IL PLEUT.


             Il pleut. De gros nuages sombres se sont emparés du ciel. Des gouttes épaisses tombent lourdement et rejaillissent avec force sur les larges cercles qu'elles ont gravés dans l'eau noire du petit rio. Tout à l'heure, quand le soleil reviendra, l'air sera transparent, et les façades des maisons prendront des couleurs profondes. Voici deux jours que je suis dans cette ville - ce monde, ai-je envie de dire. En le découvrant, j'ai eu le sentiment que ne pas le connaître depuis toujours du premier regard, c'était ne le connaître jamais.
             Mon père dirige des recherches scientifiques. Il est venu ici pour quelque temps compléter une étude importante avec un collègue. Nous sommes installés dans une très belle et vaste maison, sur le campo San Boldo; elle est baignée par le petit rio, et par un autre plus large venu le rejoindre. Ensemble, ils ont formé un véritable campielo, où l'eau a remplacé la terre ou les herbes. Des barques y sont amarrées - des topi, des sandoli...
             Ce dimanche, nous recevons à déjeuner le collègue, sa femme, et son fils qui est à peu près de mon âge. La femme du collègue nous parle de la ville; elle me demande gentiment de lui dire ce qui m'a plu. Je suis un peu gêné; lui dire que cette ville est pour moi un monde serait présomptueux. Il faut cependant répondre. Je lui décris les endroits qui me paraissent le plus à même de susciter l'admiration - palais... Que penserait-elle si je lui disais que rien ne m'avait plu? Oui, je pourrais ajouter : "La vie ne plaît ni ne déplaît." Mais je n'ai pas envie de le dire; peut-être parce que je le crois vraiment. Non, je n'avais rien cherché d'admirable pendant mes premières courtes promenades; promenades faites de pas lents et de haltes, pendant lesquelles la pensée s'absentait. La femme du collègue paraît satisfaite de mon récit. Le collègue me demande tout aussi gentiment des nouvelles de mes études, et s'inquiète de savoir si l'école où je vais aller durant mon séjour me conviendra. Je lui explique que j'irai à l'école pour une partie de mes cours, et qu'un professeur viendra me donner des leçons à la maison. Le collègue paraît satisfait de ma réponse. La conversation se poursuit entre les parents - conseils pour la vie de tous les jours, promesses d'aide pour les difficultés pratiques inévitables, projets de visites de la ville, musées...
             Après déjeuné, je vais dans ma chambre avec le fils du collègue. Autant il était endormi tout à l'heure, autant il est éveillé maintenant.
             - Tu aimes les promenades en bateau? me lance-t-il à peine entré.
             Je lui fais un grand sourire :
             - Oui, beaucoup!...
             Il me laisse à peine terminer ma réponse :
             - J'ai une topeta pour moi tout seul!
             Il ajoute, sans prendre le temps de respirer :
             - Tu sais ce que c'est, une topeta?
             Je profite d'un répit :
             - Oui, il y en a sous ma fenêtre.
             - Je sais; elles sont toujours là; je sais à qui elles sont; je n'habite pas loin; tu prends à gauche, à droite, et zo dal ponte c'est tout à côté!
             - Zo...?
             - En bas du pont!
             En bas du pont... Il n'y a que des ponts, ici... J'en sais quelque chose, je n'ai fait qu'en grimper depuis que je suis arrivé! Et le grand, celui qu'il faut voir absolument, le Rialto, il vaut mieux ne pas être fatigué pour le passer... Va pour son bas du pont! Zo... Pour lui c'est manifestement son pont, son pont à lui tout seul, comme sa topeta...
             Il m'a observé, et se met à rire :
             - Oui, tout le monde a son pont ici, personne ne se trompe jamais! C'est commode! Quand je viens chez toi, tu es aussi zo dal ponte! C'est le tien!
             Je ris à mon tour :
             - Quand on arrive, on vous fait cadeau d'un pont!
             Il prend une mine sévère :
             - Non, pas à tout le monde; seulement à ceux qui le gardent avec eux. Pour les autres, ce serait trop lourd à emporter...
             J'ai envie de lui dire... je ne sais pas... je ne sais pas quoi dire... Je m'exclame soudain :
             - Je le garderai!
             Il me fait un grand sourire :
             - J'en étais sûr...