FOTO di VENEZIA e di FRANCIA


 

PRAECOR




-1-

Le jour hésite encore à se lever; la sonnerie du réveil a percé le sommeil de l'homme. Il se dresse en titubant, l'esprit empli de brouillard. Gestes habituels, privés de conscience. Le voilà dehors; en passant, il a acheté le journal. Il lit : "les journaux sont la voix du citoyen", et s'en va répétant : "C'est vrai, c'est écrit dans le journal."

La Repubblica, 21 juin 1995, Eugenio Scalfari :
"Ma anche i cittadini, e i giornali che in qualche modo ne sono la voce..."
"Mais les citoyens aussi, et les journaux qui en sont en quelque sorte la voix..." )

 

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- Les instructions de la Direction Commerciale sont simples : plus il y a de clients, plus on vend de marchandise, et plus on touche de commission.
- Ce sportif ne vend rien, et pourtant qu'est-ce qu'il ramasse!
- Normal : quand il joue, tout le monde vient... et paye.
- J'ai compris. Je ne me ferai jamais médecin : il y a beaucoup plus de gens bien portants que de malades.

 

-3-

- Toujours à t'amuser pendant que je travaille! Quand iras-tu gagner ta vie?
- Je ne m'amuse pas, papa, je fais...
- Mon patron ne te paierait pas pour ce que tu fais. En attendant, il faut que je t'entretienne!
- Ce n'est pas ton patron qui te paie, ce sont ses clients.
- Quelle différence? Je mérite tout de même mon salaire.
- Si ces clients ne veulent plus de votre fabrication, tu les obligeras à continuer d'acheter parce que tu dois gagner ta vie?
- Qu'est-ce que tu veux me faire dire? Qu'on demandera une subvention ou que je n'aurai que le chômage pour me payer?
- Je sors ce soir. Tu me subventionnes?

 

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- Toujours la rentabilité?
- Oui. Je voulais vous proposer un échange; mon ouvrier sur laiton n'aime que le bois. Je sais que pour le vôtre, c'est tout le contraire.
- C'est vrai...
- Vous n'avez pas l'air très convaincu.
- Si, si; mais je pense à tous les autres. Ils n'aiment que les vacances.

 

-5-

- Quelle horreur! Massacrer de pauvres animaux sans défense pour le plaisir d'avoir un manteau!
- Vous avez raison; je suis bien content de fabriquer de la nourriture pour chiens - j'apporte la vie, pas la mort.
- C'est pour vous, sur la deuxième ligne.
- Comment, vous ne pouvez pas livrer tout mon tonnage? Qu'est-ce que vous faites donc dans les abattoirs?

 

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- Il faudrait diminuer la vitesse maximum sur route.
- Je suis de votre avis; cependant on la diminue sans cesse, comment faire? On ne peut tout de même pas empêcher les gens de se déplacer.
- Oui, mais actuellement, il y a trop de morts; ce n'est pas raisonnable.
- Dis papa...
- Je t'ai déjà dit que les enfants ne doivent pas interrompre... Bon, que veux-tu?
- C'est combien, le nombre de morts raisonnable?

 

-7-

- Papa, donne-moi de l'argent, s'il te plaît.
- Je ne t'en donnerai que si tu fais quelque chose, au lieu de t'amuser.
- J'ai joué au tennis...
- C'est bien ce que je disais...
- J'ai gagné le Tournoi National.
- Ah! Il fallait le dire. Tiens, voilà ton argent; va t'amuser.

 

-8-

- Notre nouveau vendeur n'a aucune morale : il critique nos produits.
- L'habitude; il vient d'être muté. C'était notre meilleur acheteur.

 

-9-

- On ne peut pas embaucher quelqu'un pour cette tâche ponctuelle dont on ne sait si elle sera rentable.
- Demande à un bénévole; ceux qui aiment quelque chose, on en fait ce qu'on veut.

 

-10-

"Lorsque vous êtes arrivé, quittant la vie comblée que vous meniez auprès des vôtres, nous étions dans un dénuement complet. Par votre dévouement, votre abnégation, vous nous avez apporté de quoi survivre. Aujourd'hui, après tant d'années passées chez nous, vous allez retrouver les vôtres qui vous aiment et auprès desquels vous pourrez finir vos jours en paix, ainsi que vous l'avez mérité. Nous ne sommes pas pour autant abandonnés à la misère qui reste notre compagne, un autre que vous prendra votre suite. Nous gardons pour vous la plus grande reconnaissance."
- Quel beau discours pour cet homme qui leur a consacré sa vie!
- Oui. Mais s'il la leur avait donnée, qu'en eussent-ils fait?

