PHOTOS of VENICE and FRANCE

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LA  VALLEE  EST  LOIN.


La vallée est loin. Loin vers le bas. Loin derrière les sombres montagnes qui recouvrent l'horizon. Je suis arrivé hier soir - tard; je n'ai rien pu voir, sinon que la route montait, montait longuement, et que le ciel était étroit. Auprès de la fenêtre de ma chambre, il me semble être en plein vol au-dessus de la terre qui tombe dans l'inconnu. La montagne... Je n'étais jamais allé à la montagne. "Viens, m'a dit Aigle, je passe l'été chez mes grands-parents; tu verras, nous sommes près du ciel!" L'école fermait ses portes quelques jours plus tard; mes parents approuvèrent - "L'air de la montagne est excellent pour la santé!" - il n'y eut plus qu'à partir.

Je me suis réveillé tard - je n'en ai pourtant pas l'habitude. L'air est calme... je ne pourrais pas expliquer ce que cela veut dire. L'impression d'avoir bien dormi, agréablement. Je descends; tout le monde est déjà éveillé, naturellement.

- On dort bien dans la montagne! s'écrie joyeusement Aigle.

- Ton ami a surtout besoin d'un bon déjeuner, affirme Grand-mère, l'air de la montagne donne faim!

C'est vrai, j'ai vraiment faim! Le déjeuner est copieux. Je ne mange pas autant chez moi. Les grands-parents me posent gentiment des questions; sur ma vie, sur mes études. Ils ne me demandent pas si "Tout va bien à l'école?" comme je l'entends si souvent - écoute-t-on seulement la réponse?

- Es-tu content de ce qu'on t'apprend? demande Grand-père.

Je réponds volontiers :

- Je suis content, quoique certaines choses...

- Te paraissent inutiles! coupe Grand-père d'un ton enjoué.

Grand-mère renchérit, avec un petit sourire gentiment moqueur :

- Notre petit-fils est du même avis. Je vois que vous vous entendez bien!

Je ne sais trop quoi dire; Aigle vole à mon aide :

- Grand-père compare l'école à une bibliothèque; on ne peut pas savoir de quel livre on aura besoin un jour.

Grand-père fait un signe d'acquiescement. Une idée me vient :

- Plus je lirai un livre, moins je pourrai en lire d'autres.

Grand-père m'a écouté attentivement.

- Il faut surtout ne pas aller contre sa nature, fait Grand-mère tout en me souriant.

- Tu n'es jamais allé à la montagne? me demande Grand-père.

Je lui dis que c'est la première fois.

- Tu n'as pas encore eu le temps de te rendre compte...

Grand-mère remarque :

- Je crois que nous ne lui avons pas laissé beaucoup de temps pour ça.

Aigle intervient :

- Allons là-haut! Tu n'as pas non plus eu le temps de bien t'installer dans ta chambre! N'oublie pas que nous sommes ici pour des siècles!

Les grands-parents rient de bon coeur. Nous montons. Aigle ironise gaiement :

- Grand-père est un grand savant!

Je proteste vigoureusement :

- Parfaitement! Tu m'as dit toi-même qu'il connaissait les arbres mieux que personne!

- C'est vrai. Je plaisantais!

Je regarde par la fenêtre la forêt qui s'accroche sur le versant abrupt de la montagne. Je me prends à murmurer :

- Ce ne sont pas seulement des arbres, ce sont aussi tant de choses... tant de belles choses que faisait ton grand-père.

Aigle m'a entendu; il se met à rire :

- Tu vois des tables et des armoires dans la forêt?

Je lui donne une bourrade amicale :

- Que veux-tu, j'ai une meilleure vue que toi!

Aigle fait une mine faussement admirative :

- C'est merveilleux! Ça va beaucoup te servir dans la montagne; tout ce qu'on regarde est très loin!

La vallée... Elle aussi est loin. Mais comment puis-je savoir qu'elle est loin, puisque je ne la vois même pas?

- On peut aller là où c'est loin?

Ma question l'a étonné. Il commence :

- Bien sûr...

Quelque chose l'a arrêté. Il reprend :

- Oui, on peut y aller.

Un temps, et :

- Mais c'est encore plus loin que ce que l'on voit.

La vallée est donc si loin... Je me sens soudainement dans un monde solitaire, un monde d'où je ne peux plus revenir, un monde dont la vie n'est pas celle que j'ai toujours connue. Je n'ai pas peur cependant; non, mon instinct me murmure : "La montagne te protège..."

- Où veux-tu aller?

Aigle a parlé d'une voix inquiète. Craint-il que je veuille m'enfuir? Je le rassure :

- Nulle part. Je me sens bien ici. Comme dans une maison.

- Comme dans une maison?

- Oui. La montagne. Elle est comme une grande maison. Une grande maison dont la tienne fait partie, et dans laquelle je me sens chez moi, en paix.

Aigle garde un long silence. Puis il me dit d'une voix grave :

- J'avais peur que tu ne te plaises pas à la montagne; tu n'y es jamais allé.

Il change brusquement de ton, et s'écrie :

- Vive le Montagnard!

Nous partons d'un grand rire, et échangeons force bourrades.

Une bonne partie de l'après-midi se passa en rangements. Aigle - comment appeler autrement ce Maître de la Montagne? - me fit ensuite visiter la maison et ses secrets. Les secrets, c'étaient les beaux outils avec lesquels Grand-père faisait il n'y a pas si longtemps tant de ces belles choses que j'avais vues dans la chambre d'Aigle, dans la ville où nous habitons et où nous allons tous les deux à l'école.

Le goûter approche; nous descendons dans la salle à manger rejoindre les grands-parents. Grand-mère me demande si je suis bien installé dans ma chambre. Je parle de la vue que j'ai de ma fenêtre et qui me fait tant d'effet. Grand-mère s'étonne :

- La vue?

Je ne comprends pas la question. Grand-père a compris.

- De la chambre on voit la montagne, explique-t-il à Grand-mère.

Grand-mère a compris, elle aussi.

- Tu sais, ici, on est habitué, me dit-elle avec un sourire.

Puis elle ajoute :

- Je suis contente que cela te plaise.

On parle encore de moi, de mes goûts, de mes lectures... personnelles, de mes occupations - en dehors de l'école. On m'écoute. Je n'ai pas l'habitude. Je parle avec plaisir, les pensées viennent en surabondance, je n'arrive pas à tout dire. Aigle ne dit rien, il a un léger sourire de contentement sur les lèvres - il connaît ma grande réticence à répondre aux questions des grandes personnes. Soudain, en pleine conversation, il s'exclame :

- Je suis content que tu sois venu!

Les grands-parents approuvent chaleureusement. La montagne est une belle maison...

Le soleil est venu m'éveiller d'un regard vite glissé par une déchirure de la montagne. Il doit être très tôt. La fraîcheur de la nuit est encore là, qui pénètre par la fenêtre entr'ouverte. Le soleil s'est caché, mais le nimbe qui couronne les sommets le laisse toujours deviner.

La maisonnée aussi est éveillée; on se lève plus tôt à la montagne qu'à la ville. Peut-être parce qu'à la ville il n'y a rien à voir. Le ciel qui se colore de nuances imperceptiblement changeantes, les arbres qui semblent frissonner de petits grains de lumière que le soleil dépose, la petite rivière dont je n'aperçois les miroitements que par instants, comment pourrais-je les voir à travers les rues bruyantes de ma ville?

- Ah! Tu arrives bien! Il faut aller chercher le lait!

Grand-mère prépare déjà le déjeuner du matin. Elle me demande si cela ne me gêne pas de me lever si tôt.

- Mon petit-fils voulait te réveiller; je l'en ai empêché! me dit-elle en souriant.

Le petit-fils proteste :

- Le soleil était déjà levé!

Je déclare avec condescendance :

- Allons-y! C'est lourd pour toi tout seul!

Il ne se donne pas la peine de répondre et me pousse dehors.

- Si tu as de la peine à monter, accroche-toi à moi! s'écrie-t-il.

La pente est raide, le hameau grimpe hardiment le long de la montagne. Je prends mon élan, et pars à toutes jambes. Aigle n'arrive pas à me rattraper. Je me retourne en prenant un air vainqueur. Il est un peu plus bas, debout, les bras croisés, et me regarde avec ironie.

- C'est ici le lait! Quand on court, encore faut-il savoir où l'on va!

Eh oui! Où cours-je?... Je fais amende honorable et redescends jusqu'à la maison des voisins chez qui les grands-parents prennent le lait et quelque autre bonne chose. Les voisins aiment bien Aigle et sont contents de le revoir; ainsi que moi puisque je suis son ami. Quelques mots, qui auraient été ridicules en ville, et qui paraissent pleins ici; le lait, les oeufs... eux ils disent : la vache, les poules... Aigle les remercie, "A demain!" Les voisins attendent leur fille, qui vient pour les vacances. "L'école est en ville."

Le déjeuner nous attend. Le lait n'est pas comme celui que je bois chez moi. On le mange, on ne le boit pas. Grand-père nous parle du hameau, de ce qu'on y fait. Quand je dis "nous", c'est à moi qu'il raconte, Aigle sait. Tout le monde n'est pas sur place, certains sont partis avec les bêtes dans la montagne, d'autres vont vendre leurs produits au bourg...

- Il n'y a pas beaucoup de distractions ici, dit Grand-mère.

Est-elle inquiète? Aigle allait parler, je le devance :

- Je ne recherche pas les distractions; je suis comme votre petit-fils. Nous aimons bien parler ensemble, nous parlons de nos idées, sur la vie... sur ce que nous apprenons à l'école aussi... et puis nous aimons nous promener - tout en parlant...

J'ajoute d'une traite :

- Ici, on peut aller à l'infini!...

Les grands-parents m'écoutent attentivement. J'ajoute encore :

- J'aime bien rêver...

Aigle m'interrompt en riant :

- Même en classe!

Grand-père proteste :

- Il ne donne pas cette impression!

Grand-mère fait chorus. J'ai toujours autant envie de parler :

- La ville bourdonne. Ici, la vallée est loin. Je peux regarder le ciel sans que la montagne me demande pourquoi j'ai levé la tête.

La matinée se passe à faire quelques petits travaux pour aider Grand-mère, qui nous répète sans cesse d'aller nous occuper de choses plus agréables. Après le déjeuné de midi, Aigle me propose pour le lendemain une promenade sur les hauteurs - "Tu verras le soleil et tout le pays!" Accepté.

Nous partons tôt matin. Il ne s'agit pas de marcher, mais de grimper entre les arbres serrés de la forêt qui envahit la montagne au-dessus du hameau. Pas de sentier, mais Aigle sait entre quels arbres passer. Nous arrivons sur la hauteur. En bas le hameau, glissant sur la pente sans jamais tomber; devant nous des murailles emplies d'arbres, murailles dont nous ne voyons pas la fin. Je rêve être sur un océan en pleine tempête, les cimes sont les vagues qui déferlent, le hameau un navire qui lutte pour ne pas être submergé.

- Eh bien, assieds-toi! Tu verras aussi bien!

Aigle dissout mon rêve. Je m'assieds. Un rocher sert de siège. L'océan est parti, mais la montagne est là, qui soutient fermement le hameau en dessous de nous.

- J'avais déjà vu des photos de montagne, mais je n'avais pas vu ce calme.

Un long sourire... calme me répond. Nous restons silencieux à regarder, à nous imprégner de solitude. J'avais appris que les bergers restaient longtemps seuls avec leurs bêtes : cela m'avait paru impossible. Maintenant je comprenais. Des choses merveilleuses pouvaient arriver à tout moment du fond de la rivière que l'on ne voyait pas ou du versant caché de l'autre côté des grands pics. Qu'y avait-il derrière les crêtes muettes?

- Je change de monde quand je viens ici, dit doucement Aigle.

Le silence qui nous entoure ne s'est pas rompu. Aigle continue :

- Je ne me plains pas particulièrement quand je suis dans la ville. Ni à la maison, ni à l'école. Ni de nos camarades. Ni de... ni de...

Il a un sourire triste.

- En somme, tout va bien! Oui, je sais, quelques petits ennuis de temps à autre - même désagréables! - vraiment sans gravité. Mais je dois vivre avec les autres. Non, ce n'est pas avec, avec ce n'est pas forcément gênant, c'est... je n'arrive pas à le dire, peut-être que je n'arrive même pas à le penser... Je ne sais pas, vivre dans... Dans, ça ne veut rien dire, on ne vit pas dans les autres! je ne sais pas...

Il se tait. Attend-il que je dise quelque chose? Quoi dire? J'ai ressenti les mêmes pensées pendant qu'il parlait. Je ne sais pas mieux les expliquer. Il reprend :

- Toute notre vie dépend de ceux qui vivent avec nous. Ils attendent quelque chose de nous et nous attendons quelque chose d'eux. Il n'y a pas à protester; la vie, dans la ville ne pourrait exister autrement. Ici, nous sommes seuls. Notre vie ne dépend que du soleil. Et nous ne pourrions subsister tels que nous sommes.

Il se tait de nouveau. La ville est là-bas, au fond de la vallée. Je dis doucement :

- Quand nous reviendrons dans la vallée, la foule sera autour de nous; il nous faudra chercher à voir la montagne au travers de la foule. La montagne où nous sommes si bien et où nous ne pouvons pas vivre.

La promenade n'est pas celle de la vallée. Il faut deviner les sentiers étroits et souvent escarpés, grimper et descendre entre les arbres, s'accrocher aux branches dans la pente raide... et regarder des sommets inaccessibles, des fleurs qui tapissent le chemin et qu'Aigle ne piétine jamais, la forêt où les arbres se serrent les uns contre les autres, les pâturages où les bêtes se promènent et qui me paraissent s'évanouir dans le ciel.

Le dîner nous trouve harassés. Grand-père me rassure :

- Dans deux jours tu te sentiras mieux; l'habitude se prend vite.

Je réponds modestement :

- Aigle est bien moins fatigué que moi.

Grand-père se met à rire :

- C'est normal pour un oiseau!... Puisque tu l'appelles Aigle!

Je raconte mes émerveillements. Grand-mère me sourit :

- Tu aimes la montagne. Les gens des villes s'ennuient ici; il faut leur trouver quelque chose d'amusant à faire.

La journée est finie. Je m'endors sans y penser.

Aigle ne s'est pas levé tôt lui non plus. Je le moque :

- Le soleil est déjà levé!

- Comment as-tu fait pour t'en apercevoir? me renvoie-t-il.

A court d'arguments décisifs, nous allons chercher le lait. La fille des voisins est arrivée hier soir et vient à notre rencontre.

Je suis surpris. Je m'attendais à une fille de la campagne. Cependant, je m'étais déjà aperçu hier que la montagne n'est pas la campagne. Je ne connais pas vraiment bien la campagne, puisque j'habite une ville, mais à ce compte je connais encore moins la montagne. Et pourtant, les impressions sont vives; à la campagne on est chez soi dehors, à la montagne on est chez soi dedans. Et à la ville on est chez soi comment? Je ne sais pas. Comment est-on dans une forteresse? Est-on protégé ou enfermé? Ou les deux à la fois? Mon instinct m'avait murmuré : "La montagne te protège..." Dans la montagne je ne me suis pas senti enfermé. Dans ma ville je ne m'étais jamais posé la question. Non, je ne suis pas enfermé dans ma ville, je peux sortir quand je veux; dans une forteresse il faut demander. Seulement dans la montagne je n'ai pas à sortir, tout est sur place. La fille des voisins est une fille de la montagne. Qu'est-ce qui me fait dire ça? Son air décidé? Il existe beaucoup de filles qui ont l'air décidé. J'ai plutôt envie de dire qu'elle pose son pied avec force sur un sol dont elle est sûre.

- Tu viens chercher le lait!

Sa voix est claire. Aigle lui parle de moi. D'où me vient le sentiment qu'elle me connaît déjà? Du signe de tête rapide qui paraissait dire oui à Aigle lorsqu'il a parlé de moi?

Après le déjeuné, Aigle m'emmène passer la matinée à parler "de l'Univers et du Reste", ainsi que nous avons défini en toute simplicité nos conversations habituelles. Nous allons nous asseoir dans l'herbe tout en bas du hameau, d'où nous pouvons voir la rivière, pressée de descendre dans la vallée.

Aigle m'informe :

- Elle est très gentille, mais très vive... Ce n'est pas toujours commode...

- Mauvais caractère?

- Non, pas du tout. Seulement on ne peut jamais se reposer avec elle. Elle est pleine de curiosité sur tout et de plus elle est très... savante! Elle est dans la même classe que nous alors qu'elle a bien une bonne année de moins que nous... Elle n'est pas toujours facile à suivre.

Je me souviens de ce que j'ai pensé tout à l'heure :

- Elle a eu l'air de me traverser.

Aigle s'étonne un peu, puis :

- Ça ne m'étonne pas que tu dises ça. Elle a, je suppose, de la... Psychologie!

- En classe...?

- Toujours la meilleure!

- Je n'oserai jamais lui parler!

Aigle rit :

- Tu n'en auras pas besoin! C'est elle qui te parlera.

Il ajoute, un peu moqueur :

- Attention à tes réponses! Tu auras une mauvaise note!

Pour le coup, je m'inquiète sérieusement :

- Tu m'inquiètes...

Il rit de nouveau :

- Mais non, je plaisante! Tu verras, elle est très gentille.

- Tu l'as déjà dit! Elle va gentiment se moquer de moi!

Il rit de plus belle :

- Tu n'as qu'à faire un effort, pour une fois!

Devant ma mine dépitée, il me rassure :

- Je plaisante. Tu n'auras aucun ennui. Simplement, elle n'est pas bête. Et c'est toujours intéressant de parler avec elle.

Après le déjeuné de midi, nous allons avec Grand-père dans la petite ville proche faire quelques courses. La route n'est pas comme celle de la vallée; je n'arrive jamais à savoir où l'on va. Au loin, presque derrière moi, un village. La route tourne, et puis tourne encore, et puis retourne, et nous voici dans le village qui paraissait s'éloigner de notre chemin. Nous arrivons enfin dans la petite ville. Elle est calme, plus calme que chez moi dans la vallée, tout paraît aller lentement, et pourtant tout est fait sans qu'on s'en rende compte. Peut-être parce que rien d'inutile ne vient troubler le cours de la vie. Dans ma ville, quelquefois, j'ai eu le sentiment d'un rêve durant lequel tout s'agite fébrilement sans que rien n'ait bougé au réveil. Dans cette petite ville, je ressens comme un flot que rien ne peut arrêter. La fille des voisins est-elle comme ce flot?

Un peu de distraction ne nuit pas. Ce soir, nous regardons un film - en famille.

Le lait du matin. Aigle propose à la fille des voisins d'aller avec nous sur la hauteur où nous étions avant-hier et qu'elle connaît bien elle aussi. "Aujourd'hui j'ai beaucoup à faire, mais demain ça me fera grand plaisir!" répond-elle en souriant gentiment.

Je n'ai jamais bu autant de lait le matin au déjeuner!

- Tu aimes bien le lait! s'exclame Grand-mère.

Je réponds admirativement :

- En ville, il n'est pas si bon!

- Il est tout frais ici. Tout le monde ne l'aime pas si frais.

Grand-père bougonne :

- Il y a bien des choses que tout le monde n'aime pas ici!

Je m'étonne :

- Lesquelles?

Il me répond avec un air désabusé :

- La vie est simple ici; les gens des villes la trouvent ennuyeuse. Il veulent des événements pour réveiller leur esprit assoupi par la seule nature.

Il reste songeur un moment, puis reprend pensivement :

- Pourtant, un arbre cessera-t-il de donner des fruits s'il ne voit rien que le soleil, la pluie et le vent?

La matinée passe vite à faire ci, à faire ça, à aider Grand-mère... Après le déjeuner de midi, nous nous retrouvons sur l'herbe en bas du hameau; la rivière descend toujours... la vallée l'attend...

- Et nous, personne ne nous attend, nous sommes en vacances! proclame joyeusement Aigle.

- Oui, personne ne nous attend...

- Ça te rend triste?

Je ris :

- Non, ça ne me rend pas triste! Je me dis seulement que nous sommes bien seuls si personne ne nous attend...

- Nous ne sommes pas seuls, nous sommes ensemble.

- Oui, mais si je ne suis pas là, tu m'attends, et moi aussi.

- Bon, mais il y a les parents, les copains de l'école...

- Tu vois, on nous attend!

Il me regarde de biais :

- Tu vas encore tout compliquer! Explique!

- Je crois que j'aurais dû parler de ceux qui pourraient avoir besoin de nous.

- Oui, il faut rendre service, je sais. Mais je ne sais pas ce qu'on peut en dire de plus.

- Les bêtes ne s'occupent pas les unes des autres...

Il me coupe vivement :

- Qu'en sais-tu? Et d'abord il y a des bêtes qui vivent en groupe. Et puis encore les bêtes s'occupent de leurs petits.

- Oui, il leur faut survivre. Les hommes aussi vivent en groupe. Et survit qui peut, comme pour les bêtes.

- Je perds le fil. J'avais seulement pensé...

Je l'interromps :

- A l'école; je sais. Tu as raison, on ne nous attend pas pour réciter une leçon.

- C'est tout ce que... Non, ce n'est pas tout! Nous pouvons décider seuls...

- Tu ferais de la peine à tes grands-parents?

Il s'indigne :

- Tu exagères! Je n'ai pas parlé de faire n'importe quoi!

Soudain, il s'emporte :

- J'ai compris. Nous serons toujours des esclaves.

- Les bêtes ne sont ni libres ni esclaves. Elles survivent, l'espèce se débrouillera.

- Alors nous attendons autre chose que la survie?

- Peut-être. Peut-être de devenir autre chose sans attendre que la nature le fasse à notre place.

Nous restons un moment en silence. Aigle finit par déclarer :

- Alors c'est de la nature que nous nous méfions. Et donc de nous-mêmes. Et les autres étant comme nous, ils attendent de nous... l'impossible, sans doute.

La fille des voisins grimpe vite. J'ai un peu de peine à suivre. Non qu'elle soit plus rapide que moi - je cours vite - mais elle devine d'instinct chaque passage entre les arbres, chaque rocher où prendre un appui, chaque traîtrise de la pente glissante. Aigle suit - lui aussi connaît l'endroit - mais ses mouvements sont plus réfléchis, moins naturels. A mi-chemin, un passage escarpé; il faut être attentif. Soudain, la fille des voisins dégringole la pente abrupte, s'accroche à une branche qui plie jusqu'à terre, se penche pour prendre quelque chose, et remonte, rampant plus que grimpant.

- Tiens, me dit-elle, je suis allée te cueillir une fleur de gentiane pour fêter ton arrivée!

Elle me tend une fleur - on dirait un élégant petit vase tout élancé - d'un bleu tendre, qui chante.

- Le vase, c'est sa corolle! m'explique-t-elle en riant.

Elle regarde vers le bas, et me montre la gentiane dont elle a pris la fleur :

- Elle a d'autres fleurs, elle vit toujours.

Je suis tout décontenancé. Je tente un remerciement, qui se traduit par une sorte de gloussement, et termine par un grand sourire, que la gentiane, je veux dire la fille des voisins, je crois que mes idées se mélangent un peu, doit trouver ridicule. Non, elle me répond avec un gentil sourire tout simple :

- C'est bien que tu sois venu; Aigle sera content de ne pas être seul pendant l'été.

Nous la regardons, un peu surpris. Elle a une mine amusée :

- C'est ton grand-père qui m'a raconté ça. J'espère que tu ne vas pas t'envoler! Et ton ami aussi est un grand oiseau?

- Non; lui, c'est le Montagnard!

- Le Montagnard?

- Oui; il m'a dit que la montagne était une grande maison et qu'il s'y sentait bien.

Elle me regarde avec attention :

- Les gens ne font que passer dans la montagne; ils n'auraient que faire d'une grande maison.

Du coup, je me sens plus à l'aise :

- Et maintenant, j'ai une belle fleur dans ma grande maison. C'est Gentiane qui me l'a donnée.

Je ne me suis rendu compte de la fatigue de la promenade d'hier que lorsque je me suis réveillé... tard, et empli de paresse.

- Gentiane va vite! m'a dit Aigle en riant.

La matinée se passe comme à l'accoutumée aux petits travaux de la maison, malgré Grand-mère qui, comme à l'accoutumée, nous chasse pour que nous fassions "des choses plus agréables". Au déjeuner, Grand-père fait l'éloge de Gentiane : "C'est une fille solide, elle sait ce qu'elle veut!" Grand-mère ajoute avec chaleur : "Elle a bon coeur!"

L'après-midi, nous nous prélassons dans l'herbe en bas du hameau. Aigle serait-il fatigué, lui aussi? La vue sur la montagne me captive tout autant que le premier jour - je n'ai pas encore l'habitude, dirait Grand-mère. Mais comment prend-on cette habitude? Peut-être tout simplement en oubliant de regarder.

- C'est quoi ne penser à rien? demande Aigle en s'étirant paresseusement.

