ELLE  VENAIT  D'APPARAITRE  HORS  DU  BOIS.


             Elle venait d'apparaître hors du bois. Elle courait. Elle courait vite. Elle courait avec grâce.
            - Qui est-elle?
            - C'est la petite-fille de nos voisins du village d'en haut, me répond mon grand-père; elle vient tous les ans passer ses vacances chez ses grands-parents.
            - Tu ne viens chez nous que pour quelques jours par an; c'est pour cela que tu ne l'as jamais vue, ajoute ma grand-mère, prévenant ma question.
            - Et puis, elle est toujours seule; elle ne voit personne, reprend mon grand-père.
            Dimanche vingt-huit juin 1964. Je suis venu, ainsi que l'a dit ma grand-mère, passer ici les premiers jours de mes vacances. Ensuite, j'irai chez des camarades d'école, chez d'autres membres de la famille... Je vais m'ennuyer, loin de mes occupations ordinaires, loin de ma grande ville, à la campagne. Elle doit s'ennuyer aussi, seule. Je ne sais pas son nom. J'ai oublié de le demander. Cela n'a pas d'importance.
            Au déjeuner, je raconte ma vie - celle de l'école, la mienne n'intéresse en général pas grand monde, même pas, je crois, mes camarades; avec eux, il faut faire quelque chose. Ma vie d'école n'est pas sans intérêt - pour mes grands-parents - très bon élève, et les examens de fin d'école l'année qui vient. Il va d'ailleurs falloir recommencer ces récits à travers toute la famille - celle où j'irai pendant les vacances.
            Après le déjeuner, j'ai pris mon vélo - celui de mon grand-père - et je suis allé me promener; que faire d'autre? J'ai apporté quelques livres; sur la vie des hommes des temps passés. Vais-je rencontrer Seule sur la route en train de courir? Elle ne court peut-être que dans les bois... N'importe, puisque je repars dans quelques jours et qu'elle ne parle à personne.
            Ça monte, ça descend. Heureusement que j'ai l'habitude de courir, moi aussi; je participe à des courses à l'école. Tiens, sans doute, elle aussi... elle courait vite, très vite, même. C'est une fille, je ne vais pas faire la course avec elle. D'autant plus qu'il m'a semblé qu'elle était un peu plus jeune que moi. Je roule. Ça monte, ça descend.
            L'année d'école, comme toujours, s'est bien passée. Bons professeurs. Bons camarades. Etudes nourrissantes. Distractions amusantes. Causeries agréables. J'écris mon journal - pas tous les jours cependant, ainsi que le nom ne l'indique pas. Pourquoi? Je ne sais pas vraiment. C'est du passé. Quelle distinction entre le passé d'il y a une heure et le passé d'il y a quelques millions d'années? Que ferai-je de mon journal? Qu'ont-ils fait de leurs pensées - puisqu'ils n'écrivaient pas encore?
            Je me suis assis sur l'herbe sous un arbre, au bord de la route déserte - nous ne sommes pas en ville. J'avais emporté un livre; j'ai lu. J'ai encore un peu roulé, puis je suis rentré pour le dîner. Mes grands-parents m'ont demandé si j'avais fait une bonne promenade. J'ai répondu que j'en avais été fort satisfait.
            La conversation s'est prolongée un moment après le dîner, puis mes grands-parents sont montés se coucher. Je suis sorti. J'aime la nuit, et je suis allé marcher un peu au hasard en dehors du village. Comme je préfère monter plutôt que descendre, je me suis retrouvé tout à côté du village près duquel j'avais vu courir Seule. Le village dormait. J'étais dans un grand verger empli de poiriers. Les poires, on ne peut encore les voir, c'est bien trop tôt, mais je les connais, elles sont succulentes et un peu acides; je les aime beaucoup. Le verger monte en pente assez raide jusqu'à un chemin pavé des temps anciens, qui va tout droit, tout droit, loin, loin. Me voici en haut du verger, sur le chemin. Continuer de l'autre côté du chemin ne me tente pas, car il faudrait descendre une pente, raide elle aussi. Je décide donc de faire quelques pas sur le chemin. Je reviendrai en courant par les vergers jusqu'à chez moi. Je marche sur le chemin. Il est aussi bon qu'une grande route de notre époque. On savait déjà construire, dans ces temps-là.
