PHOTOS of VENICE and FRANCE

ALL  TEXTS

 

 

L'AUBE  COMMENÇAIT  À  PERCER  LA  NUIT.


L'aube commençait à percer la nuit. J'entendais les chants des oiseaux, d'une branche à l'autre des arbres encore opulents de cette fin d'été, que je devinais par la fenêtre de ma chambre, de l'autre côté du chemin de fer qui s'étirait derrière mon jardin.

Le train venait de quitter la gare depuis une minute, et je voyais au passage scintiller les fenêtres des wagons, à travers les merisiers du jardin.

L'école n'ouvrait ses portes qu'à huit heures et demie, et je pouvais paresser au lit, le train étant passé à quatre heures et cinquante-deux minutes de ce vendredi onze septembre mil neuf cent cinquante-neuf, jour du début des cours qui devaient me mener au baccalauréat.

La gare Rive droite de Versailles, toute proche de chez moi, est bien commode pour aller à Paris, à la gare Saint-Lazare, en une demi-heure environ. J'habite l'impasse de la Reine, et si, à moi, il faut plus d'une minute pour arriver à la gare, il ne m'en faut guère plus de trois en courant bien.

En attendant, l'heure a passé, et c'est au lycée Hoche qu'il faut courir. Mon impasse donne sur le boulevard de la Reine, je tourne à droite vers la gare, croisement de rues, je traverse le boulevard en biais - ce qu'il ne faut jamais faire - j'entre par une petite porte en fer et j'arrive dans la grande cour d'honneur du lycée. Là aussi, c'est commode, il me faut moins d'une minute et demie, toujours en courant bien. Et cela m'arrive souvent, de devoir courir.

Le lycée est ancien. Il y a deux cents ans, c'était un couvent. Il en reste une chapelle en souvenir, qu'on visite. Comme je ne visite pas, je laisse la chapelle sur ma droite, et je me dirige vers ma classe, allant à la rencontre de mes camarades, entrés par le grand porche. Un beau porche, l'entrée principale, plus lointaine de chez moi. Sapiens, mon meilleur camarade de classe, entre aussi par la petite porte, habitant de mon côté, quoiqu'un peu plus loin. Au croisement, il faut tourner à droite, et aller tout droit, cinq bonnes minutes de vélo, à gauche, à droite, la plus belle maison de la rue, et on est chez lui. Pourquoi ne l'ai-je pas rencontré à la petite porte? Parce que je ne suis pas en avance, lui, si, comme souvent. A propos, j'ai dit Sapiens? De Homo sapiens, bien entendu. C'est ainsi que je l'ai surnommé, succombant, et je ne suis pas le seul, sous son... savoir!

J'entre dans la classe. Les élèves sont en train de prendre place. Le professeur, celui de maths, est déjà là. Sapiens m'a fait un signe de bienvenue, et je vais, comme de coutume, m'asseoir près de lui. Quelques signes à des camarades; certains, nous les avons vus ces jours-ci. Du Parc, assis derrière Sapiens et moi, un bon camarade que nous voyons souvent tous les deux et qui habite Sèvres, tout près du parc de Saint-Cloud, d'où son surnom. Je lui lance un bonjour. Sapiens, j'ai passé l'après-midi d'hier chez lui.

Les élèves sont silencieux. Ils attendent. Ils savent pourtant qu'aujourd'hui il n'y a rien à attendre. Ce n'était même pas la peine de venir. Pourquoi sommes-nous tous là?

Samedi douze. Après-midi. Sapiens et Du Parc sont chez moi.

- Je voulais ne venir en classe que lundi... commence Du Parc.

- La Flèche et moi ne voulions pas venir non plus, lui répond Sapiens, mais je pense que nous avons fait comme toi, le plaisir de retrouver les camarades...

Du Parc fait oui de la tête :

- Mauvaise habitude à ne pas prendre...

Il rit :

- Pas pour les camarades, bien sûr, mais pour ne pas accepter de se soumettre sans même en chercher les raisons.

- Ou encore se contenter de mauvaises raisons, enchérit La Flèche.

- Les plus commodes à accepter, par exemple, renchérit Sapiens.

Au fait, qui est La Flèche? C'est moi, tout bonnement. Pourquoi? Je suis le plus rapide de la classe à la course, et un jour où j'avais largement gagné un concours, j'ai été gratifié à l'arrivée d'un : "Bravo, La Flèche!" - souvenir de L'Avare de Molière que nous venions d'étudier la veille en classe. Le surnom m'est resté.

Lundi après-midi. En classe de philosophie. Cette année, il y a de la philosophie. Je souffle à Sapiens et à Du Parc :

- Nos parents vont être contents!

- Que nous fassions de la philo? souffle Du Parc.

- Non, que nous ayons envie d'être sages, corrige Sapiens qui a compris le premier.

- Ah oui! philosophie veut dire en grec aimer la sagesse, se rattrape Du Parc.

- Trop tard! souffle Sapiens; tu reviendras pour le prochain débat!

La philo... Je dois avouer que j'attendais ce premier cours avec impatience. Je suis, ainsi que Sapiens et Du Parc, dans une section scientifique. Cependant, la philo m'a toujours attiré, et nous échangeons souvent tous les trois les idées, supérieures, évidemment, sur des thèmes variés, que nous espérons entendre traiter en cours, cette année.

Sortie des classes. Elle se fait en deux temps. Tout d'abord, échange de vues dans la cour d'honneur sur l'école qui commence, sur ce qu'on fera les jours de congé. Rendez-vous pris. A demain, à demain! Ensuite les élèves sortent par le grand et beau porche, et s'arrêtent par petits groupes devant le lycée. On reste là un moment à attendre quoi dire, et on rentre chez soi. A demain, à demain...

Il fait beau par cette après-midi de jeudi, jour de congé. Les oiseaux sont-ils toujours en congé? A vrai dire, je ne le pense pas. Mais à les entendre chanter depuis ce matin... Ils viennent dans mon jardin, ils s'en vont par-dessus le chemin de fer - ils ne craignent pas les trains, eux; ils sont... au-dessus de ça!

Coup de téléphone :

- Il fait beau, allons au parc, chez Du Parc! m'a proposé Sapiens.

- Volontiers, je t'attends.

- Je suis à la gare Saint-Lazare, j'avais une course à faire à Paris, je serai à Ville d'Avray dans une petite demi-heure.

- J'arrive par le train, moi aussi.

Me voici à la gare. Cinq minutes d'attente. Les trains partent tous les quarts d'heure. Dix minutes de voyage. A Sèvres-Ville-d'Avray, j'attends quelques minutes. Voilà Sapiens. Un quart d'heure de marche, et nous sommes chez Du Parc.

- Il a au moins été premier de la classe depuis qu'il est né, ce prof de maths! fait Du Parc en secouant la tête avec découragement.

- Ça, c'est sûr! confirme Sapiens; il récite sans faille.

J'approuve :

- Il a dû jouer des tragédies de Racine!

- Sans aucun doute! mais en classe de maths, il vaut mieux ne pas s'endormir, conseille avec une sagesse feinte Sapiens.

- Vrai! Continuons d'aller au cours de maths, et abandonnons Racine! conseille de son côté Du Parc, d'un ton sans réplique.

J'observe :

- D'autant plus judicieux qu'il n'est pas au programme de cette année.

J'ajoute avec un petit rire :

- Et puis au moins, le prof de maths, lui, on comprend tout ce qu'il dit.

Signes de tête d'acquiescement de tous les présents.

Du Parc tire les conséquences du débat :

- Allons au parc!

Vendredi après-midi. Cours de géographie. Le prof ne récite pas, lui, il raconte. Il est allé dans un pays lointain, dont nous ne connaissons - et encore! - que le nom. Que représente-t-il, pour nous, ce pays? C'est quelque part, on doit y vivre. Sans doute, certainement même. Mais un jour, j'étais à Paris, je suis passé devant une épicerie, que je n'ai remarquée que parce qu'elle avait une jolie devanture. Je n'y suis pas entré, et aujourd'hui, je saurais à peine la retrouver. Et pourquoi, du reste, voudrais-je la retrouver? Je n'en ai nul besoin, les épiceries de Versailles ou des environs me suffisent. Alors, que m'importe la vie de cette épicerie, comme peu m'importe la vie du pays dont je ne connais que le nom?

Le professeur de géographie en revient, de ce pays. Il y a vécu. Longtemps, apparemment, d'après ce qu'il nous raconte. Il parle des choses essentielles pour la vie du pays; il est précis, il relie de façon claire chaque événement à l'autre, il sera facile de nous en souvenir. La vie du pays se dessine, ses joies et ses peines. Joies devant tout ce que les habitants du pays ont réussi à bâtir, après de longs et pénibles efforts, peines devant tout ce qui manque encore, et dont on ne sait si le jour viendra où les derniers efforts seront récompensés. Le pays est pauvre, et il lui manque encore ce qu'on appelle l'infrastructure, les machines, les hommes assez savants pour les conduire.

Nous écoutons comme dans un film d'aventures, pris par l'action, souhaitant de toutes nos forces - je le vois rien qu'à regarder mes amis - une fin heureuse.

Le cours est fini. Personne, dans la classe, n'a dit un mot pendant le cours.

Maintenant, Du Parc souffle :

- Il faut que nous y allions, on a besoin de nous!

Boutade? Non. Seul le regret de notre impuissance se lit sur nos visages.

A la fin du cours, nous avons demandé au professeur à quel moment il avait été là-bas. Un peu étonné, il a répondu qu'il n'y était jamais allé.

Nous avons appris plus tard que le professeur de géographie, géographe de son état, était venu remplacer son ami, notre prof habituel, souffrant ce jour-là.

Samedi. En fin de matinée, concertation téléphonique entre les trois... débatteurs. Le mot n'est pas dans le Littré, mais les langues ne doivent-elles pas évoluer?

- Que faisons-nous cet après-midi?

La question est posée à tour de rôle par nous trois, sans qu'aucune réponse se fasse entendre. Mais si! Du Parc :

- La Dame et Crystal! Elles doivent avoir fini leurs petits rangements, maintenant.

Proposition adoptée. Téléphone. On s'étonne même que nous n'ayons pas appelé plus tôt : "Nous pensions que vous étiez occupés à faire des rangements!" nous dit-on des deux côtés.

Elles savent bien, les deux filles, que nous ne rangeons jamais rien; aussi, c'est pour se moquer, gentiment, bien sûr. Car nous, nous nous moquons souvent d'elles, gentiment, bien sûr, de leurs perpétuels rangements, à elles. Abrégeons. Nous serons chez Crystal après le déjeuner; la Dame nous y rejoindra. Crystal étant à mi-chemin, c'est plus commode.

La Dame, Crystal, qui sont-elles donc?

Deux sympathiques jeunes filles, âgées d'environ un an de moins que nous, que nous aimons bien, et elles nous le rendent, et que nous connaissons depuis toujours - nos parents se connaissent tous, nos parents à nous trois et à elles deux. Elles vont en première littéraire au lycée La Bruyère à Versailles, et nous en mathématiques élémentaires, vous savez où.

Mais tout ceci n'explique pas la Dame et Crystal. Patience!

La Dame vit au coeur d'une immense forêt, près d'un grand étang, dans une antique demeure au milieu d'un vaste jardin entouré de hauts murs. Depuis quand sa famille est-elle là? Elle nous l'a dit, mais je l'ai oublié. Et puis, c'est trop loin dans le passé. Immense forêt? N'exagérons rien. Le bois de Saint-Cucufa, non loin de Versailles. Mais lorsqu'on y est, on a un tel sentiment de solitude... Et nous avons surnommé la jeune fille, la Dame de la Forêt. Et comme c'est un peu long à dire, nous disons la Dame, tout simplement.

Et Crystal? Elle, elle vit dans une tourelle qui surmonte sa maison, tout là-haut, dans une chambre de cristal. Oh! la chambre n'est pas en cristal, mais les fenêtres le sont; installées à mi-hauteur jusqu'au plafond et maintenues par de légères armatures en métal, elles font tout le tour de la petite chambre ronde et laissent voir le ciel et le haut des grands arbres des alentours. En s'approchant, on voit en bas les grandes allées calmes et les vastes demeures enfouies dans leurs jardins. Et voilà pourquoi nous l'avons surnommée Crystal. Quant au "y", si on regarde bien le Littré, on y trouve cette citation de Du Bellay :

           La froide bize ferme
           Le gozier des oiseaux,
           Et les poissons enferme
           Soubz le crystal des eaux.


Je pars sur mon vélo à moteur vers une heure et demie, prendre Sapiens au passage. Montée par le petit bois, arrivée à Vaucresson où habite Crystal, et nous voici chez elle. Du Parc est déjà là, sa route est plus courte que la nôtre. Il fait encore assez beau pour s'installer dans le jardin. Nous en profitons, l'automne est dans deux jours, le beau temps ne restera plus très longtemps.

- Comment vont les maths, cette année? demande sans attendre Du Parc aux deux jeunes filles.

Hé oui! Les maths sont la matière faible, vraiment très faible de nos deux amies. Et combien de fois dans le passé, n'avons-nous dû les aider dans leurs peines!

- C'est toujours des maths... répond tristement la Dame.

- Nous avons déjà des ennuis... confirme, un peu plus énergiquement, Crystal.

La conclusion en a été très vite tirée, et la variation d'une bonne vieille - pour nous - fonction du second degré s'est venue inviter près de nous, sur la table du jardin.

Les filles sont contentes, la fonction a bien varié, mais pour nous, il faut l'avouer, ça ne varie pas beaucoup.

Dimanche. Nous déjeunons tous les cinq chez les parents de Sapiens. Son père est architecte, tout comme le mien, et ils ont fondé en commun un cabinet d'architectes.

Tant que j'y suis, ainsi que je l'ai fait pour les enfants, je vais le faire pour les parents.

Le père de Du Parc est expert en matière commerciale. Le père de la Dame est directeur technique d'une entreprise qui fabrique des outils. Je trouve cela extraordinaire, un bel outil. Rien qu'à le voir, j'ai l'impression que le travail est déjà fait. Je ne pense certes pas qu'un ouvrier serait d'accord avec moi. Mais je pense qu'il serait encore moins d'accord avec son outil s'il n'était pas bon. Le père de Crystal fabrique des prothèses dentaires. J'ai déjà vu son atelier. Attention à ne pas se faire mordre par ces dents qui vous surveillent!

Revenons au déjeuner.

- Eh bien, les enfants! nous déclare la mère de Sapiens, d'après ce que me dit mon fils, votre année a bien commencé!

Le fils esquisse un petit geste de dénégation :

- J'ai seulement parlé de ce qui s'était passé pendant les cours.

- Tu sais bien, s'interpose le père, que ta mère devine même ce que nous ne pensons pas!

- Allez, va! lui répond la mère, tu es bien attrapé lorsque je ne me trompe pas!

Ce qui fait bien rire l'assistance, la mère ne se trompant effectivement pas très souvent. Le père dépose les armes, trouvant une repartie de salut :

- J'admets en tout cas que tu devines parfaitement mes goûts à table!

Nous abondons tous, la félicitant pour l'excellence de ses repas.

Le père de Sapiens pose à l'un ou à l'autre d'entre nous quelques questions adroites afin de se rendre compte de nos façons de voir les nouveaux programmes et les éventuels nouveaux professeurs. Et surtout, pour s'assurer que tout va bien, et surtout, que nous n'avons pas besoin d'aide. Car il est toujours prêt à trouver des solutions lorsque le besoin s'en fait sentir. Pas étonnant que nous ayons été amenés à octroyer le nom de Sapiens à son fils.

Le temps a fraîchi, le jardin n'est plus guère tentant, et nous nous installons au salon. Pas tous, cependant. Sapiens m'a défié au ping-pong, et nous bataillons à qui mieux mieux, on s'en doute. Nous sommes à peu près de même force, tantôt c'est l'un, tantôt c'est l'autre qui gagne, mais le plus adroit de tous, c'est Du Parc. Je dis de tous, car les deux filles ne sont pas si mauvaises, et il leur arrive maintes fois de gagner une partie contre l'un ou l'autre des garçons.

La partie terminée, nous nous acheminons vers le salon. La conversation bat son plein.

- Vous n'avez pas été très brillants en français au premier bac! fait remarquer Crystal aux garçons.

Elle se reprend aussitôt :

- Oh, pardon, Sapiens! J'oubliais ta note triomphale!

- Un malheureux treize; ce n'est pas si triomphal que ça, répond modestement Sapiens.

- Pour un garçon qui fait sciences, ce n'est pas si mal, fait la Dame.

Les deux garçons restants ne disent trop rien, avec leur note moyenne tous les deux.

Lundi vingt et un septembre, premier jour de l'automne. Après-midi. Philo.

- On s'en va! On s'est trompé de cours! souffle Du Parc.

Je m'étonne :

- On ne devait pas être en philo?

- Si, bien sûr!