Je ris :

- C'est penser à autre chose qu'à ce qu'on nous demande.

- Gentiane pense toujours à quelque chose.

- Comment le sais-tu?

- Tout le monde est content d'elle. Elle est meilleure que nous à l'école.

- Hier, elle ne pensait pas à l'école.

A son tour de rire :

- Hier, elle pensait à te donner des fleurs!

- Eh bien?

- Eh bien, je ne sais pas! Elle est toujours attachée au monde.

- Au monde! Elle a de vastes pensées!

- Non, ce n'est pas ce que je veux dire...

Je le laisse réfléchir. Il continue au bout d'un bon moment :

- Ce dont elle parle est toujours lié à ce qui fait la vie.

Il hésite, puis :

- Elle ne rêve pas.

Il reprend encore :

- Elle rêve sûrement, mais de ce qui existe.

- Tu veux dire qu'elle ne rêverait pas être dans un autre monde que celui dans lequel nous vivons?

- Oui... Presque... Elle peut rêver être dans un autre monde, mais un autre monde qui existe, même s'il est autre que celui dans lequel nous vivons.

- Si je rêve être dans une étoile, ce n'est certes pas réel, mais c'est comme un jeu.

- Elle ne joue pas.

Voilà qui me fait réfléchir à mon tour. Grand-père avait dit : "C'est une fille solide, elle sait ce qu'elle veut!"

- Alors, il ne faut ni rêver ni jouer?

Aigle répond méditativement :

- Quand on pense toujours à quelque chose, on n'a peut-être plus le temps.

- Et si on n'est pas capable de penser toujours à quelque chose?

Il hoche la tête :

- Moi, en tout cas, je ne peux pas. Alors, il m'arrive de jouer!

Il me regarde, peut-être riant, peut-être pas :

- Ce n'est pas bien?

Je réponds, peut-être riant, peut-être pas :

- Je crois que nous jouons souvent ensemble!

Après avoir respecté un silence... de circonstance, j'ajoute :

- La vie naturelle n'est pas immobile; nous sommes obligés de faire quelque chose, il est impossible de s'en empêcher. Alors, si on ne peut faire mieux, on joue.

- On dit que le jeu est un entraînement pour la vraie vie.

- Je pense que c'est tout à fait vrai...

J'achève avec un rire bref :

- ...surtout si on s'entraîne pour jouer!

Aigle reste songeur. Je reste songeur.

- Et le rêve?

- Et le rêve?

Il rit :

- C'est moi qui ai posé la question le premier!

Je prends un air critique :

- Parce que tu ne sais pas répondre à la question!

- Pas du tout! C'est parce que je sais que tu es capable de répondre!

Je... rêve :

- Quand on rêve, c'est à des choses inconnues.

Il proteste :

- On connaît tout ce qu'on rêve!

- Oui, dans un vrai rêve...

- Dans un vrai rêve? Pourquoi, il y en a de faux?

- Mais non, tu sais ce que je veux dire!

Il fait signe qu'il a compris :

- Ah oui! Comme quand on rêve en classe!

- Oui, quand on nous dit que nous n'apprenons rien, que nous perdons notre temps.

Il fait un geste vague :

- C'est peut-être vrai.

- Et si ça ne l'était pas? Les bêtes ne rêvent pas.

- Elles ne vont pas en classe!

- Elles ne veulent que ce qu'elles ont. Quand je rêve, comme en classe, je voudrais que ce qui m'est inconnu se mette à exister.

- La solution de ton problème de mathématiques!

Je ne me laisse pas démonter :

- Et pourquoi pas! Si personne n'a trouvé la solution avant moi, ce sera une découverte et non un rêve!

J'entends une voix claire derrière moi :

- Tu veux être explorateur?

Nous nous retournons; Gentiane est là, toute souriante. Je m'étonne :

- Explorateur?

- Oui, tu parles de découvertes!

J'explique. Elle fait une mine admirative :

- Tu as apporté du travail de classe? Moi aussi, j'en ai apporté. Il y a tellement de choses que j'ai envie de savoir...

Aigle m'a jeté le regard qu'on jette quand une catastrophe est imminente. Il tente une parade :

- Notre Montagnard cherche à découvrir ce qui est inconnu.

Gentiane paraît ne pas comprendre :

- Tout est inconnu tant qu'on ne le connaît pas.

Un petit temps d'indécision. Elle reprend :

- Mon père va chercher du matériel après-demain; il y passera la journée. Le propriétaire de la scierie a une fille très gentille et qui connaît bien la montagne tout autour. Elle m'a proposé une très belle promenade. Venez-vous aussi?

Aigle demande si la fille...

- Elle sera très contente; je lui en ai parlé. Nous partirons à l'aube.

D'une seule voix :

- Nous venons!

Dimanche. Nous allons, en famille, rendre visite à des amis des grands-parents, dans un village que je peux voir de l'autre côté des profondeurs dans lesquelles semble glisser le hameau. Aigle devrait pouvoir y arriver d'un coup d'aile, mais il a prudemment choisi de rester avec nous dans la voiture. La route s'enfonce mystérieusement dans les ombres profondes d'une épaisse forêt qui ne se termine jamais. Si! Soudain, un miroitement, et paraît un tourbillon d'écume enlaçant furieusement de noirs rochers qui luttent de toute leur volonté pour ne pas être submergés.

La route remonte; la forêt, moins dense, permet d'apercevoir notre hameau qui s'est préparé une belle clairière pour regarder au dehors. "En montagne, une clairière c'est un alpage", m'avait dit Gentiane. "Tu vois notre maison?" me demande Aigle. Oui, je la vois, vers le bas du hameau, en contrebas de celle de Gentiane. Nous arrivons au village, pas beaucoup plus grand que notre hameau; toutes les maisons sont aussi sur la pente, mais elles sont serrées, et le village ne me paraît pas glisser. Les amis des grands-parents sont dans leur jardin. "Nous vous avons vus arriver, nous disent-ils, d'ici on voit la route qui monte." Aigle riposte : "Est-ce que vous nous avez vus partir?" Tout le monde rit.

La maison est pleine d'horloges. L'ami des grands-parents les répare. Il en est de toutes sortes; je les regarde avec curiosité.

- Elles te plaisent? me demande l'horloger.

Ma mimique est éloquente.

- Elles sont anciennes; c'est souvent délicat de les réparer.

- Mon mari est très consciencieux, déclare l'horlogère.

Grand-père m'explique :

- Je répare quelquefois les boiseries abîmées; mais il ne faut pas que l'horloge devienne neuve. Ce sont des souvenirs qui seraient emportés. C'est agréable de voir le sourire de celui qui retrouve ce qu'il a aimé.

Grand-mère et l'horlogère parlent de la vie. La vie, c'est ce qui se passe tous les jours, ce qu'on voit, ce qu'on entend, ce qui nous fait aller à table, ce qui nous ordonne de dormir; ce qui nous dit que nous n'avons pas le temps. Pas le temps de parler de la vie.

- Que faites-vous pendant les vacances? demande l'horloger.

- Tu ne t'ennuies pas? ajoute-t-il en se tournant vers moi.

- Non, nous nous promenons dans la montagne. C'est la première fois que je viens. J'aime beaucoup être ici.

- C'est bien que tu puisses te promener. Moi, j'ai beaucoup de travail, je n'ai pas le temps.

Je veux lui dire : "Quand vous étiez..." Il me devance :

- Quand j'étais enfant, j'allais à l'école...

Il paraît mâcher quelque chose :

- Pendant les vacances, j'aidais les parents...

Il se mord les lèvres :

- Je gardais nos vaches...

Il a un ton gêné. Je dis rapidement :

- Vous étiez dans la montagne! Vous pouviez tout voir... Et puis, les vaches donnent du bon lait...

Là, je m'embrouille. J'allais ajouter : "...si on les garde bien!" Heureusement, je me suis... gardé de le dire, c'était bête. Ce qui est vraiment bête, c'est de vouloir à toute force dire quelque chose de... Eh bien oui, quelque chose de! C'est stupide de n'avoir rien à dire et de vouloir le dire. Pendant que je pense profondément et que l'horloger prend une mine légèrement étonnée, Aigle... explique ce que j'ai dit :

- Il a dit qu'il n'avait jamais bu un aussi bon lait que le lait des montagnes.

L'horloger me regarde avec satisfaction :

- Tu as raison; l'herbe des montagnes est la meilleure pour les vaches.

Après un moment de silence, il me reparle des horloges, avec des détails que je ne comprends pas. Mais là, je me contente d'écouter, ce qui paraît lui faire plaisir.

L'horlogère a préparé un gros gâteau aux noix, "...pour les enfants!" Il est vraiment très bon. Cette fois, j'ai quelque chose à dire :

- Je n'en ai jamais mangé de si bon!

Aigle approuve. L'horlogère est tout sourire.

- Eh bien, tu aimes tout ce qui vient de la montagne! s'exclame l'horloger.

La conversation reprend; ce qui se passe tous les jours... J'écoute avec plaisir; je ne pense à rien. Les vacances...

La belle forêt de la montagne est là, devant moi, sous forme de planches; le Scieur et sa fille nous font visiter.

- Ce sont des planches de chêne; c'est un très beau bois. Seulement, il ne faut pas le scier n'importe où; dans l'aubier il pourrit rapidement, et dans le coeur il se gondole.

Le Scieur soulève à moitié une longue planche, et ajoute sentencieusement :

- Et il faut éviter les noeuds.

Puis, il nous explique longuement les détails de son ouvrage. Nous écoutons attentivement, Aigle et moi; Gentiane, connaissant l'affaire, est à parler avec son amie.

Nous marchons, nous sautons plutôt, sur d'immenses rochers qui nous mènent à un petit torrent que nous devons remonter pour parvenir à la cime, but de la promenade. Pas de chênes ici; ils sont restés en bas, là d'où nous venons, là où ils deviennent des planches.

Le petit torrent est calme; c'est l'été. Quelques bulles d'écume où le soleil se mire s'envolent des remous. L'eau est si transparente, que je peux voir les pierres de toutes les couleurs que le torrent caresse. Nous montons tranquillement; l'herbe est souple, et une agréable fraîcheur est venue atténuer la chaleur que je vois s'étendre en une légère brume sur le village tout en bas où j'aperçois la scierie.

La pente devient plus forte. De gros rochers nous entourent; presque au-dessus de nos têtes, ils semblent nous observer, ou plutôt nous menacer. La fille du Scieur nous explique :

- S'ils tombent, nous n'aurons pas le temps de les éviter.

Ahurissement général. Avec la sérénité d'un ciel bleu, elle ajoute pour nous rassurer :

- Nous n'en saurons rien; le bruit arrive après.

Comme nous levons tous la tête pour contempler le danger, elle achève :

- On ne peut pas garder la tête levée tout le temps.

Je m'étais trompé; Gentiane ne s'était pas émue aux paroles terrifiantes de Ciel bleu. Elle intervient froidement :

- Il fait sec depuis un bon moment; le sol est stable, ils ne tomberont pas.

Les deux filles se sont regardées avec un sourire à peine dissimulé.

Aigle s'est ressaisi :

- Vous avez cru que...

Il ne termine pas sa riposte, les deux filles riant franchement - bien qu'avec gentillesse. Les deux garçons ne trouvant rien de mieux, rient aussi de bon coeur.

Nous continuons de monter, tout en jetant un regard furtif vers les rochers. Je veux dire que moi, je jette un regard furtif vers les rochers - on ne sait jamais... Gentiane a surpris mon regard, et me fait un sourire amical. Le torrent nous découvre de nouvelles vitrines où sont enchâssées d'autres pierres multicolores sur lesquelles se brisent de petites cascades. Il faut grimper maintenant en s'agrippant aux grosses pierres - débris des rochers tombés un autre jour - et en évitant de glissantes plaques de neige oubliées par le soleil. "Des névés", me souffle Gentiane. Nous montons; les névés s'agrandissent, et soudain, je vois apparaître une compagnie silencieuse de moutons qui se lancent - est-ce pour nous fuir? - dans la traversée effrénée d'un large névé en forte pente. Ciel bleu s'est approchée du névé et a donné un grand coup de talon dans la neige, où s'est formé un trou. "C'est ainsi que passent les moutons", a-t-elle dit. Et elle a ajouté en regardant de mon côté : "Ne fais pas comme eux, tu n'as pas leurs pattes; la neige est dure, si tu glisses..." J'ai regardé le bas du névé, il était loin...

Enfin, ça ne monte plus! Je suis tout surpris de me retrouver dans un agréable jardin, tout plein d'herbe, où le petit torrent se repose. "C'est toujours ici que je m'arrête", nous déclare Ciel bleu. Pas plus que le torrent, personne n'a l'idée de refuser un moment de repos, et nous nous installons commodément, tout au bord de la pente abrupte que nous venons de gravir.

Devant nous, l'infini. Le ciel est transparent. La Terre n'est habitée que par les montagnes. Une dentelle tissée de toutes les crêtes lointaines orne l'horizon. Les monts les plus proches paraissent être des forteresses imprenables. Suis-je dans l'une de ces forteresses?

- Tu en veux?

La voix de la dame de la forteresse... Oh! C'est Ciel bleu qui me tend du pain avec du saucisson. Je dois avoir l'air de quelqu'un qui arrive de loin, car elle s'informe :

- Tu as bien voyagé? Où étais-tu, de l'autre côté des montagnes?

Je la regarde; elle ne paraît pas se moquer de moi. Je réponds avec hésitation :

- De l'autre côté des montagnes, c'est la vallée; je me suis arrêté avant.

- Tu n'aimes pas les vallées? Il y en a tout autour ici. Je suis aussi dans la vallée. Tu...

Je l'interromps :

- Non, non, je ne pensais pas à ces vallées-là; j'aime bien ta vallée, elle est dans la maison.

- Dans la maison?

Ciel bleu n'a pas le temps de s'étonner. Gentiane explique :

- Il a dit à Aigle que la montagne était une grande maison.

Ciel bleu reste pensive. J'ajoute :

- La vallée, c'est la grande vallée. Là où j'habite; Aigle aussi. Il n'y a pas de montagnes. Il n'y a pas de murs pour faire une maison. Le vent y passe sans s'arrêter. Gentiane m'a dit : "Les gens ne font que passer dans la montagne; ils n'auraient que faire d'une grande maison."

Ciel bleu me regarde longuement, puis prononce lentement :

- Chez mon père, on vient chercher des planches; on ne s'arrête pas.

Elle reste un moment silencieuse, puis secoue la tête comme pour chasser une mauvaise pensée, et me lance gaiement :

- Il n'est pas bon mon saucisson?

Le saucisson est très bon; je m'extasie :

- Je n'en ai jamais mangé de si bon!

Aigle me complimente :

- Décidément, c'est vrai que tu aimes tout ce qui vient de la montagne!

Ciel bleu le taquine :

- Si toi, tu ne l'aimes pas...

Elle n'a pas le temps d'achever, Aigle s'est déjà précipité sur le saucisson :

- Je vais l'avaler tout entier! J'ai faim!

Gentiane s'écrie :

- Heureusement que les filles ont pensé à apporter à manger!

Aigle s'exclame :

- Les filles sont extraordinaires!

Et il poursuit sans une respiration :

- Qu'est-ce qu'il y a d'autre de bon?

- Plus rien! réplique Gentiane en riant.

Riant aussi, Ciel bleu apaise les inquiétudes manifestes d'Aigle :

- Mais si, mais si! Il y a du fromage! Il vient des petites vaches que tu as vues tout à l'heure; celles que le jeune garçon gardait dans l'alpage, au-dessous des rochers.

- Et pour toi, m'annonce Gentiane d'un ton mystérieux, il y a un gâteau que tu aimes beaucoup!

- Oui, oui, ajoute Ciel bleu du même ton mystérieux.

J'ai deviné - ce n'était pas très difficile :

- Un gâteau aux noix!

Nous rions tous de bon coeur - et de bon appétit!

Le déjeuner terminé, nous restons à paresser au soleil. Trois petits nuages blancs sont venus paresser eux aussi au-dessus des trois grands pics qui se détachent sur l'horizon.

- Ça m'a fait plaisir d'être ici avec vous, dit doucement Ciel bleu, je suis toujours si occupée...

Aigle s'étonne :

- Tu n'es pas en vacances?

Ciel bleu sourit :

- Je suis en vacances... comme Gentiane; elle aussi est très occupée... tu le sais bien.

- C'est vrai; elle aide beaucoup ses parents. Tu aides ton père... bien sûr.

- Oh! Je l'aide... surtout pour ses comptes... il n'est pas très savant.

Elle se tourne vers Gentiane :

- C'est pareil pour toi...

- Oui, c'est pareil. Quand je suis à l'école, je me demande toujours comment il fait.

Aigle soupire :

- Ce n'est pas moi qui serais capable d'aider mon père, je ne sais pas grand chose.

Mon opinion sur moi-même est du même ordre :

- C'est pareil pour moi.

Ciel bleu sourit :

- Vous, vous travaillez plus que nous à l'école, vous pouvez vous reposer.

Aigle s'exclame :

- Plus que vous! Gentiane a apporté du travail de classe! Et d'ailleurs elle est meilleure que nous à l'école. Elle veut tout savoir!

Gentiane réplique d'une voix un peu gênée :

- Oh, tu sais, je ne me fatigue pas beaucoup! Cela m'amuse d'apprendre.

Ciel bleu soupire à son tour :

- Tu es courageuse de faire tant de choses. Moi, je ne peux pas. Ce n'est pas par paresse, je travaille beaucoup, tu le sais. Mais l'école est difficile. Toi, tu dois faire ce que tu es capable de faire. Ceux qui ne peuvent pas ne peuvent que compter sur ceux qui sont comme toi.

Gentiane se met à rire gaiement :

- Tu veux me priver de vacances!

- Je ne t'ai jamais vue ne rien faire.

- Oh, toi non plus!

Aigle ronchonne :

- Bon, il n'y a que nous deux à ne rien faire!

Les filles commencent un "Mais non!" sur un ton enjoué, mais Aigle a retrouvé tous ses esprits :

- Et d'ailleurs c'est très agréable de ne rien faire en pensant qu'on peut compter sur Gentiane!

- Hou! Hou! font les deux filles en choeur.

Réveil. Le lait. Gentiane est contente que la promenade d'hier nous ait plu; et que nous nous soyons bien entendus avec Ciel bleu. Elle a à faire; nous, non.

Déjeuner. Chocolat - au lait. Récit de la promenade d'hier aux grands-parents.

- Tu vois, me dit Grand-père, tu marches bien à présent, tu t'es habitué.

Il me parle de ses promenades passées :

- L'été, j'allais dans les alpages; je gardais les bêtes.

Ses yeux se sont ouverts sur ses souvenirs :

- J'allais à la petite ville, celle où nous avons été ensemble la semaine dernière faire des courses.

Il laisse passer un temps :

- Je portais les fromages au marché.

Il rit doucement :

- J'allais à pied. C'est plus long qu'en voiture.

Grand-mère revient du passé :

- J'y allais aussi; on partait pour la journée.

Les grands-parents se sont tus. Où sont-ils? Sur le long chemin?

La matinée est habituelle - nous aidons Grand-mère. L'après-midi nous retrouve sur l'herbe, à la place habituelle, tout en bas du hameau. La rivière, au fond, descend vers la vallée...

Aigle médite :

- Donc, il n'y a que nous deux à ne rien faire...

Je commente :

- Même la rivière coule...

Aigle réfléchit :

- Une mare ne coule pas...

Je constate :

- Elle ne fait donc rien...

Aigle pense :

- Je crois que dans une mare il y a des grenouilles...

Je conclus :

- Sans mare pas de grenouilles...

Un court instant - et nous éclatons de rire!

Les feuilles des trembles frissonnent dans le vent léger; nous restons en silence, regardant de l'autre côté de la petite vallée le village où habite l'horloger.

Aigle murmure presque :

- Comme tout est calme. Est-ce ne rien faire que se laisser pénétrer par le calme de la nature?

- Ton grand-père a dit que ce qui lui était cher quand il réparait la boiserie d'une horloge, c'était de voir le sourire de celui qui retrouve ce qu'il a aimé. Regarder ce sourire, est-ce ne rien faire?

Aigle a un doute :

- On dira que ce sourire est né de ce que Grand-père a fait.

- Alors il n'avait qu'à continuer de faire au lieu de perdre son temps à contempler des sourires qui ne font rien!

Aigle rit :

- Tu as raison! Quand je verrai un sourire, je lui dirai qu'il ne fait rien!

Je ne ris pas :

- Et quand je verrai la nature, je lui dirai aussi qu'elle n'a rien fait, et que je n'ai pas à la contempler!

Aigle s'exclame :

- Et la nature que nous regardons, c'est nous qui l'avons faite! Il n'y a rien à regarder tant que l'homme n'a rien fait.

- Pourtant, ceux qui passent, comme a dit Gentiane, racontent après : "Ah, que c'est beau!"

- Ils admireront de même une assiette vide; et il ne leur restera plus qu'à mourir de faim.

Une idée me vient :

- Pour que ton grand-père retrouve les souvenirs de l'horloge, il faut qu'il l'ait regardée, et qu'il ait aussi regardé celui qui la lui a donnée.

- Oui, et alors en regardant il a fait quelque chose.

- Comme pour la nature; si tu regardes la nature que tu as faite, de cette nature tu pourras encore faire quelque chose d'autre.

Nous restons ensevelis dans nos profondes pensées.

Aigle resurgit :

- Pour regarder l'horloge, il faut qu'elle existe; pour regarder la nature, il faut qu'elle existe.

Il s'est tu. Je résume :

- On ne peut rien regarder si rien n'existe.

- Oui, oui, mais il y a pire. On ne peut rien faire non plus.

Je proteste :

- Je peux toujours faire ce que je veux - moi, j'existe.

- Oui, mais tu existeras seul. Tu pourras toujours te regarder; et puis tu feras pour toi, pour toi seul. Pour l'éternité.

Ce matin, Gentiane nous a proposé de descendre avec elle dans la petite vallée où elle doit faire une course pour ses parents. Nous partons après le déjeuné de midi. Certes, il ne me faut pas cette fois-ci m'agripper aux arbres, mais le sentier est raide et plein d'embûches; de grosses racines m'attrapent les pieds sans prévenir, de brusques tournants cachent des précipices - oui, enfin, des trous...

Nous voilà tout en bas. La rivière que j'apercevais du hameau me surprend; elle ne court pas en bouillons tumultueux comme j'avais cru le voir. Non, je suis dans une eau calme, presque ensommeillée, parsemée d'îles bâties par des rochers entre lesquelles flâne tranquillement le courant.

Gentiane a surpris ma surprise :

- Elle tourbillonne plus haut, et elle bondit plus bas. Ici, elle ne se presse pas, la pente est douce. Nous reviendrons tout à l'heure, c'est amusant de sauter d'un rocher à l'autre!

Aigle est prévoyant :

- Et de tomber à l'eau!

Gentiane se met gaiement à rire. Avec un peu de retard, nous rions aussi.

La course faite, nous retournons à la rivière. C'est vrai, sauter de rocher en rocher est amusant; quant à tomber à l'eau, des nèfles! Gentiane danse sur les rochers avec la légèreté d'un chamois, Aigle vole - bien sûr - de l'un à l'autre, et moi-même je ne manque pas d'agilité. Tout essoufflés, nous finissons par nous affaler sur l'herbe, au bord de la rivière.

- J'ai faim! annonce Aigle d'un ton sans réplique.

Le mal n'est pas sans remède : nous avons apporté de quoi nous restaurer. Aigle n'est pas seul à se jeter sur le festin. Rassasiés, nous suivons d'un regard paresseux le fil de la rivière.

- Elle coule, elle coule, elle coule...

Aigle a parlé lentement. Gentiane se tourne vers lui avec étonnement :

- Tu veux qu'elle s'arrête?

- Elle ne peut pas. Elle emporte ma pensée.

- Tu as peur de ne plus penser?

Il ne répond pas. J'interviens :

- Et s'il avait peur de penser?

Gentiane se révolte :

- On n'a pas peur de respirer.

A notre tour d'être étonnés. Elle reprend :

- On ne peut avoir peur de ce qui est naturel.

Je remarque :

- On peut avoir peur de ce qu'on mange.

Gentiane approuve :

- Oui, la nourriture peut être mauvaise.

J'achève :

- Ou empoisonnée.

- Par un ennemi; sinon, elle n'est que mauvaise, ponctue-t-elle.

- On peut aussi n'avoir pas faim, prononce lentement Aigle.

- Et tu as peur de n'avoir pas faim!

Nous rions à la... conclusion de Gentiane. Aigle a quitté son air pensif.

- C'est bête tout ça! s'écrie-t-il. On peut avoir peur d'avoir faim, pas le contraire! Je dis des bêtises - j'ai trop bien mangé!

- Alors on a peur de ce à quoi on est obligé...

Gentiane m'interrompt :

- On n'est pas obligé de penser!

Apparemment si, puisque tout aussi apparemment nous nous mettons tous à penser.

