
DERNIERES VACANCES AVANT L'ANNEE DES EXAMENS.
Dernières vacances avant l'année des examens. Avant-hier, l'école nous avait abandonnés - je n'avais pas entendu beaucoup de lamentations chez les élèves... y compris moi-même!
En ce premier jour de juillet de l'an 1974, un beau lundi - les lundis sont tous beaux en vacances... - à huit heures et neuf minutes du matin, je roulais dans le train de Venise depuis déjà une bonne minute. Oui, mais je n'allais pas à Venise; j'allais chez mon oncle, et mon oncle n'habitait pas Venise.
J'aimais bien mon oncle. Il était affable, attentionné, tout comme l'était son frère cadet, qui n'était autre que mon père, comme l'étaient presque tous les habitants de notre petite région, située parmi de calmes montagnes que nous partagions avec des vaches paisibles sur lesquelles le rouge de l'automne se mêlait au blanc de la neige. Dans la grande ville où j'habitais, point de vaches, et bien moins de gens affables; peut-être n'avaient-ils pas le temps de l'être?
Mon oncle réparait les horloges. Cela me valait des moqueries de la part de mes camarades quand j'arrivais en retard en classe. "S'il les répare, c'est qu'elles ne marchent pas; comment voulez-vous que je sache l'heure?" leur répondais-je.
Un sien voisin faisait des vis. Cela faisait rire mes camarades. Allez savoir pourquoi! Ils sont tous extasiés devant les poteries des temps antiques. Eh bien, eux aussi travaillaient sur des tours, non? Et le voisin ne faisait pas seulement des vis, lui! Combien de petites pièces métalliques de grande précision n'a-t-il pas fourni aux industries et aux organismes de recherche scientifique de tant de pays!
Je n'étais pas venu voir mon oncle l'été de l'année dernière; j'avais préféré aller dans une colonie de vacances. Je n'en avais rien dit, mais je m'étais toujours ennuyé chez mon oncle. J'avais l'habitude de la grande ville et de ses distractions, de mes nombreux camarades; en un mot, d'une vie qui ne laisse ni le temps ni la place à l'ennui. Chez mon oncle, la nature était très belle, vraiment, plus belle que les grands parcs de ma ville, mais enfin ce n'était que la nature - arbres, herbes... que faire, sinon se promener, même si c'est agréable? Par ailleurs, je n'avais guère de compagnie de mon âge, et il ne me restait qu'à jouer avec la fille du voisin, une gamine très gentille certes, mais qui avait toujours un air rêveur et qui manquait singulièrement de vivacité. J'y pense maintenant, peut-être s'ennuyait-elle, elle aussi?
Le train, après avoir quitté sans regrets - pour moi tout du moins - de mornes plaines, longeait entre deux vertes collines une jolie rivière recouverte de grands arbres, qui s'en allait sans se presser vers une mer encore lointaine. Nous approchions de la ville la plus importante - sans commune mesure cependant avec celle où j'habitais - de la région où se trouvait le petit village de mon oncle. Peu après cette ville, le paysage changeait. Les collines se faisaient de plus en plus présentes; on voyait moins loin.
Une petite gare, à laquelle personne ne prête attention lors d'un voyage ordinaire. Oui, mais pour moi, il en allait différemment; je changeais de train. Ce n'était même pas vrai; je quittais un bon train, un vrai train, pour un autorail comme on en trouve près de ma grande ville pour aller dans quelque endroit isolé. Un quart d'heure plus tard, après m'être arrêté devant une sorte de baraque qui servait pourtant de gare, ce n'était plus le train que je quittais, c'était carrément la voie du chemin de fer! Oh! Il y avait encore des rails, mais c'était bien tout. De plus, nous avions perdu une moitié de l'autorail, parti pour des contrées moins agrestes. Au loin, la montagne était apparue.
J'éprouvais un curieux sentiment; j'allais chez moi, alors que je m'éloignais de chez moi. De chez moi où je me trouvais tous les jours, où j'avais mes camarades, où j'avais mes habitudes. Je me rendais compte que c'était la vision de la montagne qui jetait ce trouble en moi, la montagne que je ne pouvais pas même encore discerner distinctement.
L'autorail, plus lent qu'un cheval en bonne santé, était enfin parvenu à la gare où je devais descendre - c'était la troisième depuis qu'on avait perdu un morceau de l'autorail. La gare était une véritable maison, d'apparence sérieuse; on pouvait y travailler et y habiter. Mon oncle était sur le quai. Il m'accueillit avec chaleur, mais sans exubérance; l'affection ne gagne rien aux manifestations désordonnées. Je passai l'après-midi à faire le récit de mes deux années d'école à mon oncle et à ma tante, et à les écouter me parler de leur vie et de celle de leur fils. Celui-ci habitait un village proche; il vint en début de soirée avec sa femme. Nous dînâmes en famille.