 

-11-

- L'assemblée générale s'est mal passée?
- Au contraire; certes les débats ont été délicats, mais nous avons réussi à définir notre plan d'action pour l'année prochaine.
- Voilà de bonnes certitudes pour le futur.
- A court terme, en tout cas; lors de la prochaine assemblée générale nous verrons si nous allons dans la bonne direction ou s'il faut changer d'orientation.
- Tu parais soucieux, pourtant.
- Oh! C'est mon fils. Au lycée, on lui demande de choisir le genre d'études qu'il veut faire; il n'est même pas capable de décider quel métier il fera dans l'avenir.

 

-12-

- Sans lui, je ne sais ce que je serais devenu; j'étais au bord du désespoir. Il m'a redonné confiance, envie de vivre. Je n'ai jamais été aussi pugnace qu'actuellement avec mes clients.
- Pourquoi l'appelle-t-on le Rêveur?
- Il ne fait jamais rien; il traîne à droite et à gauche, il discute avec tout le monde.
- Il ne travaille pas?
- Non. Quel dommage qu'il ne veuille pas chercher un emploi, ça le sortirait de la misère où il vit.

 

-13-

- Je ne comprends pas les skieurs : ils mettent une éternité pour monter là-haut - et il n'y a pas si longtemps, ils montaient même à pied, sans ménager leurs efforts! Tout ça pour se retrouver en bas, au même endroit, en deux minutes.
- Tu ne comprends rien. La griserie de la vitesse, c'est un plaisir irremplaçable.
- Je ne comprendrai jamais.
- Mais si, mais si; tu y arriveras, avec de la patience. Comme on dit, on ne bâtit pas une ville en un jour - ni même en un an, d'ailleurs.
- Et c'est pour la griserie qu'on la détruit en deux minutes?

 

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- Les gens sont de plus en plus égoïstes!
- Comment faire autrement? La loi leur interdit d'avoir des amis.
- Tu plaisantes?
- Essaie donc de donner à un ami une chose de grande valeur.
- Ce n'est pas interdit.
- Non, mais c'est l'état qui s'empare aussitôt de la plus grande partie de cette chose. Quelle belle incitation!

 

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La journée était froide mais ensoleillée; j'étais venu au cimetière où reposait ma mère. On enterrait quelqu'un. Il n'y avait personne. La curiosité me poussa à m'informer auprès du gardien.
- C'était un homme courageux, me dit-il. Il n'avait plus ses parents; sa femme est morte depuis un an. Il a toujours pensé aux autres, jamais à lui-même.
- Il était vieux?
- Non, pas même trente ans.
- Un accident?
- Si l'on veut. Il s'est jeté dans l'eau glacée pour tenter de sauver un inconnu qui appelait au secours.
- Il avait des enfants?
- Oui, un de deux ans et un de trois ans, qu'il élevait seul. Je suis sûr qu'il veille sur eux de là-haut.

 

-16-

- Tu as fait une fausse note!
- Oui, je vais recommencer. Tu sais, je n'arrive pas à fixer mon attention de manière permanente.
- C'est normal, cette sonate dure bien vingt minutes.
- Il est déjà trois heures! Je dois partir; j'ai six cents kilomètres à faire.
- Fais attention en conduisant.

 

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- Hasard?
- Plutôt conjoncture.
- Tout le monde se précipite sur notre matériel.
- Oui. Quelle chance extraordinaire d'avoir chez nous celui qui l'a conçu!
- Cela ne pouvait pas mieux arriver; notre entreprise est sauvée.
- C'est une statue qu'il faudrait lui ériger, à cette conjoncture!

 

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- Ne t'approche pas trop près du bord!
- Votre petit garçon n'est pas sage?
- Si, mais il faut toujours le surveiller, il est si vif.
- On traverse? Le feu vient de passer au rouge.
- Reste bien sur le passage pour piétons!
- Attention, la voiture arrive un peu vite; votre fils...
- C'est à la voiture de faire attention. Nous avons la priorité.

 

-19-

- C'est vraiment un créateur! Qui avant lui aurait pu imaginer l'harmonie de cette musique? On dirait qu'elle vient d'un autre univers!
- Oui, c'est vrai, je suis émerveillé. Quel bon professeur il a dû avoir!

