PHOTOS de VENISE et de la CAMPAGNE FRANÇAISE


UNE  NEIGE  FINE  VENAIT  DE  TOMBER


Une neige fine venait de tomber. La rue vite traversée dans les rafales froides du vent, je retrouvai la tiédeur devenue familière du grand café tout proche de la Sorbonne, qu'emplissait la rumeur animée des étudiants qui en étaient les visiteurs assidus.

La rentrée, ma première rentrée à l'Université, me paraissait déjà lointaine, et pourtant, il n'y avait que depuis fort peu de temps que je hantais les profonds amphithéâtres du monumental édifice.

Libre. Je me sentais libre. Libre de combler ma curiosité. Libre de choisir, de choisir ce qui pouvait me convenir, me plaire; ce qui pouvait servir. Je n'étais plus éduqué, comme au lycée, je me dirigeais seul.

- Alors, tu ne trouvais plus la sortie de l'amphi? C'est en haut des marches!

Venant des tables proches encombrées de tasses de café... et d'étudiants, la voix gaie d'un garçon d'allure énergique - du vif-argent! - m'invitait à prendre place. On se serra pour que je pusse m'installer du mieux possible. N'ayant pas tout de suite compris sa plaisanterie, je lui répondis naïvement :

- J'avais une question à poser au prof...

- Oh! Personne n'aurait supposé autre chose!

Je me sentis légèrement rougir. Je cherchais à répondre, une fille d'aspect sérieux et réservé, une véritable améthyste, interrompit mes pensées :

- Tu lui as demandé pour la quatrième équation?

- Elle n'avait rien de particulièrement difficile, s'interposa Vif-argent.

- C'est son application en physique...

Je ne la laissai pas achever :

- Oui, elle est pleine de mystère.

Vif-argent secoua la tête :

- Puis-je vous rappeler que nous sommes inscrits en sciences, non en philo!

- Et les maths nous suffisent, il sera bien temps de s'occuper de la physique, soupira Hubert, un des garçons de notre petit groupe.

Tout le monde fut d'accord. On me pressa de questions - certains n'avaient pas tout compris.

Les conversations changeaient de couleur; cinéma, sorties... Aux tables voisines, on tenait d'autres propos - étaient-ils semblables? La rumeur avait empli la grande salle... Non, je n'étais pas dans un salon, chez moi ou chez un camarade, au cours d'une soirée sympathique, et pourtant je ressentais ce même bien-être qu'on ne trouve que dans les lieux amicaux.

En sortant du café, je retrouvai une rue devenue bien sombre; le soleil allait se coucher bientôt, et eût-il été là que les épais nuages promettant une neige proche ne lui auraient pas permis de se montrer. Je me pressai vers le métro et sa chaleur tranquille. Le poinçonneur eut la bonté de me laisser passer bien que la rame fût déjà à quai; mon billet dûment troué, je sautai dans le wagon au moment où retentissait le bourdonnement du départ. Vaugirard. Descendre en marche donne de l'élan pour courir sus aux escaliers. Comme il ne neigeait pas encore, je pus rentrer chez moi sans me hâter. Ma petite rue en impasse, toute en terre, me menait à ma maison, et j'entendais en passant le ciseau du sculpteur voisin.

L'amphi de littérature se termine. Le professeur a parlé d'un monde et de ceux qui l'habitent. C'est de cela que parle un livre, ici. Au lycée aussi on nous parlait des mêmes choses; mais nous n'avions pas le temps de penser, pourquoi pas de rêver, à ce monde et à ceux qui l'habitent; notre pensée ne devait pas rester, et peut-être s'épanouir, en nous-mêmes, elle devait se montrer sans cesse au grand jour, devant le professeur qui posait des questions et qui - oui, oui - attendait des réponses. Ici, je n'ai pas vraiment écouté, j'ai bu; j'ai bu la vie que racontait le livre; j'ai bu la vie dont parlait le professeur. Nous avions le temps; les questions ne viendraient que beaucoup plus tard.

- Oui, c'est vrai, on peut boire... dit pensivement Dryade, comme si elle cherchait...

Je lui souris :

- On dit bien : "Boire les paroles de quelqu'un"!

Elle me rend mon sourire :

- Oui, mais pense-t-on aux paroles ou au quelqu'un?

Nous nous regardons en silence.

