PHOTOS de VENISE et de la CAMPAGNE FRANÇAISE


ON  ME  DEMANDE  MA  VIE


On me demande ma vie. On avait dit me l'avoir donnée.

Je dois écrire; pour l'école. Mon sentiment sur... il n'importe; c'est un piège. On cherche à savoir comme je suis, afin de se servir de moi. Jusqu'où? On devait m'apprendre à dire la vérité; j'apprends à mentir.

- Tu travailles... ou tu rêves?

Papa venait de passer - s'était-il arrêté? - devant la porte de ma chambre restée ouverte. Ayant justifié son rôle de père - " Je veille aux études de mon fils " - il s'installa ( je prête l'oreille aux bruits de la maison comme le font les chats ) pour regarder jouer.

Je rêve.

Non, je n'ai pas le droit de rêver, je dois me nourrir des autres, des grands auteurs qu'on me dit de lire; comme une plante mise en pot et qui n'a, pour croître, que ce que l'on veut bien mettre dans sa terre. Mais sans la lumière, que personne ne peut transformer, elle meurt.

Je rêve. Où se trouve le rêve et où se trouve le travail? Ma voisine de classe a les cheveux de pomme au four. Je dois parler de mes vacances qui viennent de se terminer - vacances passées chez des parents, dit le sujet du devoir. Si les cheveux sont ceux de ma cousine, c'est du travail d'y penser, pour l'écrire au professeur, que cela ne regarde pas. Qu'aurait-il fallu répondre à papa, qui a déjà oublié sa question?

Ce sont des mots que l'on attend de moi dans ce devoir. L'Homme a inventé des mots; c'est pratique pour tuer à distance. Comment trouver un lien entre un mot et la vie? j'écris : " Je vois ses cheveux " . La gorge ne se serre pas devant un mot. J'écris mon nom, ma classe, la date : que peut y ajouter mon esprit?

Dois-je faire ce devoir pour devenir un auteur ou pour apprendre à remplir des questionnaires? " Acceptez-vous d'être esclave? " Qui répondra " Oui " à cette question? Mais qui s'étonnera d'être chassé de l'école faute d'avoir obéi?

Où est-il, le miroir magique qui dit à la princesse qu'elle est la plus belle? " Miroir, dis-moi qui je suis! " Le miroir me montre ce qui est derrière moi. Des hommes; ce sont eux qui répondent : " Nous disons que tu es... " , mais qui sont-ils eux-mêmes?

Un jour, j'ai demandé à ma voisine de classe : " Tes cheveux, c'est ton masque? " elle a ri, j'ai vu ses dents. Ces hommes, dans le miroir, je les connais, ils sont là, en classe, ils me parlent, ils me disent..., je dois les écouter, mais je n'entends que leur masque.

Il ne fallait pas me parler des tragédies grecques; et puis me dire d'être sage.

En classe, pour ne pas parler, ma voisine m'écrit ce qu'elle pense. J'ai entendu chuchoter : "Ils ont des secrets!" Cela voudrait dire qu'elle n'écrit que pour moi? Bien sûr, c'est pour moi. Si un autre lisait ce petit papier, il n'y verrait que des mots.

Pourtant, un jour, quelqu'un a pris un de ces petits papiers. Il l'a montré à ses camarades; un groupe s'est formé dans la cour. Je les entendais rire, pousser de petits cris, parler peut-être. "C'est très beau" portait le petit papier; c'était à propos d'un air de musique. Les commentaires étaient passionnés. On pouvait donc faire parler des mots qui ne voulaient rien dire. Ce que ma voisine de classe avait écrit n'existait pas; seule existait la besogne du groupe. Fut-ce une lueur d'intérêt ou la simple envie de se moquer de moi qui poussa l'un des garçons à me demander un peu plus tard : "Qu'est-ce que tu trouves très beau, toi?" je lui répondis : "Trouver quelqu'un qui sache lire ce qu'on a écrit". Je me mis à penser au groupe qui voudra décider de ma vie en lisant mon devoir.

Suis-je le seul à rêver? Mais je ne rêve pas. Je pense à ce qui est autour de moi, sans que rien ne bouge dans ma tête; c'est seulement un regard. Dans un rêve, les images apparaissent, elles se déforment, elles changent, quelque chose fuit, le temps peut-être.