            Voit-on les ombres dans la nuit? Quelle est celle que je crois apercevoir aux environs de l'endroit où je suis arrivé sur le chemin? Une ombre qui court, qui court très vite. Une ombre qui s'est jetée dans les vergers qui descendent en pente raide jusqu'au village près duquel j'avais vu courir Seule.
            Tôt dans la matinée, après le déjeuner, je partis lire à l'entour du village. Où aller? Ma curiosité, la simple curiosité, me mena dans le tout petit bois d'où l'on pouvait voir l'endroit où Seule était apparue hier. Mon livre parlait des temps où les hommes du passé marchaient sur les chemins anciens. Je lisais d'un oeil, je guettais de l'autre. Je ne vis rien, ni Seule ni le livre. Je rentrai pour le déjeuner.
            Au déjeuner, mes grands-parents me demandent ce que je compte faire pendant les vacances. Qui d'autre dois-je aller voir, famille, amis...? Est-ce que je m'entends bien avec mes professeurs, mes camarades de classe? Est-ce que je suis content de mes études? Je crois qu'ils m'ont déjà demandé cela hier, mais je leur réponds comme si c'était la première fois. Grand-mère compare les légumes de son potager aux légumes qu'on trouve au marché de la petite ville distante d'un quart d'heure d'auto tout au plus. "Les miens, je les connais!" dit-elle. La petite ville, je la connais. Très belle vue sur la ville où j'habite, mais qui est trop loin pour que je puisse la voir, sinon en esprit. Grand-père compare les beautés des paysages qui se trouvent dans les environs du village avec les embarras des villes - il n'aime pas les villes, et en informe souvent ses auditeurs. Et comme aujourd'hui les auditeurs c'est moi... Je pars me promener.
            Ça ne monte pas, ça ne descend pas, ou si peu; je roule sur le chemin ancien, et le chemin suit la crête. Vallée à droite, vallée à gauche. Ce sont les paysages que Grand-père m'a vantés tout à l'heure. Ils sont attrayants. Je préfère les embarras de ma ville. Mais c'est vrai, ces paysages sont attrayants.
            Trois heures. Je redescends vers mon village. De l'autre côté de la vallée, un assez grand village, un peu morne d'aspect, sur le flanc de la colline. J'y suis déjà allé bavarder - c'est le mot, je ne sais quoi dire avec lui, c'est mon grand-père qui me l'a fait connaître l'année dernière. Je retourne bavarder avec lui; si je ne sais pas quoi lui dire, lui, il me dira peut-être quelque chose.
            - Tu viens pour longtemps?
            - Quelques jours.
            - Demain, je vais au cinéma avec des copains; tu viens avec nous?
            J'ai une légère hésitation; je sais quels films ils vont voir :
            - Pourquoi pas? Je te dirai...
            - Qu'est-ce que tu as fait depuis que tu es arrivé?
            - Je suis arrivé hier...
            J'ajoute rapidement :
            - Je me suis promené du côté du chemin ancien, celui en haut...
            - Ah oui! après le petit village...
            Il s'interrompt un instant, puis, avec une moue :
            - Là où habite la fille...
            Je fais l'innocent :
            - Quelle fille?
            Il ne paraît pas surpris :
            - Ah oui! bien sûr, tu ne l'as pas vue...
            Cela peut ne pas être pris pour une question; je le laisse continuer. Il continue sans attendre :
            - Nous l'avons déjà invitée à venir avec nous... l'année dernière, souvent...
            Je fais l'indifférent. Il reprend :
            - Elle ne vient jamais...
            Il poursuit après un temps :
            - Elle a pourtant l'air...
            Encore un temps :
            - Nous, nous aurions bien aimé...
            Il cherche ses mots :
            - Je ne sais pas...
            Eh bien, il m'a dit quelque chose!
            L'invitation d'hier pour le cinéma évitée sous un bon prétexte, je ne sais même plus lequel, je passe la matinée avec mes grands-parents, à parler d'eux, de moi, de la campagne, de la ville, du déjeuner; sujets variés et emplissant correctement le temps.
            Après le déjeuner, je suis sorti sans me presser pour aller faire une calme promenade à vélo. Il n'y avait aucune raison de se presser particulièrement. Non, je ne suis sorti nulle part, remettons les choses dans l'ordre. La chaîne du vélo était mal graissée, et pleurait à fendre l'âme. Donc, je me mets à graisser, huiler, et tant que j'y suis, régler ce qu'il y a à régler; freins!... Oh oui, ils en ont besoin! sur ces routes montagneuses... Reprenons. Je suis sorti...
