de là-bas.

Un petit silence. Mon cousin me fait remarquer :

- Où mon oncle a-t-il fait ses études? et pourtant, c'est dans la montagne qu'il vient faire ses essais.

- Cela a toujours été ainsi? s'informe Jasmin.

- Dans les temps passés, lui répond Grand-père, avant que les gens n'aient éprouvé le besoin impérieux de passer quelques semaines dans l'eau de notre mer, puis d'offrir leur peau aux brûlures du soleil, c'était pis; les gens du pays ne pouvaient vivre que sur les produits de leur région.

Il fait une moue désabusée :

- Et les produits de notre région...

- Il n'y en a pas, l'approuve Grand-mère; le sol est aride, la terre est pauvre; comment cultiver? comment nourrir les bêtes?

- Nous avons pourtant vu des vaches, hier, remarque Jasmin.

- Il y en a; il y a aussi des moutons, des chèvres... Combien?

J'ajoute une autre question :

- Des oliviers?

Grand-mère a baissé la tête :

- Oui, des oliviers...

Elle s'est tournée vers Jasmin :

- Il y a aussi du jasmin...

Un long silence, rompu par Grand-père :

- Que deviendrions-nous sans tous ces gens venus d'ailleurs qui ont anéanti une vie sans avenir?

Ce matin, je me réveille dans une chaleur moite; on peut à peine respirer.

Tout le monde est là aux commissions du matin. Hier, Anguille et l'Extasié sont allés voir des amis dans la ville où nous avons entendu se baigner un quatuor à cordes dans la moiteur d'une nuit de la mi-juillet. Ils sont rentrés tard, comme toujours par le train de minuit, auquel sont manifestement abonnés tous les jeunes gens de la région. Le contenu des wagons en est témoin. Ils nous ont raconté le contenu de leur journée. Déjeuner sur la plage, envoyer un ballon par-dessus un filet, faire une course à la nage, se sécher au soleil, acheter une jupe, danser dans les salons d'un grand hôtel... le reste s'est perdu dans ma mémoire.

- Que faisons-nous cet après-midi? enchaîne Anguille.

Personne n'est très fixé.

- Pas envie de faire grand chose, commence mon cousin.

- Pas envie de jouer aux boules, poursuit Patience.

- Pas envie de...

L'Extasié s'est interrompu, et cherche quoi dire.

Anguille se tourne vers Jasmin et moi :

- On étouffe aujourd'hui! Je propose d'aller ne rien faire dans les rochers... là où nous avons été nager ensemble; ça vous tente? à moins que vous ayez une autre idée.

Nous n'en avons pas. Rendez-vous pris.

Au déjeuner, Grand-père me dit qu'il doit passer en fin d'après-midi chez un ami dans la montagne, non loin du village aux boules que nous avons traversé avant-hier au cours de notre promenade. "Je pense que l'endroit vous plairait à tous les deux; si vous voulez venir avec moi...?" Je lui réponds que cela nous fera grand plaisir à tous les deux. Autre rendez-vous pris.

Une demi-heure de vélo à moteur, et nous sommes en pleine mer en bas des rochers. Oui, enfin, pas vraiment en pleine mer, s'entend!

Après courses et barbotages, nous revenons nous sécher sur la plage, c'est-à-dire les dix pas de terre, ou encore les rochers eux-mêmes, qui n'ont pas d'aspérités propres à décourager la paresse.

- Nous aurions dû rester dans l'eau jusqu'à l'hiver! ronchonne Anguille; j'aime bien quand il fait chaud, mais aujourd'hui, c'est l'air qui manque!

Elle se tourne vers l'Extasié, et d'une voix impérieuse :

- Va me chercher de l'air!

Il bondit, saute de-ci, de-là, avec le geste de saisir quelque chose au vol, puis, joignant ses mains en corolle, il les présente à Anguille, tout près de son visage :

- Tiens! respire!

Elle lui fait un sourire plein de charme, et plonge son visage dans la corolle, en respirant bien fort.

Vous vous doutez bien que l'Extasié en demeure extasié!

- Et vous croyez qu'à nous, il nous en apporterait? nous demande tranquillement Bonsens.

L'Extasié ne se laisse pas prendre de court :

- Tu n'as pas vu que Patience t'attend en haletant?

Sourire sur toutes les lèvres.

Six heures et demie du soir. Nous partons, Jasmin et moi, dans l'auto de mon grand-père. La route est encombrée de baigneurs qui traversent... j'ai déjà dit comment.

Grand-père a freiné devant un téméraire dont on ne peut pas dire qu'il soit encore dans les langes.

- Ce ne sont pas les plus vieux qui sont les moins fous! déclare-t-il posément en hochant fortement la tête.

Nous nous sommes regardés, Jasmin et moi. Voilà qui fait bien plaisir d'entendre ça!

Une large route, maintenant.

- C'est ici que passe le petit train! remarque Jasmin.

- Nous allons suivre la voie pendant une dizaine de minutes, annonce Grand-père; ensuite, nous allons traverser la rivière et monter.

Nous arrivons sur le pont. Le soleil doit être sur le point de se coucher, car s'il fait encore un peu jour là où nous sommes, la montagne devant nous est déjà dans l'ombre. Nous montons par une petite route. Dix minutes plus tard, nous nous arrêtons devant une maison toute seule sur le bord du chemin.

- Je n'en ai pas pour très longtemps, nous annonce Grand-père, une heure tout au plus; voulez-vous vous promener un peu?

Nous acquiesçons.

- Le soleil est parti, la montagne est devenue noire, prononce lentement Jasmin.

- Le ciel semble nous quitter comme à regret.

- Tu vois cette lumière?

- Là-haut?

- Oui, sur la pente.

- C'est un village.

Nous restons un moment à regarder en silence.

- Il y a des hommes là-bas; ils ont de la lumière, reprend doucement Jasmin.

- Autour de la lumière, la montagne s'endort.

- C'est comme si nous n'allions plus jamais pouvoir retourner dans le monde que nous montre la lumière.

- Un monde qui se perd peu à peu.

- Eclairé par une lointaine étoile, murmure Jasmin.

Les commissions du matin. Arrive Bonsens.

- Ce soir nous allons écouter Le Nozze di Figaro! me rappelle-t-il.

- Oui, Grand-père m'a dit que nous partions après le déjeuné.

- Nous pourrons nous promener dans la ville, elle est très jolie.

Il sourit :

- Pas autant que la tienne, bien entendu!

Je fais un léger signe de dénégation :

- Tu sais, moi, j'y suis habitué, je n'y prête pas attention.

Il reste silencieux pendant un moment :

- Si je vais là-bas, tu crois que je pourrai m'y habituer?

Il hésite :

- Je crois qu'on ne nous aime pas beaucoup chez vous.

Je le rassure :

- Ça, c'est seulement lorsqu'on parle de ceux de la campagne.

- Ici, ce n'est pas la campagne.

- Oh, pour nous, tout se ressemble, quand ce n'est pas notre ville!

Il fait une mine attristée :

- Alors, autant que je n'y aille pas.

- Mais non; si tu crois qu'on te remarquera lorsque tu seras là-bas!

- Pourtant, tu dis que...

- Tu n'es pas obligé de dire que tu viens d'ici.

- Et mon accent?

- L'accent, ça se perd vite.

Il paraît désorienté :

- Je ne devrai plus parler comme je l'ai appris?

Je proteste :

- Non, non... D'ailleurs, ici aussi, vous trouvez notre accent curieux.

- Peut-être, mais ici, nous l'acceptons; comme l'a dit Grand-père, que deviendrions-nous sans vous?

Je réfléchis, longuement :

- Je crois... Grand-père parlait de manque d'espace... je crois qu'on crée l'espace soi-même, là où l'on est, avec ceux qu'on connaît, ceux avec qui l'on vit.

J'ajoute aussitôt :

- Ne t'inquiète pas; je ne te laisserai pas seul!

Il me tape sur l'épaule en souriant. Puis :

- A tout à l'heure!

Le déjeuner terminé, nous partons tous pour la ville où se donne l'opéra de Mozart. Et quand je dis tous, il y a du monde! Tous les parents viennent, car il s'agit d'un événement exceptionnel. Et si l'on ne prend pas au tragique le fait de rater un concert de musique, il en va tout autrement si on rate un événement. Pensez donc! Vous n'irez pas parler de musique à vos amis, cela les ennuierait et vous passeriez pour un pédant, alors que si vous parlez d'un événement...

Nous voici donc sur la grand route, cinq autos les unes derrière les autres. Jasmin, ses grands-parents et moi dans l'une; Bonsens, Patience et mes grands-parents dans l'autre; Anguille, ses parents et l'Extasié dans la troisième; les parents de Bonsens et de Patience, qui se connaissent bien, dans une quatrième; et enfin, les parents esseulés de l'Extasié. Cela fait bien cinq autos.

Deux heures de route endormante. Je n'en suis pas plus étonné que ça. Les endroits sont les mêmes que ceux que j'ai déjà traversés avec Grand-père en train.

Nous entrons dans la ville. Je suis un peu étonné. Je m'en ouvre à Jasmin :

- Bonsens m'a dit ce matin que la ville était très jolie...

- C'est bien gênant; nous n'oserons jamais lui dire qu'elle ressemble à un fouillis de rues mornes et de maisons sans âme.

- Oui, c'est bien gênant; mais mentir aussi est gênant.

- Et parler d'autre chose peut paraître étrange.

Soudain, voix du grand-père de Jasmin :

- Ce n'est pas ici, la ville, ce ne sont que les faubourgs; la ville est ancienne et assez petite.

- C'est là que nous irons écouter l'opéra, ajoute la grand-mère de Jasmin.

- C'est rassurant, note sa petite-fille.

Nous arrivons dans une rue large, bordée sur un côté par des maisons d'un autre temps.

- C'est ici que se trouve la ville, nous allons la contourner, nous annonce le grand-père de Jasmin.

Une vaste fontaine d'où jaillissent des lances d'eau. C'est aussi grand que bien des fontaines de la capitale. Nous allons garer notre caravane d'autos un peu en dehors de la ville. Retour à pied.

Devant nous, une forêt!

- Tu devrais avoir tort de dire cela, mais tu as raison, m'approuve Jasmin.

- J'ai tort parce qu'il n'y a que quelques arbres...

- Et tu as raison parce qu'on ne voit qu'eux; on dirait qu'ils couvrent la ville entière.

Qu'est-ce donc? Une avenue, large, large. Quatre rangées de grandioses platanes dont les premières branches naissent près de la terre et dont le somptueux feuillage recouvre les maisons, pourtant assez hautes elles-mêmes! Et le radieux soleil s'est évanoui dans l'ombre de cette forêt.

Cependant, l'avenue a aussi des attraits plus prosaïques. C'est l'heure du goûter. Ai-je déjà goûté ces petites choses aux amandes, créées dans la ville même?

- Certainement, tout comme moi, me répond Jasmin; mais à goûter celles-ci, je comprends que tu puisses en douter!

Promenade dans la ville, la vraie.

- Il y a des maisons comme celles-ci dans la capitale? nous demande Anguille.

- Il y en a, lui répond Jasmin, mais celles qui sont anciennes ne font pas vraiment partie de la ville; on vient les regarder, personne n'y habite.

J'ajoute :

- Ici, bien que je n'en voie pas, j'ai l'impression qu'il y a des remparts qui protégeaient ces maisons.

Nous terminons la visite de la ville. Les opulentes maisons qui la peuplent, et qui nous ont regardés d'un air hautain parcourir leurs rues, nous voient partir avec indifférence.

Retour dans la forêt, où nous allons dans un restaurant renommé. Mais... sommes-nous déjà revenus, sans nous en être aperçus, dans la capitale?

- Je connais ce restaurant! s'exclame Jasmin; il est tout près de la demeure d'une camarade de classe.

- Ce n'est pas étonnant, lui explique mon oncle; c'est fait exprès pour ressembler à un restaurant de la capitale.

En effet, la ressemblance est grande. Et pourtant... Que manque-t-il? Sans doute le laisser aller de qui n'a personne à imiter.

Le repas se passe gaiement. La nourriture hésite entre ce qui se fait normalement dans la région, et ce qui pourrait éventuellement donner l'impression aux gens d'ici de manger comme dans la capitale.

Nous nous dirigeons maintenant vers la cour de l'archevêché où se joue l'opéra de Mozart. Un flot de spectateurs nous inonde.

- Il y a beaucoup d'amateurs de Mozart, ici, observe Jasmin.

- Pourquoi parles-tu de Mozart? lui demande Anguille, avec le plus grand sérieux.

Jasmin se tourne vers elle, sans comprendre. Anguille lui montre une grande affiche, à l'entrée de la cour :

- Regarde!

Sur l'affiche, je vois écrit : LE NOZZE DI FIGARO de... suit un nom que je ne connais pas. Il n'y a rien d'autre écrit sur l'affiche.

Je me tourne vers Anguille, moi aussi sans comprendre.

- C'est le nom du metteur en scène, nous apprend-elle; il est très connu et très admiré.

Comme nous restons stupéfaits, Jasmin et moi, elle écarte les bras en signe d'impuissance, tout en faisant une moue résignée :

- Pourquoi croyez-vous donc qu'ils viennent?

Dimanche. Tout le monde est au marché. Jasmin est venue en auto avec ses grands-parents. Après la promenade d'avant-hier, elle avait laissé son vélo à moteur chez mes grands-parents; nous l'avions raccompagnée chez elle, car il était déjà assez tard.

- Demain, nous allons voir un de nos camarades de classe, nous annonce Bonsens; il est venu passer quelque temps chez son oncle en vacances au bord de la mer.

Il prend un temps :

- Il y a près de chez eux une grande plage tranquille et nous y allons pour la journée; voulez-vous venir avec nous?

Nous voulons. Rendez-vous pris.

Petite flânerie à travers le marché pendant que parents et grands-parents font leurs commissions. Rencontres avec les uns et les autres. Jasmin et moi faisons comme toujours les frais de la conversation. A propos, si nous ne venions pas de la capitale, quel intérêt nous trouveraient-ils, ces jeunes gens qui ne nous connaissent pas? Et toujours à propos, pourquoi poser tant de questions sur cette capitale, puisqu'ils la connaissent déjà très bien? Eh bien! ils la connaissent, puisqu'ils passent leur temps à la dénigrer. On ne me fera pas croire qu'on puisse trouver mauvais - ou bon, n'importe - ce qu'on ne connaît pas. Flânerie et bavardages ayant pris fin, chacun rentre chez soi.

Au déjeuner, Grand-père m'a indiqué une sorte de récital où nous pourrions aller vers les trois heures avec Jasmin, que j'attends vers une heure et demie à l'autocar, tout près de la gare.

Je lui demande, un peu surpris :

- Pourquoi parles-tu d'une sorte de récital?

- Ce n'est pas, à proprement parler, un récital, d'ailleurs, tu ne verras d'affiches nulle part; on ne vend même pas de billets.

Il poursuit, après un temps :

- Ce sont des élèves du Conservatoire de musique de la grande ville proche qui jouent devant le public, afin de s'y habituer.

- C'est loin?

- Une demi-heure de vélo à moteur.

- Ils feraient mieux de prendre le train, intervient Grand-mère.

Et, se tournant vers moi :

- La route n'est pas agréable; en train vous êtes rendus en un quart d'heure et vous voyagez tranquillement.

- C'est vrai, confirme Grand-père; et de plus, vous pourrez faire une bonne promenade le long des remparts du bord de mer.

Grand-mère fait un demi-sourire :

- Ce n'est pas comme l'opéra d'hier soir...

Tiens, tiens! L'idée me paraît excellente :

- Vous savez ce qu'ils jouent?

- Non, pas du tout, me répond Grand-père.

Je souris :

- Tant mieux! A quelle heure, le train?

- Vers deux heures moins le quart, m'informe Grand-mère; et pour revenir, vous aurez plusieurs trains vers les six heures.

- Sur place, vous demanderez où se trouve le phare; la chapelle est tout à côté.

- Et de là?

- C'est dans la chapelle même, me répond Grand-mère; c'est une toute petite chapelle.

- Une heure environ à marcher en venant de la gare, ajoute Grand-père.

Midi et demi. Je préviens Jasmin. Elle est bientôt prête, et sera à la gare en temps voulu.

Le voyage n'est pas bien long, et nous voici sur place. Nous traversons quelques petites rues calmes. Les remparts. De qui protégent-ils aujourd'hui? De la mer? Certainement pas. Ce n'est pas dans cette mer que se trouvent les grandes tempêtes des océans. Quant aux ennemis, ils viennent plutôt s'étendre paresseusement sur les plages. Promenade agréable, où l'on domine la mer comme du haut d'un navire.

Après nous être renseignés sur l'emplacement du phare et de la chapelle - "Vous allez écouter le trio?" nous a demandé l'homme d'aspect vénérable; il n'y a peut-être pas d'affiches, mais cela doit être ainsi parce que c'est parfaitement inutile - nous montons une petite route qui passe à travers la verdure. Tout là-haut, une petite place, le phare, et la chapelle. Quelques personnes attendent en se promenant. Peu après arrivent trois jeunes hommes, instruments à la main. Certains des promeneurs se sont approchés d'eux. Des amis, sans doute. Nous entrons dans la chapelle. Une quinzaine de personnes. Des bancs. Les musiciens ont sorti leurs instruments, violon, alto, violoncelle. Ils les accordent soigneusement. Les premières notes du trio se font entendre. Mozart, trio Puchberg, Koechel 563.

Le récital s'est achevé. Jasmin et moi sommes allés de l'autre côté de la petite place nous asseoir sur un muret d'où l'on voit la mer.

- Grand-mère avait raison; "Ce n'est pas comme l'opéra d'hier soir", a-t-elle dit.

- Non, ici, ce n'est pas du tout comme l'opéra, approuve Jasmin; non que l'opéra ait été mal interprété, mais là-bas, les musiciens transmettaient, avec tout leur talent, la musique de Mozart à ceux qui écoutaient.

- Lesquels n'étaient pas, au reste, les plus nombreux.

- Ici, c'est le coeur de Mozart, le coeur qui a fait naître cette musique, que les musiciens révélaient à ceux qui voulaient ressentir ce qu'avait ressenti Mozart.

Neuf heures moins le quart du matin. Nous sommes tous les six à la gare. Le train qui part dans un quart d'heure va nous déposer une demi-heure plus tard avec nos vélos à moteur à la gare d'où nous étions rentrés de l'abbaye mardi dernier. De là, une heure et demie de vélo à moteur, et nous arriverons à destination.

Le train ayant accompli son ouvrage, nous accomplissons à présent le nôtre. Et ce n'est pas un mince ouvrage. Qui donc s'était plaint de la route du bord de mer l'autre jour? Ici, on ne peut plus appeler ça rouler. Ou bien ce sont ceux qui traversent, ou bien c'est une horde de chiens qui n'ont pas plus de considération pour les autos que les hommes, jeunes ou vieux, tantôt ce sont les mères qui envoient leurs enfants tenter le sort sur la route sans même les suivre des yeux - à quoi bon, du reste? elles sont trop loin pour pouvoir tenter, elles, quoi que ce soit afin de les secourir - tantôt encore, ce sont les autos elles-mêmes qui vont à l'abordage d'autres autos - pourtant, nous sommes sur le rivage et non déjà en pleine mer! - et s'il manque une auto à aborder, nos vélos à moteur font leur possible pour éviter le danger annoncé à grands coups de trompe par les conducteurs. Impossible de faire un récit exhaustif de la situation. Et tout cela, tout le temps, tout le temps, tout au long de la route. Alors, courons-nous donc de si grands dangers? Ecoutons l'Extasié :

- Il n'y a pratiquement jamais d'accidents.

Et, devant notre étonnement, à Jasmin et à moi :

- Il n'y a pas de place pour rouler ici, il y a bien trop de monde; alors, personne ne peut aller vite.

Il prend un temps :

- C'est nous qui roulons beaucoup plus vite que les autos, et nos vélos à moteur sont très maniables.

Aussi étrange que cela puisse paraître, je n'ai, jusqu'à présent, jamais ressenti de danger, ni pour moi, ni pour ceux qui traversent devant moi sans même me regarder.

Apparemment, tout va donc pour le mieux. Je ne puis que l'admettre. Mais ciel! quel désagrément de rouler sur cette route! Et puis, quand je prendrais des mesures pour éviter tout cela, il y aurait toujours trop de monde pour trop peu de place.

- Il ne fallait pas faire venir tant de monde sans préparer ce qu'il fallait pour les recevoir! remarque Jasmin.

- Non, il ne fallait pas, lui répond Bonsens; mais alors, il ne fallait pas non plus avoir besoin d'eux.

La plage est là, où se prélassent les baigneurs, où jouent les enfants. La mer est là, qui les attend pour une baignade.

Une petite ville. Nous n'avons pas quitté le bord de la mer. Mais soudain, quel calme!... Les hommes marchent d'un pas d'homme, les chiens d'un pas de chien. Nulle frénésie. Je sais que les gens d'ici reprochent à ceux de la capitale d'être toujours agités. Agités, peut-être, il y a tant à faire; frénétiques, non. J'en parle tout en roulant.

- Tu as raison, m'approuve Anguille, mais as-tu bien regardé ceux qui sont frénétiques?

- Ils ne sont pas d'ici, la soutient l'Extasié.

- Ceux d'ici sont dans leurs maisons, à leurs affaires, quelquefois en promenade, rarement à se baigner, enchérit Patience.

Bonsens se met de la partie :

- Tu crois qu'Achille et Patrocle, pendant tout le temps où il n'y avait pas de combats, jouaient à la balle sur la plage et allaient dans la mer, le long du rivage, jouer à s'éclabousser?

Du reste, la route que nous suivons maintenant, après être sortis de la petite ville, a perdu cette frénésie que je reprochais tout à l'heure à ce bord de mer.

- Pourquoi est-ce si calme, à présent? demande Jasmin.

- Il y a peu d'endroits pour aller se divertir par ici; ceux qui viennent ici ne sont pas plus sages, ils sont plus pauvres, lui répond Anguille.

Cependant, la route entre dans une baie. De l'autre côté de la baie, une petite ville qui aurait l'apparence d'un village, n'étaient les gros bateaux de promenade ancrés dans le port. Le même genre de bateaux que ceux ancrés dans la ville de mes grands-parents. Ici, en tout cas, on n'est pas pauvre. Derrière la petite ville, des collines.

- C'est derrière ces collines que nous allons, m'annonce Bonsens, là où s'ouvre à nouveau la mer.

Nous continuons notre route. De tout petits villages la jalonnent. Calmes baigneurs qui ne paraissent pas beaucoup se baigner. Des enfants partout, qui s'amusent à courir, jouer à la balle, qui restent assis en rond sur le sable à bavarder, qui courent vers la mer, se jettent dans l'eau, en ressortent assez vite. Enfin, c'est une vision un peu approximative, car prise au vol, en roulant, pas très vite il est vrai.

La petite ville ou village, comme l'on veut. On nous fait visiter. Petit port de pêche, avec pêcheurs raccommodant leurs filets de pêche. Petite ville, ancienne, très intime, subissant sans trop de dégâts l'assaut des pirates d'aujourd'hui qui cherchent vainement quelque chose à garder en mémoire afin de pouvoir en parler à des amis qui n'ont pas eu le bonheur de venir là - l'intimité, ce n'est pas facile à raconter. Tout est petit ici, tout est plaisant, sauf la grande, longue place devant les gros bateaux, les boutiques. Les boutiques de ceintures et de jupes. Tiens! Anguille n'a rien acheté. Elle a jeté un coup d'oeil en passant, sans s'arrêter, un coup d'oeil condescendant... ou plutôt apitoyé. Pourtant, je n'ai pas vu de différence avec la boutique où elle avait jeté son dévolu sur une ceinture.

- Je crois, d'après ce qu'elle m'a dit, qu'on n'achète pas ici; ici, c'est un autre genre de personnes, m'a chuchoté Jasmin.

J'ai compris. Ce n'est pas le bon genre. Je connais ça dans la capitale. On dédaigne une jolie chose pas très chère pour en choisir une moins jolie et plus chère, mais là où il faut acheter, pas ailleurs. Nous repartons.

Dix minutes plus tard, dans un bois de pins, la petite maison qu'a louée pour l'été l'oncle du camarade de classe de Bonsens et de l'Extasié. Les deux enfants de l'oncle ne sont pas là pendant deux trois jours, et le camarade s'ennuie. C'est pour ça que nous sommes ici. Le camarade est un garçon qui paraît capable d'énergie, mais il est comme les autos. Il faut mettre de l'essence, vérifier l'huile, s'assurer que la pression d'air dans les pneus est bonne, et ensuite, il faut prendre le volant. Et là, vous verrez comme elle marche bien, l'automobile!

Pour commencer, midi s'approchant, nous allons déjeuner. Oui, si je dis que nous allons déjeuner, c'est que nous ne restons pas dans la petite maison. Où allons-nous? au restaurant de la grande plage tranquille toute proche.

Voilà la grande plage tranquille, voici le restaurant.

Plats agréables, frais. Beau mélange de légumes crus; tomates avant tout, avec concombre, céleri en branche, poivron, anchois et olives noires de la région; saupoudrés d'oignons et de basilic; copieusement arrosés d'huile d'olive, bien entendu.

Nous commençons, comme toujours, à faire les frais de la conversation. Comment est-ce dans la capitale?... Puis, le sujet se déplace. Comment vit-on ici?... Jasmin a parlé du monde sur la route lorsqu'on vient ici...

- Il y a trop de monde, découvre l'oncle d'Automobile; quand j'étais petit, ce n'était pas comme ça.

- Comment était-ce? demande avec curiosité Jasmin.

L'oncle lui a fait un grand sourire, mêlé d'une pointe d'étonnement. Il m'a semblé comprendre que ce n'est pas la première fois qu'il entame le récit, et je soupçonne que son entourage fasse tout pour éviter ce récit, ne l'ayant que trop entendu. Mais ici, l'auditoire est convaincu d'avance. L'oncle d'Automobile commence :

- Je me souviens, j'étais petit, j'avais huit ans... il y a vingt-huit ans de cela... la route que vous avez prise aurait pu ressembler à un lieu de méditation. Une auto toutes les quatre heures, les gens se reposant dans leur jardin ou se promenant sur les chemins, une plage déserte, et entre la route et la mer, un petit train qui venait de la grande ligne, longeait tout le bord de mer avant de rejoindre de nouveau la grande ligne. Un embranchement, qui allait jusqu'au petit port de pêche d'à côté, par où vous venez de passer. J'étais là avec mes parents, nous étions restés tout le mois de juillet. L'idée ne venait à personne d'aller se baigner dans la mer. Et puis, quel calme pour les promenades, pour les jeux des enfants! Un paysage immobile et accueillant, qui me laissait rêver.

Nous restons rêveurs un moment, Jasmin et moi. Je crois que nous ne sommes pas les seuls.

Après le déjeuné, nous allons sur la plage. Ce que je vois ici en prenant mon temps ne diffère pas tellement de ce que j'ai vu de la route de l'autre côté de la baie.

- Quand mes cousins sont là, ils trouvent toujours quelque chose d'amusant à faire, nous confie Automobile; nous ne nous ennuyons jamais.

Il sourit gaiement :

- Et puis, il n'y a pas seulement la plage; nous nous promenons dans les environs, nous faisons des jeux.

Il fait un petit geste montrant son contentement :

- Mes cousins ont toujours de bonnes idées; j'aime bien me remuer!

Le train de onze heures et demie nous emmène, Jasmin et moi, passer la journée à la montagne. Grand-père m'a donné une carte. Correspondance dans la ville à la librairie... et au Conservatoire.

L'autorail s'enfonce peu à peu dans la montagne.

Jasmin tend le bras vers une direction imprécise :

- Regarde toutes ces montagnes!

Je suis légèrement surpris :

- Oui, nous sommes à la montagne.

Elle ne répond pas. Je demande :

- Pourquoi dis-tu ça?

- Je ne sais pas; comme tu dis, nous sommes à la montagne, il est naturel de voir des montagnes.

Elle s'interrompt. Je ne dis rien. Elle reprend :

- Je pensais à mon voyage lorsque je suis venue ici; le train a traversé surtout des champs et des prés.

Elle sourit, un peu ironiquement :

- Les prés, c'est quand il y a de l'herbe et des vaches; j'ai appris ça à l'école.

Je souris, un peu ironiquement :

- Quelle bonne élève tu fais!

Elle prend un ton grave, et prononce avec gravité :

- L'école nous apprend comment se nomment les choses.

- Comment elles se définissent et comment elles fonctionnent.

- Les vaches sont des animaux quadrupèdes herbivores, et l'herbe est une plante.

- Les vaches mangent l'herbe et donnent du lait.

- Quand les gens parlent de la campagne, ils ne parlent pas de ça; ils disent que c'est beau ou que ce n'est pas beau.

Elle fait une petite pause :

- L'école n'apprend pas ça.

- Parce que ça ne sert à rien.

- Oui, "beau", ça ne se mange pas, comme le lait.

Je résume doctement :

- L'école apprend ce qui sert aux hommes, et ne leur apprend pas ce qui ne leur sert à rien.

Nous restons un moment sans rien dire. Je reprends :

- Pourquoi parlais-tu des champs et des prés?

- Les champs et les prés, c'est toujours la même chose; la montagne, c'est toujours différent, il y a des bosses et des creux.

- Il y a toujours des bosses et des creux.

- Donc, c'est aussi toujours la même chose.

Je remarque :

- J'ai déjà entendu dire "C'est beau la montagne!"

Jasmin remarque :

- J'ai déjà entendu dire "C'est beau la campagne!"

- Mais je ne le dirai pas si le professeur de géographie me demande de parler de la montagne.

- Mais je ne le dirai pas si le professeur de géographie me demande de parler de la campagne.

Manifestement, l'autorail s'est lassé de nous entendre dire des choses qui ne servaient à rien. Il s'est arrêté et nous a poliment priés de descendre.

- Mais s'il espérait nous ennuyer, il en a été pour ses frais, se moque Jasmin; c'est justement à cette gare que nous voulions descendre.

Il est un peu plus d'une heure. Afin de ne pas perdre trop du temps que nous avons pour la promenade, nous prenons un simple repas, fort bon au demeurant.

Nous roulons à présent sur d'agréables petites routes où il ne passe personne. Et pour monter, ça monte! Il faut prêter pied fort à nos vélos à moteur. Le paysage? Varié, mais d'une variété tellement monotone; en somme, plus ça change, plus c'est pareil! Nous arrivons dans un village. Un grand panneau nous indique qu'il faut aller regarder par là. Nous allons par là.

- La mer est partie!... se lamente Jasmin.

Je me penche :

- Il ne reste plus qu'un filet d'eau!

- La montagne ne voguera plus jamais.

Face à nous, de l'autre côté du ruisseau qui coule encore tout en bas, tellement bas qu'on le distingue à peine, une masse haute et longue, sombre et triste, qui ressemble à un gigantesque paquebot échoué là pour toujours.

Nous reprenons la route. Une forêt. Une vaste forêt de sapins qui s'élancent, espérant dépasser la montagne. Une forte montée vers un col. Un peu plus loin, une autre forte montée. Et nous arrivons là où nous avions prévu d'aller, après avoir étudié la carte et pris l'avis de Grand-père.

Nous sommes sur une butte. Assez haut. Grand-père m'a donné l'altitude. Quelque chose comme 2000 mètres environ. Qu'importe! C'est ce que je vois devant moi qui importe. Le long d'un précipice qui a ouvert la montagne, un sentier de terre. Deux hommes pourraient difficilement s'y croiser. Il court tout au long du précipice, droit devant lui en prenant son temps, s'arrêtant un instant auprès d'une légère courbe de la falaise, repartant presque à regret pour s'arrêter de nouveau, et, toujours nonchalant, s'en va aux confins de la terre, paraissant perdu dans son rêve.

- Dans quel monde va-t-il? demande doucement Jasmin.

Ce matin, mercredi, aux commissions, je n'ai pas acheté la confiture de framboises. Je l'aime beaucoup, mais mes grands-parents, eux, préfèrent les abricots. Et alors pourquoi prendre de la framboise? Il en reste encore un peu, et je pars après-demain, lendemain du feu d'artifice du quinze août sur la plage.

Matinée passée avec mes grands-parents. Propos coutumiers des au revoir, mais dits avec le coeur.

Jasmin est venue vers onze heures et demie, et nous allons tous les deux déjeuner chez mon oncle.

- Alors, lundi, c'est l'école? demande-t-il avec un air ingénu.

Je réponds, avec le même air :

- C'est ce qu'a dit mon cousin; c'est la raison pour laquelle il prend le train.

Mon oncle paraît être pris de vitesse. Jasmin enfonce le clou :

- Nous l'avons déjà inscrit à l'école, chez nous.

Bonsens reprend la balle au vol :

- L'avantage, chez eux, c'est qu'il y a quinze jours de vacances par mois!

- L'inconvénient pour toi, note distraitement ma tante, c'est qu'il te faudra faire deux voyages par mois pour l'autre quinzaine d'école ici.

Pendant que Bonsens cherche une réponse, les autres convives rient gaiement.