Gentiane reprend avec hésitation :

- Je ne peux raisonnablement être sûre que les bêtes ne pensent pas...

Elle poursuit d'une voix plus assurée :

- En tout cas, elles ne nous communiquent pas leurs pensées avec les mots que nous utilisons.

J'observe :

- Nous pensons souvent sans mots...

- Ce sont des images, coupe Aigle, les bêtes voient certainement aussi des images.

Il réfléchit un instant, et, comme pour donner du poids à son analyse :

- Sinon elles ne pourraient ni se diriger ni se nourrir; il faut bien qu'elles reconnaissent une image.

Je risque :

- Il y a l'odorat...

- C'est toujours une sorte d'image, c'est immobile, notre pensée n'est pas immobile.

Gentiane regarde la rivière avec un air rêveur :

- J'ai parfois la sensation que ma pensée s'arrête sans que j'en aie vraiment conscience; est-elle immobile alors?

Je réponds savamment :

- Ce qui s'est arrêté s'est mû!

Ils m'ont regardé tous les deux avec l'intention manifeste de se moquer, mais l'intention s'est diluée et ils sont restés en attente, sans rien dire. Je continue, plus simplement :

- Les bêtes voient des images et pensent peut-être sans nos mots à nous; nous, nous voyons des images et nous pensons avec nos mots à nous.

Ils m'écoutent toujours. Je poursuis :

- Comment étions-nous au temps jadis?

Question sans réponse, évidemment. Seule la rivière pourrait savoir, mais elle ne parle pas avec nos mots à nous...

Un long moment se passe sans que personne dise rien. Gentiane nous a proposé du pain et du chocolat. Nous mangeons; cela occupe l'esprit, dit-on. Cela... Je fais part de mes... pensées :

- Pendant que nous mangeons, nous ne pensons pas.

- Parle pour toi! s'exclame Aigle d'une voix moqueuse, moi je suis un être pensant!

Gentiane fait une mine admirative :

- Oh! C'est très intéressant! Tourne-toi vers moi que je voie enfin un être pensant!

Nous rions très fort. Est-ce pour ne pas penser? J'insiste :

- A l'instant où je mange, je ne pense pas : "Je mange"; si les bêtes font de même, elles ne nous le disent pas avec nos mots.

Aigle est redevenu sérieux :

- Une bête mange parce qu'elle a faim. Nous en faisons autant.

Gentiane se tourne vers moi :

- Tu as parlé du temps jadis. Nous étions peut-être comme les bêtes que nous voyons; nous ne pouvions pas parler avec des mots comme aujourd'hui.

Nous mangeons notre pain et notre chocolat. Je me sens presque obligé de penser!

J'entends Aigle ruminer gravement :

- Je pense, je mange; je pense, je mange; je pense, je mange...

Je me venge :

- Quand tu auras fini de manger, tu ne seras plus un être pensant!

Gentiane rit; Aigle fait une grosse grimace, cherche, et ne trouve rien de percutant à m'adresser. Pain et chocolat...

Je reprends l'idée de Gentiane :

- Au temps jadis, nous ne pensions donc pas comme aujourd'hui. Comment le changement s'est-il fait?

- Et quand? ajoute Gentiane.

- Il y a longtemps... Il y a longtemps... hulule Aigle.

Nous voulons nous moquer de lui, mais à peine avons-nous prononcé le premier mot :

- Il y a longtemps, j'ai découvert la pensée, et aujourd'hui, je suis devenu ce que je suis!

Le ton grandiloquent d'Aigle nous fait rire. Je complète ma vengeance :

- Et voilà pourquoi tu as peur de penser!

Ma vengeance s'est contentée de le faire rire. Mais Gentiane s'écrie soudain :

- Quand on découvre quelque chose de nouveau, on peut avoir peur que ce soit dangereux!

Nous nous regardons, sans savoir quoi dire. Aigle prononce enfin d'une voix sourde :

- Dangereux pour notre vie.

Gentiane secoue longuement la tête :

- Et un jour nous avons eu peur de la pensée.

Nous restons en silence, à penser... à la pensée sans doute. Au bout d'un long moment, je me décide :

- Quand on a peur, on fuit; et si on ne peut pas fuir, on combat, on combat jusqu'à la mort, celle de l'autre ou la sienne.

Parler m'a demandé un effort. Cependant je poursuis d'une voix ferme :

- Nous n'avons pas dû comprendre pourquoi nous avions peur. Et quand on ne comprend pas ce qu'on fait, on ne s'arrête pas.

Gentiane a un geste d'impuissance :

- Nous ne pouvions fuir ce qui était en nous.

Aigle conclut :

- Alors, il ne nous restait plus qu'à combattre!

- Comment?

- Lorsque la pensée a voulu nous envahir, nous avons tenté de la repousser.

J'approuve :

- Il fallait l'empêcher d'exister. Elle était apparue sans que nous l'ayons voulu.

Gentiane précise :

- Empêcher la pensée d'exister, c'est ne pas penser.

- Ne pas penser! s'exclame Aigle.

Il ajoute aussitôt :

- Comment avons-nous fait pour ne pas penser?

Nous y pensons... longuement... Gentiane finit par proposer :

- Nous avons fait autre chose... autre chose qui ne faisait pas appel à la pensée.

Je commente :

- Pour ne pas faire appel à la pensée, il faut l'oublier.

- Nous l'avons oubliée en chassant dans les bois, en cherchant les fruits mûrs; nous l'avons oubliée en écoutant murmurer le vent, en regardant flâner les nuages; nous l'avons oubliée en chantant, en dansant. Nous l'avons oubliée en remplissant le temps.

Rêvons-nous au temps jadis que Gentiane vient de nous faire revivre? Aigle en revient :

- Nous étions peut-être heureux!

Je remarque aussitôt :

- Comment pouvions-nous le savoir sans penser?

Gentiane intervient :

- Alors c'est peut-être quand nous avons cessé d'être heureux que la pensée nous a envahis et que nous en avons eu peur.

Aigle s'exclame impatiemment :

- Il fallait continuer à la combattre!

Personne ne trouve rien à dire. Aigle jette un oeil plein d'espoir sur les paniers à provisions. Gentiane sourit :

- Le bonheur est dans le panier de droite; il reste du chocolat!

Nous rions tous de bon coeur. Personne ne refuse le chocolat. La rivière coule toujours aussi tranquillement; étions-nous assis auprès d'elle au temps jadis? Que nous disait-elle pour nous faire savoir que nous pouvions la boire?

Aigle revient à la charge :

- Si nous ne pouvions plus combattre la pensée qui nous avait envahis et dont nous avions peur, nous avons dû ne pas en tenir compte puisqu'elle était peut-être dangereuse.

Je suis du même avis :

- Oui, dès qu'une pensée apparaissait, nous disions qu'elle était fausse.

- Et que celui qui la disait était mauvais.

- Pourtant, nous avons bien dû nous apercevoir un jour que certaines pensées étaient bonnes.

Gentiane intervient :

- Mais nous avions toujours peur; personne n'a voulu avouer l'avoir pensé.

- Et si malgré tout quelqu'un l'a fait? demande Aigle.

Je persifle :

- Il a dû avoir de graves ennuis!

- Et si nous avons vu qu'il avait raison?

Gentiane intervient de nouveau :

- Nous lui avons confié la pensée.

Je m'étonne :

- Confié?

- Oui. Elle avait à nouveau disparu de nous; elle était à lui, à lui seul.

Aigle n'est pas convaincu :

- Et si plus tard sa pensée avait cessé d'être bonne?

- Nous ne pouvions plus le savoir; nous ne pensions plus.

Je m'inquiète :

- Et si une catastrophe arrivait par sa faute?

Gentiane répond d'une voix sourde :

- Cela n'était plus de sa faute, mais de la nôtre; nous lui avions confié la pensée.

Le soleil vient de se réfugier derrière les sommets les plus hauts. Nous remontons le sentier qui va au hameau. L'ombre est de plus en plus sombre. Une tristesse mêlée d'une crainte indéfinissable me pénètre. Qu'est-ce qui m'attend, là où je ne vois plus rien? Les ténèbres? Ou la pensée?

Le lait. Gentiane nous fait un grand sourire :

- Ça m'a vraiment fait plaisir, hier. J'aime beaucoup parler de ces choses... parler de la vie. Mais c'est si rare de pouvoir le faire.

Elle ajoute en riant :

- Les gens chassent dans les bois...

Puis, avec un air penaud :

- Moi aussi, du reste! Mes parents ont besoin de moi, aujourd'hui.

Déjeuner. Le lait est toujours aussi bon; que buvais-je donc à la ville? Nous parlons de notre... promenade d'hier aux grands-parents.

- Gentiane sait beaucoup de choses, dit Grand-mère, mais elle est parfois difficile à comprendre...

- Elle est plus savante que nous, coupe Grand-père.

Grand-mère secoue la tête :

- Elle a bon coeur...

Elle a bon coeur. Est-ce une pensée? Je... Qu'en dirait Gentiane?

La matinée est passée. Après le déjeuné de midi, courses en famille dans la petite ville proche. Je souffle à Aigle : "Allons-nous à la chasse?" Nous échangeons un regard complice. Et comment ne jamais aller à la chasse? Il nous est donc interdit de penser, à certains moments? Nous allons d'une boutique à l'autre; tout le monde chasse. Cependant, Aigle m'a soufflé en guise de réponse : "Je préfère chasser dans les bois!" Nous rions sans bruit. Dans la rue, les grands-parents rencontrent des personnes de connaissance. Des amis? Je ne sais pas comment faire pour le savoir. Les personnes sont sympathiques, les conversations sont pleines de sympathie... N'y pensons plus! Ah oui! Tous m'ont parlé de façon très affable. Nous rentrons; la route tourne entre les cimes, plonge par les ravins, traverse les torrents. J'aime écouter la montagne...

Gentiane nous attendait :

- Demain, je retourne avec mon père chez Ciel bleu.

- Nous aussi! annonçons-nous en riant.

Le petit torrent scintille joyeusement pour saluer notre arrivée. Les pierres de toutes les couleurs nous ont sagement attendus. "C'est parce que vous êtes revenus sans trop attendre vous-mêmes", nous explique Ciel bleu. Devant mon étonnement, elle ajoute : "Le torrent les emporte peu à peu, si tu reviens dans mille ans, elles seront dans la vallée, et tu ne les reconnaîtras plus, elles seront en poussière." Rendez-vous est aussitôt pris. Je déclare posément : "Ne sois pas en retard!" Ciel bleu retourne : "C'est à toi de ne pas arriver en retard; moi, je serai toujours ici." Je... ne sais trop que répondre. Ciel bleu est repartie vivement grimper le long du torrent. Nous suivons. Le village s'éloigne en descendant de plus en plus. Les gros rochers nous observent... attentivement. Les névés s'élargissent au fur et à mesure de la montée. Les moutons vont et viennent.

Nous voici arrivés dans le jardin de la forteresse. La dame de la forteresse m'a tendu le pain et le saucisson. L'infini est toujours devant moi.

- Nous avons trouvé les fruits mûrs! s'exclame Aigle.

- Les fruits mûrs? s'étonne Ciel bleu.

Nous lui parlons de notre conversation d'avant-hier. Elle paraît un peu inquiète :

- Je n'ai pas peur de la pensée; elle est ma compagne.

Elle s'arrête un instant, puis :

- Je la laisse libre.

C'est au tour d'Aigle d'être inquiet :

- Et si elle s'en va?

- Elle s'en va souvent. Elle revient si je lui conviens.

Je l'interromps vivement :

- Elle s'en va quand tu es à la chasse?

Elle sourit, un peu tristement :

- Oui...

- Alors, on n'a pas toujours le droit de penser?

Elle répond avec un soupir :

- Non...

Elle me regarde, et poursuit :

- J'ai besoin du gibier; si je pense en chassant, il s'échappera.

Elle rit doucement :

- Je chasse comme le font les bêtes... sans mes mots à moi.

Après un moment de silence, Gentiane lui demande :

- C'est seulement pendant la chasse que tu ne penses pas?

Ciel bleu la regarde intensément :

- Le sentiment est-il une pensée?

Aigle intervient :

- Le sentiment est-il une image?

Ciel bleu hésite :

- Tu veux dire comme pour les bêtes?

Gentiane demande lentement :

- Le sentiment a-t-il besoin de gibier?

Aigle conclut :

- Si le sentiment a besoin de gibier, alors il n'est pas une pensée.

Ciel bleu se tourne vers lui :

- Tu as dit que notre pensée n'est pas immobile; alors si le sentiment n'est pas immobile, il n'est qu'une simple pensée.

Je résume :

- Si le sentiment est immobile, il est une image, il n'est pas une pensée.

Aigle remarque :

- Si le sentiment est immobile et n'est donc pas une pensée, il peut avoir besoin de gibier.

- Sans gibier, on est seul, dit doucement Ciel bleu.

Gentiane prononce d'une voix ferme :

- Le sentiment demeure toujours en toi. C'est lui qui trouvera le gibier. Si le sentiment cesse d'être immobile... en disant plus simplement, si le sentiment change, le gibier s'échappera.

- Et s'il n'y a pas de gibier?

- Tu veux dire que tu n'en chercherais pas, ou que tu n'en trouverais pas?

Ciel bleu est songeuse. Elle finit par répondre :

- Quand je chasse je le cherche; je peux ne pas le trouver.

Gentiane lui sourit :

- Il viendra si tu lui conviens.

Ciel bleu reste songeuse :

- Oui, je le suppose... je l'espère plutôt.

Elle ajoute après un moment :

- Mais il peut ne pas exister; et si le sentiment demeure toujours en moi, ce sentiment restera seul.

Aigle interrompt vivement la conversation des deux filles :

- Il ne restera pas seul, puisqu'il sera avec toi!

Ciel bleu sourit tristement :

- Sans l'abeille, le pollen restera seul avec la fleur.

Les trois petits nuages blancs au-dessus des trois grands pics continuent-ils la conversation? Ils n'ont pas de pensées, bien sûr. Ont-ils des sentiments? Pourquoi n'en auraient-ils pas? Ce sont des images, n'est-ce pas?

- Ils sont ensemble, ils parlent aux grands pics...

Ma voix est partie loin; l'écho est revenu de la montagne :

- Ils ne bougent pas. C'est l'air chaud montant le long des parois qui les forme en se refroidissant.

Non, ce n'est pas l'écho; c'est la voix de Ciel bleu. Elle sourit de ma surprise :

- Ce ne sont que des nuages que tu regardais. Ils sont là souvent. Quand j'étais petite, je m'imaginais qu'ils venaient pour me voir.

Elle ajoute en riant :

- Je le crois toujours!

Elle prend un air grave :

- Ce ne sont pas eux qui vivent, c'est nous.

Je prononce, sans trop m'en rendre compte :

- Alors, ils n'ont pas de sentiments.

Ciel bleu me regarde avec attention :

- Tu veux dire avec nos mots à nous?

Je ne sais que répondre. Elle reprend d'une voix basse :

- Je ne peux pas parler de mes sentiments, je veux dire de ceux qui ne changent pas, avec mes mots à moi.

Aigle intervient :

- Les images ne parlent pas.

Gentiane approuve :

- C'est nous qui les faisons parler... avec nos mots à nous. Et ce sont ces mots-là qui nous trompent.

Je précise :

- Ils nous trompent sur nos sentiments.

Elle achève :

- Donc nous ne pouvons pas connaître nos sentiments.

Ciel bleu déclare avec force :

- Je n'ai pas besoin de les connaître.

Elle se tourne vers Gentiane :

- Tu m'a dit que le sentiment demeurait toujours en moi. S'il fait vraiment partie de moi-même, c'est moi que je dois connaître; le sentiment peut me rester inconnu, il sera toujours en moi, et tant que je ne changerai pas il ne changera pas.

Gentiane dit pensivement :

- Les bêtes non plus ne connaissent pas leurs sentiments.

- Et les bêtes restent toujours elles-mêmes, déclare Aigle.

- Alors mes sentiments sont les mêmes que ceux des bêtes, conclut Ciel bleu.

Aigle s'étire sur l'herbe en bas du hameau :

- Nous voilà de nouveau en vacances!

Je le taquine :

- Tu as appris tes leçons?

Il prend un air épouvanté :

- C'est trop difficile!

Puis :

- J'espère ne pas être interrogé!

- Sur quel sujet? La pensée ou le sentiment?

Il réfléchit :

- Le sentiment. Peut-être ai-je plus l'habitude de parler avec Gentiane...

Il réfléchit encore :

- Non, ce n'est pas ça. C'est plutôt... Grand-mère dit que Gentiane sait beaucoup de choses. C'est vrai. C'est quelquefois compliqué. Cependant...

Il rit :

- Cependant on peut penser!

Je ris aussi :

- Tu as raison.

Puis, en hésitant un peu :

- Avec Ciel bleu... je ne sais comment dire... elle est là, sans que les mots la protègent.

Il rit encore :

- Comme pour les bêtes!

Et, plus sérieusement :

- Elle n'est pourtant pas une bête.

- Il n'y a pas que les bêtes à vivre sans mots.

- Les plantes?

- Les éléments.

Aigle s'écrie avec étonnement :

- Les éléments!

- Oui, le vent...

Il m'interrompt avec emphase :

- Le feu!

Je lance ironiquement :

- Tu as peur qu'elle te brûle?

Il me relance sans tarder :

- C'est à toi d'être prudent; moi, je n'ai pas rendez-vous avec elle dans mille ans!

N'ayant rien trouvé à répondre, je lui envoie une bonne bourrade.

- Ça ne résout pas le problème du feu et du vent, me jette-t-il en riant.

Il poursuit pensivement :

- Hier, elle a dit que les nuages venaient pour la voir.

- Oui, j'avais raconté qu'ils parlaient aux grands pics.

- Elle n'avait pas besoin de paroles. Pour elle les nuages ne vivent pas; nous, nous vivons.

- A-t-elle besoin de paroles avec nous?

Nous restons en silence. La rivière paraît immobile à cette distance; cependant elle n'a pas suspendu son cours, car j'entends son léger bruissement maintenant familier. Le soleil se mire par éclats dans ses remous que surmonte une écume aérienne. Le vent joue avec les délicates feuilles des trembles qui entourent le hameau. Sur le versant qui nous fait face, le village où habite l'horloger semble enfoui dans la torpeur de cette chaude après-midi. Ai-je besoin de paroles avec la montagne?

- Vous êtes bien silencieux!

Nous nous retournons; Gentiane est là, toute souriante :

- Vous avez l'air de méditer profondément! Je suis au désespoir de vous avoir perturbés!

Aigle se drape dans une dignité emplie d'impuissance devant la tragique fatalité :

- Tu as détruit à jamais le plus grand édifice philosophique de tous les temps!

Gentiane a pris conscience de l'horreur de la situation :

- Je travaillerai toute ma vie pour le reconstruire!

Elle poursuit d'une voix solennelle :

- Par bonheur, j'ai passé toute l'après-midi à me préparer pour l'école; il me faut être savante pour achever une si grande oeuvre!

Aigle bougonne :

- Tu es déjà savante. Tu n'as pas besoin de vacances.

La logique de l'exposé m'échappant, je m'empresse de proposer le même genre d'argument :

- Nous, ce sont nos vacances qui nous apportent le savoir!

Arrivés à ces conclusions transcendantales... nous éclatons de rire.

Après le retour à un calme relatif, Gentiane nous annonce qu'elle est libre demain :

- J'ai assez travaillé aujourd'hui. Demain, j'étudierais volontiers les vacances.

Après mûre réflexion, nous décidons, Aigle et moi, que cette étude est impérative.

- Si nous montions au petit lac? suggère Gentiane.

Aigle connaît l'endroit.

- On croirait un miroir où le ciel se reflète! me dit-il sur un ton résolument poétique.

La promenade est décidée.

Une forêt de mélèzes vénérables couvre le sommet que nous venons d'atteindre. Nous descendons silencieusement l'autre versant sur un moelleux tapis d'aiguilles qui étouffe le bruit de nos pas. Au sortir de la forêt, une autre vie est apparue. Au-dessous de nous, tout près, un petit lac immobile, décoré, comme l'avait décrit Aigle, du bleu profond du ciel. Au loin, des nuages tout blancs se reposent sur des sommets où étincellent des nappes cristallines de neige glacée. Au fond de la vallée que domine le lac, une grande rivière se fraie un chemin sinueux. Nous prenons possession du petit pré recouvert d'une broderie de fleurs aux couleurs fortes et innombrables qui borde le lac. La marche a été longue, et le déjeuner que nous avons apporté est accueilli avec enthousiasme.

- Me voici en vacances, j'attends le savoir qu'elles doivent m'apporter! déclare Gentiane en dévorant son jambon avec délectation.

- Je t'ai déjà dit que tu en savais assez, répond Aigle la bouche pleine de pâté.

- On n'en sait jamais trop! rétorque-t-elle tout en riant sous cape.

Devant le silence d'Aigle, elle poursuit gentiment :

- J'exagère. Même si je n'apprends pas, je peux attendre l'aventure.

Je fais une remarque :

- Quand tu apprends, en classe ou dans les livres, tu peux aussi rencontrer l'aventure.

Aigle grogne :

- Des aventures, je ne fais que ça d'en rencontrer en classe; elles sont toujours mauvaises!

Je proteste avec énergie :

- Là, c'est toi qui exagères! Tu as de bonnes notes...

Il m'interrompt :

- Et pas mal d'autres...

Gentiane glisse ironiquement :

- Je te croyais en vacances! Je vois que tu n'arrives pas à t'arracher à l'école!

Aigle, nonchalamment :

- C'est vrai, tu as raison. A propos, qu'as-tu fait hier après-midi?

Nous rions tous de bon coeur. Cependant, Gentiane a trouvé la réponse :

- Eh bien, je cherchais l'aventure dans les livres de classe!

Aigle, lui, cherche visiblement une répartie pleine d'esprit. Gentiane le prend de court :

- Non, ce n'est pas la même aventure; en classe elle est prévue.

J'interviens :

- On peut avoir une surprise.

- Oui, mais parmi les choses connues.

- Non; ce ne serait pas une surprise, corrige Aigle.

Gentiane hésite :

- Si ce n'est pas parmi les choses connues...

Elle prend un temps :

- ...c'est peut-être dans une vie connue.

Aigle s'étonne :

- Qu'est-ce que c'est, une vie inconnue?

Elle hésite encore :

- Une vie à laquelle on ne s'attend pas...

Aigle illustre le propos :

- Le professeur qui m'interroge alors que je regarde par la fenêtre!

J'ironise :

- Ça, ça t'arrive trop souvent pour que tu puisses le considérer comme inattendu!

Gentiane coupe court à nos facéties :

- En classe, bien des choses peuvent arriver, mais elles font partie de la classe.

Aigle a trouvé un argument plus... sérieux :

- Tu arrives en classe; on te désigne le tableau, et on te demande d'expliquer... Tu arrives en classe; on te désigne la chaire, et on te demande d'expliquer...

J'interviens :

- La deuxième fois, c'est quand on est devenu prof...

Il m'interrompt :

- Non, c'est le même jour; la classe suivante.

- Le professeur veut...

- Il n'est pas là.

- C'est un jeu; il faut faire semblant...

- Un élève dit être très inquiet de n'avoir pas compris, et insiste pour obtenir une explication.

Je réponds au bout d'un moment :

- Oui, c'est inattendu.

Je me tourne vers Gentiane :

- Et pour toi, est-ce une vie inconnue?

Elle est de nouveau hésitante :

- Oui, c'est une vie inconnue...

Elle continue d'une voix plus assurée :

- Tout est nouveau autour de moi; je ne fais pas partie des élèves, je suis professeur. Et cela s'est produit de façon inattendue.

Elle réfléchit :

- Oui, c'est une aventure; ce que je dois faire a changé.

Je lui propose une autre aventure :

- Tu te réveilles dans une civilisation différente de la nôtre; ce à quoi tu dois penser a changé.

Aigle s'exclame :

- Que d'aventures! On peut encore en imaginer tellement! Un autre siècle, avant ou après; la lune...

- Je suis toujours la même.

Les paroles de Gentiane ont semblé sortir d'un rêve. Nous la regardons avec un peu d'étonnement. Elle rit :

- Je suis là! Je ne suis pas sur la lune!

Elle laisse un instant de silence, puis poursuit d'une voix grave :

- C'étaient de belles aventures. Mais j'ai pu en revenir.

Je dis sur un ton amusé :

- Je te croyais pourtant encore sur la lune!

Elle continue, de sa voix grave :

- Je reviens intacte; ce que je peux faire a changé, même ce à quoi je peux penser a changé, mais ma pensée n'a pas changé, tout ce qui s'est passé était en dehors de moi.

Nous restons un long moment sans rien dire. Le chaud soleil de l'été nous entraîne vers la petite source qui abreuve le lac. "Ici l'eau est bonne, les alpages se trouvent au-dessous de nous", m'a expliqué Gentiane. Oui, l'eau est bonne, elle donne envie de boire.

