NOUS  ETIONS  JOYEUX.


            Nous étions joyeux. L'école fermait ses portes pour quelques jours, et nous allions pouvoir nous rencontrer tranquillement pendant la journée.
            Les cours n'avaient pas commencé depuis très longtemps. Nous n'étions pas dans la même classe, car j'avais une bonne année de plus qu'elle. Nous n'avions donc pu nous connaître que lors d'une récréation. La durée des récréations est courte, et la cour pleine de monde. Parler n'est pas facile, mais les regards sont souvent plus riches que les mots. Nous nous promenions à pas lents. Lorsqu'on me demandait de participer à un quelconque jeu, je refusais, ce qui me valut un jour une moquerie qui aurait dû porter atteinte à ma dignité de garçon. Cela nous fit rire tous les deux, et irrita les moqueurs.
            Il fut décidé que je viendrais chez elle le lendemain, au début de l'après-midi.
            Le soir, lorsque je demandai la permission, mes parents me posèrent des questions auxquelles je ne sus pas répondre. Je savais où elle habitait, mais j'avais oublié de lui demander son nom, ce qui parut étrange à mes parents. Quant au reste... je ne savais rien. Ils finirent par me permettre d'aller la voir, à condition de respecter une foule de recommandations. C'était nouveau pour moi, car jusque là, j'allais seulement chez des camarades que mes parents connaissaient. Je ne compris pas, mais ne m'inquiétai pas et oubliai assez vite... les recommandations aussi, je crois.
            Le lendemain, je me présentais chez elle.
            Je fus bien reçu par ses parents, avec la distraction habituelle que l'on a envers les enfants qui n'ont rien fait de défendu. Ils me firent savoir que j'allais à la même école que leur fille. Je leur marquai tout l'intérêt que présentait pour moi cette nouvelle. La question de mon âge rapporté à ma taille fut débattue avec soin. Ils m'apprirent que j'étais plus grand que leur fille, sans que je comprisse s'il s'agissait de ma taille ou de mon âge. Mais peut-être s'agissait-il de quelque autre chose, car certaines hésitations dans leur attitude me paraissaient inexplicables. On me posa quelques questions simples sur mes parents, auxquelles je répondis simplement.
            Enfin, ses parents nous déclarèrent que nous pouvions aller jouer dans sa chambre. Peut-être ajoutèrent-ils qu'il nous fallait jouer tranquillement, mais je n'en suis pas certain - nous étions en train de sortir du salon.
            En entrant dans sa chambre, elle fait un geste large du bras, comme pour me montrer l'endroit où elle vit et pour me dire d'y venir. Je regarde autour de moi; je la vois qui me suit des yeux. Sa chambre n'est pas pleine de monde, mais parler n'est toujours pas facile.
            - Regarde, c'est un cerisier, tu pourras manger des cerises, elles sont très bonnes; et puis maman fait des confitures.
            Je m'approche de la fenêtre, une grande porte-fenêtre qui rend la chambre très claire.
            Elle reprend :
            - Si tu n'as pas froid, on peut aller sur le balcon.
            Je lui dis que je n'ai pas froid et elle ouvre la porte-fenêtre.
            - Ce n'est pas maintenant qu'il y a des cerises, c'est au printemps. L'année dernière, il y en avait plein!
            Elle accompagne ses paroles d'un rire gai qui s'envole vers le cerisier. Elle ajoute soudain :
            - Heureusement que les chats ne mangent pas les cerises!
            - Pourquoi?...
            - Parce qu'il grimpe tout le temps sur le cerisier.
            - Tu as un chat?
            - Mes parents ont pris un chat pour moi. C'est bon pour les enfants!
            - C'est bon pour les enfants?
            - C'est ce que je leur ai entendu dire à des amis.
            - Et toi...
            - Je ne peux pas lui parler; il ne répond jamais.
            Nous restons un moment silencieux.
            - Moi, je n'ai pas de chat.
            - Tu as un chien? me demande-t-elle avec curiosité.
            - Non, mes parents n'ont pas d'animaux.
            - Tu aurais voulu en avoir?
            Elle me regarde avec attention.
            - Les animaux ne m'intéressent pas.
            Il me semble qu'elle est soulagée par ma réponse. J'insiste :
            - Les animaux m'agacent. Ma tante a un chien. Quand je vais la voir, elle s'occupe plus de son chien que de moi.
            - Ici, personne ne s'occupe du chat. Et...
            Elle s'interrompt brutalement, puis, après un silence :
            - Ça t'ennuie?
            - Que personne ne s'occupe de ton chat?
            - Ce n'est pas mon chat. C'est le chat. Non, que ta tante s'occupe de son chien et pas de toi?
            Elle ne m'a pas regardé en posant sa question. Elle regarde le jardin. Je réponds d'une voix hésitante :
            - Je ne sais pas. Je ne sais pas si ma tante...
            - Elle est mariée?
            - Oui.
            - Et ton oncle?
            Je réfléchis. Elle reprend :
            - Et ton oncle s'occupe aussi du chien?
            - Oui... non... je crois qu'il s'en occupe moins que ma tante.
            - Et il s'occupe de toi?
            - Il me fait des cadeaux pour les fêtes.
            - Le chat, c'était pour mon anniversaire.
            Nous restons un long moment sur le balcon sans parler. Je regarde le cerisier et je pense aux confitures.
            - Je n'ai pas de cerisier.
            - Tu n'as pas de jardin?
            Elle m'a posé la question avec un air inquiet. Je prends une voix calme :
            - J'ai un jardin, mais avec beaucoup de fleurs et des... beaux arbres - c'est ce que disent mes parents.
            - Un cerisier, ce n'est pas beau?
            - S'il donne des confitures, pour moi il est beau!
            Elle rit, nous rions. Elle prend un faux air de conspirateur et :
            - On va en manger tout un pot ensemble!...