Si je ne fais pas mon devoir, ma pensée ne s'arrêtera pas. Mon professeur remarquera que mon devoir manque; sa vie en sera changée, car il ne pourra plus se laisser entraîner par la réalité protectrice. Il lui faudra parler lui-même, sans l'aide d'un ordre extérieur. D'autres employés de l'école, les parents, verront arriver la remarque de mon professeur, comme un poisson mort dans un fleuve calme qui engourdit la vue. Ils vont s'arrêter un instant, la vie prendra un peu d'avance. Dans un rêve, on est porté malgré soi, sans pouvoir résister - jamais d'arrêt. C'est un vrai rêve de sommeil. Si je ne fais pas mon devoir, vais-je les réveiller?

Téléphone. Ma voisine de classe.

- Je ne suis pas allée en vacances chez des parents, me dit-elle.

- Jamais?

- Jamais!

- Tu lui as dit?

- Oui; il m'a répondu : " Vous n'avez qu'à imaginer. "

- Si tu étais un fruit...

- Si j'étais...

- Si tu étais un bonbon, tu serais un caramel.

- Qu'est-ce que tu racontes?

Je n'ai pas peur des silences au téléphone, elle non plus; ma mère parle vite pour se donner le temps de trouver quoi dire.

Je finis par répondre :

- J'imagine ce qui n'existe pas.

- Un caramel, ça existe.

- Toi aussi.

Encore un silence; je continue :

- Si tu imagines, comme il te dit de le faire, il dira que tu es hors-sujet.

- C'est lui qui l'a demandé.

- Non; ce qu'il veut, c'est que tu dises quand même que tu as été chez des parents.

- Même si c'est pas vrai? Bon, je veux bien mentir, mais comment mentir si on ne sait rien?

- Si on imaginait des choses fausses, et si elles devenaient réalité!

- Comme dans un conte?

- Non. Avec un mensonge, on peut changer une vie.

Je l'entends rire; un rire qui va vite. Il empêche de penser. Je ne comprends pas le début de sa réponse :

- ...une bonne note!

- Si tu... Oui, oui...

- C'est ce qui compte, non?

- Oui. Oui, si tu n'as pas peur d'une vie qui n'existe pas.

Elle ne répond pas. Quand c'est compliqué, elle ne répond pas. Elle attend. Je continue :

- Je ne parlais pas du devoir, Caramel. Imagine que tu sois salée...

- C'est toi qui m'appelles Caramel; si je suis salée, tu ne peux pas me le reprocher.

Silence. " Maman m'appelle ", me dit-elle, et elle raccroche.

Il me faut la rappeler. Ca va m'aider à faire le devoir moi-même. Elle comptait sur moi.

Elle comptait sur moi. Elle comptait trouver de l'aide. J'étais celui qui pouvait l'aider. J'étais cette aide. Et moi?

Je me sentais disparaître, les yeux fixes. Je devais faire, je devais dire; ayant fait, ayant dit, je disparaissais. A la prochaine demande, je devais ressusciter.

Il me faut la rappeler.

J'entends mon père et ma mère, vivre en silence. Leur demander de l'aide, moi aussi? Ils feront un devoir de gens qui savent, pas de quelqu'un qui apprend. Qui apprend, ou qui répète?

- Caramel, ils n'étaient pas là quand tu es arrivée pour tes vacances; tu es allée chez ton amie, pas loin.

- Et quand ils sont revenus?

- Très contents de ne pas s'embarrasser de toi. Tu restes chez ton amie. Tu peux toujours... parler d'eux.

Elle dit avec ironie :

- L'oiseau fait le mort quand le chat l'a attrapé.

- C'est toi, l'oiseau?

- C'est toi; le chat, c'est ta réalité.

- Le chat sera là demain, quand je lui rendrai mon devoir.

Elle ne répondit pas. Quelques instants plus tard, j'entendis la voix lointaine de sa mère : "Si tu ne parles pas, ce n'est pas la peine d'occuper le téléphone!"

"Les vacances chez des parents", murmura-t-elle; puis d'une voix gaie : "Je rentre de vacances demain matin, on se retrouve en classe!" et elle raccrocha.

Le chat était là; il regardait avec une fade résignation les devoirs s'accumuler sur son bureau. De temps à autre, son oeil s'arrêtait sur une feuille. Quel oiseau voyait-il? Pourquoi avait-il si faim, alors que j'attendais qu'il me donnât à manger?

Caramel avait déjà oublié le devoir. Son esprit était à nouveau lisse comme l'eau après un noyé. Une infime partie de moi était morte dans ce devoir. Infime et inconnue; à peine le savais-je. Je ne devais pas y penser. La mort était encore loin.