- Eh bien, on n'y est pas? souffle Sapiens.

Un temps. Du Parc :

- Si, si, je viens d'entendre "philosophie" dans la bouche du professeur qui est devant nous.

Je suspecte une bonne raison :

- Explique!

- Pardon, je me suis trompé, je croyais que nous étions au cours d'histoire!

Un temps. Sapiens :

- Ça, c'est vrai! Des noms, des adresses, des dates...

Je souffle :

- ...quand ils sont venus habiter là!

Sans attendre un temps, le prof :

- Lorsque vous aurez fini de bavarder!

Du Parc, très poli et très sérieux :

- Excusez-nous, s'il vous plaît, Monsieur, nous échangions des pensées!

Le prof, un temps :

- Si tout le monde fait comme vous, personne ne pourra suivre le cours!

- Ce serait dommage...

L'air profondément respectueux de Du Parc laisse le prof interdit, dans le style : "Comment faut-il le prendre?" La planche de salut, je veux dire le cours est là, qui souffle maintenant au prof : "Tu n'as qu'à me continuer, ça ira bien!" Le prof, illuminé par l'idée, se retranche dans son cours... d'histoire :

- Aristote arriva à Athènes en trois cent trente et un...

Les classes terminées, nous restons un moment tous les trois à parler des cours du lendemain, du mercredi - Que ferons-nous? - et du cours de philo du jour.

- Et même si on nous autorisait à penser un jour, échangerions-nous des pensées avec le brillant prof de maths de mardi dernier? demande Du Parc, l'air franchement dubitatif.

Nos opinions étant tout autant franchement dubitatives, nous ne répondons rien. Cependant, Sapiens :

- Les maths servent à faire, la philo - en principe - à penser; est-ce cela qu'il se contenterait de nous dire?

Je tente de défendre le prof de maths :

- Peut-être pas; mais doit-on penser - en philo - à ce qu'il faut faire et à comment le faire, ou penser à ce que sont les choses pour chercher à les comprendre?

Le débat prend un tour de diamètre un peu trop grand, et nous décidons... d'aller goûter chez moi, afin de poursuivre ledit débat plus à notre aise.

Tout en nous restaurant, Du Parc :

- Ce qu'il faut faire, le programme le lui dit, à notre prof de maths de mardi, et comment le faire, si le programme ne le lui dit pas, il peut être capable de le trouver tout seul.

Sapiens commente :

- Et chercher à comprendre... Pendant ce temps-là, rien ne se fait.

J'observe :

- Là aussi, question : Ce qui se ferait serait-il bon ou mauvais?

Le goûter nous aide à ne pas prolonger un débat que nul d'entre nous ne paraît prêt à prolonger.

Mardi après-midi. Cours de russe. Ce n'est pas pour mes deux camarades, c'est pour moi tout seul. Quoique pas vraiment seul, il y a encore six élèves autour de moi. Le russe est une langue rare, et évidemment, peu d'élèves la prennent. Une langue, c'est fait pour s'en servir, et le russe ne se parle guère dans le monde. Alors, pourquoi l'ai-je pris? Je ne sais pas vraiment, l'attrait de l'inconnu, sans doute, pénétrer dans l'esprit des hommes sans être guidé par ce que je sais déjà. Les élèves autour de moi ont d'autres raisons, voyages futurs, un père qui doit être nommé à un poste ministériel... Un des élèves est russe, il sait mieux le russe que le prof, qui n'est pas russe. Pourquoi vient-il? L'espoir, ou plutôt la certitude, d'avoir une excellente note au bac. Mais pourquoi venir perdre son temps? Il s'est inscrit et en a l'obligation, c'est tout. Il lit, pendant le cours, ou fait ses devoirs pour d'autres matières. Le prof ne lui dit rien.

Alors, il est coupé de la classe? Mais non! Il y a la littérature, et lorsque le prof étudie un texte, c'est un véritable dialogue qui s'engage entre le prof et l'élève. Et pour le coup, toute la classe se passionne. Ai-je remarqué que lors de ces discussions, le prof adopte quelques expressions empruntées à l'élève? Je crois même qu'il ne s'en cache pas. Et quant à moi, il m'arrive souvent de demander conseil à mon Russe, conseil qu'il me donne avec la plus grande gentillesse, me faisant découvrir des secrets de la langue dont le prof ne parle pas. Quant aux autres élèves, ils se contentent des mots que donne le dictionnaire. J'ai tenté, une fois ou deux, d'une explication apprise chez mon Russe. "Ce mot, en russe, n'a pas d'équivalent français, car la pensée russe est différente de la nôtre", ai-je dit. "Le mot donné en traduction dans le dictionnaire russe-français, je le comprends, et donc, un Russe comprend la même chose que moi, c'est tout!" m'a-t-on répondu. Pourquoi continuer? Je n'ai pas continué.

Des exemples? En voici. "Chat" se dit cat en anglais, Katz en allemand, gatto en italien et kot en russe. Pour ceux qui prétendent que les mots russes sont toujours incompréhensibles pour les Français, qu'en pensent-ils? Rien, comme d'habitude.

Autre exemple. Une "île", en russe, se dit ostrov. "Ah! tu vois bien, que le mot n'a rien à voir", m'ont fait remarquer les élèves, en choeur. J'ai donc donné l'analyse de mon Russe. "Île", en français, vient du latin isola, "isolé", comme d'ailleurs l'indique le mot français lui-même. La France est au bord de la mer, et un Français pense à une île perdue au milieu de la mer, toute seule, loin des rivages. En Russie, il n'y a pas de mer, ou si peu. Mais il y a des rivières, de larges rivières comme la Volga, dont on ne voit pas l'autre rive à certains endroits. Dans ces rivières, il y a des terres. Autour de ces terres, la rivière coule, coule sans cesse vers la mer. Le courant peut être rapide, tumultueux à l'occasion. Les Russes emploient donc le mot ostrov, o signifiant "autour de", et strov, même mot qu'en anglais stream, voulant dire "couler vivement". D'ailleurs, en russe, pour dire "se précipiter vers un but", on dit stremitsia, mot dans lequel on reconnaît strem, toujours comme stream en anglais. La réaction des élèves a été : "Oui, mais enfin, c'est toujours une île!" J'ai alors tenté d'un exemple littéraire. Un homme est triste, il n'a pas d'amis, il est comme au milieu d'une île, en français. Un homme est entraîné par d'irrésistibles passions; il sera dans un ostrov, en russe. Les élèves : "Et alors, tu traduis comment, ton ostrov?" J'ai répondu : "Je ne traduis pas." J'allais ajouter que je chercherai une phrase qui décrirait la situation, mais les élèves étaient partis depuis longtemps.

Mercredi après-midi. Cours de physique. Optique.

- Si c'est pour nous parler de Thalès! souffle Du Parc.

Je souffle en réponse :

- Tu vas encore nous dire que nous nous sommes trompés de cours, et que nous sommes en maths, pas en physique.

Ma phrase est un peu longue, le prof se méfie... mais n'a pas entendu d'où cela venait. Nous laissons nos analyses en suspens. Le prof est retourné à son cours. Au tour de Sapiens de souffler :

- L'optique, que nous sommes en train d'écouter...

Un temps d'arrêt pour le prof :

- ...utilise les maths; quand je regarde le prof, je calcule l'angle nécessaire...

Un temps d'arrêt pour le prof :

- ...pour qu'il ne m'entende pas.

- Ça n'a rien à voir! souffle Du Parc, voix offusquée; nous ne sommes pas en acoustique.

Un temps d'arrêt pour le prof :

- Pardon; tous deux sont des ondes!

Je souffle à mon tour, souffle offusqué :

- Ça n'a rien à voir!

Souffle paisible de Du Parc :

- Je le sais bien.

Cette fois-ci je crois que le prof nous a entendus. Nous ne disons plus rien jusqu'à la fin du cours. Du reste, après l'incohérente réponse de Du Parc, que dire?

Jeudi. Nous nous retrouvons tous dans l'après-midi chez la Dame de la Forêt, confortablement installés dans le salon. Le jardin? il n'y faut plus penser, l'été s'est envolé, prestement, sans trop nous avoir prévenus. Quelques gouttes de pluie, éparses, rôdent, venant de temps à autre regarder par la fenêtre. Le froid? il n'est pas encore là, il hésite entre un reste de douceur, et les premières morsures, encore à peine sensibles. Le vent, lui, est sorti se promener, et joue avec les feuilles mortes qui s'égaient sous les arbres. Les maisons sont encore tièdes, les radiateurs les y aident un peu, sans insister. Le thé fume dans nos tasses, des biscuits s'offrent dans une grande coupe.

- Nous avons une nouvelle camarade de classe, nous apprend Crystal.

- Elle vient d'entrer au lycée? s'enquiert Du Parc.

- Non, elle y était l'année dernière, mais dans une autre seconde que la nôtre.

- Pourquoi nous en parles-tu? demande Sapiens.

- Elle se sent un peu seule, les élèves ne la fréquentent guère, elle est très timide.

- Et très gentille, achève la Dame.

- Nous avons pensé l'inviter chez nous, poursuit Crystal.

- Samedi prochain, par exemple, ajoute la Dame; vous viendrez, les garçons? Je pense qu'elle sera contente de voir du monde.

Je m'enquiers :

- A quoi s'intéresse-t-elle?

- Elle aime bien les sujets qui nous sont habituels, répond Crystal; c'est aussi un peu pour ça que nous avons pensé l'inviter.

- Tu as très bien pensé! approuve Du Parc; un peu de diversité dans les opinions ne fera pas de mal.

Je ne le contredis pas :

- Et aussi, peut-être, des idées nouvelles, auxquelles nous n'avons pas encore pensé.

- Nous sommes tellement habitués à...

- ...nous-mêmes, termine Du Parc.

C'est donc conclu. Si la camarade veut bien, nous irons chez Cristal, c'est plus près pour tout le monde, la camarade habitant Chaville, et ayant comme nous tous un vélo à moteur.

Vendredi matin. Cours de maths.

- Mais c'est la formule que nous devions apprendre! souffle Du Parc, paraissant médusé.

Je souffle :

- Dont nous avons parlé hier soir.

Je me tourne, pas trop, bien sûr, il y a le prof, vers Sapiens :

- Toi, tu la connaissais, bien entendu!

- Oui, me répond-il, mais je ne savais pas que c'était pour ça.

Il faut expliquer ce qui se passe. Le cours concerne les logarithmes. Mot barbare, effrayant, pour qui n'en a jamais entendu parler. Là-dessus, des formules, incompréhensibles pour les mêmes. Nous nous apprêtions à souffrir. Eh bien, non! Notre prof, celui qui récite, a parfaitement récité. Je passe les détails, Sapiens, d'ailleurs, a parfaitement résumé l'affaire. Logarithme est un mot savant, fait pour plaire aux mêmes, qui remplace un mot connu de tous les élèves des petites classes, et aussi de beaucoup de profanes, le mot "puissance". Cela s'écrit avec un petit nombre quelconque à droite, en haut d'un nombre quelconque. Exemple : 100 c'est 10 x 10, d'où 10²; et 1 000 c'est 10 x 10 x 10, d'où 103. On appelle 3 indifféremment soit la puissance de 10 pour arriver à 1 000, soit le logarithme de 1 000 de base 10.

D'autre part, 10² x 103 = 102+3, soit 105, puisque 2 et 3 représentent le nombre de fois que l'on multiplie 10, et non pas des valeurs; on peut dire encore = 100 000 (10 x 10 x 10 x 10 x 10). Et pour terminer de façon savante, logarithme de 100 + logarithme de 1 000 = logarithme de 100 x 1 000, c'est-à-dire logarithme de 100 000, ou, en résumé, tout bêtement, 2 + 3 = 5. C'était ça la formule qui nous faisait tellement peur. Cela devrait être la risée des enfants, n'est-ce pas? J'oubliais; pour faire encore plus savant, et surtout plus secret, on ne met ni chiffres, ni nom complet. Et cela donne : log a + log b = log ab. Ce qu'il fallait démontrer!

Je disais bien qu'on comprenait tout ce que disait notre prof.

- Lorsqu'on veut éviter la critique des hommes, conclut Du Parc, il vaut mieux qu'ils ne comprennent pas ce qu'on dit.

Samedi. Peu après le déjeuner, nous trois les garçons, allons sur nos vélos à moteur chez Crystal. Leur nouvelle camarade de classe s'y rendra sur le sien, en suivant une route qu'elle connaît bien, passant par l'église de Ville d'Avray. Nous arrivons. Personne. Si, la mère de Crystal, personne affable qui nous apprend que sa fille fait visiter la maison à sa nouvelle camarade. Et, bien entendu, surtout sa chambre de cristal, nichée dans les airs. Le mot est de Du Parc, et la mère de Crystal l'a adopté. Nous montons le long et raide escalier qui mène là-haut. Les filles sont là. Entrer est difficile, la chambre est toute petite. Nous redescendons donc par le même chemin, sans même avoir pu apercevoir la nouvelle camarade.

Ce n'est pas vrai, je l'ai entr'aperçue. Très timide? ainsi qu'avait dit Crystal. Certainement non. Une apparence, sans plus. Crystal n'a pas voulu trop préciser, c'est tout. Réservée, très réservée, plutôt. Quoique jeune, de l'âge de nos deux amies, elle a déjà vu comment était fait le monde. Alors, il vaut mieux attendre. Très gentille? ainsi qu'avait dit la Dame de la Forêt. Certainement. Et c'est loin d'être une apparence. Mais il faut la mériter, sa gentillesse. Et ce n'est pas avec de vaines paroles qu'on doit y parvenir.

Nous voici maintenant au salon, le jardin délaissé en ce gris premier samedi d'automne.

- On va jouer aux devinettes! commence Du Parc en riant; tu préfères la poésie aux maths? Ai-je bien deviné?

La nouvelle camarade fait un signe dubitatif :

- Je pense que c'est vrai, mais tout dépend du poème et du problème de maths.

Crystal prend le relais :

- Tu avais de bonnes camarades dans ta classe?

- Je suis assez peu... Je ne parle pas beaucoup.

- Tu aimes te promener? s'enquiert la Dame de la Forêt.

- Oui, beaucoup.

- Où ça? ajoute Sapiens.

- Dans le bois, près de chez moi, au printemps.

Je demande :

- Qu'y fais-tu?

Elle a arrêté un regard ferme sur moi :

- Je cueille des clochettes.

- Des clochettes bleutées?

- Oui; quand on les découvre, soudain, dans le bois, elles font un parterre translucide... impalpable... c'est comme une apparition.

- Oh! Tu es vraiment une poétesse! s'exclame la Dame.

Elle sourit gentiment à la Dame, sans rien dire.

Je reprends :

- Nous avons tous des surnoms; je t'appellerai Clochette!

Clochette arrête de nouveau un regard ferme sur moi :

- Quel est ton surnom?

- La Flèche.

Elle reste un moment sans rien dire, puis :

- Et les autres?

Chacun donne son surnom, en expliquant. Clochette sourit gentiment à chaque surnom, puis :

- Vous vous entendez bien, tous...

Une petite pause :

- C'est si rare...

Dimanche. Je reste la journée à la maison. Je n'ai pas beaucoup parlé avec mes parents, ces temps-ci. Du reste, j'ai des devoirs en retard, la journée passera vite. Comme sont vite passées les deux semaines d'école depuis la rentrée. Bientôt le bac, alors? Non, pitié, nous avons le temps.

Au déjeuner, mon père parle école. Il devait être excellent élève, tout comme le père de Sapiens, puisqu'ils sont architectes tous deux. Serai-je moi-même architecte un jour? Mon père le souhaite vivement. Moi, je ne sais pas, je n'ai pas encore envie de m'engager. Pourquoi pas? Mais je verrai plus tard. Un rêve passe. Nous sommes architectes tous les deux, Sapiens et moi, et Du Parc vend les maisons que nous construisons... dans le pays où il faut construire, celui dont a parlé le géographe. Du Parc, vendre? pourquoi non? Son père est expert en matière commerciale, n'est-ce pas? c'est ainsi que naissent les vocations, dit-on. Je crois qu'on dit surtout que ce sont des rêves de jeunesse, qu'on oublie bien vite.

En attendant, mon père parle école. Questions précises, du genre de celles qu'a déjà posées le père de Sapiens. A peu près pour les mêmes raisons. Cependant, il aime un peu plus les détails que son collègue. J'en profite pour lui parler logarithmes, pensant que cela l'intéressera. Je n'ai pas eu tort. Il écoute attentivement, lentement, faisant répéter quelques mots.

- Les autres élèves comprennent? me demande-t-il à la fin.

J'hésite un peu. Il sourit :

- Pour comprendre, il faut déjà en avoir envie.

- Lorsqu'on a eu des professeurs qui expliquaient mal, ou même pas du tout, on finit par perdre l'envie de comprendre, proteste ma mère.

