
AUTOUR DE MOI, LES OISEAUX CHANTAIENT.
Autour de moi, les oiseaux chantaient. A demi-allongé dans mon confortable fauteuil en bois de cerisier, j'écrivais sur la première page de mon cahier tout neuf à belle couverture rouge, tout en grignotant de temps en temps les succulentes cerises qui pendaient, par groupe de deux ou de trois, à portée de ma main. Mon chat, ayant sauté avec souplesse du toit de la véranda sur le cerisier, était venu, tout curieux, voir ce que je pouvais bien écrire. "Voyons, devait-il penser, tu n'as pas de devoir à faire, c'est aujourd'hui le premier jour de tes vacances, alors, que fais-tu donc?"
- Eh bien, lui ai-je répondu, je viens de commencer mon journal!
- Ton journal?
- Oui! Je passe tout mon temps, en classe de littérature, à parler de la vie des auteurs, alors à présent que je peux écrire ce qui me plaît, j'ai décidé de parler de ma propre vie.
- Est-elle donc si intéressante?
- Comment puis-je le savoir? Si un jour quelqu'un lit mon journal, ce sera à lui d'en juger.
- Tu raconteras toute ta vie?
- Non; seulement ce qui viendra à moi sans que je m'en mêle.
Mon chat, manifestement convaincu par ma harangue, s'en alla dormir sur la branche voisine.
Bon! J'ai donc déjà écrit la première phrase. Relisons : "Ce matin, je me suis gavé de framboises, et à midi, je n'avais plus faim." Passionnant! Peu importe, c'est pour moi que j'écris. Un jour je relirai peut-être encore... ou quelqu'un d'autre, que sais-je? Ce ne sera pas d'un bien grand intérêt de savoir que je m'étais aujourd'hui gavé de framboises, et que je n'avais plus faim à midi. Si, pourtant. On apprendra que j'aime les framboises, que j'ai l'estomac solide, que mes parents sont gentils, car ils ne m'ont rien dit - sinon, je l'aurais évidemment rapporté! - que j'ai beaucoup de framboisiers dans mon jardin, que je n'hésite pas à faire ce qui me plaît - si cela n'a pas de conséquences graves, s'entend - que je suis assez fantaisiste pour transformer les cerisiers en fauteuils. Il y avait tout cela dans la petite phrase que j'avais écrite? Cela paraît invraisemblable, n'est-ce pas? Et pourtant, c'est bien ce qu'on nous demande en classe, dans nos rédactions : "Commentez la phrase suivante de l'auteur..." Conclusion, me voilà devenu auteur!
- Tu m'en donnes?
Deux petites jumelles et leur petite amie venaient d'entrer dans le jardin. Chose facile, la porte du jardin était toujours ouverte, et les enfants du voisinage venaient souvent s'amuser chez moi, jouer avec le chat, grappiller des cerises quand il y en avait, ou tout simplement s'asseoir sur la pelouse, parmi les massifs de fleurs dont ma mère prenait grand soin.
Je lance quelques cerises, et les voilà parties courir!...
- Tu viens avec moi?
La voisine, dont la maison fait face à la mienne, juste la rue à traverser. Elle est un peu plus grande que les petites, qui courent après le chat. Quatre ans de moins que moi, environ, elle a souvent des commissions à faire pour sa maman; et comme elle s'ennuie à marcher toute seule, elle vient m'attraper pour l'accompagner. Elle est très gentille, je l'aime bien. Elle ne parle pas beaucoup, elle est un peu triste, parfois, mais elle a très bon coeur.
Je saute de mon arbre, et nous voilà partis, laissant les petites, qui, s'étant maintenant emparées du chat, lui expliquaient patiemment... comment savoir?...
Mon petit bourg n'est pas très grand - Oh! Que me dirait mon professeur de littérature? - il faut environ une demi-heure pour le traverser. Nous cheminons sur un chemin - Oh! Encore! Je ne suis pas... encore un grand auteur... Donc, ce chemin n'est pas ordinaire; il découpe mon petit bourg en deux, allant droit devant lui, têtu, sans tenir compte de rien - "Vous n'avez qu'à vous en accommoder!" C'est un aqueduc, qui va très très loin; il était déjà là il y a plus de cinquante ans. Il est sous terre, passe près de chez moi, et le chemin marche dessus.