Après le déjeuné, nous nous lançons dans une grande partie de boules. La dernière avant notre départ, à Jasmin et à moi. Partie un peu distraite, plaisanteries qui s'émoussent, je crois que nous sommes un peu tristes de nous quitter, nous avons passé de bons moments ensemble, et je crois aussi que nous nous sommes tous trouvés sympathiques.

Les boules rangées, nous allons aux boules... de glace. Ne rompons pas les bonnes traditions!

- A la fin de l'année, ce sont les examens, constate l'Extasié, après avoir longuement contemplé sa glace.

- Pour toi aussi, je crois? me demande Bonsens.

J'acquiesce.

- Toi, tu as encore le temps? demande Anguille à Jasmin.

- Non, pour moi aussi, c'est la même chose.

- Tu n'es pas plus jeune que lui?

- Si, un an.

- Ah, c'est comme moi; nous avons le même âge, je crois?

- Oui.

- Je vois que toutes filles sont en avance sur nous, ici! s'exclame l'Extasié; nous allons être jaloux.

- Pas du tout, conteste Patience; j'ai un an de plus qu'Anguille.

- Nous les garçons, nous avons tous le même âge, et nous avons tous nos examens à la fin de l'année, n'est-ce pas? s'enquiert Bonsens.

Accord général.

- Ceci ayant été établi, et étant de la plus haute importance, il reste sans contredit que nous devrons passer les examens à la fin de l'année, ce qui est autant de la plus haute importance, conclut l'Extasié.

- Pourquoi ne dites-vous pas tout simplement que vous n'avez pas envie de passer vos examens? sourit Patience à Bonsens et l'Extasié.

- Et que vos déclarations embrouillées ne sont là que pour conjurer le sort? ajoute Anguille.

Je propose de conjurer le sort d'une manière plus efficace :

- Si nous reprenions des glaces?

Proposition acceptée immédiatement. Anguille aussi a une proposition :

- Si nous allions danser, ce soir?

Proposition acceptée immédiatement. En particulier par l'Extasié, que je soupçonne de ne pas tellement aimer danser... si Anguille ne danse pas avec lui.

Afin de ne pas avoir à faire d'aller et retour, Jasmin reste dîner avec moi. Mes grands-parents lui souhaitent toutes les choses habituelles, et qui, en général, ne veulent pas dire grand chose, je dirais volontiers, ne veulent rien dire du tout. Mais là, j'ai eu le sentiment que leurs souhaits étaient sincères. Cela m'a fait un grand plaisir.

Nous voici dans la même petite ville où nous avons dansé la dernière fois. La petite place est toujours aussi animée. L'artiste du vélo aux deux roues qui se promènent chacune de son côté est toujours aussi agile et aussi amusant. Les boutiques sont toujours aussi pleines de tentations et de tentés. Tiens! Anguille n'a même pas été les voir, les boutiques. D'ailleurs, elle ne paraît pas aussi exubérante que d'habitude. Et puis quoi? Je crois que nous sommes tous un peu tristes de nous séparer. Et puis, l'été aussi va bientôt se séparer de nous tous.

Nous allons danser maintenant, au même endroit que la dernière fois. Le même portier maussade, qui a plutôt l'air d'un gardien, nous dévisage comme s'il était particulièrement mécontent de nous voir. Le même épais rideau d'un rouge provocant se soulève encore, toujours pas trop. Dans la salle, la même lumière colorée et aveuglante nous reçoit. Et probablement la même musique, qu'on a toujours autant de mal à distinguer du bruit continu et assourdissant.

Nous avons tous dansé.

C'est aujourd'hui le dernier jour de mon séjour chez mes grands-parents. C'est aujourd'hui le dernier jour du séjour de Jasmin chez ses grands-parents. Aurais-je jamais pensé, en arrivant ici, que ces deux événements seraient liés?

En fin de matinée, je vais chez Jasmin, où je suis invité pour le déjeuner. Conversation de fin de vacances, rappel des jours passés. Est-ce que je me suis plu dans la région? Est-ce que je pense revenir? L'année, toute faite de travail qui nous attend, Jasmin et moi. Regrets des anciens temps de l'école lointaine. C'est difficile de vivre dans la capitale... Pêle-mêle de questions dont on attend à moitié les réponses, de souhaits divers, là aussi sincères, de remarques sur les difficultés que la vie réserve...

L'après-midi se passe tranquillement avec Bonsens et ses amis. Personne n'a envie de jouer aux boules. Personne n'a envie de sujets suivis. Nous sortons manger des glaces. Puis, nous allons faire quelques pas sur le bord de mer, où l'on prépare fiévreusement le feu d'artifice. Oh! cela se voit. On va à droite, à gauche, avec des mines respirant l'importance illimitée du travail à accomplir - Pensez donc! Les meilleurs artificiers du monde entier seront là, oserais-je dire, pour se disputer le bouquet de la victoire. Car il s'agit bel et bien d'une compétition. Ce n'est pas pour le plaisir du public qu'on va lancer et laisser se perdre le fruit et le coût d'un long et acharné labeur, non, c'est afin de se faire commander d'autres feux d'artifice en d'autres endroits, où les choses se passeront de même. Quant au public, il n'y aura vu que... de la belle bleue! Enfin, si cela lui plaît, au public, de voir des lumières dans le ciel, qu'il les paie, d'une façon ou d'une autre, cela ne vaut jamais que la vie d'une famille pendant cinquante ans, ainsi que le dirait un personnage de Georges Feydeau dans Un fil à la patte. Ici, tournoyant en l'air avec les lumières, le public s'imagine que c'est gratuit; pour lui. Il faut reconnaître que ces lumières de toutes les couleurs, c'est autre chose que les étoiles, qui ne sont, elles, que blanches! Et puis, les étoiles, on peut les voir n'importe quand; alors, à quoi bon les regarder?

Après avoir dîné, nous nous retrouvons tous les six sur le bord de mer. Et nous ne sommes pas les seuls à être venus là. Tous les habitants de la ville suffiraient-ils à former la foule qui se presse tout au long du rivage? Bon, n'exagérons rien!

- Il vient du monde de très loin, nous apprend Anguille, à Jasmin et à moi.

- Regardez les bateaux là-bas, dans la rade; ils sont venus admirer le spectacle! ajoute l'Extasié.

En effet, il y a bien une bonne vingtaine d'assez gros bateaux qui sont amarrés dans la rade, vers le large. Sans parler des petits bateaux, que je suis incapable de compter.

- Ça va commencer deux heures après le coucher du soleil, nous annonce Patience.

- Vers neuf heures, précise Bonsens.

Soudain, une fusée éclate dans le ciel. Pourtant, il n'est pas encore neuf heures, même si nous n'en sommes pas très loin. Je m'étonne :

- Ça commence déjà?

- Non, me répond Anguille; c'est sur l'un des bateaux.

- Il y en a qui s'amusent à faire un petit festival, m'explique Patience.

- Ils font partie du feu d'artifice? s'enquiert Jasmin.

- Non, ils font cela pour le plaisir, lui répond l'Extasié.

- Et ça ne gêne pas le spectacle?

- Oh, pas le moins du monde! déclare Bonsens.

- Vous verrez la grande lumière que font les fusées, ajoute Anguille; le petit festival, on ne le verra même pas.

Plus près du rivage, de gros bateaux plats, il y en a une dizaine, je pense, car certains, du côté des îles où nous avons écouté Cosi, étant un peu éloignés pour que je puisse bien les voir, ne paraissent pas faire partie des bateaux des spectateurs. Que font-ils là? Je pose la question.

- Ce sont ces bateaux qui portent le matériel servant à lancer les fusées, nous explique Bonsens.

- Les canons! commente l'Extasié.

- Et les si grosses armoires sur certains bateaux? demande Jasmin.

- Ce sont des haut-parleurs, l'informe Patience.

- Des haut-parleurs? Pour des feux d'artifice?

- Les feux se déroulent en suivant la musique, explique Anguille.

Tout en devisant, nous sommes descendus sur la plage. Ici, c'est comme au théâtre, il y a le balcon, et aussi l'orchestre; le balcon, c'est la grande rue qui borde la mer, l'orchestre, c'est la plage. Nous sommes donc à l'orchestre, avec de fort bonnes places.

Eh bien, c'est vraiment comme au théâtre! Les trois coups sont frappés par trois fusées invisibles. Cette fois-ci, il est bien neuf heures.

Le ciel s'est soudain illuminé. D'un bout à l'autre de la rade, le feu a pris la mer, et les étincelles multicolores, le ciel. L'église, près de laquelle nous avions écouté un récital de piano tout en contemplant de la place le panorama qu'offrait la ville et sa rade, s'est embrasée; on croirait de l'or qui coule sans bouger. Là-haut, des soleils explosent sans interruption. Les spectateurs, surtout les enfants petits et grands, s'époumonent à crier de toute leur voix les couleurs qui apparaissent fugitivement, puis disparaissent dans l'apparition d'une couleur nouvelle. "Oh, la belle bleue!..." Et puis, le crépitement ininterrompu des explosions annonçant un éclatement nouveau. Et la musique, qui mélange hardiment auteurs récents et anciens, répond aux crépitements comme s'il s'agissait d'un concerto. Au dernier bouquet, les soleils ont mêlé leurs étincelles frangées de couleurs jamais vues!

Le doux halètement de la locomotive à vapeur nous emmène, Jasmin et moi, vers la grande ville où j'étais allé avec mon grand-père. Mais cette fois-ci, la gare ne sera pour nous qu'une correspondance. Et un autre train, sans vapeur, nous emmènera vers la petite ville où habite la grand-tante de Jasmin.

- Tiens! c'est de là que nous sommes allés sur la plage d'Automobile, note Jasmin.

Quelques minutes après, c'est mon tour :

- Tiens! c'est de là que nous sommes allés à l'abbaye.

- De là? D'où?

Je ris :

- Tu n'as pas reconnu la gare parce que le train ne s'y est pas arrêté!

- Si nous descendons des trains en marche, maintenant...

- Pas du tout! J'avais dit au conducteur de la locomotive de s'arrêter pour nous laisser descendre.

Continuation de ce genre de propos jusqu'à la correspondance.

- C'est curieux; j'ai l'impression que nous n'avons plus de conducteur, commence Jasmin.

- Bien sûr que nous n'en avons plus; tu ne l'as pas vu tout à l'heure à la gare, quand nous avons changé de train?

- Non, où ça?

- Tout là-haut; il partait en fumée.

- Tant pis! J'aime bien les locomotives à vapeur, j'ai l'impression qu'elles nous racontent leurs voyages; dans le train où nous sommes, personne ne s'occupe de nous.

- Désirez-vous un plateau repas?

Pardon! j'ai oublié de dire qui parle. Ce n'est ni Jasmin ni moi, c'est l'homme des plateaux sur lesquels on met un repas. Alors, Jasmin et moi, en choeur :

- Oh oui, nous avons faim!

L'homme repas nous fait un bon sourire :

- Tenez bon, on vous l'apporte!

Et de plus, le plateau est bon!

- Rectification! rectifie Jasmin, c'est le repas qui est bon.

Cependant, si le repas est bon, le paysage ne l'est pas du tout. Nous cherchons tous les deux à voir quelque chose, mais nous ne trouvons pas.

Une grande ville. Une correspondance. Un autorail. Toujours pas de paysage. Ah!...

- Regarde les collines! ça a l'air mieux que tout à l'heure ici.

J'approuve :

- Et par bonheur, c'est par ici qu'habite ta grand-tante!

L'autorail a freiné. Sur le quai, une vieille dame à l'air affable parcourt l'autorail du regard.

- Bonjour, ma tante! s'écrie Jasmin en sautant sur le quai.

Petit déjeuner.

Hier soir, nous avons à peine vu la grand-tante de Jasmin. Après nous avoir conduits chez elle dans sa voiture, elle nous a fait rapidement dîner et nous a envoyés au lit en disant que nous devions être fatigués du voyage. Elle habite un village à un quart d'heure environ de la petite ville où se trouve la gare par laquelle nous sommes arrivés hier au soir.

Pendant le petit déjeuner, au pain et au fromage de chèvre, Grand-tante nous demande des nouvelles de la capitale - elle vivait là-bas quand elle était jeune.

- La ville a bien changé, constate-t-elle, surtout les automobiles.

Elle sourit :

- Oh, j'ai connu les autos! mais lorsque j'étais petite, il n'y en avait pas du tout.

- Cela ne devait pas être très commode pour se déplacer, observe Jasmin.

- Je crois que nous avions des distances plus courtes à parcourir.

Elle ajoute, après avoir réfléchi un moment :

- Je pense que les choses se font en fonction de ce qu'il est possible de faire; on n'habite pas n'importe où, mais là où on peut habiter.

Je remarque :

- La vie était sans doute plus difficile; lorsqu'on dépend du temps pour aller d'un endroit à un autre...

- Aujourd'hui on en dépend tout autant, mais de façon différente; avant, on dépendait d'un cheval, maintenant d'une auto.

- Avec une auto, on peut faire plus de choses qu'avec un cheval, note Jasmin.

- C'est vrai; mais en supposant qu'il soit plus facile de faire les choses, il faut peut-être veiller davantage à ne pas faire des choses inutiles, seulement parce qu'on peut les faire.

Grand-tante poursuit, après un temps :

- La ville offre plus de possibilités, mais par cela même, elle offre plus d'occasions de faire des choses qui finissent par ne plus dépendre de nous.

- Tu veux parler des tentations de s'amuser au lieu de... commence Jasmin.

- Non pas; mais bien au contraire de ce que l'on fait parce qu'on vous l'a dit, et parce qu'il est plus facile de faire ce qu'on vous dit que de chercher soi-même ce qu'il faut faire.

Elle poursuit, après une petite pause :

- Et aussi parce qu'on ne se sent pas responsable si on fait ce que vous a dit de faire quelqu'un d'autre au lieu de faire ce qu'on a décidé soi-même.

Elle hoche la tête :

- Et cela permet de se dire : "Et tant pis si c'est mauvais; ce n'est pas moi qui l'ai voulu!"

J'objecte :

- Ce n'est pas seulement à la ville qu'on agit de la sorte.

- Non, ce n'est pas seulement à la ville; mais à la ville, il n'y a pas de paysans, et le paysan décide lui-même quand il lui faut aller à son champ.

- On pourrait te dire, remarque Jasmin, que ce n'est pas le paysan lui-même qui décide, mais le champ qui le lui ordonne.

- Tu as parfaitement raison; mais le paysan n'attend pas que ce soit quelqu'un d'autre qui entende cet ordre et vienne le lui transmettre.

Après le petit déjeuner, nous allons, tous ensemble, faire les commissions. Ici, sans parler, bien sûr, de la capitale, ce n'est pas la ville de mes grands-parents, loin de là. Je suis un peu surpris, quoique sans raison. J'ai déjà traversé des villages, même plus petits que celui-ci. Mais ce n'est pas la même chose de traverser un village et d'avoir besoin d'aller y faire des commissions, c'est-à-dire d'y vivre. La maison de Grand-tante se trouve vers le haut du village, derrière la place de la grande église. Pourquoi ai-je dit une grande église, alors que dans la capitale je l'aurais trouvée plutôt petite? Tout est petit, ici, au point qu'on a à peine l'impression d'avoir quitté la campagne. Quelques maisons au milieu des champs; c'est cela un village.

Dans la grand rue où nous arrivons en descendant les marches près de l'église, un boucher, un boulanger, une épicerie. C'est tout. Cela suffit pour se nourrir. Pour le reste, il faut aller dans la petite ville où se trouve la gare. Ou plus loin, à deux heures de train ou d'auto, a dit Grand-tante. Alors, dans les temps plus anciens, quand il n'y avait pas de trains...

Et du reste, cet après-midi, après un bon déjeuné - Ah, la tourte au fromage de brebis!... - nous y allons, à la petite ville. Je suis, là encore, surpris, mais pas pour les mêmes raisons. Certes, ce n'est pas grand non plus, par rapport à une grande ville, mais on est quelque part, entouré de vraies maisons, des maisons pour y vivre, pas comme dans la ville de mes grands-parents. Et pourtant, là-bas, quelle abondance de boutiques! de tout, devrais-je dire. Mais ici, la boutique a été faite pour celui qui vit ici, pas pour les gens venus d'ailleurs. Et je me prends à penser que même dans le village de Grand-tante, la modeste petite boulangerie, elle aussi a été faite pour ceux qui habitent le village.

Revenus de la petite ville, nous voici devant un bon chocolat chaud et des petits gâteaux parfumés à l'anis.

- Je pense que vous aurez envie de vous promener dans la région, nous déclare Grand-tante.

- Oh, cela nous fera très plaisir! lui répond Jasmin.

- Je vous ai trouvé des vélos à moteur chez des voisins qui ne s'en servent pas actuellement; est-ce que cela vous convient?

Je réponds :

- Oh, c'est parfait; nous en avons l'habitude!

J'ajoute aussitôt :

- C'est vraiment très gentil de votre part de...

- Tais-toi, tais-toi! Cela me fait plaisir autant qu'à vous deux.

Jasmin va l'embrasser. Grand-tante reprend :

- Je vous indiquerai quelques endroits qui devraient vous plaire.

Et elle va chercher des cartes.

Dimanche. Dans la matinée, nous parlons de notre séjour chez nos grands-parents. Grand-tante écoute avec attention :

- C'est une vie agréable que la pensée ne trouble pas... pour ceux qui viennent; cela compense la vie perdue de ceux qui les servent.

Elle reste songeuse un moment :

- La vie qui est passée ne se rattrape pas.

L'après-midi, nous partons, Jasmin et moi, faire une promenade en vélo à moteur à une petite heure d'ici.

Route vallonnée, pas trop. Nous longeons une voie de chemin de fer.

- C'est sans doute la ligne par laquelle nous sommes venus, suppose Jasmin.

- Je le pense aussi; d'ailleurs, nous n'avons pas vu d'autres lignes par ici, sur le plan.

La route et la voie vont côte à côte; vers le lointain. Se rejoindront-elles?

Jasmin me sourit :

- Qu'importe, puisque nous, nous sommes tous les deux sur la route.

- Et ce sera le même train qui nous emportera chez nous.

- Chez nous...

Je lui souris :

- Chez nous.

Un gros village. Des grosses granges. Des fermes qui ressemblent à des villes.

- Tu exagères, mais tu as raison, m'approuve Jasmin.

Nous continuons notre route. Autour de nous, des petits arbres. Partout; partout... De temps à autre, des petits villages.

- Petits, mais qui ressemblent à de grands châteaux, apprécie Jasmin.

- Tu exagères, mais tu as raison.

Une ferme, sur la route. Je demande à Jasmin :

- Alors, et celle-là, château fort?

- Absolument!

Et, d'une seule voix :

- Tu exagères, mais tu as raison.

D'autres fermes, sur la route. Cela finit par être plus imposant que la capitale. Je ne laisse pas le temps à Jasmin de placer un mot :

- J'exagère, mais j'ai raison.

Nous rions; bien fort. Ici, il y a de l'espace!

Ce matin, nous faisons à Grand-tante le récit de notre promenade d'hier, notre première promenade. Grand-tante est très curieuse de connaître nos impressions :

- Cela a dû vous paraître bien ennuyeux après votre séjour au bord de la mer.

- Tiens! lui répond en souriant plaisamment Jasmin, tu as oublié d'ajouter : "Et pour des gens qui vivent dans la capitale!"

Grand-tante allait se récrier. Jasmin l'interrompt d'un geste :

- Tu voulais savoir si nous nous étions vraiment ennuyés; mais ta perche était trop longue pour qu'on ne la vît pas.

La grand-tante paraît s'avouer vaincue. Et Jasmin ajoute :

- Je t'assure que nous avons eu grand plaisir à aller là-bas; pour nous c'est très différent de ce dont nous avons l'habitude.

Elle fait une petite pause :

- La vie simple et profonde que nous avons vue ici n'existe pas toujours dans les capitales et sur les bords de mer; aujourd'hui, nous avons appris quelque chose.

Après le déjeuné, nous partons, Jasmin et moi, pour une autre promenade. La route n'est pas comme celle d'hier. Pas de villages ni même de simples granges qui puissent ressembler à un quelconque château. Une terre qui paraît plate malgré les collines par lesquelles passe la route. Le ciel est ouvert, pas de forêt pour le cacher.

- Nous sommes loin des montagnes, à présent, constate Jasmin; là-bas, le regard changeait de place sans arrêt, ici, c'est comme s'il ne bougeait pas.

- Il n'y a presque pas de villages, de maisons, et pourtant je ne sais pas où je trouve plus d'habitants, ici ou là-bas, dans la montagne.

- Peut-être que les maisons vides de la montagne où nous étions vivaient moins que la terre ici, qui montre les traces du travail des hommes.

Nous roulons lentement, côtoyant les prés, où vivent des vaches, des moutons.

- Regarde le grand arbre et les trois petits, à côté.

- Oui, je les vois; on dirait une poule suivie de ses poussins.

Nous roulons en silence, dans le silence de la terre qui nous entoure.

Jasmin fait un geste vers les prés :

- Si l'artiste du vélo aux deux roues qui se promènent chacune de son côté venait ici, que lui diraient les arbres en le voyant s'amuser?

Je souris :

- Et les bêtes, je pense qu'elles ne le verraient même pas, occupées qu'elles sont à brouter.

Un bon quart d'heure après notre départ, la route se met à descendre.

- Ce doit être la rivière dont nous a parlé Grand-tante, note Jasmin.

- Sans doute; le paysage s'anime un peu, mais ce n'est pas du tout comme en montagne.

- Je pense à la grande montagne que nous avons traversée avec nos pères; je pense aux hauts sommets qu'admirent les promeneurs.

Elle prend un temps :

- Seraient-ils comme les vitrines de magasin, qu'on admirerait sans rien acheter?

- Tu veux dire le décor de la vitrine?

- Oui; le joli décor qui pousse à acheter ce dont on n'a pas besoin.

- Et si l'on envoie les promeneurs admirer les hauteurs...

- ...c'est pour qu'ils achètent...

- ...plus tard...

- ...ce dont ils n'ont pas plus besoin.

Jasmin poursuit, après une pause :

- Les feux d'artifice...

- ...qui sont si jolis à voir...

- ...comme les hauteurs des montagnes.

Cependant, nous sommes descendus à la rivière. Une rivière qui coule.

- Une rivière qui coule? Grande merveille! rit Jasmin.

Mais aussitôt, elle se reprend :

- Tu as raison; il y a des rivières qui dorment, pas celle-ci.

Un tout petit sentier longe la rivière à travers bois. Nous le prenons. Au bout de deux ou trois minutes, une petite clairière. Nous nous y installons, tout au bord de la rivière.

- Tu as déjà vu des rivières qui dorment?

- A vrai dire, non; peut-être lorsque je suis venue chez mes grands-parents, par la fenêtre du wagon.

Elle se reprend :

- Ce n'est pas possible, le train roulait; c'est sans doute seulement l'impression que j'ai eue.

- N'importe comment, il y en a certainement; mais celle-ci... paraît avoir quelque chose à faire.

- Quoi?

- Je n'en ai aucune idée.

Elle réfléchit :

- La nature ne dit pas ce qu'elle fait; nous ne l'apprenons qu'au travers de nous-mêmes.

Nous sommes restés longtemps à regarder l'eau couler, sans nous en être vraiment rendu compte...

Grand-tante a des commissions à faire dans la petite ville de la gare, et elle nous emmène avec elle dans son auto. Le chemin qu'elle prend n'est pas le chemin qui mène droit à la ville. Non, elle choisit des chemins qui tournent à droite ou à gauche, histoire de nous montrer les choses que personne ne regarde.

Une petite maison, de berger, nous dit-elle, avec un curieux toit qui déborde longuement au-dessus de la porte, comme pour la protéger. Un mur de grosses pierres soigneusement ajustées, dont les différentes couleurs se parlent et se répondent.

Un gros colombier, où se côtoient hommes et colombes. Un chemin de terre, au bord duquel une belle maison en bois... mais non, ce n'est qu'un gros tas de bois, tout prêt pour flamber l'hiver, dans un âtre devant lequel il fera bon se réchauffer en rentrant chez soi.

Encore un colombier, tout aussi grand, près d'une maison; chacun la sienne, hommes et colombes.

Un chemin qui passe par un opulent portail de feuillage. Derrière, il n'y a qu'un pré, habité par des vaches. Qu'il doit être bon d'y vivre!...

Une dizaine de minutes plus tard, au bord de la route, quelques maisons se rassemblent, douces, sérieuses, sans barrières.

- Oh, on doit pouvoir habiter ici! s'exclame Jasmin.

Deux trois maisons emboîtées les unes dans les autres; derrière, une autre maison, grande et massive, dont le toit en pente est piqué de petites fenêtres pleines de curiosité; sur le côté, une solide remise de pierre, dont la grande porte est encadrée de deux monticules de bûches. Sur la façade de la grande maison, les fenêtres n'ont jamais porté de volets; à quoi bon? Le soleil vient frapper au carreau le matin, et le soir, donner le signal des songes.

Et puis, au milieu des prés et de la verdure, un terrain solitaire, tondu pour jouer au ballon. Avec des vaches comme joueurs? Mais non! Regardez mieux. Les vaches paissent paisiblement devant les buts, mais dans un autre pré.

Et nous voici dans la petite ville. Un vieux pont aux arches sobres, qui invite le passant. Les maisons austères...

L'après-midi, promenade en vélo à moteur. Nous roulons, Jasmin et moi, un peu au hasard, mais au moins dans une direction indiquée par Grand-tante. Il n'y a rien de particulier sur notre route, sinon le calme qu'on ne trouve pas toujours dans la capitale.

- Est-ce que calme veut dire ennui? me demande pensivement Jasmin.

- Je crois qu'au mois de juin je t'aurais répondu oui.

- Moi aussi; mais je crois qu'on ne peut aimer le calme que lorsqu'on l'a connu, éprouvé sur soi-même, et non lorsqu'on l'a seulement connu par ceux qui ne l'aiment pas.

- Et pourquoi ne l'aiment-ils pas?

Elle me répond lentement :

- Je crois que c'est parce que dans le calme, rien ne gêne pour être avec soi-même.

- Et cela peut faire peur?

Elle me fait signe que oui.

Nous ne disons rien pendant un moment. Jasmin reprend :

- Le calme ne sépare pas ceux qui veulent être ensemble.

Elle me sourit :

- Y a-t-il beaucoup de gens qui cherchent à être ensemble?...

Une ville dans le lointain. Nous nous approchons.

- Tu exagères, mais tu as raison, m'approuve Jasmin.

Oui, la ville n'est qu'une maison. Toute seule au milieu des prés. Une tour, un colombier, trois maisons. Comment, trois maisons?

- C'est vrai que de loin, elles paraissent n'en faire qu'une, observe Jasmin; une maison large, haute, vaste.

- Une maison bâtie pour qu'on y vive ensemble.

La route est jalonnée de ces maisons, qui ne sont ni villes ni villages, et qui semblent n'avoir besoin de rien pour vivre seules.

Accoté contre un long et haut mur, un tracteur fait la sieste avant de reprendre son labeur.

- Là, tu n'exagères pas, m'approuve Jasmin; qu'y peux-tu si tout est grand ici?

Un peu plus loin, elle me désigne une porte dans un mur fait de pierres bien ordonnées :

- Pour qui est-elle, cette porte de parade ourlée de pierres blanches qui chantent?

Un peu plus loin, je lui désigne à mon tour ce qui paraît être un château, d'assez modestes dimensions cependant :

- Lequel des deux est le château, de celui-ci ou de l'autre que nous venons de voir?

- Celui-ci par sa destination, l'autre par son usage.

Elle prend un temps :

- Mais ce sont ceux qui y habitent qui font d'une maison un château.

Nous poursuivons notre route.

- Tout se ressemble ici, observe Jasmin, les maisons, les prés, les routes, et pourtant, chaque endroit est différent d'un autre.

Elle hésite :

- Ce n'est pas très compréhensible ce que je dis là.

- Non; mais il me semble, malgré tout, qu'il y a une raison...

Je réfléchis. Jasmin aussi, car elle ne dit rien. Au bout d'un long moment, je suggère :

- Dans une maison, il y a un salon, une chambre...

- Tu as trouvé! toutes ces pièces sont différentes l'une de l'autre...

- ...mais elles font partie de la même maison.

Nous avons dû nous tromper de chemin.

- Ça ne va pas plus loin! constate Jasmin.

Nous sortons notre carte.

- Nous sommes ici, déclare Jasmin.

- Nous sommes ici.

Est-il utile d'ajouter que les deux endroits n'ont rien à voir l'un avec l'autre?

- Si, regarde!

Je regarde :

- Mais non, tu te trompes!

- Mais si, je t'assure!

La discussion était partie ainsi pour un bon moment, mais...

- Vous vous êtes perdus?

Nous nous retournons. Un bout de vieille femme s'est approchée de nous, et nous sourit :

- Je crains bien que vous n'ayez raison, lui répond aimablement Jasmin.

- Où allez-vous?

- Nous ne savons pas trop...

La vieille femme nous regarde, le visage étonné :

- Vous ne savez pas... mais alors, comment savez-vous que vous êtes perdus?

La question est pertinente. Nous expliquons de notre mieux.

- Si vous retournez sur vos pas, tout droit, vous retrouverez la route, mais je ne peux pas vous dire laquelle, puisque vous ne savez pas où vous allez.

Je la rassure :

- Nous nous promenons...

- Dans ce cas, inutile de rebrousser chemin, vous ne verriez que ce que vous avez vu déjà; prenez ce chemin-là, il vous ramènera tout aussi bien sur la route, et il est plus tranquille pour se promener.

Elle ajoute :

- Ici, à part ma ferme, il n'y a rien.

- Il ne doit pas venir grand monde par ici, remarque Jasmin.

- Oh, si! J'ai de bonnes poules, et on vient souvent m'acheter mes oeufs.

Elle jette un coup d'oeil vers nous :

- En voulez-vous?

Nous sommes un peu surpris.

- Pourquoi pas? acquiesce Jasmin après un moment de réflexion; je suis sûre que ma tante sera contente d'en avoir de si bons.

- Vous n'habitez pas dans la région?

Je souris :

- Qu'est-ce qui vous fait dire ça?

La vieille femme me détaille d'un regard perçant :

- Vous habitez la grande ville.

- Vous êtes perspicace, la complimente Jasmin.

- Oh, ce n'est pas bien difficile de le voir!

Je lui demande avec curiosité :

- Et à quoi le voyez-vous?

- Vous ne regardez pas autour de vous, et vous avez besoin d'une carte pour savoir où vous êtes.

Elle ajoute, avec un léger hochement de tête :

- Quelqu'un d'ici aurait bien vu que ce chemin n'allait nulle part!

Je lui souris :

- Pardonnez-moi, mais ils nous a menés jusqu'à vos bons oeufs!

La vieille sourit à son tour :

- C'est gentil de me dire ça; ah, vous êtes bien de la ville!

Et elle ajoute :

- Je vais aller chercher les oeufs!

Aujourd'hui, la grand-tante de Jasmin doit rendre visite à deux amies. L'une habite la ville principale de la région, l'autre, le village rouge.

- Le village rouge? s'étonne Jasmin.

Sa grand-tante sourit :

- Voulez-vous venir avec moi? nous propose-t-elle; vous verrez par vous-mêmes.

Ma curiosité est éveillée, et je m'empresse, tout comme Jasmin, d'accepter l'invitation.

Nous partons en auto un peu après le petit déjeuner. La route défile plus vite qu'en vélo à moteur, mais, bien que le paysage soit très agréable à contempler, rien ne se différencie trop d'un endroit à un autre. Cela me fait penser à nos voyages dans les environs du bord de mer. Là-bas non plus rien ne se différenciait trop d'un endroit à un autre. Mais si là-bas, la ressemblance tenait à l'absence de vie, ici la ressemblance, due au paysage, n'empêche pas la vie de se manifester à tout moment. Cultures, bêtes...

Au bout d'une petite heure de route parcourue sans se presser, nous arrivons à un gros village.

- Oh, c'est celui-là! s'exclame Jasmin.

Oui, c'est bien lui, le village rouge. Grand-tante le confirme. Nous entrons dans le village.

La douceur rosée et rouge des pierres caresse le regard et chante des mélodies aux tons soutenus et tendres. Jasmin et moi restons un moment à les contempler.

Je regarde les pierres avec un peu d'étonnement :

- Tu as vu comme elles sont finement granuleuses?

- Oui, me répond Jasmin; et les hommes en ont arrondi les bords, et les ont ajustées avec délicatesse.

Grand-tante s'est arrêtée aussi, et nous laisse regarder.

Là-haut, sur les toits couverts de lauzes grenues, scintille comme une coulée de perles sombres et violacées. Une petite lucarne et son toit triangulaire en émergent et dessinent leur ombre à l'encre noire. Deux hautes cheminées de pierres roses montent vers le ciel de part et d'autre du toit.

- Le village était autrefois entouré de remparts faits de ces mêmes pierres, nous indique Grand-tante.

