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JE PARS AU LOIN.
Je pars au loin. C'est la première fois que je quitte la grande ville où je suis né et où j'ai toujours vécu. Mon train est parti à huit heures moins le quart ce matin, et je dois arriver vers les six heures et demie ce soir. Toute une journée de voyage.
Je pars parce que mes camarades d'école sont partis aussi, ou vont partir ces jours-ci. Ce dimanche trente juin mil neuf cent soixante-trois est notre premier jour de vacances. Je vais chez mes grands-parents qui habitent au bord de la mer. Je n'ai jamais été au bord de la mer.
Le train roule. Le paysage est monotone. Ce n'est pas désagréable de voir la campagne, mais ce sont toujours des choses semblables. Et puis, privées de vie. Rien ne vit ici. Dans les villages, que je vois de temps en temps, cela doit être différent; mais il ne doit pas y avoir grand monde. C'est petit.
L'heure s'en va, peu à peu. Le paysage a changé. Une rivière, et des collines. C'est déjà un peu mieux. Les collines sont comme des présences. Les maisons de la campagne, entre lesquelles roule mon train. Les villages ont grossi, je vois mêmes des hommes. Un petit groupe d'enfants m'ont fait des signes au passage. Je leur ai répondu. Ils ont continué à faire des signes. Ils ne me voient sans doute plus. Je me suis penché par la fenêtre. Je ne les vois plus. Le train roule vite, il ne doit pas s'intéresser au petit groupe d'enfants. Peut-être n'était-ce pas à moi qu'ils faisaient des signes.
Il est un peu plus de dix heures. Je vois beaucoup de maisons. C'est une ville. Probablement grande. J'ai l'impression d'être dans les faubourgs de la ville où j'habite. Le train s'est arrêté, il est reparti. Je suis de nouveau dans des faubourgs. La campagne est revenue. Je n'ai pas vu de ville.
Des petits arbustes bien rangés, comme si on les avait plantés pour décorer les collines. Je crois que je sais ce que c'est; des vignes. Un fleuve, presque aussi large que celui qui traverse ma ville. Il me paraît plus calme, je ne sais pas pourquoi.
Il est long, le fleuve. Cela fait bientôt une heure. Cette fois-ci, ce doit être l'une des deux grandes villes que je dois traverser. Oui, c'est plus grand que la précédente.
Le fleuve s'est élargi, et il est devenu plus animé. L'eau bouillonne par endroits. Je sais que celui-là se jettera dans la mer, là où le train entrera dans l'autre grande ville.
Mais midi est déjà passé. Je vais dans le wagon où on peut déjeuner. La nourriture est bonne. Je m'attarde à écouter les conversations des convives. Endormant.
Sur la droite, de l'autre côté du fleuve, les collines ont poussé. Ce sont des montagnes, je l'ai lu dans mon livre de géographie. Je croyais que les montagnes étaient des choses escarpées, des rocs amoncelés. Ce que je vois, ce sont les mêmes collines que précédemment, mais qu'on aurait étirées en hauteur et en largeur, comme de la pâte de guimauve.
Ai-je eu raison de partir? Je ne connais personne là-bas. Je vais m'ennuyer autant que seul chez moi. Mon père m'a parlé de la fille d'un collègue et ancien camarade d'école, qui, ainsi que moi, va demeurer chez ses grands-parents durant les vacances. Je connais le collègue. Si la fille est aussi amusante que le père, je me contenterai d'une visite de politesse.
Entrée de l'autre grande ville. Même réflexion que pour la précédente, mais en plus poussiéreux. Le train repart. Il s'est mis à parler. Des mots brefs, qui vont de plus en plus vite, puis deviennent confus. J'ai vu des locomotives à vapeur dans la gare, c'est l'une d'elles qui parle.
Le paysage a changé. Il est devenu cassant. Les arbres ne se promènent plus, ils restent chez eux.
La mer. Elle est arrivée sans prévenir, à la sortie d'une petite ville qui ressemble à une image. La mer est vaste, elle ne s'arrête nulle part. Les yeux peuvent aller partout, mais ne trouvent rien où regarder.
Mes grands-parents sont venus m'attendre à la gare. Je ne les connais pas beaucoup, je ne les vois pas souvent. Ils paraissent tout heureux de me voir. Ils me demandent comment s'est passé le voyage. Je leur réponds qu'il s'est très bien passé. Ils semblent satisfaits, mais ne savent pas trop comment le dire. Ils sont venus en voiture, et nous partons.
Les rues sont courtes et étroites, même celle qui paraît pourtant traverser toute la ville. Il y a peu de monde, mais les rues sont pleines.
Nous prenons maintenant par le bord de mer. La rue, longue cette fois-ci, est bordée d'arbres. Je connais leur nom, ce sont des palmiers. On dirait une plante verte perchée sur un bâton. Des grandes maisons, qui ne donnent pas l'impression d'être habitées. Tout du long, la plage et la mer. Quelques voiliers. Nous arrivons dans des petites rues toutes propres, aux maisons claires. Nous entrons dans un grand jardin. Une maison large et basse. Je suis chez mes grands-parents.
Le jour baisse. C'est l'heure du dîner. Mes grands-parents me posent les questions ordinaires qu'on pose aux écoliers, s'informent de la santé de mes parents, demandent si tout va bien. Ils sont plaisants, n'insistent jamais sur des points qui pourraient être trop personnels. Ils me parlent des jeunes gens de mon âge que je pourrais fréquenter, me donnent des détails sur eux, me décrivent les occupations habituelles que je pourrais partager avec eux. Je fais mon possible pour leur montrer que je suis très content d'être si bien reçu, leur manifeste mon désir de ne pas être pour eux une cause de dérangement. Ils me rassurent, m'affirment qu'ils avaient depuis longtemps envie de me voir chez eux, et concluent qu'ils espèrent que je me trouverai bien ici. La nuit est là, mon lit m'attend.
