ELLE  EST,  POUR  MOI,  UN  MYSTERE.


             Elle est, pour moi, un mystère.
            Je viens d'un monde qui n'est peut-être pas celui dont elle vient. Autour de nous, des étrangers qui nous ressemblent. Mais sont-ils étrangers pour elle autant qu'ils le sont pour moi? Quand je la regarde, cela me paraît ainsi. Quand je la quitte des yeux, je n'en suis plus si sûr. J'ai peur.
            Elle me parle. Que se passe-t-il dans son être lorsqu'elle prononce ces mots? Se transforme-t-elle comme moi lorsque je les entends? Ses paroles font-elles partie de nous deux comme je le ressens?
            Elle s'est arrêtée, assise; elle regarde l'infini, dit-on. Je ne peux pas voir cet infini-là. En revient-on?
            Elle me regarde, maintenant, très vite. Elle veut - je ne sais pas - je crois qu'elle veut que le temps s'écoule sans elle; il me faut être celui qui la retiendra. Dans le soleil, où il fait si chaud, comme avant de naître.
            La mer arrive sur la plage, avec des mots si doux et qu'on ne peut pas comprendre. Je ne pourrai jamais parler mieux que la mer, avec mes mots d'homme.
            J'entends dire que l'eau est bonne, que le feu de camp aura lieu ce soir; qu'apportent ces paroles, qui me paraissent être une brume, au loin, là où la mer et le ciel se confondent, là où rien ne se crée?
            Ce sont pourtant ces paroles qu'elle écoute - elle rit - elle se dresse : "Tu viens nager?" L'eau me paraît froide, comme si je devais lutter seul, sans elle. Elle nage bien. Elle joue avec l'eau salée qui laissera tout à l'heure des traces poudreuses et blanches sur son corps.
            Etendue sur le sable, elle paraît être faite pour capturer les regards des garçons, qui parlent d'eux-mêmes après le bain. D'eux-mêmes ou de ce qui doit être naturellement dit?
            Je ne connaissais personne, ici. Mes parents m'avaient envoyé en vacances. J'avais pourtant plein de projets, l'école étant muette pendant l'été. Mais j'avais le devoir d'être vacant. Au moment où je pouvais penser sans contrainte, je me trouvais parmi des garçons et des filles qui s'étaient enfuis, avec la permission donnée, de leurs écoles respectives et qui me paraissaient être un écho, qui allait en s'affaiblissant, du tumulte intellectuel de leur année studieuse.
            J'avais été désemparé d'être obligé de partir; sur le quai de la gare, voyant toute la troupe que je devais accompagner, j'avais cherché à ne pas me perdre. Elle était à peine à l'écart, bien en vue. Je me suis approché.
            Maintenant j'étais près d'elle, allongé sur le sable, cherchant toujours à répondre aux questions qu'elle ne posait jamais.
            Elle ne m'avait pas quitté de tout le voyage, parlant peu et de choses qui pouvaient très bien être banales. Un peu dormi, souvent restés dans le couloir à regarder les paysages invisibles que la nuit apportait. La nuit ne fut ni longue ni courte, elle fut présente et notre seule compagne. Les autres étaient pourtant là, dormant ou parlant. Etions-nous dans ce couloir ou dans ce paysage?
            Je lui demandai si elle ne voulait pas se couvrir pour ne pas brûler au soleil. Je ne savais pas précisément qui elle était ni dans quelle école elle allait. Nous échangions seulement des pensées qui ne touchaient à rien de visible. La conversation était décousue, mais je sentais qu'un lien qu'on ne pouvait rompre en tenait avec force le fil. Cette conversation nous concernait; mais, d'une manière étrange, ce n'était pas nous-mêmes qui en étions les sujets. Le monde dont nous parlions et qui était le monde où nous vivions paraissait se modifier lorsqu'une pensée de l'un envahissait l'autre...