Mon père hoche lentement la tête :

- C'est vrai; j'ai des clients comme ça, je ne comprends jamais ce qu'ils veulent.

Il hoche de nouveau la tête :

- C'est au moins aussi ennuyeux qu'en classe.

Lundi après-midi. Philo.

- Tiens, nous ne sommes plus en histoire! souffle Du Parc.

Cette fois-ci, Sapiens devance l'explication :

- Aujourd'hui, il nous lit l'annuaire des téléphones grecs.

J'ai bien suivi :

- Classé non par les adresses des philosophes, mais par les philosophes qui parlent différemment des mêmes choses.

Un long silence. Le prof a cessé de feuilleter à haute voix l'annuaire, et pourrait maintenant nous entendre.

La leçon terminée, nous nous retrouvons dans la cour.

Du Parc interroge Sapiens pour s'assurer qu'il a bien suivi le cours :

- Tu connais, bien entendu, la marque des téléphones grecs?

- Hermès, le dieu des voyageurs, évidemment; le son voyage loin.

Cette fois-ci, c'est Du Parc qui devance l'explication :

- "Télé", en grec, veut dire "loin", et "phone" veut dire "son"!

Nous saluons, devant une telle science. J'ajoute :

- Voilà qui mérite une bonne récompense; je t'invite pour le goûter!

Nous rions. Et nous voilà tous les trois chez moi, biscuits en main, devant un bon chocolat chaud.

Le débat est ouvert.

- Nous avions pourtant lu des philosophes, se lamente Du Parc; à quoi cela nous servira-t-il?

Un silence. Je hoche la tête :

- Peut-être veut-on nous préparer à notre vie future...

Mes amis se tournent vers moi, étonnés.

- Tu veux parler de ce que nous apprendrons chez les philosophes? suggère Du Parc.

Sapiens hoche la tête, lui aussi :

- Tu as déjà entendu parler de philo chez le boulanger?

Du Parc sourit :

- Voilà une lacune, tu fais bien de nous le signaler; dès demain, j'écris au ministre afin qu'il rétablisse l'étude de la philosophie dans les écoles d'apprentissage de la boulangerie!

- Tâche que les boulangers n'apprennent pas que le projet vient de toi, lui conseille Sapiens; on ne te donnera plus de pain, disant que tu n'as qu'à manger l'Idée du pain, ainsi que l'a dit Platon.

Je proteste :

- Ce débat n'a pas lieu d'être, car le prof ne nous a jamais dit d'appliquer les pensées philosophiques à la vie de tous les jours.

- Il a même dit lundi dernier : "Si tout le monde fait comme vous, personne ne pourra suivre le cours!" rappelle Du Parc.

Il ne reste plus de chocolat, il ne reste plus de biscuits, il ne reste plus de pensée. Le débat est clos.

- Personne ne nous enlèvera nos pensées à nous, et nos débats resteront les nôtres, affirme Du Parc au moment de nous séparer.

Mercredi matin. Cours de français. Victor Hugo, Les Misérables. Jean Valjean est dans sa chambre d'hôtel. Sa logeuse entend qu'il fait tomber une pièce de monnaie, et soupçonne qu'il compte de l'argent; elle monte l'épier par le trou de la serrure et voit un billet de mille dépasser de sa doublure.

Soudain, Du Parc fait tomber une pièce par terre. Le prof, surpris, a levé la tête. Du Parc, un billet à la main, l'implore :

- Oh, Monsieur! Ne le dites pas à la police, s'il vous plaît! ne faites pas comme la logeuse de Jean Valjean!

Le prof sourit de la plaisanterie. Du Parc insiste :

- Elle ira prévenir Javert, le terrible policier, qui me poursuivra sans relâche à travers tout Paris! Je n'ai rien volé, le billet est à moi!

- Allons, c'est un roman...

- Si un élève en fait autant dans un devoir...

- Ce n'est pas la même chose; les élèves doivent apprendre à faire le mieux possible.

- Pour avoir le droit ensuite de faire le pire possible.

Ma réponse laisse le prof songeur :

- Je pense qu'on pardonne à ceux qui ont fait leurs preuves par ailleurs.

- Si j'ai bien compris Le Cid de Corneille, le coup de maître en tant que coup d'essai ne vaut que s'il est un meurtre.

La réponse de Sapiens laisse le prof inquiet :

- Vous poussez les choses à l'extrême!

- Le professeur de philosophie nous a appris que Kant disait que pour vérifier une proposition, il fallait la pousser aux limites.

Sa réponse était un tantinet mensongère; ce n'était pas le prof de philo qui avait dit ça, Sapiens l'avait lu lui-même. Mais s'il a préféré cette version, c'était clairement pour donner du poids à sa citation. Le prof de philo a fait ses preuves, lui.

- Je n'ai pas fait de philo depuis très longtemps, mais il me semble me souvenir d'une phrase de ce genre; je dois avouer que je me suis toujours demandé comment faisait Kant pour savoir où étaient les limites.

La réponse du prof nous a laissés tous les trois songeurs.

Jeudi, premier jour d'octobre. L'automne est bien là. Ce matin, la pluie recouvre les merisiers qui cachent quelque peu le chemin de fer. Les oiseaux ne chantent pas. Il y a déjà un bon moment que leurs voix ont faibli. Où est-il, le rossignol qui faisait mes délices au printemps en me réveillant dans la nuit? Mes délices? Oui, j'aimais son chant empli des inventions du monde mystérieux de la nuit. La pluie, transparente, tombe sans bruit, comme pour ne pas se faire remarquer, ainsi que nous le faisons en classe en soufflant sans bruit nos paroles. La pluie n'est pas encore froide, mais je la connais. Sans que je m'en rende compte, doucement, elle me pénètre. Les feuilles des arbres aussi, elle les pénètre. Mais si les feuilles la buvaient au printemps, la pluie, à présent, elles la fuient, tout du moins, elles la fuiraient, si elles le pouvaient. Et la pluie, aidée par le vent qui rôde, les guette, les feuilles. Elle guette les plus faibles. "Adieu, notre arbre!..."

Midi. Les nuages sont partis vers d'autres contrées, et les oiseaux chantent à nouveau le soleil revenu.

Nous sommes tous les cinq chez Clochette. Ses parents nous ont invités à déjeuner. Le père de Clochette ne saurait tarder. C'est un tailleur, et son atelier se trouve à Versailles, tout près du marché. L'atelier est connu, j'en ai entendu dire le plus grand bien. Le temps de fermer, et le père de Clochette sera là.

Le déjeuner est gai. Les parents sont loin d'être d'humeur triste. La mère est pleine d'allant. Sans cesse à l'ouvrage. Je ne veux pas parler de couper ou de coudre, encore qu'elle n'ait pas son pareil pour découper le canard, ou courir à la cuisine chercher... ce qu'il faut. Car je n'ai pas le temps de voir ce qu'elle fait. Et à vrai dire, je n'ai aucune raison de la surveiller. Le père est, certes, moins bougeant, mais je le sens toujours prêt à être là où il faut au moment où il faut.

Après le déjeuné, nous allons faire une promenade à pied dans le bois de Chaville, qui commence tout près de la maison. Je me retourne. La maison n'est pas ordinaire; étroite, haute, paraissant encore plus haute parce qu'elle est étroite, elle se détache de la petite ville aux petites maisons basses, comme le ferait un clocher dans un village.

Le bois respire. Le soleil le traverse. Entre les grands arbres qui ne connaissent pas l'ordre qui règne dans les bois sages, cherchant à plaire, passent les sentiers, sinueux, allant là où l'envie les pousse, montant un peu, descendant de même, se perdant quelquefois parmi des buissons qui, voulant les garder pour eux-mêmes, tardent à leur ouvrir le chemin qui les quitte. La terre est douce sous les pieds, comme à la campagne. Et les grands arbres nous promettent, si nous venons par une belle et chaude journée d'été, de nous rafraîchir de leur ombre.

Vendredi matin. Cours de maths, exceptionnellement seul cours de cette matinée. Je ne suis pas mauvais dans cette matière, et le sujet de ce jour est assez simple, ce qui fait que je n'écoute que fort distraitement. Du reste, à propos de ce sujet, les dérivées... quelque chose me trotte dans la tête. Je ne sais pas précisément quoi. Ah! peut-être... Oui, oui, hier, pendant la promenade au bois, nous avons parlé de beaucoup de choses diverses. Nous avons même parlé de maths. Je ne sais plus quoi, quelque chose à propos de géométrie, de tangentes. Oui, oui, ça y est! Les analogies entre la géométrie et l'algèbre. Clochette avait paru intéressée, et quelque peu hésitante sur certains points, je ne sais plus lesquels. La conversation avait changé de sujet, et il m'avait semblé que Clochette regrettait de ne pouvoir la poursuivre. D'où mon peu d'attention pour ce qui se faisait en classe.

- Bien dormi? m'a jeté Du Parc, une fois dans la cour.

Après un instant de surprise, je réponds en souriant :

- On a déjà fait ça l'année dernière!

- Quelle bonne mémoire! fait mine de s'extasier Sapiens.

- Oh, il n'a pas un bien grand mérite, nous en avons parlé hier! rappelle Du Parc.

- C'est surtout lui qui en a parlé, rappelle Sapiens.

Ne me laissant pas le temps de répondre, et d'ailleurs, je ne trouve rien à répondre, Du Parc :

- Je rentre, j'ai des devoirs de maths à faire!

Sapiens :

- Je rentre, j'ai des devoirs de maths à faire!

Et ils s'en vont, après m'avoir fait un geste amical, et m'avoir lancé, presque en même temps :

- Travaille bien!

Comment ça, travaille bien? Ai-je l'habitude de travailler mal? Bon, bon! Tout ça c'est des plaisanteries. Pensons à autre chose.

Les dérivées... C'est vrai qu'elles sont une analogie entre la géométrie et l'algèbre. Clochette avait eu raison de s'y intéresser. Et elle avait visiblement regretté de ne pouvoir poursuivre la conversation.

Mes réflexions se sont arrêtées là. J'ai pris mon téléphone... C'est Clochette elle-même qui décroche :

- Oui, c'est moi!

- Tu as toujours des ennuis avec tes dérivées?

- Je n'en avais pas particulièrement parlé, hier; oui, j'ai quelques difficultés.

- J'ai pensé que je pourrais t'aider.

- Cela m'aiderait beaucoup, en effet.

- Veux-tu que je vienne chez toi demain?

- Viens vers deux heures.

Samedi matin. Cours de sciences naturelles. Je ne me passionne pas beaucoup pour cette matière. C'est dommage; je pense que cette science peut être intéressante. Mais un jour d'une année passée, je ne me souviens pas précisément quand, un prof nous avait conseillé un petit livre, manuel abrégé d'un gros livre, sans doute, bien que je ne puisse l'affirmer, qui avait fait naître en moi des aspirations de chercheur. Le petit livre proposait de découvrir le nom d'une plante, en examinant minutieusement sa fleur. Je courus donc à Paris acheter le petit livre - ne le trouvant pas dans les librairies de Versailles, comme cela est coutumier dès qu'un livre est un tant soit peu rare, ou simplement spécialisé - et à peine dans le train du retour, je le dévorai pendant tout le voyage. C'était parfaitement expliqué, c'était clair, c'était facile... J'avais hâte d'entamer une recherche. La première chose que je vis en entrant dans le salon fut une fleur qui enjolivait un petit meuble. Je me jetai sur la fleur, l'examinant dans tous les sens, lui enlevai pétales et sépales, recherchant les caractéristiques du pistil et des étamines - du moins je suppose que c'était bien de cela qu'il s'agissait - et... n'arrivai pas à rejoindre la page qui donnait la réponse. Je savais quelle fleur c'était, mais ne pouvais le dire d'après le petit livre. Il fallait pour cela suivre un chemin par étapes, passant de caractères généraux à d'autres de plus en plus particuliers, et pour moi, ce chemin ne m'apparut que comme un labyrinthe. Je revins plusieurs fois au petit livre, hélas! sans plus de résultat. Et le pire était que lorsque le prof faisait lui-même le parcours, tout me paraissait évident. Le petit livre logea longtemps, fermé, sur ma table, et aujourd'hui, je ne sais où il est. Il m'en est resté un souvenir curieux, qui se résume en une phrase, traversant parfois mon esprit les jours de tristesse : "Les fleurs me sont inaccessibles". Phrase d'enfant, qui ne veut rien dire... Sans doute, sans doute.

Mais pourquoi ai-je revécu ce souvenir?

Le prof m'a réveillé : "Vous ne savez pas?" Non, je ne savais pas. Mais je n'aurais pu dire ce que je ne savais pas.

Clochette est assise près de moi à son bureau :

- Tu as su me montrer la dérivée, au lieu de me l'enseigner.

Elle poursuit, d'une voix un peu dure :

- Les hommes préfèrent souvent suivre un enseignement plutôt que chercher à se rendre compte par eux-mêmes; est-ce la peur de se tromper ou la peur de soi-même?

Elle reprend, après une pause, que je n'interromps pas :

- Voyons si j'ai bien vu ce que tu m'as montré. Une droite monte de trois carreaux pour un carreau vers la droite. Sa pente est de trois pour un. On appelle cette pente la dérivée de la droite. Pourquoi ce mot? Si un bateau suit un chemin sinueux, et casse son gouvernail, il ira droit devant lui, car aucune raison ne le poussera à tourner. On dit que le bateau dérive. Si on veut savoir où arrivera le bateau, il faut connaître l'angle de la droite sur laquelle il se trouve. On appelle dérivée cet angle. Cet angle est le même que lorsque le bateau a quitté le chemin. Le bateau a donc pris la direction qu'avait le chemin à cet endroit. Cette direction s'appelle la tangente au chemin. La dérivée est donc l'angle de la tangente au chemin. L'angle par rapport à une direction choisie d'avance. En maths, on ne dit pas "chemin", on dit "courbe".

Dimanche matin.

Elle a une bonne mémoire, elle comprend vite, elle comprend bien. Elle a des difficultés en maths. Dans les autres matières, je n'en sais rien, nous n'en avons pas parlé. Du reste, nous n'avons pas parlé de grand chose. Son père n'était pas là. Sa mère m'a beaucoup remercié. Elle m'a dit que sa fille avait souvent des difficultés en mathématiques, et que c'était étonnant, car lorsqu'elle faisait des exercices sur son livre, cela se passait toujours bien. On a mis en cause son professeur, bien entendu, mais d'une part sa fille ne s'en plaignait pas, et ses camarades non plus. Et d'autre part, on lui avait pris un autre professeur pour l'aider, sans plus de succès.

Clochette m'a dit que je lui avais montré.

Après le déjeuné, cinq vélos à moteur viennent passer l'après-midi dans mon jardin. Grand bien leur fasse! Nous six, nous avons autre chose à faire que leur tenir compagnie. Nous allons à pied nous promener au parc... non, pas celui de Du Parc, non, celui du Château de Versailles. Figurez-vous que Clochette n'y est jamais allée, ni au Château, ni à son parc. Dois-je vous avouer que nous-mêmes, tout au moins en ce qui concerne le Château, à part pour le faire visiter à quelqu'un...

La visite commence par... le boulevard de la Reine, qui passe, comme l'on sait, devant chez moi, et qui va, jour après jour, rendre visite au Château.

- Je ne suis jamais venue par ici, nous apprend Clochette; ce boulevard est comme le grand couloir d'un palais qui n'aurait pas de mesure, on a l'impression que quelqu'un y habite en secret.

Nous arrivons au Château. Clochette s'est arrêtée, et regarde longuement :

- Je crois qu'on le chauffait très mal, mais même au milieu de l'été, je pense qu'il me paraîtrait froid; je n'y sens aucune vie, c'est comme un vestige sans âme.

Elle se reprend :

- Je sais qu'on n'y habite plus aujourd'hui, mais même habité... j'ai l'impression qu'on y passe, qu'on y passait, sans habiter vraiment.

Elle ajoute, avec un léger hochement de tête :

- Je n'y suis jamais entrée, mais rien qu'à voir la façade... Je ne sais pas où je pourrais trouver un coin pour y être à mon aise.

- Tu sais, lui répond Du Parc, nous, nous n'avons jamais prêté beaucoup d'attention au Château.

- Vous l'avez visité?

- Rarement, avec des parents qui venaient de province, lui avoue Sapiens.

Nous passons par le côté droit du Château, et découvrons...

- Oh! c'est joli, ce grand bassin, l'eau est belle à regarder, mais les angles trop tranchés.

- On y fait du bateau, quand il fait beau, lui apprend Du Parc.

- Du bateau! Oh! ce serait bien...

Elle s'est interrompue. Du Parc lui annonce aussitôt :

- Dès qu'il fera beau, nous irons naviguer!

Clochette sourit :

- Et où peut-on aller? C'est tout droit, on ne peut pas s'y promener!

- Il y a deux bras, lui indique Crystal.

