PHOTOS de VENISE et de la CAMPAGNE FRANÇAISE


IL  FAISAIT  CHAUD




Il faisait chaud. Par la fenêtre grand ouverte, l'obscurité pénétrait tout doucement dans ma chambre. Des rêves incertains se formaient et s'évanouissaient.

Gilgamesh veillait.

- A quelle heure allons-nous au tournoi de tennis demain? demanda-t-il de sa voix sans entraves.

- Demain...

Les ténèbres s'éclaircirent; le soleil du lendemain inonda les ombres de mes imaginations.

- Tu as fait retendre ta raquette?

Oui, j'avais fait cela.

Demain, la raquette légère fera fuir la balle au loin, là où mes adversaires ne pourront pas l'attraper.

- Je sens que je vais gagner, déclarait Gilgamesh avec certitude.

Après avoir fait quelques mouvements de tête marquant l'achèvement de sa pensée, il ajouta :

- Tu as bien joué la dernière fois, tu devrais...

Il se dressa :

- Allons faire quelques balles dans le jardin!

Nous voilà dehors. Je n'avais aucune envie de dormir. Les balles rebondissaient contre le mur, seuls leurs claquements indiquaient leur présence. Quelquefois, l'un de nous en rattrapait une...

Le tournoi commença mal; ou plutôt bien. Gilgameh gagna, naturellement; moi aussi, mon adversaire n'étant pas venu. Gilgamesh s'ennuyait déjà. Où aller? Que faire? C'est ça les vacances.

Nous voilà sur nos vélos; la campagne est accueillante, on peut s'arrêter à chaque endroit. Nous sommes en ville toute l'année. La campagne m'est plus familière que ma ville; pourquoi?

- On va chez Ishtar?

Oui, je veux bien aller chez Ishtar. Je taquine :

- Tu veux faire admirer ta victoire?

- Tu sais bien qu'elle n'est pas accessible à... au jeu... aux jeux pour enfants!

- C'était bien la peine que tu la baptises Ishtar!

- Pourquoi?

Je préfère jouer au tennis avec Gilgamesh plutôt que de lui expliquer la mythologie. J'abandonne. Du reste, ce n'était pas la peine d'abandonner, ou de ne pas abandonner, il est déjà ailleurs.

- On fait tous une grande balade cet après-midi?

Ishtar sera ravie - elle a horreur du vélo.

Les rues courtes traversent le village et nous mènent à la maison des parents d'Ishtar. Elle nous accueille avec grâce et charme, comme à l'accoutumée - sous la tonnelle, au milieu de la forêt qu'est son jardin. Son jardin n'est pas vraiment très grand. Gilgamesh parle avec de grands gestes. Elle rit : "Tu sais, je suis en train de lire; mais les autres seront certainement très contents."

Les autres viennent. Les maisons ne sont pas loin les unes des autres. Amas de vélos. Départ pour l'étang où nous allons nous baigner. Ishtar est venue avec nous.

La campagne nous regarde; le petit bois s'est arrêté au milieu des champs et se repose.

- Tu traînes! crie Gilgamesh.

Je ne saurai pas ce que dit la vie dans le petit bois. Il faut fuir, sans avoir de poursuivants. Tout à l'heure, nous nous arrêterons pour attendre les filles que rien ne presse. Il fait chaud et calme. Gilgamesh est arrivé avant moi - de peu - en haut de la petite côte où nous attendons, essoufflés.

L'eau est fraîche dans l'étang, au milieu des grands arbres. Gilgamesh propose un jeu - nous avons apporté un ballon. Les règles sont compliquées, mais il faut les suivre - sinon le jeu ne serait plus un jeu. Le temps passe. Nous avons pris de quoi déjeuner. C'est très bon. Nous avons faim. Nous déjeunons. Le temps passe.

Sous les arbres, le soleil ne brûle pas. Nous nous reposons; les uns sont allongés, d'autres sont assis. Après avoir mangé, nous parlons. Ishtar propose des sujets; c'est toujours elle qui propose des sujets. Gilgamesh demande ce qu'on va faire. Personne ne sait; Gilgamesh devrait le savoir lui-même. On se rabat sur le sujet qu'Ishtar a abordé. Sauf, bien entendu, ceux qui dorment, ou font semblant, ou font semblant de parler. Le temps passe.

- Tu n'as quand même pas apporté un livre?

Gilgamesh a explosé!

Ishtar avait bien un livre. Elle ne le lisait pas mais sa main était posée dessus comme... sur un ami, peut-être.

- Je sais qui il est; je sais qu'il ne changera pas. Il est mort.

Gilgamesh n'a rien compris à ce qu'elle a dit. Il marmonne : "Qui est mort?" et regarde autour de lui - est-ce pour chercher de l'aide?

- S'il est mort, tu ne peux pas lui parler, dit une fille aux très grands yeux.

J'ai toujours du mal à comprendre - à entendre? - cette fille; ses yeux paraissent dire : "Cherche, ce ne sont pas mes mots". Elle n'a rien du Sphinx; elle ne donne pas l'impression de celer de secrets.