            J'arrivai sur le chemin ancien. Tout au loin, à peine visible, Seule marchait sur le chemin, en venant vers moi. Je m'arrêtai. Les vergers dans lesquels j'avais vu avant-hier soir se jeter une ombre se trouvaient entre Seule et moi. Je réfléchis. Si elle ne voulait pas me rencontrer, elle pouvait descendre par les vergers qui menaient tout droit à son village. Je m'assis sur l'herbe au bord du chemin après avoir déposé mon vélo par terre, et j'attendis. Elle marchait d'un pas ferme, ni rapide ni lent. La voilà devant les vergers. Son pas n'a pas changé. Je la vis continuer droit devant elle. Elle s'approchait maintenant. Lorsqu'elle arriva à ma hauteur, elle s'arrêta. Elle me sourit. Un sourire long, calme, gracieux.
            - Restes-tu longtemps chez tes grands-parents?
            Elle m'avait posé la question comme si nous nous étions quittés hier. Je répondis sur le même ton :
            - J'étais venu pour quelques jours.
            - Etais?
            Je me levai :
            - Etais.
            Un bref silence.
            - Que lisais-tu?
            Je fus à peine surpris :
            - Un livre qui parlait des temps où les hommes du passé marchaient sur des chemins anciens comme celui-ci.
            Elle me regarda avec attention :
            - J'ai un livre sur celui-ci; tu le prendras ce soir.
            - Après le dîner?
            - Oui; là où tu m'as vue avant-hier.
            De retour à la maison, je m'affaire à mon vélo; n'y aurait-il pas encore quelque réglage à faire? Grand-père me félicite :
            - Que tu es soigneux! Dommage que tu t'en serves si peu...
            Je vais pour répondre; il me précède :
            - Tu repars bientôt?
            Je réponds de suite :
            - Je vais rester encore quelque temps.
            Je poursuis, voyant sa légère surprise :
            - J'ai envie d'aller me promener un peu plus loin.
            Apparemment, il ne sait pas s'il doit être étonné ou non. J'ajoute, avec un sourire taquin :
            - Si cela ne vous dérange pas, Grand-mère et toi!
            Il ne réagit guère à la taquinerie, mais s'épanouit en un large sourire :
            - Reste autant que tu voudras; toutes les vacances si tu veux!
            J'ai failli dire : "Pourquoi pas?"
            Il exulte :
            - Répare ton vélo! Et je te souhaite de bonnes routes! Il y a tant à voir ici! Je t'indiquerai! Je vais annoncer la bonne nouvelle à ta grand-mère!
            Je souris - sans taquinerie :
            - Je viens avec toi!
            Grand-mère m'a couvert de sa joie!
            Le soleil s'en était allé depuis plus d'une heure. Les dernières pâleurs du ciel s'étaient effacées. La lune n'avait certes plus le bel éclat qui éblouissait la nuit de jeudi dernier, mais elle pouvait encore guider notre marche, à Seule et à moi, de la lumière soyeuse qu'elle étendait sur le chemin ancien. La nuit, silencieuse, s'était assoupie.
            - La nuit ne vient pas distraire, comme le fait le jour, prononça lentement Seule au bout d'un moment.
            Elle reprit presque aussitôt, d'une voix un peu plus animée :
            - La pensée des hommes du passé est-elle encore présente?
            Nous allions d'un pas assez vif; je ralentis légèrement. Elle continuait sans céder. Je revins près d'elle :
            - J'aime, comme toi, la pensée des hommes; mais d'un garçon, on attend toujours...
            Elle poursuivit ma phrase sans m'interrompre :
            - ...des actions...
            Elle fit une pause imperceptible :
            - ...et des filles, des actes.
            - Oui; pour les garçons, pourvu qu'ils fassent quelque chose, et pour les filles, pourvu que ça marche.
            Elle approuva d'un rapide signe de tête.
            - Tu vois le bois, là?
            Je voyais le bois :
            - Oui.
            - En courant pendant dix minutes, on sort du bois...
            - Partis!
            Et, joignant le pied à la parole, je m'élançai...