Je me suis levé tard, et mon oncle était déjà parti livrer une horloge. Au déjeuner du matin, je retrouve l'odeur forte du lait de la ferme de l'autre côté de la rue. Le pain, moins frais que chez moi où il est acheté tous les matins, possède une saveur plus prenante. Pour le beurre, le cas est particulier. Bien sûr, c'est mon cousin qui l'a rapporté hier soir de la beurrerie où il travaille dans un petit bourg voisin, mais ce n'est pas seulement ça; ce beurre porte en lui le souvenir des fleurs de notre montagne. Et quelles sont donc celles qui laissent dans la bouche ce délicieux goût de noisette? C'est un secret entre elles et les vaches qui les ont mangées!
Le cerisier du jardin donne de bonnes cerises; et c'est ma tante qui fait les confitures. Elle me regarde en souriant mordre de bon coeur dans les tartines qu'elle a préparées avec tendresse. Je ne viens pas assez souvent, à son gré. Et je ne suis pas venu l'année dernière! La voir ainsi me donne envie d'être là; mais j'ai honte à le dire, je sais que je vais m'ennuyer...
Soyons juste; je ne m'ennuie pas encore. Ma tante me pose d'innombrables questions, et j'aime bien parler avec ma tante. Il me faut la rassurer; mes études sont bonnes. Que craint-elle? Je le sais fort bien; sans de bonnes études, que pourrais-je faire? Elle rêve pour moi, qui vais "dans les écoles" de ma grande ville, d'autres avenirs que la beurrerie ou les vis. Je la rassure. Ce n'est pas simple. Il faut prendre des précautions pour qu'elle ne se sente pas dédaignée. Non, pas elle, son fils.
L'après-midi se passe pour une bonne partie dans l'atelier de mon oncle. J'y reste avec plaisir; il me parle de ses horloges, de leurs qualités, de leurs défauts, de ce qu'il fait. Et puis là non plus je ne m'ennuie pas. J'aime voir le mouvement des roues, comprendre - ce n'est pas toujours facile - la vie des aiguilles. Oui, la vie; tant que le poids qui crée le mouvement n'est pas arrêté dans sa chute, l'horloge vit. Je me mets à imaginer un poids qui tomberait jusqu'au centre de la terre. J'ai dû prendre une attitude insolite, car mon oncle m'a regardé, un peu surpris. J'ai repris aussitôt le fil de la conversation. Je n'ai pas parlé du centre de la terre. Mon oncle n'est pas très imaginatif; il se serait inquiété.
Ce matin, ne sachant déjà quoi faire, j'entreprends de remettre mon vélo en état. Il y a deux ans, mon oncle et ma tante l'avaient acheté pour moi dans un village des environs à un garçon qui, devenu un homme, était parti je ne sais où. A l'époque, il était un peu trop grand pour ma taille, mais aujourd'hui il me convient parfaitement. Peu de choses à faire au demeurant; le vélo n'a qu'un peu de poussière. Mais il n'importe; j'aime que les choses soient en ordre. Ce n'est pas l'huile ni la graisse qui manquent dans l'atelier de mon oncle. Me voici à l'ouvrage; je démonte consciencieusement les roues, la chaîne, le guidon. Graisse, huile; et voilà tout remonté, avec la chaîne bien tendue, l'éclairage vérifié, les roues remises bien droites, le matériel de réparation de crevaison vérifié, une clef universelle et un tournevis pour les petites mésaventures ou un réglage supplémentaire éventuel bien rangés, et les freins soigneusement réglés. La matinée a passé. Je me sens content, sans raison véritable. Si, pourtant; c'est agréable de faire en paix quelque chose d'utile, même si ce n'est pas vraiment important. Et puis, l'importance des choses, n'arrive-t-il pas qu'on ne la découvre que bien plus tard?
Déjeuner. Mon oncle paraît apprécier en connaisseur la juste valeur de mon travail. Ça aussi, c'est de la mécanique! Ma tante m'incite à profiter de ces efforts pour aller me promener; elle m'indique un ou deux endroits.
J'étais donc parti me promener. L'idée était excellente; il faisait un grand soleil, et je me souvenais que les paysages étaient très beaux. Je n'avais pas bien compris les explications de ma tante sur les endroits à parcourir. Ce n'était pas grave; ce qui comptait pour elle c'était de voir que je me plaisais ici.