 

-20-

- La conférence du Président commence bientôt?
- Cinq minutes. Les vacances se sont bien passées?
- Très bien; j'adore les voyages. Si je pouvais, j'y passerais ma vie!
- Je suis plus casanier. J'aime rendre belle ma maison, je crois que c'est le plus important de tout.
- Tu es comme Georges...
- Non, lui c'est pour l'esthétique - c'est un artiste. Tu sais, il regrette tellement de ne pas pouvoir s'adonner à la sculpture...
- Au fait, il est en retard, Georges.
- Non, le voilà qui arrive avec Jean.
- Ah celui-là! Il n'y a que les voitures qui l'intéressent.
- Tais-toi, le Président va parler...
- Messieurs, je connais votre dévouement et votre passion pour la vie de notre entreprise...

 

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- A ce soir, Chloé! Si tu savais comme j'ai envie de rester à la maison au lieu d'aller m'embêter devant mon terminal...
- Vous êtes bien tous les mêmes, vous autres hommes - des paresseux! Heureusement que nous, les femmes, nous aimons notre travail; nous nous sommes battues pour avoir enfin le droit de quitter maison et enfants afin de pouvoir passer la journée avec notre traitement de textes!

 

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- Tu comprends, Françoise, le chômage vient du fait qu'il y a plus de travailleurs que de travail...
- Eh bien, Jean, je quitte mon emploi et je vais prendre soin de vous, toi et les enfants, à la maison!
- C'est bien une idée de femme, ça! Et qui va te payer?
- Eh bien, l'allocation de chômage!
- Tu plaisantes! Cet argent est pour les chômeurs. On ne va pas te payer pour que tu te prélasses chez toi!

 

-23-

- Ce que j'ai préféré, dans ce western? C'est tout bête, c'est le fermier.
- Ah oui, quel héros! Il a mis en fuite les voleurs de chevaux...
- Non, non; ce n'est pas ça. Enfin, oui - c'est très bien. Mais je pense à sa ferme qu'il a bâtie presque tout seul, aidé par ses fils. Tu vois, construire sa maison pour que sa famille puisse y vivre heureuse... Je ne sais pas si tu comprends ce que je veux dire...
- Ecoute, bien sûr que je te comprends. Tu sais bien que je travaille dans le bâtiment.

 

-24-

- Quel succès, cette réception à la Grande Bibliothèque! Tu dois être fier, toi qui en es le Bibliothécaire!
- Oui, il y a de quoi. Tu as vu les invités? Le Ministre, l'Ambassadeur, le Président, le Doyen des Professeurs de littérature, le Directeur de l'Université, le...
- Excusez-moi, Monsieur...
- Vous ne voyez pas que c'est fermé?
- Si; mais j'écris un livre...
- Revenez un autre jour; vous voyez bien que vous dérangez.

 

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- Tu viens avec nous, demain? Nous allons chez Jean, il est passionnant; c'est vraiment l'un des meilleurs professeurs d'électronique. Il nous parlera des toutes dernières techniques en télévision.
- Avec plaisir. Tiens, ça me rappelle que je dois porter ma télé chez le réparateur - elle est en panne.
- Apporte-la avec toi, Jean adore bricoler; il te la réparera en deux minutes.
- Oui, mais tu sais, mon réparateur est un vrai professionnel!
- Et il te prendra plus cher que Jean!
- C'est normal : un réparateur, c'est un spécialiste.

 

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- Comment va la famille?
- Merci, ça va.
- Quel âge a ton fils maintenant?
- Seize ans.
- Il travaille bien à l'école?
- Pas vraiment bien, non; il ne pense qu'à s'amuser.
- Tu n'es pas assez sévère; moi, j'ai dit à mon fils que s'il ne travaillait pas, je ne lui permettrais pas de...
- Tu as bien fait! Et il réussit bien?
- Oui, il est devenu un bon professionnel; il joue dans l'équipe de football de...

 

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- Enfin, il exagère, Paul! Il pense qu'il lui suffit de me dire que je suis jolie pour que je... enfin, tu comprends ce qu'il veut.
- Ah oui, ta morale!
- On m'a appris à être sérieuse.
- C'est vieux jeu, d'être sérieux.
- Cela permet de déceler les vrais sentiments.
- C'est vrai que tu retardes; les femmes ont acquis des droits à notre époque. Rends-toi compte! Tu es libre aujourd'hui de faire ce que veulent les hommes.

 

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- Encore en train de jouer, au lieu d'apprendre tes leçons!
- Oui, j'ai besoin d'argent.
- Et c'est en jouant que tu espères en gagner? Tu te moques de moi?
- Je viens de lire dans le journal que l'équipe de hockey a "joué bénévolement" - c'était pour une bonne action; ça veut bien dire que d'habitude on leur donne de l'argent pour qu'ils jouent.

