LES  ORGES  VENAIENT  DE  FRISSONNER.


           Les orges venaient de frissonner. Un vent léger s'était levé, et il lissait les tendres tiges que le soleil faisait briller.
            Songe s'était arrêtée et contemplait la verte étendue qui descendait doucement la colline, noyant la terre sous ses vagues silencieuses.
            - On croirait la mer... murmura-t-elle rêveusement.
            A quoi rêvait-elle? A la mer, qu'elle n'avait jamais vue? Certes, les champs, où les orges ondulaient, caressées par le vent, pouvaient bien être comparés à une mer - en rhétorique, cela s'appelle une métaphore, et chez les poëtes, de la poésie, poésie à laquelle je suis moi-même très sensible - mais Songe me donnait souvent l'impression de croire véritablement à ce qu'elle voyait avec les yeux de son esprit.
            Cette nuit, le sommet des collines est en flammes. Comme chaque année, nous sommes venus tous les deux de la ville où nous habitons assister au spectacle célébrant l'arrivée de l'été.
            Nous avons coutume de passer le temps de nos vacances ici, chez nos grands-parents. Nos grands-pères sont d'anciens professeurs des deux écoles où nous allons, et ils se sont retirés dans des villages voisins. Toutefois, les vacances ne commençant que la semaine prochaine, nous ne sommes là aujourd'hui que pour la fête.
            Les flammes se voient de loin. Qui les regarde? Quelle question! Nous deux, bien sûr! Et aussi tous ceux venus à la fête, qui d'un village proche, qui de plus loin.
            - Et peut-être aussi le soleil... murmure Songe.
            Elle reste un moment sans parler, puis reprend lentement :
            - Les feux lui demandent de ne pas partir. Aujourd'hui, c'est à peine perceptible.
            Elle poursuit, sans attendre :
            - Il n'y pourra rien!
            Elle s'interrompt un instant :
            - On ne se rend pas toujours compte que quelqu'un s'en va s'il n'a pas encore fait ne serait-ce qu'un seul pas. Pourtant, si quelque chose l'a déjà poussé à partir, il ne s'arrêtera pas tant que cette chose sera là.
            - L'été ne fait que commencer.
            - L'été ne vit que d'un souvenir; celui du soleil qui venait.
            Elle ajoute, au bout d'un moment de silence :
            - Il s'en va. Rien ne pourra l'arrêter.
            Je me suis levé tard; la fête avait duré longtemps dans la nuit. Au déjeuner, mes grands-parents ne m'ont pas parlé du soleil qui partait. Ils m'ont parlé de la fête, des danses...
            Jour d'école. Ici non plus on ne parle pas du soleil qui part. Du reste, si on en parlait, ce serait en termes d'astronomie - solstice, équinoxe... On peut parler des mêmes choses, tout en faisant connaître des choses différentes.
            En cette fin d'année, nous n'apprenons rien de nouveau. Le programme est terminé, nous n'avons rien à savoir d'autre, et bien peu de mes camarades de classe le souhaiteraient. Le voudraient-ils qu'ils ne feraient pas revenir le soleil.
            Jour d'école. Je m'ennuie. Mon voisin de classe s'ennuie.
            - Et si nous partions? me souffle-t-il.
            C'est tentant. Ses grands-parents habitent depuis peu une petite maison au milieu de la campagne; elle est située non loin du village où se trouvent les miens. C'est tentant. Nous serions là-bas dès demain... Il a dû voir mon sourire d'espoir, car il me glisse en souriant :
            - Sereine ne voudra jamais.
            Il ajoute, avec une grimace significative :
            - Ma soeur est une fille sérieuse...
            Ça, c'est vrai! Et toujours calme; rien ne la trouble. C'est bien pour cela que je l'ai appelée Sereine. Le nom a aussitôt plu à son frère.
            Le professeur - de quelle matière, donc? - nous surveille depuis un moment. Il ne dit rien. A quoi bon? Il sait que son cours ne sert plus à rien. J'aime bien ce professeur. Il est très gentil, et son cours - de littérature! - est toujours intéressant. Je lui fais un petit sourire en forme d'excuse. Je crois qu'il m'a fait un petit signe de tête d'approbation. Il s'est remis à parler en regardant ailleurs.
            Dernier jour de classe. Oui, il faudra encore revenir après-demain, mais ce sera pour faire ses adieux aux camarades, aux professeurs...
            Tout le monde est distrait. Le frère de Sereine me parle comme toujours d'aventures - lui, je l'ai appelé Ulysse, bien sûr! - mais les champs d'orge et de blé lui suffiront-ils?
            En tout cas, ce que nous avons appris durant l'année ayant, ainsi que je l'ai déjà dit, suffi à la plupart des élèves, les regards dirigés vers la fenêtre en disent long sur l'attention portée au cours - mais est-ce encore un cours?...
            La vertu de l'exemple n'est pas un vain mot. Je surprends le professeur de géographie à parler d'une région qui m'intéresse beaucoup. Libre d'écouter tranquillement sans avoir à me préoccuper d'apprendre en vue d'une interrogation quelconque, je ne parviens pas à fixer mon esprit sur ce que dit le professeur. Car autour de moi, personne n'écoute. J'ai fini par y parvenir. Avec effort. C'est ennuyeux d'avoir un effort à faire pour ce qui naturellement n'a pas à en demander.
            Sortie des cours. Curieusement, personne n'a envie de partir. Des petits groupes restent là à bavarder, sans avoir rien à se dire. Qu'est-ce qui les retient, alors que tous, ils attendaient les vacances avec impatience? La peur d'avoir à décider eux-mêmes de leur vie? Moi, je n'avais aucune envie de rester, mais je n'ai pu m'en empêcher, pour regarder...
            Jeudi. Dernier jour de congé... avant les vacances qui commencent après-demain! Le règlement est respecté.
            Au dîner, mes parents m'ont souhaité de bien me reposer - je n'étais pas fatigué - m'ont fait des recommandations sur la manière d'être avec mes grands-parents - ce sont des recommandations qu'ils ne me font que pour les vacances, alors que je vois mes grands-parents assez souvent - m'ont félicité pour mon excellente année d'école - qu'auraient-ils dit si malgré de sincères efforts, mes capacités propres avaient été insuffisantes?
            Et voici la journée des adieux! On se pose les questions qu'on s'est déjà posées mille fois auparavant - "Où iras-tu?" "Que comptes-tu faire?" - on se promet de se revoir - les amis ont-ils besoin de se le promettre? - on se félicite d'être en vacances - "Ah, enfin!" Ce qui manque, c'est la surprise, c'est l'espoir, c'est l'envie.
            Les professeurs sont tous là, émus, ne voulant pas le paraître. Ils nous disent ce qu'ils pensent que nous attendons d'eux, des remarques sur nos succès de l'année, des conseils affectueux sur nos occupations de l'été - "Amusez-vous bien, mais pensez malgré tout un peu à préparer l'année prochaine..."
            Petit à petit, les groupes se défont, la cour de l'école voit partir un à un ceux qui étaient encore aujourd'hui des élèves. Bientôt, elle restera seule, avec ses grands arbres silencieux, ses souvenirs de cris d'enfants...
            Samedi 29 juin 1963. Premier jour de vacances...