PHOTOS de VENISE et de la CAMPAGNE FRANÇAISE


NOUS  ETIONS  JOYEUX


Nous étions joyeux. L'école fermait ses portes pour quelques jours, et nous allions pouvoir nous rencontrer tranquillement pendant la journée.

Les cours n'avaient pas commencé depuis très longtemps. Nous n'étions pas dans la même classe, car j'avais une bonne année de plus qu'elle. Nous n'avions donc pu nous connaître que lors d'une récréation. La durée des récréations est courte, et la cour pleine de monde. Parler n'est pas facile, mais les regards sont souvent plus riches que les mots. Nous nous promenions à pas lents. Lorsqu'on me demandait de participer à un quelconque jeu, je refusais, ce qui me valut un jour une moquerie qui aurait dû porter atteinte à ma dignité de garçon. Cela nous fit rire tous les deux, et irrita les moqueurs.

Il fut décidé que je viendrais chez elle le lendemain, au début de l'après-midi.

Le soir, lorsque je demandai la permission, mes parents me posèrent des questions auxquelles je ne sus pas répondre. Je savais où elle habitait, mais j'avais oublié de lui demander son nom, ce qui parut étrange à mes parents. Quant au reste… je ne savais rien. Ils finirent par me permettre d'aller la voir, à condition de respecter une foule de recommandations. C'était nouveau pour moi, car jusque là, j'allais seulement chez des camarades que mes parents connaissaient. Je ne compris pas, mais ne m'inquiétai pas et oubliai assez vite… les recommandations aussi, je crois.

Le lendemain, je me présentais chez elle.

Je fus bien reçu par ses parents, avec la distraction habituelle que l'on a envers les enfants qui n'ont rien fait de défendu. Ils me firent savoir que j'allais à la même école que leur fille. Je leur marquai tout l'intérêt que présentait pour moi cette nouvelle. La question de mon âge rapporté à ma taille fut débattue avec soin. Ils m'apprirent que j'étais plus grand que leur fille, sans que je comprisse s'il s'agissait de ma taille ou de mon âge. Mais peut-être s'agissait-il de quelque autre chose, car certaines hésitations dans leur attitude me paraissaient inexplicables. On me posa quelques questions simples sur mes parents, auxquelles je répondis simplement.

Enfin, ses parents nous déclarèrent que nous pouvions aller jouer dans sa chambre. Peut-être ajoutèrent-ils qu'il nous fallait jouer tranquillement, mais je n'en suis pas certain - nous étions en train de sortir du salon.

En entrant dans sa chambre, elle fait un geste large du bras, comme pour me montrer l'endroit où elle vit et pour me dire d'y venir. Je regarde autour de moi; je la vois qui me suit des yeux. Sa chambre n'est pas pleine de monde, mais parler n'est toujours pas facile.

- Regarde, c'est un cerisier, tu pourras manger des cerises, elles sont très bonnes; et puis maman fait des confitures.

Je m'approche de la fenêtre, une grande porte-fenêtre qui rend la chambre très claire.

Elle reprend :

- Si tu n'as pas froid, on peut aller sur le balcon.

Je lui dis que je n'ai pas froid et elle ouvre la porte-fenêtre.

- Ce n'est pas maintenant qu'il y a des cerises, c'est au printemps. L'année dernière, il y en avait plein!

Elle accompagne ses paroles d'un rire gai qui s'envole vers le cerisier. Elle ajoute soudain :

- Heureusement que les chats ne mangent pas les cerises!

- Pourquoi?…

- Parce qu'il grimpe tout le temps sur le cerisier.

- Tu as un chat?

- Mes parents ont pris un chat pour moi. C'est bon pour les enfants!

- C'est bon pour les enfants?

- C'est ce que je leur ai entendu dire à des amis.

- Et toi…

- Je ne peux pas lui parler; il ne répond jamais.

Nous restons un moment silencieux.

- Moi, je n'ai pas de chat.

- Tu as un chien? me demande-t-elle avec curiosité.

- Non, mes parents n'ont pas d'animaux.

- Tu aurais voulu en avoir?

Elle me regarde avec attention.

- Les animaux ne m'intéressent pas.

Il me semble qu'elle est soulagée par ma réponse. J'insiste :

- Les animaux m'agacent. Ma tante a un chien. Quand je vais la voir, elle s'occupe plus de son chien que de moi.