- Pourquoi répond-il souvent à mes questions? dit Ishtar, souriant paisiblement.

- On nage jusqu'à l'arbre? demande Gilgamesh.

Il a tellement l'air inquiet que je me mets à rire. Il n'est pas inquiet pour la course, qu'il va certainement gagner, mais... il a peur quand Ishtar parle.

Les garçons se lèvent, j'y vais aussi; l'eau est fraîche et il fait chaud. C'est bon de sentir l'eau qui m'entoure et me cède.

La course a calmé Gilgamesh - et lui a donné des idées.

- Je sais que de l'eau est de l'eau et qu'elle ne changera pas, dit-il à Ishtar.

Ishtar rit :

- Tu es mouillé, mais tu sécheras; j'espère que ce que je lis ne s'évaporera pas.

Gilgamesh n'a rien compris.

- Je n'ai pas mouillé ton livre, dit-il, encore inquiet.

Ishtar sourit, toujours doucement.

Le temps ne s'écoule que lorsqu'on le pousse; il était immobile autour d'Ishtar. Elle vivait, comme nous tous; ses cheveux, ses mains changeaient de jour en jour, sans doute. Mais ses yeux - non, pas ses yeux - luisaient de manière immuable.

L'ombre, sous les arbres, s'est allongée sans rien dire. Sphinx l'a pourtant entendue, car elle se glisse sur son bord pour rester près du soleil sans qu'il la touche. J'ai envie de lui dire... j'ai seulement envie, sans doute, de lui parler, mais je ne sais pas de quoi. Ishtar parle, elle. Je voudrais parler à Sphinx parce qu'elle le demande. C'est idiot, elle ne m'a jamais rien demandé. Mais je suis capable, tout de même...

- ..., tu viens?

Que veut Gilgamesh? Ah! Il faut plonger au fond de l'étang pour y chercher - non, pour y trouver... Peut-être la vase nous livrera-t-elle des trésors, enfouis depuis le naufrage...

- ... d'un grand voilier!

Sphinx rit de mon imagination. Gilgamesh affirme que le voilier est encore là, le grand mât dépassant seul de la vase.

Ishtar hoche la tête : tout cela n'est pas très vraisemblable. Elle a raison. J'ai pourtant envie d'aller chercher le voilier et ses trésors, tout en sachant qu'il n'y a rien. Gilgamesh se lance à l'assaut; a-t-il besoin de savoir pour aller? Pourquoi va-t-il toujours? Sphinx me demande de lui rapporter un collier. Elle ne porte jamais de bijoux.

Il y avait un trésor. Une feuille de papier - une feuille de livre, d'un vieux livre. Gilgamesh l'apporta triomphalement à Ishtar.

- Voilà de la lecture, s'exclama-t-il, j'ai été la chercher exprès pour toi!

Rire général. Ishtar regarde avec étonnement une sorte de chiffon à demi déchiré, mais qui se trouve bien être une page...

- Tu ne te rends pas compte!

Gilgamesh pâlit - ou rougit - je ne sais trop. C'est toujours comme ça quand Ishtar le surprend. Je crois qu'il est toujours surpris par elle. Ishtar continue :

- C'est un livre très ancien; regarde le papier. C'est écrit en grec.

Tout le monde donna son avis. Je savais vaguement comment reconnaître un papier ancien... Je n'étais pas le seul à le savoir vaguement. Certains ne le savaient pas du tout. Tout le monde donna son avis; la discussion était soutenue.

- Il doit être très ennuyé d'avoir perdu son livre.

Le silence se fit. Une des filles était restée à moitié dans l'eau, seule la tête - on aurait dit seuls les yeux - dépassait. Une vraie grenouille. Quelquefois, les grenouilles parlent; on ne comprend pas toujours ce qu'elles disent. Peut-être faut-il bien les connaître; peut-être parlent-elles à quelqu'un. A qui Grenouille venait-elle de parler?

- Il faut songer à rentrer.

L'intervention de Confucius - un nom que, jaloux de nos appellations, il s'était donné à lui-même - eut son effet habituel : tout le monde retrouva son calme. Sa torpeur, plutôt. Cette torpeur qui m'effrayait, mais qui me tentait tant. Cette torpeur qui envahissait tout notre groupe et qui laissait Gilgamesh hébété. "Qu'est-ce qu'on fait?" question qu'il continuait à poser, sans ouvrir la bouche. Sphinx regardait Grenouille. Ishtar se leva, nous partîmes.

Le retour se fit avec lenteur. Les longues ombres des arbres étaient venues nous regarder passer. Voulaient-elles nous dire...? Qu'avaient fait les arbres pendant que nous étions au bord de l'étang? Que de récits perdus pour moi, qui ne pouvais pas comprendre.

Je roulais de plus en plus lentement; Gilgamesh parlait avec Ishtar, loin devant. Il ne tenait pas son guidon et s'exclamait avec les mains. Ishtar hochait la tête. Mais ces récits-là étaient faciles à comprendre. Je me retrouvai près de Sphinx qui roulait habituellement à l'arrière.