Non, je n'avais pas changé de faculté! Simplement, Dryade était en lettres. Elle n'était à Paris que depuis très peu de temps, et c'était des forêts d'Annecy qu'elle avait apporté ses yeux parsemés de fleurs d'or.

Face à la Sorbonne, tout près de notre grand café habituel, réside Améthyste. N'allez pas croire qu'il s'agisse d'un palais; ce n'est qu'une chambre de bonne que ses parents ont aménagée pour elle tout en haut de la grande maison qu'ils habitent. Mais qu'elle est vaste, cette chambre! Avec son plafond élégamment mansardé, et sa haute fenêtre donnant sur une cour pleine de lumière. Pas aujourd'hui cependant, ladite lumière ayant quelque peu oublié de venir...

Améthyste nous a préparé un bon café, à Vif-argent et à moi, et au travail!

La quatrième équation était bien pleine de mystère pour ce qui touchait à la physique. Il s'agissait de la quatrième dimension d'un espace qui, paraissait-il, existait mais était impossible à comprendre. Etait-ce donc si important?

- Pas seulement pour la physique, mais pour toute notre vie, commence Améthyste.

- Notre vie du moment, c'est le pb de maths, bougonne Vif-argent.

- Le problème ne s'en ira pas.

Je m'en mêle :

- Tu as si peur pour ta vie?

Elle réfléchit :

- Peur, non... Et puis d'ailleurs peut-être. Je me souviens, du temps du lycée, nous parlions tous les trois de ce à quoi nous serviraient nos études.

- Oui, elles devaient nous servir à nous-mêmes; pas uniquement à savoir faire un devoir.

- Les devoirs nous apprennent à vivre, remarque Vif-argent.

- Oui, mais tant que la vie reste un mystère, le calcul ne servira que s'il ne sert pas seulement à lui-même, réplique Améthyste.

Elle ajoute vivement :

- La physique peut peut-être nous expliquer la vie, pas les maths toutes seules.

J'interviens :

- Il n'y a pas que la physique, je pense.

- Non, bien sûr. Mais pas...

Elle hésite :

- Mais pas faire pour faire.

Notre café habituel retentissait des clameurs de notre petit groupe.

- Nous pouvons faire ce que nous voulons, mais c'est à nous maintenant de savoir... s'étrangle Odile.

- Que veux-tu savoir? gronde Hubert, il faut apprendre ce qu'on te dit comme avant!

- Et si je n'ai pas envie? plaisante la grosse voix d'un grand gaillard.

- Tu peux apprendre ailleurs; on ne te demande que de passer l'examen! l'informe Odile.

La pluie avait mangé la neige, ce matin. Nous étions allés, Dryade et moi, à la librairie place de la Sorbonne, acheter un livre dont elle avait besoin. Mais point de livre - épuisé! Dryade était inquiète :

- Cela m'arrivait souvent à Annecy. J'aime bien lire; c'est ennuyeux.

Je la rassurai - avec un peu de forfanterie :

- Nous sommes à Paris! Nous trouverons facilement!

- Si le livre est épuisé, les autres librairies...

Je coupai court :

- Nous n'allons pas dans une librairie!

Elle me regarda très étonnée :

- Et où veux-tu...?

Je répondis sur le ton d'un explorateur qui mène des profanes vers un endroit étonnant connu de lui seul :

- Suis-moi!

Elle fit un petit signe d'acquiescement, et nous partîmes.

Le Boul' Mich' était empli... d'hommes d'affaires.

- D'hommes d'affaires? s'enquiert Dryade.

- Non, non, nous ne sommes pas dans le quartier de la Bourse! Ici c'est le Quartier tout court...

Elle m'interrompt sur le ton "J'ai beau venir de ma province comme on me le fait sentir souvent, mais moi aussi il y a des choses que je sais!" :

- Oui, le Quartier Latin! Encore que je n'aie jamais vu beaucoup de citoyens romains par là!

J'allais répondre, mais elle continue avec une pointe de nostalgie :

- Et puis il n'y a pas de lac le long de ton boulevard Saint-Michel...

- Pas de lac?...

Ah oui! Son lac à elle, là-bas...

- Ah oui! ton lac! Il doit être beau... J'ai regardé sur la carte, tu vois le soleil se coucher de la fenêtre de ta chambre...

Elle se tourne pensivement vers moi :

- Tu as regardé...