L'amie de Grand-tante nous pose, nous en avons l'habitude maintenant, quelques questions sur la capitale. Mais à notre grande surprise à tous deux, nos réponses ne paraissent par l'intéresser outre mesure. On dirait des questions de politesse distraite. Au reste, sa conversation avec Grand-tante ne se rapporte ni de près ni de loin à la capitale. Les seuls sujets sont les villages de l'une comme de l'autre. Rarement la ville principale de la région. La vie des deux amies est sans surprises, sans attente d'événements extraordinaires. Chez nous, on vit toujours aux aguets de quelque nouvelle qui viendrait d'ailleurs. Ici, la vie ne sort pas du quotidien de la région. Le calme de l'existence est aux côtés du calme du paysage.

Nous repartons pour la ville principale de la région, où Grand-tante doit aller vers le début de l'après-midi rendre visite à sa seconde amie. La route n'est pas très longue, une demi-heure sans se presser. Il est bientôt midi.

- Que chuchotez-vous? demande Grand-tante, intriguée par nos chuchotements.

Car nous chuchotions. Jasmin s'en fait le porte-parole :

- Nous t'invitons à déjeuner dans le meilleur restaurant de la ville!

J'ajoute :

- Avec la meilleure spécialité de la région!

Grand-tante nous fait un bon sourire :

- Ça, c'est bien gentil de votre part; il y a en effet ici un excellent restaurant qui a une bonne renommée!

Elle fait une petite pause :

- Aimez-vous les tripes?

En choeur :

- Oh oui!

- Eh bien, vous n'en mangerez jamais d'aussi bonnes qu'ici! la recette n'est pas compliquée, mais c'est le coup de main et la patience qui font tout. Il faut prendre, bien sûr, de l'estomac de mouton, et pour la farce un hachis de jambon, ail et persil. On découpe les estomacs en longues lanières dans lesquelles on enroule un peu de farce. On attache ensuite les petits paquets pour qu'il ne s'ouvrent pas. Et on fait mijoter dans un fond de veau au vin blanc, tout doucement, des heures, des heures et des heures... finit-elle avec un air mystérieux.

Nous deux, en choeur :

- Mmm!

Nous voici à l'entrée de la ville. Tout est un peu disparate, sans aucun caractère. On n'arrive pas trop à savoir où l'on est. Ni ville, ni village, ni campagne. Et puis, soudain...

Elle était là, la ville, qui se cachait des intrus qui se contentent de passer rapidement. Des rues mystérieuses, de hautes et sombres maisons secrètes, où l'on devine un passé, une volonté de ne pas se laisser distraire de ce que l'on doit faire pour maintenir la vie profonde de la ville, une vie qui paraît être immuable depuis les temps passés. Comme le restaurant, venant du siècle dernier, où nous a menés Grand-tante, d'une élégance sobre, et habillé avec magnificence de mosaïques d'un or mêlé de jaune et de rouge. Et nous avons compris, Jasmin et moi, pourquoi Grand-tante nous avait dit que nous ne mangerions jamais d'aussi bonnes tripes qu'ici!

Matinée de commissions dans le village et dans la petite ville de la gare. Cet après-midi, nous allons nous promener dans un endroit où il n'y a rien à voir, mais où nous aurons beaucoup à regarder. Tout du moins c'est ce qu'a expliqué la grand-tante de Jasmin pour piquer notre curiosité. Notre curiosité fut piquée, et nous voici dans le train parti vers une heure et demie. Pourquoi le train? Oh, c'est simple! Pour arriver sur place, il faut deux heures de vélo à moteur. Alors que le train, qui n'a pas à s'occuper des méandres de la route, ne met, lui, que deux heures. Oui, oui, vous avez bien lu, il n'y a aucune erreur! Mais enfin, le train possède un gros avantage; il n'y a pas à se fatiguer. Roule! Nous, nous sommes confortablement installés sur la banquette, et nous n'avons qu'à contempler le paysage, et c'est tout!

L'autorail s'est arrêté à une petite gare.

Une colline, comme une image sortie d'un livre d'enfant. Un enclos, fait d'un muret de pierres sages, qui forme un rectangle et prend tout le flanc de la colline. Dedans, deux maisons. L'une, avec un escalier contre la façade et du lierre embroussaillant une fenêtre; l'autre, avec un gentil toit en pente, mauve, s'inclinant presque jusqu'à terre. Les taches vertes de quelques arbres protecteurs. Quelques chevaux couleur de caramel, trois à la crinière blanche, trois à la crinière noire, paissent en paix, immobiles et amicaux.

Nous voici de retour à la petite gare. Mais nous ne partons pas encore.

- N'importe comment, il n'y a pas de train avant sept heures et demie, observe Jasmin.

- Pardon! nous pourrions revenir en vélo à moteur.

- Que disais-tu?

- Qu'il ne faut pas rater l'autorail de sept heures et demie.

Jasmin acquiesce d'un grand signe de tête :

- C'est bien ce que j'ai cru entendre.

- Tu as l'ouïe fine.

- Que dis-tu?

- Qu'il n'y avait pas de train...

- ...avant sept heures et demie.

Jasmin réfléchit :

- Il nous reste trois heures et quart; que penserais-tu d'une promenade?

Je réfléchis :

- Je pense qu'il serait en effet judicieux de combler le temps qui nous reste.

- Surtout que la salle d'attente de la gare n'est pas très confortable.

- Il n'y a pas même de buffet dans cette gare.

Après mûre réflexion, Jasmin propose :

- Alors, partons sans plus attendre!

Considérant sa proposition comme étant fort raisonnable, je lui fais connaître mon accord sans réserve :

- Partons!

Et nous partons sans plus attendre.

Dix minutes plus tard, un village. De sévères maisons bordent notre chemin de terre.

- Une boulangerie! s'écrie Jasmin.

- Des gâteaux! m'écrié-je.

- C'est parfait pour notre quatre-heures!

- Parfaitement; il est quatre heures et demie!

Nous ne sommes pas dans la capitale, et des gâteaux, il n'y en a pas beaucoup. Ils sont très simples. Mais curieusement, nous accueillons cette boulangerie et ses gâteaux avec joie. Je ne sais pas trop ce qui nous fait tant plaisir, mais le fait est là, nous sommes très, très contents.

Après être sortis du village, nous cherchons un endroit agréable pour nous installer goûter. Une grange.

- C'est plutôt une remise à outils, déclare Jasmin.

- Sans doute; mais c'est la première fois qu'on en voit une aussi bizarre.

Jasmin fait un petit geste amusé :

- C'est une cabane pour exercices en classe de géométrie!

- Parfaitement! Triangle équilatéral, pointe en haut...

- ...tronqué...

- ...rectangle inscrit...

- ...dont vous calculerez la surface par rapport au triangle!

Je ris :

- Et mon rectangle, c'est la porte d'entrée à la solution!

- Bon, soyons sérieux! La pointe du triangle en haut, ce n'est jamais que le toit...

- ...et la porte sert à faire entrer les automobiles.

Jasmin conteste :

- Mais non, pas les automobiles, les avions!

- Et pourquoi ça, les avions?

- Une auto ne peut pas rentrer, il y a un rebord sous la porte!

Elle reprend aussitôt :

- Regarde plutôt les murs; ils sont bien plus jolis que les murs de la capitale! Des grosses pierres alternées avec des pierres plus allongées, le tout harmonieusement empilé!

Une autre toute petite maison, en pierres plus modestes celles-ci, cependant toujours joliment arrangées. Mais quel toit insolite! C'est un toit en pierres sombres, qui, après s'être d'abord légèrement incliné, s'élève comme un cône qui aurait rapidement poussé en cachette et se serait soudain immobilisé en nous voyant arriver.

Nous repartons.

- Oh, tu as vu? une maison encore plus petite!

- C'est vrai, me répond Jasmin; un homme y tiendrait tout juste!

- En plus, il n'y a pas de fenêtre, ni même de porte; c'est seulement comme l'entrée d'une caverne!

En effet, au bord d'un petit pré, on a empilé soigneusement un monticule de pierres, qu'on a recouvert d'un toit avec les mêmes pierres, et on a ménagé une ouverture arrondie en arc d'église pour laisser entrer... celui qui cherche un abri contre la pluie sans doute.

- On ne penserait pas trouver de si belles choses en dehors de la capitale, me souffle Jasmin.

Je fais un signe d'assentiment.

Devant nous, un beau boulevard de terre s'enfonce dans un bois de petits chênes tordus, entre deux solides murets de pierres. Je propose :

- Je pense que par là nous serons bien pour nous installer goûter.

Nous sommes descendus de nos vélos à moteur. Soudain Jasmin s'exclame :

- Grand-tante avait raison!

Et elle ramasse un petit caillou à quelques pas du chemin :

- Regarde! une flèche!

C'est un petit caillou lisse et triangulaire; j'en ai déjà vu de semblables dans les livres :

- Une pointe de flèche en silex!

- Grand-tante m'a dit que par ici vivaient des hommes il y a une centaine de milliers d'années.

- En tout cas, notre dîner est assuré!

Jasmin rit :

- Je pense qu'il manque quelque chose à ta pointe de flèche!

- Oh, si tu t'arrêtes à ces détails...

Jasmin reste songeuse :

- Nous, notre dîner est assuré de toute façon; mais lui, si sa flèche ne touche pas le but...

A notre approche, des brebis ont toutes levé la tête en même temps. Elles nous regardent vivement, prêtes à accourir, ou prêtes à fuir.

Jasmin me chuchote :

- Comme elles sont gracieuses, celles-ci! dressées sur leurs hautes pattes, comme des ballerines!

- Tu as raison; et elles sont vraiment différentes des moutons en boule de chez ta grand-tante!

Nous ne bougeons pas, pour ne pas les effrayer. Elles nous contemplent avec grande curiosité, bougent tout à coup leur fine tête sans nous quitter des yeux, secouent leurs longues oreilles pendantes, broutent ensuite une bouchée, nous fixent de nouveau, puis bougent de quelques pas, et nous regardent encore. Avant de s'évanouir derrière un buisson de genévriers, elles nous jettent un dernier coup d'oeil, inquisiteur, ou taquin.

Nous sommes tout étonnés de cette apparition, et nous restons silencieux devant la petite clairière de petits chênes tordus, maintenant étrangement vide. Jasmin rompt le silence la première :

- On dirait des personnes!

- Oui; chacune a l'air de penser et de vivre par elle-même.

Et maintenant, le goûter.

Il nous reste encore un peu de temps, et nous tournons au hasard, çà et là.

Est-ce un village? Non, trois quatre maisons isolées, entourées d'un profond silence, ne peuvent être un village. De plus, les maisons ont l'air inhabitées. Si, pourtant; près de l'une d'elles, un vieil homme et une vieille femme, paraissant savoir à peine où ils se trouvent. Assis sur des chaises en bois, ils regardent droit devant eux, sans bouger.

- Que voient-ils? prononce tout bas Jasmin.

Le vieil homme et la vieille femme nous ont malgré tout aperçus, et nous disent un bonjour plein de lassitude. Nous nous approchons, leur rendant leur bonjour.

- Vous vous promenez? demande le vieil homme, sans sembler attendre de réponse.

- Oui, lui répond Jasmin d'une voix paisible; c'est très joli, par ici.

Le vieil homme la regarde sans rien dire. La vieille femme a tourné la tête vers elle :

- Il n'y a plus personne ici; ils sont tous partis.

Ce matin, Grand-tante nous emmène en auto à la petite ville de la gare faire quelques commissions. Nous allons d'une boutique à l'autre, mais je n'ai toujours pas l'impression d'être dans une vraie ville. Ces boutiques ressemblent plutôt à celles qui sont dans les environs de l'endroit où nous habitons, Jasmin et moi. Grand-tante avait parlé d'une ville plus grande à deux heures d'ici. D'après ce qu'elle m'avait dit, cette ville serait plus petite que celle où j'étais allé avec mon grand-père. Déjà là-bas, où je m'étais un peu promené, je me suis demandé comment on pouvait y vivre lorsqu'on avait besoin de choses importantes. Je me suis souvenu de ce que mes grands-parents disaient au sujet de mon père, lequel déclarait que lorsqu'on voulait quelque chose, on ne le trouvait que dans la capitale. Pourtant les gens vivent en dehors de la capitale, et même dans le village de la grand-tante de Jasmin. Et puis, est-il si vrai que cela qu'on y trouve tout, dans la capitale? Je sais très bien qu'on y fait venir des choses d'autres pays. Lorsque mon père dit : "chez moi, je trouve ce que je veux", il me paraît certain qu'il pense aussi à ces choses venues d'ailleurs. Où donc est la différence avec ici? Oui, il y en a bien une, c'est la quantité de choses à faire venir d'ailleurs. Mais, comme le disait Grand-tante à propos du temps qui passe, est-il sûr que ce qu'on fait venir d'ailleurs soit bien nécessaire? Notre réponse, à Jasmin et à moi, lorsque nous en avons parlé, a été fort décevante. Nous avons été incapables de donner une réponse.

Nous voici revenus. Grand-tante s'occupe du déjeuner. Jasmin l'aide de son mieux. Moi, je ne suis pas bon à grand chose. Si, pourtant! Nous n'avons pas acheté de pain dans la petite ville de la gare, et je propose d'y aller. Je veux dire, dans la boulangerie du village.

Et maintenant, à table! Les repas de Grand-tante sont habituellement très bons, et celui-ci ne fait pas exception.

Grand-tante apporte fièrement un plat où trône un canard doré au four, Jasmin la suit vivement avec une terrine, le torchon sous le bras. Grand-tante explique :

- Ici, on aime beaucoup les volailles rôties, et elles sont très savoureuses; cependant, ce que vous ne connaissez certainement pas, c'est ce qui sert d'accompagnement.

Je considère la terrine.

Grand-tante s'est installée et coupe des tranches dans la terrine :

- C'est une spécialité de la région que j'affectionne, qui mélange agréablement pruneaux, épinards et jambon. Pour une fois, ce n'est même pas très long à confectionner, à peine un bon quart d'heure de préparation. Voici la recette, pour le cas où certaines voudraient la refaire dans de lointaines capitales.

Elle sert à chacun une belle tranche.

- On travaille quatre oeufs avec cent grammes de farine, du sel et du poivre; on y verse peu à peu un verre de lait et deux cuillers à soupe d'huile; on mélange bien.

Elle s'approche du canard, et se tourne vers moi :

- Le magret ou la cuisse?

- Je ne sais pas, tout est appétissant!

- Donc, un magret.

Sans transition :

- On hache ensuite cinq cents grammes d'épinards, du persil, de la coriandre et du cerfeuil, et on mélange bien le tout. Enfin, on ajoute deux cents grammes de pruneaux dénoyautés.

Elle s'arrête un instant :

- Et toi? demande-t-elle à Jasmin.

- Je ne sais pas, tout est appétissant!

- Donc, un magret.

Sans transition :

- On tapisse enfin tout l'intérieur d'un moule à manqué avec de fines tranches de jambon cru, on y verse la préparation et on passe au four une demi-heure.

Grand-tante s'est assise, après s'être servie une cuisse.

Après le déjeuner, nous partons en promenade, Jasmin et moi.

- Que voudrais-tu dire sur le paysage? des maisons, des arbres, des champs, observe Jasmin.

- Nous avons dit la même chose quand nous étions chez nos grands-parents.

- Oh, là-bas, c'étaient des maisons, des arbres et des montagnes; à peu près la même chose!

- Pourtant, les gens qui habitent ici comme là-bas ne doivent pas avoir le même regard que nous sur ces paysages.

Jasmin réfléchit :

- Nous avons déjà parlé de cette sorte de chose, je ne me souviens pas précisément comment.

- Je crois que nous avions parlé des maisons qui se transformaient en châteaux par la volonté des hommes.

- Oui, c'est à peu près ça; que faut-il donc regarder, le paysage ou ceux qui y vivent?

Je souris :

- Je me représente ce genre de discours chez nous avec nos camarades; "Vous avez été là-bas, parlez-nous-en!"

- Et nous leur répondrions : "Celui-ci pêche en mer, celui-là vend du pain."

- Et ils nous demanderaient : "Quels poissons pêche-t-il? Comment elle est, la boulangerie?"

- Je répondrais : "Je ne me souviens pas de la boulangerie."

- Et moi : "Je n'ai jamais vu les poissons."

Jasmin se met à rire :

- Voilà une conversation de salon fort amusante!

- Oh! ils vont se rabattre sur les paysages.

- Ah oui; nous avons parlé de maisons vides!

- Et nous n'avons pas mesuré la température de l'eau de la mer!

Jasmin ironise :

- Je t'avais pourtant dit de prendre ton thermomètre!

- Je l'ai pris; mais il est tombé dans la mer.

Jasmin hoche la tête :

- On nous dirait que nous n'avons rien regardé, rien vu.

- Et si nous leur disions que nous avons écouté les pensées des habitants?

- Tu tiens à les revoir, nos camarades?

- Je crois que nous ne pouvons pas tellement faire autrement.

Nous restons un moment sans rien dire. Jasmin soupire :

- Par conséquent, il nous suffirait de faire un compte rendu architectural et géographique.

- C'est bien ce qu'on nous demande en classe de géographie.

Jasmin fait une moue :

- Tiens, je n'avais jamais pensé que nos camarades étaient des professeurs de géographie; et pourtant...

Nous arrivons sur la grand place d'un village. D'un côté, ce qu'on appelle ici une belle maison, habitée probablement par des notables. Lorsqu'on est dans la maison et qu'on regarde par les fenêtres, on voit le village. Devant l'une des fenêtres, tout près, une grande croix en bois. Elle gêne un peu pour regarder la place. Et en plus, à quoi bon regarder deux planches de bois? Les habitants de la belle maison pensent-ils encore que de l'autre côté de la croix, il y a un Christ?

- Et pour le compte rendu architectural de la maison, commente Jasmin, c'est très gênant d'avoir ce Christ devant la belle maison, qu'on ne peut plus voir en entier.

Nous nous rendons maintenant dans une chapelle qui se cache dans les bois. A peine peut-on deviner le sentier qui y mène, nous a avertis Grand-tante. Et de fait, nous avons quelque peine à le trouver. Pas de panneau indicateur. Pas de village. Pas âme qui vive dans les alentours. Le sentier que nous avons fini par découvrir passe en hésitant à travers le bois. Et puis, soudain, la voilà la chapelle, émergeant des feuillages! Et, à ses pieds, un cimetière.

- Qui peut bien venir ici? nous n'avons vu personne.

- Et pourtant Grand-tante m'a dit, me répond Jasmin, qu'il fut un temps, elle était tellement importante qu'on avait même ménagé une gare de chemin de fer pour elle.

- Où est-elle?

- Elle ne doit pas être bien loin, mais c'est la ligne de chemin de fer qui n'existe plus.

Nous allons nous asseoir dans l'herbe sur le flanc d'une petite colline en face de la chapelle. La chapelle paraît guetter tout autour d'elle.

- Oui, oui, m'approuve Jasmin; c'est le haut du clocher qui nous fait cet effet-là, on dirait une tour de guet.

- Oui, carrée, avec des regards sur chaque face.

- Que peut-elle regarder, dans cette solitude?

Cet après-midi, nous allons, Jasmin et moi, nous promener du côté de la rivière sur les bords de laquelle nous étions restés longtemps à regarder l'eau couler lundi dernier.

Paysage habituel. Un gros colombier auquel s'est attachée une maison. Nous en avons déjà vu tant...

- Mais comment se fait-il, remarque Jasmin, que chacune de ces maisons, chacun de ces colombiers, qui ressemblent à ceux, déjà nombreux, que nous avons vus ici jusqu'à présent, nous donnent envie de les regarder comme s'ils nous apparaissaient pour la première fois?

- Peut-être est-ce comme une table à laquelle on vient dîner; la table est la même, le repas n'aura pourtant pas le même goût selon la personne qui l'aura préparé.

- J'ai aussi envie de dire que si le repas est le même, il n'aura pourtant pas le même goût selon la personne chez qui nous serons venus dîner.

Nous poursuivons notre route. Dans le lointain, nous apercevons au sommet d'une colline...

- Tiens, celui-ci, il n'est pas du tout comme les autres! observe Jasmin.

- Mais comment se fait-il que celui-ci, qui ne ressemble à aucun autre, ne me donne pas du tout...?

- Ne nous donne pas du tout l'envie de le regarder...

J'ironise :

- Ni comme s'il nous apparaissait pour la première fois...

- ...ni comme si on avait déjà évité par le passé de le regarder autant de fois qu'on voulait.

Nous nous approuvons tous deux avec de grands signes de tête.

- Grand-tante m'a dit, reprend Jasmin, que c'était un vieux château extrêmement important de la région.

- Nous ne sommes pas les seuls à qui il n'a pas plu.

- Ça, c'est vrai! Il n'y a qu'à voir dans quel état on l'a mis!

- Il a malgré tout dû plaire à certains.

- Ça, c'est vrai aussi, il en reste quelques morceaux.

Je prends le ton du professeur de géographie :

- Mademoiselle, il ne s'agit pas de morceaux, il s'agit de ruines; vous aurez une mauvaise note!

Jasmin sourit :

- D'autant plus que le professeur de géographie pourrait bien être Grand-tante; c'est elle qui a conseillé d'aller voir... cette ruine.

- Et de quelle époque date cette ruine?

Jasmin hésite :

- Je ne me souviens plus.

- Dommage.

- Ah! Tu tenais à le savoir?

- Non, pas du tout! mais j'aurais pu te le dire du haut de ma chaire, et comme je l'ai moi-même oublié...

Le château a pourtant un gros avantage.

- On voit la rivière, m'approuve Jasmin.

- Et ce pont? lui, il a dû plaire à tout le monde puisqu'il est toujours là.

- Lui, il sert à quelque chose.

Elle se reprend :

- Oh! le château aussi servait à quelque chose, mais pas dans le même ordre d'idées...

- C'est la guerre qui fait naître un château de guerre; mais la rivière coule depuis toujours, et les hommes auront toujours besoin d'un pont.

Nous poursuivons notre route. Un hameau isolé dans les bois. Sur une pente caillouteuse. Des maisons caillouteuses. Sobres, grandes, rudes. Une cour de ferme, étroite. Derrière la maison, la pente raide. Les maisons se connaissent et vivent ensemble, en famille. C'est austère, mais c'est chaud.

Voici un petit enclos, habité par deux cochons aux larges oreilles dressées. Le cochon clair a négligemment jeté la tête à droite, le cochon sombre s'est caché derrière un fil de fer de la clôture pour nous regarder par en dessous.

Je souffle à Jasmin :

- Qui a prétendu que les cochons sont stupides?

Jasmin approuve chaleureusement. Du coup, le cochon clair s'est tourné vers le cochon sombre et a fait celui qui a des choses importantes à raconter qui ne nous concernent pas; et le cochon sombre a avancé son groin, d'un air interrogateur et vaguement nostalgique.

- Le cochon clair est un peu fier! ai-je dit.

- Le cochon sombre est plus gentil! a dit Jasmin.

Du coup, tous deux ont levé le groin vers nous en même temps; le cochon clair avec l'air de faire des remontrances, le cochon sombre avec l'air de faire un petit sourire.

Nous leur avons fait nos adieux. Le cochon clair nous a fixés entre deux fils de fer de la clôture, incrédule; le cochon sombre a baissé la tête et s'est reculé.

Nous prenons alors par un petit sentier qui descend. Le sentier tourne brusquement, et sur la pente qui file, derrière un muret qui plonge vers le bas, voilà enfoncé dans les bois, suspendu dans le vide, le mince triangle biscornu formé par un muret qui retient quelques tombes éparses.

- Ce doit être un petit cimetière de famille, chuchote Jasmin, il n'y a que quelques tombes.

Deux stèles sont adossées contre le haut muret aux pierres serrées, et regardent sévèrement devant elles. Une troisième stèle leur fait face, plus petite, fléchissant sous le poids des souvenirs. Des arbres noirs montent leurs lourdes branches dans le ciel, couvrant les lieux de leur ombre. Un peu plus bas, deux stèles ont essayé en vain de résister à la pente, une vieille croix de bois n'a pu demeurer droite et se penche vers la terre. Deux autres stèles, ignorant le monde qui les entoure, se regardent et semblent se parler tendrement.

- Que de souvenirs pour ceux venaient leur rendre visite! ai-je répondu à Jasmin.

Le lendemain, au petit déjeuner.

- Il me faudrait aller chercher quelques morceaux de charbon... commence Grand-tante.

- Que veux-tu faire de quelques morceaux de charbon? lui demande Jasmin, tout aussi étonnée que moi.

- Me chauffer cet hiver, répond-elle, comme s'il s'agissait de la chose la plus naturelle du monde.

- Avec quelques morceaux de charbon?

- Non, bien sûr; c'est seulement pour avoir des échantillons de ce que me proposera le charbonnier cet hiver.

Je demande à mon tour :

- Il change souvent de genre de charbon? Chez moi, c'est toujours la même sorte...

- Chez moi aussi, ajoute Jasmin.

- Oh! observe Grand-tante, ici aussi c'est en général la même chose; mais quelquefois il y a une sorte particulière qu'il propose en petite quantité, et je voudrais bien voir s'il en a.

Je propose :

- Eh bien, allons-y ensemble!

- Je suis un peu occupée, aujourd'hui; mais peut-être auriez-vous pu...

- Y aller? la coupe Jasmin; oh, avec plaisir!

- C'est à quel endroit? Nous y allons tout de suite!

- Allez-y plutôt après le déjeuner, me répond Grand-tante; c'est un peu loin, et cela vous fera une bonne promenade.

Là-dessus, elle nous donne toutes les indications voulues sur la route à suivre pour s'y rendre, et le nom du charbonnier :

- Il n'est pas très simple à trouver, cependant, tout le monde le connaît, vous n'aurez qu'à demander.

Elle ajoute encore :

- Il est souvent dans sa cave, mais vous n'aurez pas de mal à le voir, sa cave n'a pas de plafond.

- Comment cela? Une cave sans plafond? demande Jasmin, tout aussi étonnée que moi.

- Vous verrez bien, vous verrez bien!... se contente de répliquer Grand-tante, sans plus rien préciser.

Le déjeuné terminé, nous partons donc, Jasmin et moi, chercher le charbon. Une heure de vélo à moteur environ. Une fois de plus, route habituelle.

- Ici, ce n'est pas comme à la montagne, observe Jasmin; là-bas, lorsqu'on change de vallée, on a l'impression de changer...

Elle s'interrompt :

- Oh! pas de monde, ce n'est pas à ce point...

- C'est comme si d'autres hommes avaient fait le paysage.

- Oui, tout à fait...

Elle prend un temps :

- Et pourtant, c'est la même chose qu'ici, le paysage ne change pas.

- Devons-nous penser que ce sont les hommes qui changent?

Nous restons un moment à réfléchir.

- Les vallées changent-elles les hommes...?

Jasmin poursuit ma phrase :

- ...ou bien les hommes changent-ils les vallées?

- Il faudrait demander à nos professeurs de géographie.

- Le mien en a déjà parlé; il a dit que c'étaient les hommes qui changeaient les vallées.

- Le mien en a déjà parlé; il a dit que c'étaient les vallées qui changeaient les hommes.

Nous rions de bon coeur. Cependant, Jasmin se rembrunit soudain :

- On nous dit que si nous apprenons bien nos leçons...

- Et lorsque nous les avons bien apprises, il ne faudra pas aller les réciter dans une autre école.

Nous ne rions pas de bon coeur.

- Et quand nous aurons quitté l'école? demande Jasmin, d'une voix quelque peu inquiète.

- Il ne nous restera plus qu'à espérer rencontrer ceux qui sont du même avis que nos deux écoles.

- En somme, nous cherchons A égal à B, et A égal à C...

- Avec B différent de C, parfaitement.

Jasmin hoche tristement la tête :

- Il faudrait qu'on change l'arithmétique.

- On a bien changé la géométrie d'Euclide.

- Il ne nous reste donc plus qu'à espérer un autre univers... mathématique, bien entendu!

- Qui oserait dire le contraire?

Nous roulons un bon moment sans rien dire.

Une maison, une autre maison, rien d'autre; c'est un hameau. Quelqu'un y vit-il? Au delà du hameau, une vallée profonde. Au delà de la vallée profonde, sur le penchant de la colline opposée, des prés, qui ne s'arrêtent jamais. Nous quittent-ils? Où vont-ils? Nos regards dépassent les collines qui se suivent dans le lointain; les maisons du petit hameau ont disparu dans un repli du terrain; des hauteurs où nous sommes, il nous semble être arrivés au bout du monde. Un monde où un taureau blanc se dresse devant nous, immobile et attentif; gardien des solitudes? dernier habitant des prairies? à la recherche d'un aimable compagnon?

Notre route passe par la vallée profonde. Un sentier y mène. Nous prenons le sentier. Oh! Ah! Il va vite le sentier, nous n'arrivons pas à le rattraper. Il est parti si vite, que nous voilà par terre! Et nous continuons la descente à pied, nous agrippant à nos vélos à moteur pour les empêcher de partir seuls sur la raide pente.

Tout est bien qui finit bien, et nous voici entrant triomphalement dans le gros bourg où nous attend le charbonnier de Grand-tante. Nous allons donc demander à un passant où se trouve le charbonnier. Il nous indique de suivre le grillage qui borde un vaste terrain vague.

Nous le suivons, et plus loin nous voyons une petite maisonnette. Ce doit être là. Nous frappons. Un homme sort de la petite maisonnette. Jasmin lui présente sa requête.

- Parfaitement! dit l'homme, votre tante m'a prévenu de votre visite; pour la sorte particulière de charbon en petite quantité, j'en ai cette année, mais il vous faudra tout à l'heure aller la chercher à un autre endroit que je vous indiquerai.

Il fait une petite pause :

- Pour les autres échantillons, allons les chercher ensemble à la cave!

Et il nous emmène dans sa petite auto à travers le terrain vague sur un chemin défoncé - ce n'est pas assez de dire défoncé, nous avons gardé longtemps les bleus de nos côtes endolories! Au bout de cinq bonnes minutes, nous arrivons devant une véritable falaise circulaire. Quelques ouvriers s'affairent sur un sentier qui court le long de la falaise.

- Je les ai prévenus, nous annonce notre charbonnier, ils vont ouvrir la porte de la cave pour vous donner vos échantillons.

Nous nous regardons, Jasmin et moi, très surpris de ce qui se passe, et ne sachant pas trop quoi dire.

Au bout d'un bon moment, les ouvriers reviennent à pas pressés, et s'arrêtent à côté d'une grosse boîte métallique surmontée d'un levier.

- Allez-y! leur crie notre charbonnier.

J'écarquille les yeux, et Jasmin en fait autant.

Au bout de quelques secondes, au milieu d'un grand silence, une grosse bosse toute fendillée apparaît sur le flanc de la falaise, et une seconde après, le sourd claquement d'une explosion.

- La porte est ouverte, on va aller vous les chercher! nous déclare tranquillement notre charbonnier.

Nous remontons dans sa petite auto. Même chemin, mêmes cahots, mêmes bleus. En descendant de l'auto, notre charbonnier nous déclare :

- Pendant qu'on retire vos échantillons de la cave, faites un saut jusqu'à l'annexe de ma charbonnerie. C'est à deux pas, et on vous y attend. Vous reviendrez ensuite.

Nous voici à l'endroit indiqué. Mais nous avons dû nous tromper, car sur la devanture de la boutique, nous lisons "BOULANGERIE". Nous entrons nous renseigner.

- C'est bien ici, nous répond le boulanger; vos échantillons vous attendaient, les voici!

Et il nous tend une petite boîte transparente décorée de l'inscription "Charbons assortis". A l'intérieur, nous voyons effectivement des boulets de charbon. Et le boulanger, avec un petit sourire :

- Goûtez-les! Vous me direz s'ils chauffent bien!

D'abord complètement ahuris, nous comprenons en un éclair! La boîte ouverte, nous nous jetons sur les charbons.

Je m'exclame :

- Délicieux! La pâte d'amande est fleurie et les noix, savoureuses!

Jasmin, la bouche pleine, approuve vigoureusement de la tête. Nous rions tous gaiement, le boulanger-charbonnier et nous deux.

Nous voici revenus à la petite maisonnette. Jasmin tend la boîte à notre charbonnier :

- Votre employé vous demande de goûter ces charbons pour voir s'ils chauffent bien!

Nous rions tous gaiement, notre charbonnier et nous deux.

Notre charbonnier - car lui c'en est vraiment un vrai! - nous explique que nous sommes dans une mine de charbon à ciel ouvert, chose très rare. Et l'explosion qui tout à l'heure a fendu la falaise, permettra aux ouvriers de creuser plus aisément.

Lundi vingt-six août. Demain, nous partons, Jasmin et moi, pour aller chez son oncle, dernière visite avant de regagner la capitale.

La matinée se passe à parler de nos promenades, qui nous ont beaucoup plu, et pour lesquelles nous remercions Grand-tante de nous les avoir fait découvrir. Nous revenons encore sur les excellents charbons assortis du boulanger-charbonnier, que nous avons savourés hier soir tous ensemble, Grand-tante et nous deux. Nous parlons aussi de la visite de la mine de charbon, demandant à Grand-tante de transmettre, lorsqu'elle le verra, nos remerciements à l'aimable charbonnier, qui a si bien joué son rôle dans la délicieuse comédie - Oh, combien délicieuse! - imaginée et savamment mise en scène par Grand-tante elle-même, et qui a eu la gentillesse de nous faire visiter. Et nous remercions d'autant plus le charbonnier qu'il a continué de nous faire visiter les installations de la mine, ce qui nous a beaucoup intéressés. Grand-tante est ravie de nous avoir fait plaisir.