Nous retournons au petit lac à travers les senteurs pénétrantes des mélèzes. Les nuages tout blancs paraissent ne pas avoir bougé; nous ont-ils attendus?

- Eh bien, maintenant l'eau est en dedans de toi! annonce Aigle à Gentiane d'un ton moqueur.

Il ajoute, en prenant un air extasié :

- Ça, c'est une aventure!...

J'ai à peine le temps de commencer un sourire d'approbation, que Gentiane :

- Eh oui, c'est une aventure!

Nous voici perplexes. Elle continue :

- Sans boire, je meurs! L'eau me fait vivre, sans que j'aie à penser, à décider par moi-même! Ce qui s'est passé n'était pas en dehors de moi...

Elle s'arrête brusquement, comme devant un obstacle insurmontable :

- Non, ce n'était pas non plus en dedans de moi.

Je proteste :

- Permets...

- Non, mon corps, ce n'est pas moi!

Elle achève, en colère :

- Non! Ce n'est pas en dedans de moi! Je ne sais ni ce que c'est, ni où c'est!

Elle s'est tue, presque haletante. Aigle et moi sommes un peu désorientés. Après un long moment de silence, je me risque :

- Qu'y a-t-il donc en dedans de toi?

Elle tarde à répondre. Aigle en profite :

- Tu veux parler de... ton âme?

Elle paraît ne pas comprendre :

- Mon âme...?

Elle réfléchit un instant :

- Mon âme... non... oui... Non, je ne sais pas non plus ce que c'est, mon âme...

Nous restons muets tous les deux. Gentiane reprend d'une voix apaisée :

- Non; en dedans de moi, c'est ma vie, ma vie de tous les jours, ma vie avec ceux que j'aime. Mon aventure, c'est de découvrir soudain qu'on a besoin de moi, et de donner ce qui est en moi.

Les grands-parents sont contents que nous passions de si bonnes vacances.

- Tu aurais pu t'ennuyer, me dit Grand-père, ici il n'y a pas grand chose à faire.

- Il n'y a surtout pas beaucoup de distractions, renchérit Grand-mère.

Grand-père grommelle en hochant la tête :

- Si on n'est pas capable de vivre d'autre chose que de seules distractions, on ne peut pas voir ce qui fait la vie.

Après déjeuné, les grands-parents se rendent chez des amis dans la petite ville; nous partons avec eux. La route m'est devenue familière, mais les montagnes ne veulent pas rester avec moi - je vais trop vite! Allons, je reviendrai! La maison est située un peu en retrait; d'une fenêtre on voit la ville, de l'autre la montagne. Reste-t-on le même d'une fenêtre à l'autre? Quelle bêtise! Pourtant... Tout en étant le même, ai-je envie des mêmes choses? De quoi suis-je fait? de ce que j'appelle moi, ou de mes envies? Aigle me surveille depuis un moment; le fils des amis parle et moi je n'écoute pas. Ecoutons.

- Quel air tu préfères?

Il a dû me dire quelque chose avant, mais quoi? Aigle répond à ma place pour me donner du temps :

- Moi j'aime bien l'air de la maison rouge; il est gai!

Ah oui! le fils me montrait les petites maisons à musique que fait son père... enfin... il me les faisait écouter... Essayons de la maison verte :

- La verte est très musicale...

Bravo pour la trouvaille! Aigle retient son envie de pouffer de rire :

- Tu sais, il aime beaucoup la musique, dit-il au fils.

C'est vrai, j'aime beaucoup la musique; et c'est vrai aussi, les airs que le fils nous fait encore entendre sont très jolis. Mais je suis ailleurs. Le petit lac, le petit torrent... Trop de choses se sont passées depuis mon arrivée, il y a bien deux semaines... Mon air absorbé a fait croire au fils que j'écoutais attentivement. Aigle n'est pas dupe :

- Il...

Il veut m'aider. Je l'interromps vivement :

- Je peux encore écouter la rouge?

J'écoute. Le fils est content. Aigle est inquiet. Je prononce quelques paroles de circonstance... Pourtant si, j'aime bien ces airs, et je suis très admiratif de la manière dont le père a construit ces jolies maisons... Le petit lac, le petit torrent... Il faut que je revienne; le fils est en train de me parler...

L'après-midi, nous sommes comme d'habitude en bas du hameau. Aigle est affalé sur l'herbe :

- Ah!... Un peu de repos! J'ai envie de ne rien faire!...

Je le raille :

- C'est surprenant! Tu ne veux pas réviser nos cours, comme Gentiane?

Il fait mine de s'épouvanter :

- Oh non! Je préfère rester bête. C'est compliqué d'être intelligent...

Je ne rate pas la boutade :

- Tu es un garçon simple...

- C'est intelligent!

Nous rions. Non, moi je ris. Aigle, lui, semble tourner autour d'un pot mystérieux. Je finis par m'informer :

- Tu as l'air de penser à des choses compliquées!

Il secoue lentement la tête :

- Oui, je pensais à hier. C'est reposant de faire des maisons à musique... même si c'est fatigant.

- Oui, c'est vrai; c'est tranquille; l'esprit reste libre.

- Tu étais distrait...

- Hier?

- Oui.

C'est vrai j'étais distrait. Je pensais à...

- Je ne sais pas vraiment pourquoi j'étais distrait. Je ne sais pas...

Il me regarde attentivement :

- Un ennui?

- Non, certes! Au contraire!

Il ne paraît pas vraiment rassuré. Je poursuis :

- Je pensais à nos promenades...

Il attend.

- Au lac nous étions bien... et puis aux pierres aux belles couleurs du torrent... et puis...

Il m'interrompt - je ne disais plus rien :

- Et puis?

Et puis...

- Et puis je ne sais pas... C'est plein de brume...

- Par ciel bleu!

- Je... Comment ça par Ciel bleu?

Ma question le fait rire :

- Parce qu'il faisait un beau ciel bleu! A quoi pensais-tu donc?

- C'est malin!

Il rit de plus belle :

- Bon, c'est quoi ta brume?

- Tu es bête! Ma brume, c'est tout ce qu'on a dit... Les mystères de l'aventure, dirait Gentiane. L'aventure des sentiments, dirait Ciel bleu - Oui, Ciel bleu, pas le ciel bleu!

- Bon, bon, ne te fâche pas! lance gaiement Aigle.

Je ris à mon tour :

- C'est toi qui as commencé!

Il redevient sérieux :

- Tu as raison. Nous n'avons jamais parlé de ces choses-là auparavant. Je t'avais dit que Gentiane... Je ne connaissais pas Ciel bleu; tu as raison, elle est... elle sent les choses, c'est plus rapide que la pensée.

- C'est un débat que nous pourrions reprendre avec elles deux.

- Pourquoi pas?

Un instant de silence. Je reprends :

- Et puis toi, tu as l'habitude de la montagne. Moi, c'est la première fois; tu sais, j'avais l'impression d'être dans un monde sans attaches... sans attaches avec la réalité, peut-être.

Il réfléchit :

- J'ai eu aussi une sensation indéfinissable quand nous étions dans... ton jardin, près du torrent. S'il fallait utiliser de grands mots, je dirais que c'était magique.

Nous nous taisons. Je rêve... peut-on rêver à la brume? J'entends la voix d'Aigle :

- C'est vrai, l'esprit reste libre.

Me voilà réveillé :

- Tu parles des maisons à musique?

- Oui. Peut-on faire les maisons si l'esprit est ailleurs?

- Bien entendu. Si on n'a pas besoin de l'esprit pour les faire.

- Très bien. Et si l'esprit te dit que ce n'est pas la peine de faire les maisons? Ou même que c'est mauvais de les faire?

J'entame une analyse :

- Les maisons sont faites pour les autres, l'esprit pour soi.

- Dans ce cas, pour les maisons, c'est l'esprit des autres qui décidera.

- Ils n'ont qu'à les faire eux-mêmes, ou bien trouver ceux qui ont la même opinion qu'eux.

Aigle s'inquiète :

- Tu veux dire qu'il ne faut rien faire pour les autres si on ne les connaît pas?

- Si on le fait, on remplace son esprit par celui des autres. Ce qui veut dire qu'on se détruit soi-même, sans pour autant savoir pourquoi, puisqu'on n'a plus son esprit.

- La semaine dernière nous perdions notre pensée, aujourd'hui nous perdons notre esprit!

Je réponds avec un petit rire :

- Tu disais bien que c'était compliqué d'être intelligent!

- Oh! Les garçons savent très bien surmonter ce genre de difficulté!

Un rire clair s'est fait entendre. Gentiane, toute souriante, est derrière nous; elle apporte une bonne nouvelle :

- Je vais après-demain chez Ciel bleu...

Nous ne lui laissons pas le temps de continuer :

- Nous avons surmonté! Nous venons avec toi!

Un ami des grands-parents est venu déjeuner. "Il fait de très beaux meubles en bois", m'a dit Grand-père. "C'est Grand-père qui lui a tout appris", m'a expliqué Aigle un peu plus tard. L'ébéniste me demande ce que je veux faire dans le futur. Je lui avoue ne pas le savoir de façon précise.

- Ce n'est pas important, me dit-il.

Et, après avoir tapoté la table du bout des doigts, il ajoute d'un ton pénétré :

- Quand on a envie que ce qu'on fait serve à quelque chose d'utile...

Il laisse un instant sa phrase en suspens :

- Je veux dire quand les gens en ont besoin...

Il fait encore une pause :

- C'est ça qui est important.

Et il accompagne son avis d'une moue d'approbation.

Grand-père est encore plus exigeant :

- Si je ne donne pas une chaise pour s'asseoir ou un lit pour dormir, j'aurai vécu inutilement!

- Tout le monde n'a pas besoin de chaise ou de lit.

Je ne m'attendais pas à la remarque que je venais de faire. Personne ne s'y attendait non plus. Je ne compris pas d'abord ce que j'avais dit. Personne non plus. On me regarda avec étonnement et l'ébéniste me déclara sur un ton d'évidence : "Ils auront besoin d'autre chose!" Je répondis : "Oui, c'est certain." La conversation partit vers d'autres terrains fertiles.

Après le déjeuné, Aigle et moi allons à l'endroit habituel de nos entretiens "sur l'Univers et le Reste". Il ne reste plus qu'à parler du "Reste". Le reste, c'est ce que je n'ai pas ajouté pendant le déjeuner, et sur quoi bien entendu Aigle me questionne. Je réponds :

- J'en conclus que pour faire quelque chose pour les autres, il faut les connaître.

- Et les connaître ne sert à rien, puisque nous avons vu au cours précédent qu'il ne fallait rien faire pour eux.

- Cependant, l'ébéniste le fait.

- Cependant, l'ébéniste le fait.

Ayant ainsi élaboré de concert les solides prémices d'une profonde étude philosophique... nous restâmes muets un bon moment. Aigle ouvrit le feu :

- L'ébéniste est un homme droit.

- L'ébéniste est un homme de coeur.

- L'ébéniste fait quelque chose pour les autres sans les connaître.

- L'ébéniste remplace son esprit par celui des autres.

- L'ébéniste ne sait pas qu'il s'est détruit.

Ouf! Nous soufflâmes un bon coup! A mon tour, je repris :

- L'ébéniste est un homme droit et un homme de coeur.

- L'ébéniste remplace son esprit par celui des autres.

Nous achevons d'une seule voix :

- L'ébéniste n'existe pas!

Et nous partons d'un immense éclat de rire!...

Nous faisons la course... en remontant le petit torrent! L'eau jaillit sous mes pieds qui se prennent dans les pierres, glissent dans les trous... je crois tomber à chaque pas. Aigle et moi sommes très rapides à la course; en acceptant le défi, nous avions échangé un regard ironique - les filles seraient hors de vue lorsque nous arriverions au jardin, but de la course! Eh bien non! Les filles ne furent pas hors de vue! Et c'est même devant nous que nous les vîmes bondir pendant toute la course!

Ciel bleu a gagné de peu devant Gentiane. Nous... finissons par arriver aussi. Les filles ont échangé un regard amusé...

- Je n'ai pas de mérite; je connais ce torrent depuis que je suis toute petite! nous dit Ciel bleu en riant.

- Je le connais bien aussi, ajoute Gentiane en souriant.

Nous avons échangé, Aigle et moi, un regard piteux...

Courir - même mal - donne faim. Les paniers sont vite défaits.

- Heureusement que je n'ai pas parié le saucisson! s'exclame Aigle en s'emparant d'icelui.

- On t'en aurait tout de même donné pour réparer tes forces! lui glisse Gentiane avec un faux air d'ironie.

- Me voilà rassuré! répond Aigle en s'efforçant de prendre un ton de grand sérieux.

Nous dévorons. Le ciel est sans nuages. Ciel bleu m'a vu regarder :

- Tu ne verras pas les nuages; ils sont derrière la montagne. Quand ils arriveront, il sera trop tard. L'orage ne prévient jamais.

Gentiane prend un air innocent pour ajouter :

- Et c'est là que les gros rochers tombent...

J'ai à peine le temps de commencer à m'inquiéter, que j'entends Aigle prononcer nonchalamment :

- Il fait sec depuis un bon moment; le sol est stable, ils ne tomberont pas.

Les deux filles, surprises, ne disent rien. Aigle continue sur le même ton :

- Grand-père dit que quand l'air est calme, l'orage est loin.

Je fanfaronne, histoire de soutenir Aigle :

- Eh bien, ce n'est plus la peine de surveiller les nuages!

Ciel bleu sourit :

- Je vois que la montagne ne vous fait plus peur. C'est très bien. Mais il faut malgré tout surveiller le ciel; s'il blanchit, l'orage peut survenir bientôt. Cela peut être dangereux pour de bon.

Le repas se termine sur... un gâteau aux noix, préparé par Ciel bleu! Je la remercie :

- Tu es vraiment gentille! Et tu le fais très bien! C'est vraiment délicieux! Ça va me manquer quand je serai rentré chez moi!

Ciel bleu me redonne du gâteau :

- S'il te manque, tu n'auras qu'à revenir!

- Volontiers!

Je me tourne vers Aigle, et j'ajoute :

- Si tes grands-parents veulent encore de moi!

Il m'assure d'un ton naïf :

- Bien sûr! Ils ne voudront pas te priver de gâteau aux noix!

Je réponds par un grognement et une bonne bourrade!

Personne ne dit plus rien; nous restons un bon moment à contempler les lointains immobiles. Aigle, qui n'aime pas beaucoup les silences prolongés, finit par parler :

- Avant-hier, nous faisions faire la course au sentiment et à la pensée.

- Et qui a gagné? demande Gentiane avec curiosité.

- Nous avons jugé que le sentiment était plus rapide que la pensée.

- Oui, approuve Ciel bleu, le sentiment n'a pas besoin d'étapes.

- Avec le sentiment on n'est pas libre puisqu'il ne doit pas être seul; avec la pensée on peut faire quelque chose...

J'interromps Gentiane :

- Pour soi ou pour les autres?

- Les deux. Mais on ne vit pas seul; et même ce qu'on fait pour soi concerne les autres.

- Qu'on connaît ou non?

Aigle intervient :

- Il faut leur expliquer.

Nous expliquons.

Gentiane commente :

- Avec la pensée on peut faire quelque chose pour ceux qu'on connaît; mais il ne faut pas le faire puisqu'on se détruit. Si on le fait pour soi, il faut aussi se connaître, sinon ce qu'on aura fait ne servira peut-être à rien.

Je remarque :

- Bien entendu, on peut se tromper sur ce qu'on fait.

Aigle ajoute :

- Ou pire, savoir que ce qu'on fait est mauvais.

- Oui, mais si la pensée elle-même est mauvaise, le mal est un bien pour elle.

Ciel bleu paraît troublée par les paroles de Gentiane. Elle prononce d'une voix basse et lente, presque comme pour elle-même :

- Alors, la pensée ne sert à rien.

Nous nous taisons. Elle poursuit de la même voix :

- Pour sauver la vie à quelqu'un qu'on connaît, il se peut qu'on ait à tuer.

Elle s'arrête. Nous nous taisons toujours. Elle continue :

- Comment savoir si ce n'est pas seulement pour le plaisir de tuer?

Personne ne trouve rien à dire pendant un long moment. Je finis par constater :

- La pensée et la connaissance ne donnent aucune certitude.

Aigle prend un ton sarcastique :

- Il y a longtemps que nous savons que la pensée est dangereuse!

Gentiane conclut :

- Eh bien, c'est à celui à qui nous avons confié la pensée de tuer!

Elle ajoute sentencieusement :

- Et comme nous ne pensons plus, nous n'en penserons rien!

Le silence revient. Ciel bleu murmure :

- Un ami véritable n'est pas quelqu'un d'autre.

Je m'étonne :

- Il n'est pas soi-même.

Aigle proteste :

- Si un ami véritable n'est ni soi-même ni un autre, la pensée ne l'acceptera pas, car c'est... impensable!

- L'impensable ne gêne pas le sentiment, déclare tranquillement Gentiane, puisque le sentiment n'est pas une pensée.

Ciel bleu sourit joyeusement :

- Alors, le sentiment permet de faire quelque chose pour un ami véritable!

Elle achève gaiement :

- Un ami véritable on le connaît; et comme il n'est pas quelqu'un d'autre, on ne se détruit pas!

Nous aussi nous avons été très occupés ce matin avec Grand-mère! Il n'y a pas que Gentiane et Ciel bleu à être occupées! Oui, enfin... "Allons, nous sommes en vacances!" a claironné Aigle. Au déjeuner, Grand-père a parlé de l'école :

- On apprend des choses intéressantes à l'école, vous serez très savants.

- Pas aussi savants que Gentiane, déclare Aigle en riant, elle travaille beaucoup plus que nous!

Grand-père fait une mine faussement sévère :

- Nous allons vous enfermer dans vos chambres...

Grand-mère ne le laisse pas placer un mot de plus :

- Soyez tranquilles, je vais cacher toutes les clés!

Aigle me lance d'une voix de matamore :

- Hardi! Sautons par la fenêtre!

Rire général! Grand-père n'a cependant pas tout à fait abandonné :

- De quoi aurez-vous l'air devant Gentiane...

Nous ne le laissons pas continuer non plus :

- Nous aurons honte!...

Grand-père, désarmé, sourit gentiment :

- Vous n'êtes que des paresseux!

Au milieu des rires, Aigle rassure Grand-père :

- Nous travaillons malgré tout un peu à l'école, à nos moments perdus...

Il ajoute très vite :

- Non non, nous avons des notes honorables... et même nous aimons les matières où il faut penser!

Grand-mère nous félicite :

- C'est très bien d'apprendre à bien penser. C'est pour ça qu'il faut aller à l'école. Nous, nous n'avons pas toujours pu...

Elle laisse sa phrase en suspens, Grand-père intervient :

- Ce que j'ai appris à l'école m'a servi toute ma vie pour mon travail. Depuis, j'ai appris d'autres choses, j'ai pu améliorer ce que je faisais, mais j'ai toujours profité de ce que j'avais appris à l'école.

Grand-mère s'est inquiétée; elle demande à Aigle :

- Pourquoi parles-tu de matières où il faut penser? Il y en a où il ne faut pas penser? Comment ça se fait?

Aigle sourit :

- Je voulais simplement dire que dans certaines matières il fallait seulement réfléchir.

Un silence s'est fait. Un silence empli d'incompréhensions. Penser... Réfléchir... Je tente une explication :

- Aigle veut dire que par exemple pour faire un calcul, il suffit de réfléchir à la bonne manière de l'effectuer.

Grand-père paraît ne pas comprendre :

- Si je ne pense pas à quoi va me servir le calcul, à quoi ça me servira de le faire?

Explication ratée. Aigle veut l'améliorer :

- En classe, on apprend comment faire les calculs, comme ça, le jour où on en a besoin, on sait les faire.

J'ajoute :

- Il faut d'abord apprendre à scier du bois avant de savoir quel meuble il faut réaliser.

Grand-père fait la moue :

- Et avant d'avoir appris à scier on n'a jamais pensé à faire un meuble?

Grand-mère intervient :

- Ne les perturbe pas! Laisse-les apprendre tranquillement leurs leçons!

Elle poursuit, après un silence :

- Quelles sont les matières que vous aimez et qui vous font penser?

- Celles qui nous font connaître les idées des hommes importants, répond Aigle.

- Des hommes importants? demande Grand-père.

J'explique :

- Les auteurs de livres qu'on nous fait étudier en classe.

- On nous dit de nous imprégner de leurs idées, ajoute Aigle.

Je complète :

- Ils sont les modèles à suivre dans notre vie.

Grand-mère est toute contente.

- Vous êtes de bons garçons! dit-elle d'une voix émue.

Grand-père n'est pas en reste :

- Si vous apprenez bien toutes ces bonnes idées, tout le monde sera toujours content de vous!

Il se tourne vers Aigle :

- Tu m'as déjà montré quelques-uns de tes livres; parfois je ne comprends pas très bien les idées que j'y vois. Mais moi, on me demandait de faire des meubles...

Après le déjeuné, nous allons sur notre herbe familière. Gentiane est passée nous dire qu'elle redescendra demain dans la petite vallée; nous irons avec elle, bien entendu. Pour le moment, nous regardons miroiter la rivière, qui nous fait signe qu'elle nous attend. Aigle commente la conversation avec les grands-parents :

- Pour les hommes de la préhistoire, scier et calculer étaient des matières où il fallait penser. Nous avons hérité de ce qu'ils ont créé. Aujourd'hui, nous pensons à ce à quoi servent les meubles que nous réalisons.

J'approuve :

- Et pour mieux penser, nous écoutons les hommes importants.

- Dont nous lisons les idées dans les livres.

Un petit instant de silence, que rompt Aigle :

- Et notre esprit? Nous le remplaçons par celui des autres! Celui des auteurs!

- Et nous nous détruisons!

Temps d'arrêt. La conclusion est obligée, bien qu'inattendue.

- Voilà où ça mène de faire des raisonnements corrects, s'exclame Aigle.

Je suis du même avis :

- Jamais plus je n'écouterai les conseils professoraux!

- C'est décidé!

- Dès la rentrée des classes, nous allons publier une déclaration officielle!

- Nous ne voulons plus de conseils!

- Nous ne voulons plus de professeurs!

- Nous ne voulons plus d'auteurs!

- Nous ne voulons plus d'école!

- Nous ne voulons plus de...

Aigle a terminé par un gargouillis. Sur ma lancée, j'exhume un "Nous ne..." achevé par... le formidable rire des deux duettistes! Le calme revenu, nous examinons minutieusement le grave danger de destruction qui nous menace de manière imminente.

- Ce n'est pas du tout la même chose, commence Aigle.

- C'est vrai; nous ne remplaçons rien du tout.

- L'auteur ne nous demande pas de faire un meuble.

- A sa convenance.

Temps d'arrêt. Que fait donc l'auteur? Je me lance :

- L'auteur dit ses idées.

- Nous en faisons ce que nous voulons; ce n'est pas lui qui nous oblige.

Je réfléchis :

- Pourtant quand on nous en parle, on nous dit qu'il nous montre comment vivre.

- Oui, c'est ce qu'a dit Grand-père tout à l'heure.

- Alors ce sont les autres qui se servent de l'auteur pour nous obliger.

Aigle s'exclame :

- Donc ce n'est pas par l'esprit de l'auteur que nous remplaçons le nôtre, mais par l'esprit de ceux qui se servent de l'auteur!

- Et ce sont ceux-là qui nous détruisent!

- Je vous ai entendus de chez moi hier! Vous étiez en train de rire à perdre haleine! C'était sans aucun doute de philosophie dont il s'agissait?

C'est Gentiane, qui est venue nous prendre pour descendre dans la petite vallée. Aigle rétorque avec le ton d'étonnement que mérite l'évidence incomprise :

- Et de quoi penses-tu que nous pourrions parler d'autre? Nous sommes des gens cultivés!

Elle nous affirme sur un ton de profonde déférence :

- J'en suis persuadée! Je n'ose déranger vos échafaudages intellectuels!

Nous prenons aussitôt une pose avantageuse. Cependant, elle poursuit :

- Je descendrai toute seule; vos échafaudages seraient trop en péril dans la pente raide!

En tout cas, l'échafaudage de la pose avantageuse s'est effondré. Nous bondissons sur nos pieds :

- Nous ne pouvons te laisser seule dans cette pente effroyable! Nous te préserverons de ce danger épouvantable!

- Sans peur je descendrai! s'écrie-t-elle.

Et nous partons en riant. Bientôt la rivière nous fait entendre son bruissement de bienvenue. Gentiane a été faire sa course pour ses parents, et nous voici sautant de rocher en rocher. Essoufflés, nous nous installons tout au bord de la rivière pour profiter de sa fraîcheur.

- C'est dans quel panier?

La question d'Aigle fait rire tout le monde... Aigle excepté bien sûr! Distribution de pain et de chocolat!

- Le chocolat remplace-t-il mon esprit? demande Aigle, la bouche pleine.