- Tu ne fais plus la course? dit-elle en riant, tout en me regardant avec attention. On n'a pas l'habitude de te voir derrière.

J'hésitais, sans avoir à propos de quoi.

- Les livres qui n'ont qu'une page parlent difficilement, reprit-elle.

- Les arbres aussi.

Ma réponse me surprit, mais ne parut pas la surprendre.

- Les arbres donnent de l'ombre ou des fruits, répondit-elle pensivement.

L'ombre d'un des arbres me donna une idée :

- Si on sème un des fruits, un autre arbre repousse.

- Tu penses faire repousser un livre de la même manière?

L'idée était évidemment absurde. Quelle idée? Celle du livre ou celle du fruit? Les grands yeux de Sphinx me regardaient toujours avec... ah! je ne sais jamais avec quoi. Comprenait-elle le langage des arbres? Non, c'est stupide!

- Il faudrait faire quelque chose; ce serait amusant de planter la page! Il serait content.

Qui serait content? Grenouille était tout près de nous deux et paraissait continuer sa phrase en silence.

Les arbres, autour de nous, se préparaient au repos du soir. Nul besoin, pour eux, de rejoindre un abri ou de chercher une nourriture. Nous, nous devions pédaler.

- Eh bien, que vous arrive-t-il?

Confucius s'inquiétait, comme d'habitude; de fait, notre petit groupe était, à force de ne pas pédaler, assez loin en arrière. Sphinx expliqua que nous parlions philosophie. Confucius parut encore plus inquiet. Nous arrivâmes vers l'heure du dîner.

Les parents d'Ishtar avaient préparé une sorte de pique-nique vespéral, pour nous tous, dans le jardin; ravis et fourbus, surtout fourbus, nous nous installâmes en poussant des cris - affaiblis par la fatigue - de joie. Gilgamesh expliquait avec sagesse qu'un livre écrit en grec ne pouvait être qu'un livre très savant :

- ...et d'ailleurs...

- Tu lis le grec, maintenant?

La question de Confucius eût pu être méchante; mais il était trop simple pour penser de la sorte. Gilgamesh le savait, et s'il répondit un peu gauchement, ce n'était pas pour s'être senti blessé, mais... mais pourquoi répondait-il gauchement, à propos? Ishtar souriait, Gilgamesh rougissait.

Ce matin, un oiseau est venu me réveiller. Il est posé sur le bout du lit, et me regarde. Il ne dit rien, mais il a dû chanter, sinon je ne me serais pas réveillé. Il fait frais, l'air est calme. L'oiseau me regarde avec insistance; attend-il une réponse? Je ne sais quoi lui dire; les arbres, hier, ne m'ont rien transmis pour lui. Ou bien, je n'ai pas compris.

Je secoue mentalement la tête; je ne dois pas encore être très réveillé, pour penser des choses aussi bêtes. L'oiseau ne bouge pas; je ne bouge pas non plus - je n'ai pas envie de le voir partir.

J'ai dû m'endormir de nouveau. L'oiseau n'est plus là. Je ressens une gêne, sans savoir pourquoi. Je me lève, je vais à la fenêtre; est-ce pour voir l'oiseau?

C'est Gilgamesh que je vois dans le jardin.

- Ce n'est pas trop tôt, je croyais que tu dormirais toute la journée!

- Il fallait me réveiller!

- Non, non, j'arrive à l'instant, dit-il en riant.

- Tu as déjeuné?

- Non, mais j'ai faim.

Je mangeai copieusement; Gilgamesh grignotait, la mine soucieuse.

- Crois-tu que cette... feuille en grec soit importante? dit-il en mâchonnant ses mots.

Tenté d'ironiser, je n'osai le faire. Son visage paraissait presque triste.

- Pourquoi...

Il s'arrêta un moment, puis :

- Comment peut-elle vivre dans deux mondes?

- Qu'est-ce que tu racontes? Elle s'intéresse à certaines choses, c'est tout. Tu vas bien à l'école; tu y apprends bien ce qui n'est pas...

Il m'interrompit vivement :

- Elle n'apprend pas, elle vit là, là.

- Là où?

- Dans le livre où se cache quelqu'un. Je ne peux pas lui parler.

- A Ishtar?

- Ishtar! Même son nom n'est pas le sien.

- Je t'appelle bien Gilgamesh.

- Oui, mais c'est pour jouer; elle, on dirait qu'elle est Ishtar.

- Tiens, tu connais bien...

- Je ne sais pas vraiment qui est Ishtar, je veux dire la vraie Ishtar, mais j'ai l'impression qu'elle a pris sa place - la place de la vraie Ishtar. A quoi ça sert de vivre là où personne ne vit plus - dans les pages des livres?

Vivre dans les pages d'un livre... La question ne se posait pas - ne se posait plus, face au mur que nous tentions maintenant de détruire à force de balles rageusement frappées. Là, nous vivions, sans doute... sans doute...




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