"Les valeurs morales"

Un petit papier : "Passe par chez moi, la dernière heure est supprimée". Je fais un signe - oui - de la tête. Quelles valeurs? Pourvu que le chat ne me pose pas de questions; je n'ai rien écouté. Ca vaut combien, la morale?

La salle de classe me paraît grande. De l'autre côté de la fenêtre, dans la rue, marchent des hommes; ils me surveillent. Ils ont bâti cette école; il y a des milliers de salles de classe, il y a de grands murs, il y a toute sorte de choses que je ne vois pas dans cette école, et combien d'autres dehors, derrière d'autres grands murs, que je ne vois pas non plus; et derrière des vitres, des Directeurs d'école, que les hommes dans la rue surveillent aussi.

C'est lourd sur moi.

Caramel répondait aux questions du chat; toujours les vacances, mais celles d'un Grand auteur. Le chat reculait sa tête; Caramel était une trop grosse boule de plumes à avaler. Elle disait : l'auteur montrait, faisait sentir, comprendre... C'était peut-être vrai, mais ce n'était pas ce qui comptait pour elle. Elle voulait quitter sa peau pour ne pas être reconnue; c'était l'élève qui répétait la prière - mot après mot, sans se tromper. Plus elle disparaissait, plus l'élève triomphait, plus le chat paraissait satisfait, moins il me semblait content.

Un peu de poussière d'eau tombait du ciel. Caramel avait laissé flotter son imperméable; nous avions peu à marcher de l'école à chez elle. Son visage se couvrait doucement de rosée.

- Pourquoi tu ne lui as pas répondu? dit-elle sans me regarder, tu n'aimes pas ce texte.

- Tu ne l'aimes pas non plus.

- Pour moi, il est indifférent; mais toi, tu as des idées, n'est-ce pas?

- Le chat a les siennes!

- Le chat?

- Monsieur le Professeur. Il me fait penser à un chat.

Elle s'arrêta et regarda par terre; puis elle dit lentement :

- Tu ne voulais pas me contredire?

- Si tu vas à un enterrement et si tu parles à ton amie qui enterre son père, tu lui diras que sa robe est jolie?

Elle me jeta un coup d'oeil, presque sans lever la tête :

- Pourquoi, si ce n'est pas un enterrement, tu parles de jolies robes aux filles?

Je lâchai un grognement :

- Je te parle de...

- Chat!

Elle repartit d'un pas vif.

Rien ne vaut un bon goûter pour oublier les idées profondes. Caramel me faisait écouter de la musique qu'elle avait achetée.

- Plus facile à écouter qu'à faire, lui dis-je.

- C'est comme la cuisine, plus facile à manger.

Nous nous mîmes à rire; elle ajouta :

- Et puis, on n'a pas besoin d'apprendre à manger.

A la télé, une vie passait; ils étaient deux à se regarder, à se parler.

- Tu crois qu'il va le lui dire? souffle Caramel, assise comme moi sur le tapis.

- S'il le dit, elle s'en va.

- C'est la catastrophe!

Caramel a raison; c'est grave, une vie brisée - une vie qui n'existe pas.

Quant à nos deux vies à nous, elles n'étaient pas dans la télé; elles étaient sur le tapis, en train d'attendre ce que les images empêchaient de voir.

- On ne pense pas à soi-même, pendant qu'on regarde.

Caramel se tourne vers moi, étonnée :

- Pourquoi tu dis ça?

Je ne sais quoi répondre; elle ajoute :

- Quand on fait ses devoirs de classe, on pense à soi-même?

Caramel ne pensait jamais à elle-même. Caramel pensait toujours à elle-même. Elle pensait à ce qui la faisait sourire de plaisir, jamais à ce qu'elle était, ni à pourquoi elle souriait. Je savais pourquoi elle voulait me voir, je ne savais pas pourquoi j'étais là. Quand elle me disait de venir, un autre que moi répondait oui, et cet autre était moi-même.

Très amusant! on dirait un devoir de classe.

- Tu vois, elle n'est pas partie!

Il faut réagir vite; je réponds :

- C'est qu'il n'a rien dit!

Elle part d'un grand rire :

- Tu n'as rien écouté, comme toujours!

- Si, si; mais...

- Mais tu n'as rien compris. Tu ne comprends jamais rien; c'est toujours trop facile pour toi!

- Si c'est facile...

- Je sais, tu vas avoir raison; donne-moi la confiture.

Elle avait le pot dans la main.

Un bruit de clef dans la porte; la mère de Caramel venait de rentrer...




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