Il est l'heure de passer à table.

Pour notre dernier vrai repas ensemble, Grand-tante a dressé une table de fête : nappe damassée, verres en cristal, couverts en vermeil et assiettes en porcelaine gracieusement peintes; un beau bouquet coloré s'épanouit au milieu.

Jasmin lui a sauté au cou, et moi, je suis resté tout bête. Grand-tante m'a alors ouvert les bras et nous nous sommes embrassés aussi. Dans les rires, nous nous sommes bruyamment installés et nous avons croqué à belles dents une petite spécialité de rillettes de la région : de la récupération de chutes de porc diverses - couenne, gras, oreilles ou queues - hachées et rissolées pendant des heures, puis coupées en tranches. Fameux!

Mais cela n'est rien à côté du chou farci qui a suivi, recette de la région certes, mais si affectueusement mitonnée par Grand-tante!

Naturellement, Grand-tante n'a pas résisté au plaisir de nous donner sa recette, et je ne résiste pas au plaisir de vous la donner à mon tour, car depuis, je l'ai recommandée à tous ceux que je connais!

Phase 1. Il faut choisir de préférence un chou frisé, plus tendre et plus savoureux que le chou pommé. Et comme toujours avec les choux, on enlève les premières feuilles, trop dures, et on fait blanchir le coeur quelques instants dans l'eau bouillante salée. En attendant, on commence à préparer la farce. Un reste de viande, hachée finement, mélangée à de la mie de pain, deux oeufs entiers et des feuilles de blettes. On ajoute de l'ail, de l'oignon, du persil, du sel et du poivre. Il faut que le mélange soit très homogène. Pour ça, a dit Grand-tante, "vous n'avez qu'à prendre une bonne dose d'huile de coude!..." On introduit ensuite la farce à l'intérieur du chou égoutté et entre les feuilles. On ficelle bien pour que la farce ne s'échappe pas.

Phase 2. Dans une cocotte en fonte, on fait dorer dans un peu de beurre un bel oignon et des carottes en rondelles, on y dépose le chou et deux gousses d'ail. Ce n'est pas la peine de s'effarer, a dit Grand-tante en voyant nos mines, le coup de main est à la portée de tous : un long et lent temps de cuisson très douce, pendant au moins deux heures, en surveillant bien que le chou n'attache pas. Elle a achevé, le doigt levé et le visage grave : "Le temps, les enfants, le temps; pensez au temps! Et le soin, les enfants, le soin; pensez au soin!" Il fallait y penser...

Une dernière promenade suit ce somptueux et si chaleureux déjeuner.

Nous reprenons la route qui mène à la rivière sur les bords de laquelle nous étions restés longtemps à regarder l'eau couler lundi dernier.

- Tu as vu le chemin de l'autre côté de la rivière?

- Celui qui la suit?

- Oui.

- Tu veux que nous y allions?

- Pourquoi pas? J'aime bien cette rivière, elle est douce.

- Tu as raison; et pourtant, elle coule vite.

- Oui, vite, mais sans précipitation.

Nous roulons lentement, entre hauts rochers et rivière qui s'étire, qui ondule, qui promène ses méandres, et qui reflète le ciel. Juste avant un hameau adossé aux rochers, une petite place couverte d'herbe. On croirait être dans un jardin composé pour venir se reposer des lassitudes de la vie.

Nous quittons la rivière. La route monte, monte... Virage. Deux vallées. Nous sommes entre les deux, et nous descendons rapidement vers l'une d'elles. Des prés, des prés... Une clôture. Mais est-ce vraiment une clôture? Qui pourrait-elle arrêter, avec ses vieux piquets de bois sec, qui ont du mal à tenir debout? Et si les bêtes restent à l'intérieur de ces clôtures, c'est sans doute parce qu'elles leur font confiance. "Nous ne sommes là que pour vous prévenir que votre pré a été choisi pour vous comme étant le meilleur. Si vous allez ailleurs, vous serez déçues, et cela peut même être dangereux!" Et les bêtes, confiantes, restent à l'abri de leurs clôtures.

Peu à peu le ciel s'est obscurci. Grand-tante nous avait prévenus que la pluie menaçait en cette fin d'après-midi. Tant pis! Nous n'allions pas rater notre dernière promenade ici. Devant nous, des vallées profondes, devenues sombres, dont les secrets se parlent silencieusement entre eux.

J'entends un petit bruit qui vient du vélo à moteur de Jasmin.

- Mon moteur n'avance plus! m'avertit-elle.

Nous nous arrêtons. Effectivement, j'entends distinctement des ratés. Qu'arrive-t-il?

- Une panne?

Nous nous retournons. Un jeune paysan grand et souple s'avance vers nous en souriant, venant de la maison qui borde le chemin. Je lui explique :

- Il y a des ratés dans le moteur.

- Il y a longtemps que vous avez nettoyé votre bougie?

- Je ne sais pas, lui répond Jasmin; ce vélo à moteur n'est pas à moi, on me l'a prêté.

On n'entend plus de ratés. Jasmin fait quelques essais d'accélération; tout semble être rentré dans l'ordre.

- Si ça recommence, il vous faudra démonter la bougie et lui donner un coup de brosse métallique; avez-vous ce qu'il faut?

Devant nos mines inquiètes, il ajoute :

- Vous avez une petite sacoche derrière la selle...

Je regarde dans la sacoche :

- Oh, il y a même une bougie neuve!

- Celui qui vous a prêté le vélo à moteur est soigneux, commente le jeune paysan.

Il poursuit :

- Et vous avez aussi une clé pour la dévisser; si ça recommence, n'hésitez pas à changer la bougie.

Nous rangeons clé et bougie dans la sacoche. Il reprend :

- Vous allez loin?

- Nous nous promenons, nous sommes en vacances chez ma tante, lui répond Jasmin; son village se trouve à une heure d'ici.

- Moi, je ne suis plus en vacances depuis longtemps.

J'observe :

- Vous êtes plus âgé que nous, vous n'allez plus à l'école.

- Oh! ce n'est pas pour ça; je n'ai plus voulu aller à l'école d'agriculture.

- C'était difficile? demande Jasmin.

- Oh, non! mais je me suis rendu compte petit à petit qu'on changeait mes pensées sans que je le veuille.

Nous restons en silence.

Sa mère a tout écouté sans un mot sur le pas de la porte et s'approche en hochant la tête :

- Oui, mais s'il ne passe pas l'examen de l'école, la banque ne lui accordera pas de prêt le jour où il voudra acheter du matériel.

- Maman, ça m'est égal, je préfère ça, répond le jeune paysan.

Nous restons en silence.

- Mais comment ferez-vous? insiste Jasmin.

- Comme je fais aujourd'hui; j'arrache mes carottes et mes poireaux, et je vais les vendre sur les marchés.

Un brouillard épais est tombé. Descente, remontée. De nouveau des ratés dans le moteur de Jasmin.

Je commente :

- Il va falloir changer la bougie.

De grosses gouttes de pluie m'ont répondu avant que Jasmin ait eu le temps de me répondre elle-même.

- Ça va être commode de changer la bougie sous la pluie! maugrée Jasmin.

- Regarde! un village, là-bas!

- Espérons que nous y arriverons avant d'être trempés!

La bougie tient bon... jusqu'à l'entrée du village. Un peu loin, pas trop, une grange. Jasmin s'accroche à mon bras, et nous nous jetons dans la grange, pas trop mouillés! Dehors, la pluie vide tous les nuages, le ciel est descendu, et le toit peine à résister aux lourdes gouttes qui cherchent à le transpercer en crépitant. Nous mettons pied à terre. Dans le fond de la grange, deux hommes s'affairent autour d'un tracteur. Ils ne se sont même pas interrompus pour nous regarder. Nous allons leur demander la permission de demeurer dans la grange afin de changer notre bougie à l'abri de la pluie.

- Vous avez besoin d'un coup de main? nous demande simplement l'un d'eux, pendant que l'autre n'a pas levé la tête de son tracteur.

Nous le remercions vivement, en lui affirmant que nous pourrons nous débrouiller tout seuls. Il se replonge dans son tracteur sans mot dire.

La bougie n'a pas résisté à la clef, la neuve a pris sa place sans effort, et le moteur tourne sans plus faire entendre de bruits intempestifs.

La pluie s'en est allée aussi vite qu'elle était arrivée. Nous sortons de la grange après avoir de nouveau remercié les deux hommes, qui nous ont répondu par un geste vague, la tête toujours dans le tracteur.

Le village n'est pas bien grand. Nous nous apprêtons à le quitter. Mais, passant par une petite ruelle, nous apercevons...

- Tu as vu? me demande Jasmin, qui s'est arrêtée.

- La statue dans le débarras?

- Oui.

- Que fait-elle là?

Nous allons voir. Des planches, des vieilles chaises d'église mal rempaillées. Des bouts de bois, un tiroir solitaire, de la poussière...

Et une Vierge, au doux visage, les mains cassées.

- C'est curieux, déclare Jasmin, qui a pu la mettre ici?

Question sans réponse. Nous allons nous informer à l'église toute proche. Nous ne trouvons personne. Nous allons frapper à la porte d'une maison, près de l'église. Une vieille femme nous ouvre.

- Excusez-nous madame, mais nous avons vu une Vierge dans le débarras là-bas... commence Jasmin.

- Oui, oui, répond la vieille femme, c'est le débarras de l'église; tout ce qui est dedans doit être jeté, on a rénové la décoration de l'église.

L'autorail de huit heures trois vient de partir, et nous emmène vers l'oncle de Jasmin. Pour nos promenades là-bas, l'oncle a dit à Jasmin qu'il trouverait des vélos à moteur pour nous. Cependant, son ton de voix légèrement hésitant nous a fait penser, à Jasmin et à moi, que cela ne serait pas très simple de les trouver dans son village, et nous lui avons annoncé que nous en avions trouvé à louer dans la grande ville de notre correspondance, d'où partait le train pour chez lui. Et de là, après avoir fait expédier nos bagages, nous irions en vélo à moteur, ce qui nous ferait une belle promenade de cinq heures environ, sans nous presser. L'oncle a paru un peu surpris de notre organisation et nous en a félicités.

Le train roule. Les paysages s'en vont. D'autres paysages viendront.

- Nous n'avons jamais vécu ailleurs que dans la capitale, constate Jasmin; nous ne connaissions la campagne que par les livres de géographie ou par quelques images vues au hasard, ou par un court voyage.

- Nous la connaissons encore peu, mais nous nous sommes rendu compte que d'autres vies que celle que nous connaissions existaient.

Jasmin reste un moment pensive :

- Et les vies ne sont pas les mêmes... là d'où nous venons de partir, au bord de la mer, à la montagne...

- Nous ne connaissons pas toutes les vies de la capitale; nous sommes surtout restés au même endroit, près de notre bois au lac.

- Chez nous, les hommes ne vivent pas aussi isolés qu'ici, dans les villages.

Nous ne disons rien pendant un moment.

- Peut-être que le jeune paysan aux carottes et aux poireaux serait tout aussi isolé au beau milieu de la capitale, reprend Jasmin.

- Aurait-il quitté une école comme la nôtre?

- Crois-tu que la nôtre change la pensée de ses élèves?

- Comment veux-tu qu'elle ne la change pas? Quelle était notre pensée avant d'être entrés à l'école?

- Tu veux dire que nous n'avions aucune pensée avant d'être entrés pour la première fois à l'école? me répond-elle.

- Il serait difficile de prétendre cela, mais la pensée que nous avions, quelle était-elle?

- Oui, celle de nos parents, n'est-ce pas?

- Parents...

- Amis, livres...

Nous restons un moment à réfléchir.

- Si nous étions nés dans une profonde forêt... commence Jasmin.

- ...et que nous fussions restés sans avoir jamais vu personne...

- J'ai déjà lu un livre sur ce sujet.

- Moi aussi.

Un silence. Je reprends :

- Et si, au bout de quarante ans, quelqu'un nous avait parlé, aurions-nous compris ses pensées?

- Quelle aurait été notre pensée à nous?

- A supposer que nous en eussions...

Elle m'interrompt violemment :

- Je ne veux pas ne jamais avoir eu de pensée!

J'allais dire que j'étais du même avis qu'elle, mais elle me devança, d'une voix soudain calmée :

- Je n'ai jamais pensé pour savoir que je voulais être avec toi.

- Moi non plus, je n'ai jamais pensé pour savoir que je voulais être avec toi.

Le train roule. Les paysages s'en vont. D'autres paysages viendront.

Dix heures vingt. L'autorail est entré dans la gare de la grande ville de notre correspondance. Nous commençons par aller enregistrer nos bagages. L'autorail suivant les portera à destination et nous irons les chercher vers neuf heures ce soir.

Au tour des vélos à moteur à présent. Ils nous attendent, comme convenu. A la fin de notre séjour, nous les ramènerons par l'autorail qui vient ici un peu avant neuf heures. A onze heures cinq nous prendrons un autorail qui nous déposera à une gare de correspondance vers une heure; de là partira pour la capitale un bon train électrique où nous pourrons déjeuner. Nous serons sur place aux alentours de sept heures du soir.

En attendant, nous partons faire une promenade à pied à travers la ville. La ville est sobre, et cependant, assez imposante. Ce n'est pas la grande ville où j'ai été avec mon grand-père sur les bords de la mer. Elle est bien moins grande. Et il y a beaucoup moins de monde dans les rues. Mais elle plus habitée. Et puis là-bas, on ne sait même pas si les gens qui sont dehors vont un jour aller quelque part. Ici, les maisons attendent paisiblement ceux qui sont sortis pour leurs affaires. Et puis, ici, on a l'impression que les rues vont là où le veulent les habitants. Là-bas... sans doute aussi, mais cela ne se voit guère.

Midi est passé depuis peu. Nous avisons un hôtel, qui paraît vivre ici depuis longtemps. Une affiche annonce un restaurant à l'intérieur. Nous entrons. Très belle salle, assez intime même. Assez cossue, comme l'hôtel. Nous sommes servis avec une amabilité réservée. Pourquoi ai-je pensé aux deux hommes dans la grange sous la pluie? Comme nous devons rouler quelques heures, nous nous contentons d'une belle côte de boeuf provenant des bêtes, renommées, de la région, et d'une pêche.

Nous voilà partis. Nous roulons sur la grand route qui mène presque tout droit au village de l'oncle de Jasmin.

- Quand tu dis tout droit, tu t'avances un peu, me fait remarquer Jasmin; la route tourne autant que dans les montagnes que nous avons traversées en voiture avec nos pères.

- Je le confesse; je dirais donc que cette route va chez ton oncle tout droit tout en tournant.

- Lorsque nous aurons un petit moment d'oisiveté, tu m'expliqueras ta thèse en détail.

- Je le ferai sans rechigner dès que j'aurai compté le nombre de tournants.

- N'oublie pas de les rapporter au nombre de lignes droites.

- Cela va sans dire.

Cependant, ce dialogue plein de sagesse ne nous a pas empêchés de contempler, tout en roulant, le joli paysage qui nous entoure. Des prés d'un vert profond, des vaches qui paissent sans lever la tête, les courbes nonchalantes des petites collines.

- Un jardin sans fin, commente Jasmin.

Sept heures et demie. Le soleil nous a quittés, laissant derrière lui ses dernières lueurs qui s'estompent peu à peu. Nous entrons dans le village de l'oncle de Jasmin. Près d'une église, une longue place ornée d'une large fontaine. Une maison flanquée d'une tourelle. Une petite grille. Trois pas plus loin, Jasmin frappe à la porte. Un homme maigre, pas très grand, ouvre la porte :

- Bien arrivés?

Il embrasse Jasmin, me serre franchement la main :

- Entrez!

C'est l'oncle de Jasmin.

Nous entrons dans la salle à manger. La table est mise. Entre une femme, un peu plus grande, et plus vieille que l'oncle. Ferme sur ses jambes, toute droite, le regard vif et perçant. Elle reste immobile un instant, puis s'avance d'un pas assuré vers Jasmin :

- Bonjour ma nièce! lui souhaite-t-elle en l'embrassant posément.

Elle se tourne vers moi :

- Bonjour jeune homme!

Et elle m'embrasse très simplement.

Une vieille servante dispose le repas.

Le dîner se passe dans une sérénité feutrée. La grand-tante de Jasmin ne nous pose que quelques questions banales, et écoute attentivement. L'oncle fait toute la conversation avec nous. Il ne nous pose pas de questions précises, lui non plus. Mais son ton enjoué contraste avec le calme dont ne se départ pas sa tante. L'accueil de la grand-tante cherche à être bienveillant, celui de l'oncle était déjà bienveillant avant notre arrivée.

Vers neuf heures et demie nous allons en auto chercher nos bagages à la gare.

Le petit déjeuner se passe agréablement. La grand-tante paraît un peu moins attentive à la conversation, mais paraît seulement. L'oncle est égal à lui-même.

Jasmin m'a déjà parlé de son oncle et de sa famille. Lui, est restaurateur de pendules anciennes. Son père n'est plus. Son grand-père est le dernier d'une longue lignée de notaires qui s'est achevée avec lui au bout de huit cents ans. Ils ont toujours habité la maison où nous sommes, qui, elle aussi, a été bâtie il y a huit cents ans.

Après le petit déjeuné, nous allons avec l'oncle dans son atelier. Etrange spectacle; des morceaux de pendules partout, des ressorts, des petites vis... Quelques pendules... entières, qui attendent certainement d'être mises en pièces. Des tic tac de partout, des forts, des légers, des gais, des obstinés...

- Comment arrives-tu à voir de si petites vis? demande Jasmin à son oncle.

- Elles ne sont pas si petites que ça; tenez, regardez!

Et il nous tend à chacun un petit godet, au fond duquel se trouve une toute petite loupe.

- Mettez-la à l'oeil! nous commande-t-il.

Et, joignant le geste à la parole, il s'enfonce une loupe sous l'arcade sourcilière.

- Elle tient toute seule! s'exclame Jasmin.

Je cherche à imiter l'oncle. Peine perdue, la loupe s'enfuit par terre.

- Oh! je suis désolé! Elle s'est cassée?

L'oncle a déjà ramassé la loupe, et me la rend :

- Elle ne se casse pas si facilement; tu peux être tranquille.

Mais il n'a pas le temps de terminer sa phrase que la loupe de Jasmin s'est envolée à son tour.

- Relevez les sourcils! nous explique l'oncle.

Et de chute en chute, nous finissons par arborer fièrement nos deux loupes.

- Ces vis sont énormes! plaisante Jasmin.

J'emboîte :

- Jamais vous ne pourrez les visser dans un si petit trou!

L'oncle rit :

- Oh, j'ai ce qu'il faut pour élargir les trous!

- Je sais; tu les passes à la loupe! déclare vivement Jasmin.

- Te voilà bientôt une bonne horlogère! la complimente son oncle.

Je pense embarrasser l'oncle :

- Et si la vis est plus petite que le trou, comment fait-on?

L'oncle réfléchit :

- Ça, c'est beaucoup plus difficile!

Jasmin et moi attendons, esquissant un petit sourire. L'oncle paraît toujours réfléchir; puis il fait le geste de celui qui a trouvé :

- Il y a un moyen!

Nous attendons, intrigués. Il se tourne vers moi :

- Regarde dans la boîte, là!

- Là où il y a des limes?

- Oui.

Et il ajoute, d'une voix ordinaire :

- Au fond, sur la droite; donne-moi la lime à épaissir!

Je réponds sans y penser :

- Laquelle est-ce?

Et je fouille...

Le son d'un petit rire, celui de Jasmin, s'est fait entendre. Je comprends en un éclair, et m'adressant à l'oncle d'une voix ennuyée :

- Vous n'en avez pas d'autres? Celles qui sont là n'épaississent pas assez.

Là, nous rions tous.

C'est l'heure de déjeuner, car Grand-tante a appelé son neveu en le priant de nous faire passer à table. Nous passons à table.

- Pour la circonstance, j'ai fait de la potée à nos jeunes gens, annonce avec cérémonie Grand-tante.

L'oncle de Jasmin a fait une longue moue d'admiration.

- De la potée! a-t-il murmuré.

Nous prenons conscience de ce repas d'exception :

- Oh, merci beaucoup! disons-nous respectueusement, Jasmin et moi.

A peine avons-nous déplié nos serviettes que la vieille servante revient avec gravité de la cuisine, chargée d'un très grand plat tout fumant. Elle le pose avec précaution au milieu de la table. Nous découvrons un spectacle particulièrement appétissant : une couronne de chou vert, quelques monticules de pommes de terre et de carottes de-ci, de-là, et au centre, de la poitrine salée et de la palette délicieusement odorantes.

Nous ne pouvons retenir une exclamation de plaisir :

- Oh!...

Le déjeuner terminé, nous allons faire une promenade sans but précis dans le village. Rien de particulier à noter. Le village est terne. La seule chose qui émerge, c'est le cas de le dire, est la tourelle en grosses pierres de la maison... du notaire.

- Allons sur la butte, on voit le village! propose Jasmin.

Une petite butte d'une trentaine de mètres se dresse au bout du village. Nous y montons. Ce que nous voyons ne nous apprend pas grand chose d'autre. Toujours la tourelle. Et la maison aussi, massive, sûre d'elle-même.

- Dans les temps très anciens, c'était un marais, m'apprend Jasmin.

- Il devait être grand; regarde les collines tout autour, comme elles sont loin.

- C'est peut-être pour ça que le village est terne, ainsi que tu l'as dit.

- Et pas seulement le village.

- Oui...

Nous regardons tout autour de nous.

- Elle était bonne, la potée; je ne m'y attendais pas.

- Moi non plus, m'approuve Jasmin; on peut faire de très bonnes choses sans chercher...

Je souris :

- ...à compliquer inutilement, comme le font certains restaurants de la capitale.

- Et dont les noms des plats font penser à tout ce que l'on veut, sauf à ce qu'on mange.

- Et encore, lorsqu'on les comprend, les noms des plats!

Nous passons le reste de l'après-midi à flâner, à deviser, à ne rien faire.

- On a beau dire, ou plutôt, j'ai beau dire, mais on peut sentir qu'on est chez soi, ici.

Jasmin fait oui de la tête :

- Ce n'est pas partout comme ça...

Le petit déjeuné terminé, nous demandons à l'oncle de nous montrer quelques curiosités de son atelier.

- Je vais vous montrer l'intérieur d'une pendule ancienne.

Nous voici dans l'atelier. Il nous montre un boîtier à demi ouvert hérissé de roues dentées, grandes, petites, moyennes...

- Cette roue-ci, c'est pour les heures, celle-là, pour les minutes, nous explique-t-il.

Et voici maintenant une montre, où une petite roue tourne comme une folle d'un côté, puis d'un autre.

Je fais montre de ma science :

- Un balancier!

- Mais voici à présent deux horlogers! Vous pouvez monter un atelier, à vous deux! s'écrie l'oncle en souriant.

Et il nous explique comment rendre régulier le mouvement d'une montre.

- Elle est jolie, cette pendule! s'exclame Jasmin, désignant une petite pendule dont le cadran est recouvert d'un gros verre bombé.

L'oncle regarde :

- Oh, elle m'a donné bien du mal...!

Il est interrompu par la sonnerie d'une des pendules. Il regarde sa montre :

- C'est bon, elle marche!

Nouvelle sonnerie. Même remarque. Et une, deux, trois sonneries se font entendre presque en même temps. L'oncle ne paraît pas satisfait. Il se dirige vers une autre pendule, et plonge à l'intérieur. Enfin, c'est sa main qu'il plonge, s'entend.

- Voilà, tu vas marcher maintenant! lui ordonne-t-il.

Il revient à ce qu'il disait avant le... concert :

- J'ai eu du mal avec celle-ci; le verre s'entêtait à rester plat.

- Le verre du cadran? lui demande Jasmin; pourtant, il est bien bombé à présent.

- Bien sûr! mais combien de coups de marteau n'ai-je dû donner!

- De coups de marteau!

Nous nous sommes exclamés avec ahurissement presque en même temps, Jasmin et moi.

L'oncle nous regarde, semblant très étonné :

- Bien sûr! avec mon marteau à bomber le verre.

Léger moment de flottement. Mais ça ne prend plus.

- Tu es bien compliqué, lui fait observer calmement Jasmin; c'est tellement plus simple de souffler d'un côté.

- Bon, je n'ai plus rien à t'apprendre, rit son oncle.

Ayant appris, de la bouche de sa savante nièce, à bomber le verre de la bonne manière, il nous emmène tranquillement déjeuner.

Dans l'après-midi, l'oncle nous conduit à un bureau tapissé de livres.

- C'est ici que travaillait mon grand-père; et tous ses prédécesseurs.

Il poursuit, après nous avoir laissés regarder :

- Ce sont les livres dont il se servait, je vous laisse les regarder, je pense que cela vous intéressera.

Nous allons d'un livre à l'autre...

- Que de livres anciens! constate Jasmin.

- J'ai aussi de vieux livres à la maison; mais chez ton oncle, il n'y a que ça.

- J'en ai aussi, et avec de belles couvertures de vieux cuir comme ceux-là; mais, il y a quelque chose...

- Les livres que j'ai n'ont pas fait partie de la vie de ma famille.

- Oui, c'est bien cela; des ouvrages de littérature, très précieux au reste, mais ils me sont extérieurs.

- Les livres, ici, ont vécu huit cents ans avec leurs maîtres.

Je me reprends, au moment où Jasmin esquissait un sourire :

- Oui, oui, je sais, l'imprimerie n'existait pas il y a huit cents ans.

- Ça ne fait rien; regarde!

Jasmin a sorti un gros livre... écrit à la main :

- Tu vois, ce livre-là aussi a vécu huit cents ans avec ses maîtres.

Le soir est venu peu à peu, et nous voici dans la salle à manger devant un dîner, toujours simple, et toujours bon.

Une douce lumière éclaire la table. Je regarde la belle lampe ventrue qui descend du plafond, suspendue à une chaîne en bronze. Une grosse boule de cuivre portant l'ampoule, et par-dessus, un abat-jour opale aux reflets irisés. Grand-tante a vu mon regard :

- Lorsque j'étais jeune, c'était une lampe à pétrole; elle éclairait un peu moins fort, mais sa lumière était vivante.

Ce matin, nous allons faire une promenade à pied dans les environs proches du village. Il fait un peu frais, et Grand-tante a promis la pluie pour cet après-midi.

- Profitez de la matinée, nous a-t-elle conseillé, les gens des villes n'aiment pas beaucoup la pluie.

Nous sortons du village. Tout autour, des chemins de terre, des hameaux, quelquefois deux trois maisons l'une près de l'autre, des fermes, bien sûr. Paysages auxquels nous sommes habitués maintenant, depuis le début de nos vacances. Et pourtant, ici, quelque chose diffère.

- On ressent plus qu'on ne regarde, hasarde Jasmin.

- D'autant plus qu'il n'y a à voir que ce qu'on trouve ailleurs; arbres, champs...

- Quelque chose d'immobile.

- Bien qu'on sente une vie qu'on ne sent pas dans les montagnes, près du bord de la mer, où nous avons été chez nos grands-parents.

Jasmin secoue la tête :

- Pourtant, les hommes vivent partout sans peut-être même se rendre vraiment compte que d'autres vies existent, comme on le pense dans la capitale.

- Oui, nous le savons, mais s'occupe-t-on de ce qui se passe de l'autre côté de la terre, à part dans les livres de géographie?

- Est-ce que cela voudrait dire que, franchies les limites de l'endroit où l'on habite, c'est déjà l'autre côté de la terre?

Je fais une moue :

- Tu te souviens, dans la montagne, près de la mer...?

- D'une vallée à l'autre, ce n'était pas la même chose.

- Ni d'un village à l'autre.

Jasmin sourit :

- Et chez nous? nous ne connaissons même pas l'autre bout de la ville.

- Bien mieux; nous habitons tous deux vers un des bouts du bois au lac, et...

- ...ceux de l'autre bout, c'est quelque part ailleurs!

Je souris à mon tour :

- On peut continuer plus loin; ils ne sont pas dans la même rue...

- ...ils ne sont pas dans la même maison...

- ...ils ne sont pas dans le même appartement.

Jasmin se rembrunit :

- A la fin, on se retrouve seul.

Le chemin de terre que nous suivons nous amène près d'une butte, beaucoup plus haute que celle sur laquelle nous sommes montés avant-hier. Nous montons par une pente raide. Les solides murs d'un ancien château, qui pourtant ont fini par céder.

Je m'enquiers :

- Sous les coups des temps?

- Non, sous les coups des hommes, me répond pensivement Jasmin.

- Comme celui que nous avons vu chez ta grand-tante?

Elle me fait un petit signe de tête d'assentiment.

Tout près des murs qui ne protègent plus, une petite église avec un grand porche surmonté d'un haut clocher, où l'on découvre trois niches, avec chacune une cloche, une grande, une moyenne, une petite.

Du haut de la butte on voit loin. Le marais que les hommes ont fait disparaître, les collines qui l'entourent.

Nous continuons notre promenade. Un sentier nous mène à un hameau. Une belle maison aux murs de pierres joliment disposées en rangées de couleurs différentes, couverte d'un toit de lauzes bleutées. Nous rentrons pour le déjeuner.

Dans l'après-midi, nous allons à l'atelier voir l'oncle mettre les vis dans les trous. Un homme est là, qui vient se plaindre que sa pendule marche mal, elle retarde, et demande à l'oncle de s'en occuper. L'oncle tente bien de lui donner quelques indications, mais l'autre sait tout mieux que l'horloger et affirme qu'il n'y a pas grand chose à faire. Il est regrettable pour lui que l'oncle ait ouvert la pendule et lui ait montré le nuage de poussière qui en est sorti lorsqu'il a soufflé à l'intérieur. J'exagère à peine. L'homme finit par se rendre aux raisons de l'oncle et s'en va après avoir lancé avec un de ces sourires qui savent ce qu'ils veulent dire : "Prenez surtout garde à ce qu'elle n'avance pas trop, sinon je ne sais si je pourrai la retrouver!"

L'homme sorti, l'oncle nous sourit :

- Il est fin comme de la toile émeri à gros grain, celui-là!

Pas difficile à comprendre; nous rions tous les deux avec lui.

Au dîner, l'oncle parle un peu de la vie au village et dans les environs. Nous racontons nos séjours au bord de la mer et chez la grand-tante de Jasmin. Nous en avons déjà parlé auparavant, mais ici, la conversation est toujours sans insistance, un jour un détail, un jour un autre. Pas de compte rendu, ainsi que c'est si souvent le cas chez certaines personnes où il faut faire un véritable rapport sur les activités auxquelles on s'est livré. Et subir par la même occasion des commentaires sur ce qu'on aurait dû faire à la place de ce qu'on a fait. Commentaires en général désordonnés et peu en rapport avec la situation. Du genre : "J'ai été à la piscine avant-hier après-midi. - Tu aurais plutôt dû aller au concert d'hier soir; c'était magnifique!" Quant à répondre que j'y étais justement allé, à ce concert, et que de plus il ne m'avait pas plu du tout... "Tu as bien fait de ne rien répondre; je connais cette sorte de... conversation, on ne s'en sort pas!" m'a dit Jasmin lorsque je lui ai fait part de mes remarques à ce sujet.

Enfin, ici, les conversations sont calmes, et on ne dit que ce qu'il faut dire.

Après le dîner, Grand-tante monte se coucher, et nous restons à bavarder avec l'oncle. Il s'est installé sur une simple chaise, fort confortable au reste, et nous a invités à nous asseoir dans deux larges fauteuils, presque aussi vieux que la maison elle-même, qui se font face contre le mur... à l'intérieur de la cheminée, autour de l'âtre!

L'oncle explique :

- C'est là que l'on s'installait l'hiver, quand il faisait froid, pour lire, ou éplucher les châtaignes, ou conter des histoires.

Ils ont de hauts dossiers bien droits, tendus de belle tapisserie, et leurs pieds de bois sombre sont élégamment torsadés. La cheminée est immense et très haute. En plus des fauteuils, elle contient du bois sec, des journaux, et on peut s'y tenir debout sans se courber.

Après le petit déjeuner, nous allons dans le bureau où se trouvent les vieux livres. Des livres sur tout ce qui concerne les notaires, bien entendu, mais pas seulement.

- Regarde, un cours de littérature! me montre Jasmin.

- Et ça! la façon d'écrire des lettres.

- Un recueil de lois!

Nous retirons un gros livre contenant des lois, et allons nous asseoir au grand bureau situé devant la fenêtre. Les lois, c'est toujours difficile à lire. Aussi bien, ne comprenons-nous pas grand chose à la plupart d'entre elles.

- Toutes ces anciennes lois, elles paraissent si différentes des nôtres, et pourtant... commente Jasmin.

- La seule chose qui ne change pas, c'est que ce n'est pas assez clair pour qu'on sache comment s'en servir.

- Il n'est pas toujours clair non plus de savoir à qui ces lois profitent.