- Tout droits, eux aussi; j'ai vu une gravure.

- Echouage du bateau, commente très calmement Sapiens.

Un tout petit silence. Clochette se récrie :

- Non, non, cela me fera tout autant plaisir de faire une traversée avec vous tous sur votre grand voilier!

La Dame fait lever un vent frais :

- Tu sais, notre grand voilier, il marche à rames...

Nous rions, et nous continuons notre promenade... à pied.

- Ils sont très majestueux, ces grands arbres qui bordent la large allée qui descend au bassin! s'exclame Clochette; et ils sont tellement touffus qu'on ne se rend pas vraiment compte qu'ils sont alignés.

Elle fait un sourire où se dessine une pointe d'ironie :

- Les parterres devant le château par contre... on dirait des dessins de géométrie faits en classe par des petits enfants.

Nous rions.

- Tu es sévère! observe la Dame.

- Si je dis oui à tout, que vaudront mes paroles?

Nous continuons notre promenade par les petits bosquets latéraux.

- Ici, nous ne sommes pas dans mon bois! commente Clochette.

Elle se reprend :

- Oui, ce n'est pas la peine de le dire... mais ce sont ces plantes, ces buissons... Pourquoi les a-t-on dénaturés pour le plaisir de ceux qui n'aiment pas la nature? ils n'ont qu'à ne pas venir; Paris est grand.

Elle reprend, après une pause :

- Des ronds, des carrés, on empêche de pousser... Un moignon, ce n'est pas une plante!

En passant, Clochette tend la main vers les statues de l'Antiquité, disposées de-ci, de-là :

- J'espère qu'à la sortie du Château, on ne va pas nous interroger sur ces statues sans âme, dont on se demande par quelle raison elles sont là.

Clochette ajoute, hochant la tête :

- C'est artificiel, rationnel... c'est surtout prétentieux.

La promenade est terminée.

- Tu n'as pas trouvé tout cela... commence Crystal.

Clochette fait un geste indéterminé :

- Quelquefois c'est beau, quelquefois c'est laid; c'est comme dans la vie.

Sur le chemin du retour, Du Parc, le moins matheux d'entre nous, les garçons, soupire :

- Demain matin, maths!

Il se tourne, plein de l'espoir d'être approuvé, vers Clochette :

- Toi aussi, tu as maths?

- Oui, répond-elle, prenant un air détaché, mais c'est les dérivées, alors, ça va bien.

Du Parc en reste interloqué. Tous les autres, sauf La Flèche bien sûr, se sont tournés avec curiosité vers... l'inattendue matheuse. Celle-ci, même air :

- Ah! quand on vous explique bien...

- Ah bon! Tu as un bon prof, en classe?

- Oh! ni bon ni mauvais.

Pour le coup, Du Parc se tourne vers moi :

- C'est toi le prof?

Je n'ai pas eu le temps de répondre. Sapiens me jette en souriant :

- C'est samedi que tu lui as donné son cours?

- Mais c'est vrai! Tu avais disparu, samedi!

La mystérieuse affaire du prof de maths s'achève dans de gais sourires.

Mercredi matin. Cours de français. Le prof est à sa chaire. Les débatteurs sont à leur banc. Depuis le cours de mercredi dernier, le prof nous a pris en considération. Quelquefois, il s'adresse même à nous sur un sujet un peu épineux. Nous sommes contents de l'avoir, cela permet de parler un peu des livres, au lieu de réciter des extraits de pièces de théâtre de Racine, par exemple! - qu'on oublie aussitôt récités. Pas tous, cependant. Pour certains élèves, cela tient lieu de culture.

Aujourd'hui, le prof nous parle de Balzac. Une oeuvre ou une autre, rien de précis, pour nous montrer quels buts poursuivait cet auteur. J'en ai lu, un certain nombre. Cela fait passer le temps, on ne s'ennuie pas.

Donc, les buts de Balzac. Cela ne m'a pas l'air bien compliqué, c'est l'étude des moeurs de la société, c'est-à-dire des hommes. Pourquoi, cependant, n'en voit-on toujours qu'une seule facette, la méchanceté? Même s'il y en a des gentils, ils seront confrontés à des méchants.

- L'étude des hommes, c'est donc l'étude de la méchanceté, avec les hommes comme prétexte? demande Du Parc.

Le prof s'est interrompu, et a levé les yeux sur Du Parc. Les élèves, pas tous, bien sûr, ont, eux aussi, levé les yeux sur Du Parc. Mais pas pour les mêmes raisons. Je crois avoir dit que le prof de philo avait regretté qu'on fût privé de la possibilité d'écouter son cours. Ici, c'est tout le contraire; ce sont les élèves qui regrettent de ne pas tout simplement apprendre ce qui leur servira pour le bac. Penser passerait-il après l'étude?

- Balzac n'est pas le seul à n'étudier que la méchanceté, a répondu le prof à Du Parc.

Les élèves s'agitent. J'entends leurs phrases muettes : "Ça y est, on va parler d'autre chose!" "Moi, j'ai mon devoir à préparer!"

Jeudi matin. Nous sommes tous les six dans la librairie qui se trouve tout à côté du lycée Hoche. Des livres de classe à acheter, bien sûr. Nous sommes tous un peu en retard, en ce huit octobre. Mais que voulez-vous? Certains livres ne nous intéressaient pas beaucoup, le cours était suffisant. Pour certains, la géo, ou les sciences nat, pour d'autres, comme moi-même, les maths, pour Clochette, la chimie. Enfin, nous avons tout.

Un peu de bavardage après les achats.

- C'est votre lycée, les garçons, constate, plutôt que demande, Clochette, en passant devant le porche.

- Parfaitement! lui répond Du Parc, veux-tu le visiter?

- Volontiers; le porche est très beau!

- Tu sais, quand il faut le passer pour aller en classe...

Elle fait un petit signe de tête amusé :

- Nous n'avons pas de porche, et notre porte n'est pas belle du tout, mais tu sais, quand il faut la passer pour sortir de classe...

Nous rions tous. La visite du lycée est vite terminée.

- Il y a des classes, comme chez nous, s'est limitée à commenter Clochette.

Elle s'est arrêtée devant la chapelle. Je lui explique :

- C'est un ancien couvent...

J'ajoute quelques points d'histoire...

Encore un peu de bavardage.

- Eh bien, les enfants, je m'en vais; cet après-midi, j'ai des devoirs à faire! déclare la Dame.

Crystal fait une moue :

- Moi aussi!

Sapiens et Du Parc sont dans le même cas.

- Tu veux que nous préparions le devoir de français ensemble avec la Dame? demande Crystal à Clochette.

Clochette sourit :

- J'avais prévu de faire des maths, cet après-midi...

Du Parc se tourne vivement vers moi :

- Puisque tu es libre cet après-midi, tu viens chez moi avec Sapiens...

- J'avais prévu de faire des maths, cet après-midi...

Tout le monde rit.

- Eh bien, bonnes maths tous les deux! nous lance Sapiens.

Les livres trônent sur le bureau. Les livres, parce que j'ai apporté le mien de l'année dernière, et aussi celui que je venais d'acheter ce matin.

- J'ai apporté mon livre de cette année, parce que dans ta classe, les dérivées, on ne fait que les aborder, on donne moins de détails; cette année, tu pourras en savoir plus.

- Tu as déjà eu le temps de le lire, depuis tout à l'heure?

Je... j'hésite... Puis :

- J'en ai fait un peu plus l'année dernière.

- Ah! Dans ta classe...?

- Non, j'en ai fait avec Sapiens; Du Parc s'y intéresse moins.

- Alors, tu pourras sûrement m'expliquer très bien, La Flèche!

Je souris :

- Tu sais, La Flèche, c'était pour...

- Je sais.

Et, un instant après :

- Il n'y a pas seulement pour la course; je vois que pour les maths...

- Non, non, ce n'est pas moi qui sais tout, c'est...

Elle m'interrompt :

- Bien sûr; mais comme vous travaillez ensemble...

Après un petit silence, elle me sourit :

- Allons chez les dérivées!

La mère de Clochette nous a apporté des gâteaux pour le goûter.

Samedi matin. Cours de sciences nat. J'ai déjà dit que je ne me passionnais que fort peu pour cette science. Et je ne répèterai pas l'histoire du petit livre qui m'a laissé d'amers souvenirs. Mais aujourd'hui, j'ai envie d'écouter. Le prof a parlé des vergers. Un verger est un endroit où poussent des arbres qui donnent des fruits, que les hommes mangent. Non, non, je ne vais pas vous faire un cours de sciences nat! Avant tout au reste, parce que je ne saurais le faire. Mais l'autre jour, je ne sais plus quand, Clochette m'a parlé de son bois, où elle ne va pas seulement cueillir des clochettes. En automne, vers le milieu d'octobre, elle va ramasser des châtaignes. Car son bois... il n'y a que des châtaigniers. Avec des chênes, aussi. Mais surtout, surtout, des châtaigniers, a-t-elle dit. Eh bien, jeudi prochain, c'est le quinze octobre! Je vais lui en parler tout à l'heure.

Et le cours, que je devais écouter? Eh bien, j'ai écouté! Je vais même vous le réciter : "Un verger est un endroit où poussent des arbres qui donnent des fruits, que les hommes mangent." Eh bien! les châtaigniers sont des arbres qui donnent des châtaignes, que Clochette et La Flèche vont manger, non? Le cours de sciences nat est terminé.

Après le déjeuner, j'appelle Clochette :

- Que fais-tu jeudi?

- Jeudi? Rien de... Que proposes-tu?

- Je mangerais bien quelques châtaignes!

Je l'entends sourire. Elle reprend :

- Tu fais bien de me le rappeler; elles doivent être bientôt mûres!

- Je le pense aussi!

Je l'entends de nouveau sourire. Elle reprend :

- Je vais aller les voir; que fais-tu cet après-midi?

- Je vais aller voir si les châtaignes sont mûres!

- Je t'attends!

J'arrive un peu après deux heures.

- Je voulais attendre encore une semaine avant de t'en parler, m'explique Clochette; d'habitude, je les ramasse dans la deuxième quinzaine d'octobre.

Le bois est jonché de feuilles aux teintes chaudes. A chaque pas, on entend le froissement aérien des feuilles qui ne se sont pas encore collées sur la terre molle. Le bois est empli des senteurs de terre fauve imprégnée d'humidité. Les châtaignes sont là, toutes luisantes, dans leurs bogues.

Clochette en ramasse deux ou trois :

- Jeudi, elles seront bonnes.

Dimanche. La matinée se passe à faire mes devoirs. Il faut bien les faire, de temps en temps. Mais je n'ai jamais le temps, il y a toujours autre chose à faire. Et puis, cette année, les notes n'ont plus guère d'importance; ce qui compte, c'est le bac. Qui pourra bien s'intéresser un jour à mes notes de la classe du bac? Paraît-il que l'examinateur les regarde, lorsqu'on passe à l'oral du bac. Eh bien, qu'il les contemple, ce sera amusant de voir la tête qu'il fera! Surtout quand j'aurai bien répondu aux questions qu'il m'aura posées. Je suis loin de me vanter, ou d'être inconscient; c'est tellement facile, le bac. J'ai vu le programme, j'en sais déjà la moitié, au moins. J'aurai de mauvaises notes dans certaines matières, c'est prévu. La philo, par exemple. Je ne compte rien écouter en classe... quand je trouverai du temps pour y aller. Et quant à tout ce que j'ai lu des philosophes, qui cela peut-il donc intéresser, à en juger par le livre de classe, que j'ai malheureusement acheté, à en juger aussi par le cours du prof, esclave du programme, pour le moins? Mais enfin, ce qui compte, c'est la moyenne, et ni moi, ni mes amis, garçons et filles, n'avons rien à craindre. Clochette? Elle ne paraît pas du genre à traîner. Aux beaux jours, nous irons faire du bateau, au lieu d'aller en classe de philo. Du reste, je crois que cela soulagera le prof, que nous ennuyons. Voilà pour les devoirs, ils sont faits.

Au déjeuner, ma mère me demande si nous nous entendons bien avec notre nouvelle camarade :

- Elle m'a paru très réservée, lorsque je l'ai vue dimanche dernier.

- Ah, oui! approuve mon père, quand vous êtes allés au parc; elle doit être une bonne élève, qui ne se laisse pas distraire.

- Le parc n'a pas dû lui plaire beaucoup, commente ma mère.

Je réponds :

- Je crois qu'il ne lui a pas plu du tout.

- Tu crois? Vous n'en avez pas parlé?

Je suis un peu surpris de la question. Je suis d'autant plus un peu surpris que je viens de m'apercevoir que ma mère ne m'a rien dit à ce sujet depuis dimanche dernier, jour où Clochette était passée à la maison, avant et après le parc. Ce n'est pas dans ses habitudes. Je réponds, après m'être aperçu que nous n'en avons effectivement pas parlé :

- Non, nous n'en avons pas parlé; nous étions assez occupés avec les leçons de maths que je...

- Ah oui! s'exclame mon père, la mère de Crystal nous en a parlé; tu donnes des cours à votre nouvelle camarade.

Mon père, se souvenant de je ne sais quoi à propos des prothèses dentaires du père de Crystal, et étant persuadé que cela nous intéressait, ma mère et moi, changea de sujet. Ma mère n'y revint pas. Moi non plus, parce que je ne savais quoi dire.

Cette après-midi, nous nous retrouvons tous les six chez Crystal. Un peu de bavardage.

- Je ne suis jamais venue chez toi, déclare Clochette à la Dame de la Forêt; j'aurais aimé voir ton antique demeure au milieu d'un vaste jardin entouré de hauts murs, au coeur d'une immense forêt, près d'un grand étang.

La Dame l'a regardée un bon moment sans rien dire, paraissant chercher... :

- C'est La Flèche qui t'a fait cette peinture? Tu seras déçue; ce n'est pas aussi...

Clochette lui sourit :

- C'est cela qu'il a ressenti, et c'est cela qui compte; je ne serai pas déçue.

La Dame lui sourit en retour :

- Allons-y tout de suite!

Nous voilà sur la route. Nous entrons dans la forêt, puis, descente vers Saint-Cucufa.

- Elle n'est pas si petite, ta forêt! apprécie Clochette.

Quant à la solitude... Clochette a eu une bonne idée de n'en pas avoir parlé! Nous sommes dimanche, et bien que nous ne soyons pas en été, il y a du monde... des petits enfants, venus là avec leur maman, ne se privent pas de courir de tous côtés. Des courageux, et non seulement des jeunes gens - la côte est rude! - appuient sur les pédales. Nous devrions avoir honte, avec nos moteurs!

- Oh, vous avez vu?

Clochette a montré une forme grise qui, tantôt apparaît sur l'eau de l'étang, tantôt disparaît. Ce n'est pas un poisson, comme on pourrait s'y attendre, c'est...

- Un sous-marin! s'est exclamée Clochette.

Et, se tournant vers moi :

- Tu ne m'avais pas dit que la Dame de la Forêt demeurait sur les rives d'un océan sans limites!

Nous rions tous. Quant au sous-marin, ce n'était pas du tout une plaisanterie. Ah bon? Mais oui, un jouet d'enfant!

- Oh, ce sont les hauts murs d'un château fort ignoré de tous qui règne sur ton immense forêt!

- Quand je disais qu'elle était un vrai poëte! s'exclame Du Parc.

Derrière les hauts murs, au milieu du vaste jardin, des petites maisons.

- Dans celle-ci, le salon, dans celle-là, mes parents...

- Et la tienne? lui demande Clochette.

- La voilà!

Elle a désigné une maison, encore plus petite que les autres :

- Viens!

Nous les laissons entrer toutes les deux. La chambre de la Dame n'est guère plus grande que celle de Crystal.

Clochette est ressortie :

- C'est beau, chez elle! Et tous ces dessins à l'aquarelle qu'elle a faits; ils font rêver...

Lundi après-midi. Cours d'histoire. C'est le dernier cours de la journée. Maths ce matin, philo tout à l'heure... Bonne journée, n'est-ce pas?

Le prof parle des raisons pour lesquelles un homme décide d'un événement. Quel événement? Ce n'est pas ça qui importe. Comment peut-il savoir, le prof? Il a appris, il a même certainement lu, c'est un bon prof, peut-être pas autant que son ami le géographe du mois dernier, mais tout de même... Et puis, comme ils sont amis, ils ont certainement dû échanger des connaissances. Pas en histoire peut-être, mais sait-on jamais? Mais cela ne change rien à la question. En géographie, on peut aller sur place, mais en histoire? Et même si l'on pouvait être là, au moment de l'événement, être près de celui qui décide, lui poser la question à lui-même? Dira-t-il la vérité sur ce qu'il a pensé au moment de la décision? Et le savait-il vraiment, ce qu'il a pensé?

Mardi. Dans la soirée, Clochette m'appelle :

- Je viens de parler à mes parents des châtaignes; et ils ont proposé de nous inviter tous à déjeuner.

