
IL FAUT QUE JE SOIS UN HOMME.
Il faut que je sois un homme. "Sois un homme!" m'a dit mon père. "Soyez des hommes!" a dit le chef aux guerriers qui allaient mourir. "Soyons des hommes!" ont dit les guerriers qui allaient tuer.
Je ne suis plus un petit garçon. A présent on me dit : "Mon garçon", cependant je suis le petit d'un homme. Un jour, je deviendrai donc...
Les hommes savent ce que je ne sais pas. Il ne me reste plus qu'à apprendre, sans doute... On me l'a dit. Faut-il aussi apprendre sans doute - sans douter, donc? Sans douter de ce que j'apprendrai. Sans douter de ceux qui me l'apprendront. Sans douter de ce que je deviendrai.
Pourquoi ne suis-je pas encore un homme? Certes parce que je suis encore petit. Et il n'y a certainement rien d'autre. Est-ce si certain? Lorsque mon père me dit d'être un homme, il n'ajoute pas : "Quand tu seras grand". Non, c'est pour maintenant. Ce n'est donc pas une question d'expérience, comme je l'entends souvent dire. Que me manque-t-il alors? Etre plus savant, être plus sage, bien faire ce que je dois faire? Que dois-je faire au juste?
A la maison, mes parents me disent que je me conduis bien, ils m'assurent être contents de moi, je leur obéis... normalement. A l'école, les professeurs trouvent que je travaille bien, j'ai de bonnes notes.
C'est autre chose que je dois faire. Ce que font les hommes. Ce que font les hommes...
Ce matin, le soleil s'est pressé de se lever, tout content de ne pas être gêné pour voir la terre; seule une petite compagnie de petits nuages blancs était venue lui souhaiter une agréable journée. Me voilà en chemin vers l'école. Les arbres ont deviné que l'air sera de plus en plus chaud les jours qui viendront et laissent leurs feuilles se donner au soleil.
A l'école, il n'y a pas de petits nuages blancs ni de feuilles. Les professeurs sont là pour nous protéger. L'école est une demeure sûre. Le vent n'y soufflera jamais.
J'apprends. Autour de moi, mes camarades apprennent. Les mêmes mots, les mêmes pensées. Devrons-nous aussi faire les mêmes choses? Serons-nous les mêmes... hommes, un jour? Il y a d'autres écoles, ailleurs; que font ceux qui s'y trouvent? De temps en temps, entre les cours, nous pouvons aller jouer. Nous jouons - ensemble. C'est agréable d'être ensemble, de jouer aux mêmes jeux. Comme les feuilles sur un même arbre. Que savons-nous de cet arbre? Pouvons-nous aller sur un autre arbre?
- Tu viens avec nous?
J'entends la voix rude d'un robuste garçon de mon âge. Cherche-t-il un arbre? Ou bien en est-il un lui-même? Un chêne... Je m'appuie souvent contre lui. Il est silencieux, mais il écoute. Ses conseils sont brefs, mais précieux. Je réponds d'un signe de tête, Robur - le chêne - n'aime pas les mots superflus.
Comme le temps s'y prête, nous sommes avec nos vélos. Il habite une ferme, à une demi-heure de route. Nous partons à trois, avec sa soeur, un peu plus jeune que lui, et qui vient de sortir de sa classe à la même heure que nous de la nôtre. Le chemin est agréable, il passe entre des collines à la pente douce où les vaches n'ont pas besoin de s'accrocher. Elles nous regardent comme de vieilles connaissances, la soeur de Robur a fait un signe à l'une ou à l'autre - ce sont les siennes. Elle va souvent près d'elles, comme elle va vers la mare s'asseoir à côté des canards. Elle s'y sent mieux qu'à l'école, qu'elle n'aime pas - on n'y parle pas de la vie, dit-elle. Elle a poussé au milieu des prés, comme une herbe folle...