 

-29-

- Son petit garçon est mort?
- Oui; on pouvait encore tenter un traitement, mais c'était beaucoup trop cher.
- Je croyais que son père était un grand champion.
- L'un des plus grands. Son dernier match aurait pu lui rapporter une vraie fortune en publicité.
- Je sais; il a perdu.
- Il a admis des fautes que l'arbitre n'avait pas vues.
- Non!
- Si. Il dit toujours dans ces cas-là : "Ce n'est qu'un jeu."

 

-30-

- Tout le monde a des droits, certes; mais il y a cependant des limites. On ne laissera pas un homme mourir de faim pour nourrir un chien.
- En tout cas un chien ne voudra jamais donner sa nourriture. Pour lui, il a autant de droits que n'importe qui.

 

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- Cécile! Tu as encore pleuré! Tu ne vas tout de même pas passer tes journées à te désespérer parce que Marc ne vient plus te voir! Fais plutôt tes exercices pour ton concours de gymnastique!
- Je n'irai pas, maman...
- Comment, tu n'iras pas! A quatorze ans tu devrais comprendre qu'il est temps de faire les choses sérieusement. Je suis sûre que tu peux gagner!
- Eh bien, vas-y, toi...
- C'est malin! A trente ans, tu crois que j'ai encore tes possibilités?
- Tu es une grande étoile.
- Oui, mais la danse, c'est autre chose. Il n'y a pas que la technique. Il faut exprimer des sentiments; je montre la joie, l'amour, la tristesse. Tu comprendras quand tu auras mûri.

 

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- C'est ennuyeux, pour ton récital, si tu ne ressens rien devant la sonate que tu vas jouer.
- Ca n'a pas d'importance; ce qui compte, ce ne sont pas les sentiments que je ressens, mais ceux que je montre.
- Oui...
- Te voilà bien songeur.
- Oui... Je n'avais jamais compris pourquoi Isabelle, qui t'aimait tant, n'a jamais voulu t'épouser.

 

-33-

- Et alors, comment ça s'est passé avec ce type nul que tu as préparé pour son examen?
- Il l'a réussi.
- Bravo! Je suis bien content pour toi; tu as bien mérité l'argent que tu as gagné.
- En fait d'argent, il a eu des ennuis financiers, et il n'a pas pu me payer.
- En voilà une histoire! Il faut que tu fasses quelque chose. L'autre jour, un client m'a acheté une bague à crédit et ne m'a pas payé non plus. J'ai fait ce qu'il fallait et j'ai récupéré la bague. Tu devrais faire comme moi.

 

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- C'est un désastre. On passe ce sport à la télé, l'audience est nulle; les résultats internationaux sont déplorables, notre pays est la risée du monde entier.
- Mais enfin, tous les jeunes le pratiquent, ce sport. Ils sont heureux et c'est particulièrement bon pour leur santé.
- Explique ça aux annonceurs publicitaires.

 

-35-

- La vie est de plus en plus dure, en Europe; le chômage, la diminution de l'augmentation du pouvoir d'achat...
- C'est vrai; on ne peut plus satisfaire n'importe quelle envie; on finira par ne pas en avoir plus que les habitants des pays pauvres.
- Eh bien, il faut faire comme eux! Se contenter de choses raisonnables.
- Tu sais, ici comme là-bas, tout le monde veut les mêmes choses; on entendra toujours un enfant demander : "Dis, maman, qu'est-ce qu'il y a à manger, ce soir?"

 

-36-

- Notre pays court à la ruine!
- Les gens n'ont plus d'argent?
- Ne fais pas exprès! Ils en ont de plus en plus. Ils n'arrêtent pas d'amasser. Les comptes d'épargne débordent. On ne sait plus quoi faire!
- Et... que faudrait-il...
- Qu'ils dépensent, bien sûr! Qu'ils dépensent! Les stocks sont surabondants. Que veux-tu qu'on fasse de cette marchandise? Il faut qu'ils consomment.
- On ne peut pas manger plus que ce dont on est capable.
- Eh bien, qu'on jette alors! Il faut bien que les gens fabriquent de nouveaux biens.
- Pour quoi faire, puisqu'il y en a déjà trop?
- Et comment les fera-t-on travailler, alors?