- Ce jour-là?

- Oui; nous irions aux châtaignes le matin.

- Tous les six?

- Oui; je n'y avais pas pensé, mais ce n'était pas gentil de ne pas leur dire de venir avec nous.

- Je n'y avais pas pensé non plus; mais tu as raison.

J'ajoute :

- Nous, nous pourrons y retourner ensemble quand nous voudrons.

- Bien sûr; tu préviens les garçons? moi, je préviens les filles.

- Entendu!

Jeudi. La matinée est grise, et bien fraîche. Mais nous ne craignons pas d'avoir froid, car les efforts que nous faisons dans notre chasse aux châtaignes nous tiennent bien au chaud. Attention à ne pas se piquer les doigts aux pointes piquantes des bogues! En voilà une entr'ouverte; les trois petites châtaignes qui s'y trouvent serrées les unes contre les autres sont vite prises. En voilà une fermée; qu'à cela ne tienne! un bon coup de pied, les châtaignes sont écrasées. La bogue, pas les châtaignes! Il n'y a plus qu'à les cueillir. Les châtaignes, pas la bogue! Et des châtaignes, avec bogue, bien sûr, il y en a partout; même dans les allées de terre sinueuses. Mais celles-ci, ce n'est pas la peine de se pencher dessus; les bogues sont vides, les promeneurs sont passés par là.

Je suis surpris par ce que je ne peux appeler ni promenade, ni travail. Les deux paraissent confondus. Lequel des deux est le plus agréable? Je ne sais pas. Mais si j'en juge par mes cours de géographie, la partie promenade devait être bien faible pour ceux qui passaient tout leur temps à ramasser des châtaignes... ou autre chose.

Retour glorieux à la maison. En une bonne heure, chacun de nous a ramassé quatre livres de châtaignes. Nous sommes six. Faites le compte! Moi, c'est jeudi, je suis en congé!

Déjeuner. Les parents de Clochette paraissent tout heureux de nous voir envahir leur maison.

- Tu donnes des cours à ma fille, constate le père, se tournant vers moi; elle dit que personne ne lui a jamais rien expliqué comme tu le fais.

Il poursuit, après un petit hochement de tête :

- Ma fille, que vous appelez Clochette, n'est-ce pas? n'admet jamais la moindre... moindre chose tant qu'on n'a pas satisfait à ses questions.

Il hoche encore la tête :

- Surtout en mathématiques; elle n'est jamais contente de ses professeurs.

Il laisse un temps :

- Je dois avouer que je me contentais d'apprendre ce que les professeurs me disaient.

Encore un temps :

- Elle a raison... mais il faut être capable de le faire... Tu dois être très savant... La Flèche, je crois... Molière, c'est ça?

Je réponds :

- C'était une plaisanterie!

Il paraît ne rien avoir entendu :

- Vous êtes tous, je crois, bons en classe?

- Oh ça, proteste Du Parc, c'est Clochette; elle est bien trop indulgente!

J'approuve :

- C'est Sapiens qui mérite tous ces compliments; c'est le plus savant d'entre nous!

Le père me regarde un bon moment :

- Tu es modeste, c'est bien.

- Pas quand il court, assure Sapiens, il arrive toujours premier.

- Ni quand il te bat au ping-pong! enchérit Crystal.

- Oh, il gagne quelquefois! se défend Sapiens.

- Vous remarquerez le "quelquefois", ajoute Du Parc, large sourire.

- Tu dis ça pour cacher tes défaites, me défend la Dame.

- Ce doit être très joyeux d'être avec vous! commente la mère.

Le repas se continue gaiement.

Beaucoup de travail, hier et avant-hier. On a beau dire, mais on n'y échappe pas. Aujourd'hui, c'est dimanche, et nous passons notre après-midi tous ensemble.

Vers deux heures, cinq vélos à moteur viennent chercher un repos chez Crystal. Leurs maîtres, fuyant le jardin - il fait gris, presque noir, et la pluie ne tardera pas - se réfugient dans le confortable salon, profitant de la tiédeur des radiateurs.

- C'est bientôt les vacances? s'enquiert Du Parc, au milieu d'une conversation sur L'Avare de Molière, que nous avons tous vu au théâtre Montansier, tout près du Château, un jeudi en matinée, qui est réservé aux élèves des écoles.

- Demande à La Flèche, il fait partie des personnages! lui conseille aussitôt Sapiens.

Je proteste :

- Jamais Harpagon n'aurait laissé La Flèche prendre des vacances!

- N'étant pas La Flèche, reprend Du Parc, moi, je vais en province dans la famille pour le premier novembre.

- Eh bien, tu les connais, tes dates! lui fait remarquer Crystal.

- Pardon! je ne connais pas le jour précis.

- Le premier novembre! plaisante Sapiens.

La Dame intervient :

- Arrêtez! C'est le vingt-neuf, jeudi en huit.

- Déjà! s'exclame Clochette.

Tout le monde se tourne vers elle.

- Le lycée va tellement te manquer? s'étonne, ainsi que nous tous, Du Parc.

Clochette cherche ses mots, ne trouve rien, fait un geste vague :

- Non, je... c'est comme ça...

L'ai-je vue légèrement rougir?

- Tu vas quelque part, pour les vacances? lui demande Crystal.

Clochette hésite un instant, puis, calmement :

- Je vais moi aussi dans la famille...

- Où vas-tu? s'enquiert la Dame.

- Dans les Pyrénées.

- A la montagne! s'exclame Du Parc; je ne suis jamais allé à la montagne, ce doit être joli.

Aucun d'entre nous n'y est jamais allé. D'où déluge de questions. Clochette parle de la montagne, c'est intéressant, ce doit être beau... Je n'ai pas écouté grand chose :

- Tu pars pour longtemps?

- Je ne sais pas précisément...

- Les vacances durent onze jours.

Elle se rembrunit :

- Onze jours, oui, je sais.

- Tu restes les onze jours?

- Je ne sais pas encore...

- Ne t'inquiète pas, nous allons demander à ton lycée de raccourcir les vacances! déclare Du Parc avec le plus grand sérieux.

- Non, non! s'écrient les deux filles, je veux dire la Dame et Crystal, naturellement.

Sapiens n'a rien dit.

Quelques tentatives sur L'Avare; tentatives sans succès. Le jour baisse; il est près de quatre heures, et le soleil se couche dans un peu plus d'une heure.

- C'est l'heure des châtaignes! déclare solennellement Sapiens.

Car nous avons projeté de faire griller les châtaignes que nous avons ramassées jeudi... et de les manger!

- Non! On ne peut pas les mettre au four comme ça, professe Clochette, spécialiste ès-châtaignes.

- Pourquoi? s'étonne Du Parc.

- Elles vont exploser.

Voix unanimes :

- Exploser?

- Oui, continue de proférer Clochette; à la chaleur, les châtaignes gonflent...

Interruptions unanimes :

- Et elles explosent!

Nous rions. La Dame s'informe :

- Que fait-on, alors?

- On incise les châtaignes... commence Clochette.

Sapiens ne lui laisse pas le temps d'achever, et d'un ton naturellement docte :

- L'espace étant libre, elles n'explosent pas.

Applaudissements. Je me tourne vers Clochette :

- Je t'avais bien dit que c'était lui le plus savant d'entre nous!

Les châtaignes sont vite incisées. Il n'y a plus qu'à attendre. L'attente est rapidement récompensée... par des explosions!

- Je croyais... commence Du Parc.

- Certains ont dû être un peu pressés, commente notre professeur, et ont fait l'incision trop petite.

Nous avons dévoré les châtaignes, sans trop nous être préoccupés des explosions.

- Nous recommencerons, a déclaré Du Parc, et je surveillerai les distraits!

Lundi. Maths, philo, histoire, aujourd'hui. Ce soir, un devoir de maths pour demain matin. J'ai bien écouté en maths; c'était sur le sujet du devoir pour demain. Ça ira, ce n'est pas trop difficile. Enfin, il faut le faire... Nous en avons discuté un peu chez moi tous les trois pendant le goûter. Ça ira.

Dîner. Je me lève de table. Téléphone. Je réponds. Clochette :

- Tu as des devoirs à faire?

Je souris :

- Non, j'arrive!

Elle a dû voir mon sourire, car elle m'a souri en retour.

- J'ai dit à ma fille qu'elle exagérait de te faire venir à pareille heure, alors que tu as certainement des devoirs à faire! me dit la mère de Clochette.

- J'avais déjà fait mes devoirs en rentrant du lycée, je l'ai dit à Clochette.

Le père de Clochette sourit :

- Et si tu en as oublié, tu les feras en rentrant de ton cours!

Et là-dessus, on nous souhaite de bien travailler.

- Quelle est la difficulté?

- Il n'y en a pas, me répond-elle; j'ai fait mes devoirs en rentrant du lycée.

Je ris sans rien dire. Mais elle reprend sérieusement :

- Tu vas quelque part pendant les vacances?

Je ne laisse même pas un temps :

- Oui, dans les Pyrénées.

Elle ne laisse même pas un temps, dit doucement, et me prend les deux mains :

- Je vais tenter...

Elle s'interrompt, interrompant son rire :

- Et tes parents?

- Je vais tenter...

Nous nous sourions tous les deux. Elle n'a pas lâché mes mains. Je ne les ai pas retirées.

Mardi après-midi. Cours de russe. Le Russe qui est dans ma classe m'aide beaucoup à comprendre cette langue, ce langage devrais-je dire, car si une langue s'apprend sans trop de difficultés lorsqu'on en a vraiment envie, un langage, c'est autre chose. Dans un cas, on récite, dans l'autre, on pense, on sent, on rêve, en un mot, on vit. Me demandera-t-on cela au bac? A en juger par mon prof, qui n'est pas russe, c'est moins que probable. Oh! je ne l'accuse pas, mon prof, c'est un bon prof, il m'apprend beaucoup de choses, grammaire... mais il n'est pas russe. Il n'y peut rien, ni moi non plus. Alors, j'ai deux profs, un Français, et un Russe. Se complètent-ils? Je ne le crois pas. Si j'allais vivre en Russie, le Français ne me servirait à rien.

Alors, comment fait-on pour se comprendre vraiment, même lorsqu'on parle la même... langue, pas le même langage? Je ne vois qu'un seul moyen, celui de Clochette et le mien, le langage du coeur.

Mercredi matin. Cours de français. Que disais-je, hier? Ici, la langue est connue de tous. Alors, je prête l'oreille. Ce n'est pas facile, pendant le cours, puisque, en principe, les élèves ne parlent pas. Et pourtant... Je les connais, les élèves. J'ai l'habitude de les entendre. Je crois que cela me suffit. C'est même mieux. Si je les entendais maintenant, ce serait un extrait, ainsi qu'on le dit en littérature; ma mémoire m'en rappelle beaucoup plus. Alors? Alors, pourquoi l'un ne comprend-il pas si souvent ce que dit l'autre? Je ne parle pas d'être du même avis, je parle seulement de comprendre. Il me souvient d'une question que j'entendis un jour poser à un tout petit enfant : "Aimes-tu plus ta maman, ou aimes-tu plus le chocolat?" J'étais là; le tout petit enfant resta interdit un moment, presque inquiet. Puis il répondit, avec, me sembla-t-il, un peu de prudence : "Ma maman..." Cela me parut être comme les solutions de deux problèmes de maths, sur des sujets différents. L'une des solutions serait x = 3, l'autre, x = 4. Et l'on demanderait à un élève : "Quelle est la réponse exacte, x = 3 ou x = 4?" L'élève répondrait, j'espère, par un simple rire, et on lui ferait remarquer : "Mais enfin, il s'agit toujours de x!"

Nous sortons ensemble, Sapiens et moi, par la petite porte en fer; Du Parc, qui lui aussi d'ordinaire sort par là, ayant à passer par la librairie, est sorti par le porche.

- Tu viens faire un ping-pong? me demande Sapiens.

- Volontiers; j'ai envie de bouger après ces cours!

Après avoir commencé par un bon goûter, nous bataillons.

La dernière balle jouée, je reste un moment à la table :

- Tu voulais me parler des Pyrénées?

- Oui.

- Clochette doit en parler à ses parents demain; j'en parlerai à mes parents ensuite.

- Je pense que Clochette aura gain de cause; elle sait s'imposer.

Il fait une petite pause :

- Je crois avoir compris que tes cours de maths ont eu beaucoup de succès chez ses parents.

Je reste un moment sans rien dire :

- Espérons-le!...

Jeudi. Une heure. Téléphone. Clochette :

- C'est fait, tu viens avec moi!

Elle se reprend, voix inquiète :

- Si tes parents veulent bien.

- Nous sommes en train de déjeuner; je leur en parle à l'instant! Je te rappelle!

- Je retourne à table; je t'attends, vite!

Une heure et demie. J'appelle Clochette :

- C'est fait, je viens avec toi!

Je la vois sourire, et je l'entends dire :

- Nous avons fini de déjeuner; tu viens?

- Nous avons fini de déjeuner; je viens!

Mes parents téléphonent aux parents de Clochette pour les remercier.

Chez Clochette. Sa mère me reçoit avec un très gentil sourire :

- Je suis contente que tu viennes, cela fait un vrai plaisir à ma fille!

- Comme ça, vous pourrez faire des maths! conclut gaiement le père, resté pour m'attendre.

Je les remercie bien sûr, beaucoup, bien sûr, mais, je crois, un peu maladroitement. Mais je pense qu'ils n'y ont pas pris garde, étant donné la gentillesse qu'ils me montrent.

Le père s'en va à son atelier, nous bavardons un peu avec la mère, puis Clochette déclare :

- Il faut leur annoncer la nouvelle, je pense qu'ils seront contents que nous la leur apprenions.

- Je crois que Sapiens l'est déjà; je lui en ai parlé hier soir, et il m'a dit qu'il était sans crainte.

Quelques coups de téléphone, et nous allons chez Crystal.

Clochette et moi arrivons les derniers. En nous voyant, Sapiens me fait un petit signe de connivence; au téléphone, je lui ai glissé un "C'est bon!" qu'il a, bien entendu, fort bien compris. Les autres ne savent rien; nous comptons leur faire une surprise.

- Alors, vous partez ensemble? nous demande tranquillement Du Parc.

Je jette un coup d'oeil sur Sapiens, lequel me fait un signe de dénégation. Je crois que Du Parc a vu le coup d'oeil et le signe :

- Ce n'est pas lui! C'était couru d'avance.

Crystal proteste :

- Quoi? On nous fait des cachotteries?

- Je pense que tu t'en doutais un peu? lui lance la Dame en souriant.

- Moi, pas du tout, répond Crystal, prenant un air naïf.

Pour une surprise...

Nous bavardons un moment de ci et de ça.

- Tu ne pars pas, toi? demande Crystal à Sapiens.

- Non, je reste là.

- Quel bonheur! Tu vas pouvoir nous donner des cours de maths; la Dame ne part pas, elle non plus.

Sapiens sourit :

- Comme si je ne vous en donnais pas; et lundi dernier?

- Tu emportes tes bouquins de maths? a repris la Dame, s'adressant à Clochette.

- Oui, et La Flèche emporte aussi celui de cette année.

- Ah...! Oui, bien sûr... approuve La Flèche, surpris.

Car comme nous, nous n'en avons pas parlé, Clochette et moi, La Flèche ne pouvait le savoir.

- Ah! elle ne t'avait pas prévenu! me jette Du Parc, toujours aux aguets; tu pensais qu'elle t'emmenait en vacances!

- Finies, les vacances! enchérit Sapiens.

Rires aux alentours.

Vendredi matin. Maths comme premier cours. Une belle fonction à étudier, avec plein de dérivées. Je copie tout avec précision, ce qui n'est pas du tout mon habitude, car les détails, on les retrouve bien soi-même. Alors, pourquoi? C'est tout simple. Clochette voulait un cours, là-bas, dans les Pyrénées, non? Elle sera servie!

Samedi. Après le déjeuner, je vais chez Clochette. Nous avons un peu de maths à faire, puis, nous irons nous promener dans le bois. "Nous ramasserons des châtaignes pour le goûter", m'a-t-elle dit au téléphone.

Le cours de maths n'est pas très long, et je me garde bien de lui parler de celui que j'ai préparé hier pour les... vacances. Et nous voici dans le bois, guignant les châtaignes. Longue promenade, entremêlant recherche, paresseuse, de châtaignes, et échange de pensées.

Dimanche. Le début de l'après-midi nous retrouve tous les six chez Crystal. Le temps s'est levé, le soleil brille, il ne fait pas trop froid. Un temps qui incite à la promenade. C'est, à tout le moins, l'avis de Du Parc.

- Que faisons-nous? demande-t-il, toujours impatient.

- Tu parais avoir des idées, répond Crystal; nous t'écoutons!

- Si nous allions nous promener à Saint-Germain-en-Laye?