Je roulais donc, lentement, dans cette très belle nature, très belle, mais qui n'était seulement que la nature, faite d'arbres et d'herbes, comme je l'ai déjà écrit. J'ai aussi écrit que les grands parcs de ma ville étaient moins beaux. Pourquoi alors les parcs avaient-ils ma préférence? Car je les regrettais, et rien, ici, ne me paraissait pouvoir les remplacer.
Troisième jour de séjour. Le soleil est radieux. Ma mère m'a dit au téléphone qu'il faisait très chaud en ville. Pourtant, ici... Ah, c'est vrai! Ici, nous sommes à environ sept cents mètres d'altitude; il y a bien cinq degrés de moins qu'en bas. Après déjeuné, ma tante me suggère d'aller à la rivière. "Il y fait frais, cela te fera gros de bien!" me dit-elle.
Pourquoi pas la rivière? Je m'en souviens très bien; j'y avais été avec la fille du voisin qui n'avait rien trouvé de mieux à faire que de m'éclabousser avec l'eau glacée de la source toute proche.
La rivière n'était pas bien loin; cela me donnait l'occasion d'une bonne promenade à pied. J'aime beaucoup marcher, et je dois avouer qu'en ville ce n'est pas aussi agréable qu'ici; il y a moins d'espace, et la foule ne laisse pas le loisir de penser.
A peine quittée la dernière maison du village, le chemin montait assez rudement; du haut, je pouvais voir les monts se découper sur l'horizon, et aussi, en contrebas, la maison de mon oncle. Autour de moi, des prés, où paissaient des vaches, probablement les vaches qui donnaient leur lait fleuri à la beurrerie de mon cousin; les prés, je ne pouvais pas ne pas les voir, ici, il n'y a pas autre chose. Sur la gauche, un petit chemin partait en pente douce vers la rivière; je crois l'avoir pris une fois, mais il était long et tortueux, et je n'étais pas sûr de m'y retrouver. Je continuais donc ma route qui allait plus directement à la source, par un sentier fort raide à travers bois, qu'il était amusant de descendre en courant.
La source était aussi fraîche que l'avait dit ma tante, et c'était vrai, elle me faisait du bien. J'en étais un peu étonné. Après tout, il faisait frais, certes, mais enfin, il n'y avait pas à crier au miracle; l'eau qui sort de la terre est froide, tout le monde sait ça. Pourtant, était-ce seulement la fraîcheur... il me semblait ressentir autre chose. Bah! ce n'était sûrement qu'une question d'habitude. La prochaine fois que je viendrai ici, tout me paraîtra banal. Je restais là à regarder l'eau qui coulait doucement... Retour à la maison.
Le repas de midi sera bon; ma tante est au potager, et choisit le... menu. Dans une boutique aussi, on choisit ce dont on a envie pour le repas. Pourtant, j'ai le sentiment que quelque chose est différent. Quoi? Je passe en revue les raisons évidentes; les tomates que ma tante cueille seront bien plus fraîches que celles qu'on achète, elles seront cueillies à la maturité désirée - certains les aiment vertes, d'autres les aiment rouges... Mais je sens qu'il y a autre chose. Quoi? Tout en cherchant, je pensais aux vaches mangeant l'herbe qui donnait leur lait fleuri, au beurre que mon cousin avait rapporté de la beurrerie où il travaillait dans un petit bourg voisin. Bon, tout cela est meilleur, les tomates viennent de chez soi. Non, ce n'était pas suffisant. Et puis, dans ma grande ville, je suis sûr qu'on peut trouver de meilleures tomates. Et puis, le potager de ma tante est bien plus petit qu'une grande boutique. Pourquoi particulièrement des tomates? Je n'avais jamais prêté attention à toutes ces choses les années passées, en venant ici. Pourquoi cette année?...
Ma tante revenait du potager, toute souriante. "J'ai eu du mal avec les salades cette année, elles voulaient pousser bien trop vite!" commentait-elle. On n'a pas de mal dans une boutique à choisir la salade qu'on vous donne.
Ce matin, mon oncle livrait une horloge. Cet après-midi, mon oncle allait prendre une horloge. Je lui ai demandé d'un ton plein d'indifférence, si c'était chez la même personne; il a failli se faire prendre. Et me voici avec une journée bien remplie, ayant accepté avec empressement son offre de l'accompagner.