 

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- Vous avez un excellent diplôme, et les appréciations de vos professeurs sont très bonnes. Je vous félicite d'avoir fait cette école technique du cuir. J'espère que vous vous plairez dans notre entreprise.
- Je vous remercie. Mes parents seront contents. Ils m'ont bien aidé dans mes études; je n'ai pas toujours été courageux et je préférais souvent jouer à la balle plutôt que d'aller à l'école. Mon père était heureusement sévère et m'interdisait de jouer en me disant qu'il fallait travailler sérieusement pour avoir une bonne place dans la société et être bien considéré. Que devrai-je faire comme travail?
- Eh bien! nous fabriquons des ballons de football...

 

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- Nous n'avons plus rien à manger. Il faut quitter l'Afrique pour aller en Europe.
- Impossible. L'Europe subit une crise économique grave.
- Y compris ce pays dont parlait le journal?
- Hélas! Il est le plus touché. Ses habitants auront bientôt deux fois plus d'argent dans leurs réserves; ils appellent ça l'épargne.
- Deux fois plus? Ils sont deux fois plus riches alors?
- Hélas, oui!

 

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- Encore un classement d'entreprises?
- Non, cet institut classe les pays, selon des critères économiques.
- Ah, tous ces gens qui s'autoproclament pertinents sont bien impertinents! C'est au FMI de faire ces analyses.
- Oui, bien sûr, le FMI est reconnu par beaucoup plus de monde; bien qu'on puisse dire, si on est méchant, que l'ensemble de ceux qui le reconnaissent s'autoproclament eux aussi capables de reconnaître le FMI.
- Ne commence pas à délirer. Cet ensemble réunit un nombre vraiment très grand de gens.
- Et quel est ce nombre?
- Tu n'es pas possible! Il s'agit en tout cas de gens réellement pertinents.

 

-40-

- Courageux, génial, cet entraîneur fameux?
- Infantile plutôt; passé l'âge de vingt ans, jouer encore à la balle...

 

-41-

- Cette promenade dans ta petite ville a été pour moi une surprise. Je ne comprends pas. Pourquoi d'habitude fais-tu cent kilomètres pour aller dans un jardin qui ressemble à s'y méprendre à celui-ci?
- Je ne vais tout de même pas me promener près de chez moi!

 

-42-

- Tu es encore là à ne rien faire!
- Tu es injuste, papa. Je regarde la télévision.
- Toujours la télévision!
- Non; hier je lisais, parfois je rêve...
- Mais fais donc quelque chose! L'homme doit travailler, produire.
- Nous avons tout ce qu'il nous faut.
- Je sais. Tiens, prends un marteau, casse quelque chose. Je ne sais pas, de la vaisselle, un vase.
- Tu plaisantes?...
- Non, pas du tout. Comme ça, quelqu'un devra bien les refaire.
- Même si je les casse, je ne les referai pas...
- Bien sûr, tu n'es qu'un paresseux; mais il se trouvera bien un homme conscient de ses devoirs...

 

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- Excuse-moi, j'ai été un peu retenu chez mon coiffeur.
- C'est vrai qu'ils sont tellement bavards!
- J'ai appris plein de choses sur les entreprises familiales.
- C'est intéressant, surtout qu'il y en a un grand nombre en Europe. Qu'as-tu appris?
- Voilà. Ces entreprises ont des hauts et des bas; mais elles peuvent éventuellement s'en sortir. Leurs membres sont très liés, on dirait qu'ils font partie d'une famille; ça leur donne un avantage, mais pour que ça ne soit pas dangereux, il faudrait que des étrangers fassent partie de leur entreprise. Dans ce cas il faut noter que leur entreprise ne sera plus familiale. Leurs employés connaissent le patron alors que dans une entreprise qui n'a pas de patron, les employés ne le connaissent pas. Ces entreprises ont de l'argent, mais si elles en manquent, elles doivent en chercher ailleurs. Le plus gros défaut de ces entreprises est qu'elles sont composées de membres de la famille.
- Tu te moques de moi, ton coiffeur dit n'importe quoi!
- Ce n'est pas mon coiffeur, c'est un livre d'un Docteur de Harvard, prof à HEC et à Lausanne, et d'une chercheuse de l'Université de Lausanne; ils ont publié un ouvrage en 1996 intitulé Le Gouvernement de l'Entreprise Familiale. Ils ont mis deux ans à faire l'étude.
- Tu ne pouvais pas le dire! Tu peux me prêter ce livre? J'aime m'instruire dans les sciences économiques. Je sais qu'ils sont très forts à Harvard.