Gentiane prend une mine étonnée :

- C'était ça, la philosophie qui vous faisait tant rire, hier?

Aigle paraît avoir fait une découverte :

- Et si c'était vrai?

Là, Gentiane est vraiment surprise; moi de même. Il reprend :

- Une vache mange toute la journée; quel esprit lui reste-t-il?

J'ironise :

- Attention à ton chocolat!

Gentiane a pris un air sérieux :

- La vache ne peut pas faire autrement; nous, nous pouvons.

Elle ajoute vivement :

- Aigle a raison; si on ne pense qu'au chocolat, l'esprit s'en ira.

Je commente :

- Pouvons-nous faire autrement que couper des planches, réparer des pendules, fabriquer des meubles? Pouvons-nous ne pas penser seulement à ça?

Aigle fait une grimace :

- En somme, nous avons le choix entre le chocolat, les pendules... et ceux qui se servent d'un auteur.

Au bout du silence qui s'est fait, Gentiane déclare posément :

- C'est entre nous, et avec Ciel bleu aussi, que nous pouvons laisser sans crainte notre esprit courir de l'un à l'autre. Si je veux remplacer un esprit par le mien, il faut que je sois sûre du mien, ou plutôt que je croie en être sûre. Quand nous sommes ensemble, nous cherchons; celui qui se sent sûr ne cherche pas.

Le silence est revenu, mais un silence tranquille. Pourtant...

- Celui qui veut remplacer notre esprit... commence Aigle.

Il hésite, puis :

- Il peut nous mentir.

Le silence est revenu, mais un silence inquiet. Je le romps :

- Se conduire comme les grands philosophes dont on nous parle en classe m'a souvent fait peur; le sort que les hommes leur ont fait ne leur a pas toujours été favorable.

Aigle me soutient avec véhémence :

- Quand je fais... parfois, ce que disent les philosophes, on me dit le plus souvent que je n'ai pas le sens des réalités!

- J'en conclus que si ne pas apprendre ne sert évidemment à rien, apprendre ne sert pas non plus à grand chose!

- Alors, achève tristement Gentiane, la destruction dont nous avons parlé consiste à remplacer notre esprit par l'esprit des autres, l'esprit de ceux qui se servent de l'auteur qu'ils ont choisi de nous donner comme modèle pour nous amener à obéir à quelqu'un qui peut nous mentir dans son propre intérêt.

Dimanche matin. C'est le moment du marché et des rencontres dans la petite ville. Nous nous y rendons avec les grands-parents. Grand-père parle avec les gens avec qui il partageait son art auparavant; ils ne sont pas simplement collègues ou clients, comme on dit dans ma ville, non, ils ont des liens, je veux dire par là qu'il connaît leurs occupations, leurs goûts, leurs familles, leurs vies. Ces gens ont avec Grand-père des choses en commun, des choses presque intimes, la santé, les plaisirs, les joies et les tristesses, les heurs et les chagrins, les affaires du commerce. Grand-mère est au marché, elle cherche ce qui viendrait à manquer dans le garde-manger les jours prochains, elle parle des fruits qui sont chers, des légumes qui poussent bien dans son potager - et non son jardin comme je l'avais appelé lorsque je suis arrivé, du ménage qu'il faut recommencer sans cesse, de son petit-fils qui travaille bien à l'école. Autour de nous les conversations sont bruyantes, animées. Tous ont à faire. Ils ne se pressent pas, mais rien ne s'arrête jamais, rien ne laisse de place. Comment pourrais-je parler de pensée, de sentiment, d'esprit? Ici, la pensée sert à quelque chose, les sentiments concernent quelqu'un, et l'esprit est soit bon soit mauvais, comme je l'ai souvent entendu dire sans avoir jamais su clairement ce que cela signifiait. Tous ces gens paraissaient heureux d'être ensemble; on aurait cru sans hésiter qu'ils étaient entre amis. Mais Ciel bleu n'aurait-elle pas dit qu'ils semblaient être un autre à chacun d'entre eux?

Nous étions venus chercher le lait. Le père de Gentiane venait d'apprendre qu'il aurait à aller à la scierie dans l'après-midi. "Y allons-nous?" avait demandé Gentiane.

Le soleil partait dormir lorsque nous sommes arrivés en bas de notre torrent. En nous voyant monter dans l'ombre avec laquelle la montagne avait recouvert le torrent, il est ressorti aussitôt nous éclairer le chemin. Nous gagnons notre jardin sans encombre. Ayant fait son devoir, le soleil est reparti derrière la montagne laissant un voile sombre s'étendre sur la vallée où la scierie s'évanouissait peu à peu.

La chaleur de la journée que le soleil ne soutenait plus avait un peu cédé, mais les vêtements chauds que nous avions emportés n'étaient pas encore nécessaires. "Tu auras froid avant de t'en rendre compte", m'a dit Ciel bleu. "Oui, et le froid arrive d'un seul coup", a ajouté Gentiane. Nous faisons des signaux lumineux en direction de la scierie; les pères de Ciel bleu et de Gentiane les attendaient, et ils nous répondent par d'autres signaux. Je vois la voiture du père de Gentiane sortir du village pour retourner au hameau. Quant à nous, le père de Ciel bleu ayant à faire dans la petite ville non loin de notre hameau, il nous ramènera demain dans la matinée; il a été entendu que nous resterions toute la nuit dans la montagne.

Les trois grands pics qui nous font face découpent ce qui reste de la lumière que le soleil emporte. Nous avons dîné : tomates à la croque au sel, saucisson, fromage, gâteau aux noix.

- Cela te plaît toujours? me demande Ciel bleu un peu inquiète.

Elle ajoute, sans doute pour expliquer son inquiétude :

- C'est toujours la même chose.

Je lui réponds avec un large sourire :

- J'en mangerais jour et nuit!

J'ajoute, pour expliquer mon contentement :

- Pour moi, ce n'est pas toujours la même chose; chez moi, le saucisson n'a pas ce parfum ni ce goût, le fromage n'est pas fait de ces petits grains qui donnent envie de ne jamais s'arrêter, et quant au gâteau aux noix, je n'en ai jamais mangé auparavant!

Je prends un temps :

- Et puis, je n'ai jamais contemplé d'endroits qui m'aient autant donné envie d'y vivre; ce jardin, la rivière au-dessous du hameau, le petit lac...

Je regarde au loin :

- Ici, je peux voir la nuit, qui ne vient pas dans ma ville, et qui est là, partout, qui m'offre ses mystères.

Mes amis m'écoutent; ils paraissent heureux... Nous mangeons en silence. De la vallée, les petites lumières tremblotantes du village viennent nous éclairer les yeux. J'entends les pas assourdis des moutons qui cherchent l'herbe. Un tintement, au loin; une vache vient de se lever. Le silence n'a pas été troublé... La lune n'a pas voulu perturber le noir profond de la nuit devenue transparente. Seules les étoiles scintillent en nous apportant les lointains messages d'un monde peut-être disparu depuis longtemps.

- Les étoiles ne te réchaufferont pas, me dit doucement Ciel bleu.

Je souris rêveusement :

- Je me demandais pourquoi elles nous regardent. Pensent-elles que nous n'existons plus?

Gentiane précise :

- Il y a des étoiles qui ne nous voient même pas si elles nous regardent maintenant. Nous n'existions pas en ce moment-là.

Ciel bleu est pensive :

- Comment pouvons-nous connaître ce qui n'existe pas?

Elle se tourne vers Gentiane :

- Je sais, tu pourras l'expliquer...

- Et tu pourras aussi expliquer pourquoi nous ne pouvons pas connaître ce qui existe! s'exclame Aigle.

Il hoche la tête :

- Pourtant, c'est incompréhensible!

J'interviens :

- Pouvons-nous connaître... les autres, comme nous les avons appelés?

- Leurs pensées? demande Gentiane.

Personne ne dit rien. Elle poursuit :

- La pensée est aussi apparue un jour.

- Oh! Elle vient même d'apparaître à l'instant! Je viens de penser que j'ai froid! s'écrie Aigle.

Nous rions tous. C'est vrai, il fait froid! Nous nous précipitons sur nos vêtements chauds.

Je plaisante :

- Le froid aussi apparaît!

- Quand on est loin du froid, on ne peut pas le connaître, remarque Gentiane.

- Les sentiments aussi apparaissent un jour; et quand on est loin, on ne peut pas non plus les connaître, prononce lentement Ciel bleu.

- Et cependant, ils existent peut-être...

Le silence de la nuit répond à Gentiane. Les étoiles sont-elles indifférentes à nos espoirs?

- Si les sentiments existent, comment les trouver?

- Il faut les attendre; s'ils existent ils viendront, me répond Gentiane.

- Il faut aller vers eux; ils se découvriront lorsqu'ils seront assez proches, déclare fermement Ciel bleu.

Aigle profère emphatiquement :

- Nous vivons dans un monde invisible...! Il est là, et nous ne pouvons le voir!

Il poursuit dramatiquement :

- Et nous le voyons quand il n'est plus là!

Si Aigle voulait nous faire rire, c'est manqué! Ce qu'il dit est tellement vrai... Gentiane en rajoute :

- Les étoiles ont bougé depuis que nous sommes arrivés, et pourtant elles sont toujours à la même place.

- J'ai encore plus froid! bougonne Aigle.

Cette fois, nous rions. Ciel bleu s'est levée.

- Allons nous réchauffer! annonce-t-elle gaiement.

Je suis quelque peu surpris; il n'est pas loin de minuit, et descendre sans clair de lune me paraît difficile.

- Et même dangereux, me confirme Ciel bleu.

- Surtout pour les novices! me jette Aigle d'un ton moqueur.

Je comprends de moins en moins. Gentiane feint de me rassurer :

- Nous n'allons pas descendre, nous allons monter!

Ah!

- Vous êtes tous méchants! s'écrie Ciel bleu en riant.

Et elle m'explique :

- Non loin d'ici, un peu plus haut, il y a une petite maison qu'on appelle un refuge, ouvert jour et nuit à tous ceux qui veulent se reposer; c'est dans ce refuge que nous nous rendons. Le chemin qui y mène est sans danger; tu le verras très bien avec ta lampe.

Nous arrivons au refuge à minuit à peine passé; je suis surpris. Le refuge est vide, et il y fait froid; mais tout est préparé pour pouvoir se chauffer, s'éclairer, faire de la cuisine, et même dormir. En peu de temps, nous sommes bien réchauffés, et les restes du saucisson et du fromage sont engloutis avec appétit. Je lance à Ciel bleu avec enthousiasme :

- Il est merveilleux ton refuge! Nous devrions nous y installer pour toutes les vacances!

- Ce serait agréable, m'approuve-t-elle, mais il n'y a pas à y penser; tu sais que nous sommes souvent occupées, Gentiane et moi, et puis le refuge est pour tout le monde. Que se serait-il passé si nous l'avions trouvé fermé?

Je me sens un peu gêné :

- Tu sais, je disais ça...

Elle m'interrompt d'un sourire calme :

- Je sais.

Elle reprend aussitôt d'une voix gaie :

- Le soleil se lève dans trois heures. Il fera clair. Nous pourrons descendre.

La nuit s'écoule tranquillement. Les étoiles tournent... sans bouger. Gentiane explique un cours à Ciel bleu, Aigle et moi leur parlons de notre vie dans la ville. Par la fenêtre, je vois les trois pics se dessiner peu à peu sur une grande toile d'un bleu profond. Nous commençons à descendre. Le dessin se précise, le bleu devient plus tendre, et soudain je suis ébloui par un feu d'un blanc éclatant. Le soleil est levé!

Le lendemain. Le soleil ne s'est point levé! Pourtant il est là, inondant le hameau de lumière. Ah, je sais! il a profité de mon sommeil pour se lever sans me le dire! Pas de promenade aujourd'hui... Après-demain nous irons au petit lac avec Gentiane. Cet après-midi, nous allons dans la petite ville chez des amis des grands-parents. Ils ont un neveu de notre âge qui est venu pour quelques jours leur rendre visite. Il n'aime pas la montagne, il n'aime pas la campagne, il n'aime pas la mer. Vous avez deviné, il aime la grande ville. Il n'y a que là qu'on peut vivre, dit-il.

- A la montagne, on s'ennuie.

J'attends la suite. Point de suite. Je lui fais une question :

- Pourquoi?

Ce n'était pas une question à poser, à en juger par le ton condescendant sur lequel il me répond :

- Que veux-tu faire, ici?

Que lui dire? Le torrent, le soleil? Je propose :

- Ne pas voir d'inconnus.

Il me fixe d'un air désapprobateur :

- C'est idiot!

Certes, c'est un argument!... J'insiste :

- Il y a trois grands pics là où je me suis promené hier; je les connais...

Il m'interrompt :

- Je connais la rue où je vais acheter mes disques.

Aigle y va d'une plaisanterie :

- Il n'a jamais acheté les pics!

La plaisanterie n'a aucun succès. J'insiste encore :

- Je connais aussi l'endroit d'où je vois les pics.

Réponse :

- Je connais la rue où je vais au cinéma.

J'ai très mal choisi mes exemples; c'est évident. Je suis un peu perdu. Que lui dire? Le torrent, le soleil? Le torrent... il peut sans aucun doute en voir de plus grandioses au cinéma, et puis il y aura peut-être une course de bateaux, c'est passionnant; le soleil... il n'y a rien à voir, et puis c'est dangereux de le regarder, il faut des lunettes spéciales, c'est compliqué. J'exagère, j'exagère. Voyons :

- Tu as déjà vu le soleil se lever?

- C'est idiot!

L'argument est inépuisable. Aigle intervient :

- En ville on ne le voit pas...

- On en voit tant qu'on veut au cinéma. D'ailleurs, je préfère les couchers de soleil; c'est plus poétique! J'en ai même vu un au bord de la mer, avec mes parents. Mais je m'ennuie au bord de la mer; que veux-tu y faire? En ville je suis occupé, je ne m'ennuie jamais.

Je m'exclame :

- Occupé? Tu fais quelque chose par toi-même?

- Moi-même? Pourquoi? Il y a des gens dont c'est le métier. Je regarde ce qu'ils font. En ville on peut en voir beaucoup; voir ou entendre, j'écoute beaucoup de musique.

Il ricane :

- Tu veux aussi que je compose de la musique?

Aigle se cabre :

- J'ai des copains qui le font.

- Ils sont professionnels?

- Non...

Il le coupe :

- Les amateurs ne peuvent pas faire aussi bien que les professionnels. Ça ne sert à rien, ce qu'ils font. Moi, je veux le meilleur, et je prétends être un connaisseur. Je ne recule pas devant les efforts pour trouver ce qui est le meilleur!

Il ricane de nouveau :

- C'est facile d'aller voir le soleil se lever! Je ne vois pas ce qu'il y a de méritoire. Moi, je peux passer une heure à chercher un bon disque; je ne me contente pas du premier disque venu!

Je prononce, sans m'en rendre compte :

- Ni du premier soleil venu...

Il me jette un coup d'oeil de biais :

- Que veux-tu dire?...

Il est visible qu'il cherche quelque chose à ajouter. Enfin :

- Et toi, tu fais quelque chose par toi-même?

- J'écris mon journal intime.

Il se met à rire bruyamment :

- C'est ça que tu appelles faire quelque chose par toi-même! Qu'est-ce que tu écris? Tes aventures avec les filles?

Je suis resté muet. Aigle est resté muet. Nous sommes restés muets tous les deux.

Sur l'herbe, en bas du hameau. Nous ne sommes pas muets, comme hier!

- Les mots n'ont pas le même sens pour tout le monde, a commencé sèchement Aigle.

Je grogne :

- La grammaire est la bienvenue! Le pluriel n'est pas le singulier!

- Il ne connaîtra jamais l'aventure; il a tout prévu!

- Il ne connaîtra jamais personne; il a la vue basse, il ne voit les hommes que lorsqu'ils sont en nombre!

- En tout cas, il n'a pas peur de la pensée - il ne sait pas ce que c'est!

Nous ruminons ces premières constatations, que nous avions réservées pour ce moment de tranquillité.

- Il ne faut donc écrire que des histoires, pas une histoire, ronchonne Aigle.

- Si c'est pour lui, il va d'un cinéma à l'autre, d'un film à l'autre.

- Comme ça, il n'a pas le temps de penser.

Je m'exclame :

- Alors il a peur de la pensée sans même savoir qu'elle existe!

Nous nous permettons un rire pour calmer un peu notre ire!

- Et nous, nous avons peur de notre pensée?

Nous nous regardons un bon moment. Je réponds à la question d'Aigle :

- J'écris tout ce que nous faisons.

- Je sais, tu m'as parfois montré ton journal; mais je suis un piètre lecteur...

Je le coupe :

- Ça doit être la raison pour laquelle tu m'as fait corriger des erreurs!

Il rit :

- Que veux-tu, la grammaire est la bienvenue!

Je ris aussi. Il poursuit :

- Je ne pourrais pas écrire comme ça, je ne suis pas assez patient.

- Oh, je n'ai pas besoin de patience! J'ai envie de garder la vie. Peut-être servira-t-elle un jour.

Il me demande posément :

- Tu veux devenir écrivain?

- Non, je préfère rester moi-même.

Il ne dit rien. Au bout d'un moment, il reprend :

- Je suis content que tu écrives ainsi. Je te corrigerai plus sévèrement.

Je lui souris :

- Il faudra que je m'applique; sinon tu seras enseveli sous la grammaire!

Nous rions de bon coeur.

- Cela fait quelque temps que je ne t'ai pas lu; comment as-tu décrit Gentiane et Ciel bleu?

- Je ne les ai pas décrites; j'ai rapporté au mieux ce qu'elles disaient et ce qu'elles faisaient.

- Et ce qu'elles pensaient?

- Non, je ne peux pas le savoir.

Je prends un temps, puis :

- Quand on est plusieurs à regarder quelqu'un, chacun le voit et l'entend soi-même. Si je m'impose moi-même, personne ne pourra plus ni le voir ni l'entendre.

Aigle s'exclame :

- Dans ce cas, heureusement que je les ai vues moi-même!

Il médite un moment, puis :

- Seulement, c'est comme si je te demandais : "Que penses-tu d'elles?" et que tu me répondes : "Tu les as vues, cherche toi-même!"

Je reste perplexe :

- Dire ce que je pense, c'est me faire connaître moi-même, ce n'est pas les faire connaître elles.

Il proteste :

- C'est te faire connaître si on les connaît déjà; mais un livre doit rester pour toujours...

Je me récrie :

- Oh! Comme tu y vas!

Il ne tient pas compte de mon interruption :

- ...sinon, pourquoi l'écrire?

Je ne sais que répondre. Il continue :

- Tu dis que chacun voit et entend soi-même. Distinguo! Il se peut que quelqu'un ne sache pas entendre...

- Un sourd?

- Non, le sourd te lira aussi bien; non, quelqu'un qui comprenne mal ce qu'on dit. Il ne comprendra pas plus ton texte.

- Tu veux que j'explique?

Il répond en riant :

- Ce n'est pas déshonorant!

Je souris :

- Ça peut l'être si mon explication est mauvaise!

Je reprends plus sérieusement :

- Si la personne dont je rapporte les paroles s'exprime mal et que je la corrige, mon lecteur ne l'entendra pas.

- Et si tu ne la corriges pas, ton lecteur n'entendra rien!

- Qu'importe, puisque je n'aurais rien entendu moi-même!

Aigle hoche la tête :

- Tu expliquerais pourtant un problème de mathématiques.

- Bon, supposons que j'aie à montrer le chemin à quelqu'un en ville; j'expliquerais bien entendu qu'il lui faut se méfier du trou que je connais dans telle rue. Mais pourquoi dois-je prévenir mon lecteur de se méfier du peu d'intérêt que moi, j'aurais trouvé à telle personne...

Je glisse d'une voix anodine :

- ...toi, par exemple...

Je ne puis continuer, le souffle coupé par une solide bourrade! Aigle en profite :

- Eh bien! le lecteur ne perdrait pas son temps...

- ...à me lire, s'il trouve au contraire la personne passionnante!

Au bout d'un moment de silence, il reprend :

- Tu choisis malgré tout les paroles que tu rapportes; Gentiane et Ciel bleu sont connues par ces paroles-là, pas par celles que tu n'as pas rapportées. Tu imposes non seulement ton choix, mais aussi la vision que le lecteur aura d'elles.

Voilà qui mérite examen. Je me lance dans une profonde analyse :

- Un homme n'aime rouler que dans sa grosse voiture. Un jour, devant se rendre chez un ami, il tombe en panne sur la route, et le réparateur lui prête une petite voiture pour terminer son voyage - l'homme reprendra sa grosse voiture au retour. Quidam, qui le connaît, le voit sortir de chez son ami et monter dans la petite voiture. Holà, pense Quidam, il n'aime pas seulement les grosses voitures!

Aigle proteste :

- Il suffisait d'expliquer!

- Bien sûr, mais tu as bien dit que je rapportais ce que je choisissais; dans mon exemple, ce sont tous les faits qui sont rapportés. Et si j'explique, ce sera mon explication.

- Dans ce cas-là, il n'y avait pas de difficulté!

- Crois-tu? Et si, sans que je le susse, l'homme avait demandé lui-même la petite voiture, soit pour s'amuser, soit pour comparer? Cela en fait des cas, et il y en a peut-être d'autres!

- Bon, mais alors on ne peut jamais rien savoir!

Je ris franchement :

- Ne t'avais-je pas dit que je ne pouvais pas savoir ce que pensaient Gentiane et Ciel bleu?

Aigle sourit :

- Allez, dis-moi ce que pensent Gentiane et Ciel bleu!

Dérouté sur le moment, je veux lui envoyer une bourrade, mais il s'est déjà mis en garde!

- Tu veux savoir ce que je pense d'elles.

- Ça, je veux bien; mais ce n'est pas ce que j'ai demandé.

- Il faut que je pense quelque chose d'elles pour pouvoir dire, ou plutôt supposer, ce qu'elles pensent.

- Bon, tu ne veux rien dire!

Je proteste :

- Je n'ai jamais dit ça; j'ai...

Il m'interrompt vivement :

- Oui, oui, je sais ce que tu as dit...

Il s'interrompt lui-même :

- J'ai faim! Allons prendre le quatre-heures!

Grand-mère nous a déjà préparé une foule de bonnes choses. "Chez vous, vous ne mangez que des sucreries, a-t-elle grondé une fois de plus, cela vous fait du bien de manger une nourriture plus solide." Nous mangeons une nourriture plus solide. C'est bon, bien que cela me fasse plus l'effet d'un déjeuner que d'un quatre-heures : omelette au jambon cru, salade... et framboises à la crème! Les framboises à la crème, je les avalerais volontiers à n'importe quelle heure! "Moi de même!" a affirmé Aigle à Grand-mère.

Retour sur l'herbe.

- Eh bien, puisque tu n'as pas dit non, je t'écoute!

Je fais l'innocent :

- A propos de quoi?

Aigle n'est pas dupe : j'évite de justesse une bourrade. Je me rends :

- Maman Gentiane a trouvé des enfants. Ciel bleu a tissé sa toile dans son château imprenable. Dans les deux cas, nous sommes prisonniers.

Nous restons silencieux un bon moment. Aigle finit par se décider :

- La prison est ouverte.

- Quels moyens avons-nous pour nous échapper?

Il hésite :

- Les vacances se termineront.

- Gentiane et Ciel bleu seront dans notre ville. Elles auront une autre forme.

- Alors un jour ou l'autre la prison se refermera.

- Et c'est nous-mêmes qui l'aurons refermée.

Il fait une grimace :

- Ce jour-là, c'est elles qui seront prisonnières.

Un long moment de silence. Aigle reprend comme dans un conte :

- Allez, dis-moi ce que pensent Gentiane et Ciel bleu!

Je réponds, comme dans un conte :

- Tu ne veux plus savoir ce que je pense d'elles.

Il ne dit rien. Il ne me reste qu'à continuer :

- Nous sommes agiles et assez savants. Nous pouvons creuser une caverne pour elles, où elles seront prisonnières; nous serons les gardiens de la porte fermée, derrière laquelle elles seront sauves.

J'ajoute avec lassitude :

- Mais tu sais bien que je ne peux pas savoir ce qu'elles pensent...

Nous descendons à travers la forêt des mélèzes vénérables. Gentiane marche devant moi d'un pas assuré. A quoi pense-t-elle? Que le soleil ne brûle pas autant que la dernière fois où nous sommes venus au bord du petit lac immobile que le bleu profond du ciel décore? Notre grande conférence d'hier sur ce que pensent Gentiane et Ciel bleu a-t-elle été étouffée par le moelleux tapis d'aiguilles?

- Voilà le lac!

