FOTOS de VENECIA y de FRANCIA


LA  VALLEE  EST  LOIN


La vallée est loin. Loin vers le bas. Loin derrière les sombres montagnes qui recouvrent l'horizon. Je suis arrivé hier soir - tard; je n'ai rien pu voir, sinon que la route montait, montait longuement, et que le ciel était étroit. Auprès de la fenêtre de ma chambre, il me semble être en plein vol au-dessus de la terre qui tombe dans l'inconnu. La montagne... Je n'étais jamais allé à la montagne. "Viens, m'a dit Aigle, je passe l'été chez mes grands-parents; tu verras, nous sommes près du ciel!" L'école fermait ses portes quelques jours plus tard; mes parents approuvèrent - "L'air de la montagne est excellent pour la santé!" - il n'y eut plus qu'à partir.

Je me suis réveillé tard - je n'en ai pourtant pas l'habitude. L'air est calme... je ne pourrais pas expliquer ce que cela veut dire. L'impression d'avoir bien dormi, agréablement. Je descends; tout le monde est déjà éveillé, naturellement.

- On dort bien dans la montagne! s'écrie joyeusement Aigle.

- Ton ami a surtout besoin d'un bon déjeuner, affirme Grand-mère, l'air de la montagne donne faim!

C'est vrai, j'ai vraiment faim! Le déjeuner est copieux. Je ne mange pas autant chez moi. Les grands-parents me posent gentiment des questions; sur ma vie, sur mes études. Ils ne me demandent pas si "Tout va bien à l'école?" comme je l'entends si souvent - écoute-t-on seulement la réponse?

- Es-tu content de ce qu'on t'apprend? demande Grand-père.

Je réponds volontiers :

- Je suis content, quoique certaines choses...

- Te paraissent inutiles! coupe Grand-père d'un ton enjoué.

Grand-mère renchérit, avec un petit sourire gentiment moqueur :

- Notre petit-fils est du même avis. Je vois que vous vous entendez bien!

Je ne sais trop quoi dire; Aigle vole à mon aide :

- Grand-père compare l'école à une bibliothèque; on ne peut pas savoir de quel livre on aura besoin un jour.

Grand-père fait un signe d'acquiescement. Une idée me vient :

- Plus je lirai un livre, moins je pourrai en lire d'autres.

Grand-père m'a écouté attentivement.

- Il faut surtout ne pas aller contre sa nature, fait Grand-mère tout en me souriant.

- Tu n'es jamais allé à la montagne? me demande Grand-père. Je lui dis que c'est la première fois.

- Tu n'as pas encore eu le temps de te rendre compte...

Grand-mère remarque :

- Je crois que nous ne lui avons pas laissé beaucoup de temps pour ça.

Aigle intervient :

- Allons là-haut! Tu n'as pas non plus eu le temps de bien t'installer dans ta chambre! N'oublie pas que nous sommes ici pour des siècles!

Les grands-parents rient de bon coeur. Nous montons. Aigle ironise gaiement :

- Grand-père est un grand savant!

Je proteste vigoureusement :

- Parfaitement! Tu m'as dit toi-même qu'il connaissait les arbres mieux que personne!

- C'est vrai. Je plaisantais!

Je regarde par la fenêtre la forêt qui s'accroche sur le versant abrupt de la montagne. Je me prends à murmurer :

- Ce ne sont pas seulement des arbres, ce sont aussi tant de choses... tant de belles choses que faisait ton grand-père.

Aigle m'a entendu; il se met à rire :

- Tu vois des tables et des armoires dans la forêt?

Je lui donne une bourrade amicale :

- Que veux-tu, j'ai une meilleure vue que toi!

Aigle fait une mine faussement admirative :

- C'est merveilleux! ça va beaucoup te servir dans la montagne; tout ce qu'on regarde est très loin!

La vallée... Elle aussi est loin. Mais comment puis-je savoir qu'elle est loin, puisque je ne la vois même pas?

- On peut aller là où c'est loin?

Ma question l'a étonné. Il commence :

- Bien sûr...

Quelque chose l'a arrêté. Il reprend :

- Oui, on peut y aller.

Un temps, et :

- Mais c'est encore plus loin que ce que l'on voit.

La vallée est donc si loin... Je me sens soudainement dans un monde solitaire, un monde d'où je ne peux plus revenir, un monde dont la vie n'est pas celle que j'ai toujours connue. Je n'ai pas peur cependant; non, mon instinct me murmure : "La montagne te protège..."

- Où veux-tu aller?

