
VITE, NOUS ALLONS RATER LE PETIT TRAIN !
- Vite, nous allons rater le petit train!
Sans perdre de temps à me répondre, vive comme un écureuil, elle est déjà loin devant moi!
Le petit train est arrivé en même temps que nous.
- Il a dû ralentir un peu pour que nous ne le rations pas! ai-je observé plaisamment.
- Peut-être; mais je pense surtout qu'il a ralenti parce que nous avons couru! a observé à son tour gaiement Ecureuil.
Nos camarades, eux, sont déjà là à attendre.
- Alors, les jumeaux, on ne s'est pas réveillé? nous lance notre voisin, le fils du meunier, un garçon embroussaillé - il n'y a pas que ses cheveux à être embroussaillés...
Plaisanteries diverses, couvertes par le bruit du petit train entrant en gare - elle n'est pas très grande non plus, d'ailleurs...
Les jumeaux, c'est nous, Ecureuil et moi. C'est ainsi que nous appellent nos camarades, bien qu'Ecureuil ait un an de moins que moi. Elle est née le 21 mars 1946 et moi le 7 avril 1945. Nous habitons deux maisons voisines au bord de la rivière, et nous ne nous quittons jamais depuis que nous sommes nés - c'est ce que j'ai toujours entendu dire, mais cela me paraît hardi! mes souvenirs, à cette époque...
Sept heures trente-trois; le petit train est parti. Nous arrivons dans vingt-cinq minutes; un quart d'heure pour aller à l'école, et il nous en reste autant pour bavarder avec les camarades venus de la ville un peu en avance. Le petit train doit sans doute, lui aussi, aller à l'école, car le soir, il paraît un peu fatigué; parti à cinq heures dix-neuf, il met quatre minutes de plus qu'à l'aller pour faire le trajet, alors qu'il saute l'une des trois gares par lesquelles il passe!
Conversations ensommeillées. Le paysage défile sans que nous y prêtions attention; prête-t-on attention à ce qu'on connaît? A peine sortis de notre petite ville, nous passons près d'un village, qui, vexé, nous a tourné le dos - notre petit train l'a négligé! Des collines et des bois; des prés, avec des vaches aux jambes grêles et aux belles taches rousses ou noires, qui donnent un si bon lait! Un ruisseau, qui nous accompagne avant de rejoindre un ami qui l'attendait pour aller avec lui à l'école - je veux dire à la ville où se trouve notre école. Le paysage a ralenti, de grandes maisons sont venues à notre rencontre. Le petit train est entré en gare.
Dernier cours avant les examens de fin d'année, qui auront lieu demain et après-demain, par écrit. L'examen oral aura lieu le mercredi vingt-quatre juin.
Aujourd'hui, cours de littérature. Pour être un écrivain, il faut savoir bien écrire. J'écris mon journal de souvenirs; suis-je un écrivain? Probablement pas, car je n'ai pas toujours de bonnes appréciations en grammaire. "Un événement du passé s'écrit au temps passé", m'a dit le professeur. Moi, j'écris souvent au présent. Mes souvenirs n'appartiennent pas au passé; ils sont là, présents dans mon esprit.
Premier jour d'examen. Mathématiques, littérature... Les équations ne me créent pas de difficultés. Bien que, pour l'examen, nous ne soyons pas l'un près de l'autre, je vois qu'Ecureuil a déjà fini ses équations avant l'heure. Je ne tarde pas non plus.
Midi. Les commentaires sont optimistes... et nous donnent du courage pour l'après-midi; je ne sais vraiment pas pourquoi, littérature et mathématiques n'ayant pas grand chose à voir entre elles.