- Dans la forêt? s'enquiert la Dame.

- Non, sur la terrasse.

J'approuve :

- Pourquoi pas?

Je me tourne vers Clochette :

- Tu es déjà allée à Saint-Germain?

- Non, jamais.

- Veux-tu que nous y allions? lui demande Crystal.

- Avec plaisir.

- Et puis, le goûter est assuré, déclare Du Parc.

- Chez Grandin? suppose Sapiens.

- Oui, rue aux Gâteaux!

- Rue aux Gâteaux? s'étonne Clochette.

- Mais non! la rassure la Dame, c'est Du Parc qui l'appelle ainsi; c'est dans la rue au Pain.

- Ce qui change les données du problème! affirme Du Parc, la voix professorale.

- Heureusement que la solution est au bout de nos vélos à moteur! conclut la Dame; si tous les problèmes de maths se résolvaient aussi aisément...

Approbation générale, et nous partons.

Il est deux heures à peine passées, nous sommes sur la terrasse, flânant à pied. Entre la forêt et la grille en fer forgé ouvragé qui domine le précipice, une large et longue, longue allée en terre.

- On voit tout Paris! s'exclame Clochette.

Elle reste un moment à contempler la vue :

- Elle est belle, la Seine, tout en bas!... Que c'est haut, vu d'ici!...

Sapiens a ouvert la bouche, sans doute afin de corriger : "Que c'est bas!" mais il a abandonné; ce qui compte, c'est le plaisir de Clochette devant le spectacle. Et puis, tout le monde a compris.

Clochette cherche les endroits qu'elle connaît à Paris. Elle n'en connaît guère, et à vrai dire, nous non plus. Ce n'est pas souvent que nous allons à Paris, et cela ne nous plaît pas beaucoup. La foule est fatigante, on ne se sent nulle part.

- A part la Tour Eiffel... avoue Clochette.

L'heure du goûter a déjà sonné, mais nous étions si bien à flâner en parlant de ceci ou de n'importe quoi, à rire sans raison, à survoler du regard les espaces lointains qui recouvrent la capitale. Enfin, la gourmandise a prévalu.

- J'en ai rarement mangé d'aussi bons! a admis Clochette.

Le jour s'en va peu à peu. Nous rentrons à la nuit.

Lundi. Premier cours de l'après-midi. Philo. J'aurai une mauvaise note au bac. Aujourd'hui, le prof parle d'un sujet concernant le travail. La façon, bonne ou mauvaise, de travailler en société. Cela ne m'intéresse pas. Précisons; cela ne m'intéresse pas d'en entendre parler en philosophie. Mes collègues débatteurs paraissent être du même avis que moi.

- Je veux faire mes dissertations à la machine à écrire, et on me l'interdit, souffle Du Parc; c'est de la philo?

- Oui, car on touche...

Interruption; le prof a jeté un coup d'oeil de notre côté. Reprise, toujours par Sapiens :

- ...à ta personnalité.

J'approuve :

- Et au temps dont tu disposes; taper va plus vite.

Interruption. Pour les mêmes raisons. Puis, Du Parc :

- C'est ça, la philo?

Sapiens et moi, presque en même temps :

- Celle du cours!

Le prof s'est interrompu un instant, s'est mordu les lèvres. Nous sentons tous les trois qu'il est prêt à réprimander les enfants. Les enfants, c'est nous, bien sûr. D'où, silence des débatteurs. Le prof n'a rien dit.

A la récré. Du Parc :

- On reprend ça au goûter?

La Flèche :

- Chez moi!

Le goûter. Le débat.

- L'étude de la pensée, est-ce, oui ou non, de la philo? entame Du Parc.

- Pour les philosophes que nous avons lus, oui, répond Sapiens.

Je précise :

- Ce n'est pas gênant; les autres, c'est le prof qui les lit.

Du Parc, petit sourire :

- A voix haute!

La Flèche :

- Malheureusement, nous n'y pouvons rien.

Samedi. Dernier jour du mois d'octobre. Paris, gare d'Austerlitz. Huit heures quarante du matin. Le train pour les Pyrénées vient de partir.

Notre compartiment est vide. Pardon; il était vide jusqu'à notre arrivée. A présent, il s'y trouve quatre personnes. Les parents de Clochette, Clochette elle-même, et moi. Rectification. Il ne s'en trouve que deux, Clochette et moi ayant préféré nous mettre dans le couloir devant la fenêtre pour contempler le paysage. Il n'y a donc point de fenêtre dans le compartiment, où sont confortablement assis les parents de Clochette? Si, mais ce sont eux qui sont près de la fenêtre. Il y a eu une longue controverse à ce sujet. Les parents voulaient à toute force nous céder la place, pour que nous puissions regarder par la fenêtre. A vrai dire, c'était surtout pour moi. "Tu n'as jamais vu ce parcours..." m'a dit la mère. Tout a été résolu par le couloir. "Nous aimons mieux être debout de temps en temps!" a affirmé Clochette. Ce qui du reste était parfaitement vrai. Et c'est ainsi que nous ne sommes plus ni dans le compartiment ni dans le couloir, le garçon du wagon-restaurant ayant sonné le petit déjeuner. Et comme là, des fenêtres, il n'y a que ça!...

Pendant le petit déjeuner, nous regardons le paysage. La banlieue de Paris a fini - au bout d'un certain temps! - par faire place à la campagne. La campagne, nous la connaissons, Clochette et moi, nous sommes déjà allés, chacun de nous, surtout vers l'ouest de Versailles, rendre visite à famille ou amis. Mais ici, ce n'est pas du tout la même campagne.

- Que c'est plat!... que c'est morne!... commente tristement Clochette.

- D'après le cours de géo, c'est la Beauce.

- Une terre à blé.

J'admire :

- Je ne te savais pas si forte en géo!

Elle rit :

- J'ai regardé avant de partir:

- Tu as regardé toute la route?

- Non, après, ça m'a ennuyée.

- Alors, entrons dans l'inconnu!

Il n'est pas loin de dix heures. Nous sommes de nouveau dans le couloir. Une ville, que nous longeons; puis, tout de suite après, une large rivière, avec de petites îles de sable. Tous les deux ensemble :

- La Loire!

Nous rions.

- Tu as regardé aussi! constate Clochette.

- Non, même pas; mais je savais que nous passions par Orléans et la Loire.

- C'est Sapiens qui t'a dit ça?

- Même pas! C'est mon père.

- Il t'a décrit tout le parcours?

- Oui, mais je n'ai pas trop écouté; après, ça m'a ennuyé.

Elle me sourit :

- Alors, entrons dans l'inconnu!

La Loire traversée, ce n'est pas mieux.

- J'espère que cela ne sera pas comme ça tout du long... souhaite Clochette.

Cela n'a pas été mieux.

- Oh! il y a malgré tout quelques bois, soupire Clochette.

- Le premier, on aurait dit un champ d'arbres au lieu de blé.

Environ onze heures. Une ville. Le train a freiné.

- Tiens! c'est notre premier arrêt, souligne Clochette.

Le train est reparti. J'observe :

- C'est beaucoup plus plaisant par ici...

- Des vaches! s'écrie Clochette.

Des limousines, nous allons vers Limoges; ça, mon père me l'a dit.

- Limoges? C'est là, Limoges? Nous avons des assiettes de Limoges.

- Oui, nous aussi.

- En tout cas, c'est joli, ici, avec les champs d'herbe et les collines.

- Les champs d'herbe, ça s'appelle...

- Des prés, me coupe-t-elle en riant; moi aussi, je fais de la géo!

- Tu aimes la géo?

- Comme ça; pas trop quand il faut apprendre par coeur, beaucoup plus quand ça me fait rêver.

- Tu aimerais aller au loin?

Elle réfléchit :

- Ça dépend; si c'est seulement pour y passer, comme en train, non.

- Y vivre?

Elle me sourit :

- On ne peut pas vivre partout...

Nous restons un moment à contempler les prés et les vaches. Il me souvient... :

- Les prés, c'est parce que nous avons changé de terrain!

Elle s'est tournée vers moi, intéressée :

- C'est de la géologie?

- Oui.

- J'en ai fait un peu; j'ai trouvé ça... c'est comme une découverte...

Elle ajoute, après un temps de réflexion :

- C'est comme si la terre révélait ses secrets.

Je reste un moment silencieux :

- Veux-tu que nous en fassions ensemble? Mon père a un très bon livre, avec des cartes.

Elle me sourit :

- Je veux bien; avec toi, ce ne sera pas comme en classe... J'aime bien quand nous travaillons ensemble...

Midi et demi. Le train s'arrête de nouveau. Je montre le panneau :

- La ville aux assiettes!

Elle hoche la tête :

- Oui, mais les assiettes sont vides; je commence à avoir faim.

- Je ne refuserais pas...

La conversation culinaire est interrompue par un troupeau de vaches rousses qui nous regardent passer avec intérêt. Nous rions. Encore un arrêt. Puis :

- Premier service...! Premier service...! crie le garçon du wagon-restaurant.

- Le déjeuner! s'exclame Clochette.

De l'intérieur du compartiment, ses parents l'ont entendue.

- On a faim, à ce que je vois! constate gaiement le père.

- Ma foi, oui! approuve la mère.

Et nous nous dirigeons sans tarder vers l'accueillant wagon.

Excellent déjeuner. Conversation animée avec les parents. Retour dans le couloir. Le paysage a changé, mais nous ne parvenons pas, Clochette et moi, à nous y intéresser. Des arrêts. Le voyage devient un peu lassant. Nous parlons de choses et d'autres sans trop le regarder. Une sonnerie pour le second service. Encore une sonnerie.

- Ça, c'est le goûter! constate Clochette.

Nous y allons tous les deux. Les parents n'y vont pas. Couloir. Le soleil est tout près de s'en aller. Quatre heures cinquante-deux. Toulouse. C'est là que nous nous arrêtons pour changer de train.

La correspondance - "Mal calculée!" a décrété Clochette - est de une heure et quarante et une minutes. C'est un peu long pour les parents, qui vont s'installer au buffet de la gare. Pour nous, c'est bien sûr tout aussi long, mais Clochette a prévu de me faire visiter la ville. "Visiter est un bien grand mot, et d'ailleurs, je ne la connais pas bien, je n'y suis allée qu'une seule fois, il y a trois ans, j'étais petite, mais nous pouvons nous y promener un peu, cela nous dégourdira les jambes, et puis je n'ai pas de très bons souvenirs; nous verrons bien!"

Nous sortons de la gare. Devant nous, une grande place, bordée de l'autre côté par un canal. Arrivée au milieu de la place, Clochette se retourne, et fait un large geste en direction de la gare :

- Mesdames et Messieurs, voici devant vous la gare Matabiau de Toulouse; vous admirerez sa grandiose architecture, rappelant celle de certains châteaux des plus visités en France!

La Flèche, faisant partie du groupe des visiteurs :

- La gare de Lyon à Paris, sans l'horloge; quant aux châteaux...?

- Blois, par exemple, dont vous pourrez trouver les images dans nos bureaux.

- Je regrette beaucoup de ne pouvoir m'y rendre, mon train part à six heures trente-trois.

Notre cultivé guide se retourne de nouveau :

- De ce côté-ci, vous pouvez appréciez l'intérêt du Canal du Midi qui relie des centres très importants! Pour plus de détails, vous trouverez dans nos bureaux la brochure indiquant les noms de ces centres.

Le cultivé guide étend la main tout du long du canal :

- Vous remarquerez la beauté du Canal, que longent deux belles allées en terre propices à une délicieuse promenade, et que bordent des deux côtés de grands arbres; pour le nom de ces arbres, la brochure...

Je lève un doigt, comme à l'école. Le guide s'interrompt :

- Monsieur le Visiteur, désirez-vous savoir autre chose?

- Non, Mademoiselle le Guide, je vous remercie, mais je voudrais vous dire que ce sont des platanes; j'ai les mêmes devant mon lycée à Versailles, où j'habite.

- Monsieur le Visiteur, je sais fort bien que ce sont des platanes, mais je suis là pour vous dire ce qu'on m'a dit de dire.

La visite continue. "Suivez le guide!" a dit le guide. Nous suivons. Quelques rues fades plus loin, une église.

- Mesdames et Messieurs, devant vous la cathédrale Saint-Etienne! Admirez l'harmonie qui s'en dégage; vous observerez à quel point la construction est curieuse, ce qui vient du fait que tout n'a pas été construit en même temps.

- Je suppose Mademoiselle le Guide, que la brochure que nous pourrons trouver en vos bureaux nous donnera toutes les précisions voulues sur les différentes dates de construction.

- Vous avez parfaitement compris, Monsieur le Visiteur, l'organisation de cette visite.

Elle montre quelques endroits de la main :

- En bas, vous voyez un très grand portail, mais pour entrer dans la cathédrale, on passe par la toute petite porte en bas à gauche.

Elle se tourne vers moi avec un affable sourire :

- Monsieur le Visiteur, je suis au regret, mais la brochure est muette sur la raison de cette anomalie.

- Je vous remercie, Mademoiselle le Guide, de cette précision, qui me fera faire l'économie de l'achat de la brochure ad hoc.

Notre guide continue la description :

- En regardant attentivement, vous pourrez constater qu'il y a un clocher avec cloche, et un autre clocher plus petit avec horloge, ce qui évite, peut-être, de faire connaître aux habitants de la ville l'heure qu'il est en faisant sonner la cloche, puisqu'ils peuvent lire l'heure sur l'horloge; mais je suis au regret...

Je la coupe :

- ...la brochure est muette sur la raison de cette anomalie.

Elle me sourit gentiment :

- Je vous remercie, Monsieur le Visiteur, de le signaler à ma place, j'ai déjà tant à dire, cela me repose.

Notre guide continue :

- Vous observerez en haut du clocher les petites fenêtres étroites, et vous observerez particulièrement dans l'ouverture aménagée spécialement à cet effet, la cloche dont il a été question tout à l'heure.

Ai-je entendu un léger "Ouf"? Et comme je riais à moitié, Clochette me fit un sourire complice.

La visite continue. Nous passons par des rues tortueuses bordées de grandes maisons tout en briques.

- Mesdames et Messieurs, ne vous y trompez pas, ce n'est plus le Canal, c'est la Garonne...

- Ah oui! C'est dans mon livre de géographie, Toulouse est baignée par la Garonne.

- Et il faut ajouter que la Garonne est un fleuve.

- Je suis confus; j'avais oublié de le dire.

- Vous êtes pardonné!

Nous restons un bon moment à contempler la Garonne aux dernières lueurs du jour.

- Elle est vraiment belle cette ville! Tu sais, quand j'y étais passée rapidement, je t'ai dit que j'étais petite, et je n'y avais prêté aucune attention, me déclare Clochette, apparemment très impressionnée.

Impressionné, je le suis aussi :

- Il faut avouer que Versailles... Je n'ai jamais été dans une grande ville de province, et je suis assez surpris.

- Oui, moi aussi; tu as vu ces arbres près du fleuve et ces petites îles qui affleurent?

Je fais oui de la tête.

- Regarde là-bas! Tu as vu le joli pont de pierre?

Je regarde :

- Oui; et ses arches aux si belles proportions!

La nuit tombe peu à peu sur le Pont Neuf et la Garonne, les lumières de la ville commencent à scintiller et à se refléter sur l'eau paisible. Nous décidons de revenir à la gare car l'heure avance.

Il fait nuit. Il n'y a plus rien à regarder par la fenêtre. La journée a été longue; nous nous reposons dans le compartiment. Les parents de Clochette se sont assoupis. Sept heures trente et une. Saint-Gaudens. Tout le monde descend!

La tante, l'oncle et la cousine de Clochette nous attendent sur le quai. Embrassades. On me souhaite la bienvenue. Dîner. On parle d'affaires de famille. Au lit!

Dimanche premier novembre. La journée se passe tranquillement en famille. Le matin à l'église. Déjeuner pendant lequel on parle des petites choses de la vie de Saint-Gaudens et des environs.

Après le déjeuner, promenade pour me faire visiter la ville. Une petite ville, adossée aux Pyrénées, aux rues larges, aérées, j'ai envie de dire blanches. Ou sans couleur. Les habitants paraissent ne plus attendre qu'il arrive quelque chose, quoi que ce soit. Ce genre de récit, on l'écrit en sachant bien que c'est de la littérature, qu'il ne veut rien dire. Interrogez ce passant qui porte un paquet. Il sera étonné, vous prendra peut-être pour un fou, et s'il répond, vous dira : "Comment ça, je n'attends rien? Je fais une livraison, et j'attends que l'on me paye!" Pourtant, je garde mes impressions, et je le laisse à ses espoirs.

Goûter. On me demande mes impressions sur la visite. Je ne peux parler de ce que j'ai ressenti au cours de la promenade. Je parle donc du calme reposant de Saint-Gaudens, qui contraste tellement avec la vie agitée de Paris...