 

-44-

- Tu te souviens, lorsque nous vivions dans une caverne, il y a des millénaires? Nos enfants regardaient avec anxiété le combat que je menais contre une bête féroce. Ils savaient que si j'étais tué...
- Tu en as des... souvenirs!
- Tu te souviens, lorsque nous vivions dans un village, il y a des centaines d'années? Nos enfants regardaient avec anxiété le combat que je menais contre un ennemi féroce. Ils savaient...
- Oui, oui, ne répète pas toujours la même chose!
- Regarde nos enfants aujourd'hui; là, devant nous. Ils regardent avec anxiété le combat que mène leur équipe favorite de football contre...

 

-45-

- Voilà un homme de valeur qui possède des qualités utiles pour notre pays! C'est un virtuose, il est tenace, habile et recherche toujours la perfection.
- Un violoniste, un chirurgien plutôt?
- Non, il fait des galipettes.
- Tu te moques de moi?
- Absolument pas : c'est un Champion de Gymnastique; c'est le journal qui l'a dit.

Journal de Genève, 31 juillet 1996, page 1 )

 

-46-

- Tu reviens de Salzburg?
- Oui, quel beau site! J'en ai rarement trouvé de plus inspirant.
- Je pense que ce n'est pas pour le site...
- Non, bien sûr. Mais quelle rencontre avec ce visionnaire...
- Oui, je te comprends. Mozart...
- Mozart?
- Eh bien! oui...
- Je te parle du metteur en scène.

 

-47-

- Tu as tout de même acheté cette grosse voiture? Tu t'es ruiné!
- Oui, mais j'y tenais. Et puis enfin, elle mérite qu'on fasse un effort.
- Tu as raison; la qualité, ça se paie. Au fait, tu vas cette année au festival de...
- Tu plaisantes!
- Comment? Un passionné de culture comme toi?
- A ce prix-là?

 

-48-

- Tu te rends compte? Les trois dernières symphonies de Mozart, peut-être les plus belles, n'ont jamais été jouées de son vivant! Mozart ne les a même pas entendues. Quelle chance qu'elles n'aient pas été perdues!
- Avait-il demandé aux pouvoirs publics si ces oeuvres méritaient d'être subventionnées pour pouvoir survivre?

Journal de Genève, 30 juillet 1996, page 1 )

 

-49-

- Tu en fais une tête!
- Ah! tu sais, les affaires...
- Tu viens d'éplucher ton compte d'exploitation?
- Eh oui! De plus en plus d'impôts : j'ai doublé mon bénéfice.
- Doublé! Tout va bien, alors!
- Parlons-en! J'ai aussi doublé mes impôts; alors, qu'est-ce que j'y gagne? Et puis, il faut le trouver, l'argent, pour payer tous ces impôts. La vie est de plus en plus dure.

 

-50-

- Mon chiffre d'affaires est bien bas.
- Tu prospectes...
- Je ne fais que ça tous les jours; si seulement les clients venaient d'eux-mêmes!
- Ce serait magnifique! Et puis, il faut avoir la chance de les dénicher; on prend contact avec une entreprise et on ne sait absolument pas si ce sera ou non un client.
- Eh oui! L'autre jour, j'avais quatre rendez-vous dont je n'attendais rien. Et en plus, je tombe sur un type qui voulait parler de philosophie; tu penses si je l'ai écouté!

 

-51-

- Nous avons un nouveau Directeur au Musée Cantonal de la Photographie.
- Où as-tu lu ça?
- Dans le Journal de Genève du huit septembre nonante cinq; il va... tiens, écoute : "...maintenir et développer le rayonnement des photographes en Suisse et à l'étranger."
- Il y a un article? Montre, j'aimerais le lire.
- Tiens, voilà.
- Ah! Il s'agit d'une "grosse pointure", d'après "le conseiller d'Etat vaudois". Eh oui! Il faut des gens importants pour ce genre de choses. Mais... tu ne sais pas lire!
- Comment ça?
- Il est écrit : "rayonnement du musée", et non pas...
- Ce n'est pas la même chose?

 

-52-

- Tu dors encore! On va arriver en retard à l'école.
- Je n'ai jamais envie de me lever, le matin. J'ai fait un beau rêve, cette nuit. J'avais sauvé la vie d'une fée poursuivie par un magicien. Pour me remercier, elle m'a dit : "Afin que tu te souviennes de moi, je te donne une heure de plus à vivre, tous les ans, quand viendront les jours froids, et que la nuit prendra le pas sur le jour." Je me suis dit : "Quelle chance! Tous les ans je pourrai dormir une heure de plus."