Elle me sourit, puis :

- Chez moi je n'y prêtais pas attention, j'étais habituée. Aujourd'hui mon lac me manque...

Elle poursuit après un petit silence :

- Je cherche toujours la montagne quand je regarde au dehors... elle n'est jamais là.

Je fus surpris. Oui, je fus vraiment surpris. On pouvait donc vivre en dehors de Paris? Ma question me parut idiote. Bien sûr qu'on pouvait vivre en dehors de Paris! Quelle idée! Pourquoi cette pensée m'était-elle venue à l'esprit, alors que moi-même je n'étais pas de France?

- Je ne suis jamais beaucoup sorti de Paris.

Ce fut au tour de Dryade d'être surprise :

- Tu ne vas jamais te promener?

Me promener? Je ne compris pas le sens de sa question :

- Si, je me promène souvent.

- Eh bien?

- Eh bien!... Pourquoi me demandes-tu ça?

Elle me regarde longuement :

- Où vas-tu te promener? Moi, je vais dans la montagne...

- Dans la montagne... Ah oui!... Je... Je me promène... au Luco... sur les quais...

- Au Luco?

- Le jardin du Luxembourg; tu sais...

- Oui, oui. Je n'y suis pas encore allée.

- Nous irons.

Je suis un peu perdu. J'ajoute machinalement :

- Les quais... Nous y allons.

- Sur les quais? Et mon livre?...

Je me réveille :

- Ton livre? Eh bien, regarde, c'est devant toi!

Tout en parlant, nous marchions au milieu des étudiants, des élèves des lycées tout proches, qui allaient, affairés, acheter eux aussi des livres, dans les nombreuses librairies du Boul' Mich', ou des cahiers, ou autre chose, qui se hâtaient vers leurs écoles, ou se dirigeaient vers le métro pour se rendre chez eux, ou ailleurs. "Les voilà, les hommes d'affaires!" avais-je expliqué à Dryade tout en marchant.

Nous étions arrivés en vue des quais de la Seine, et je montrai de la main des petites boutiques, de simples casiers recouverts d'un toit fait de toile, posés sur le parapet, où s'amoncelaient livres, musique, estampes, et une foule d'objets divers, cartes postales, souvenirs de Paris, que sais-je encore...

Dryade ouvrait de grands yeux, sans comprendre. Soudain, elle vit.

- C'est ici que l'on trouve les livres introuvables! lui annonçai-je triomphalement.

Nous trouvâmes. C'était un plaisir de la voir fouiller chez les bouquinistes comme s'il s'agissait de chercher un trésor. Elle finit par dénicher d'autres livres dont elle avait envie depuis longtemps sans pouvoir les trouver jamais.

- J'avais abandonné tout espoir! me déclare-t-elle, la mine réjouie.

Et, après avoir légèrement secoué la tête :

- Ce n'est pas la première fois que je découvre à Paris ce que je n'ai pas chez moi.

- Moi, c'est comme pour ton lac, je suis habitué.

J'ajoute après une petite pause :

- Si cela devait me manquer... je ne saurais comment faire.

La pluie, qui avait patiemment attendu que Dryade eût fini ses emplettes, s'était remise à tomber. Nous allâmes dans le plus proche café nous mettre au sec... et au chaud.

- Comment fais-tu dans la montagne, s'il pleut?

Elle rit doucement :

- Tu ne marches jamais sous la pluie, à Paris?

- Si. La pluie ne me gêne pas, je l'aime plutôt.

- Eh bien?

- Eh bien, c'est à Paris!

- Et alors?

Et alors? Je suis perplexe; cela me paraissait tellement évident...

- A Paris on peut toujours s'abriter si on le veut; sous un porche, dans le métro, dans un café... comme ici!

Elle médite un moment :

- Et tu le fais?

- Non. Ou alors parfois... comme aujourd'hui... parce que tu es là.

Je suis perplexe. Ce qui devait me manquer, si je n'étais pas à Paris, ne m'intéressait donc pas? Mais si pourtant, les livres...

- Tu vis peut-être à Paris comme je vis à Annecy, mais sans le savoir.

Je suis perplexe. Je sais, ne me dites rien, ça devient une rengaine! Je tente une manoeuvre :

- Tu as dit toi-même que tu trouvais ici...

- J'ai dit aussi que je ne trouvais pas ma montagne.