La cousine m'interrompt :

- Tu vis à Versailles, nous a dit Clochette.

Clochette, Versailles, Paris, voilà qui complique légèrement l'affaire. Je regarde la cousine. Je crois que je ne l'avais pas encore regardée. Elle a cinq ans de plus que moi, m'a dit Clochette. Elle a l'air d'écouter ce qu'on lui dit, contrairement à tant d'autres. Clochette ne m'a pas dit grand chose sur elle. A vrai dire, je n'avais rien demandé. Elle s'est contentée d'un : "Je ne suis allée là-bas que très peu; tu verras bien par toi-même!"

J'ai vu. Je réponds :

- Tu as raison; mais Paris est si proche...

- Tu vas souvent à Paris?

J'hésite à peine :

- Presque jamais.

Elle ne dit rien, et me regarde. Je reprends d'une voix tranquille :

- Paris se sent, même assez loin de Paris, même à Versailles.

Elle regarde longuement au loin :

- Je n'ai jamais été à Paris.

Puis, elle change de conversation.

Ses parents n'ont pas paru s'intéresser beaucoup à ce dialogue. Clochette a écouté avec une grande attention, sans rien dire.

Dîner plaisant.

Lundi. Tout le monde ayant un peu à faire ceci ou cela, nous restons un moment ensemble, Clochette et moi.

- Ta cousine sait poser les questions!

Clochette fait un signe de tête d'appréciation :

- Oui, j'ai entendu; et toi, tu sais répondre!

Un petit silence. Je reprends :

- Elle a l'air d'être sérieuse sans être ennuyeuse.

- Elle a fait de bonnes études, et à présent, c'est elle qui s'occupe de l'administration du laboratoire de son père.

- Ah, oui! tu m'avais dit; un labo de développement de photos.

Après le déjeuner, nous allons tous au cimetière de Saint-Gaudens, où reposent des membres de la famille de l'oncle par alliance de Clochette. Le cimetière est en dehors de la ville, et nous prenons quelques rues que je n'avais pas encore vues.

Je crois que je ne regarde pas de la même façon. Au début, je n'ai vu que ce qui fait la vie de la ville, maintenant je vois les endroits où elle vit. On peut vivre de tant de façons où qu'on soit. L'école, par exemple; y fait-on ce qu'on a envie de faire, ou ce qu'on est obligé de faire? C'est comme pour la livraison; ce qui compte, est-ce ce qu'on livre, ou seulement son paiement?

Voyons ce que j'ai vu. De grandes et belles maisons, serrées les unes contre les autres autour d'une large place, paraissant se ressembler, et cependant, chacune ayant cette petite particularité qui lui donne sa personnalité. Plus loin, deux porches, avec colonne, arcade et tympan de bonne pierre de taille, deux fois plus élevés que le bâtiment qu'ils flanquent, en marquent avec sobriété les entrées. "Le collège où mon père a fait ses études", a commenté la cousine. Une rue, toute droite, j'ai plutôt envie de dire une large allée, presque intime, bordée par deux rangées d'imposants tilleuls qui forment une voûte au-dessus d'elle, comme pour la protéger des ardeurs du soleil en laissant passer une petite brise rafraîchissante les jours de canicule.

Nous arrivons au cimetière. Des chrysanthèmes; des chrysanthèmes partout sur les tombes, venus apporter à ceux qui sont partis les souvenirs de ceux qui sont restés.

Mardi. Au déjeuner, on parle beaucoup de moi. Apparemment, on m'a observé avec attention. L'oncle s'est déclaré franchement; je lui ai plu. La tante n'a rien déclaré du tout. Mais aux petites attentions qu'elle a pour moi, il est clair qu'elle partage le sentiment de sa soeur. Mais elle est son aînée; alors, un brin de prudence... La cousine, elle, ne dit rien; je crois qu'elle attend d'être seule avec nous deux, Clochette et moi, avant de se prononcer. A la façon dont Clochette prend les choses, je pense à une issue favorable. J'ai, bien entendu, parlé de mes études. Et tous sont au courant des cours de maths que je donne à Clochette. "Tu la prépares déjà au bac", m'a dit - ce n'était pas une question - la cousine, au détour d'une conversation sur les examens en général.

Le déjeuné terminé, l'oncle part à son labo.

- Veux-tu que nous allions voir comment il fait ses développements? me suggère Clochette.

- Oh, oui! cela me plairait beaucoup!

L'oncle, apparemment ravi de nous montrer ses talents - je dis apparemment, parce qu'il n'a pas l'habitude de manifester ses sentiments - nous partons tous les quatre, l'oncle, la cousine et nous deux.

Le labo. Des petites boîtes partout, des pellicules de photos en négatif qui pendent, accrochées au mur.

- Elles sèchent, précise l'oncle.

Je demande :

- Vous venez de les développer?

- Oui; elles doivent sécher au moins quelques heures.

- C'est si long? s'étonne Clochette.

- On peut aller plus vite avec une sécheuse, mais cela durcit la pellicule, et la rend plus fragile; moi, je les fais sécher toute une nuit.

- Tu aimes le bon travail... c'est si rare, remarque sa nièce.

- Je pense que tu en fais autant, remarque son oncle.

Clochette fait un lent oui de la tête :

- La Flèche aussi.

- La flèche? Ah, c'est vrai, tu m'as dit!

L'oncle va décrocher une des pellicules, et nous la montre par reflet :

- Il ne faut pas qu'il y ait de taches.

Je l'assure, comme si besoin était :

- Il n'y en a pas.

Il me répond par un signe à peine visible, qui veut dire merci, et qui veut dire aussi : "Je le sais bien!"

- C'est ici que tu développes? demande Clochette.

- Non, c'est dans la pièce à côté; je vais vous montrer.

Il nous mène vers un grand rideau noir... qui en cache un autre, et nous entrons dans une pièce faiblement éclairée par une lumière rouge.

- Les deux rideaux, c'est pour éviter qu'entre la lumière du dehors qui abîmerait la pellicule en train de se développer, et le rouge ne se voit pas sur le négatif, nous explique l'oncle.

- Tu veux dire le négatif en train de se développer?

- Non, on ne le voit jamais; si tu photographies une rose rouge, elle sera transparente sur le négatif et noire sur ta photo papier.

Il ajoute, après un temps :

- Sur ces pellicules, on ne peut voir que du noir, du gris plus ou moins foncé, ou du transparent.

Je m'enquiers :

- C'est dans ce bassin d'eau...?

- Oui, c'est là qu'on les met dans le liquide qui développe.

- Et pour faire les positifs sur papier? demande Clochette.

- On éclaire le négatif par le dessus, et on met une loupe en dessous; l'image du négatif se retrouve sur le papier spécial sur lequel se forme la photo...

J'interviens :

- Un agrandisseur.

- Oui.

- J'ai appris ça, moi aussi, approuve Clochette.

Son oncle continue après avoir été prendre une feuille de papier et un négatif :

- Je vais vous montrer comment on corrige un négatif; c'est ce que j'enseigne à mes apprentis.

L'oncle a tout préparé, et une image apparaît sur le papier.

- Que remarquez-vous? nous interroge-t-il.

Clochette répond la première :

- Les phares de l'auto sont éblouissants.

- Est-ce que cela est gênant?

Je hoche la tête :

- Quand on roule en sens inverse, oui.

- Je vais dire au chauffeur de les éteindre.

Croyant à une bonne plaisanterie - ce serait bien la première - nous rions tous les deux. L'oncle reste imperturbable comme d'habitude. Il prend un autre papier et recommence. Mais que voyons-nous? Il a mis ses doigts en plein devant l'objectif, et les agite en faisant des tours de passe-passe incompréhensibles. Il va empêcher la photo de s'impressionner sur le papier! Nous nous regardons, un peu surpris, Clochette et moi, de l'air de nous dire : "Que lui arrive-t-il? Il chasse des mouches?" Pourtant, d'habitude, il a l'air d'un homme sérieux. Mais notre surprise est bien plus grande lorsque nous voyons les phares de l'auto se contenter de luire faiblement, et le reste de la photo émerger sans dommages! L'oncle à dû entendre notre "Oh!" étouffé, car il a souri :

- Vous voyez, le chauffeur m'a obéi.

Soudain, nous comprenons tous les deux. Clochette :

- Ce sont tes doigts!

La Flèche :

- Ils ont empêché la lumière d'arriver sur les phares.

C'était bien ça! L'oncle le confirme.

- Il faut être rudement adroit! le complimente Clochette.

Je fais chorus.

L'oncle a rangé l'agrandisseur sans rien dire. Mais nous voyons tous les deux qu'il est rudement content!

Mercredi.

- Je dois porter des travaux photographiques chez un client; voulez-vous venir avec moi, cela vous fera une promenade? nous demande la cousine.

- Avec plaisir, lui répond Clochette, nous ne sommes jamais allés à la montagne.

- Là où je vais, ce n'est pas encore la grande montagne, mais si l'endroit vous plaît, nous pourrons aller tout là-haut un autre jour.

- Oh, oui! C'est très haut?

- Aux environs de quinze cents mètres.

J'observe :

- On doit voir très loin.

- Oui, très; vous partez samedi, je crois?

- Oui.

- Allons-y après-demain!

La montagne... Certes, j'ai déjà vu des images; et je l'ai vue de loin lorsque nous sommes arrivés. Curieux effet. Je ne sais comment décrire. Les murailles de la terre... J'avais demandé à Clochette si elle était déjà allée en haut de la montagne. Non, elle n'y était jamais allée; "Ils ne se promènent pas beaucoup", m'avait-elle dit.

Nous partons peu après le déjeuné. Notre route va vers le sud, vers les montagnes que je vois au loin. La voie du chemin de fer traversée, nous arrivons à une large vallée au pied de nombreuses collines. Dans la vallée, un fleuve; la Garonne, qui chemine vers Toulouse et la mer, ainsi que le dit mon livre de géo. Un village. Une petite rivière nous suit sur notre gauche.

- Cette rivière vient de là où nous irons après-demain, explique la cousine.

- Dans la grande montagne? s'enquiert Clochette.

- Oui; au col de Portet d'Aspet.

Je joue mon savant :

- Un col, c'est lorsqu'on a enlevé un morceau de montagne, afin de permettre aux hommes d'avoir à moins monter pour passer de l'autre côté.

La cousine plaisante :

- C'est toi qui as enlevé le morceau pour nous faciliter la route, ayant deviné que nous passerions par là?

Par bonheur, Clochette a trouvé quoi répondre à ma place :

- C'est lui; et c'est extraordinaire qu'il ne soit pas fatigué, ayant mis des millions d'années à enlever ce morceau!

La cousine rit :

- Quelle équipe, vous deux!

Notre auto roule maintenant dans une vallée bien dégagée, bordée des deux côtés de collines arrondies. Nous traversons la petite rivière, et voici un assez gros village.

- C'est ici que je vais porter les photos, nous apprend la cousine.

Comme elle doit rester un moment chez le client, nous en profitons, Clochette et moi, pour flâner un peu dans le village.

Village paisible. J'ai envie d'ajouter calme, tranquille, que sais-je encore? Mais certainement pas endormant. On ne s'y agite pas, mais on ne traîne pas. L'un paraît ne pas aller de pair avec l'autre. Et pourtant... Le temps est un peu frais, sans plus, mais il y a un beau soleil. Et les enfants, chaudement habillés cependant, jouent sur... j'allais dire une pelouse, mais non, je crois plutôt voir un grand parc, tout rond, à qui parle en confidence la petite rivière qui nous a suivis tout à l'heure. Un parc... pourtant, il n'est pas bien grand. Un parc, propice au repos et aux jeux des enfants.

Un café, sur une place, dans le village. Il s'appelle le Café français. Pourquoi? personne ne paraît le savoir. "C'est comme ça depuis mil neuf cents... Peut-être parce que c'est près de la frontière espagnole..." nous a-t-on dit. Nous avons oublié de reposer la question à la cousine.

Jeudi. Après-midi paisible, comme le parc du village d'hier, passé avec la cousine, ses parents et les parents de Clochette. Est-ce l'air de la montagne qui en est la cause? J'ai bien remarqué qu'on dormait bien, vraiment bien dans ce pays. Clochette aussi l'a remarqué.

- Les gens, ici, sont comme les phares de l'auto, après que mon oncle a mis ses doigts devant, a-t-elle commenté.

- J'espère que vous avez passé de bonnes vacances? nous demande l'oncle.

- Elles ne sont pas encore finies, précise la tante; vous allez au col, demain, je crois?

- Oui, répond Clochette, nous sommes curieux de voir l'impression qu'on a lorsqu'on voit si loin de si haut.

- On voit loin, c'est tout, commente l'oncle.

J'interviens :

- C'est peut-être parce que vous êtes habitué.

Il me regarde, l'air un peu étonné :

- Il y a bien dix ans que je n'y suis pas allé!

Il se tourne vers la tante :

- Tu te souviens? nous avions fait visiter le col à mon cousin qui habite Reims.

- Parfaitement; sa femme a contemplé la vue pendant je ne sais combien de temps en marmonnant : "Que c'est beau...!" Et ses deux enfants s'ennuyaient autant qu'ils le pouvaient!

Clochette sourit :

- Nous mesurerons pendant combien de temps nous contemplerons la vue!

L'oncle a rendu le sourire, en se demandant clairement ce qui pouvait bien motiver ces sourires.

La conversation s'est poursuivie fort agréablement, parlant de l'hiver qui approche - "L'année dernière, il y a eu beaucoup de neige..." a dit la tante, qui ne paraît pas aimer beaucoup la neige - parlant de l'année d'études à venir, des clients qui viennent, on ne sait pourquoi, toujours en même temps, et de tant d'autres choses...

Vendredi, neuf heures du matin. "Il fait froid, là-haut!" nous a prévenus la cousine. Chaudement vêtus, nous partons tous les trois en auto visiter les hauteurs vertigineuses des grandes montagnes. La journée sera longue, et nous avons prévu un pique-nique près d'un ruisseau, dans un endroit calme. Calme, ça on s'en douterait.

Tout d'abord, la route que nous avons déjà parcourue avant-hier. Puis, la montée commence. Les collines boisées se resserrent peu à peu; à droite elles montent jusqu'à neuf cents mètres, à gauche c'est déjà la grande montagne, seize cents mètres, a dit la cousine. Çà et là, de grandes maisons monotones. Non loin, une petite route tortille jusqu'à des hameaux isolés.

Tout au bord de la route, sur la gauche, une petite maison de pierres. Mais quelles pierres! Disposées harmonieusement, sans raideur, des proportions qui ne heurtent ni l'oeil ni l'esprit. Et les couleurs! Vert sombre, rouge grenat, jaune ambré, bleu ardoise, sans rudesse, formant un véritable bouquet, se répondant les unes aux autres, sans éclat inutile, douces et pleines, mystérieuses. A côté de la petite maison, un homme, vêtu d'habits solides et chauds, se tient auprès d'une chèvre, fièrement dressée, nerveuse, dont on ne peut pas manquer de voir qu'elle est agile. L'homme attend que nous passions. La chèvre fait de même. Ils se connaissent, et ne tiennent pas à se quitter.

La route se met à monter. Oui, oui, c'est bien ce que j'ai dit. Elle ne montait donc pas déjà? Si, certes. Mais là, elle ne monte plus, elle escalade! Ça y est! C'est fini! Je vois le col, tout près! Un dernier virage. Oh...! Que vois-je? Le virage avait caché une dernière escalade. Et quelle escalade! Mon vélo à moteur ne voudrait même pas s'y aventurer. Par bonheur, nous sommes en auto... qui a un peu de peine, elle aussi, je vous l'assure. Enfin, le col. Nous nous arrêtons, exténués.

La neige!...

- Tu as vu, la neige? s'exclame Clochette.

- Ces montagnes sont à plus de deux mille mètres; et là-haut, il fait beaucoup plus froid qu'ici.

Je m'informe :

- Il a donc neigé il n'y a pas longtemps?

- Oui; quelques jours avant votre arrivée, il a fait froid, et la neige est tombée sur les hauteurs.

- Et elle n'a pas fondu?

- Non, là-haut, aujourd'hui encore, il gèle.

Nous regardons autour de nous. Je crois même que nous contemplons. Bien sûr, lorsqu'on est habitué... Des montagnes; des montagnes partout, au-dessus desquelles j'ai la sensation de planer, d'être un aigle. Un peu partout, des cimes, qui dépassent l'horizon, comme des crêtes de vague, dont l'écume est la neige. Plus bas, sous les cimes, reposent des nuages qui cachent les vallées. Au loin, entouré de sombres forêts, s'accrochant à la pente abrupte, cherchant à garder l'équilibre pour ne pas glisser dans le profond ravin, à peine visible, un étroit sentier attend les voyageurs. Qui sont-ils, ces voyageurs sur ce sentier qui semble n'aller nulle part, et dont eux seuls connaissent sans doute la destination?