 

-53-

- La mort a encore frappé, hier!
- Oui, un millier de morts.
- Comment ça, un millier?
- Eh bien, le typhon...
- Ecoute, tu fais exprès? Une personnalité importante...
- Oui, je sais. Et sa disparition risque d'avoir des répercussions graves...
- Ce qui est révoltant, c'est qu'on l'ait assassiné. C'est triste, bien sûr, pour ceux qui sont morts durant le typhon, mais personne ne les a tués volontairement.
- Tu veux dire qu'on leur avait donné tous les moyens nécessaires pour pouvoir se protéger.

 

-54-

- Nous avons vu un pays au bord de l'abîme. Les gens errent dans de grands locaux installés spécialement pour leur porter secours. On a fait venir des tonnes de marchandise, nourriture, objets divers, que les gens regardent, hagards. Ils sont, par nécessité, dans des files d'attente de longueur infinie. Après avoir obtenu leur part, ils présentent un morceau de papier - sans doute un bon, que j'ai mal vu tant il y avait de monde - à un employé qui leur donne un peu d'argent. Puis ils repartent avec une sorte de justificatif sur lequel j'ai pu lire : le Supermarché vous remercie de votre visite...

 

-55-

- Quelle chance que l'Espagne ait été éliminée du Mundial! Sinon, elle aurait été massacrée.
- Les Français sont si forts?
- Je ne sais pas. Mais j'ai entendu pendant la partie contre le Paraguay des spectateurs accuser l'adversaire de meurtre et demander qu'on prenne les armes pour faire couler le sang.
- Tu es fou?
- Non. Ils chantaient la Marseillaise.

 

-56-

- Viens vite! Quelqu'un tente d'entrer dans la maison!
L'homme s'est précipité. Il fait nuit. La lune éclaire la ville déserte. Il roule vite. Un carrefour. Rien à l'horizon. Si, un feu rouge. Impatient, il attend. Le voilà enfin près de la maison de celle qu'il aime. Il a la clef, il entre. Un coup de feu. Trop tar

 

-57-

- C'est à ça que tu t'amuses? Tu pourrais faire quelque chose d'utile plutôt que de perdre ton temps...
- C'est le prof qui m'a dit de le faire, papa!
- Je te laisse travailler; et tâche de le faire sérieusement!

 

-58-

- Ça m'a l'air bien difficile, ce que tu fais là, Antoine! Au moins, ça sert à quelque chose?
- Non, c'est pour m'amuser!
- Tu es bien courageux! Si au moins, on te payait pour ça!
- Ah, mais... on me paye; dix mille!
- Ah bon, je comprends mieux!
- Evidemment!
- Tiens, et toi, Marcel, ce n'est pas plus facile... c'est aussi pour t'amuser?
- Oui; mais moi aussi, on me paye; dix mille!
- Oh, dans ce cas, vous vous êtes bien débrouillés! Et qui vous paye?
- Moi, c'est lui, et lui, c'est moi!
- Vous vous moquez de moi?
Ensemble :
- Oui!

 

-59-

- Qu'est-ce que c'est, la crise, papa?
- C'est quand un pays a de gros ennuis d'argent; par exemple, ils n'ont pas fait assez attention, et ils ont trop dépensé.
- C'est grave?
- Bien sûr; le pays devient très pauvre, et ses habitants n'ont plus ce qu'il leur faut pour vivre.
- Ah bon! Et c'est pour ça qu'on lui donne de l'argent?
- Bien sûr; les pays amis doivent l'aider.
- Alors, quand on est pauvre, il suffit de demander de l'argent... moi, je n'ai plus d'argent de poche pour cette semaine...
- Comment, au début de la semaine! Il faut mieux gérer ton budget!
- Tu dois me donner de l'argent, papa; je suis en crise!

 

-60-

- C'est seulement parce que c'était hors-sujet que vous m'avez mis une si mauvaise note, Monsieur?
- Parfaitement.
- Et ma rédaction, était-elle mauvaise?
- Elle était excellente. Mais cela n'importe pas; il faut apprendre à traiter le sujet qu'on vous donne, et non n'importe quel autre.
- Cependant, j'ai parlé de la guerre, comme c'était demandé.
- Je vous ai demandé les dates des batailles, et quelle armée avait gagné chacune des batailles; vous m'avez parlé des raisons pour lesquelles cette guerre a eu lieu, et des conséquences de cette guerre, économiques, politiques, ... ah oui! humaines. Cela n'avait absolument rien à voir avec le sujet proposé.