Nous feuilletons les vieilles pages. Je montre un article :

- En tout cas, on voit à quel point la vie a changé... pour rester la même.

- Oui, qu'on aille à pied, à cheval, ou en auto, on va tout de même.

Un bon moment se passe à feuilleter.

- Ce serait amusant en classe d'histoire, reprend Jasmin, que le professeur nous parle de la vie qu'avaient les hommes d'autrefois en nous faisant connaître des détails de cette vie, plutôt que de nous parler de ce qui n'apporte rien à cette vie de tous les jours.

- Quand on nous parle des lois, ce sont des lois générales; c'est nécessaire, bien sûr, mais ça ne fait pas connaître ce que faisaient les hommes... chez eux.

- La bataille de... le traité de... qui en avait seulement entendu parler dans les campagnes?

Je pose le doigt au hasard sur le livre :

- Alors, ce ne sont pas les hommes qui intéressent les historiens, c'est l'histoire elle-même.

Jasmin sourit :

- Tu crois que les historiens ne cherchent qu'à avoir une bonne note, comme nous en classe?

- Certainement pas tous, mais je ne me hasarderai pas à parler des hommes et de leur vie à mon professeur, au moment où il me demandera la date d'une bataille.

Jasmin reste pensive un moment :

- Une bataille dont il faudra préciser le nombre de morts.

Elle ajoute, après avoir pris un temps :

- De morts, pas d'hommes morts.

Dans l'après-midi, nous allons faire une promenade à pied dans les environs proches du village. Il fait un peu frais, mais Grand-tante a promis qu'il ne pleuvrait pas dans la journée.

- Profitez-en, nous a-t-elle conseillé.

Mais elle n'a pas fait de remarques sur les gens des villes qui n'aimaient pas beaucoup la pluie.

Le chemin oscille entre la plaine et la montagne. Pour être plus précis, il n'y a ni plaine ni montagne. Pas de village non plus pendant un bon moment. D'étranges roches grumeleuses, indécises entre le bleu de l'ardoise et le violet des encres de classe. Elles s'effritent en petits cailloux, qui se disposent en petits tas dans les coins ou dégringolent la pente en petits filets précieux. Jasmin s'est exclamée :

- Regarde! vu de près, on dirait tout un univers!

Des taches foncées ou claires, des lichens couleur de rouille et d'or, surtout de minuscules fleurs, écloses comme par miracle sur des mousses brunes.

- Oh, il y a une fleur d'un rose tellement vif! Comment a-t-elle réussi à pousser sur ces mousses?

- Si l'on regarde de près, comme tu dis, on dirait même qu'elle s'est perdue dans une mer houleuse de roches...

Jasmin reste pensive un moment :

- Notre univers est-il donc ainsi, lui aussi? fait de petits cailloux et de petites fleurs, au milieu de la tempête?

Nous reprenons un sentier plus calme, qui passe entre deux arbres paraissant se faire des confidences, penchés l'un vers l'autre par-dessus le sentier. Au loin, la butte tout près du village, sur laquelle nous étions montés le lendemain de notre arrivée.

Encore une butte, pas plus grande, pas plus petite que l'autre.

- Grand-tante m'a dit que tout là-haut se trouve une très vieille chapelle, m'apprend Jasmin, me désignant la butte.

- Je ne la vois pas.

- Tu ne peux pas la voir; elle est cachée par de grands arbres.

- Oui, ceux-là je les vois bien.

- On y va?

- On y va!

Un sentier étroit et raide. Un grand mur de très grosses pierres grises, dans lequel on a ouvert une petite porte. Au-dessus de nous, seul un beau ciel bleu nous recouvre. Il n'y a pas, il n'y a plus de toit.

- Qu'il fait sombre!... murmure Jasmin.

Le jardin où nous sommes est petit. Les murs, épais, sont hauts; les arbres, grands et touffus. Le toit s'est refermé sans rien dire. Allongées dans le petit jardin, de très longues et lourdes pierres. En rectangle, en trapèze, d'autres arrondies sur les angles. De très longues pierres éparses dans l'herbe, sans ordre, l'une vers la gauche, l'autre droit devant. Et que dire de celles qui sont de travers? Quelles sont ces pierres? Aucune inscription.

- Grand-tante m'a dit que ce sont des pierres tombales, m'apprend Jasmin; mais personne ne sait rien d'elles.

Dimanche. Premier jour du mois de septembre, le mois de l'école, qui commence le lundi vingt-trois septembre.

- C'est bien un cadran solaire que nous avons vu sur la tourelle? demande ce matin Jasmin à son oncle.

- Oui, répond-il; il y a bien longtemps qu'il est là, je ne sais pas précisément depuis quand.

Il prend un temps :

- Voulez-vous en savoir plus?

- Oh, oui! répondons-nous en choeur.

Nous voici dans son atelier.

- Une toute petite chose à finir, et je suis à vous, nous déclare-t-il.

Il a pris une tige de métal, et la tend à sa nièce :

- Tiens, tu vas me donner un coup de main!

Jasmin a pris la tige. Il ajoute :

- Un petit coup de lime à donner; tu es droitière ou gauchère?

- Droitière.

- Alors, va prendre une lime dans la boîte là-bas...

- Une lime à épaissir?

Il rit :

- Non, non, là c'est sérieux; les limes pour droitier sont sur le côté droit...

- Et pour gaucher, évidemment à gauche.

- Parfaitement!

Jasmin va à la boîte, et revient avec une lime dans chaque main :

- Je suis ambidextre.

L'oncle, surpris un instant, rit de bon coeur. Et nous aussi.

La tige remise sur la table sans avoir été limée - et pour cause! - l'oncle commence :

- Les hommes d'autrefois n'avaient pas de montres précises, comme celles d'aujourd'hui; et seul le Soleil pouvait leur donner l'heure.

Je remarque :

- Mais l'heure n'est pas la même partout.

- Bien sûr, puisque le Soleil bouge.

- Ce serait amusant si le Soleil ne bougeait jamais! s'exclame Jasmin.

- Ce serait possible, si la Terre tournait comme il faut! lui répond son oncle.

J'observe :

- Pourquoi pas? la Lune le fait bien.

- C'est d'ailleurs pour cela qu'il n'y a pas d'horlogers sur la Lune, répond-il calmement.

- Ce serait bien ennuyeux pour toi! note Jasmin.

- Alors, merci au Soleil!

Nous rions. Il reprend :

- L'heure n'étant pas la même partout, on a imaginé d'avoir une heure fixe; restait à savoir comment mettre une montre à l'heure, ou simplement à savoir l'heure qu'il est.

- On regardait le cadran solaire, explique Jasmin à son oncle.

Il sourit :

- Bien sûr; celui que tu as construit.

Elle lève la main, en signe de reddition. Il poursuit :

- Ce fut là l'affaire des horlogers.

- Et depuis, nous pouvons avoir l'heure en regardant le cadran solaire, conclut Jasmin.

Son oncle lève le doigt du Maître :

- Pas si vite! la durée du jour n'est pas la même tous les jours.

Je proteste :

- De midi à midi...!

- Ce ne sont pas les mêmes midis!

Là, nous sommes vraiment étonnés; jamais à l'école... Il continue :

- Vous avez déjà vu une toupie lorsqu'elle est près de tomber?

- Elle oscille, répond Jasmin.

- Comme la Terre.

Je m'inquiète, pas trop cependant :

- Alors, la Terre tombe?

- Sur le Soleil.

- Eh bien, il va faire chaud! remarque Jasmin.

- Sans doute; mais en attendant...

Je l'interromps :

- La Terre ne tourne pas rond!

- Et ne fait pas tous les jours le même tour sur elle-même! ajoute Jasmin.

- Et voilà pourquoi tous les jours n'ont pas la même durée, conclut à son tour l'oncle.

Et il ajoute :

- C'est heureux que nous ayons une heure fixe!

Nous nous regardons, Jasmin et moi.

- Si l'heure n'était pas fixe, ce serait bien plus commode, déclare-t-elle tranquillement.

Je ne laisse pas le temps à son oncle de protester :

- Nous pourrions arriver n'importe quand à l'école sans jamais être en retard.

L'oncle ne peut que lever les bras au ciel devant notre éclatante mauvaise foi.

Et tout se termine dans les rires.

Nous passons l'après-midi à nous promener le long de la petite rivière qui coule non loin du village. La rivière n'est pas profonde, et nous pouvons voir les cailloux qui en tapissent le fond.

Mais ce n'est pas une rivière; ce ne sont pas des cailloux. C'est un long coffret à bijoux empli de pierres précieuses qui scintillent au soleil.

Le temps est bien frais ce matin. Et de plus il pleut.

- Aujourd'hui, il pleuvra toute la journée, nous assure Grand-tante; mais cela ne durera pas, et d'ici deux jours le beau temps reviendra.

En attendant, il fait froid et il pleut. Nous nous réfugions, Jasmin et moi, dans l'atelier. L'oncle est en train de mettre en état une vieille pendule qui a bien deux cents ans de bons et loyaux services.

- Elles sont toutes différentes, ces pendules, observe Jasmin.

- Oui, pas comme celles d'aujourd'hui, qui se ressemblent toutes, répond son oncle.

Je fais une moue :

- C'est dommage.

- Que veux-tu, m'explique-t-il, avant, peu de gens avaient des pendules ou des montres, on les fabriquait au goût de chacun; maintenant il faut en fabriquer beaucoup. C'est comme pour les confitures, plus on met de fruits dans la bassine, moins bonnes elles sont.

Il se remet au travail. Une pièce paraît lui causer des difficultés. Il nous la montre - si l'on peut dire! - et précise :

- Impossible de la réparer, elle est trop usée!

- Elle ne marchera plus jamais? s'inquiète Jasmin.

- Oh, qu'elle n'y compte pas! Je la ferai bien marcher, qu'elle le veuille ou non!

Je m'étonne :

- Mais si vous ne pouvez pas la réparer?

- Je lui mettrai une jambe de bois!

Nous rions, Jasmin et moi.

- Ne riez pas; il fut un temps où les mécanismes des pendules étaient faits en bois.

Je demande :

- Et ça marchait bien?

- Parfaitement!

- Et là, tu mettras une jambe d'acier!

- Parfaitement!

Je m'enquiers :

- Et où cela s'achète-t-il?

- Chez moi.

- Tu en vends? demande Jasmin.

- Oui et non; d'abord, je les fais, ensuite, je les vends... avec la pendule qui marche.

Je suis admiratif :

- Vous les faites vous-même!

- Oui; je vais même faire un pivot tout de suite.

Il se met au travail sur son tour. Un tour, c'est comme une meule qui sert à affûter les couteaux. Mais ici, c'est le couteau qui taille la meule, figurée par une toute petite tige en acier, le pivot. Ensuite, il n'y a plus qu'à - Oui, je dis ça parce que ce n'est pas moi qui le fais! - qu'à insérer le pivot tout neuf dans la toute petite roue dentée, et le tour est joué! Tiens! ma plaisanterie vaut bien celles de l'oncle. Je la prononce à voix haute :

- Voilà! Le tour est joué!

L'oncle m'a regardé d'un air distrait :

- Pas besoin de toile émeri à gros grain, alors!

Bon, bon, il n'y a plus qu'à rire.

Comme il pleut toujours cet après-midi, ainsi que l'avait annoncé Grand-tante ce matin, et que les gens des villes n'aiment pas beaucoup la pluie, nous allons dans le bureau tapissé de livres.

Jasmin en a sorti un :

- Les actes des notaires!

Nous feuilletons. Jasmin me montre un feuillet :

- Pourquoi se sont-ils mariés, ces deux-là?

- Ça, c'est vrai; dans leur contrat, ils ont tout écrit pour être certains de ne pas vivre ensemble.

- C'est à moi, c'est à moi, c'est à moi! N'y touche pas!

Nous feuilletons. Jasmin me montre un feuillet :

- On vend, on achète...

Elle désigne un autre feuillet :

- On donne, on prête...

- C'est l'histoire des hommes dont tu parlais avant-hier.

Elle reste pensive :

- Le notaire serait un mur épais qui séparerait les hommes?

- A leur demande, faut-il ajouter.

- Ou encore un château fort pour se défendre les uns des autres.

- Au moins, on ne tue pas.

- Non; mais on peut empêcher de vivre.

Le soir tombe peu à peu; on allume les lampes, qui éclairent doucement l'obscurité de halos ambrés; la grande armoire luit faiblement contre le mur; nos ombres s'étirent en passant. La vieille servante a allumé le feu dans l'âtre; il crépite gaiement en lançant des flammes claires; une bonne odeur de bois de fruitier s'échappe des branchages brûlants et enveloppe la salle à manger. Il fait bon, ici.

Grand-tante a levé les yeux par-dessus ses lunettes. Dans son profond fauteuil rehaussé de dentelle, elle tenait une brochure qu'elle a reposée sur ses genoux.

- Bonsoir ma tante, a prononcé l'oncle en venant l'embrasser, tu faisais des mots croisés?

Grand-tante a embrassé son neveu et lui a répondu :

- Eh oui, eh oui! Je me reposais un peu avant le repas.

Nous sommes allés embrasser la grand-tante de Jasmin, que nous n'avions pas vue depuis ce midi.

- Je fais quelques mots croisés tous les jours, ils m'entretiennent la mémoire, précise-t-elle à notre intention; ceux de cette revue sont particulièrement ingénieux, et j'aime assez les chercher.

- Et les trouver! ajoute l'oncle; Grand-tante est très forte pour les mots croisés.

Grand-tante a souri en pressant les paupières, tout en secouant la tête et en la rejetant en arrière :

- Ne l'écoutez pas! il exagère...

Grand-tante a rouvert les yeux en souriant et les a fixés sur nous, puis les promène vaguement dans les coins de la salle à manger :

- J'y ai trouvé un jour une question bien difficile, et je me suis rendu compte que peu de gens savent à quelle date César a conquis la Gaule; qui saurait le dire? Cela fait déjà deux mille ans. Et c'est une date bien importante à connaître.

Pendant que nous raclons les fonds de notre mémoire, l'oncle fait celui qui n'a rien entendu et s'installe soigneusement à table. Sans question autrement directe, nous conservons, Jasmin et moi, un silence circonspect. Grand-tante ne s'est pas arrêtée de parler et termine le sujet :

- En 51 avant Jésus-Christ, en 51 avant Jésus-Christ, asseyez-vous, les enfants.

Nous nous asseyons.

- Pour le dîner de ce soir, il m'a semblé qu'il serait judicieux de vous faire goûter de l'aligot.

Tout heureux, l'oncle s'est exclamé, sans quitter la voix feutrée qu'il a lorsqu'il s'adresse à Grand-tante :

- Oh, de l'aligot! quelle bonne surprise, ma tante!

Grand-tante a imperceptiblement baissé la tête tout en fermant les yeux, pour marquer son assentiment. Elle nous a ensuite regardés de ses yeux vifs, et nous en avons profité pour manifester notre intérêt respectueux par des regards pleins de curiosité.

- C'est un plat de nos montagnes; il est simple, mais très sain, et quand on l'apprécie, comme mon neveu, on l'apprécie beaucoup. Il se compose d'une purée de pommes de terre, à laquelle on ajoute de la tome fraîche, du beurre, de la crème et de l'ail pilé, qu'on travaille très longtemps pour lui donner de l'élasticité. Notre vieille servante en sait quelque chose, n'est-il pas vrai? conclut Grand-tante à l'arrivée de la vieille servante, tout en pressant un sourire entendu sur ses lèvres et en lui glissant un coup d'oeil en coin.

La vieille servante garde les yeux baissés et opine en apportant une grande soupière fumante. Elle nous sert à chacun une bonne louche de pâte épaisse et onctueuse d'un beau jaune, à l'odeur appétissante, puis laisse la soupière sur la table avant de s'effacer.

Ce fut un véritable régal. Mais il ne nous fut pas possible, à Jasmin et à moi, d'en reprendre plusieurs fois comme l'oncle. Nous ne sommes pas encore habitués à des mets aussi riches et aussi gras. Une petite salade du jardin nous parut ensuite fort à propos.

Jasmin a souri à sa grand-tante et à son oncle :

- Je me sens bien dans cette maison; ce n'est pas seulement parce qu'elle est belle ou parce qu'elle est vieille, mais parce que la vie, la vie que vous et nos aïeux ont partagée avec cette maison, ne l'a jamais quittée depuis des siècles.

Son oncle l'a regardée avec émotion. Au bout d'un long silence, la grand-tante de Jasmin a tendu les mains vers sa nièce.

- Viens m'embrasser! lui a-t-elle dit.

Puis, elle a ajouté :

- A quoi cela sert-il d'avoir une maison si on ne vit pas avec elle?

Grand-tante s'est levée :

- Je vous laisse, les enfants; à mon âge, on aime à se coucher tôt, et à se lever tôt aussi, d'ailleurs; je vous souhaite la bonne nuit.

Nous nous sommes levés pour l'embrasser.

- Que dirais-tu d'installer nos invités dans la cheminée? a-t-elle suggéré gracieusement à son neveu.

Définitivement repus, Jasmin et moi terminons confortablement la soirée dans les deux fauteuils de la cheminée, autour des braises qui rougeoient encore, l'oncle tout près de nous sur sa chaise attitrée, en sirotant une infusion de menthe fraîche du jardin et en conversant à bâtons rompus, dans les plaisanteries et les rires qui fusent de part et d'autre.

Ce matin, l'oncle de Jasmin est en plein travail. Tap tap, fait-il avec son petit marteau. Mais la pendule ne veut pas démarrer. Pas de tic tac. Nous ne voulons pas le déranger, et nous contentons de jeter un coup d'oeil de loin sur ce qu'il fait. Nous devrions peut-être nous en aller, mais la curiosité est la plus forte. Et puis, nous ne faisons pas de bruit. Et puis, il ne nous a rien dit. Et puis, nous aimerions bien qu'il réussisse à la faire démarrer, cette méchante pendule!

Tic tac, tic tac... Ça y est! L'oncle s'est tourné vers nous en souriant :

- Elle pensait pouvoir me résister; quelle naïveté!

Je plaisante :

- Tic tac; et le tic et le tac marchent tous les deux!

L'oncle me répond sur un ton d'évidence :

- Il ne pouvait en être autrement, puisque je l'ai remontée avec mon marteau à deux coups.

- Dans ce cas, remarque tranquillement Jasmin, cela n'a pas dû beaucoup te fatiguer; deux fois moins de travail à faire...

Son oncle n'a, bien sûr, rien entendu.

Il ne reste plus qu'à remettre le mécanisme en place à l'intérieur de la pendule, tout revisser, et le possesseur de la pendule peut venir. Non, pas encore!

- Et maintenant, il faut faire briller la glace! nous annonce l'oncle.

- Quelle glace? s'enquiert Jasmin.

Son oncle désigne le verre qui recouvre le cadran :

- Celle-ci; c'est ainsi que l'appellent les horlogers.

- C'est comme dans les restaurants de la capitale.

- Les glaces qu'on donne pour le dessert?

- Une nièce respectueuse ne peut parler de toile émeri à son oncle!

- Bon, bon, raconte! bougonne-t-il, riant à demi.

- Dans les restaurants de la capitale, on prend souvent bien soin de donner aux plats un nom que personne ne comprend.

- Pour quoi faire?

J'ironise :

- Plus le nom est compliqué, plus certains trouvent bon le plat!

L'oncle paraît méditer, puis hoche la tête :

- Je connais des restaurants de la région qui font de même; mais ce sont surtout les gens des grandes villes qui s'y rendent.

Il laisse un silence :

- Ma respectueuse nièce a raison; la glace, c'est pour épater ceux qui, comme dans les restaurants, prêtent plus d'attention à l'accessoire qu'à l'essentiel.

Il esquisse un sourire amusé :

- Et ce n'est pas tout! plus la glace brille, et plus ils sont persuadés que l'horloger a bien fait son travail.

Nous méditons nous aussi. Au bout d'un moment, Jasmin jette un coup d'oeil sur une pendule :

- Dans une demi-heure, il sera passiflore!

L'oncle et moi la regardons, étonnés. Elle poursuit :

- Je commençais justement à avoir un peu faim; plus qu'une demi-heure avant le déjeuner!

- Qu'est-ce que c'est que ta passiflore? demande enfin son oncle.

- On utilise bien un cadran solaire; moi, je lis l'heure sur l'horloge des fleurs!

- L'horloge des fleurs?

- Parfaitement! Etablie par Linné en mil sept cent cinquante et un.

- Et comment fonctionne-t-elle, son horloge?

Jasmin prend un air dégagé :

- C'est très simple, chaque fleur a son heure pour s'ouvrir; la passiflore s'ouvre à midi.

- Extraordinaire! s'exclame son oncle; je ne savais pas du tout!

Extraordinaire? Je le pense tout autant.

L'oncle reste un moment à réfléchir :

- C'est vrai, maintenant que tu me le fais remarquer, les fleurs s'ouvrent bien chacune à son heure, mais je n'ai jamais pensé à en faire une horloge.

Et il ajoute, en faisant une moue admirative :

- C'est toi qui es extraordinaire!

Jasmin se défend, tout en rougissant de plaisir :

- Oh, c'est Linné qui est extraordinaire d'y avoir pensé!

Et tout ceci nous mena au déjeuner.

L'après-midi, ainsi que nous l'avait prédit Grand-tante, le beau temps est revenu, et nous partons, Jasmin et moi, faire une promenade dans les environs. Le chemin que nous a conseillé l'oncle est un peu long pour être parcouru à pied.

- Il n'est cependant pas vraiment long, allez-y donc en vélo, c'est beaucoup plus agréable! nous suggère l'oncle au moment où nous étions prêts à enfourcher nos vélos à moteur.

- Tu as des vélos? lui demande Jasmin.

- Oui, il y en a deux; vous les trouverez dans la remise au fond du jardin.

Elle se tourne vers moi :

- Qu'en penses-tu?

- Ma foi, pourquoi pas? Ce sera amusant!

Et nous voilà donc partis sur nos vélos.

Le chemin nous entoure de prés, d'arbres en petits bosquets, comme pour nous dire qu'il nous offre un jardin intime où nous pourrons flâner, de-ci, de-là, dans la paix de l'été qui s'achève.

Le village s'est éloigné; la butte d'où l'on voit le village n'est plus qu'une petite bosse dans le lointain. Un sentier mène à un hameau. Mais il est loin d'être un simple sentier.

- On dirait une grande route, observe Jasmin.

- A cause des murets qui le bordent?

- Oui, ils ne sont pas très hauts, mais les pierres dont ils sont faits sont là pour qu'on sache qu'il ne conduit pas n'importe où; il conduit chez soi.

Nous suivons maintenant un chemin de terre qui flâne à travers le jardin intime, de-ci, de-là, dans la paix de l'été qui s'achève. Un gai ruisseau est venu flâner avec nous. Pendant un bon moment, nous roulons doucement près de lui. Un chêne, haut, large, touffu, nous invite à nous reposer sous son ombre. Oh! nous ne sommes pas fatigués, mais comment le saurait-il, voyant des voyageurs venir d'une contrée peut-être lointaine? Nous ne manquons pas de le remercier, et acceptons avec plaisir son invitation. Si nous n'avons pas besoin de nous reposer, nous serons tout de même bien aise de parler tranquillement sous son ombre accueillante auprès du ruisseau.

Le petit déjeuner terminé, nous allons dans le bureau où se trouvent les vieux livres pour en feuilleter un ou deux.

- Regarde!

Jasmin m'a montré une date écrite à la main et à l'encre noire sur la première page d'un des livres.

- Mil sept cent quatre-vingt-huit! Tu connais celui qui a écrit?

- Oui, il est de la famille, et il habitait dans une petite ville non loin d'ici; je te montrerai sa maison.

- C'était un notaire?

- Non, il était abbé.

Nous ouvrons le livre.

- Trois Siècles de Littérature, lit Jasmin.

Nous ouvrons une page au hasard. Je suis un peu déçu :

- Ce n'est qu'une liste de noms; je pensais qu'il parlait des oeuvres.

- Oui, moi aussi; mais ça ne fait rien, il y a des commentaires sur les écrivains, cela peut être intéressant.

Nous lisons quelques-uns de ces commentaires.

- Ce n'est pas dans nos livres de classe que nous trouverions des commentaires de ce genre, note Jasmin.

- Oh non! Dans nos livres de classe, nous apprenons le nom et l'adresse des auteurs, accessoirement les titres des livres qu'ils ont écrits!

Jasmin sourit :

- Tu exagères...

- ...et je n'ai pas raison.

Elle réfléchit :

- Je suppose que ton adresse...

- Oui, c'est où ils ont vécu...

J'ajoute, un peu sèchement :

- Bon, c'est aussi quand ils ont vécu...

- En tout cas, tu as raison de dire que ce n'est toujours pas de la vie des hommes que parlent nos livres de classe, ainsi que nous l'avons déjà dit.

- Oui, c'est bien cela.

Nous restons un moment sans rien dire.

- Nos livres de classe nous enseignent ce qu'ont fait les écrivains, et même comment ils l'ont fait, reprend Jasmin, mais ils ne se hasardent pas à donner l'opinion de quelqu'un, ils ne nous donnent que l'opinion du livre de classe.

Je reste pensif :

- Tu sais, le grand dictionnaire du siècle dernier dont nous nous servons...

- Oui, il présente l'opinion de ceux qui l'ont rédigé presque de la même façon que celui de l'abbé.

- Alors, nous faut-il dire, comme cela s'est dit tant de fois, et dans tous les temps, que ce qui se fait aujourd'hui est le plus mauvais de ce qui s'est jamais fait?

Jasmin fait un triste sourire :

- Ce serait bien commode si nous étions sûrs de cela.

Nous ne disons rien pendant un moment. Je reprends :

- Il me semble que notre professeur de littérature a déjà soulevé cette question, je ne me souviens pas quand.

- Qu'a-t-il dit?

- Que l'opinion d'une seule personne ne peut montrer l'ensemble... je ne sais plus.

Jasmin fait un geste théâtral :

- Ton professeur a parfaitement raison; ce pour quoi il vaut sans doute mieux ne rien dire du tout!

- Et pour être encore plus prudent, il ne faut sans doute pas non plus dire qui n'a rien dit!

Au bout d'un moment de silence, Jasmin hoche la tête :

- Ce qui est ennuyeux pour nous, c'est que nous devons accepter comme vraie l'opinion de quelqu'un d'inconnu qui n'a donné aucune opinion...

Je fais une grimace :

- En tout cas à l'examen.

- Celui qui décidera de notre vie.

Vers trois heures, l'oncle vient nous chercher :

- Voulez-vous voir une pendule en mille morceaux?

- Tu l'as cassée? s'inquiète Jasmin.

L'oncle sourit :

- Non, mais il fallait nettoyer toutes les pièces et en refaire une à neuf.

Nous le suivons dans l'atelier. Sur l'établi, des roues dentées, des vis, des ressorts, des petites pièces dont je ne vois pas à quoi elles peuvent servir. Je m'enquiers :

- Je suppose qu'il faut avoir une grande habitude pour s'y retrouver.

- Oh oui! Quand j'étais petit, j'ai voulu démonter le réveil de la cuisine pour voir ce qu'il y avait dedans et comment ça marchait.

- Et tu y es arrivé?

- Oh ça, pour le démonter, j'y suis arrivé!

Je souris plaisamment :

- Et pour le remonter, vous n'y êtes pas arrivé?

- Non, mais c'était la faute des pièces que j'avais démontées; elles ne voulaient pas me dire où elles devaient se placer.

- Et maintenant les pièces te parlent? demande Jasmin.

- Bien sûr! Regarde cette roue; tu ne l'entends pas dire qu'elle veut faire tourner cette roue-là?

J'interviens :

- C'est évident; l'une, c'est les heures, l'autre, c'est les minutes!

- Je vois que tu as bien appris ta leçon!

- Tu vas la remonter maintenant? reprend Jasmin.

- Oui; vous voulez voir comment je fais?

Nous acquiesçons tous les deux avec enthousiasme.

L'oncle cherche un tournevis parmi ceux qui sont sur la table. Jasmin en a pris un et le tend à son oncle :

- Tiens! celui-ci est pour droitier.

L'oncle rit :

- Me voilà bien attrapé! Mais malgré tout, je ne peux pas prendre n'importe quel tournevis.

Il prend une vis et pose un tournevis dans la fente :

- Vous voyez, les dimensions de la lame du tournevis et de la fente de la vis sont les mêmes; si je prends un tournevis dont la lame a des dimensions différentes, il abîmera la fente de la vis.

Et l'oncle commence, petit à petit, à remonter la pendule.

- C'est extraordinaire! on dirait que la pendule apparaît là où il n'y avait rien, s'exclame Jasmin.

L'oncle a pris une fine aiguille plantée dans un petit manche en bois, en a plongé le bout dans un godet plein d'huile et a touché délicatement une des pièces.

Je m'étonne :

- Il n'est pas resté d'huile sur la pièce?

- C'est pour ça que j'utilise ce pique-huile, répond l'oncle; il y a si peu d'huile qu'on ne la verrait qu'à la loupe.

- C'est ennuyeux s'il n'y en a pas assez? lui demande Jasmin.

- Oh si, il y en a assez! Et si j'en mets plus, il y en aura plein la pendule, et ça ne fera que gêner que le mouvement.

La pendule prend forme. L'oncle s'est arrêté :

- J'ai encore d'autres choses à faire; celle-là, je la finirai demain.

Six heures. Le soleil vient de se lever et inonde ma chambre. Aujourd'hui, il fera beau. Je descends l'escalier à vis qui se trouve à l'intérieur de la tourelle. Il faut faire un peu attention lorsqu'on n'est pas habitué. Huit cents années ont creusé les larges marches taillées chacune dans une seule pierre.

Pendant le petit déjeuner, Grand-tante nous demande nos impressions sur ce que nous avons vu durant nos promenades. A vrai dire, elle ne nous demande rien. Elle fait elle-même de courts commentaires sur ceci ou sur cela, et attend. La question est très claire, encore plus que si elle la posait. Poser une question, c'est restreindre ce qu'on demande; on peut toujours se contenter de répondre de façon précise à ce qui a été demandé et ne pas s'aventurer plus loin. La question qu'on vous pose sans rien dire vous oblige soit à refuser de répondre, soit à dire tout ce que vous pensez. Méthode paraissant anodine, mais qui vous force à décider des rapports que vous voulez avoir avec la personne qui vous a questionné.

Nous voulons bien avoir des rapports avec Grand-tante. Pour Jasmin, cela paraît normal, elle est sa petite-nièce; encore que les relations dans les familles ne soient pas toujours aussi bonnes qu'on veut bien se l'imaginer. Ce qui n'est pas le cas ici, Jasmin aime bien sa grand-tante. Pour moi, c'est évidemment autre chose. Mais quoi? moi aussi j'aime bien cette grand-tante, qui n'a pas besoin de beaucoup parler pour que je me sente bien accueilli. Donc, nous répondons aux questions muettes de Grand-tante sans réticence, et je crois même, avec l'envie de lui montrer que nous avons plaisir à participer à sa vie comme nous le pouvons.

Avec l'oncle, les choses sont beaucoup plus simples. Il parle plus facilement, il n'y a jamais de mystères dans nos conversations avec lui, et je crois qu'il aime bien sa nièce, qui le lui rend bien, et qu'il me trouve digne d'être là, auprès de Jasmin. Et ma foi, je m'entends bien avec l'oncle aussi.

Cependant, et cela peut paraître paradoxal, il m'a semblé que s'il y a des pensées cachées chez l'un ou chez l'autre, ce serait plutôt chez l'oncle qu'on les trouverait.

Le petit déjeuner terminé, nous allons dans le bureau où se trouvent les vieux livres pour en feuilleter un ou deux.

- Regarde!

Jasmin m'a montré un livre... où l'on parle d'animaux. Je m'étonne :

- Les notaires s'occupent d'animaux?

- Oui, cela leur arrive; à l'occasion d'une vente de bêtes, par exemple.

- Ils n'ont pas besoin d'étudier tous les animaux du monde!

J'ajoute en riant :

- On vend des éléphants, par ici?

- Oh, non, jamais! me répond-elle d'un ton sérieux; défense de les vendre!

- Oui, je comprends; on tromperait l'acheteur!

- Précisément!

- Alors, on vend des kangourous?

Elle fait un signe de dénégation :

- Pas plus, me répond-elle; ce serait beaucoup trop cher.

- Ils valent si cher?

- Non, mais il faudrait poser des clôtures bien plus hautes.

- Oui, je comprends; je viens de lire qu'ils sautent très haut.

- Et ce n'est pas tout; ils se sauveraient en emportant l'argent de la vente...

Je l'interromps, car je viens de lire encore autre chose :

- ...dans leur poche!

- Précisément!

Je reviens au sujet de ma question :

- Tout cela ne me dit pas pourquoi les notaires étudient les animaux de façon si approfondie.

Jasmin reste songeuse un moment :

- Je ne sais pas pourquoi ce livre est ici, sans doute simplement parce que celui qui l'a acheté aimait les animaux; mais pour moi, c'est un souvenir d'enfance...

- Tu t'intéressais aux animaux?