Aigle a parlé d'une voix inquiète. Craint-il que je veuille m'enfuir? Je le rassure :

- Nulle part. Je me sens bien ici. Comme dans une maison.

- Comme dans une maison?

- Oui. La montagne. Elle est comme une grande maison. Une grande maison dont la tienne fait partie, et dans laquelle je me sens chez moi, en paix.

Aigle garde un long silence. Puis il me dit d'une voix grave :

- J'avais peur que tu ne te plaises pas à la montagne; tu n'y es jamais allé.

Il change brusquement de ton, et s'écrie :

- Vive le Montagnard!

Nous partons d'un grand rire, et échangeons force bourrades.

Une bonne partie de l'après-midi se passa en rangements. Aigle - comment appeler autrement ce Maître de la Montagne? - me fit ensuite visiter la maison et ses secrets. Les secrets, c'étaient les beaux outils avec lesquels Grand-père faisait il n'y a pas si longtemps tant de ces belles choses que j'avais vues dans la chambre d'Aigle, dans la ville où nous habitons et où nous allons tous les deux à l'école.

Le goûter approche; nous descendons dans la salle à manger rejoindre les grands-parents. Grand-mère me demande si je suis bien installé dans ma chambre. Je parle de la vue que j'ai de ma fenêtre et qui me fait tant d'effet. Grand-mère s'étonne :

- La vue?

Je ne comprends pas la question. Grand-père a compris.

- De la chambre on voit la montagne, explique-t-il à Grand-mère.

Grand-mère a compris, elle aussi.

- Tu sais, ici, on est habitué, me dit-elle avec un sourire.

Puis elle ajoute :

- Je suis contente que cela te plaise.

On parle encore de moi, de mes goûts, de mes lectures... personnelles, de mes occupations - en dehors de l'école. On m'écoute. Je n'ai pas l'habitude. Je parle avec plaisir, les pensées viennent en surabondance, je n'arrive pas à tout dire. Aigle ne dit rien, il a un léger sourire de contentement sur les lèvres - il connaît ma grande réticence à répondre aux questions des grandes personnes. Soudain, en pleine conversation, il s'exclame :

- Je suis content que tu sois venu!

Les grands-parents approuvent chaleureusement. La montagne est une belle maison...

Le soleil est venu m'éveiller d'un regard vite glissé par une déchirure de la montagne. Il doit être très tôt. La fraîcheur de la nuit est encore là, qui pénètre par la fenêtre entr'ouverte. Le soleil s'est caché, mais le nimbe qui couronne les sommets le laisse toujours deviner.

La maisonnée aussi est éveillée; on se lève plus tôt à la montagne qu'à la ville. Peut-être parce qu'à la ville il n'y a rien à voir. Le ciel qui se colore de nuances imperceptiblement changeantes, les arbres qui semblent frissonner de petits grains de lumière que le soleil dépose, la petite rivière dont je n'aperçois les miroitements que par instants, comment pourrais-je les voir à travers les rues bruyantes de ma ville? - Ah! Tu arrives bien! Il faut aller chercher le lait!

Grand-mère prépare déjà le déjeuner du matin. Elle me demande si cela ne me gêne pas de me lever si tôt.

- Mon petit-fils voulait te réveiller; je l'en ai empêché! me dit-elle en souriant.

Le petit-fils proteste :

- Le soleil était déjà levé!

Je déclare avec condescendance :

- Allons-y! C'est lourd pour toi tout seul!

Il ne se donne pas la peine de répondre et me pousse dehors.

- Si tu as de la peine à monter, accroche-toi à moi! s'écrie-t-il.

La pente est raide, le hameau grimpe hardiment le long de la montagne. Je prends mon élan, et pars à toutes jambes. Aigle n'arrive pas à me rattraper. Je me retourne en prenant un air vainqueur. Il est un peu plus bas, debout, les bras croisés, et me regarde avec ironie.

- C'est ici le lait! Quand on court, encore faut-il savoir où l'on va!

Eh oui! Où cours-je?... Je fais amende honorable et redescends jusqu'à la maison des voisins chez qui les grands-parents prennent le lait et quelque autre bonne chose. Les voisins aiment bien Aigle et sont contents de le revoir; ainsi que moi puisque je suis son ami. Quelques mots, qui auraient été ridicules en ville, et qui paraissent pleins ici; le lait, les oeufs... eux ils disent : la vache, les poules... Aigle les remercie, "A demain!" Les voisins attendent leur fille, qui vient pour les vacances. "L'école est en ville."