La voix claire de Gentiane a dissipé mes méditations. Nous nous asseyons sur l'herbe, entourés par les fleurs aux couleurs fortes et innombrables qui bordent le lac. La grande rivière coule toujours inlassablement. Au loin, les nuages ne sont plus aussi blancs que la dernière fois, et sur les sommets n'étincellent plus les nappes cristallines de neige glacée; les sommets ont disparu dans la brume. Déballage du déjeuner. Gentiane officie. Ses gestes sont sûrs. Aucune brume autour d'elle. Pourquoi ce qu'elle fait paraît-il si important, je dirais même si indispensable? Cependant, Aigle et moi aussi pouvons faire des choses importantes, et même indispensables. Mais je crois sentir que ce qu'elle fait est d'une autre nature que ce que nous faisons. Nous pouvons apporter le saucisson et le couteau, et tant d'autres choses; elle met la table.

- Où es-tu?

"Où es-tu?" Où es-tu?... Ah! C'est moi! Je suis...

- Je suis là!

Un rire gai... et un tantinet ironique, répond à mon affirmation quelque peu hésitante.

- Ta pensée a eu peur de toi? me lance Aigle toujours riant.

Gentiane n'est point autant cruelle :

- Sa pensée s'est emparée de lui! Il ne fait plus partie "de l'Univers et du Reste"!

J'ai un bref sourire :

- Je ferais plutôt partie "des Hommes et du Reste"...

- Quelle découverte!...

Je ne laisse pas à Aigle le temps de continuer :

- Plus que tu ne le crois! L'Univers, on sait comment il est fait...

- Ah bon, tu es bien le seul à le savoir!

Gentiane m'a observé :

- Ta pensée s'est vraiment emparée de toi! Ce sont les Hommes dont on ne sait pas comment ils sont faits?

Aigle ronchonne :

- L'Univers non plus on ne sait pas!

Elle insiste :

- Si, si. Enfin oui, on ne sait pas, mais on peut le savoir. Non, ce n'est pas ça...

- Hé! hé! Voilà que tu t'embrouilles à présent!

Je le moque :

- Elle a des idées, au moins elle!

- Oui, c'est vrai, toi aussi; dommage que vous les gardiez pour vous!

Gentiane n'a tenu aucun compte de nos remarques savantes :

- Quand je parle de l'Univers, je sais de quoi je parle, même si je ne le connais pas; l'Homme, ce n'est pas ce que je vois, il est à l'intérieur, je ne peux pas savoir de quoi je parle, mais je peux le connaître.

Elle continue, presque sur le même ton :

- La terre est encore chaude; elle réchauffe l'air froid, là-haut. La brume se déchire déjà. Il fait beau.

Elle reste pensive, puis ajoute doucement :

- C'est si simple...

Elle s'est tue. L'Univers n'a pas à se taire, il ne parle jamais. La rivière creuse le sol, obstinément et sans égards pour lui. Les mélèzes ont piégé l'eau qui tombe, l'eau le sait-elle? Et l'Homme?...

Aigle y a pensé :

- Et si l'Homme était comme les étoiles? Quand on le voit, il n'existe peut-être déjà plus?

Là, il exagère; je le lui fais savoir :

- Existais-tu avant qu'on te regarde?

Gentiane ne lui laisse pas le temps de répondre :

- Les étoiles peuvent exister sans qu'on les voie. L'Homme aussi.

Elle contemple longuement les sommets qui se libèrent de la brume :

- Si une étoile ne brille que pour elle-même, elle n'éclairera jamais rien.

Le lait. "Bonjour Gentiane!" Matinée passée à aider Grand-mère. Retour chez Gentiane pour prendre du fromage.

- Tu vois, nous aussi nous sommes occupés! dit Aigle avec une feinte importance.

- Je vois...

Elle hésite :

- Cet après-midi j'ai un livre à lire...

Je demande avec curiosité :

- Quel livre?

- Sur la morale; ce qu'il faut faire...

- C'est pour l'école? s'enquiert Aigle.

Elle sourit :

- Oui. Cependant, j'espère que ce sera aussi pour moi. S'il faut faire ce qui est considéré comme bon, autant s'informer.

Elle hésite encore. Je crois avoir compris :

- Tu veux qu'on en parle quand tu l'auras lu?

- Oh oui! Ça me fera plaisir!

Elle poursuit très vite :

- Et puis, c'est quelquefois difficile; vous m'aiderez.

Aigle éclate de rire :

- En écoutant tes explications, sans doute!

Elle rit :

- Pourquoi pas? Si vous comprenez, c'est que j'aurai bien expliqué!

Elle ajoute gaiement :

- Mon père va à la scierie demain. Allons chez Ciel bleu, nous en parlerons tous ensemble!

C'est décidé. Téléphone à Ciel bleu. Rendez-vous pris pour demain.

Le fromage, il doit être servi au déjeuner pour lequel sont venus des amis des grands-parents. L'homme dirige un magasin de meubles dans une ville d'une vallée voisine; sa femme tient les comptes. Les comptes sont excellents, le magasin de meubles prospère. L'homme instruit Aigle - moi, il ne sait pas si je mérite d'être instruit :

- Mon père m'a légué le magasin et je l'ai toujours fait passer avant tout le reste. J'ai toujours vendu de bons meubles - demande à ton grand-père - j'ai toujours été honnête, mes clients ont toujours été satisfaits.

Il s'arrête, boit une bonne gorgée de vin, regarde Aigle :

- Si on suit les règles de la société...

Il cherche ses mots, ne les trouve pas :

- Mon magasin fait de bons bénéfices, mon père serait fier de moi.

Il s'arrête de nouveau. La conversation parle d'autre chose. Il en fait partie en hochant souvent la tête :

- Mon magasin ne marcherait pas si je ne tenais pas compte de ce qui plaît à mes clients. Mon but, c'est les rendre heureux, leur faire plaisir; si je ne le fais pas, je ne ferais pas mon devoir envers mes clients...

Il hoche la tête :

- ...et ils auraient tout à fait raison de s'adresser à un autre magasin!

Il pousse un gros soupir. De soulagement? La conversation reprend à parler d'autre chose. Il en fait partie en hochant souvent la tête :

- Il faut faire bien ce que l'on fait...

Il cherche ses mots, ne les trouve pas :

- C'est ce que l'on m'a appris à l'école!

Il regarde Aigle :

- Apprends bien tes leçons!

Il rit grassement :

- Tu auras de bons clients!

La conversation reprend à parler d'autre chose. Il en fait partie en souriant d'un sourire satisfait.

Le soleil a perdu un peu de son éclat. Le petit torrent laisse affleurer les pierres de toutes les couleurs qui le tapissent. Non, l'été ne s'en va pas encore, mais l'ombre qui s'allonge lui montre le chemin. Le ciel n'est plus aussi transparent, l'horizon est incertain, et les trois grands pics se sont éloignés, estompés par une brume légère.

La conférence sur la morale est ouverte...

- Nous aussi, nous avons eu notre cours de morale! entame Aigle d'un ton désabusé.

Il raconte l'homme d'hier. Ciel bleu commente :

- Mon père aussi tient compte de ce qui plaît à ses clients... mais il leur propose plutôt ce qui leur convient; peut-être aurait-il plus de clients...

Elle laisse sa phrase en suspens. Gentiane intervient avec une ironie emplie d'amertume :

- Il faudrait raconter ça à l'auteur du livre de morale que je viens de lire!

- Eh bien, raconte-nous plutôt ton livre de morale! s'exclame Aigle.

Gentiane sourit tristement :

- Hier je disais que j'espérais être informée par mon livre... Je crois que je suis mieux informée par... l'homme!

Ciel bleu demande avec un peu d'inquiétude :

- Et de qui faut-il suivre les conseils? Des livres ou... des grandes personnes?

- Les grandes personnes n'écrivent peut-être jamais de livres! raille Aigle.

- Quand mon père donne un conseil à celui qui scie une planche, il ne s'agit pas de morale.

Gentiane approuve Ciel bleu :

- Et quand je demande du lait à ma vache non plus.

J'objecte :

- Vous ne parlez pas de la même chose; la morale ne s'occupe pas des actes, mais...

Gentiane m'interrompt vivement :

- La morale dit comment se conduire; se conduire est un acte.

- On agit selon ce qu'on est; les actes sont une simple conséquence obligée, je dirais une confirmation. La morale juge ce qu'on est.

- Alors la morale ne dit pas comment se conduire, mais comment être?

- Oui; elle prétend apprendre à chacun à être ce qu'elle-même veut qu'on soit.

Aigle se révolte :

- Mais enfin, la morale ne s'est pas faite toute seule! Ce sont les hommes qui l'ont faite!

- Quels hommes? intervient Ciel bleu, ceux qui nous parlent tous les jours, ou ceux qui nous parlent du fond de nos livres?

- A l'école, on nous dit que ce sont ceux de nos livres, répond Gentiane; celui que je viens de lire m'explique qui je suis d'après ma conduite. Le professeur n'y ajoutera rien.

- Il fait des commentaires, remarque Aigle.

- Oui, mais dira-t-il après son cours de faire le contraire du livre? réplique Gentiane.

- Et que devrai-je décider si mes parents me disent de faire le contraire du livre? questionne Ciel bleu.

- Et si ta vache te dit de faire le contraire du livre? lui répond Aigle.

Elle le regarde sans rien dire. Il reprend :

- Tu ne peux pas ne pas traire ta vache, quoi que dise le livre.

Il secoue la tête :

- Il y a d'autres choses qu'on ne peut pas ne pas faire.

Il réfléchit :

- Manger, par exemple...

- Personne ne t'en emp...

Ciel bleu s'interrompt brusquement, puis :

- Oui, c'est vrai, tout le monde n'a pas toujours à manger.

Elle prend un temps :

- Cependant, ce n'est pas une question de morale.

Gentiane intervient :

- Manger, non; donner à manger, peut-être.

Elle ajoute d'une voix lente :

- Donner à respirer aussi...

Personne ne dit rien. Une pensée tourne autour de moi. Je regarde au loin le village de Ciel bleu, au-dessous de moi. Qu'il me paraît paisible... Je crois entendre respirer - dans les rêves, il arrive d'entendre des choses bien plus extraordinaires... La pensée qui tournait autour de moi s'est précisée :

- Est-ce la morale qui existe, ou seulement ceux qui la font?

- Si c'est ceux qui la font, chacun a la sienne! s'exclame Aigle.

- C'est ce que dit le livre que je viens de lire hier, approuve Gentiane.

Elle poursuit d'un ton acerbe :

- Je dois apprendre l'opinion de chaque auteur; ensuite, je dois réciter.

Son ton devient plus triste :

- Et puis, que dois-je en faire d'autre?

- Et puis, quelqu'un te dira de faire autre chose! déclare Aigle.

Et, d'un ton sarcastique :

- Le tout est de savoir si ta vie dépend de ce quelqu'un!

Ciel bleu s'emporte :

- Et moi, je n'ai pas le droit d'avoir ma morale?

Aigle a un petit rire désabusé :

- Oh si! A condition d'être toi-même un auteur, et de te contenter de l'écrire! Ce sera une oeuvre littéraire.

Il ajoute ironiquement :

- Gentiane l'apprendra en classe!

J'interviens :

- Il y a malgré tout des auteurs qui ont réussi à faire appliquer leur morale!

- Oui, mais peut-être par ceux qui pouvaient en profiter!

Nous sommes tous les quatre au bord du petit lac immobile. Hier Ciel bleu est revenue avec nous; elle passera quelques jours chez Gentiane.

- Il est vivant, dit Ciel bleu en montrant le lac; chez moi, tout là-haut, au delà de la montagne où nous avons été, il y a un lac tout froid, qui refuse qu'on vienne auprès de lui. Il ressemble à une assiette emplie d'eau; c'est un lieu de visite pour ceux dont nous parlions, qui passent sans s'arrêter, pressés de voir d'autres assiettes peut-être.

C'est triste, mais nous ne pouvons nous empêcher de rire. Pour le déjeuner, nous avons apporté les délicates fraises sauvages cueillies hier au soir. Gavés, nous ne pouvons rien avaler d'autre.

- Je n'ai jamais mangé...

Gentiane m'interrompt en souriant :

- ...de si bonnes fraises!

- Et même simplement des fraises sauvages!

Nous paressons en suivant des yeux les petits nuages blancs... qui d'ailleurs ne bougent guère!

- J'ai toujours rêvé de me promener sur les nuages, prononce pensivement Ciel bleu.

- Et moi, de voler sur un nuage, déclare Aigle.

Ciel bleu est toujours pensive :

- Qui a fait les nuages?

Elle pousse un soupir :

- Je sais que ce n'est que de l'eau; mais c'est une eau si belle... et elle nous fait aussi vivre.

Elle ajoute très vite :

- J'aurais un atelier où je ferais des nuages. "Voulez-vous un nuage bien rond? Ou bien avec une petite bosse sur le côté?" Je les donnerais aux oiseaux pour qu'ils y fassent leur nid!

Je rêve aux oiseaux, qui vont en visite, d'un nuage à l'autre... Je crois que nous rêvons tous, car personne ne dit rien.

- Faire... des... nuages...

Dans le silence qui nous entoure, Aigle a prononcé ces paroles comme une incantation. La montagne l'a-t-elle écouté? La rivière coule paisiblement, les petits nuages blancs dorment sur les crêtes lointaines, de grands oiseaux tournent lentement là-haut, là-haut...

- Si tu fais des nuages, reprend Aigle plus posément, on te dira qu'ils ne sont pas aussi bien faits que par la nature.

Il a appuyé sur le mot nature. Ciel bleu rit :

- J'attendrai que ce soient les oiseaux qui me le disent!

Aigle prend des airs magistraux :

- Les oiseaux ne possèdent pas les connaissances nécessaires qui leur permettraient de porter un jugement...

Hurlement général :

- Hou, hou, hou! L'école est fermée!...

Aigle ne se démonte pas :

- L'école, oui. Les hommes, non; ils ne ferment jamais! Et eux savent que personne ne peut faire mieux que la nature. A tout le moins ils le disent. Et quand ils le disent, gare!

La perspective est triste. Gentiane s'inquiète :

- Si l'homme ne peut jamais faire mieux que la nature, à quoi ça sert de...

Elle s'interrompt, fait un geste de découragement, et poursuit en hésitant :

- Je ne sais pas... Pourquoi lire mon livre d'hier... ou un autre... puisque...

Elle s'interrompt de nouveau. Ciel bleu paraît troublée, elle aussi :

- Tu crois que les oiseaux ne voudront pas de mes nuages?

Gentiane lui sourit, un peu tristement. Ciel bleu secoue la tête :

- Non, non, c'est bête, c'est pour jouer!

Elle s'arrête un instant, puis, plus gaiement :

- Je suis sûre qu'ils en voudront! D'ailleurs, mes nuages sont plus beaux que les vrais, parce que je les ai faits pour eux!

Elle réfléchit, et :

- C'est bête, n'est-ce pas?

Elle se compose une mine si dépitée que nous nous mettons à rire.

- Et pourquoi ne ferions-nous pas mieux que la nature?

Ma question a étonné le rire, qui s'est prudemment enfui. Gentiane propose une réponse :

- Dans mon livre d'hier, il est dit que nous venons de la nature...

Elle corrige :

- Ce n'est pas tout à fait ça... Je ne sais pas si j'ai bien compris... Nous sommes faits de la nature... ou par la nature... Je ne sais plus...

Personne ne se moque de ses hésitations. Sommes-nous prêts à mieux expliquer? Apparemment non, d'après le mutisme général. Elle poursuit :

- Je ne peux pas mettre plus d'eau dans la casserole; c'est à peu près ce que j'ai cru comprendre.

Aigle, lui, n'a pas compris du tout. Moi non plus d'ailleurs. Ciel bleu, par contre :

- Tu veux dire que si la nature a fait une casserole remplie par six verres, on ne pourra pas y verser un septième?

Oui, c'est bien ça; maintenant tout le monde a compris. Aigle est sceptique :

- La nature ne fait pas de casseroles!... Une casserole est faite par quelqu'un!

Je remarque :

- Si la nature ne t'avait pas fait comme tu es, tu ne pourrais pas faire de casseroles.

- Les casseroles ne grandissent pas; et elles n'apprennent pas non plus la philosophie.

Gentiane intervient :

- Elles n'ont pas de pensées.

Ciel bleu approuve :

- Et elles n'ont pas de sentiments.

Et tous, d'un ton tragique :

- Pauvres casseroles!...

Nous décidons de nous consoler avec le désormais traditionnel gâteau aux noix, que prépare toujours aussi bien Ciel bleu. Je la complimente... philosophiquement :

- La nature a certes fait les ingrédients dont tu t'es servie, mais le gâteau est ton oeuvre!

- Oeuvre qui ne sera pas éternelle... profère Aigle avec emphase en constatant la disparition du gâteau.

- Nous l'avons fait pour nous, nous l'avons mangé, commente Gentiane.

Elle ajoute d'un ton pénétré :

- Nous ne l'avons pas fait pour qu'il soit éternel, mais pour le manger nous-mêmes. Que fait la nature avec les ingrédients? Si elle nous a faits, elle les a mangés à travers nous; comme le gâteau, ils ne comptent pas pour eux-mêmes.

Aigle s'exclame sur un ton sarcastique :

- Si la nature nous a faits pour nous manger, c'est raté, car nous, nous ne sommes pas des casseroles, nous grandissons et nous apprenons la philosophie!

Il reprend son souffle :

- Et comme l'ont dit Gentiane et Ciel bleu, nous avons des pensées et des sentiments!

Nous restons silencieux un bon moment. J'entame une péroraison :

- La casserole sera toujours une casserole. Celui qui l'a faite pourra s'en servir quand il le voudra; elle sera obligée de faire ce qu'il lui demandera. Elle dépend de lui parce qu'elle reste la même, et qu'il peut la reconnaître et la retrouver, telle qu'il l'a faite. Nous, notre pensée n'est pas immobile, et la nature ne la retrouvera pas, telle qu'elle l'a faite. Et notre sentiment, elle ne pourra le connaître, puisqu'il fait partie de nous-mêmes, et qu'elle ne peut nous retrouver, tels qu'elle nous a faits.

L'ombre gagne peu à peu le versant de la montagne qui nous fait face, de l'autre côté de la grande rivière. Quelques nuages d'un argent lumineux apparaissent, à mesure que le soleil rejoint les cimes. Le léger souffle d'air chaud qui montait de la vallée s'est ralenti, et la fraîcheur du soir commence à s'étendre autour de nous. Les senteurs pénétrantes des mélèzes ont envahi notre montagne. Nous rentrons.

Peu après le déjeuner de midi, nous allons chez Gentiane. Ses parents ne se contentent pas de nous donner du lait, des oeufs et du fromage - du fromage, ils en font. Je regarde avec étonnement les grosses galettes - "Des formes", m'apprend Gentiane - dans lesquelles sera découpé un jour le petit morceau que je mangerai. "Combien de temps me faudrait-il pour manger toute une forme?" "Au moins une semaine", me répond en riant Gentiane. Faire le fromage n'est pas à proprement parler une sinécure. Tous les jours il y a quelque chose à faire. Suspendre la chaudière en cuivre, diviser le caillé, surveiller la cuisson jusqu'à la belle teinte jaune que prendra la pâte, que l'on mettra dans un moule de sapin... Et ce n'est pas fini! Il faut ensuite, pendant des années, frotter les formes avec du sel et du bon vin blanc!

"Une vache mange toute la journée; quel esprit lui reste-t-il?" avait demandé Aigle.

Le soleil, en partant, n'a laissé qu'une pâle lueur qui s'éteint peu à peu derrière la montagne. Nous sommes en bas du hameau, assis autour du feu qui crépite; un rouge profond et mystérieux a déjà pénétré les branches les plus frêles, dont la braise ardente a racorni les pommes de terre que nous retirons du feu en évitant plus ou moins adroitement de nous brûler. Festin magnifique auquel, une fois de plus, je n'ai jamais été convié dans ma ville.

- C'est bon de manger la nature! articule péniblement Aigle la bouche pleine.

Et, à peine plus distinctement :

- Quant à la nature, elle ne pourra pas nous manger, car elle ne nous retrouvera pas par notre pensée!

Gentiane approuve :

- Si la nature ne peut plus nous retrouver, nous n'avons plus aucun lien avec elle. Nous sommes indépendants.

Ciel bleu sourit joyeusement :

- La nature n'a plus à nous dire quoi que ce soit; sur rien. Et nos sentiments sont bien à nous, ils ne dépendent pas d'une influence quelconque.

Elle répète d'une voix ferme :

- Ce que je sens m'appartient. Personne ni rien ne me soufflera ce que je dois sentir.

La pomme de terre qu'elle tenait au bout d'un tison éteint s'est refroidie; elle lui jette en riant :

- Non, tu ne m'obligeras pas à te manger; tu n'avais qu'à ne pas refroidir! Retourne d'où tu viens!

Au feu la pomme de terre! Ciel bleu en retire une bien chaude. Aigle ironise :

- Eh bien, tu ne remercies pas la nature? C'est elle qui a fait les pommes de terre!

- Je les ai cuites!

- La nature a aussi fait le feu!

Gentiane s'indigne :

- Oui, pour brûler les pommes de terre! Pas pour les cuire! La nature n'invite pas à déjeuner!

Je tempère son indignation :

- La nature offre les fruits...

- Parfois empoisonnés! Et elle ne prévient pas. Mangez, vous verrez bien!

Je résume :

- Sans notre art, pas de bon déjeuner!

Aigle glisse :

- Oui; si l'artiste ne rate pas son oeuvre...

- Ah! En ce cas, cela sera sa faute; la nature n'y sera pour rien.

Gentiane persifle :

- Si c'est réussi, c'est la nature; si c'est raté, c'est nous!

Ciel bleu commente :

- Et la nature va nous dire que si nous avons raté une fois, c'est que nous sommes capables de rater; nous sommes des rateurs!

Je m'étonne :

- Un rateur? Qu'est-ce que c'est un rateur?

- Celui qui ne doit penser qu'à une seule chose : quoi qu'il fasse, il peut rater; il est donc avant tout un rateur!

- Il peut faire attention.

- Ce n'est pas la peine. S'il ne rate pas, la nature dira qu'elle l'a aidé, ou même qu'elle a tout fait à sa place! Lui, c'est un rateur, c'est tout! Le seul sentiment qu'il doive avoir, c'est la peur, la peur de rater; car s'il rate, il peut faire s'écrouler l'univers - bien qu'il ne le connaisse pas - que la nature avait si bien fait, lui compris! Et s'il fait s'écrouler l'univers, il sera puni...

Je l'interromps :

- Ça, c'est normal.

- Oui, bien sûr c'est normal. Et comme il est capable de le faire, autant le punir d'avance; comme ça, la peur ne le quittera pas, et la nature pourra tranquillement continuer à bien faire!

Elle respire un grand coup :

- Quant à l'univers, il n'avait qu'à ne pas se laisser écrouler, il sera puni lui aussi!

Nous sommes descendus dans la petite vallée; pain et chocolat restaurent nos forces épuisées par les courses et les bonds sur les rochers de la rivière.

- Aujourd'hui, je ne pense pas! déclare solennellement Aigle.

Je crois que nous sommes tous dans la même disposition. Ciel bleu se demande :

- Est-ce que je pense si souvent que ça? Il y a tellement de choses préparées d'avance que je dois faire, soit qu'on me les donne, soit de moi-même.

Une réflexion me vient :

- La vie est peut-être préparée d'avance?

Gentiane a pris un ton inquiet :

- Le livre de morale que je suis en train de lire me dit quoi faire. Est-ce qu'il me prépare ma vie?

Aigle gronde :

- C'est la nature qui veut te préparer ta vie!

- Ce n'est pas elle qui a écrit mon livre!

- Elle te fait manger, dormir...

- Elle ne me fait pas penser!

Ciel bleu a un geste d'impuissance :

- Si je ne peux penser tout le temps, ma vie ne serait donc que simplement préparée?

Je me sens inquiet, moi aussi :

- On m'a déjà dit que je devais me préparer à la vie... ou encore pour la vie...

Gentiane ne me rassure pas :

- Si c'est pour la vie, c'est pour qu'elle fasse de toi ce qu'elle veut. Si c'est à la vie, c'est pour que tu acceptes ce qu'elle veut.

Aigle est admiratif :

- Oh! Quelle belle différence!

Ciel bleu a un autre geste d'impuissance :

- Je ne peux pourtant pas refuser de faire...

Aigle l'interrompt :

- Tu peux tout refuser! Mais...

Il laisse sa phrase en suspens. Je crois que nous devinons tous sans peine les conséquences du refus.

Ciel bleu se tourne vers moi; ses yeux sont recouverts de tristesse :

- Alors tu as raison; la vie est préparée d'avance.

Elle laisse un temps, puis demande anxieusement :

- Qui la prépare?

- Mon livre? prononce lentement Gentiane.

Aigle grogne :

- Ton livre? Mais il n'existe pas, ton livre! Tout le monde nous dit quoi faire; ton livre n'est que quelqu'un de plus! Par ailleurs, personne n'étant jamais du même avis, il nous faut faire ce que nous disent... ceux avec qui nous vivons... qui ne sont pas non plus du même avis!

Je suis un peu déconcerté :

- Tu veux dire que ce sont ceux avec qui nous vivons qui préparent notre vie?