- Je ne sais pas; c'est la façon dont l'auteur les décrivait.

- Qui est-ce?

En réponse, elle me montre la couverture du vieux livre que je n'avais pas encore vue.

- Buffon!

- Buffon. Tu connais?

- J'ai lu quelques extraits...

Je fais une moue :

- J'aurais dû le reconnaître, il m'avait beaucoup plu; mais je n'avais pas tout le livre.

- Moi non plus; j'avais une édition pour enfants, avec une belle couverture dorée.

Elle fait une petite pause :

- Je rêvais sur les terres lointaines dont parlait Buffon, et sur les animaux que je ne connaissais pas.

Encore une pause :

- Le livre était plein d'images; des mondes inconnus, des animaux qui me semblaient étranges...

- Les images étaient dessinées par Buffon?

- Non, par quelqu'un que je ne connaissais pas, mais dont j'ai appris par la suite qu'il avait illustré beaucoup de livres pour enfants.

Elle regarde devant elle comme si elle voyait encore son livre :

- Les dessins étaient merveilleux, j'avais l'impression que les animaux étaient venus me parler.

Elle reste encore rêveuse. Au bout d'un moment, je lui demande :

- Qui était-ce?

- Benjamin Rabier.

- Tu as gardé le livre?

- Oui; je te le montrerai.

Dans l'après-midi, nous partons faire une promenade, toujours à vélo. Nous passons dans le village où nous avons été samedi dernier voir la très vieille chapelle où se trouvent les pierres tombales dont personne ne sait rien. Nous traversons une ligne de chemin de fer.

- Je crois que c'est l'une des lignes par lesquelles on va à la capitale, m'apprend Jasmin.

- Il y en a plusieurs?

- Trois, mais l'une a été remplacée par un autocar.

- Tiens! pourquoi?

Elle réfléchit :

- Je crois qu'il n'y avait pas assez de voyageurs.

- Ah oui! J'ai vu dans un livre de géographie qu'avant il y avait beaucoup plus de lignes de chemin de fer que maintenant.

- Sans doute parce qu'il y a plus d'autos.

Elle poursuit, après un temps :

- J'ai aussi lu qu'il y avait moins d'habitants qu'avant dans les campagnes.

- Oui, je l'ai lu aussi; les habitants de la campagne vont de plus en plus à la ville.

Je ris :

- Quand les villes seront pleines...

- ...elles déborderont...

- ...et les gens retourneront à la campagne.

Elle hoche la tête :

- Et qu'est-ce qu'ils feront à la campagne? Ce ne sont pas des paysans, ils ne sauront rien y faire.

- Eh bien, au lieu d'aller au bois au lac, ils viendront se promener ici!

- Comme nous?

- Nous sommes venus voir la famille.

- Mais nous nous promenons avec plaisir; et je ne pense pas que nous ayons envie de nous occuper des bêtes.

- Oui, tu as raison.

Nous ne trouvons pas trop quoi ajouter. Jasmin revient au chemin de fer :

- Ce n'est pas par cette ligne-ci que nous reviendrons.

- C'est l'autre, qui va à la ville où nous devons rendre nos vélos à moteur?

- Oui, c'est bien l'autre.

Nous continuons donc... à nous promener, avec plaisir, à la campagne, au lieu de nous promener au bois au lac.

Jasmin secoue pensivement la tête :

- Je me demande ce que nous penserons du bois au lac après être venus ici.

Je souris :

- Nous dirons peut-être comme mon grand-père...

- ...que cela manque d'espace? Oui, j'y ai pensé.

La promenade continue... à travers l'espace.

- Il y a de beaux arbres dans notre bois au lac, reprend Jasmin, mais ils sont en cage.

Elle me montre un grand chêne au bord du chemin :

- Il s'est arrêté pour nous dire un petit bonjour.

- Et ceux-là de l'autre côté du pré nous souhaitent une bonne promenade.

- Alors, ce n'est pas seulement dans la capitale qu'il y a beaucoup de monde; et avec ceux-là, nous pouvons prendre le temps de leur répondre, ils ne se contentent pas de passer sans même nous regarder.

J'esquisse un sourire :

- Et si ceux-là, nous ne les connaissons pas, nous avons tout notre temps pour faire connaissance; ceux qui marchent dans la capitale d'un pas pressé, nous ne les reverrons jamais.

Un hameau, où un beau lierre d'un vert tendre a fait disparaître toute une grande maison.

Nous sommes restés longtemps en compagnie des prés, des vaches, des arbres et des chemins à parler de notre vie future qui nous attendait chez nous.

Le soleil se couche. Nous rentrons au village. En retraversant la voie de chemin de fer, nous apercevons un autorail qui s'éloigne.

- Il va chez nous, murmure Jasmin.

Petit déjeuner animé. On parle du village, de la région, de la capitale. Grand-tante pose même quelques questions sur moi, sur mes études, questions dont je n'irai pas jusqu'à prétendre qu'elles soient vraiment très précises, mais tout de même... L'oncle, lui, a plus d'occasions de nous parler et laisse dire sa tante. Il paraît très content de la voir... j'allais dire s'épancher, mais je crois que c'est une chose qui n'est jamais venue à l'idée de sa tante.

Dans la matinée, l'oncle est allé en auto faire une course dans un village voisin, il revient en maugréant :

- Evidemment, c'est quand j'en ai besoin que cette auto ne marche pas!

Comme il a l'air assez mécontent, je n'ose plaisanter en lui faisant remarquer que son auto ne peut ni marcher ni ne pas marcher lorsqu'il n'en a pas besoin. Et à la réflexion, je fais aussi bien de ne rien dire, car cette affirmation pourrait facilement prêter à controverse, ainsi que Jasmin me l'a fait remarquer à moi lorsque je lui en ai fait part à voix basse.

L'oncle manifeste donc son désir de réparer l'auto. Je lui demande si c'est difficile.

- C'est bien plus simple que de réparer une pendule! me répond-il.

Etant toujours aussi curieux de le voir faire des choses que nous ne savons pas faire nous-mêmes, nous le suivons jusqu'à la remise qui se trouve au fond du jardin, et où il range son auto.

En sortant de la maison, nous passons devant le puits, à moitié caché par les arbustes qui poussent tout à côté.

- Vous vous en servez encore? s'enquiert Jasmin.

- Oh non! plus maintenant; mais il était bien commode dans les temps passés.

Il fait un geste vers la maison, à six pas du puits :

- Il était très avantageux d'avoir son puits dans son jardin, tout près de sa maison; sinon, il fallait quelquefois aller assez loin pour chercher de l'eau, à une fontaine, ou à un autre puits.

Nous voici dans la remise. L'oncle a ouvert le capot, puis a tenté de mettre le moteur en marche. Succès éphémère; le moteur s'est arrêté au bout d'un moment.

- Je sais ce que c'est! déclare l'oncle; c'est le carburateur.

Démontage du carburateur incriminé.

- Encore! s'exclame l'oncle.

Et il nous montre une pièce qui ne paraît visiblement pas être à sa place naturelle :

- Je l'ai déjà replacée deux fois; cette fois-ci, elle est fêlée!

- Que vas-tu faire? s'inquiète Jasmin.

- Je vais voir si le garagiste en a une neuve.

Nous descendons au garage, à deux minutes d'ici. Malheur! Le garagiste ne détient pas la pièce nécessaire.

- Je la commande de suite! rassure-t-il l'oncle.

- Quand l'aurez-vous?

- Nous sommes vendredi, vous l'aurez lundi.

Voilà l'oncle pas rassuré du tout. Mais que faire?

- Vous pensez pouvoir faire quelque chose de provisoire? demande l'oncle.

- Ce n'est pas possible; même si je la recolle, elle ne tiendra pas à la chaleur.

L'oncle est ennuyé; il a besoin de l'auto demain.

- Le marchand de pièces d'occasion en a peut-être, suggère le garagiste.

Appel audit marchand; il en a une!

- Cet après-midi, je vais aller la chercher; voulez-vous venir avec moi? l'endroit est curieux.

Bien entendu, nous acceptons avec plaisir.

- C'est loin? demande Jasmin.

- Non, dix minutes en auto.

Je calcule :

- Une petite demi-heure de vélo à moteur; voulez-vous que nous allions la chercher?

- Non, je voudrais remonter la pièce sur place, pour m'assurer qu'elle marche.

- Mais ton auto ne marche pas! lui rappelle Jasmin.

- Oh, ce n'est pas bien grave! je me mettrai au volant et vous, vous pousserez!

Je marmonne :

- Oui, bien sûr...

Jasmin ne dit rien.

L'oncle se met à rire :

- Cette fois-ci, vous n'avez rien trouvé à répondre à ma plaisanterie!

Il prend un petit temps :

- Rassurez-vous, l'auto ira bien jusque-là; d'ailleurs la route descend sur presque tout le trajet.

Et, le déjeuner terminé, nous partons avec l'oncle. Le voyage se passe au mieux. Un seul arrêt pour replacer rapidement la pièce abîmée, puis la descente, faible, mais suffisante, qui nous amène... je ne sais comment appeler ça.

- C'est ici que tu...? prononce, ébahie, Jasmin.

Je ne suis pas moins ébahi qu'elle. Le spectacle est inattendu. Sur un vaste terrain tout bosselé, des dizaines et des dizaines d'autos, je devrais dire des morceaux d'autos, entassées les unes sur les autres par trois ou quatre, éventrées, capots disparus pour certaines, portes parties on ne sait où, sans roues pour d'autres, des bosses partout, la moitié de l'auto arrachée...

- Eh bien oui! répond tranquillement l'oncle; c'est ici qu'on achète les autos, et ensuite, chacun les remonte à sa façon.

- Je comprends maintenant pourquoi ton auto ne marche pas, ironise Jasmin, qui a repris ses esprits.

- Pas du tout! C'est grâce à ces belles autos que la mienne va parfaitement marcher.

J'ai fini par comprendre :

- Ce sont de vieilles autos qui ne marchent plus sur lesquelles on trouve des pièces qui marchent.

- Parfaitement!

S'affairant autour d'une voiture, un homme, grand et musclé, nous a aperçus. Il connaît l'oncle, car il vient vers nous et lui lance avec énergie :

- Vous venez pour le carbu?

L'oncle confirme. Et l'Homme aux pièces qui marchent :

- Je l'ai démonté; je ne sais pas si c'est le bon modèle.

Et il se dirige vers une auto qui ressemble à celle de l'oncle. Il farfouille :

- Essayez-le!

L'oncle remonte la pièce. Ce n'est pas le bon modèle.

- Que vas-tu faire? demande Jasmin.

- Regarde là-bas!

Là-bas, c'est une autre auto qui ressemble à celle de l'oncle. Nous y allons. L'oncle démonte lui-même la pièce, puis la remonte. C'est la bonne; le moteur marche!

Nous allons annoncer la bonne nouvelle.

- Ce sont vos enfants? demande l'Homme aux pièces qui marchent.

L'oncle nous présente. L'Homme aux pièces qui marchent nous regarde avec bienveillance :

- Vous savez démonter un carbu maintenant!

Je m'enhardis :

- S'il n'y avait pas eu la deuxième auto, nous n'aurions pas pu rentrer.

- Ah! Ah! tu n'as pas vu que les deux autos étaient différentes?

J'hésite :

- Il me semble bien...

- Eh bien, si l'un ne marche pas, l'autre marche!

- Ben voyons, comme la roue de l'autre jour! ponctue l'oncle.

- Oh, il y avait un boulon de cassé et un de foiré, c'est tout!

- Et ce n'est pas dangereux? demande Jasmin, inquiète.

L'Homme aux pièces qui marchent se tourne vers elle :

- Regarde la roue de ton auto; il y a quatre boulons, pas deux!

Arrive son acolyte, un homme trapu :

- Heureusement que ce n'est pas lui qui remonte mon hélice!

- Bonjour! lui lance l'oncle.

- Bonjour! lui répond l'acolyte en lui serrant la main.

Je me hasarde à lui poser une question :

- Vous avez un avion?

- Non, me répond-il, je ne sais même pas piloter.

- Alors, pourquoi avez-vous besoin d'une hélice? s'étonne Jasmin.

- Parce qu'il faut que l'avion monte assez haut pour que je puisse sauter.

Nous nous exclamons tous deux :

- Sauter?

- Oui, je fais du parachutisme.

Nous ne pouvons cacher notre admiration. Jasmin reprend la parole :

- Vous n'avez pas peur?

- Les premières fois, si; après, on s'habitue.

A mon tour :

- Vous pourriez mal tomber?

- Quand on est là-haut, le monde paraît petit, tout petit... et quand on tombe, on se sent libéré, libre comme l'air.

Nous restons pensifs.

- Et vous aussi, vous faites du parachutisme? demande Jasmin.

- Moi, non! se récrie l'Homme aux pièces qui marchent; je préfère monter sur mes autos.

L'oncle lui sourit :

- Je vous ai vu sauter d'une auto à l'autre; vous auriez fait un beau danseur!

L'Homme aux pièces qui marchent a un petit temps d'arrêt, puis sourit rêveusement sans rien dire.

Un homme, malingre, aux vieux habits plus qu'usés, s'est approché vivement de l'oncle :

- Merci pour les chaussures que tu m'as données; elles sont belles!

Je regarde les chaussures; de vieilles sandales.

- Tiens, je te donne ça!

Et il tend à l'oncle un petit soldat de plomb. L'oncle lui sourit et le remercie chaleureusement.

- Maintenant qu'il a de belles chaussures, notre vieux gardien se promène partout, nous apprend l'Homme aux pièces qui marchent.

Cet après-midi, nous allons faire une promenade en vélo à moteur dans les environs un peu plus éloignés du village. L'oncle et Grand-tante nous ont parlé d'endroits solitaires loin des villages et des hameaux où l'on ne trouve que des bêtes allant et venant presque en liberté, tellement grands sont leurs prés. Difficile de préciser les endroits; il faut errer et regarder. Nous avons un repère approximatif sur la carte.

Le début du voyage passe par des chemins que nous connaissons déjà. Voici la butte du haut de laquelle on voit le marais que les hommes ont fait disparaître et les collines qui l'entourent. Et puis, un peu plus loin, les collines deviennent des montagnes. Oh! pas comme celles que nous avons traversées avec nos pères, Jasmin et moi, mais tout de même... Ce n'est pas tellement la hauteur...

- Regarde ces trois pics, m'indique Jasmin, c'est comme s'ils étaient restés là, solitaires, en souvenir du passé.

La route se met à monter; et le long de notre route, voici la colline, celle qui va devenir une montagne. Et sur le flanc bien pentu de la colline, une vache; une vache qui s'est emparée de tout le pré. Ses compagnes aiment-elles moins l'escalade, et sont-elles là-haut, paissant tranquillement sans avoir besoin de faire des efforts survachiens pour se maintenir devant leur repas, sans glisser sur la pente?

- Tu brodes, rit Jasmin, elle ne fait aucun des efforts que tu lui prêtes; d'une part, regarde avec quel appétit elle broute, d'autre part, si tu avais ouvert ton livre de géographie à la bonne page, tu saurais que les vaches fréquentent souvent les montagnes lorsqu'elles sont en pays montagneux, et ne rechignent pas à monter sur les pentes.

- Si toi, tu avais ouvert ton livre de littérature à la bonne page, tu saurais qu'il faut toujours présenter les descriptions sous une forme alléchante pour l'auditeur.

- Surtout si l'auditeur est une vache.

Je lève un doigt magistral :

- Tout d'abord, une vache n'est pas un auditeur, mais une auditrice...

- Tu noies la vache dans le lait parce que tu ne sais pas pourquoi l'auditeur-trice doit être une vache.

- Si, bien sûr; parce qu'il n'y a rien de tel qu'une langue de boeuf pour se lécher les babines.

- Ça, tu as bien raison; et c'est encore meilleur si c'est une langue de boeuf de vache.

- Parfaitement dit.

Nous étant nourris de la substantifique langue, ainsi que n'eût manqué de le dire Rabelais s'il nous eut écoutés, nous continuons notre chemin.

Lequel chemin nous mène à un village duquel je ne trouve rien à dire, si ce n'est un sombre clocher à trois yeux, dont les lourdes pattes plantées au sol s'écartent autour d'un porche ténébreux. A la sortie du village, nous quittons le chemin pour monter sur une colline en pente douce. Nous passons à travers prés, aucune clôture n'est en vue. Des vaches au loin. Sont-elles vraiment en liberté?

- Il me semble que j'aperçois une clôture là-bas près des petits arbres, me signale Jasmin.

- Oui, peut-être, vers le sommet de la colline.

- Oui.

Autour de nous, de vastes prairies, paraissant sans fin. Bordant les prés, de profondes et étroites vallées. Où aller?

- Il faudra demander des précisions lorsque nous serons rentrés ce soir; en attendant, nous pourrions nous installer ici, propose Jasmin.

- Excellente idée; il vaut mieux en savoir plus avant d'aller plus loin.

J'ajoute, en montrant la prairie :

- Nous serons bien, ici.

Nous nous installons dans l'herbe, n'importe où; il n'y a rien qui fasse préférer ici ou là.

Le paysage nous emplit longuement les yeux. Silencieux. Monotone, sans doute. Envoûtant.

- Et s'il fallait vivre ici? reprend Jasmin au bout d'un long silence.

- Nous, avec nos habitudes de vie? ou bien si nous étions nés ici?

- Prenons déjà nous.

- Là encore, autre question; si on nous propose un plat que nous ne connaissons pas, accepterons-nous de le goûter, ou refuserons-nous sans même chercher à savoir s'il nous plaira ou non?

Jasmin réfléchit :

- Si nous refusons, toute la question disparaît d'elle-même; rentrons chez nous et n'en bougeons plus.

Elle hésite un moment :

- Les hommes vont-ils ailleurs parce qu'ils le veulent ou parce qu'on le leur dit?

- Les explorateurs l'ont voulu; mais ils ont accepté d'aller vers l'inconnu, qui pouvait les faire périr.

- Et les autres? Il y a ceux qui avouent qu'ils vont là où on le leur dit, et ceux qui affirment que c'est d'eux-mêmes que vient leur décision, à condition bien sûr qu'il ne soit pas question de périr.

Je hoche la tête :

- Il est curieux de constater qu'il y a beaucoup d'habitants de la capitale qui viennent au bord de la mer où nous sommes allés, et qu'aucun ne vient à la campagne où nous sommes ni à celle où nous étions chez ta grand-tante.

- J'ai déjà entendu dire que c'était parce que la campagne est déserte.

- J'ai déjà entendu dire qu'il n'y a rien de mieux que là où il n'y a personne, pourvu que ce soit loin, et qu'on en ait parlé.

Nous méditons pendant un long moment. Aucun de nous deux ne trouve rien à ajouter à propos de ceux qui sont comme nous, avec nos habitudes de vie.

- Bien; il nous reste donc le cas de ceux qui sont nés ici et qui y vivent, reprend Jasmin.

- Ceux-là, d'après ce qu'on prétend chez nous, ne peuvent que s'ennuyer; d'une part parce qu'ils sont en petit nombre, d'autre part parce qu'il n'y a aucune distraction.

- Pour les distractions, c'est simple, elles occupent le vide de notre vie; et si notre vie est déjà pleine...

J'approuve :

- Tu as raison; et, pour ce qui est du petit nombre, je dirais que je préfère être avec un petit nombre d'amis plutôt qu'avec un grand nombre d'indifférents.

Jasmin me sourit :

- Je suis de ton avis; même si je n'ai qu'un seul ami, et que ce seul ami, ce soit toi.

Je la prends dans mes bras :

- Tu sais qu'il en est de même pour moi.

Dimanche. Temps maussade. Probablement un peu de pluie dans l'après-midi, a annoncé Grand-tante. Par contre, demain il fera beau, nous a-t-elle promis.

Aujourd'hui, une amie de pension est venue passer la journée avec elle. Une matinée sans rien de particulier nous mène jusqu'au déjeuner, pour lequel Grand-tante a prévu de bonnes choses. Et quand je dis bonnes, c'est une litote. Jugez-en par vous-mêmes.

D'engageantes saucisses grillées, odorantes et grésillantes à souhait, arrivent sur un grand plat de service. Disposé sur le côté du plat, un insolite gâteau de pommes de terre dorées les accompagne, parsemé de petits lardons, et tout boursouflé du savoureux fromage de la région, que la cuisson a rendu fondant et moelleux. Et surprise! quand vous retirez la fourchette de l'assiette, une multitude de fils de fromage s'y accrochent et s'étirent entre le plat et vous!

Quand on pense que c'était un plat des vachers des montagnes d'ici!

Cette petite merveille paysanne vous tente aussi? Qu'à cela ne tienne, voici la recette que nous a donnée Grand-tante, toute simple au surplus!

Commencez par faire rissoler quelques lardons. Puis faites cuire doucement à couvert un kilo de pommes de terre en rondelles dans de la graisse de canard, pendant une vingtaine de minutes. Prenez une demi-livre de tome de la région et parsemez-la en fines lamelles sur les pommes de terre. Ajoutez de l'ail émincé. Remuez. Puis faites dorer. Quand l'aspect vous paraît convenable, servez tout de suite!

Pendant le déjeuner, l'amie de pension nous pose quelques questions sur la capitale, sur nos études, mais, de manière assez inattendue, étant donné nos nombreuses expériences en la matière, à Jasmin et à moi, elle ne nous pose aucune question pouvant toucher, de quelque façon que ce soit, à nos vies, que ce soit celle de Jasmin, ou la mienne. Au reste, les questions au sujet de nos études étaient posées à peu de choses près, de la même façon que les avait posées Grand-tante. Comment les deux amies posaient-elles des questions à leurs professeurs? me suis-je demandé. Et les professeurs, donc, comment faisaient-ils? Peut-être posaient-ils à leurs élèves des questions du genre : "Parlez-moi de..." Je les connais ces questions; ce sont les plus terribles. Aucune indication, on est seul devant tout ce qui existe, et dont on ne connaît qu'une parcelle. En général, on se sort assez mal de ces questions.

Tout au contraire, les questions de l'amie de pension sur la capitale sont claires, nettes, précises. Que cherche-t-elle? Une simple information? Il ne me semble pas. Elle est d'un bourg situé à une demi-heure du village où nous sommes, sur la même ligne de chemin de fer. Elle a été en pension avec Grand-tante là où nous avons loué nos vélos à moteur, Jasmin et moi. Elle parle de cette ville en gardant une certaine distance. Il m'a semblé que pour elle, son bourg était, sans commune mesure, plus grand que le village de Grand-tante; par contre, la ville de sa pension méritait à peine le nom de grande ville, l'ombre de la capitale l'obscurcissant complètement. En nous posant ses questions sur la capitale, elle donnait l'impression de vouloir trouver les défauts censés rendre cette capitale impropre à la vie.

Pour le coup, nos réponses sont prudentes. Grand-tante pourrait en être gênée, elle qui paraît avoir l'habitude de cette sorte d'assaut, et qui ne semble pas s'intéresser particulièrement à la question. Quant à l'oncle, il n'écoute seulement pas.

Bien; la capitale, endolorie, quitte l'arène! Au tour maintenant des souvenirs, merveilleux, de la pension - Grand-tante écoute distraitement, un brin d'affectueuse ironie aux lèvres. Peut-être n'était-ce pas aussi idyllique que veut bien le faire croire l'amie de pension? Mais qu'on ne s'y trompe pas! Ces souvenirs, merveilleux, ont un but. Lequel? C'est tout simple; aucune école de la capitale n'arrive à la cheville de la pension. Et pour cause! Là-bas, on est tout le temps dehors, donc il en résulte qu'on peut aller s'amuser au lieu de travailler; en pension, on est tout le temps dedans, donc il en résulte qu'on peut rester travailler au lieu d'aller s'amuser. Grand-tante a eu un petit mouvement d'attendrissement. L'oncle n'a toujours pas écouté.

La conversation change. Jasmin et moi sommes abandonnés par l'amie de pension, qui parle à présent de ce qu'elle fait dans son bourg et qu'elle n'aurait pas pu faire ici, dans ce village. Tiens, tiens! cela me rappelle ce que me disait Grand-père, en parlant de son fils, qui par ailleurs est mon père. Lequel père disait, si je me souviens bien, qu'on ne pouvait rien faire dans la ville où habitait mon grand-père. Quant à savoir ce que l'amie de pension pouvait faire de plus dans son bourg, je n'ai pas réussi à le comprendre. Si, je crois qu'il y avait deux boutiques de plus. Mais alors, si deux boutiques de plus suffisent pour vivre mieux, elle ne devrait pas dire de la capitale qu'on ne peut y vivre. C'eût été amusant de lui donner la liste des boutiques de la capitale...

Je crois que j'ai perdu le fil de la conversation pendant un moment. De qui parle-t-elle donc? Il s'agit de quelqu'un qui était l'honneur de la famille... Mais de quelle famille? Ah, ça y est! Il s'agit de l'arrière-grand-père de Jasmin, dernier de la longue lignée de notaires. Ecoutons l'amie de pension :

- Ce n'est pas avec lui que les choses se seraient passées ainsi!

Grand-tante approuve gentiment de la tête. L'oncle n'écoute toujours pas.

- Ton père était un homme d'ordre! reprend avec véhémence l'amie de pension à l'adresse de Grand-tante, comme si elle l'accusait à l'avance de ne pas vouloir partager son avis.

Grand-tante approuve gentiment de la tête. L'oncle n'écoute toujours pas.

- Il ne fallait pas lui raconter d'histoires afin d'éviter de lui payer son dû! Tu te souviens, quand un paysan prétendait qu'il ne possédait pas la somme nécessaire pour le régler?

Grand-tante hésite un peu :

- Oui, oui, je m'en souviens, je m'en souviens...

- Il disait toujours : "Il a bien une vache à l'étable; il n'a qu'à la vendre!"

Grand-tante a légèrement baissé la tête, mais l'amie de pension continue :

- Et son étude était prospère!

Elle s'interrompt, tourne à demi la tête vers l'oncle, et ajoute :

- Depuis...

- Depuis, elle ne prospère plus, achève calmement l'oncle.

L'amie de pension s'arrête d'un coup, comme un cheval sur le mors duquel on aurait brusquement tiré.

Ce matin, le soleil qui se lève à peine est venu me prévenir que le temps serait très beau, et même assez chaud pour une mi-septembre proche - nous sommes le neuvième jour du mois.

Nous passons une partie de la matinée avec l'oncle à étudier la carte de l'endroit où nous nous promènerons cet après-midi. A vrai dire, la carte ne nous apprend pas grand chose, c'est tout droit à partir de là où nous étions restés avant-hier à parler de la vie dans la capitale et à la campagne. Mais cela n'a pas été une perte de temps, bien au contraire. L'oncle nous a montré deux trois bonnes promenades à faire, et en particulier...

- Oh oui! Des myrtilles! s'écrie Jasmin; j'adore ça!

Elle se tourne vers moi, mais je ne lui laisse pas le temps de rien dire :

- Moi aussi, j'adore ça!

Et nous nous mettons à rire sans raison.

- Je ne savais pas que les myrtilles avaient des propriétés hilarantes, sourit l'oncle; moi, je me contente de les mettre dans les phares de mon auto à la place des ampoules.

Petit moment de flottement. Mais Jasmin :

- C'est vrai que, là où tu as acheté ton carbu, les ampoules de phare des autos étaient presque toutes cassées.

J'emboîte :

- Et encore, quand il y avait des phares.

- Ah bon! rétorque l'oncle; je ne m'étais pas aperçu que vous aviez découvert le jardin aux myrtilles!

- C'était facile; il y avait un panneau sur lequel était écrit "Myrtilles de phare", lui répond Jasmin.

L'oncle secoue la tête :

- Je n'y arriverai pas, vous êtes trop forts pour moi!

- Tout cela ne nous dit pas, revient à la charge Jasmin, pourquoi tu préfères la myrtille à l'ampoule.

- Je vais vous livrer le secret; les myrtilles ont un effet bénéfique sur l'oeil en améliorant la vision de nuit.

Je m'exclame :

- Oh, alors, nous allons en cueillir assez pour remplir toute la maison!

- Rassure-toi, lance Jasmin à son oncle, nous mangerons tout!

Et, sitôt le déjeuné terminé, déjeuné sans myrtilles, mais nous prenons patience, nous partons en vélo à moteur pour notre promenade. Nous reprenons d'abord la même route qu'avant-hier. Tiens, la vache a dû finir par glisser en bas de la montagne, car je ne la vois plus.

- Au lieu de regarder en bas, regarde donc en haut! me lance Jasmin.

- En effet, la vache a fini en deux jours par arriver jusqu'en haut; et elle avait bien cinq cents pas à faire.

- Tu oublies qu'elle devait s'arrêter pour ruminer.

- C'est juste! Et de plus, elle a dû dormir deux nuits.

Ayant terminé notre analyse vachère, nous continuons notre chemin.

Le village au sombre clocher aux trois yeux, et nous voici sur la colline en pente douce où nous parlâmes avant-hier.

Je désigne le haut de la colline :

- Eh bien, d'après la carte, il n'y a plus qu'à monter sur le plateau!

Quelques minutes encore et nous y voici, sur le plateau. Nous nous arrêtons. Encore un peu, et nous allions faire "Ah!..." comme dans les livres d'aventures. Et nous restons là, longtemps...

A la fin, je me tourne vers Jasmin :

- Te souviens-tu de ce que tu m'avais dit de cet endroit lorsque nous étions chez nos grands-parents...?

- Oui; "on dirait que c'est nulle part".

Je reste un moment sans parler :

- Regarde là-bas au loin, ces montagnes qui apparaissent à l'horizon; c'est comme si nous étions au milieu d'un océan, et que la vigie criait : "Terre!"

Jasmin approuve lentement de la tête. Nous restons encore un moment à regarder.

- Si nous laissions nos vélos à moteur ici et que nous allions nous promener à pied? propose Jasmin.

- L'idée me paraît excellente; ce sera plus agréable que d'être encombrés de nos engins.

Nous voilà partis.

- Le paysage ne change pas beaucoup, reprend Jasmin, mais...

Elle prend un temps :

- Puisque nous sommes sur l'océan, ces petites collines autour de nous sont les vagues.

- Regarde la vague là-bas!

- Oh oui! elle emporte un navire.

- Hisse la voile, nous allons le secourir!

La voile déployée, nous cinglons vers le navire. Nous voici près de lui. Je m'exclame :

- Oh! l'équipage a abandonné le navire.

Nous accostons.

- C'est une maison de vacher, m'apprend Jasmin.

- De vacher? Ah oui, le vacher, c'est lui le capitaine!

J'ajoute, en prenant une mine inquiète :

- Et l'équipage? Où est l'équipage?...

- Tourne-toi, le voilà!

Je me tourne. Des vaches, une harde de vaches, on dirait. D'une couleur de braises fauves. Elles progressent en désordre et rapidement, parmi des touffes de gentianes, l'air sauvage, mais point hostile. Elles divaguent sur la colline, le cou tendu, l'allure indomptable, sans prêter d'attention aux deux étrangers que nous sommes.

- Des vaches préhistoriques? me souffle Jasmin.

- C'est vrai qu'on dirait une peinture sur la paroi d'une grotte, lui ai-je chuchoté.

- Allons-nous voir de plus près? suggère Jasmin.

- Allons-y.

Les vaches ne sont pas farouches, elles ne nous ignorent pas, mais quelque chose les presse. Manger? Fuir?

- Elles cherchent de l'herbe fraîche, suppose Jasmin.

- Oui; mais elles regardent droit devant elles...

Elles sont déjà passées, et s'éloignent rapidement.

Nous décidons de rentrer. Je m'inquiète :

- Tu es sûre que c'est par là?

- Oui; moi aussi, cela a commencé par m'étonner, mais je me suis souvent aperçue qu'on ne reconnaissait pas en revenant un chemin par lequel on était venu.

Nous cheminons sans nous hâter tout en devisant.

- Tu vois, observe Jasmin, nous n'avions pas vu ces fleurs tout à l'heure.

C'est une prairie dorée qui dévale la colline, un petit coin sauvé du paradis où croissent une multitude de fleurs ondoyant sous le soleil. C'est comme une tapisserie serrée, piquetée çà et là d'un duvet floconneux et mauve ou surmontée de l'éclat pâle de quelques fleurettes toutes simples. De graves gentianes se promènent, seules ou en famille, surveillant leur petit monde. Nous avançons avec précaution parmi les fleurs, mais chacun de nos pas fait jaillir des myriades de sauterelles qui retombent autour de nous. Nous rions gaiement.

Le chemin s'étire devant nous, comme s'il allait vers l'infini.

Au petit déjeuner, nous racontons notre promenade d'hier. Ce n'est pas simple de raconter des impressions, des sentiments. J'ai souvent eu l'occasion de m'en apercevoir lorsque je parlais, par exemple, d'une pièce de théâtre. D'abord, le décor. Y avait-il deux chaises ou trois chaises? Encore si le nombre de chaises avait influé sur l'histoire... Mais, on veut savoir, c'est tout. La curiosité, certes, est une excellente chose. Combien de connaissances n'aurait-on pas si la curiosité ne nous avait pas poussés à les découvrir? Mais ici, il ne s'agissait que de savoir. Sans raison. Peut-être afin de pouvoir dire à un autre camarade qu'il y avait trois chaises? Et personne ne demandera si cela importe ou non dans l'histoire. Et puis, que veut le personnage? que ne veut-il pas? Quant à savoir pourquoi il le veut ou ne le veut pas... Le personnage a-t-il quelque chose à faire? Eh bien, mais qu'il le fasse, et qu'on n'en parle plus! Décrire les sentiments? Il aime, il n'aime pas; cela suffit bien. Les impressions sur un décor? C'est beau, c'est laid. Car comme chacun le sait, les impressions et les sentiments ne se décrivent pas; dire ce qui se passe, cela suffit bien!