Sa montagne...

- Il y a des loups dans ta montagne?

- Des loups? Pourquoi des loups?

- A Paris il n'y en a pas.

Elle me regarde sans comprendre. Je reprends :

- Moi non plus je ne comprends pas pourquoi j'ai dit cela.

Il y a un flottement. Nous nous regardons en silence.

- A Annecy tu as une autre vie que la mienne.

Elle ne dit rien. Je poursuis :

- Les maisons m'entourent ici. J'ai le métro pour aller où je veux. Je peux trouver des livres. Je peux appeler sans que ce soit un loup qui me réponde.

- Tu ne vois pas se coucher le soleil, tu ne vois pas pousser les fleurs dans la forêt.

Je reste songeur :

- Peut-être que Paris ne fait pas partie du monde...

- Comment cela?

- Je sais ce qu'est Paris, je ne sais pas ce qu'est le reste du monde.

- Le reste du monde existe cependant.

- Oui, mais c'est comme une langue que je ne connais pas. Je peux l'apprendre un jour, mais ce ne sera jamais la mienne; celle de ma naissance. On n'a qu'une langue, toutes les autres langues sont des langues étrangères. Peut-être qu'il y a mieux que Paris, mais c'est ailleurs. Lutetia et orbis, dans la langue du Quartier Latin.

- Quand nous chanteron-ons... le temps des ceri-ises... Et gai rossigno-ol... et merle moqueu-eur... Seront tous en fê-ê-ête...

Elle passait souvent dans ma petite rue en impasse, toute en terre; elle chantait, d'une voix qui n'était plus celle de sa lointaine jeunesse, elle chantait des chansons depuis longtemps oubliées. On lui jetait quelques pièces de monnaie, enveloppées dans du papier.

Son chant, qui se perdait tandis qu'elle s'éloignait lentement, cédait peu à peu la place au mélodieux gazouillis de mes serins, en promenade dans les grands arbres du jardin qui me faisait face.

Sorti de chez moi, je fis en passant un petit signe amical au sculpteur qui, tel un démiurge, faisait apparaître une déesse d'un informe bloc de marbre; j'étais fasciné par ce qui me semblait être un mystère. Un jour, il avait voulu m'apprendre son art; je réussis à faire quelques trous; il n'insista pas.

Autobus ou métro? Je devais retrouver mes parents non loin du Bois de Boulogne pour déjeuner chez des amis. Je me posais la question en traversant le jardin qu'aimaient tant mes serins; c'était un raccourci commode et mes voisins m'y laissaient volontiers passer. Autobus ou métro? La question méritait d'être posée; l'autobus coûtait cher à mon argent de poche, mais par le métro, il y avait deux correspondances. Tant pis, prenons l'autobus! Arrivé au coin de la rue, je le vois qui démarre; cela achève de me décider - il n'y aura pas besoin de perdre son temps en attente. Il faut faire vite; je me lance à toute allure... un bond sur la plate-forme arrière, et je n'ai plus qu'à refermer la chaîne qui sert de porte, et à me faire fouetter le visage par le vent. Pont Mirabeau; avant de le prendre, l'autobus contourne un petit square - tout rond! - qui se trouve en plein milieu de la place, comme une île entourée par les flots agités des voitures. Le petit square est paisible, et les enfants y jouent sans s'inquiéter de ce qui se passe derrière les ajours de la belle grille ouvragée qui les protège.

Je suis arrivé. La dernière fois que je suis venu ici, j'étais lycéen; aujourd'hui, je suis étudiant, étudiant ès sciences. Le changement est visible, très visible. Pas chez moi, bien sûr... Mais... Suis-je bête! Chez moi aussi, bien sûr! N'avais-je pas dit que je me sentais libre? Alors, c'est peut-être pour cela que le changement est visible... chez eux! On ne me demande plus si je travaille bien à l'école, on me parle de ma carrière, de mes futures recherches scientifiques, on me demande mon avis. La jeune fille de la maison, qui va encore au lycée, a découvert que j'existais; son frère, plus jeune qu'elle, lycéen lui aussi, me regarde à la dérobée avec inquiétude - on va certainement me citer en exemple, et établir une comparaison qui ne lui laissera aucune illusion sur ses capacités. Le déjeuner terminé, les... enfants vont dans leur chambre, moi je reste; je me serais peut-être plus amusé avec eux...




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