- Qui veux-tu que ce soit d'autre?

- Tu as dit toi-même que personne n'était du même avis. Cependant, tout le monde fait la même chose.

Il me regarde, étonné. Je poursuis :

- Tu as bien dit que c'était la nature qui nous faisait manger et dormir.

Ciel bleu s'interpose :

- Notre vie serait manger et dormir?

- Pour la nature, oui; le reste nous appartient!

- Eh bien! s'exclame Aigle. Je...

Je l'interromps :

- Tu parlais de ceux avec qui nous vivons ou du livre de morale, moi je parle de nous-mêmes...

Il m'interrompt à son tour :

- Tu veux donc tout refuser?

Gentiane intervient :

- Si nous voulons être nous-mêmes, il est difficile de tout accepter.

Aigle proteste :

- Nous ne vivons pas seuls...

Ciel bleu déclare avec fermeté :

- Si outre manger et dormir, le reste nous appartient, nous pouvons tout refuser.

- Il n'y a pas que la nature; encore une fois, nous ne vivons pas seuls. Si nous ne faisons pas ce que nous disent ceux avec qui nous vivons...

- Nous mourrons peut-être de faim, mais nous serons nous-mêmes.

- Nous-mêmes morts! Quelle réussite!

- Celui dont je lis le livre est mort, dit Gentiane.

Aigle ne répond pas. Personne ne dit rien. Au bout d'un long silence, je tente une synthèse :

- La nature nous a préparés d'avance, et nous nous sommes échappés par la pensée. Nous sommes les maîtres de nous-mêmes. Pour quoi faire? Et comment le faire?

Gentiane commente :

- Comment - nous en avons parlé : la morale; la morale que nous devons construire seuls, si nous voulons être nous-mêmes.

J'émets un doute :

- Construire seuls la morale, sans tenir compte de ceux avec qui nous vivons?

- Au contraire, me répond-elle vivement, nous devons tenir compte de tout ce qui nous entoure; mais nous devons refuser ce qui n'appartient pas à la nature. Pour autant, nous ne devons pas empêcher ceux avec qui nous vivons de manger et dormir.

- Ah! Je suis rassuré! s'écrie Aigle.

Nous nous mettons à rire, sans trop de raisons. Ciel bleu reprend, en se tournant vers moi :

- Et pour quoi faire sommes-nous les maîtres de nous-mêmes?

- Peut-être pour rendre ceux avec qui nous vivons maîtres d'eux-mêmes. Si chacun est lui-même, personne ne pourra dire : "Ce n'est pas moi, on m'a dit."

Après le déjeuner du matin, notre petite troupe est partie avec le père de Gentiane faire quelques courses au petit marché de la petite ville. Le flot de la rivière a fait place au flot des hommes. Certes, je suis habitué à en voir plus, des hommes, dans la ville où j'habite; mais ces derniers jours de calme empli de paresse me l'avaient fait oublier. Des hommes vont, d'autres les attendent; ceux qui attendent font ce que leur disent ceux qui vont. "Donnez-moi une blouse..." Ils ont besoin de la blouse, ceux qui vont; si ceux qui attendent ne la leur donnent pas, ils ne pourront pas accomplir leur tâche, tâche que leur ont commandée ceux qui... Ils ne sont pas maîtres des tâches de ceux qui vont, ceux qui attendent; comment seraient-ils maîtres d'eux-mêmes? Il y a trop d'hommes, trop de tâches... Le père de Gentiane est allé dans une quincaillerie; avec beaucoup de soin, il choisit une pelle, pour remplacer la sienne, un peu ébréchée. Il sait ce qu'il lui faut, néanmoins il écoute avec attention les conseils du vendeur, qui connaît son affaire. Qui est soi-même dans cette conversation, j'allais dire cette étude? La pelle, assurément... La pelle, le père de Gentiane en a besoin; il pourrait s'en passer, bien sûr, mais... comme avait dit Aigle. Nous allons d'un marchand à l'autre; Gentiane et Ciel bleu savent... moi, je ne fais que tout regarder, avec la curiosité d'un explorateur... Un monde nouveau n'est pas nécessairement à l'autre bout... du monde!

Premier jour du mois d'août. La lumière s'est faite plus douce depuis quelques jours. Le soleil ne se hâte plus de nous réveiller aussi tôt matin, et nous quitte en laissant derrière lui comme un léger sentiment d'étonnement de le voir déjà disparaître.

Où irons-nous aujourd'hui? Ciel bleu propose le petit lac qui lui a tant plu. "Et les mélèzes ont une si bonne odeur!" nous dit-elle. C'est vrai, il n'y en a pas dans sa montagne qui est bien trop haute.

Nous arrivons au petit lac; l'eau est tellement transparente que je peux croire qu'il y a un autre ciel, là-bas, dans l'inconnu. Ici, le temps s'est arrêté pendant notre absence; les fleurs aux couleurs fortes nous attendent, les nuages tout blancs dorment sur les sommets lointains, et la rivière s'écoule tranquillement sans avoir changé de place.

Déjeuner. La longue marche nous a donné faim. Jambon, fromage, fruits... et l'eau de la fraîche petite source qui nous a appelés en murmurant doucement. Nous restons là, à ne rien faire, à rêver sans doute...

- Ah! ne rien faire! s'étire Aigle.

Gentiane ironise :

- Je vois avec plaisir que tu es toi-même!

Il ne s'émeut pas :

- Oh, oui! Je refuse tout! Mon moi-même n'a rien à craindre tant que je ne bouge pas!

Moi aussi j'ironise :

- Méfie-toi, tu trouveras peut-être l'Univers séparé du Reste à ton réveil!

Il s'étire de nouveau :

- Je suis déjà dans le Reste! Je n'en bougerai pas! L'Univers a cessé d'exister, je n'ai plus à aller nulle part!

Nous rions, nous nous moquons, je lui envoie des bourrades, rien n'y fait; affalé il était, affalé il demeure! Gentiane le prend en traître :

- Eh bien, reste dans le Reste! Nous, on a à faire.

Nous nous affairons, en effet, cachant ostensiblement ce que nous faisons. Le résultat ne se fait pas attendre. Aigle soulève sa tête, ne réussit à rien voir, se recouche, recommence, et finit par demander d'une voix lasse et pleine d'indifférence :

- Vous en faites un tapage! On n'arrive pas à être tranquille, ici! Que pouvez-vous bien faire?

Ciel bleu répond suavement :

- Nous mangeons.

- Vous mangez? Nous avons déjà mangé!

- Nous n'avions pas encore mangé le dessert.

Là, il se dresse :

- Le dessert! Quel dessert?

Ciel bleu est toujours suave :

- Le gâteau aux...

Il ne la laisse pas achever. Déjà, il a bondi, hurlant :

- Le gâteau aux noix! Où est-il?

Grand éclat de rire en réponse. Le gâteau est dévoilé. Gentiane le lui tend :

- Nous l'avons apporté du fin fond de l'Univers. Attention, tu risques de quitter le Reste!

Aigle s'empare du gâteau en grognant; mais il finit par rire, lui aussi. Puis, il déclare d'une voix pleine de mystères :

- Me voici de retour du Reste; j'ai vu des choses que vous n'avez jamais vues...

Je lui demande avec curiosité :

- Il y avait aussi du gât...?

Je n'ai pas eu le temps d'éviter la bourrade!

Le gâteau terminé, Aigle se met à penser :

- J'étais moi-même tout à l'heure! Alors, pourquoi devrais-je refuser quoi que ce soit, et faire des efforts pour être le maître de moi-même?

Je hausse les épaules :

- Tout à l'heure, tu n'étais qu'une loque!

Les filles rient discrètement. Aigle répond par l'ironie :

- Et si cela me plaisait d'être une loque?

Je prends un air dégoûté :

- Je ne pourrais plus converser avec toi de l'Univers et du Reste!

- Ah! Je me rends! Je refuse conséquemment d'être une loque!

Les filles battent énergiquement des mains :

- Il est revenu!...

Cependant, Aigle se remet à penser :

- Et si je n'en avais pas été capable?

Du coup, les rires s'arrêtent. Apparemment, il ne s'agit plus de boutades. A notre tour de penser. Ciel bleu réagit la première :

- Donc, on peut être une loque en étant soi-même, et ne rien pouvoir y changer...

Gentiane s'étonne :

- Et pourquoi ne serait-on pas capable de ne pas être une loque? Il suffit d'être le maître de soi-même.

Aigle insiste :

- Mais c'est de cela qu'on peut ne pas être capable.

- Pourquoi?

- Je ne sais pas, moi. J'avais dit il y a quelques jours qu'une vache qui mangeait toute la journée n'avait plus d'esprit. Si un homme en fait autant...

Ciel bleu proteste :

- Les hommes ne mangent pas toute la journée!

J'interviens :

- On peut manger plus ou moins; on peut manger plus que l'appétit ne l'exige.

- Tu veux dire que plus on mange, moins on a d'esprit?

Aigle a du remords :

- Adieu le gâteau aux noix!

Nous rions de sa mine déconfite. Gentiane reprend :

- Si les vaches n'ont pas d'esprit, ce n'est pas parce qu'elles mangent, c'est parce qu'elles n'ont plus le temps de faire autre chose.

Elle s'arrête un moment :

- Et puis, ce sont des vaches.

Aigle questionne brutalement :

- Bon; les hommes n'ont pas le temps, ou ce sont des vaches?

Hésitation générale. Ciel bleu s'inquiète :

- Il est difficile de supposer que certains hommes soient des vaches.

- Difficile, mais pas impossible. Une erreur de la nature...

La réplique d'Aigle nous laisse sans voix. Gentiane est effrayée :

- C'est horrible, ce que tu dis là!

Silence. Je tente une autre façon de dire :

- Parfois on dit à un homme : "Tu es bête!" mais c'est une analogie, on ne veut pas...

Aigle me coupe rudement :

- On ne veut pas quoi? Dire des choses horribles? Ou plutôt les penser?

Silence. Ciel bleu dit doucement :

- Est-ce qu'il suffit d'être le maître de soi-même? Quel soi-même devons-nous être pour qu'on ne nous confonde pas avec une vache? Ou pour qu'il n'y ait pas d'hommes qui n'aient pas envie que nous existions?

Elle s'interrompt brusquement, puis ajoute d'une voix anxieuse :

- Si Aigle a raison, si certains hommes sont des vaches, comment devons-nous vivre avec eux?

Gentiane demande :

- Et comment reconnaître parmi les hommes ceux qui sont des vaches?

- On ne peut pas! répond Aigle d'un ton cassant.

- Et... on fait quoi?

- Ce qui passe par la tête!

- Ceux des hommes qui sont des vaches vont faire de même.

- Bien sûr!

Je veux intervenir, Ciel bleu me précède :

- Ce qui nous passe par la tête dépend de quel soi-même nous sommes.

Je remarque :

- Quel que soit notre soi-même, s'il existe des hommes qui sont des vaches, nous ne pouvons faire autrement que vivre avec eux.

Gentiane conclut :

- Ce qui veut dire que nous devons vivre avec des hommes dont nous ne pouvons savoir s'ils sont ou non des vaches, et que nous devons être un soi-même que nous ignorons afin de connaître ce qui nous passe par la tête.

Nous restons longtemps en silence. La rivière coule toujours dans la vallée; que peut-elle faire d'autre?

La matinée est laborieuse. Hier, nous n'avons pas beaucoup aidé Grand-mère. "Je suis contente que vous vous donniez un peu de bon temps", nous a-t-elle dit affectueusement. Au déjeuner, nous racontons nos promenades. Les grands-parents connaissent bien le petit lac; ils y allaient eux aussi quand ils étaient jeunes. "Nous y sommes même allés l'hiver; marcher dans la neige était fatigant, mais la vue du lac dont la glace étincelait au soleil nous enchantait." Ils se regardent, et rêvent...

Après le déjeuné, nous retrouvons Gentiane et Ciel bleu; leur matinée n'a pas été moins laborieuse que la nôtre. Nous nous installons à l'endroit habituel, sur l'herbe en bas du hameau.

- Nous, nous avons trait les vaches ce matin; nous leur avons demandé si elles étaient des hommes, elles nous ont regardées sans avoir l'air de comprendre.

Aigle répond sur un ton sarcastique à Gentiane :

- J'ai posé la même question à des hommes; ils m'ont regardé sans avoir l'air de comprendre.

Petit moment de flottement. Ciel bleu prend une mine rieuse :

- Tu n'as vu personne, ce matin.

Moi, j'ai un sérieux doute :

- Même si tu avais vu quelqu'un, je ne pense pas que tu lui aurais demandé s'il était une vache.

- Je ne lui aurais pas demandé s'il était une vache; je lui aurais demandé s'il était un homme.

- Eh bien là, je crois qu'il aurait compris!

Petit rire général... de circonstance! Gentiane reprend :

- Nous disons des bêtises...

Aigle l'interrompt :

- Et si ce n'était pas des bêtises? Il ne suffit pas d'être un homme pour être un homme!

Protestation générale! Il reste imperturbable :

- Une vache se conduit en vache. Elle donne du lait et des coups de corne...

- Comment ça, des coups de corne? s'écrie Gentiane; mes vaches ne donnent pas de coups de corne!

- Bon, bon; je parlais des vaches ordinaires, pas de tes vaches affectueuses!...

- Moque-toi! Je ne te donnerai plus de lait!

- Oh si! Je leur donnerai du sucre!

- Mais ce ne sont pas des chiens! Et d'ailleurs, même les chiens, ce n'est pas bon pour leurs dents!

- Bon, j'ai compris; je ne donnerai du sucre qu'aux poules!

- Je disais bien que nous disions des bêtises!

Ciel bleu intervient dans ce dialogue de haute portée philosophique :

- Aigle a raison : les vaches donnent du lait; que doivent donner les hommes pour qu'on sache que ce sont des hommes?

Je réponds prudemment :

- Les livres sont pleins de conseils de ce genre. Tout le monde nous dit sans cesse quoi faire, que ce soit à l'école, à la maison, ou dans la première boutique venue dans laquelle nous pensions pouvoir nous contenter d'acheter un crayon.

Gentiane me soutient :

- Le livre que je viens de lire ne fait pas autre chose. Du reste, il n'a même pas le droit de faire autrement, puisque c'est un livre de morale.

Aigle fait une grimace :

- Avoue que c'est de ta faute! Tu as de drôles de lectures pendant les vacances!

- Il faudra bien que je sache tout cela quand je serai à l'école...

- Pourquoi n'attends-tu pas d'y être pour lire ton livre?

- Pourquoi n'attends-tu pas d'y être, toi, pour parler de pensée, de...

Aigle l'interrompt vivement :

- Je parle de ce qui... Eh bien, justement, de ce qui me passe par la tête! Il sera toujours temps à l'école de répéter ce que je dois donner à la place du lait pour qu'on sache que je suis un homme!

Gentiane est attristée :

- Tu as peut-être raison. Mais j'ai peur d'être surprise, en classe...

- Surprise?

- Oui, par des choses auxquelles je ne m'attends pas; des choses qui pourraient être effrayantes...

Ciel bleu s'inquiète :

- Que peut-il y avoir d'effrayant à l'école?

Gentiane hésite :

- Je ne sais pas... Par exemple les idées dont nous parlons... qui nous passent par la tête, comme le dit Aigle; si ces idées nous sont présentées comme une leçon, quelle liberté aurons-nous de les contredire?

- Ni de les contredire, ni de ne pas les appliquer dans notre vie! complète Aigle.

Il ajoute d'une voix sombre :

- C'est sans doute toi qui as raison; il vaut toujours mieux être sur ses gardes devant l'ennemi.

Ciel bleu proteste :

- L'école n'est pas une ennemie!

- L'école, non. Mais les hommes sont toujours tellement amicaux dans leurs relations entre eux à travers le monde!... Et il est vraiment difficile de ne pas remarquer que les professeurs de l'école et les auteurs de livres... de morale sont des hommes!

La situation se complique. J'interviens :

- A ce compte, il vaut mieux que personne ne sache que nous sommes des hommes.

Il me glisse ironiquement :

- Tu préfères qu'on te prenne pour une vache?

- Eh bien, je me le demande!

- Les vaches qui ne donnent pas de lait, on les mange!

La situation empire. Ciel bleu reprend :

- Si nous donnons ce qu'il faut pour qu'il n'y ait pas d'hommes qui n'aient pas envie que nous existions, nous ne serons pas les hommes dont parle Aigle.

- Cependant, ceux-là resteront ce qu'ils sont, remarque Gentiane.

Elle ajoute en se tournant vers moi :

- Et comme tu le disais, nous ne pouvons faire autrement que vivre avec eux.

La situation est dramatique. Aigle déclare d'une voix grave :

- Si nous continuons à penser, nous aurons des ennuis...

Un long silence a suivi. Nous sommes-nous arrêtés de penser?

Dimanche. Gentiane est occupée avec ses parents. Ciel bleu est repartie avec son père qui a besoin d'elle; nous irons la voir demain, et la ramènerons le soir. Des amis des grands-parents sont venus déjeuner. Nous déjeunons. Questions et réponses attendues. Nous donnent-ils des... conseils? C'est probable. Après déjeuné, nous descendons à l'endroit habituel. Nous ne sommes pas seuls; les amis sont venus avec leur fille, à peine plus âgée que nous, et la fille est là. Nous donne-t-elle des conseils? Non; elle nous parle d'elle. C'est agréable d'écouter; j'allais dire c'est reposant. Elle raconte sa vie de tous les jours - c'est ce qu'on a coutume de dire, y a-t-il une vie d'autres jours? Sa vie est comme la nôtre, école, famille, amis, promenades, soirées, spectacles... Me voilà tout surpris de cette énumération; c'est pourtant bien ce que nous faisons... tous les jours, Aigle et moi. Oui, je sais, nous conversons "de l'Univers et du Reste", mais est-ce si sûr que cela soit aussi souvent que je me le laisse croire? A propos, je suis en train de penser, je vais certainement m'attirer des ennuis...

- Tu es toujours aussi rêveur? me demande soudain la fille.

Rêveur?... Je ne rêvais pas. J'étais plutôt... penseur! Mais ça, je ne peux pas le lui dire, il faudrait expliquer.

- Non, non, je t'écoutais.

Je n'ajoute pas que je l'écoutais au travers des fines gouttelettes de mes pensées... il faudrait expliquer. Par contre, j'ajoute que j'aime beaucoup écouter la vie des autres, et que cela me plaît beaucoup de l'écouter. Aigle m'a jeté un rapide et ironique coup d'oeil - il a tort, ce n'est pas un mensonge... enfin, pas vraiment...

- Tu es bien compliqué, me dit la fille en souriant gentiment.

Aigle lui parle aussi de ce que nous faisons - promenades... Elle est d'une autre vallée, elle ne connaît que très peu les endroits où nous avons été, elle serait venue volontiers nous accompagner, mais... suivent des raisons que je n'ai pas très bien écoutées, c'est loin, elle est occupée... non, ça ne doit pas être ça, peu importe, puisqu'elle ne viendra pas. Aigle n'a pas parlé de nos conversations, et moi, je ne sais pas trop quoi dire; j'écoute...

Assis dans le jardin, tout près du torrent, je regarde... Les trois petits nuages blancs sont toujours au-dessus des trois grands pics qui se détachent sur l'horizon. Sont-ils restés là à m'attendre? Les trois grands pics, eux, ne pouvaient pas faire autrement. Est-ce si sûr? Ils n'étaient pas là il n'y a pas longtemps. Oui, cela fait très longtemps pour moi, mais pour la nature? Que donnent-ils pour qu'on sache que ce sont des pics? Les nuages, je sais, ils donnent la pluie, celle qui fait vivre l'herbe, que mangent les vaches. Mais les pics? Peut-être ne donnent-ils rien. Dans ce cas, comment savoir que ce sont des pics? D'ailleurs, quand ils n'étaient pas encore là, ils n'étaient pas des pics. Et nous, sommes-nous comme les nuages ou comme les pics?

- Tu n'en veux plus?

Je n'en veux plus... de quoi? Ah, oui! Du saucisson que me tend Ciel bleu. Je réponds distraitement :

- Si, si...

Elle me donne le saucisson. Elle ne dit rien. Personne ne dit rien. Pendant la montée le long du torrent, personne n'a parlé. Je sais que la montée est rude, cependant... Je mange le saucisson, distraitement. Qui me le ferait remarquer? Tous, nous sommes distraits. De plus, Aigle ronchonne, sans qu'on puisse comprendre un mot de ce qu'il dit. Je finis par lui demander, sans trop m'en rendre compte :

- Qu'est-ce que tu marmonnes?

Il me regarde avec surprise :

- Je marmonne?

- Tu marmonnes!

Il baisse les yeux, réfléchit, me regarde de nouveau, regarde les deux filles, puis s'exclame d'une voix forte :

- Nous sommes bien bêtes de penser!

Il s'arrête, reprend d'un ton décidé :

- Nous avons raison de penser! C'est de notre vie qu'il s'agit!

Il s'arrête de nouveau, reprend d'une voix plus calme :

- Les ennuis, nous en aurons toujours, que nous pensions ou non. Il faut faire ce que nous disions la semaine dernière : être les maîtres de nous-mêmes pour rendre ceux avec qui nous vivons maîtres d'eux-mêmes. C'est avec ceux qui disent : "Ce n'est pas moi, on m'a dit" qu'il est dangereux de vivre; parce qu'on ne sait pas à qui on a affaire.

Il prend une grande respiration, comme quelqu'un qui a retrouvé son chemin dans une forêt inextricable.

- D'autant plus dangereux, ponctue Gentiane, que ce sont peut-être ceux-là qui nous disent comment nous, nous devons vivre.

- Et aussi qui nous obligent de le faire, complète Ciel bleu.

Je conclus :

- Il ne nous reste plus, comme l'a dit Aigle, qu'à être sur nos gardes.

Je fais un sourire amer :

- De plus, il nous faut vivre avec un ennemi que nous ne connaissons pas.

Ciel bleu prononce lentement :

- Nous vivons bien avec une vie que nous ne connaissons pas.

- La vie serait aussi une ennemie? lui demande vivement Gentiane.

- Je ne sais pas... Si elle était notre ennemie, elle serait notre ennemie mortelle; il faudrait la combattre et la tuer, et ce serait notre propre vie que nous tuerions.

Aigle intervient d'un air décidé :

- La vie est là. Si elle était notre ennemie, elle nous aurait déjà tués à la naissance.

Les trois petits nuages blancs sont toujours au-dessus des trois grands pics qui se détachent sur l'horizon; le torrent nous parle de sa voix mystérieuse, et joue avec le soleil; l'herbe du jardin nous caresse. La vie est là.

Le lait, le déjeuner du matin, les petites choses à faire pour aider Grand-mère, le déjeuner de midi, Grand-père parle de ce qu'il faisait lorsqu'il était jeune, nous parlons de nos promenades... nous ne parlons pas de nos conversations. Pourquoi n'en parlons-nous pas? Je n'en sais rien; Aigle non plus n'en sait rien. Il n'y a pas de secrets dans nos conversations. Les grands-parents... oui, c'est vrai, les grands-parents ne nous demandent jamais quelles sont nos conversations. Il n'est pas sûr que ce soit par manque d'intérêt, non; peut-être ne savent-ils pas que nous parlons entre nous de toutes ces choses dont on ne parle pas à table?

L'après-midi. En allant chez Gentiane, nous rencontrons des voisins. Les voisins sont occupés à une chose ou à une autre. Quand je ne suis pas en vacances, moi aussi je suis occupé à une chose ou à une autre; mais moi, je sais laquelle, c'est une chose à moi, il faut que je la fasse. Est-ce que les voisins doivent faire ce qu'ils font? Oui, c'est évident, ils doivent le faire, sinon ils ne le feraient pas. Pourquoi ce qu'ils font me paraît-il étrange... non, pas étrange, mais ne faisant pas partie du monde que je connais. Oui, oui, je ne connais pas leur monde, mais ce n'est pas ça, c'est... Tout ce qui n'est pas moi, me paraît-il irréel? Pourquoi alors nos conversations, qui portent sur des sujets qui ne sont pas moi, moi seul, me paraissent-elles tout à fait réelles? Les voisins nous parlent de ce qu'ils font, nous demandent ce que nous faisons, écoutent nos promenades... Nous ne parlons pas de nos conversations. Les voisins... oui, c'est vrai, les voisins ne nous demandent jamais quelles sont nos conversations. Il n'est pas sûr que ce soit par manque d'intérêt, non; peut-être ne savent-ils pas que nous parlons entre nous de toutes ces choses dont on ne parle pas lorsqu'on rencontre des voisins. Font-ils donc partie d'un monde irréel? Les grands-parents font-ils aussi partie d'un monde irréel? Comme les étoiles, l'autre nuit?

Gentiane et Ciel bleu nous attendent. Nous descendons jusqu'à notre herbe familière; jusqu'au monde réel.