Ici, pendant le petit déjeuner, ce n'est pas la même chose. Grand-tante et l'oncle nous écoutent attentivement, nous posent des questions. Oui, même Grand-tante. C'est la vie de leurs montagnes qu'ils écoutent pendant que nous racontons. Personne n'a parlé d'altitude, au mètre près. Mais le récit de la mer a provoqué une rêverie. Et les sauterelles dans les fleurs, un sourire attendri. Qu'écoutaient-ils tous les deux? que cela était beau, que cela nous avait plu? qu'il y avait tant de vaches? Non, ils écoutaient ce que la montagne, leur montagne, nous avait fait ressentir. Si nous avions découvert, compris la vie qui s'y trouvait. Si nous avions vécu nous-mêmes avec leur montagne. Comment le sais-je? Je ne le sais pas, je le sens. Et Jasmin le sent comme moi. Mais ça, inutile d'en parler à mes camarades de la capitale.

Dans la matinée nous allons voir l'oncle faire marcher des pendules qui ne veulent pas marcher. Et aujourd'hui, c'est encore pis. Cette fois-ci, ce n'est pas seulement la pièce qui est trop usée ou cassée, c'est l'outil pour la réparer ou la refaire qui manque.

- Il faut aller en acheter un? demande Jasmin.

- J'aimerais bien, répond son oncle; mais il n'en existe pas.

Je m'étonne :

- Les marchands, ici, n'en ont pas?

- Ce n'est pas ça; un outil comme celui dont j'ai besoin n'existe pas du tout chez les marchands.

- Comment feras-tu pour réparer la pendule? s'inquiète Jasmin.

- Oh! ce n'est pas très difficile; mais ce sera un peu plus long.

- Tu vas faire l'outil toi-même?

- Parfaitement!

- Mais alors, vous pourriez fabriquer une pendule vous-même?

- Je le pense.

- Pourquoi ne le fais-tu pas?

L'oncle sourit :

- Crois-tu qu'on achèterait une horloge faite par quelqu'un que personne ne connaît?

Nous ne savons trop quoi répondre. Je finis par approuver :

- C'est vrai que mes camarades parlent souvent de noms connus...

Jasmin renchérit :

- C'est la même chose pour les robes.

Elle poursuit, après une petite pause :

- Moi aussi, j'achète des robes portant un nom connu; mais lorsqu'une robe me plaît et qu'elle est plus ordinaire, mes camarades se moquent de moi.

Elle désigne ses vêtements :

- Avec cette jupe, je suis assurée d'un franc succès en classe!

- Pourtant, elle est jolie, proteste son oncle.

- Elle ne porte pas de nom connu.

- Les noms ne sont pas écrits sur les jupes.

- Si, mais ils sont sur l'envers et on ne les voit pas.

L'oncle s'étonne de plus en plus :

- Dans ce cas, comment tes camarades peuvent-elles savoir...?

- Oh! elles ont vite fait de me demander de leur montrer le nom!

- Comment peuvent-elles se douter d'avance...?

- Quand on a l'habitude, on le voit à la qualité du tissu.

L'oncle reste songeur :

- C'est vrai que pour les pendules cela se voit aussi... quand on en a l'habitude.

Je me tourne vers Jasmin :

- En tout cas, moi, je fais comme toi; si quelque chose me plaît, cela me suffit!

L'oncle nous fait voir le travail à faire pour la pendule. L'outil ne paraît pas simple à réaliser. L'oncle s'affaire. Un tournevis, un autre; une clef plate, une autre. Soudain, il baisse les bras :

- Il est trop petit, ce boulon; je n'y arriverai pas! se lamente-t-il, après avoir essayé plusieurs clefs.

Surprise! il s'est redressé, tout joyeux :

- Mais je l'ai, la bonne clef!

Il se tourne vers moi :

- Donne-moi la clef, là, dans la boîte!

Je vais vers la boîte, pleine de clefs :

- Laquelle?

- Tu verras; il y a zéro marqué dessus.

Je cherche. Je ne trouve pas.

- C'est ennuyeux, se plaint-il; où peut-elle bien être?

Je cherche encore. Je ne trouve toujours pas. Jasmin s'est dirigée vers son oncle :

- Tiens, la voici!

Et elle lui tend une clef anglaise, dont elle a serré l'une contre l'autre les deux mâchoires. Son oncle a pris la clef d'un geste naturel, l'a plongée dans la pendule, et a conclu d'une voix tout aussi naturelle :

- C'est parfait; merci!

Il me paraît inutile de m'étendre davantage.

Une bonne demi-heure plus tard, l'outil est terminé. Encore une petite heure, et la pendule est sauvée.

Au déjeuner, nous contons le succès de l'oncle.

- Avoir l'heure juste est aussi une chose nécessaire! déclare la vieille servante, en secouant plusieurs fois la tête.

Après-midi maussade. Demain il fera beau, d'après ce qu'a prévu Grand-tante qui, jusqu'à présent, ne s'est pas trompée. Nous irons donc nous promener demain.

Six heures. Le soleil vient de se lever et inonde ma chambre. Aujourd'hui, il fera beau. Je descends l'escalier à vis qui se trouve à l'intérieur de la tourelle. A propos, une vis de combien?

Dans la matinée, l'oncle nous donne quelques indications sur la route que nous devons prendre pour notre promenade de cet après-midi :

- La route est très tortueuse et on s'y perd facilement; le mieux que vous ayez à faire est de suivre la route qui porte toujours le même numéro entre ici et le petit bourg qui terminera votre voyage.

Je m'étonne :

- Toujours le même numéro?

- Oui, je pense que ce n'est pas un hasard; comme je vous l'ai dit, c'est là que se trouve la maison d'un de nos ancêtres, qui était le notaire du petit bourg.

- Et le notaire d'ici et le notaire de là-bas se sont donc fait une route pour eux tout seuls! rit Jasmin.

- Oh, mais c'est fort possible! rétorque son oncle; d'ailleurs, entre nous, nous l'appelons la route des deux notaires.

Nous partons tout de suite après le déjeuné; le jour nous quitte tôt à présent, un peu avant six heures et demie.

La route, en effet, est très tortueuse, mais fort agréable. Nous montons, nous descendons, nous tournons, nous retournons, nous traversons de petites rivières, nous nous enfonçons dans de petits bois. Un chemin étroit, comme l'affluent d'une rivière, vient se jeter dans notre route.

Jasmin s'est arrêtée :

- Regarde!

Le chemin est habité. Un chien se promène, d'une patte nonchalante. Il nous a vus, et s'est arrêté, et vient vers nous, toujours nonchalamment.

- Il vient nous dire bonjour, affirme Jasmin.

Elle a raison. Le chien est venu jusqu'à nous, envoie sa queue d'un bout à l'autre de l'horizon, lève la tête et attend les nouvelles. Nous lui apprenons, tout d'abord qu'il est très beau, puis que nous sommes très contents de notre promenade, par-dessus tout parce qu'elle nous a permis de rencontrer un personnage aussi aimable que lui. Fort satisfait de l'entrevue, il nous quitte... avec nonchalance.

Un autre chien, un peu plus petit, est resté là où il était, considérant sans doute que son collègue nous avait salués tout autant de sa part. Quelques poules picorent sur le talus. On ne peut tout faire, et il serait grave de laisser échapper un ver de terre, sous le prétexte de venir nous dire bonjour.

Que se passe-t-il dans nos vélos à moteur? Nous entendons soudain un bruit de chaîne mal graissée en train de rendre l'âme. Mais, oh surprise, la chaîne passe sa tête et ses longues oreilles par-dessus la haie!

- Un âne! s'écrie Jasmin.

Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises.

- Une fenêtre cassée? s'étonne Jasmin.

- Oui, c'est sans doute dans la petite maison, là-bas!

L'horrible bruit d'une vitre cassée se rapproche. Que se passe-t-il?

La, ou plutôt, les vitres cassées avancent maintenant sur nous, menaçantes.

- Des dindons! s'écrie Jasmin.

Vivement remontés sur nos vélos à moteur, nous ne devons notre salut qu'à la fuite!

Nous voici de nouveau sur la route qui porte toujours le même numéro, la route des deux notaires. Le paysage n'a pas beaucoup changé, mais il est resté tout aussi agréable. De temps à autre, quelques maisons, à peine des hameaux. Un village. Dans le village une église, trapue comme une forteresse, avec son clocher à huit faces, bas, épais, ressemblant plus à un donjon qu'à un clocher. Peu de boutiques, mais...

- Des sabots! s'exclame Jasmin.

Nous nous arrêtons. Une boutique pleine de sabots, de galoches. Je dis des galoches parce que c'est marqué tout à côté; ni Jasmin, ni moi n'avons jamais vu de galoches. Pour ce qui est des sabots, nous avons tout du moins vu des images.

- Ce serait amusant d'arriver à l'école en sabots! rit Jasmin.

- Nous ne réussirons jamais à marcher avec ces sabots; c'est tout rigide.

- Nous n'aurons qu'à prendre une voiture pour nous y conduire.

- En voilà une bonne idée; allons en acheter!

Nous entrons dans la boutique. Le marchand, légèrement surpris par notre apparence, nous explique qu'il faut un certain temps pour fabriquer des sabots à nos mesures. Nous sommes très déçus. Le marchand nous propose d'essayer des sabots déjà faits, afin de voir s'ils nous conviendront. Nous essayons. Ils nous vont très bien. Le marchand n'est pas tout à fait de notre avis, et il nous prévient que si nous devons marcher longtemps, nous finirons par être gênés. Nous lui répondons que c'est seulement pour aller à l'école, qui n'est pas très loin. Paraissant un peu surpris, il reste un moment sans rien dire tout en contemplant nos vêtements, puis nous dit que dans ce cas, les sabots nous conviendront fort bien. Après un petit instant, se dandinant sur un pied et avec un imperceptible sourire, il ajoute qu'il serait préférable d'y mettre un peu de paille, ou plutôt du foin, pour cet hiver. Nous applaudissons à son idée et le remercions vivement. Nous ressortons de la boutique, les sabots sous le bras, ravis de nos emplettes.

Encore une demi-heure de route, et nous voilà au petit bourg du deuxième notaire.

- Ça, c'est une véritable forteresse! constate Jasmin.

- Oui, on peut difficilement faire mieux que de l'avoir bâtie sur un piton.

- Avec tous ces remparts, elle ne paraît pas aisée à prendre.

Je m'écrie :

- A l'assau-aut!

Nous nous emparons facilement de la forteresse.

- Bien sûr, puisque nous avons détruit les remparts de ce côté-ci! triomphe Jasmin.

Il ne nous reste plus qu'à chercher la maison du notaire.

- Je pense qu'avec les indications de mon oncle, nous n'aurons pas de mal à la trouver.

- Sinon, nous n'aurons qu'à demander la maison du notaire.

- Il y a bien une centaine d'années qu'il n'y a plus de notaires de la famille, ici, et la maison n'est plus à nous.

Elle ajoute, après un temps :

- Avant même que nous l'habitions, cette maison était la plus importante du bourg.

Je suggère :

- Et le nouveau notaire...?

- Il habite ailleurs.

Nous arrivons sur une grande place, très grande par comparaison au bourg lui-même. Jasmin m'indique, face à nous, une belle maison; la plus belle de la place, en pierres sombres, avec des fenêtres à petits carreaux :

- C'est celle-ci!

Comme nous devons paraître un peu perdus, une vieille femme au visage avenant nous demande si nous cherchons quelque chose. Je réponds étourdiment :

- La maison du notaire.

- Elle est devant vous; il n'y a plus de notaire, mais on l'appelle toujours ainsi.

Elle poursuit, après une petite pause :

- Elle est bâtie avec des pierres de lave; il y a beaucoup de volcans, chez nous.

Elle secoue la tête :

- Leur famille a habité dans cette maison pendant de longs siècles; c'est pour cette raison qu'on l'appelle toujours la maison du notaire.

L'avenante vieille femme nous quitte, et nous restons un moment à admirer la maison. Puis, nous allons flâner un peu dans le petit bourg et sur le chemin de ronde des remparts. En revenant, Jasmin me désigne une boutique de vêtements :

- Il nous faut une blouse de paysan!

Une blouse de... mais oui, bien entendu! J'approuve de la tête :

- C'est indispensable! sinon, de quoi aurions-nous l'air, à l'école, avec nos seuls sabots?

Nous rions.

Nantis de nos blouses, nous nous préparons à rentrer.

- Tu sais, reprend Jasmin, le bon fromage de la région, c'est ici qu'il est né; si nous en achetions pour le dîner, pour leur faire une surprise?

- Oh oui! Nous allons demander le meilleur de tous ceux qui existent!

C'est bien ce que nous demandons au crémier, après lui avoir expliqué la raison de notre achat. Et Jasmin a ajouté :

- C'est pour notre grand-tante et notre oncle; nous sommes de la famille du notaire.

Le crémier, nous ayant demandé où nous habitons, nous a répondu :

- Vous leur transmettrez mon bonjour, ils me connaissent très bien!

Et il est parti chercher le meilleur fromage de toute la région, ainsi qu'il nous l'a dit avec un sourire.

Nous rentrons à la nuit tombante, vêtus de blouses et chaussant sabots.

Eh bien, nous avons fait sensation! Et lorsque, à la fin du repas, nous avons sorti notre fromage!...

Ce matin, le beau temps est encore entré par ma fenêtre. Au petit déjeuner, Grand-tante nous a avertis que demain, il pleuvrait peut-être :

- Je crois que vous deviez aller aux myrtilles; je pense qu'il ne faut plus trop tarder.

- Eh bien, allons-y aujourd'hui! me propose Jasmin.

- Entendu.

Et, comme nous nous étions déjà concertés sur ce sujet, Jasmin et moi, je déclare à l'oncle :

- A condition que vous veniez avec nous, sinon nous ne pourrons jamais rapporter assez de myrtilles pour remplir la maison.

L'oncle sourit :

- Volontiers! Nous irons en auto, comme ça vous pourrez en prendre...

- Nous pourrons! se récrie Jasmin; j'espère bien que tu nous aideras!

- Vous savez, nous n'avons jamais cueilli de myrtilles de phare.

Grand-tante a levé la tête :

- Qu'est-ce que c'est, des myrtilles de phare?

- C'est pour le cas où nous devrions rentrer dans la nuit; on y voit mieux, lui explique l'oncle.

Grand-tante reste un moment sans bouger, puis, tranquillement :

- Ah oui! on voit mieux la nuit si on mange des myrtilles.

Et elle se replonge dans ses mots croisés.

- Nous déjeunerons tôt, nous annonce l'oncle, faisant comme si Grand-tante n'avait rien dit; il faut être là-bas un peu après midi, quand le soleil est haut et que la rosée s'est évaporée.

- Et il est heureux pour vous qu'il n'y ait pas de brouillard aujourd'hui, nous avise Grand-tante sans quitter des yeux ses mots croisés.

Elle ajoute, tout en remplissant ses cases :

- S'il pleut vraiment demain, après-demain vous aurez beaucoup de brouillard, et vous pourriez aller sur la montagne qui se trouve en face de la montagne aux myrtilles, de l'autre côté de la vallée; je pense que cela vous plaira beaucoup.

- Oh! tu es très gentille de nous le proposer, nous irons certainement! lui répond Jasmin, après m'avoir consulté du regard.

Nous voilà donc partis. C'est la même route que celle que nous avons prise hier. Mais nous n'avons pas eu le temps d'apercevoir, ni l'aimable chien, ni les indifférentes poules, ni l'âne à la chaîne de vélo à moteur, ni - par bonheur! - les abominables dindons casseurs de vitres. Une demi-heure après notre départ, nous passons par le village aux sabots.

- C'est là que vous les avez trouvés? demande l'oncle, désignant le sabotier.

A vrai dire, sa question n'attendait pas de réponse, et il nous parle déjà d'autre chose.

Encore un quart d'heure de route, et nous arrivons dans le petit bourg où se trouve la belle maison des ancêtres de Jasmin. Nous nous arrêtons sur la place.

- Elle est bien plus importante que notre maison, commente l'oncle.

Je remarque :

- Celle-ci, on l'admire; la vôtre est bien plus intime, elle donne envie d'y vivre.

L'oncle est resté un long moment à regarder la maison, tout en secouant lentement la tête.

Nous repartons. La route plonge à travers bois dans une étroite vallée. Un village. Et ensuite une montée, toujours à travers bois, une forte montée qui tourne, qui tourne... Nous voilà en haut. Le bois s'est ouvert. Les montagnes nous entourent, séparées de nous par des vallées qui paraissent sans fond. Je sais bien que les vallées, nous pouvons y descendre, d'autant plus que nous en venons. Je sais bien que les montagnes, nous pouvons y monter, ici, elles ne sont pas très hautes. Mais de là où je suis, j'ai le sentiment que ces vallées, ces montagnes font partie d'un monde inaccessible, un monde qui n'existe que dans mon imagination. Et ce monde, il est mieux de le rêver que d'y être, peut-être. Lorsqu'on est quelque part, que de détails qui cachent le rêve...

Nous roulons. Jasmin est près de moi. Je n'ai pas besoin de la regarder pour la voir. Et s'il y a des détails, je ne les vois pas. Et si elle devait aller au loin, là-bas dans les vallées, là-bas dans les montagnes, je serais toujours près d'elle. Quand l'ai-je vue pour la première fois? Le six juillet, comme cherche à me l'assurer ma mémoire, encombrée de détails? Non, non, c'était il y a longtemps... longtemps avant de naître.

Une vieille croix au bord du chemin. Un ruisselet qui le longe. Deux petites maisons de vachers. Le chemin mène à un pic, un peu plus loin. Nous nous arrêtons un peu avant. Et voilà les myrtilles!

Des myrtilles partout; je n'en ai jamais vu autant. Oui, surtout que je n'en ai jamais vu que dans les boutiques. Et les boutiques, je n'y vais jamais. En tout cas, ici, il y en a partout. Et elles donnent beaucoup plus envie que celles que j'ai chez moi dans mon assiette. Quant à Jasmin...

- Je n'en ai jamais mangé d'aussi bonnes! tente-t-elle d'articuler, la bouche pleine.

Tout du moins, c'est ce que j'ai réussi à rétablir de son bafouillis. Et d'ajouter, toujours bafouillant, et moi, toujours rétablissant :

- Je n'en ai jamais vu autant... Surtout que je n'en ai vu... que dans les boutiques... Et les boutiques... ce n'est pas moi qui y vais... En tous cas, ici, il y en a partout... Et elles donnent beaucoup plus envie que celles... que j'ai chez moi... dans mon assiette...

Et qu'avons-nous mangé, le soir, au dîner? Une tarte aux myrtilles, préparée avec soin par la vieille servante. C'était encore meilleur, et Jasmin, après avoir goûté sa part de tarte, a refusé d'en manger plus tant que la vieille servante n'en aurait pris une part, elle aussi.

Ce n'est pas le soleil, c'est la pluie qui est entrée par ma fenêtre ouverte. Je me suis vite levé. Pas beaucoup de gouttes, les murs sont épais et le vent vient de l'autre côté, là où le soleil s'en va dormir.

Il est encore très tôt. De faibles clartés au-dessus d'un horizon noyé dans une nappe vaporeuse de nuages gris annoncent un jour ensommeillé.

J'entends Jasmin qui vient, elle aussi, de se lever. Je vais taper à sa porte. Nous restons un moment ensemble à regarder le voile qu'une pluie fine a étendu devant nous. Jasmin fait un geste vers la pluie :

- Il pleut; demain nous aurons beaucoup de brouillard, nous a prédit ma tante.

- Elle ne paraît pas se tromper souvent! Je pense que nous irons... je ne me souviens pas trop où.

- Nous le lui redemanderons; j'aime bien le brouillard.

- Moi aussi; quand il y en avait chez nous, j'allais le voir parfois au bois au lac.

Jasmin sourit :

- Moi aussi.

Elle reste songeuse un moment :

- Nous ne devions nous rencontrer que maintenant.

Elle poursuit, après une pause :

- Pourquoi?

Pourquoi?

Je prononce tout bas :

- L'herbe ne verdit que lorsque la pluie est tombée.

Je ne sais trop ce que j'ai voulu dire. Jasmin ne me le demande pas.

Nous nous sommes embrassés.

Petit déjeuné. Je crois que tout le monde a parlé. De quoi?

Dans la matinée, nous allons passer un moment à l'atelier. L'oncle remonte - rhabille, nous dit-il - une montre. C'est toujours aussi passionnant de voir surgir une montre - une vraie montre, et qui marche! - d'un petit amas dispersé de minuscules objets de formes indéterminées, bien que nous les reconnaissions assez bien à présent. Assez bien, mais pas suffisamment, cependant.

Onze heures. Nous avons encore une heure avant le déjeuner. Nous allons dans le bureau où se trouvent les vieux livres. Pas assez de temps pour entamer des lectures.

- Il faut bientôt songer à rentrer chez nous, me rappelle Jasmin.

- Oui; nous n'avons pas encore parlé du jour.

J'ajoute en souriant :

- On est bien, ici.

Jasmin me sourit à son tour :

- Je suis contente que tu te sois plu... dans ma vieille maison.

Elle laisse un temps :

- Je crois que c'est avec toi que je l'ai découverte; je ne suis venue qu'une seule fois, et pour pas bien longtemps.

- Tu m'as dit que tu t'étais promenée...

- Une fois, en auto.

Elle me sourit de nouveau :

- Ce n'est pas la même chose!

Je lui souris, nous nous sourions...

- Quel jour partons-nous? reprend Jasmin.

- De toute façon, pas plus tard que la semaine prochaine.

- Oui, l'école commence le lundi de la semaine d'après.

- Le vingt-trois septembre.

Un moment de silence.

- Quel bonheur que nous habitions si près l'un de l'autre!

- Oui, sinon, que de complications!

Elle rit :

- Monsieur, peut-être vous rencontrerai-je un jour... Allez-vous au bois au lac, quelquefois?

- Cela m'arrive... Aimez-vous canoter, Mademoiselle?

- Oh oui, Monsieur! mais je n'ai pas beaucoup de forces pour tenir les rames.

- Que cela ne vous inquiète pas, Mademoiselle, je suis un rameur de première force! pour vous en donner un exemple, je suis capable de faire tout le tour du lac.

- Je suis impressionnée, Monsieur! Tout le tour du lac! Sans vous arrêter!

- Oh non, Mademoiselle! Cela serait impossible même aux plus forts; il me faut restaurer mes forces en faisant une escale.

Jasmin me lance en riant :

- Au Restaurant de l'Ile, je suppose!

- Ma foi, il restaure bien!

Nous rions tous les deux.

- Il faudrait cependant décider de notre jour de départ, reprend Jasmin.

- Je pense qu'il serait bon d'avoir une journée ou deux de disponibles avant le début des cours.

Jasmin réfléchit :

- Eh bien! rentrons jeudi, par exemple.

- Entendu; allons prendre nos billets après le déjeuner!

- Il faut aussi regarder les horaires, nous ne savons même pas quel train prendre; mon oncle a parlé de plusieurs moyens différents, tu te souviens?

- Oh oui, je m'en souviens! Il y a trente-six trains, et personne n'arrive à savoir lequel est le meilleur.

Elle rit :

- Je me demande comment ils font pour se décider.

- Je crois avoir compris que c'était très simple; ils ne vont jamais à la capitale.

- Je pense que tu as raison; d'ailleurs, je ne les pas vus souvent chez nous.

- C'est la même chose pour mes grands-parents.

Elle renchérit :

- Et pour les miens.

- Je crois que ce n'est pas différent pour nous deux; je ne suis presque jamais sorti de la capitale, et d'après ce que tu m'as dis, toi non plus.

- Oui, c'est vrai.

Nous restons un moment à méditer, sans rien trouver à ajouter.

- Le déjeuner est servi! vient nous informer l'oncle.

Pendant le repas, nous annonçons notre décision de partir jeudi.

- C'est bientôt l'école, commente l'oncle, il faut se remettre au travail!

Grand-tante n'a rien dit. Ai-je vu un léger voile de tristesse errer sur son visage?

Cependant, Jasmin a répondu à son oncle :

- Ne peut-on donc travailler que si quelqu'un vous dit de le faire?

- Je pense que vos professeurs...

- ...savent mieux que nous...

Elle sourit :

- C'est cela que tu veux dire?

L'oncle hésite :

- Je comprends ce que toi, tu veux dire; on doit pouvoir décider soi-même de sa propre vie.

- Pourtant, déclare posément Grand-tante, tu as librement choisi d'être horloger, comme tu l'as voulu lorsque tu étais encore très jeune, mais ce sont ceux qui t'apportent les pendules qui te disent quoi faire.

L'oncle s'insurge :

- Si je n'avais pas choisi d'être horloger, ils ne m'apporteraient pas de pendules!

- Pourquoi acceptes-tu de réparer certaines pendules, après avoir protesté qu'elles ne méritaient pas de l'être?

Personne n'ayant rien trouvé à répondre à Grand-tante, nous avons parlé d'autre chose.

Nous voici devant le grand panneau tournant des horaires.

- Que de trains! constate Jasmin, jamais nous n'y arriverons!

Après avoir patiemment étudié tous les trains sur les trois lignes, et en avoir trouvé un excellent qui part à six heures cinquante-deux du matin pour arriver à sept heures cinq du soir - train rapide, électrique, possédant l'inestimable avantage d'entraîner avec lui un wagon-restaurant...

- Et les vélos à moteur? s'exclame soudain Jasmin.

- Les vélos...? Ah, mais c'est pourtant vrai! Il faut les rendre.

Il ne nous reste plus qu'à tout recommencer, car le train que nous avons choisi ne passe pas par la bonne ville! Par bonheur, la seconde recherche fut courte, et nous rattrapâmes le même train, nantis du même wagon-restaurant que précédemment, après, cependant, être passés cette fois par la bonne ville.

Dans l'après-midi, le temps commence à se lever, mais il est un peu tard pour aller se promener, et nous retournons dans le bureau aux vieux livres en feuilleter quelques-uns.

- Ce qui est le plus curieux, note Jasmin, c'est de voir que la vie des hommes ne change pas lorsque l'époque change.

- Oui, l'auto a remplacé le cheval, elle va plus vite que lui, elle peut aller plus loin, mais ce à quoi elle sert n'a pas changé; les hommes vont toujours là où leur intérêt les pousse, que ce soit les affaires, ou l'amitié.

- Et si les mots pour le dire changent de forme, la pensée d'aller voir un ami, elle, ne change pas.

Nous restons à feuilleter les vieux livres.

- Tu as parfaitement raison; les autos vont bien plus vite que les chevaux!

Tout en parlant, l'oncle entre dans le bureau. Nous sommes un peu surpris, Jasmin et moi. Il y a déjà un bon moment que j'ai prononcé cette phrase, et l'oncle n'était pas là... Après tout, la porte était ouverte, et il a très bien pu entendre. Et puis, qu'importe!

- Ah! poursuit l'oncle, j'ai quelque chose à vous montrer; venez là-haut!

Nous montons à l'étage. Il nous conduit dans l'une des chambres.

- Je reviens dans un instant.

Il sort, et nous l'entendons descendre l'escalier. Nous attendons.

- Eh bien, vous avez vu?

Nous nous retournons dans tous les sens. Point d'oncle; et pourtant, il est manifestement dans la pièce. Jasmin sourit :

- Tu nous fais une farce; où te caches-tu?

Un petit silence. Puis, voix de l'oncle, toujours caché quelque part dans la pièce :

- Je suis dans le bureau en bas; vous n'avez qu'à descendre!

Nous nous regardons...

- Qu'est-ce qu'il raconte? grogne Jasmin.

- Descendons toujours; nous verrons bien!

- Descendons!

Nous descendons.

L'oncle nous reçoit avec un sourire malicieux :

- Avez-vous compris à présent?

Je demande :

- Un micro, un haut-parleur?

- D'excellente qualité, cela fait huit cents ans qu'ils fonctionnent!

Nous restons cois. L'oncle reprend :

- Un petit conduit qu'on avait creusé dans le mur lors de la construction de la maison permet d'entendre de la chambre tout ce qui se dit dans ce bureau, comme vous avez pu le constater tout à l'heure.

Je murmure :

- Ha! ha!

Et Jasmin :

- Oh, que c'est astucieux!

- N'est-ce pas? conclut l'oncle.

Ce matin, le temps est gris, mais l'air est encore tiède. Pas de pluie, pas de brouillard. Grand-tante se serait-elle trompée, pour la première fois? C'est ce que je lui demande au petit déjeuner.

- C'est là-haut qu'il y a du brouillard, me répond-elle; si voulez le voir, c'est dans l'après-midi que vous le verrez le mieux.

- Ce n'est pas le matin que le brouillard est le plus dense? objecte Jasmin.

- Si, il est même tellement dense que vous ne verriez rien du tout; l'après-midi, le soleil le rend lumineux.

- Ce doit être très joli.

- Si vous y allez, vous le verrez bien.

Nous partons vite après le déjeuné, vers midi et demi. Le soleil se couche un peu avant six heures et demie, il nous faut un peu plus de trois heures de route, il nous reste donc environ trois heures sur place. Ne traînons pas!

La route est la même jusqu'à la maison du notaire. Revoilà l'aimable chien, revoilà les poules, revoilà l'âne. Mais nous n'attendons certes pas les vitres cassées qui ont eu la bonne idée d'arriver en retard. Tant pis! C'est comme à l'école; si vous êtes en retard, le professeur ne vous attendra pas.

Nous passons maintenant devant le sabotier.

- Si nous allions lui dire...?

- ...que nos sabots nous vont bien?

Nous entrons dans la boutique.

- Vos sabots vous ont-ils convenu? nous demande un peu inquiet, le sabotier.

Il se ravise soudain :

- Mais l'école n'a pas encore commencé!

- Non, pas encore; mais nous avons déjà marché, et ils nous vont parfaitement bien! le rassure Jasmin.

Le sabotier nous fait un sourire rassuré.

Nous arrivons au petit bourg de la maison du notaire. Visite au crémier.

Je le remercie :

- Ce n'est pas dans la capitale que nous aurions pu trouver un pareil fromage!

- Même ici, celui-là je ne le donne pas à tout le monde! fait-il avec un sourire entendu.

Nous sommes en veine de visites. Je crois que nous avons envie d'être comme si nous étions du pays, que nous connaissions tout le monde. Jasmin est d'ici, bien sûr, mais de loin. Et cela lui fait plaisir, autant qu'à moi, de se comporter comme si elle vivait ici.

Nous repartons. La route monte peu à peu, longeant une vallée profonde. Au bout de quelques minutes, Jasmin ralentit :

- Nous ne devons pas être bien loin du sentier qui monte à la barrière.

- Oui; d'après les dires de ton oncle, c'est dans un petit tournant à droite.

- C'est vrai; alors, nous n'y sommes pas encore.

Cinq minutes plus tard, un petit tournant, à droite.

- C'est lui! nous écrions-nous en même temps.

Voici le sentier en terre. Je devrais plutôt dire en cailloux. Et il est raide. Descendus de nos vélos à moteur, nous les hissons à la force des bras. Nous arrivons à une barrière faite de piquets de bois, et qui paraît tenir par habitude. Je ris :

- Si les vaches étaient aussi intelligentes que nous...

- Elles ne chercheraient pas, je pense, à pousser la barrière, qui m'a l'air d'être fermée par principe...

- Pourquoi donc?

- Elles ont toute l'herbe qu'il leur faut, pourquoi iraient-elles ailleurs?

Je fais une moue :

- Heureuses sont-elles! Nous, nous n'avons même pas emporté une barre de chocolat!

Nous nous sommes arrêtés près de la barrière. Jasmin ouvre la sacoche... et en tire triomphalement une tablette de chocolat!

Je salue :

- Mademoiselle, je vous présente mes excuses!

- Monsieur, étant donné vos bonnes manières, je pense que vous méritez la barre à laquelle vous aspiriez tout à l'heure.

- Mademoiselle, je ne l'accepterai que si vous me faites la joie de la partager avec moi!

Jasmin prend un air candide :

- Monsieur, quel plaisir ne me faites-vous pas de me proposer de partager cette joie avec vous!

Je reste un instant interloqué. Puis, j'avoue :

- Oui Mademoiselle, il fallait répéter chocolat au lieu de dire "la"; j'en suis contrit.

Elle détache une barre de la tablette et m'en tend la moitié :

- Tiens, mange!

Et nous rions gaiement en dévorant le chocolat.

Nous poussons - sans trop de difficulté - la barrière. Je la referme, si tant est qu'on puisse appeler cela refermer. Un triste morceau de fil de fer pour tout cadenas. Nous contournons un mont par la gauche.

