JE  LA  VOYAIS  DANS  LE  MIROIR.


            Je la voyais dans le miroir. Elle était assise à sa table, un livre de géographie ouvert à sa gauche; elle écrivait. Un devoir, sans doute.
            Moi aussi j'écrivais. Un devoir de mathématiques. De temps en temps, je regardais sa main courir sur le papier; je regardais sans étonnement. Comme je la voyais assise face à moi, je ne pouvais rien lire, sinon quelques mots indistincts au hasard de la plume.
            J'avais laissé la porte de ma chambre ouverte; ma mère était passée sans s'attarder me prévenir que le dîner allait être servi. Je jetai un coup d'oeil au miroir; je n'y retrouvai que le reflet de mon visage et de ma chambre vide derrière moi.
            Le chaud soleil de la belle matinée de ce début de juin m'avait-il engourdi? J'étais en classe, je le savais; je le savais parce que le ciel était de l'autre côté de la fenêtre. Je savais de même que j'étais en classe de littérature; je le savais parce que le professeur prononçait de temps à autre le mot poésie et aussi le mot rêve. Mais je ne faisais que le savoir, je n'en avais pas conscience.
            Le rêve. Que faire d'un rêve enfermé dans une pensée? On peut le dire, on peut le vivre; mais alors, il devient réel. Ce que je voyais dans le miroir était réel; je peux le dire - puisque je le dis. Mais comment le vivre?
            Le réel, je le vivais tous les jours. En classe, j'apprenais, je répondais; avec mes camarades je parlais, je jouais.
            La balle avec laquelle je jouais était réelle, ce que faisait la balle l'était aussi. Pourquoi tout disparaissait-il après le jeu? La poésie que je venais de réciter avait cessé d'être après le dernier mot, soigneusement rangée dans ma mémoire. Je pouvais reprendre le jeu, je pouvais reprendre la poésie; puis oublier de nouveau. Et recommencer. Et recommencer. Comme l'écureuil dans sa roue.
            Je ne pouvais la connaître, à travers le miroir; j'étais prisonnier du réel. Comment m'échapper?
            Après l'école, j'étais rentré à la maison, avec un camarade de classe. Je n'avais pas repris le miroir que je laisse dans mon armoire quand je ne suis pas là. Mon camarade est primus de la classe, il prépare son avenir.
            - Ne m'ennuie pas avec tes histoires. L'avenir c'est demain; et demain, il faudra bien que tu ailles à l'école.
            Je lui avais répondu avec une sorte d'amertume :
            - L'avenir, c'est tout de suite, il faut bien que je respire.
            Il se mit à rire :
            - On n'apprend pas à respirer; ce que tu apprends à l'école peut changer ton avenir.
            - On n'apprend pas plus à vivre qu'à respirer. Mon avenir, c'est la vie qui sera devant moi; bonne ou mauvaise, elle sera toujours la vie.
            - Que pouvons-nous connaître d'autre?
            Ce matin, j'étais allé à ma table, placée devant la fenêtre, où s'entassaient mes livres et cahiers, et sur laquelle j'avais laissé le miroir hier au soir. Sa maison devait être aussi grande que celle où j'habitais, car sa chambre à coucher était, comme la mienne, séparée. Le miroir ne me montrait que sa table bien rangée, des meubles que je voyais de façon incertaine, et trois murs sur lesquels je devinais des tableaux et des étagères pleines de livres. Cependant, ces objets n'étaient pas toujours à la même place, et n'étaient pas non plus toujours les mêmes, et ceci, sans que personne parût les toucher. Il suffisait que mon regard passât de l'un à l'autre pour que le tableau se changeât en tapisserie, et que les livres peuplant les étagères devinssent de jolis bibelots. Trois murs, disais-je; elle était donc assise devant la fenêtre. Avait-elle un jardin, comme moi?
            Je partis pour l'école sans l'avoir vue. Sans doute était-elle partie aussi. Je retournai un moment la question dans ma tête. "Certainement!" conclus-je pour me rassurer.
            Me rassurer? De quoi?
            Cours de mathématiques. Les raisonnements ne s'embarrassent pas de questions; ils déroulent le fil de la bobine qu'on vous donne.
            Dimanche. J'étais allé chez Primus après le déjeuné. Il s'inquiétait :
            - Tu es distrait depuis quelque temps; tu as des ennuis?
            Je n'osais lui parler du miroir. Je lui parlai de mathématiques :
            - Tu sais que...
            Je m'interrompis :
            - Non, je n'ai pas d'ennuis.
            Il me regardait d'un air légèrement dubitatif. J'insistai :
            - Non, non, je t'assure.
            Je repris sans attendre :
            - Je pensais que... Tu sais que les règles des mathématiques n'ont pas toujours été les mêmes...
            Il me coupa :
            - Oui, cela je le sais; Euclide d'Alexandrie, Bernhard Riemann. Mais pourquoi me parles-tu...
            Je le coupai à mon tour :
            - Vit-on de la même façon si l'on suit l'une ou l'autre des deux théories?
            Il me regarda avec un peu d'étonnement :
            - Seule celle de Riemann est peut-être la bonne; on sait maintenant que l'autre est fausse.
            - Elle est fausse, mais nous vivons fort bien avec cette erreur.
            - Nous vivons une illusion.
            Je restai muet, le regard fixe. Fixe? Non, fixé. Sur quoi? je ne le savais que trop. Le miroir était-il une illusion?
            Primus s'inquiétait à nouveau :
            - C'est pire que des ennuis, alors?
            Je ne répondis pas à la question :
            - La note que tu obtiens à ton devoir est-elle aussi une illusion?
            Il fit un geste de protestation :
            - Elle est réelle, mais elle ne se rapporte qu'à l'illusion.
            - C'est avec cette note que nous vivons.
            - C'est ce que nous pensons; mais ce n'est peut-être pas vrai.
            Je ne trouvai rien à répondre. Primus, cependant, paraissait moins inquiet. Sans doute la conversation restait-elle pour lui dans un domaine réel.
            L'école est rassurante. On y parle de ce que l'on sait - pas nous, bien sûr, les professeurs! on y parle de ce que l'on pense - nous aussi, cette fois! on y parle de ce dont on peut parler - évidemment!
            Puis-je parler du miroir?
            Une boule blanche de forme imprécise flotte dans le bleu du ciel. Je la prendrais volontiers dans ma main. Et pourquoi pas, d'un bond, ne pas me retrouver assis sur elle? Toute imagination est permise, puisque je ne sais pas ce qu'elle est, et que je n'ai aucun moyen de le savoir. Peu à peu, alors que je la contemple, la boule disparaît. Elle n'est plus là. Si Primus arrivait maintenant, que lui dirais-je?
            La boule, le professeur était en train d'en parler : "L'humidité contenue dans le nuage..." Primus, assis à côté de moi, calculait à quelle température le nuage ne serait plus visible. Que lui dire? "Eh bien, il n'a pas l'air de beaucoup t'intéresser, ce nuage?" me glissa-t-il tout bas en jetant un oeil sur ma page vierge...