Au-dessus du hameau, tout là-haut, Gentiane connaît un chemin. Est-il sur terre, est-il dans le ciel? Je ne sais pas, je ne peux m'en rendre compte. Seuls les lointains nous entourent. Où va le chemin? Je ne sais pas. Va-t-il quelque part? Sans doute - c'est un chemin. Je crois même que Gentiane nous l'a dit. Pourquoi ai-je cette impression d'inconnu lorsque je regarde là-bas, où paraît conduire le chemin? Inconnu parce que je ne connais pas? Non, c'est autre chose. Ce n'est pas l'endroit où mène le chemin qui m'est inconnu - l'endroit, on peut le voir sur une carte - c'est la vie qui s'y trouve. Une vie où l'on est seul, Gentiane me l'a expliqué. A qui parle-t-on quand on est seul? J'ai déjà lu qu'on parlait au ciel, aux nuages, aux arbres... je crois que je peux continuer longtemps cette énumération; chaque auteur a trouvé à qui il voulait parler. Est-il resté longtemps seul, cet auteur? Certains, dit-on, oui. Et comment le sait-on, ce qu'ils ont regardé? Ils ont écrit, me répondra-t-on. Alors, ils n'étaient pas seuls, comme je ne l'étais pas moi-même lorsque je regardais les trois petits nuages blancs venus paresser au-dessus des trois grands pics qui se détachent sur l'horizon. Alors, ils n'étaient pas seuls, comme je ne le suis pas non plus lorsque, dans ma chambre, j'écris une lettre à un ami lointain, ou même un simple devoir pour l'école. Et ceux qui n'ont pas écrit, ceux qui n'ont jamais su écrire? Les bêtes non plus n'écrivent pas. Aigle avait dit que les vaches mangeaient toute la journée. Et le ciel, et les nuages, et les arbres? Mais ce sont des bêtes! Et l'homme seul, qui garde les bêtes pendant tout l'été, et qui a tant à faire, m'a dit Gentiane?

- A qui parle-t-on quand on est seul?

- La belle affaire, on ne parle pas! me répond Aigle.

Cette fois-ci nous nous sommes bien fait tremper! Ayant eu la bonne idée de sauter de rocher en rocher vers le haut de la rivière, nous n'avons pas vu arriver à temps un tourbillon qui s'était brisé sans prévenir, dans le but avoué de nous asperger de ses éclaboussures! Maintenant, il ne nous reste plus qu'à nous sécher tranquillement au soleil, le pain et le chocolat nous réconfortant dans notre malheur.

- Je ne sais si tu es comme moi, dit pensivement Ciel bleu à Gentiane, mais je me sens toujours mal à l'aise quand je ne fais rien.

- Oui, je suis comme toi; j'ai tant à faire... quand je m'arrête, j'ai le sentiment que ce que je dois faire s'en va, et que je ne pourrais jamais le faire.

- Moi, quand je ne fais rien, je ne suis jamais mal à l'aise! s'exclame Aigle en riant. Si j'ai fini mes devoirs...

J'évoque un souvenir :

- Un jour que je faisais un devoir, il m'est venu la pensée que ma vie s'écoulait malgré moi, s'enfuyait sans que j'y pusse rien.

Gentiane conteste :

- Faire un devoir sert à quelque chose.

Elle ajoute après une petite pause :

- Je parle d'un bon devoir, bien entendu.

J'approuve :

- Oui, je comprends bien; un bon devoir, sans que j'aie l'idée qu'il ne sert à rien, ou même qu'il est nuisible. Oui, je comprends bien. Il s'agissait justement d'un devoir de ce genre; de plus je le trouvais intéressant et même, pourquoi ne pas le dire, utile. Mais ma vie fuyait, fuyait tout de même.

Personne ne dit rien pendant un bon moment. Ciel bleu finit par rompre le silence :

- Quand je ne fais rien, je me sens mal à l'aise; quand tu fais quelque chose, tu te sens mal à l'aise. Peut-on ni faire ni ne pas faire?

- J'ai lu un livre là-dessus, répond Gentiane, seulement c'était un peu compliqué, je n'ai pas bien compris.

- Si toi, tu n'as pas compris, je ne risque pas de comprendre, grogne Aigle.

Je ne me sens pas non plus capable de comprendre :

- Commençons déjà par considérer qu'on ne peut pas ni faire ni ne pas faire.

- Je pense que nous ne considérerons jamais autre chose! grogne Aigle de nouveau.

Ciel bleu est du même avis :

- Une phrase ou même un seul mot dit au hasard et qui n'a aucun sens connu ne fera rien exister; et si une chose encore inconnue vient à exister, le mot sera dit ensuite.

Gentiane reprend :

- Bon, dans ce cas, je pense pouvoir expliquer pourquoi je me sens mal à l'aise lorsque je ne fais rien; j'ai sans doute peur de ne pas faire quelque chose d'important.

Ciel bleu confirme :

- Oui, c'est vrai.

Elle réfléchit un instant, puis ajoute :

- Ou quelque chose qu'on attend de moi.

Elle réfléchit encore :

- Peut-être qu'on a toujours besoin de moi...

Je demande :

- N'importe qui?

- Comment choisir?

Aigle intervient :

- Je l'ai déjà dit : ce qui passe par la tête!

Gentiane proteste :

- On ne vit pas au hasard!

J'objecte :

- Je n'avais pas choisi le devoir qu'on m'avait donné.

- Tu avais choisi d'aller à l'école.

Je suis prêt à la contredire. Cependant... Elle a suivi ma pensée :

- Eh oui! Tu te souviens de ce qu'avait dit Aigle : on peut tout refuser!

Je ne sais que répondre :

- Tu as raison. Cependant, je n'ai pas accepté...

Mais si, justement :

- Oui, j'ai même accepté de faire le devoir.

Elle ne dit rien; personne ne dit rien. Je poursuis d'une voix incertaine :

- Ai-je aussi accepté de naître?

Je reprends aussitôt d'une voix décidée :

- Même si j'ai accepté de naître, je peux ne pas accepter de tout vivre.

Ciel bleu s'étonne :

- De tout vivre?

- Oui, ne pas accepter toutes les vies qu'on me proposera, tous les devoirs qu'on me donnera.

Je me tourne vers Aigle :

- Je sais : "Mais... "

Il ne dit rien. Je prononce d'une voix sourde :

- J'ai vu ma vie s'enfuir...

Le lait. La vie du matin. Il n'y a rien à accepter, il n'y a rien à refuser. Rien de particulier, veux-je dire. Ou alors, accepter le lait, c'est déjà accepter? Quand j'accepte le lait, c'est pour le boire; si j'accepte la vie, c'est pour la vivre. Le lait, je ne le jette pas; la vie, dois-je la laisser s'enfuir?

Où allons-nous aujourd'hui? Ciel bleu aime bien notre petit lac; nous voilà partis!

Je suis aguerri maintenant; je monte, presque sans y penser, la côte pourtant toujours aussi raide. La vallée s'éloigne rapidement, la rivière miroite encore à travers les feuilles tremblotantes des arbres qui recouvrent la pente. Le sommet est bientôt atteint. Il ne reste plus qu'à descendre tranquillement - aurais-je dit : "tranquillement", la première fois où je suis descendu en me tenant fermement à chaque branche, à chaque tronc, de peur de perdre l'équilibre et de glisser vers ce qui me semblait alors être un abîme? La descente n'est pas très longue, et nous arrivons vite sous le couvert des mélèzes vénérables dont nous traversons comme à l'accoutumée le moelleux tapis d'aiguilles aux senteurs pénétrantes. Nous voici au bord du petit lac, parmi les fleurs aux couleurs fortes. La grande rivière et les nuages tout blancs sont là, comme si tout était resté immuable depuis le dernier jour où nous sommes venus. "La vie est là", disait Aigle.

Déjeuner. Les bonnes choses habituelles. Le gâteau aux noix. La conversation est nonchalante. Aigle ne s'en plaint pas :

- Cet après-midi, l'Univers et le Reste sont en vacances! Je ne répondrai à aucune question!

- Hypocrite! Après avoir terminé le gâteau! s'écrie Gentiane.

L'affaire en reste là. Aigle, affalé sur l'herbe, n'a pas répondu, et personne ne paraît plus avoir envie de participer ni à l'Univers ni même au Reste! Ce n'est pas si désagréable de ne rien faire...

- Nous ne faisons pas rien! disserte Ciel bleu.

- Tu t'exprimes un peu mollement pour quelqu'un qui fait... A propos que fais-tu? critique Gentiane.

- J'écoute le murmure de la rivière...

- Tu exagères! réfute Aigle, d'ici on n'entend pas la rivière.

- A-t-on besoin d'entendre pour écouter?

L'argument est trop puissant! Nous restons sans voix. La conversation nonchalante reprend... nonchalamment. Enfin, ma voix finit par revenir :

- Ciel bleu écoute les bruits de la maison.

- De la maison? commence par s'étonner Gentiane.

Elle ajoute très vite :

- C'est vrai, tu avais dit à Aigle que la montagne était comme une grande maison; et que tu t'y sentais chez toi, en paix.

- Oui. Dans une maison où l'on vit depuis toujours, on n'entend plus les bruits, ils font partie de nous-mêmes; on les écoute pour savoir s'ils sont là, si rien ne les a troublés, si rien ne nous menace. Les bruits de la rivière, les bruits de la montagne, j'ai dû les écouter sans le savoir, lorsque je suis arrivé, et ce sont ces bruits qui me firent sentir que j'étais chez moi, en paix.

Nous montons le long du petit torrent. Le même petit torrent; comme c'est le même soleil, comme ce sont les mêmes rochers, comme ce sont les mêmes pierres de toutes les couleurs qui s'illuminent à travers l'eau transparente. Pourquoi est-ce que je ne me lasse pas de regarder? Le soleil n'a plus la même couleur, dans un ciel qui a pâli; un gros rocher tout plein d'arêtes est apparu, qui était certainement déjà là et que je n'avais pas vu; la pierre verte que j'avais remarquée s'est faite encore plus belle en se glissant sous une nappe toute lisse que le courant lui a ménagée. Gentiane a longuement observé un mouton lancé dans une escalade périlleuse - elle n'est sans doute pas périlleuse pour lui. Ciel bleu laisse ses yeux courir sans hâte sur tout ce qui l'entoure - elle est chez elle. Aigle s'est arrêté, et contemple les trois grands pics qui se détachent sur l'horizon - le voilà déjà reparti... rattraper le terrain perdu!

Le jardin; le même jardin, bien sûr! le saucisson; ah, non! ce n'est pas du tout le même saucisson - c'est du jambon!

- Tu aurais préféré du saucisson? s'inquiète Ciel bleu.

- Oh, non! Un jambon comme celui-là...

- ...est le meilleur que tu aies jamais mangé! me taquine Aigle.

- Au moins, il sait reconnaître les bonnes choses, fait Gentiane, ce jambon vient d'un de mes cochons!

Le déjeuner se poursuit dans la quiétude; nous sommes aussi paresseux qu'hier.

- Je ne me sens pas mal à l'aise aujourd'hui, déclare Ciel bleu d'une voix tranquille.

Elle ajoute après un moment de méditation que personne n'a l'idée de troubler :

- J'aime bien parler avec vous de... toutes ces choses... philosophiques...

Elle prend encore un temps :

- Gentiane lit beaucoup de tout cela; moi, j'ai moins... l'occasion... non, peut-être l'envie...

Elle ajoute rapidement :

- Ici, avec vous, ça ne fait pas philosophie; j'ai l'impression de parler de la vie de tous les jours...

Un petit silence :

- ...bien que personne ne parle jamais de ces choses-là... C'est dommage!

- Oui, c'est vrai, c'est dommage, confirme Gentiane.

Elle poursuit :

- Pourtant, tu as raison, ce sont des choses de la vie de tous les jours; seulement, les livres ne les présentent peut-être pas souvent de cette façon-là.

Ciel bleu s'étonne :

- Pourquoi? La vie de tous les jours n'intéresse pas les philosophes?

Aigle intervient d'une voix sarcastique :

- Les philosophes, peut-être; ceux qui les lisent, c'est moins sûr!

- Tu exagères! proteste Gentiane.

- Quand quelque chose me plaît, ce n'est pas parce que c'est un devoir que je le fais!

Ciel bleu reprend :

- Tu veux dire que ce sont les hommes... de tous les jours, qui ne s'intéressent pas à la vie de tous les jours?

Aigle a un sourire bref :

- Tu as dit toi-même que les gens ne faisaient que passer dans la montagne. Et qu'ils se pressaient de quitter une assiette emplie d'eau pour aller voir d'autres assiettes emplies d'eau! Occupés comme ils le sont par des assiettes emplies d'eau, comment veux-tu qu'ils s'intéressent à la vie de tous les jours?

Ciel bleu pousse un soupir :

- Ils disent que la vie de tous les jours les ennuie, qu'elle ne leur plaît pas, mais je crois que c'est la vie elle-même qu'ils fuient.

Elle se tourne vers moi :

- Toi, tu vois ta vie s'enfuir, et personne ne veut même la prendre...

Nous nous taisons. Je me souviens du lac tout froid, tout là-haut, au delà de la montagne de Ciel bleu, qui refusait qu'on vînt auprès de lui... Auprès de mes amis, dans la grande maison de la montagne, il ne fait pas froid.

Dimanche. Les grands-parents vont passer la journée chez les parents de Ciel bleu, restée hier soir chez elle; elle reviendra après-demain chez Gentiane. Nous retournons au petit torrent aux pierres vertes. Installés dans notre jardin, nous nous apprêtons à déjeuner. Saucisson...

- Non, pas de saucisson! me coupe en riant Gentiane.

Je ris à mon tour :

- Jambon, alors?

- Non plus! s'écrie Ciel bleu avec un sourire mystérieux.

Le secret est dévoilé. Ciel bleu a préparé un plat de pommes de terre... mais comme...

- ...tu n'en as... commence Aigle.

- ...jamais mangé! termine Gentiane.

Nous rions tous de bon coeur! Le plat est un véritable festin. Une délicate odeur de cerfeuil me mène jusqu'à une nappe toute dorée et croustillante qui recouvre les pommes de terre imprégnées d'un bon lait qui ne peut venir que de chez Gentiane; les pommes de terre fondent dans la bouche...

- Ce sont les oeufs et le beurre qui leur donnent ce goût; ils viennent aussi de chez Gentiane, explique Ciel bleu.

Le déjeuné terminé, nous nous prélassons sans remords. Les vacances...

- Je n'ai jamais autant parlé de l'école qu'avec vous, déclare soudain Ciel bleu.

Surpris, nous la regardons avec étonnement. Aigle réagit le premier :

- De l'école! Quand avons-nous parlé de l'école?

Elle sourit :

- Nous n'avons pas parlé de ce dont on nous parle à l'école; nous avons parlé de nos idées, de nos sentiments... Nous avons parlé de notre école.

- Je ne sais pas si notre école sera admise à l'école! persifle Aigle.

- Pourquoi? On nous a dit que l'école nous apprenait ce que nous devions savoir pour vivre.

Gentiane précise :

- Oui, l'école, pas nous-mêmes!

Ciel bleu secoue la tête :

- On nous demande bien nos idées. Comment pouvons-nous les donner si nous nous contentons de celles que nous enseigne l'école? Ce ne sont pas nos idées à nous!

J'approuve :

- Et sans nos idées à nous, que ferons-nous plus tard, quand l'école nous aura abandonnés à nous-mêmes?

Aigle persifle de nouveau :

- Nous serons des enfants sages!

Gentiane intervient :

- Mais non! Nous ne serons pas des enfants! Nous serons grands!

- Oui? Eh bien, je ne sais pas si nous serons des grands sages!

- Devenir des grands sages ne doit pas être facile. Quand je lis mes livres, je n'en trouve pas beaucoup.

Ciel bleu reprend :

- Je lis moins de livres que toi; pourtant, j'ai l'impression d'avoir plus appris dans nos conversations qu'à l'école.

Elle réfléchit un court instant :

- Après tout, c'est peut-être grâce à tes livres.

Encore un temps :

- A l'école aussi, j'apprends; et cela me plaît beaucoup.

Elle s'arrête de nouveau :

- Je crois que j'apprends plus à l'école. J'ai dit que j'avais plus appris dans nos conversations... non, ce n'était pas...

Elle hésite :

- A l'école, j'apprends; ici, je découvre ma pensée.

J'interviens :

- Il y a des livres où l'on étudie la pensée. On peut les lire soi-même. Gentiane en lit. A l'école aussi, on les commente, on les explique.

Je poursuis, après une petite pause :

- Ce n'est cependant pas la même chose...

Aigle me coupe :

- A l'école, il ne faut pas dire de bêtises!

Gentiane se récrie :

- Nous ne disons pas de bêtises!

- Non! Nous ne tenons que des discours de la plus grande profondeur!

J'ironise :

- Et tu penses pouvoir émerger?

Il se compose un air superbe :

- Rien aux plus grands n'est impossible!

Les filles applaudissent! Je lève les bras en signe d'impuissance :

- Vous savez, d'habitude il est moins modeste!

Notre rire recouvre les abysses un instant entrevus... Je reprends mon discours :

- Aigle n'a pas tort; ici, nous ne sommes pas à l'école, nous pouvons même dire des bêtises. Et nous pouvons surtout parler sans crainte.

Gentiane s'étonne :

- Sans crainte? Sans la crainte de l'école?

- Non, pas de l'école; de notre pensée. La pensée ne sait pas où elle va; il ne faut pas la laisser seule. C'est pour ça que Ciel bleu veut découvrir sa pensée. On n'apprend pas une pensée.

La salle à manger. Les grands-parents déjeunent avec des amis. Les amis sont venus avec leur petit-fils. Il est un peu plus âgé que nous. Il s'ennuie. Non, ce n'est pas avec nous qu'il s'ennuie, ce n'est pas dans la montagne, ce n'est pas en vacances, ce n'est pas à l'école qu'il s'ennuie; non, il s'ennuie. Il s'ennuie sans raisons, en tous lieux, en tous temps.

- Tu n'as jamais trouvé...

Il interrompt Aigle avec un bon sourire :

- Cela m'ennuie de chercher...

Je ne trouve rien à dire. Aigle ayant déjà parlé, c'est sans aucun doute à mon tour :

- Il arrive qu'on trouve sans chercher.

Bravo! C'est original!...

- Cela m'ennuierait de trouver.

Là, nous avons une réponse tous les deux. Aigle me devance d'une syllabe :

- Impossible! Tu ne sais pas ce que tu trouveras.

Il répond tranquillement, avec son bon sourire :

- Je ne sais pas non plus pourquoi je m'ennuie.

Je crois trouver l'occasion... :

- Et tu voudrais savoir?

Le bon sourire reviendra tout le temps :

- Pour quoi faire?

Aigle s'impatiente quelque peu :

- Pour savoir si tu es capable ou non de savoir!

Il réfléchit posément :

- Je devrais demander de nouveau pour quoi faire, mais cela arrêterait la conversation...

Aigle pense trouver une faille :

- Ah! Tu veux continuer la conversation! Donc, cela ne t'ennuie pas!

Il a écouté jusqu'au bout avec patience, mais il était clair qu'il eût pu répondre dès les premiers mots :

- Ce n'est pas ça. Je ne voulais pas vous être désagréable. Je vous trouve très sympathiques.

Dans les caricatures, on voit des personnages ouvrir la bouche de saisissement; tel fut notre cas - bouche ouverte en moins, de peur de lui paraître incivils! Voyant que nous nous taisons, il reprend calmement :

- A quoi bon chercher, puisque je peux connaître tout ce que les hommes connaissent?

Je m'impatiente à mon tour :

- Comment peux-tu être sûr de tout connaître?

- Ce que je ne trouve pas n'existe pas...

- Ou tu n'as pas su le trouver! s'emporte Aigle.

Son sourire est devenu apaisant :

- Tu ne m'as pas laissé achever. Je voulais dire : n'existe pas pour moi.

Je ne peux m'empêcher de protester énergiquement :

- Cela existe pour d'autres!

Il me regarde avec un léger reproche :

- Bien sûr. Les autres aussi connaissent ce qu'ils ont pu trouver.

- Et ils en parlent! s'exclame Aigle.

Il paraît étonné :

- Oui, je sais que les hommes se parlent entre eux.

- Eh bien, dans ce cas tu peux connaître ce qui n'existe pas pour toi!

Il rit silencieusement :

- Moi comme les autres! Veux-tu dire que je peux connaître tout ce que les hommes connaissent?

Nous nous montrons beaux joueurs, et faisons amende honorable. Cependant, il reprend :

- Ce que les hommes connaissent m'ennuie.

Aigle n'abandonne pas :

- Quand les hommes ont trouvé ce qu'ils connaissent aujourd'hui, ils ont fait exister ce qui n'existait pas auparavant! Tu peux en faire autant!

Il réfléchit, toujours posément :

- Je ne sais pas si je peux en faire autant; je peux seulement tenter de le faire.

Je le presse :

- Eh bien! Pourquoi ne le fais-tu pas?

- A quoi bon? Je suis un homme; ce que je trouverai sera de même nature que ce que les hommes ont déjà trouvé. Cela m'ennuiera tout autant.

Nous restons silencieux un bon moment. Il reprend de sa voix calme :

- Beaucoup de gens s'ennuient, je ne suis pas le seul.

Il poursuit après une pause :

- Je ne cherche pas à oublier que je m'ennuie. Si je voulais oublier, ne pas penser suffirait.

Aigle remarque :

- Ce n'est pas facile de ne pas penser.

- Oh si! Il n'y a qu'à faire des choses qui ne concernent pas les hommes.

Je suis surpris :

- Quelles choses?

- Celles qu'on ne connaît pas.

- Si on ne les connaît pas, comment peut-on les faire?

- On fait ce qu'un homme ne peut pas faire.

Aigle lève les bras :

- Qu'est-ce que tu...? Tu ne donnes pourtant pas l'impression de quelqu'un qui plaisante!

Il a un petit sourire :

- On ne plaisante que pour éviter de parler quand on n'a rien à dire. Quand je n'ai rien à dire, je me tais.

Il ajoute après un petit silence :

- Cela m'arrive souvent.

Nous nous... taisons. La curiosité finit malgré tout par me pousser à lui demander :

- Que fait-on qu'un homme ne puisse pas faire?

- On cherche à vivre une autre vie que la sienne propre.

Il hoche plusieurs fois la tête :

- Un homme ne peut pas faire ça...

Encore un petit silence :

- Il le fait pourtant.

Son bon sourire a soudain disparu. Sa voix est devenue très triste :

- Je ne peux pas. Je préfère m'ennuyer.

Assis au bord du petit lac, nous terminons notre déjeuner en nous régalant de la somptueuse tarte que Gentiane a préparée ce matin avec les framboises cueillies le long du vieux mur derrière sa maison. Nous avons fait le récit de la conversation d'hier. Les framboises se mêlent à notre méditation.

- La rivière ne s'ennuie pas, prononce pensivement Ciel bleu.

Elle se tourne vers Gentiane :

- Tu ne t'es pas ennuyée en faisant ta tarte.

- Oh, non! j'avais trop à faire!

- Comme la rivière! ponctue Aigle.

J'interviens :

- La rivière ne sait rien faire d'autre. Gentiane voulait nous faire une bonne tarte.

- Est-ce que l'homme sait faire autre chose? questionne Aigle.

- Autre chose que quoi?

- Que faire des tartes!

En voilà une question! Pourtant, personne ne proteste.

- C'est peut-être ça qui ennuie ce garçon, remarque Gentiane.

Ciel bleu approuve :

- Faire des tartes l'ennuie, et il dit qu'il ne peut pas vivre une autre vie que la sienne.

Je reprends :

- On n'a pas d'autre vie que la sienne; mais comme il le dit, on peut l'oublier... et ne plus vivre par soi-même. C'est ce dont nous parlions ces jours-ci.

Aigle s'exclame :

- Si être soi-même consiste seulement à faire des tartes...

Ciel bleu l'interrompt :

- Sans tartes les hommes mourront. Il faut déjà les faire. C'est dans la vie que ce garçon n'a pas confiance.

- Quoi d'autre que des tartes la vie nous apportera-t-elle? rétorque Aigle.

Gentiane sourit :

- Nous pouvons peut-être espérer autre chose. J'ai lu des histoires étranges dans mes livres. Pas des histoires inventées, non; des théories scientifiques.

Elle pousse un soupir :

- Je n'ai pas compris grand chose; mais c'était extraordinaire. L'univers n'est pas fait comme nous le pensons; et du reste, nous ne pouvons comprendre comment il est fait. Ce qui est extraordinaire, c'est qu'il puisse réellement exister des choses que nous ne pouvons comprendre.

Nous nous taisons. Rêvons-nous à ces choses? Ciel bleu prononce lentement :

- Quand on ne comprend pas, il ne reste que la confiance; la confiance de comprendre un jour. Et puisque notre vie en dépend, en quoi pouvons-nous avoir confiance, si ce n'est en la vie elle-même?

 

F I N

 

 

 






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