- J'ai de la couture à faire!
Ma petite voisine sait que j'aime bien la regarder coudre, et même, quelquefois, je l'aide un peu.
Nous avons rencontré deux ou trois camarades sur le chemin. Nous avons bavardé. Je connais beaucoup de garçons et de filles dans mon petit bourg. Je les aime bien. Je crois qu'ils m'aiment bien.
Assez écrit pour aujourd'hui!
C'est dimanche, jour du marché, où tout le monde se rencontre. Il fait grand beau temps en ce deuxième jour de juillet. Précisons, puisqu'il s'agit d'un journal, de l'an mil neuf cent cinquante. Oui, les chiffres s'écrivent en lettres, ainsi que l'a dit mon professeur de littérature. Ce n'est pas commode à lire, mais c'est plus joli, ou ça fait plus littéraire, je ne sais plus. Il y a des exceptions, bien sûr, il y en a toujours - et dans ce cas, à quoi ça sert de faire des règles? - à condition que ce ne soit pas l'élève qui les fasse, sinon cela devient une faute et une mauvaise note. Je n'ai jamais su qui fabriquait les exceptions. Et les lettres, pourquoi ne les écrirait-on pas en chiffres? Ce serait encore moins commode à lire, mais cela pourrait être plus amusant. Un élève nous alerterait : "55!" Eh bien, quoi? C'est le prof qui arrive! Non? Si! Faites le compte : seize et dix-huit et quinze et six, cela fait bien 55, non? "Vous n'êtes pas très clair, mon garçon; il faut donner des explications dans une bonne rédaction!" dira mon 55. C'est promis, 114!
En attendant, si je veux que mon journal soit bien tenu, je dois aussi préciser que l'école rouvrira ses portes le lundi deux octobre.
Bien, je me suis éloigné de mon sujet. Je parlais du marché du dimanche. Ce n'est pas si facile qu'on le pense d'écrire un journal. Je crois que le "on", ça doit être moi-même. Reprenons.
Les vendeurs sont contents de vendre. Les acheteurs regardent avec une légère défiance les sourires des vendeurs qui tendent la marchandise en annonçant le prix. Pourtant, les vendeurs ont bien dit aux acheteurs que la marchandise était la meilleure et le prix le plus bas. Bah! c'est la règle du jeu, avec, bien entendu, ses exceptions. Chacun pense à son intérêt, il n'y a rien à en dire. J'espère qu'à l'école il n'en va pas de même. Surtout que nous, les élèves, nous achetons chat en poche.
Rencontres avec les camarades. Plaisir d'être en vacances. Projets d'avenir... très proche. Que faisons-nous demain, ou après-demain?... L'espoir de bonnes vacances règne sans partage. L'ennui n'est pas encore là. Reviendra-t-il, ainsi que les années précédentes?
Les commissions sont faites. Je rentre avec ma mère. Peu de fruits, encore moins de légumes. Notre jardin y supplée. Une allée le sépare en deux. D'un côté, la pelouse et les massifs de fleurs; de l'autre, un potager aménagé par ma mère, et dans lequel on trouve tout ce qui existe de meilleur dans la nature; à mon goût, tout du moins. Comment pourrais-je croquer ailleurs les odorantes et juteuses carottes que je déterre moi-même et qu'il me suffit d'essuyer soigneusement de la main, afin de ne rien perdre de leurs saveurs? Et les petits pois, que je choisis de la grosseur qui me convient, et dont je suce les gousses tout humides avec délice? Et les salades, et les poireaux, le céleri, les endives, les tomates, les haricots verts...? Sans parler de l'ail, de l'oignon blanc, et de l'échalote qui brûle la bouche et que j'aime tant! Et les fruits, les fruits...? Un pommier aux pommes acides et craquantes, un petit poirier dont il faut, il est vrai, bien chercher les poires, mon fauteuil, pardon! mon cerisier, les fraises, et la rhubarbe dont on peut faire un si bon chapeau avec sa grande feuille fraîche qui préserve des ardeurs solaires. Et un grand, grand cerisier, un deuxième cerisier. Quand je dis un cerisier, je devrais plutôt dire un champ de bataille! Comment cela, me batté-je donc avec les cerises? Expliquons, pour être clair dans cette bonne rédaction, ainsi que me l'a recommandé mon 55.