 

-61-

- J'ai oublié de mettre ma montre à l'heure d'été; j'ai failli arriver en retard à l'école!
- Ça t'apprendra de toujours protester contre le changement d'heure!
- L'heure d'été m'a fait attraper une mauvaise note.
- Comment ça?
- Le prof a demandé à quelle heure le soleil était le plus haut; j'ai répondu à deux heures et six minutes.
- Oui, je comprends, il y a deux heures d'écart avec l'heure au soleil; il fallait répondre à deux heures.
- Non, le prof a dit midi.
- Je comprends... mais au fait, pourquoi six minutes?
- La nutation.
- La quoi?
- La nutation; c'est un autre écart. Nous sommes à Brest, et aujourd'hui c'est le premier juin.
- Qu'est-ce que c'est que cet écart-là? Qui est-ce qui connaît ça?
- C'était dans le cours du prof il y a trois mois.

 

-62-

- Elle est pourrie, cette planche! Que veux-tu que j'en fasse?
- Garde-la pour le jour où tu feras naufrage.

 

-63-

- Pourquoi écris-tu toujours des romans où il ne se passe rien?
- Comment ça, il ne se passe rien?
- Oui, je veux dire qu'ils ne sont pas réalistes; tous tes héros sont gentils, il n'y a jamais un seul méchant.
- Et pourquoi pas?
- Tu écris des choses qui n'arrivent jamais dans la vie, ce n'est pas normal.
- J'écris une facette de la vie.
- Allez, tais-toi! écris plutôt un bon roman policier; là au moins, il y a des choses normales. Regarde Agatha Christie et Hercule Poirot.
- Poirot? Oui, à chaque fois qu'il rend visite à quelqu'un, il y a un mort. Voilà des choses qui arrivent à tout le monde.

 

-64-

Propos de vacances.

L'homme riche au créateur :
- Les voleurs n'ont pas besoin des hommes, mais de leurs biens matériels.
Le créateur à l'homme riche :
- Les voleurs n'ont pas besoin des hommes, mais des biens produits par leur esprit.
Tous deux en choeur :
- Voler les hommes est d'autant plus intéressant si on les tue, car on est sûr, quoi qu'il arrive, de ne rien leur devoir.

 

-65-

A la Grande Ecole d'Art.
En classe.

Le Professeur :
- ...l'art de ce peuple connut son plein épanouissement entre le dix-huitième et le onzième siècle avant notre ère. Avec l'apparition d'une nouvelle dynastie, commença une époque de décadence, qui dura jusqu'au troisième siècle de notre ère. La grâce des poteries, l'harmonie de la décoration devinrent une froide, une sèche imitation sans âme...

Au Grand Musée d'Art.

Dans une salle d'exposition de poteries datant du cinquième siècle avant notre ère façonnées par le peuple dont il vient d'être question.
Un amateur d'art venu faire un voyage culturel, s'adressant à un autre visiteur :
- Je ne regrette pas le voyage. Des objets d'art si anciens! Ils sont extraordinaires! Il fallait absolument les voir. Ah, les hommes de ces temps si anciens, c'étaient de véritables artistes!...

 

-66-

- Tu as lu...?
- Non, je n'ai pas pu, ce n'est pas encore paru en librairie.
- On le trouve sur Internet.
- Sur Internet! Je suis un homme, pas une machine!
- Comment cela?
- Un livre, c'est vivant. Le papier chante. Je peux avec ma main en sentir la caresse. L'encre reluit. La couverture le décore. Et l'odeur... cette odeur qu'on sent dès qu'on entre dans une vieille librairie.
- Si je comprends bien, quand tu rentres dans une vieille librairie, tu renifles, tu vas là où l'odeur est la plus prenante, tu achètes sans regarder de quoi il s'agit, et éventuellement tu lis le livre.

 

-67-

- Moi, je ne peux lire un livre que sur papier. Je refuse d'en lire sur un écran. En plus, il faut que le papier me plaise, sinon je ne peux pas lire.
- En somme, tu achètes du papier qui te plaît. Je peux t'en livrer une rame si tu veux.

 

-68-

- Pourquoi écoutes-tu de la musique?
- Ça me plaît.
- Pourquoi?
- Je ne sais pas.

- Pourquoi vas-tu te promener?
- Ça me plaît.
- Pourquoi?
- Je ne sais pas.

- Pourquoi manges-tu?
- J'en ai besoin pour vivre.

- Pourquoi vis-tu?
- Je ne sais pas.

 

F I N

 

 

 



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