- Tu es vraiment sûr que ce soit un mont? me demande Jasmin.

- Absolument pas; certes, ça monte, mais avec ce brouillard là-haut...

- Eh bien, il n'y a qu'à aller vérifier!

- Entendu; plongeons dans le brouillard!

Jasmin lève un doigt magistral :

- Monsieur, la physique n'autorise les plongeons que vers le bas!

Je prends un air étonné :

- Tout de bon, Mademoiselle?

- Tout de bon, Monsieur.

- Il est temps de changer les lois de la physique!

Et nous plongeons vers le haut.

Le ciel a soudain disparu, la terre se devine à peine. Le soleil a été dévoré par le brouillard, et sa lumière se diffuse maintenant de partout, elle est le brouillard. Une ombre se dessine au fur et à mesure que nous marchons.

- Tu as vu? chuchote Jasmin, qu'est-ce donc?

- Mais c'est un cheval!...

Immobile dans le souffle humide du nuage, un cheval de labour, à la belle robe rousse, a lentement tourné la tête vers nous. Hirsute, laineux, il nous fixe sans bouger.

A l'horizon, l'air se fait plus clair et la terre, plus sombre. Des vaches avancent, entre le ciel et la terre. L'une d'elles s'est arrêtée et nous contemple.

Nous marchons sans bruit. Le brouillard s'est levé sur une partie de la montagne et découvre le promontoire où nous sommes, qui avance entre deux vallées profondes. Une mer de nuages s'accroche aux pentes.

Dimanche. Des amis de Grand-tante et de l'oncle sont venus déjeuner. Ils habitent le bourg où nous avons été chercher le carburateur, et ont tenu autrefois un commerce.

La conversation est lente et terne. Aucun sujet n'arrive à se fixer. On parle des difficultés qu'éprouvent les commerces en général, et le leur en particulier. Je ne vois pas tellement pourquoi ils parlent du leur comme s'il existait encore. Ou alors, voilà ce qu'ils feraient si... Je ne comprends pas vraiment si quoi. Si leur boutique était encore en activité, ou si les conditions extérieures avaient changé? Oui, les conditions, ils en parlent; mais lesquelles? Bon, moi, je ne suis pas au courant, il est normal que je ne puisse comprendre, mais ni Grand-tante, ni l'oncle ne paraissent non plus savoir au juste de quoi il s'agit véritablement. La conversation change au moment où je m'y attends le moins. Une phrase commencée à propos du prix des marchandises se termine sur les règlements concernant les réparations d'un muret. Probablement le leur, mais je ne saurais l'affirmer. Le mari parle en effet de voisins, sa femme de quelqu'un qui habite un village éloigné. Le pis, c'est lorsqu'ils décident de préciser une explication. Chacun d'eux suit son idée, et quand la respiration manque à l'un après une phrase un peu longue, l'autre reprend ce qu'il disait antérieurement. Et je n'arrive même pas à savoir s'ils parlent ou non de la même chose. Mis à part cet inconvénient - qui n'en est du reste pas un pour moi, ni je crois non plus pour Jasmin, à en juger par les regards qu'elle me jette de temps en temps, étant donné que le ou les, je ne sais pas, sujets débattus ni ne me concernent, ni ne m'intéressent - la conversation fut sereine et laissa chacun somnoler tranquillement.

L'après-midi, nous allons dans le bureau aux vieux livres en feuilleter quelques-uns. Tiens! un autre Buffon. J'en cherche d'autres :

- Je crois qu'il y en a beaucoup.

- Je ne sais pas de façon précise; mais je crois qu'il y en a plusieurs dizaines.

- En tout cas, il n'y en a pas d'autres.

Nous continuons à fouiller. Des documents de notaire, des lois...

- Oh, regarde!

Et Jasmin me tend un livre.

Le Nouveau Secrétaire de la Cour, contenant des Lettres familières sur toutes sortes de sujets, avec des réponses, Une Instruction pour se former dans le Stile Epistolaire : Le CEREMONIAL & les Règles de bienséance qu'il faut observer dans les Lettres que l'on écrit à différentes Personnes; avec les TITRES dont on qualifie les Rois, les Princes, les Princesses, & les autres grands Seigneurs. A PARIS, Chez THEODORE LE GRAS, grande Salle du Palais, à l'L Couronnée. M. DCC. XXVIII. Avec Approbation & Privilège du Roi.

Nous nous mettons à tourner les pages. Au bout d'une bonne heure de lecture, je fais un premier commentaire :

- Curieuse vie! On dirait qu'elle n'est faite que de mots.

Jasmin commente en second :

- Comment pouvait-on vivre ainsi?

Nous méditons un long moment. Je reprends :

- Je crois que tu avais dit avant-hier : "Et si les mots pour le dire changent de forme, la pensée d'aller voir un ami, elle, ne change pas."

Jasmin reste songeuse un instant :

- Trouves-tu beaucoup d'amis dans ce livre?

- Trouves-tu plus d'amis aujourd'hui?

Lundi. Plus que trois jours à rester ici. Nous partons jeudi. Je me suis laissé prendre par... c'est difficile de dire par quoi. C'est imprécis. Les paysages? Oui, les paysages. Mais je m'aperçois que je ne trouve rien à en dire, sinon qu'ils entourent une vie qui, peut-être, ne peut exister ailleurs. Serait-ce ici que les vallées changent les hommes, ainsi que nous en avions parlé, Jasmin et moi, en allant chercher les échantillons de charbon? Seulement, ici, ce seraient plutôt les montagnes. Et, ainsi que je l'avais suggéré le même jour, je confirmerai qu'ici les montagnes ont fait les hommes. Comment dirais-je? La capitale n'existerait pas si les hommes ne l'avaient pas faite. Cette capitale, les hommes pouvaient la faire ailleurs. Du reste, il y a bien des pays qui ont changé de capitale au cours des siècles. Quant à la montagne, elle existait déjà avant que les hommes ne fussent apparus. Pourquoi ai-je dit cela de ces montagnes-ci? J'en ai vu d'autres pendant mon voyage. Je crois que dans ces autres montagnes, on passe; ici, on ne peut en partir. Les monts sont autour de nous, les vallées tracent autour de nous des fossés, comme ceux d'un château fort. Oui, c'est bien cela, des murailles et des fossés. Je ne m'en étais pas rendu compte tout au début. Je crois qu'il faut être là, dans ces endroits solitaires, sans presque bouger, pour s'en rendre compte.

Petit déjeuner triste et gai. Grand-tante nous témoigne beaucoup d'attention. L'oncle plaisante. Beaucoup trop pour qu'on ne s'aperçoive pas qu'il aimerait nous voir rester plus longtemps.

Dans la matinée, nous allons à l'atelier. Il remonte - pardon, il rhabille! - une pendule, et nous suivons l'opération en faisant remarque sur remarque, afin de lui montrer que nous avons bien appris nos leçons. Et cela lui fait grand plaisir, je le vois; Jasmin aussi le voit. Et nous donc! comment cela ne nous ferait-il pas grand plaisir de lui faire grand plaisir?

- Ah, si nous avions des professeurs comme toi dans nos écoles! lui a souri Jasmin.

Nous partons vite après le déjeuné, vers midi et demi. Il ne faut pas traîner, le soleil ne se couche pas aujourd'hui plus tard qu'avant-hier; c'est bientôt l'automne.

Nous quittons notre route au village du sabotier pour prendre un chemin qui part dans les étendues paisibles d'un plateau montagneux. De-ci, de-là, quelques maisons de vachers, une belle pente herbeuse qui monte vers les hauteurs, un petit hameau.

- Oh, les beaux toits de lauzes! s'exclame Jasmin.

De belles pierres bleuâtres, plates et irrégulières, arrondies en forme de coeur, se pressent l'une contre l'autre et semblent dévaler jusqu'au sol sur la forte pente du toit. Des mousses brunies les couvrent comme pour les retenir, tandis que des orties et des herbettes les accueillent, caressantes, à leur arrivée. Par endroits, entre les mousses, une broche toute brillante de petites fleurs argentées. Pas de fenêtres, juste de longs toits pudiques.

- Oh, et la croix! s'exclame de nouveau Jasmin.

Devant le toit, sur un petit talus égayé de mille fleurs, une douce petite croix de pierre est plantée de travers, un petit homme en pierre est planté dessus les bras ouverts, au visage rêveur et au corps d'enfant.

Le chemin nous emmène, calme et serein, entre deux petits murets de grosses pierres. Il nous a donné l'envie de continuer à pied. L'ombre des arbres qui le bordent parsème de ses taches claires le chemin herbeux. Le doux soleil voilé de septembre luit d'un dernier éclat sur les pentes qui penchent vers la vallée.

Il ne nous reste plus que deux jours. Au petit déjeuner, Grand-tante nous a promis une belle journée ensoleillée pour demain. L'oncle nous a indiqué une dernière promenade, assez longue. Et comme le soleil se couche de plus en plus tôt - c'est le premier jour de l'automne samedi prochain - nous décidons de partir pour la journée, en emportant quelques provisions pour le déjeuner de midi, que nous prendrons au milieu de la montagne.

La matinée se passe nonchalamment, à causer de ci et de ça avec Grand-tante. Elle nous parle du village dont elle est originaire :

- Il est situé dans une grande vallée; vous le verrez très bien de là où vous serez demain.

Après nous avoir parlé, sans trop s'étendre, mais de manière bien plus prolixe que lorsque nous sommes arrivés, de son village et de sa vallée auxquels elle paraît encore très attachée, elle finit par nous poser des questions sur la capitale. Mais pas du tout comme l'a fait son amie de pension. Non, elle, elle cherche à comprendre. Comprendre de quelle façon vit sa petite-nièce. Et, je crois aussi, de quelle façon je vis. Elle n'a pas fait, comme tant d'autres durant nos vacances, de commentaires sur le manque d'espace, ou d'autres du même genre - trouver plus de marchandises, par exemple. Une réflexion nous a fait réfléchir, Jasmin et moi. Nous lui parlions de théâtre.

- Les pièces que vous allez voir, vous ne les lisez pas? nous demande-t-elle, en hésitant un peu.

- Nous les lisons quand il s'agit de pièces du genre de celles dont on nous parle en classe de littérature, lui répond Jasmin.

Je tempère quelque peu sa réponse :

- Peut-être pas toutes...

Jasmin acquiesce.

- Et vous en voyez d'autres? redemande Grand-tante.

- Oui, bien sûr! De plus divertissantes, lui répond Jasmin.

- Et celles-là, vous les lisez aussi?

- Assez rarement.

Grand-tante reste un moment pensive :

- Mais dans ce cas, vous ne connaissez pas ces pièces.

Je suis surpris :

- Pourtant, si nous les avons vues...

- Vous avez vu et entendu ce que les artistes vous ont montré et dit.

- Tu penses que le texte n'était pas le vrai? s'inquiète Jasmin.

- Ce n'est pas à cela que je pense; mais vous n'avez vu et entendu que ce qu'en pensent les artistes, et non ce qu'a pensé l'auteur.

Je remarque :

- Alors, c'est comme en classe de littérature; c'est la pensée du professeur que nous entendons.

- Le professeur vous donne son opinion; mais vous avez vos livres; il ne vous est pas défendu de les lire.

Dans l'après-midi, nous allons dans le bureau où se trouvent les vieux livres, en feuilleter quelques-uns.

- Oh! Un livre de classe de littérature! s'exclame Jasmin.

- Un livre de classe de littérature? Ferme-le vite!

- Mauvais élève!

Je proteste :

- Elève? Pourquoi me traites-tu d'élève? Je ne suis pas une vache!

- Une vache?

- Eh bien oui; ce sont les vaches qu'on élève!

- Si tu es un animal, tu n'es certainement pas une vache.

- En tout cas, je ne suis pas une fourmi; elles travaillent beaucoup trop.

- Rassure-toi; jamais je n'ai pensé à une fourmi.

- C'est heureux; à quoi as-tu pensé, en ce cas?

- Aï, me répond Jasmin.

- Tu t'es fait mal?

- Aye-aye.

Je m'inquiète :

- Qu'as-tu?

- Mais non! je te parle du bradype.

Je montre ma main ouverte :

- Certainement pas! Comme tu peux le voir, je ne suis pas didactyle; je n'ai pas deux doigts, j'en ai cinq, je suis donc pentadactyle.

Elle se met à rire :

- Toi aussi, tu l'as appris?

- Parfaitement! à l'article "Paresseux", bien entendu.

Je récite :

- Le paresseux est un lémurien qu'on connaît vulgairement sous les noms d'aï, d'aye-aye et de bradype didactyle.

- Vous aurez une mauvaise note, Monsieur l'élève, vous avez oublié de citer l'unau!

- Que voulez-vous, Mademoiselle le professeur, toutes ces petites bêtes vont tellement lentement qu'elles ne méritent pas l'intérêt qu'on leur porte.

Jasmin me tend le vieux livre qu'elle a choisi. Je le prends :

- Préceptes de rhétorique; il est du dix-neuvième siècle, et j'espère que je ne serai pas interrogé sur ce qu'il contient.

- Alors là, tu es vraiment un paresseux pentadactyle!

- Bon, bon; ouvrons-le, et apprenons-le par coeur tous les deux.

- Le livre étant ardu, il est effectivement très bon de se partager le travail; tu l'apprends, je te fais réciter.

Je proteste vigoureusement :

- Il n'en est pas question! C'est toi qui l'apprends...

- J'ai une autre proposition; nous le lisons ensemble, et nous n'apprenons rien.

- Proposition acceptée à l'unanimité des voix!

Et nous voilà à lire une page au hasard.

- O-oh! nous sommes-nous exclamés en choeur.

- Il faut l'avoir lu pour le croire, déclare Jasmin.

- Et encore, on se demande si de l'avoir lu est bien suffisant pour le croire.

- Il faudrait le lire à voix haute pour s'assurer que c'est bien ce texte-là!

- Oyez, Mademoiselle!

Voici ce que je lus :

            "............................. la plus noble pensée

            Ne peut plaire à l'esprit, si l'oreille est blessée."

- J'ai ouï, Monsieur; cela ne peut être que la citation du texte d'un très mauvais élève qui a eu une très mauvaise note.

- Je pense que vous avez raison, Mademoiselle; pourtant, son nom, vous le connaissez aussi bien que moi.

- Quel est-il donc, Monsieur?

- Nicolas Boileau, dit Boileau-Despréaux.

- Un homonyme? C'est ennuyeux d'avoir un nom si lourd à porter.

Nous nous regardons en retenant un sourire et restons un moment à contempler la phrase.

Jasmin relit pensivement le titre :

- Préceptes de rhétorique...

Elle lit le début du premier chapitre :

- Voici sa définition de la rhétorique : "l'art de bien dire ou l'art de parler de chaque chose d'une manière convenable".

Elle reste pensive encore un moment :

- Te souviens-tu de la grange où nous avons remplacé notre bougie?

- Oh, très bien!...

Je poursuis :

- Mais quelles expressions dans la bouche de ces deux paysans! Je n'en suis pas encore remis, de ma blessure à l'oreille!

- N'exagérons rien! Il n'y en a qu'un qui ait parlé.

- Tu appelles cela parler? Je ne sache pas qu'il ait respecté aucune règle de rhétorique!

Jasmin hoche la tête :

- Mais tu as raison!... Et quant à l'autre, celui qui n'a pas parlé? Je n'arrive même pas à faire le départ entre la blessure de l'oreille et la blessure de l'esprit!

- Il eût pu, à tout le moins, abandonner un instant son tracteur, se tourner vers nous, et nous saluer civilement!

- En voilà un goujat! On ne se conduit pas ainsi devant une demoiselle!

J'approuve :

- Il n'a fait montre ni d'un soupçon de galanterie, ni d'un soupçon d'élégance!

- Te rends-tu compte de cette manière de nous jeter à la figure : "Vous avez besoin d'un coup de main?"

- Sans même accompagner sa question d'un Mademoiselle ou d'un Monsieur!

Jasmin désigne le livre de rhétorique :

- Et s'il s'agissait seulement de la rhétorique! il ne respecte pas même la grammaire!

- Pas le moins du monde! "Vous avez besoin..."! Une question appelle une inversion, voyons; il eût au moins pu dire : "Avez-vous besoin"! Sans cela, comment voulais-tu que nous comprissions?

- Il eût aussi pu avoir davantage d'égards pour une jeune fille qu'il n'en a montré; il eût pu dire : "Mademoiselle, puis-je oser me permettre de vous demander s'il vous agréerait que je vous apporte mon aide dans cette malheureuse circonstance, pour laquelle je vous présente mes condoléances les plus sincères!"

Je m'épanouis :

- Ah! Voilà qui verse du baume en mon oreille!

- Et dans ton esprit?

- Et dans mon esprit!

J'ajoute, d'un ton de voix empli d'une juste indignation :

- Quel butor! A-t-il donc pu penser un seul instant s'arroger le droit d'espérer que sa banale proposition de nous apporter son aide, dont nous n'avions, par ailleurs, nul besoin, et que de plus, nous ne lui avions point demandée...

Je m'interromps :

- Attends! Je suis un peu perdu dans ma période.

- Ne t'inquiète pas; je vais la poursuivre.

Elle prend un air docte :

- ...aurait suffi pour se faire pardonner son inconvenance?

- Merci! Tu as réussi à suivre ce que je disais? Moi, je n'y arrivais plus du tout.

- Que veux-tu, la rhétorique est un art difficile, il faut s'y adonner sans trêve; et vois la grosseur de ce livre, il y a tant de savoir à apprendre...

Nous prenons un moment de repos bien mérité. Jasmin, je suppose suffisamment reposée, reprend :

- Voyons! Que voulais-je encore dire?

Elle laisse un temps :

- Ah oui! De plus, sa réponse est absolument en dehors du sujet que nous lui avions proposé.

- Effectivement; le sujet était de savoir s'il voulait bien nous accorder la permission d'entrer dans sa grange; et il nous répond : "Vous avez besoin d'un coup de main?" Quel rapport, je te le demande?

- Et cette familiarité de faire un signe de la main, au lieu de nous souhaiter une bonne journée!

- Et cet autre qui nous tourne le dos sans rien dire!

Temps d'arrêt. Jasmin :

- Tu vois autre chose à dire?

- Ma foi non; j'ai la cervelle en bouillie.

- Je pense que nous sommes prêts pour subir un examen de rhétorique.

- Subir est bien le mot.

Grand-tante vient d'entrer dans le bureau. Elle tire les deux livres de Buffon de la bibliothèque :

- Je crois que vous avez aimé ces livres; prenez-les, ce sera mon cadeau.

Six heures. Le soleil vient à peine de se lever et inonde ma chambre. Aujourd'hui, il fera beau. Aujourd'hui, c'est la dernière journée que nous passerons ici, Jasmin et moi. Après le petit déjeuner, nous partons pour notre dernière promenade.

Voici de nouveau le raide sentier en terre, je devrais plutôt dire en cailloux, où nous étions samedi dernier. Descendus de nos vélos à moteur, nous les hissons à la force des bras. Nous arrivons à la barrière faite de piquets de bois, et qui paraît tenir par habitude. Nous la poussons, sans trop de difficulté. Je la referme, si tant est qu'on puisse appeler cela refermer. Un triste morceau de fil de fer pour tout cadenas. Nous abandonnons nos vélos à moteur contre un talus. Puis nous partons à pied, laissant le mont au brouillard sur notre gauche, et montons doucement vers la droite.

Une jeune vache, particulièrement fine et élégante, s'est assise près de la clôture, parmi l'herbe fleurie des prés. Elle nous laisse admirer son teint cuivré tout en humant la brise parfumée de la montagne.

Un peu en contrebas, deux habitants; Madame et Monsieur. Monsieur est très jeune; disons-le, c'est le fils de Madame. Il se sent à l'abri du monde et s'est allongé, tout confiant, contre sa mère. Madame nous regarde, et nous dit : "Ce jeune homme est mon fils, je suis fière de lui. Est-il beau! Ne trouvez-vous pas?" Elle nous regarde, bien en face, la tête haute. Paisible et attentive, elle n'ajoute rien. Il n'en est point besoin, elle défendra son fils si un danger se présente. Ses cornes parlent pour elle.

Jasmin me prend le bras :

- Je connais un caractère chinois qui se traduit dans les dictionnaires par le mot "bonheur"; il représente une femme et son enfant sous un toit.

Je regarde pensivement la vache et son veau :

- Le toit, c'est le ciel...

Nous continuons notre promenade en descendant le flanc de la colline des vaches, en suivant les petits murets de pierres qui séparent les prés. Autour de nous, les collines semblent être les bords d'un vaste lac d'où l'eau se serait enfuie par le ruisselet que nous devinons dans le fond du lac. Nous nous en approchons. Il n'est pas bien grand, ce ruisselet, ni large ni profond. Si nous voulions marcher sur les petits cailloux qu'il recouvre, nous n'aurions de l'eau que jusqu'à la cheville. Et encore... De l'autre côté, tout près du bord, un petit arbre nous invite à traverser le ruisselet pour poursuivre notre aventure. Point n'a été besoin de sauter; un grand pas a suffi, et nous sommes maintenant sur le penchant de l'une des collines qui nous entourent. Nous voici sortis du lac... sans nous être mouillés. A mi-pente, une assez grande maison de vachers. Assez grande pour qu'on ait eu besoin d'aménager trois portes au travers des pierres taillées dans la lave qu'ont déposée les vieux volcans, depuis longtemps éteints.

Nous entrons dans la maison du vacher. Le sol est tapissé de paille, et dans un coin, du foin. Oui, nous savons à présent reconnaître la paille et le foin, l'oncle nous en a montré lorsque nous lui avons parlé de nos sabots dans lesquels il fallait mettre de l'un ou de l'autre. Auparavant, nous n'en savions rien. Il n'en pousse pas tellement dans les rues de la capitale, ni même dans le bois au lac.

- Les herbes pour nos sabots!

- Ah, c'est parfait! ai-je répondu; nous n'aurons pas à les chercher.

- Surtout que nous avions oublié.

Nous nous précipitons en ramasser.

- Oh, ça pique! constate Jasmin, prenant un peu de paille dans la main.

Je lui tends du foin.

- Celui-ci, il est beaucoup plus agréable, constate-t-elle encore.

Je prends de la paille :

- Oh, je préfère le foin, moi aussi!

- Eh bien, prenons le foin!

Elle se ravise :

- Ce n'est peut-être pas bien d'en prendre sans avoir demandé la permission.

Je réfléchis :

- A qui?

- C'est vrai, il n'y a personne.

Nous restons un moment sans rien dire.

- Si nous laissions un peu d'argent? suggère Jasmin.

- Combien?

Nous nous mettons à calculer. Nos résultats sont très variables.

- C'est comme si nous achetions un bouquet de fleurs, propose Jasmin.

- Excellente idée!

Et nous laissons sur la petite table, avec une pierre pour que le billet ne s'envole pas, de quoi payer un grand bouquet de fleurs.

- Je pense qu'il faut aussi laisser un mot pour expliquer, remarque Jasmin.

- Tu as de quoi écrire?

- Non.

- Moi non plus.

Nous voilà perplexes.

- Tant pis, déclare Jasmin, l'argent suffira bien!

Et nous repartons, le coeur léger et les mains lourdes.

- Tu exagères! rit-elle; ce n'est pas lourd du tout.

Je fais un grand geste :

- Peut-être; mais alors, où serait le mérite?

Et nous rions bien fort, aussi fort que nous voulons. Qui pourrait nous entendre dans cette prairie fleurie habitée par les vaches, et leurs vachers, qui viennent sans doute les visiter de temps à autre?

- Midi est déjà passé depuis longtemps; j'ai faim! m'informe Jasmin.

- Ton information concordant avec la mienne, j'en déduis qu'il est temps de songer à déjeuner.

- Ta déduction me paraît raisonnable; où allons-nous nous installer?

Je tends le bras vers des rochers qui me paraissent propices à se transformer en sièges confortables :

- Que penserais-tu de la terrasse du restaurant que tu vois là-haut?

- Cela me paraît parfait! Je n'y suis jamais allée, a-t-il de bonnes spécialités?

- Absolument! Des amis me l'ont signalé comme excellent; les spécialités sont de la région.

Jasmin apprécie de la tête :

- Très bien! As-tu une idée de ce qu'on y sert?

- Parfaitement! Entrée, salade de tomates d'une contrée exotique...

- C'est ça, ironise-t-elle, c'est ça tes spécialités de la région?

- Ces tomates, les meilleures qui soient, servent à mettre en valeur les plats qui vont suivre!

- J'en ai l'eau à la bouche!

- Ensuite, des saucisses sèches, confectionnées exclusivement avec les cochons des fermes de la région.

- Voilà qui est digne du meilleur restaurant! approuve-t-elle.

- Puis un fromage; mais pas n'importe quel fromage! Il est affiné uniquement pour ce restaurant, et le maître d'hôtel va lui-même le chercher à la ferme qui l'affine.

- Je remercie le maître d'hôtel!

- A votre service, Mademoiselle! Je transmettrai vos remerciements à la compétente responsable des cuisines qui me prêta son savoir pour le choix du meilleur fromage.

- J'en suis flattée, Maître d'hôtel!

- Et pour conclure ce grandiose repas, une pomme toute simple.

- Quel choix délicat!

Confortablement installés sur nos rochers, nous savourons notre plantureux repas. Il ne faut pas s'aventurer plus avant, car encore trois pas, et c'est le précipice! Tout en bas, une paisible et accueillante vallée est devant nous, avec son village au milieu duquel se dresse un clocher, tel un gardien entouré de son troupeau.

- D'après ce que nous a dit ma tante...

- ...c'est le village où elle est née.

La vallée s'en va jusqu'à de vieux volcans, qui barrent le ciel de leurs austères sommets en pointe.

Nous restons à deviser sur les hauteurs, dans la brise légère qui vient de la vallée, jusqu'à ce que le jour commence à décliner.

Jeudi dix-neuf septembre. L'école commence lundi. Six heures cinquante-deux du matin. Le soleil est levé depuis une heure. Un beau soleil, qui est venu nous souhaiter un bon voyage, et nous murmurer que la grand-tante et l'oncle de Jasmin seraient heureux de nous voir revenir. "Moi aussi!" murmure-t-il encore plus bas, afin que personne, dans l'autorail qui quitte la gare, ne puisse l'entendre.

Nous roulons. Plus vite qu'à vélos à moteur, naturellement. Le paysage... Nous ne regardons pas le paysage. Ces endroits où nous avons vécu, Jasmin et moi, je crois que nous n'avons pas envie de les voir... en passant. Peut-être roulons-nous encore sur nos vélos à moteur, là-bas, pour arriver à la barrière faite de piquets de bois, qui paraît tenir par habitude, et qui ferme, si tant est qu'on puisse appeler cela fermer, par un triste morceau de fil de fer pour tout cadenas?

Arrivée dans la ville où nous devons rendre les vélos à moteur. Il est un peu moins de neuf heures, et notre train repart à onze heures cinq. Nous avons donc deux bonnes heures devant nous. Que faire?

- Allons rendre les vélos, nous nous promènerons à pied! propose Jasmin.

Les valises mises à la consigne de la gare, nos engins rendus au loueur, nous allons flâner par les rues, agréables, de la ville.

Je propose à mon tour :

- Le wagon-restaurant ne sert qu'à partir de une heure vingt, d'après ce que nous avons vu sur l'horaire; si nous allions manger un gâteau?

Les gâteaux étant excellents, au lieu d'un seul, nous en avalons trois.

De gâteaux en promenade, l'heure s'avance, et nous voilà dans l'autorail qui nous amènera au train rapide de la capitale. Ici, nous pouvons regarder autant que nous le voulons; le paysage nous est inconnu, mais nous ne cherchons pas particulièrement à le regarder. Ces paysages ne sont pas à nous.

Correspondance; la dernière. Nous montons dans le rapide. Il n'y a pas trop de monde, et notre compartiment de première classe est vide. Nous nous installons confortablement après avoir tiré les rideaux des fenêtres qui donnent sur le couloir du wagon; autant être tranquilles.

Un employé du chemin de fer vient de passer en faisant tinter sa sonnette. C'est l'heure du déjeuner. Nous nous levons pour nous diriger vers le wagon-restaurant.

- Mon cher, vous n'y pensez pas; nous n'allons pas aller déjeuner sans nous habiller!

Sans nous...? C'est juste! Je me lève descendre nos valises du filet :

- Eh bien, mettons nos habits!

Nous mettons nos blouses et nos sabots, sabots emplis de foin bien que nous ne soyons pas en hiver, mais quitte à être habillés, autant l'être correctement.

- Etes-vous prête, Mademoiselle?

- Je suis prête, Monsieur!

Et nous partons.

A peine sommes-nous assis qu'un grand garçon se précipite sur moi :

- Que fais-tu là?

Je lui serre la main :

- Je me prépare à déjeuner.

Il rit :

- Je ne m'en serais jamais douté! Tu me présentes?

Je fais les présentations. C'est un bon camarade de piscine, excellent nageur au demeurant. Il reprend, d'une voix enjouée :

- Je suis avec mes parents...

Il reste là, indécis, sans rien dire. J'ai compris. Je jette un coup d'oeil à la dérobée à Jasmin, qui me répond par un léger signe approbateur. Je l'invite :

- Déjeunons ensemble!

Tout content, il hésite :

- Je ne voudrais pas...

Je lui souris :

- Assieds-toi!

Il remercie avec un grand sourire, tout en jetant un discret regard sur notre accoutrement. Je lui déclare négligemment :

- Nous avons mis du foin; c'est plus agréable que la paille.

Il hésite un tantet :

- Certainement!...

Je sais qu'il est allé chez ses grands-parents qui possèdent un petit château et quelques terres, je ne sais trop où. Je lui demande, toujours négligemment :

- Tu préfères mettre de la paille, toi?

Il me regarde, ne sachant apparemment quoi répondre. Enfin :

- Je ne sais pas...

Bon, la plaisanterie a assez duré. Et comme il n'a pas l'air de comprendre quoi que ce soit, je me mets à rire, ce qui le perturbe encore plus, et je lui explique tout. Pour le coup, il se met à rire, lui aussi, complètement rasséréné :

- Magnifique, votre idée! Vous allez avoir du succès!

Et il ajoute, après un temps :

- J'espère que tu viendras comme ça à la piscine!

Il se rembrunit soudain :

- Il n'y avait même pas de piscine, chez eux!

Je lui demande :

- Qu'as-tu fait?

Il fait un geste d'impuissance :

- Que veux-tu faire à la campagne?

Il hoche la tête :

- Comment les gens arrivent-ils à vivre, là-bas?

Le déjeuné terminé, et le camarade de piscine reparti avec ses parents, nous regagnons, Jasmin et moi, notre compartiment.

- Je n'aurais même pas su lui expliquer, commente Jasmin.

Elle reste un moment sans rien dire, puis :

- Peut-être faut-il savoir soi-même quoi faire...

Le rapide roule. Les paysages défilent. Nous ne les regardons guère.

- Le paysage est-il le même lorsqu'on y vit ou lorsqu'on n'y vit pas? demande Jasmin.

- Si nous avions traversé avec le rapide la montagne où nous étions hier...

Quatre heures et demie. Le rapide a quitté la dernière gare avant la capitale. Nous retournons dans le wagon-restaurant prendre notre goûter.

- Pas de saucisse sèche... prononce lentement Jasmin.

- Pas de fromage de là-bas non plus...

Nous revenons dans notre compartiment. Le rapide roule. Les paysages défilent. Nous ne les regardons guère. Le jour s'en va. Nous traversons un grand fleuve.

- Il est encore plus large que le fleuve de notre ville, observe Jasmin; un grand pas serait bien insuffisant pour le traverser.

- Le ruisselet était un compagnon à notre mesure...

La nuit nous reçoit à la grande gare de la capitale. Du monde, du bruit, de l'agitation. Nous connaissons tout cela, nous y sommes habitués depuis toujours. La sérénité d'hier a été brisée comme par un violent coup de vent.

Nous prenons une voiture. La rue qui va chez nous est en travaux. Nous prenons par un détour. Le flot des hommes qui marchent, le flot des voitures qui roulent, auxquels nous ne prêtons jamais attention, nous emplissent les yeux. Les imposantes maisons qui se succèdent sans interruption autour de nous nous disent : "Vous êtes chez vous, à présent, vous n'avez plus besoin de rêver à des espaces solitaires, nous prenons soin de vous, vous saurez toujours où vous êtes! Vous ne courez pas le danger de tomber dans un précipice, nos murs vous protègent. Vous n'avez pas à craindre la solitude, nous sommes là, ainsi que tous ces hommes autour de vous!" Et les hommes, qui marchent autour de nous, nous disent : "Venez avec nous, nous savons où il faut aller, vous ne serez jamais perdus!"

Les grandes avenues sont devenues des rues plus étroites. Les maisons se sont rapprochées de nous.

Nous les connaissons, ces rues. Le fleuve à traverser, et nous sommes tout près de là où nous habitons, Jasmin et moi, tout près l'un de l'autre. La voiture s'arrête devant sa porte. Elle me sourit :

- A demain!

- A demain!

 

F I N

 

 

 






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