- Ici, personne ne s'occupe du chat. Et…

Elle s'interrompt brutalement, puis, après un silence :

- ça t'ennuie?

- Que personne ne s'occupe de ton chat?

- Ce n'est pas mon chat. C'est le chat. Non, que ta tante s'occupe de son chien et pas de toi?

Elle ne m'a pas regardé en posant sa question. Elle regarde le jardin. Je réponds d'une voix hésitante :

- Je ne sais pas. Je ne sais pas si ma tante…

- Elle est mariée?

- Oui.

- Et ton oncle?

Je réfléchis. Elle reprend :

- Et ton oncle s'occupe aussi du chien?

- Oui… non… je crois qu'il s'en occupe moins que ma tante.

- Et il s'occupe de toi?

- Il me fait des cadeaux pour les fêtes.

- Le chat, c'était pour mon anniversaire.

Nous restons un long moment sur le balcon sans parler. Je regarde le cerisier et je pense aux confitures.

- Je n'ai pas de cerisier.

- Tu n'as pas de jardin?

Elle m'a posé la question avec un air inquiet. Je prends une voix calme :

- J'ai un jardin, mais avec beaucoup de fleurs et des… beaux arbres - c'est ce que disent mes parents.

- Un cerisier, ce n'est pas beau?

- S'il donne des confitures, pour moi il est beau!

Elle rit, nous rions. Elle prend un faux air de conspirateur et :

- On va en manger tout un pot ensemble!

Nous voici de nouveau dans sa chambre. Elle me montre tout ce qui est près d'elle quand elle est là, toute seule. Sur le lit, quelque chose que je ne peux pas appeler une poupée, quelque chose en chiffon, mais… qui a des yeux, de grands yeux, des yeux qui parlent.

- Je l'ai faite moi-même.

Elle a parlé d'une voix basse et chaude. Elle a ajouté :

- Je l'ai appelée Lune.

Je n'ai pas su quoi dire et j'ai pris Lune… je ne sais pas pourquoi.

- Elle te répond, ai-je prononcé.

Nous sommes restés en silence. J'ai reposé Lune sur le lit et j'ai murmuré :

- Crois-tu que je pourrai lui parler?

- Tu lui as déjà parlé.

Je restai un moment sans penser, puis, comme si c'était une réponse :

- Tu es Aphrodite.

- Aphrodite?

- En classe, on nous a parlé des dieux grecs. Ils vivent avec les hommes. Aphrodite, c'est la déesse de l'amour.

Elle me regarde avec des yeux qui ne bougent pas, et qui ne permettent pas de bouger.

- Viens, je vais te montrer mes livres.

Elle a encore parlé de sa voix basse et chaude. Elle me montre les livres qu'elle lit et des livres de l'école.

- Penses-tu que je deviendrai une grande personne comme mes parents quand j'aurai tout appris? me demande-t-elle.

Sa question me surprend. Je lui réponds en hésitant un peu :

- Je pense qu'on peut grandir sans rien apprendre…

Elle m'interrompt :

- Oui, j'en suis sûre! Mais on ne peut pas faire tout ce que font les grands. C'est parce qu'on ne sait pas faire ce qu'ils savent faire. Je pense que c'est pour ça.

Ses paroles me troublent. Savoir. Je me suis déjà demandé pourquoi je voulais savoir…

- J'ai souvent le sentiment que je suis obligé de savoir…

Elle paraît étonnée.

- Tu penses qu'on t'oblige… commence-t-elle.

Je fais "non" de la tête. Puis :

- Non; on ne m'oblige pas… Enfin, bien sûr, je dois apprendre ce qu'on me dit à l'école, mais ce n'est pas ça.

Elle m'écoute avec attention, la tête un peu penchée vers moi. Ses yeux ne bougent pas et sont bien ouverts.

Je reprends :

- J'ai l'impression que si je ne sais pas… je suis comme sans défense.

- Tu as peur qu'on se moque de toi?

- Peut-être. Mais surtout qu'on me… non pas qu'on me néglige, mais… c'est comme si je ne comptais pas… ou bien que j'étais… pas assez…

- Trop petit?

Je m'attendais à ce qu'elle se mît à rire. Mais elle gardait un air attentif qui m'encourageait à continuer :

- Je ne me sens pas trop petit. C'est eux qui sont grands. Si je ne sais pas, c'est comme s'il me manquait quelque chose - tiens, c'est comme si j'étais invalide; tu sais, quelqu'un à qui il manque une jambe. Et alors, il ne peut pas courir - comme les autres. Et il ne peut pas s'enfuir si on le poursuit.