La bataille se livre de nuit, non pas avec les cerises, mais avec les oiseaux. Les cerises, elles, sont l'enjeu de la bataille. Que se passe-t-il donc? Une nuit, survient un sortilège; les cerises tout en haut de l'arbre deviennent des cerises à l'eau-de-vie! Les oiseaux, moins prévoyants que moi, sacrifient au sommeil; et moi, plus rusé qu'eux, je sacrifie au guet. Et, dès que je sens la merveilleuse odeur de ces cerises miraculeuses, je les cueille toutes! Vous verriez la tête des oiseaux lorsqu'ils se réveillent enfin, un peu avant l'aube! Eh oui, feintés! Cela m'est arrivé une fois de ne pas guetter; ce matin-là, ce sont les oiseaux qui ont vu ma tête, devant les noyaux qui se balançaient au bout des queues!
Déjeuner.
Mes parents parlent de choses et d'autres. Je parle de choses et d'autres. Le marché de tout à l'heure, les amis de tout à l'heure, le temps qu'il fait tout à l'heure. Le marché était bon, les amis de mes parents viendront vers quatre heures, il fait beau, il suffit de lever la tête - nous déjeunons dans le jardin - pour voir que le ciel est bleu. Oui, 114 le 55, ma bonne rédaction est très bonne, ce n'est pas ma faute cependant si "tout à l'heure" s'emploie aussi bien pour le passé que pour le futur, et même pour le présent. Etant donné tout le respect que je dois à mon 55, je ne puis me permettre d'ajouter : "Feinté!"
D'école ou de vacances, ainsi que cela est de rigueur chez les parents de mes camarades? non, nous n'en parlons pas. Les vacances, personne n'y prête une attention particulière; elles sont là, c'est tout. L'école? Mes parents m'en parlent très rarement. J'ai de bonnes notes, et cela les contente. Quelquefois, ils me demandent si tout va bien et si je n'ai pas besoin d'aide. Je réponds que tout va bien et que je n'ai pas besoin d'aide; et nous n'en parlons plus. J'ai toujours été étonné qu'il n'en soit pas de même chez mes camarades. Mais je ne leur ai jamais rien dit, de peur que cela leur soit désagréable.
L'après-midi, j'ai mis de l'ordre dans mes affaires de classe.
Ce matin, comme je le fais souvent, je suis allé chercher le lait à la ferme. La ferme se trouve dans le petit bourg même, mais lorsque j'y vais, le temps ne vient pas avec moi. Je suis loin, loin, dans le passé, sur cet étroit et sinueux chemin de terre qui va se perdre dans le bois tout proche après avoir paressé entre un grand mur de fortes pierres et la ferme où je me rends. Derrière le mur, un château, auquel appartient la ferme. Non, les siècles ont passé, et la ferme n'appartient plus au château, désert la plupart du temps et qui va faire ses commissions au marché ou dans les boutiques du petit bourg.
Il n'en reste pas moins que j'aime beaucoup venir là, que le fermier est vraiment très gentil, et qu'il m'aime bien, à ce que je crois.
En entrant dans la ferme...
Serais-je soudainement revenu dans ces siècles passés dont je viens de parler? Une jeune paysanne, d'un an, peut-être, moins âgée que moi, vêtue d'une longue et large robe de toile bleue, comme on les faisait dans les très anciens temps, s'est avancée vers moi :
- Bonjour, gentil damoiseau! me dit-elle d'une voix chantante, tout en me faisant un sourire accueillant.
Un peu surpris, je réponds un "Bonjour, gentille damoiselle!" incertain.
- Viens, je vais te verser le lait!
Elle ajoute, toujours souriante :
- Je remplis tout le pot?
Je réponds un "Oui, gentille damoiselle!" tout aussi incertain que le "Bonjour, gentille damoiselle!"
Le pot est rempli. Je donne une pièce. Damoiselle la regarde :
- De l'or, Damoiseau? Voici ta monnaie!
Damoiselle me tend des pièces d'argent.
- Merci à toi, Damoiselle!
Elle me fait un gai sourire :
- La traite est à six heures demain matin; je serai là!
Et elle s'en va d'un pas alerte...