J'ai l'habitude de me lever tôt, dès mon réveil. Mes grands-parents doivent encore dormir, car je n'entends aucun bruit. Il fait déjà très chaud. Je ne suis pas habitué à ce genre de temps, un peu moite. Je vais boire un verre d'eau à la cuisine. Je regarde ce qu'il y a pour le petit déjeuner. Un reste de pain hésitant entre le mou et le dur, un petit quart de beurre et un fond de bouteille de lait. Les commissions restent clairement à faire.
Je sors acheter du lait, du beurre et du pain frais. Seulement, c'est plus facile à dire qu'à faire. Je ne vois aucune boutique à l'horizon, ni âme qui vive pour me renseigner. Après cinq bonnes minutes de vagabondage, on m'indique la rue qui traverse la ville, par laquelle je suis passé hier et où se trouvent toutes les boutiques. Encore dix minutes. Petite surprise à la boulangerie. Alors que devant moi on a servi le pain sans poser de question, la boulangère me demande si je veux un pain sans huile. Voyant mon air plus que surpris, elle m'explique qu'ici, le temps étant très chaud et par conséquent le pain séchant très vite, la coutume est de mettre un peu d'huile dans le pain, mais que les étrangers à la région - elle a donc entendu à mon accent que j'en étais un - le préfèrent sans huile. J'ai compris pourquoi le pain de mes grands-parents hésitait entre le mou et le dur. Je demande du pain à l'huile, à la grande satisfaction de la boulangère. Le lait et le beurre achetés, je me prépare à rentrer, mais je me souviens avoir remarqué qu'il n'y a pas de confiture, et moi, j'aime beaucoup ça. J'ajoute un pot de confiture de framboises, et je rentre, après avoir pris des fleurs pour ma grand-mère chez le fleuriste d'en face.
Mes grands-parents venaient de se lever il y a peu de temps, et ne s'étaient pas encore aperçus de mon absence. Grand-mère a longuement contemplé les fleurs et m'a dit que j'étais un bon petit-fils. Grand-père a apprécié mes achats, et m'a dit que j'étais un garçon capable d'initiative. La matinée s'est passée ainsi, à chercher à mieux se connaître.
Après le déjeuner, je suis sorti pour apprendre la ville. La rue dans laquelle se trouvaient les boutiques où j'ai fait les commissions ne possède rien d'autre que des boutiques. Dans ma grande ville aussi, il y a des rues de cette sorte. Mais chez moi, il y a d'autres rues; ici, c'est toujours la même rue partout, simplement elle est sans boutiques. Et que l'on aille à un endroit ou à un autre de la ville, les gens que je rencontre me donnent l'effet de ne pas habiter ici; ils sont de passage. Cela explique peut-être pourquoi hier j'ai eu l'impression que les maisons n'étaient pas habitées.
Allons un peu plus loin. De l'autre côté du chemin de fer qui lui aussi traverse la ville, j'hésite entre la ville, le village tel que je l'imagine, ou un parc dans lequel on aurait disposé des maisons, avec ou sans jardin, pour que les gens de passage y fassent un court, mais agréable séjour.
Je reviens vers la rue qui longe la mer. A quoi sert-elle à part à être un lieu de passage? La réponse est simple; à aller de la ville à la plage.
La plage. Je suis resté à la regarder. Longtemps. On va dans la mer, on reste dans la mer, on sort de la mer, on dort sur la plage. C'est là que les gens habitent. Sans maisons. Seuls.
Au dîner, mes grands-parents s'informent des conclusions de ma visite. Je balance entre le récit flatteur qui leur ferait plaisir, le récit descriptif sans nuance, et le récit de mes impressions. Je tâtonne d'abord, et guette. Le récit flatteur laisse Grand-mère indifférente et fait naître un sourire retenu chez Grand-père. Le récit descriptif n'obtient pas plus de succès. Par bonheur, je n'ai fait qu'entamer, un peu distraitement, chacun des deux récits. Alors, tant pis, je me lance dans le récit de mes impressions. Doucement pour commencer, puis, enhardi par leurs sourires plus francs et leurs signes de tête compréhensifs, je continue plus tranquillement.
Grand-mère se met à rire :
- Tu sais, si nous nous sommes installés ici, c'est parce que ma famille est d'ici et que nous avons beaucoup d'amis qui sont venus y passer leurs vieux jours...
- Et puis, le climat est très agréable l'hiver, et nous ne craignons pas la chaleur l'été, prononce sereinement Grand-père.
Grand-mère me reparle des jeunes gens de mon âge que je pourrais fréquenter :
- Il y a beaucoup de jolies promenades dans les environs; ton cousin les connaît très bien, et il pourra te les montrer.
- Lui et ses amis y vont en vélo à moteur, ajoute Grand-père; tu prendras les nôtres.
- As-tu été voir la vieille ville? me demande Grand-mère.
- Non; se trouve-t-elle sur le rocher, au bout de la ville?
- Oui, c'était une forteresse!
- Il y a bien longtemps, note Grand-père.
Pain frais... Mes grands-parents ayant coutume d'aller chercher le pain frais à leur réveil, un peu tardif à mon goût, je me retrouve ce matin devant la boulangère qui me tend en souriant mon pain sans rien me demander. Je suis adopté, pour le pain tout au moins...
(Rédaction en cours)

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