L'auteur dont nous avons à parler m'a toujours prodigieusement ennuyé. Je sais qu'il en est de même pour Ecureuil. Il faut cependant mettre en valeur les grandes, paraît-il, qualités de cet ennuyeux auteur. L'épreuve - c'est tout de bon le cas de le dire! - terminée, Ecureuil me dit tout de go : "Je ne l'ai pas raté, l'auteur!" Et elle ajoute en me souriant : "Tant pis pour nos notes; nous nous rattraperons ailleurs!" sans seulement me demander si j'en avais fait autant. Elle le sait bien.
Deuxième jour d'examen. Je dois parler une autre langue que la mienne. Elle m'était inconnue avant que je l'aie apprise. Je sais bien que la langue que je parle tous les jours, celle de ma mère, celle de ceux qui m'entourent, m'était tout aussi inconnue avant que je l'aie apprise; mais la langue de ma mère, je l'ai apprise sans le savoir, sans avoir eu à l'apprendre, dirais-je bêtement. Bien sûr, une nouvelle langue, cela s'apprend, comme le font tant d'autres hommes; mais que sera-t-elle pour moi?
Je n'ai pas besoin de connaître le mot "eau" pour savoir ce qu'elle est; j'ai connu le liquide avant de connaître le mot. Je pense même que j'ai connu la sensation de l'eau que je buvais avant de me rendre compte qu'il s'agissait d'un liquide, et que la forme de cette sensation n'est venue qu'après.
Que me vient-il donc à l'esprit lorsque je vois de l'eau, ou lorsqu'on prononce devant moi le mot "eau"? Dans ma langue, le lien s'est formé sans intermédiaires. "Eau" n'est pas un mot pour moi, ni même une chose; c'est une sensation. Le mot qui signifie "eau" dans la langue apprise par l'intermédiaire de la pensée ne provoque pas la sensation, mais une recherche. L'eau elle-même n'arrive qu'après.
La sensation de l'eau... Le mot "eau" dans la langue d'un pays où il pleut... ou dans la langue d'un pays où l'on a toujours soif, faute de pluie et de rivières...
Mais l'eau n'est que de l'eau.
Que dire des sentiments? Que dire des rires, des larmes?
Midi. Nous sommes tous devenus étrangers! Pas l'un pour l'autre, heureusement; mais nous ne parlons plus qu'avec la langue de notre épreuve de ce matin. Ce n'est pas toujours une réussite; une phrase commence comme ci et se termine comme ça! Bah! l'essentiel n'est pas que nous nous comprenions - je crois que nous n'avons rien de particulier à dire - mais que nous nous amusions.
Après-midi. Epreuve de physique. Questions sur les forces, les poids. Avons-nous des muscles? Oui, ce n'est pas vraiment ce qu'on nous demande, mais ça revient au même. La seule force que je connaisse, c'est la mienne. Et quant au poids... C'est que la Terre est plus forte que moi. C'est heureux, sinon, c'est elle qui tomberait sur moi! Solution à éviter...
Jeudi onze juin. Jour traditionnel du foirail. Depuis tôt ce matin, le champ de foire est empli de cris et de rires d'enfants, de manèges, d'hommes qui ne crient pas et de vaches qui ne rient pas. Les hommes vont les vendre.
Sept heures trente-trois; le petit train est parti.
Et c'est ainsi tous les jours d'école. Et c'est ainsi tous les jours pour mon père et pour ma mère. Et c'est ainsi tous les jours pour... Quoi d'étonnant? c'est ainsi tous les jours pour le Soleil.
Mais le Soleil apprend-il tous les jours quelque chose de nouveau comme je le fais en classe?
Je suis assis non loin de la chaire. J'apprends bien mes leçons, que je récite sans trouble. Les professeurs m'aiment bien. Lorsque je pense, ils sont loin de moi, ils n'entendent pas.
Ecureuil est assise près de moi. Elle apprend bien ses leçons, qu'elle récite en posant des questions. Je ne peux pas dire que les professeurs ne l'aiment pas, mais j'ai remarqué qu'ils l'interrogent moins souvent que moi. Peut-être même moins souvent que les autres élèves...