La route se fait en voiture; le paysage roule vite. Le paysage, c'est tout d'abord le chemin qui m'a mené avant-hier à la source. C'était donc si près que ça? Mon oncle se rattrape de tout à l'heure en me plaisantant sur mes qualités de marcheur. La route tourne autour de la source que je ne peux pas voir à cause des bois qui l'entourent; puis elle se dirige vers le petit bourg où travaille mon cousin, m'apprend mon oncle en me montrant au loin le bourg perché sur un mont. Je crois bien que je suis déjà venu par ici, mais je m'en souviens vraiment très mal. Je prends l'air de celui qui reconnaît fort bien les lieux pour ne pas chagriner mon oncle. Est-il dupe? Peut-être, mais ce n'est pas très sûr. Nous changeons de route pour aller vers un village, perché lui aussi, bien que sur un mont moins élevé. C'est là que mon oncle doit livrer l'horloge qu'il a réparée. Nous restons un bon moment à converser. Je dis nous, car notre hôte m'y a fait participer, ne se contentant pas des habituelles questions comment vont les études. Je lui parle de moi, il me parle de lui; il me parle de ce qui se passe au pays, comme à quelqu'un de familier qui prend part à la vie commune. Mon oncle lui explique sans impatience les raisons pour lesquelles s'est arrêtée son horloge. L'autre l'écoute avec attention, pose des questions, fait des remarques. Les voici tous deux satisfaits. Nous prenons congé.
Le retour se fait sans hâte. Mon oncle a fait deux ou trois petits détours, et parle succinctement des endroits par lesquels nous passons. Il me conseille de revenir ici ou là un autre jour afin d'en voir davantage. Il me conseille de rencontrer des jeunes gens de mon âge, cousins habitant dans les villages voisins, par exemple. Et puis, dans tous ces villages, il y a d'autres garçons ou filles, me dit-il, en ajoutant que mes cousins me les feront connaître.
Pendant le déjeuner, ma tante me demande si j'ai vu tel ou tel endroit sur le parcours. Comme évidemment, nous n'avons pas été partout, elle gronde son mari pour ne pas m'avoir montré... Son mari lui répond sagement que s'il avait été à cet endroit-là, il aurait aussi bien pu se faire qu'un autre endroit... Ma tante hoche la tête, ce qui montre qu'elle n'est pas du tout convaincue. C'était l'endroit dont elle avait parlé qui était le plus important. Tous les deux concluent, toujours aussi sagement, que j'aurai bien le temps de tout voir.
L'après-midi se passa de façon analogue, à cela près que ce fut notre nouvel hôte qui expliqua sans impatience les raisons pour lesquelles s'était arrêtée son horloge. Je ne pourrais l'affirmer, mais il me sembla que mon oncle ne l'écoutait pas avec attention. "Ce n'est pas du tout ça", me dit-il sur la route du retour; et il ajouta tranquillement : "Et comme il me faudra tout démonter..."
L'hiver est encore loin; seulement lorsqu'il arrive, il est trop tard si le bois pour se chauffer n'a pas été coupé. Eh bien, il est coupé! Mais cela ne suffit pas; il faut encore le recouper pour en faire du petit bois, sinon, comment allumerait-on le feu que le gros bois nourrit? C'est tout du moins ce que ma tante m'a appris; dans ma grande ville, le bois sert à tout ce qu'on veut, mais ni à la cuisine ni au chauffage.
Ayant proposé, après le déjeuné, de couper le petit bois, et ma proposition ayant été agréée par mon oncle, je le coupe. Ma tante a bien tenté de protester, disant que j'étais en vacances, mais mon oncle a déclaré qu'un garçon devait se faire les muscles et que j'en avais bien besoin, car ce n'était pas à la ville que je pouvais le faire.
Je coupe donc. La hache est lourde. C'est amusant de couper, et puis, cela me fait plaisir de penser qu'oncle et tante se chaufferont cet hiver avec mon bois. Et je me décerne d'ores et déjà un satisfecit à haute voix, en m'écriant : "Ah, c'est bien!"
- Il faut le couper en triangle.
En... Je me retourne. Dans le jardin contigu au mien, une élégante jeune fille, pourtant fort simplement vêtue, me regarde en souriant d'un grand sourire franc.
- Oui, pour qu'il y ait une arête.
- Une arête?...
- C'est plus pratique à poser; la bûchette se cale et ne glisse pas.
Je dois avoir l'air particulièrement... ben oui, comme ça!
Elle n'a pas quitté son sourire :
- Je suis arrivée ce matin; j'étais chez Grand-mère.
La fille du voisin! Comment n'ai-je pas?...
- Oui, je sais; j'ai grandi.
Grandi? Pas seulement!
- Je vais te montrer!
Elle m'a pris la hache des mains avant que j'aie pu m'en rendre compte...
- Voilà! Tu peux continuer maintenant.
Elle me fait un petit signe amical de la main :
- Je dois rentrer. Je te verrai demain!...