- Pourquoi le poursuivrait-on?

- Je ne sais pas. C'est comme ça. Mais ça peut arriver. Par exemple, si je ne sais pas répondre en classe, le professeur me poursuit… pour me punir.

- Ceux qui savent punissent ceux qui ne savent pas?

Elle s'interrompt un moment, puis :

- Devenir grand, c'est avoir le droit de punir? Non, ce n'est pas possible.

Elle paraît attristée. J'ai le sentiment d'avoir dit des bêtises. Je tente de me rattraper :

- Je ne pense pas que ce soit comme ça. C'est parce que je suis un enfant que je ne comprends pas comment pense quelqu'un de grand.

Aphrodite secoue la tête d'un air désapprobateur, et :

- C'est quoi, un enfant? On m'appelle "enfant". Des amis de mes parents ont une petite fille de quatre ans; je peux dire qu'elle est pour moi un enfant. Tu es un peu plus grand que moi; pour moi, tu n'es pas un enfant.

Elle reste silencieuse un moment, puis :

- Ma mère m'a dit, il y a deux mois, que maintenant je pouvais avoir des enfants.

Elle me regarde avec attention, puis continue :

- Elle ne m'a pas dit ça comme ça, elle ne m'a pas parlé d'enfants, mais c'est ce que cela voulait dire.

Elle me regarde de nouveau avec attention, et ajoute :

- Tu comprends?

Je suis étonné de ne pas me sentir gêné, et je réponds tranquillement :

- Oui. Un médecin m'a dit, il n'y a pas longtemps, que maintenant je pouvais aussi avoir des enfants.

Je reste pensif. Aphrodite a pris Lune dans ses bras. Je reprends :

- Quand on a des enfants on est papa ou maman, quand on n'en a pas on est un enfant.

Elle a relevé la tête et me regarde en souriant.

- Et il y a donc des grandes personnes qui sont des enfants! s'exclame-t-elle.

Après un petit silence, elle ajoute :

- C'est donc quoi, un enfant?

Elle regarde Lune et lui dit doucement :

- Tu n'es pas un enfant, car tu n'auras jamais d'enfants.

La mère d'Aphrodite nous a invités à prendre un goûter. A notre âge, il fallait manger. Du reste, nous ne faisions rien là-haut, dans la chambre. Et puis on pouvait parler de l'école, et de ce que j'y faisais. Si sa fille travaillait bien, elle pourrait, l'année prochaine, être dans la même classe que moi.

- Mais, Madame, je pense que je serai dans une autre classe à ce moment-là.

- Mais oui, mais oui, je suis tout à fait persuadée que tu es un très bon élève. Aimes-tu mon gâteau? Ma fille l'aime beaucoup. Est-ce difficile dans ta classe? Tu as certainement de bons professeurs, ceux de ma fille sont excellents. Elle travaille très bien, il ne faut pas trop la distraire, elle aime faire beaucoup de choses différentes, c'est très bien, mais le travail de l'école doit être fait d'abord. Tu aimes bien l'école?

- Oui, Madame; j'aime bien apprendre.

- Apprendre tes leçons? Eh bien, c'est très bien!

- Mes leçons me permettent de connaître… de découvrir…

J'hésitais quelque peu, ne voulant pas paraître prétentieux en parlant d'un monde pour moi inconnu dont la découverte m'attirait. La mère d'Aphrodite vint à mon secours :

- Les leçons bien apprises servent à obtenir de bonnes notes.

J'hésitais encore, et commençai :

- Les leçons…

Aphrodite m'interrompt brusquement :

- Les devoirs bien faits apportent aussi de bonnes notes!

Sa mère ne paraît pas du tout étonnée. Elle fait un grand sourire à sa fille et ponctue :

- Tu as tout à fait raison.

Je suis interrogé à nouveau. Mais je crois avoir compris la raison de l'interruption d'Aphrodite. Je répète avec soin tout ce que j'ai lu dans les livres d'école, et tout ce que j'ai entendu chez les grandes personnes concernant la conduite que je me devais d'avoir. La mère d'Aphrodite m'écoute avec l'intérêt qui pousse un chat à contempler une souris. Et une souris a le droit de mentir à un chat.

L'examen s'est bien passé et nous pouvons retourner… jouer dans la chambre...




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