Le déjeuner nous attend. Le lait n'est pas comme celui que je bois chez moi. On le mange, on ne le boit pas. Grand-père nous parle du hameau, de ce qu'on y fait. Quand je dis "nous", c'est à moi qu'il raconte, Aigle sait. Tout le monde n'est pas sur place, certains sont partis avec les bêtes dans la montagne, d'autres vont vendre leurs produits au bourg...

- Il n'y a pas beaucoup de distractions ici, dit Grand-mère.

Est-elle inquiète? Aigle allait parler, je le devance :

- Je ne recherche pas les distractions; je suis comme votre petit-fils. Nous aimons bien parler ensemble, nous parlons de nos idées, sur la vie... sur ce que nous apprenons à l'école aussi... et puis nous aimons nous promener - tout en parlant...

J'ajoute d'une traite :

- Ici, on peut aller à l'infini!...

Les grands-parents m'écoutent attentivement. J'ajoute encore :

- J'aime bien rêver...

Aigle m'interrompt en riant :

- Même en classe!

Grand-père proteste :

- Il ne donne pas cette impression!

Grand-mère fait chorus. J'ai toujours autant envie de parler :

- La ville bourdonne. Ici, la vallée est loin. Je peux regarder le ciel sans que la montagne me demande pourquoi j'ai levé la tête.

La matinée se passe à faire quelques petits travaux pour aider Grand-mère, qui nous répète sans cesse d'aller nous occuper de choses plus agréables. Après le déjeuné de midi, Aigle me propose pour le lendemain une promenade sur les hauteurs - "Tu verras le soleil et tout le pays!" Accepté.

Nous partons tôt matin. Il ne s'agit pas de marcher, mais de grimper entre les arbres serrés de la forêt qui envahit la montagne au-dessus du hameau. Pas de sentier, mais Aigle sait entre quels arbres passer. Nous arrivons sur la hauteur. En bas le hameau, glissant sur la pente sans jamais tomber; devant nous des murailles emplies d'arbres, murailles dont nous ne voyons pas la fin. Je rêve être sur un océan en pleine tempête, les cimes sont les vagues qui déferlent, le hameau un navire qui lutte pour ne pas être submergé. - Eh bien, assieds-toi! Tu verras aussi bien!

Aigle dissout mon rêve. Je m'assieds. Un rocher sert de siège. L'océan est parti, mais la montagne est là, qui soutient fermement le hameau en dessous de nous.

- J'avais déjà vu des photos de montagne, mais je n'avais pas vu ce calme.

Un long sourire... calme me répond. Nous restons silencieux à regarder, à nous imprégner de solitude. J'avais appris que les bergers restaient longtemps seuls avec leurs bêtes : cela m'avait paru impossible. Maintenant je comprenais. Des choses merveilleuses pouvaient arriver à tout moment du fond de la rivière que l'on ne voyait pas ou du versant caché de l'autre côté des grands pics. Qu'y avait-il derrière les crêtes muettes?

- Je change de monde quand je viens ici, dit doucement Aigle.

Le silence qui nous entoure ne s'est pas rompu. Aigle continue :

- Je ne me plains pas particulièrement quand je suis dans la ville. Ni à la maison, ni à l'école. Ni de nos camarades. Ni de... ni de...

Il a un sourire triste.

- En somme, tout va bien! Oui, je sais, quelques petits ennuis de temps à autre - même désagréables! - vraiment sans gravité. Mais je dois vivre avec les autres. Non, ce n'est pas avec, avec ce n'est pas forcément gênant, c'est... je n'arrive pas à le dire, peut-être que je n'arrive même pas à le penser... Je ne sais pas, vivre dans... Dans, ça ne veut rien dire, on ne vit pas dans les autres! je ne sais pas...

Il se tait. Attend-il que je dise quelque chose? Quoi dire? J'ai ressenti les mêmes pensées pendant qu'il parlait. Je ne sais pas mieux les expliquer. Il reprend :

- Toute notre vie dépend de ceux qui vivent avec nous. Ils attendent quelque chose de nous et nous attendons quelque chose d'eux. Il n'y a pas à protester; la vie, dans la ville ne pourrait exister autrement. Ici, nous sommes seuls. Notre vie ne dépend que du soleil. Et nous ne pourrions subsister tels que nous sommes.

Il se tait de nouveau. La ville est là-bas, au fond de la vallée. Je dis doucement :

- Quand nous reviendrons dans la vallée, la foule sera autour de nous; il nous faudra chercher à voir la montagne au travers de la foule. La montagne où nous sommes si bien et où nous ne pouvons pas vivre....




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