L'aigle a plongé. Deux minutes de vertige, et nous entrons dans un village. Un clocher, avec son toit pointu à six ou huit faces, je n'ai pas bien vu. Sous le toit, deux toutes petites fenêtres percent parcimonieusement un massif clocher. Tout en bas, une petite porte, non moins parcimonieuse. Veut-on vraiment que quelqu'un entre? Pas n'importe qui, en tout cas. L'aigle descend doucement, maintenant. Autre village. Autre clocher. Même toit pointu; non, non, celui-ci est à quatre faces, je crois. Grandes fenêtres, grande porte. Ici, on entre. Sortis du village, nous passons un petit pont de pierre sur un torrent. "C'est au bord de ce torrent, un peu plus loin, que nous allons pique-niquer", nous annonce la cousine. Encore quelques minutes, et nous nous arrêtons près du torrent, qui se précipite entre des rochers. "C'est ici!" nous indique la cousine.

Nous nous sommes assis sur de gros rochers, tandis que le torrent gronde gaiement près de nous. La cousine a sorti, tenez-vous bien, un "pain de carottes aux amandes", accompagné d'un petit "vin de fleurs de pissenlits"!

- Mais non, ça n'a rien d'extraordinaire! Je me suis contentée de faire une sorte de purée avec les carottes râpées, l'ail et l'oignon émincés, un peu de paprika et d'estragon. Pour lier, j'ai ajouté un oeuf et deux blancs battus en neige, puis j'ai mis un peu de chapelure et beaucoup d'amandes concassées. Ah! il faut bien mélanger, ça oui. Après une dizaine de minutes de repos, j'ai bien tassé le tout dans un moule huilé et j'ai mis au four cinquante minutes. A savourer tiède ou froid, avec ou sans crudités.

- Je n'aurais jamais pensé à mélanger tous ces goûts différents, c'est drôlement appétissant, se délecte déjà Clochette, surtout que j'adore les amandes!

- Moi aussi! ai-je ajouté.

- Et le vin de fleurs de pissenlits, c'est toi aussi qui l'as fait?

La cousine répond avec un sourire :

- Oui, mais tu vas voir...

- ...ça n'a rien d'extraordinaire! avons-nous terminé, Clochette et moi.

- Ecoutez plutôt vous deux. Dès la fonte des neiges, on peut ramasser de belles brassées de pissenlits, on fait bouillir les fleurs pendant un quart d'heure dans beaucoup d'eau. On passe le jus. Puis on ajoute trois bons kilos de sucre, une petite livre de raisins secs, un citron coupé en morceaux et une noix de levure de boulanger. C'est tout. On laisse macérer quatre mois, puis on filtre et on met en bouteille.

Nous dégustons ces goûts tout nouveaux, mi amers, mi doux, mi sauvages. C'est bon!

Le gâteau maintenant.

- Ah! la "croustade", on ne peut pas la rater! annonce la cousine.

- Si c'est moi qui la fais, c'est possible, la coupe Clochette.

- Mais non, tu vas voir, reprend la cousine. Tu déposes trois pommes épluchées et coupées grossièrement sur un fond de pâte feuilletée, tu saupoudres de beaucoup de cassonade et de vanille, tu mouilles avec un peu de rhum et tu refermes avec le reste de pâte feuilletée, que tu saupoudres de cassonade. Attention, ajoute-t-elle en levant un doigt à l'intention de Clochette, la cuisinière ne doit pas oublier le trou au milieu pour laisser la vapeur des pommes s'échapper! Et au four pour une demi-heure. C'est tout!

L'après-midi avance, et l'air se refroidit de plus en plus. Il est temps de rentrer; nous partons, et l'auto est chaude.

- Je ne suis jamais allée à Paris, et je me suis toujours demandé comment on vivait dans une si grande ville, nous confie la cousine.

Nous ne savons trop quoi répondre; après tout, nous non plus n'avons jamais vécu à Paris. C'est plus près, certes, mais c'est tout. La cousine poursuit :

- Ici, la vie est simple, tout le monde se connaît plus ou moins; on va toujours dans les mêmes endroits, que ce soit pour les courses, le travail, ou les amis.

- Pour les courses, lui répond Clochette, il est vrai qu'à Paris on trouve tout ce qu'on veut, mais pour les amis, on n'a que ceux qu'on a.

Elle ajoute, après un temps :

- Et quant au travail, c'est toujours le lycée.

La cousine réfléchit :

- Dans mon épicerie, il y a des choses que je ne prends jamais, et d'autres que je prends toujours; pour le reste, c'est selon.

Elle laisse un temps :

- Si mon épicerie était mille fois plus grande, aurais-je le temps de tout parcourir, et surtout de tout goûter?

Elle fait une pause :

- Si l'épicerie est petite, est-ce qu'on s'en contente, ou est-ce qu'on s'y habitue, ou bien est-ce qu'on rêve à d'autres épiceries?

Encore un temps :

- Et comment savoir ce qui est le meilleur, sans y passer sa vie... et ne rien faire d'autre?

Le soleil est parti. Est-ce pour chercher ailleurs?

Samedi, huit heures douze du matin; notre train du retour vient de partir, et nous emporte vers Paris, les parents de Clochette, Clochette et moi. Finies les vacances, au revoir les Pyrénées, à une autre fois, j'espère, l'oncle, la tante, la cousine! C'était bien.

Voici Toulouse. Nous n'irons pas nous y promener; onze minutes de correspondance seulement, cette fois.

Nous ne revenons pas à Paris par la même ligne qu'à l'aller. Après une courte correspondance à Bordeaux, nous prenons le Sud-express, train rapide, qui met moins de temps que celui de Limoges, malgré une distance plus longue.

A neuf heures et demie, l'autorail, rapide lui aussi, est reparti. Jusqu'à Bordeaux, où nous arriverons à midi, le trajet est agréable. Nous suivons la vallée de la Garonne, presque de bout en bout, contemplant le fleuve qui s'élargit peu à peu. Paysage varié, de collines et de bois. Peu d'arrêts, trois, je crois. De Bordeaux à Paris, il n'y en aura même pas un pour le Sud-express. Nous arriverons à cinq heures moins cinq, juste après le coucher du soleil.

Nous revoici dans le couloir du Sud-express. Dans l'autorail, il n'y en avait pas, de couloir; c'était très désagréable, on ne pouvait se dégourdir les jambes. Mais nous n'y restons pas longtemps, dans le couloir. Voici retentir la sonnette du déjeuner. Il était temps, nous avons tous faim. Et ce n'est pas dans l'autorail qu'on aurait sonné pour nous donner quoi que ce soit à manger. Pourtant, rien que des premières, comme le Sud-express. Ce n'était pas la peine...

Au dessert, le paysage a changé. Nous traversons les Charentes. A vrai dire, il n'y a pas grand chose à raconter. "On a envie de rester là, à rêver..." a commenté Clochette.

L'heure s'avance. Vers trois heures, Tours, puis la Loire, que nous allons suivre jusqu'à Orléans, large, lente, avec ses grandes îles ensablées.

- Nous allons passer près des grands châteaux, j'ai vu ça... commence Clochette.

Je l'interromps :

- ...dans la brochure qui se trouve dans vos bureaux.

Elle rit :

- Pas du tout! C'est dans la brochure qu'on m'a donnée au lycée!

Je fais une grosse moue :

- Ah, oui! celle qu'il faut apprendre par coeur.

Un soupir commun :

- Précisément...

Cinq minutes plus tard, un château. Je m'écrie :

- Amboise! Je le reconnais!

J'ai des yeux de lynx, car le château se voit à peine. Mais Clochette :

- Tu crois que je ne t'ai pas vu regarder le nom de la gare!

Je n'ai rien entendu. Cinq minutes après...

- Chaumont! s'écrie Clochette.

Et alors que j'allais lui servir la même remarque :

- Pas du tout! Celui-là, je le connais, j'ai vu des photos! C'est le château fort à tours et pont-levis, où il ne manque que la pancarte : "Entrez, Mesdames et Messieurs! Le château fort a des entrées partout; portes, fenêtres... Et le pont-levis, personne n'a jamais réussi à le lever!"

Moi aussi, j'ai déjà vu des photos du château-pas-si-fort-que-ça. Et il ne nous reste plus qu'à rire à ses dépens.

Dix minutes encore... Là, nous avons vu le nom de la gare en même temps.

- Blois! s'écrie Clochette, me prenant de vitesse, dont vous pourrez trouver les images dans nos bureaux.

- Je regrette beaucoup de ne pouvoir m'y rendre, mon train en est déjà parti à neuf heures et trente minutes.

Et nous rions encore...

Dimanche. L'après-midi nous retrouve tous les six chez Crystal.

- C'est intéressant, ce qu'a dit ta cousine sur l'épicerie... commente la Dame; on devrait appeler cela Le Monologue de l'Epicerie.

- Oui... ou encore La Tirade, comme au théâtre, lui répond Clochette.

- Non, non, non! s'écrie aussitôt Du Parc; ensuite, on nous la donnera à apprendre par coeur!

- Oh, elle n'est pas bien longue, mais il y a des idées! s'interpose Sapiens; contrairement à d'autres tirades que nous connaissons, et qui elles sont longues, et pour ce qui est des idées...

- Et dont, je crois, il est inutile de citer l'auteur, approuve Crystal; nous le connaissons tous.

Approbation muette générale. Je risque :

- Assez parlé! ne prenons pas racine sur ce sujet.

Approbation bruyante générale.

- Cette épicerie mille fois plus grande me fait penser au lycée; jamais nous ne pourrons goûter tout ce qu'on nous propose d'apprendre, remarque la Dame.

- Tu es bien bonne! s'exclame Crystal; moi, je n'arriverai déjà pas à le parcourir.

Je remarque à mon tour :

- Et il n'y a pas seulement le temps, il faut aussi en être capable.

- Ça, c'est une affaire pour Sapiens! décrète Crystal.

Et, se tournant vers lui :

- Tu pourras sans doute parcourir; mais pourras-tu goûter?

- Tu es bien bonne, ainsi que tu le disais à l'instant; d'une part, je ne pense pas arriver à tout parcourir...

- Oh, qu'il est modeste! s'écrie Du Parc.

Sapiens néglige :

- ...d'autre part, je suis sûr de ne pas être capable de tout goûter; combien de fois faut-il relire un livre qui nous plaît avant de ne plus rien y découvrir de nouveau?

- Pour moi, en tout cas, avoue Clochette, je pense que je n'y arriverai jamais.

Lundi. Philo l'après-midi.

- Je ne sais s'il arrivera à parcourir, mais il n'a pas l'air d'avoir assez faim pour goûter! souffle Du Parc.

Je le rassure :

- Ça ne fait rien; nous goûterons tout à l'heure chez moi sans lui!

Le prof s'est interrompu un instant, puis a repris. Il est clair que c'est pour nous. Curieusement, il ne nous dit rien. Pourquoi? Peut-être a-t-il cru vraiment que nous échangions des pensées, ainsi que le lui avait dit Du Parc l'autre jour? Serait-il philosophe, ce prof de philo?

C'est de cela que débattent les débatteurs au goûter.

- La cousine des Pyrénées se demandait si elle aurait le temps de tout goûter, entame Sapiens; pour moi, c'est ça la philo.

Il fait une pause :

- C'est peut-être cela que se dit notre prof, s'il est philosophe, ainsi que l'a suggéré La Flèche.

- Supposerais-tu que notre prof se demande si nous nous posons la même question? suggère de son côté Du Parc.

La Flèche est songeur :

- Un philosophe devrait-il se faire prof de philo?

Un moment de silence.

- S'il n'est pas prof, il garde ses connaissances pour lui-même, répond Du Parc.

- Il y a d'autres moyens de transmettre ses connaissances...

- Tu veux parler d'écrire des livres de philo? me demande Sapiens.

- Si ce sont des livres parlant des philosophes, c'est comme un livre de cours, et ça revient à être prof.

Je laisse un temps :

- Je pense qu'être philosophe, c'est chercher la sagesse, et proposer aux autres d'en faire autant; en leur indiquant des sujets de réflexion, par exemple.

J'ajoute aussitôt :

- Ce qui n'enlève rien à l'importance du prof...

- Tu veux dire que le prof n'est qu'un transmetteur? me questionne Du Parc.

- En tant que prof, oui.

- Alors, c'est peut-être la conscience de l'insuffisance de sa vie qui pousse notre prof à accepter nos échanges de pensées qui sont pour lui une recherche, conclut Sapiens.

Jeudi. Il fait gris, des gouttelettes de pluie éparses volètent autour de Clochette et moi. Je suis venu lui donner son cours de maths, et à présent, nous nous promenons dans le bois, près de chez elle.

- Il ne fait pas aussi froid qu'en haut des Pyrénées, constate Clochette, mais un chocolat chaud nous fera du bien tout à l'heure!

J'acquiesce; le sujet paraît épuisé.

Mais qu'importe! nous ne cherchons pas de sujets. Nous marchons ensemble par les petits sentiers, la main dans la main, observant le vol élégant d'une feuille de châtaignier, jouant à éviter les bogues aux châtaignes écrasées, écoutant les chants, devenus rares, des oiseaux dont beaucoup s'envoleront bientôt vers des cieux plus attrayants... "Pour eux, conteste Clochette, moi j'aime bien ce temps-là". J'ai entendu la question qu'elle n'a pas posée. "J'aime beaucoup ce temps, il est empli de souvenirs, et se prépare aux promesses", ai-je répondu. Elle n'a rien répondu, m'a serré la main, et nous avons continué à marcher sans but, sinon celui d'être ensemble.

Samedi.

- ...les sépales...

C'est le prof de sciences nat.

Cela fait... ah! depuis le vingt-six septembre... Tiens! oui, je m'en souviens... oui, c'était aussi un samedi... chez Crystal...

- ...les étamines...

Un mois et demi; nous sommes le quatorze... déjà ou seulement?...

- Nous sommes en classe... m'a soufflé Sapiens.

En classe... Oui... Oui, sciences nat, sciences nat, bien sûr. Que dit-il le prof? Ce qu'il faut, certainement. Je remercie Sapiens d'un signe de tête.

Le cours a fini par se terminer. Je rentre; il y a du travail!

Dimanche. Matinée passée à mon bureau; c'est vrai qu'il y a du travail, et je dois avouer qu'hier...

Au déjeuner, mon père m'a posé plein de questions sur mon voyage. J'ai donné plein de réponses. Je n'ai pas su au juste ce qu'il voulait savoir. Peut-être rien. Ma mère a écouté sans trop d'attention; elle, je lui en ai déjà parlé. Et elle, je savais ce qu'elle voulait, garder son enfant auprès d'elle. "Mais non, maman, je ne resterai pas toute ma vie auprès de toi..." Ça, je ne le lui ai pas dit.

L'après-midi, nous sommes tous les six chez Crystal.

- Il me semble que ta cousine avait dit quelque chose d'autre sur l'épicerie, commence Du Parc.

- Oui, lui répond Clochette; se contenter, s'habituer, ou rêver.

- Ah, oui! Si l'épicerie est trop petite.

- C'est cela.

- Moi, je change d'épicerie! déclare la Dame.

- On voit que tu n'y es jamais allée! sourit Clochette; il n'y en a qu'une.

- Une seule? s'étonne Crystal.

- Non, c'est vrai; mais comme les autres sont encore plus petites...

- Et lorsque quelque chose vous manque? s'enquiert Sapiens.

Là, je suis au courant :

- On va à Toulouse.

- C'est loin? s'inquiète la Dame.

- Un peu moins de cent kilomètres.

- Il n'y a rien de plus près? s'exclame Crystal.

Là, je ne suis pas au courant.

- Il y a Tarbes, à soixante-dix kilomètres, nous apprend Clochette; mais c'est bien moins grand que Toulouse.

- Par conséquent, on rêve à Toulouse! conclut Du Parc.

- Tu dis ça parce que tu habites à trois pas de Paris, conteste Sapiens.

- C'est vrai, admet Du Parc; et au reste, je n'ai jamais rêvé à Toulouse!

Personne, manifestement, n'a rêvé à Toulouse; pas même Clochette.

- Si on se contente de la petite épicerie... reprend Sapiens.

Il s'interrompt un moment.

- C'est qu'on ne peut en trouver d'autre plus grande, propose aussitôt Du Parc.

J'ajoute :

- Ou qu'il n'y en a pas d'autre.

Sapiens secoue la tête :

- Non, non; cela peut être pour une autre raison...

Il ne va pas plus loin.

- C'est qu'on n'a pas trouvé quelque chose d'autre à désirer, propose Crystal.

- Ou qu'on n'a plus faim, ajoute la Dame.

Sapiens secoue de nouveau la tête :

- Si, bien que l'épicerie soit petite, il y a tout ce qu'il nous faut...

- Ce serait malgré tout peu probable, proteste Du Parc.

- Admettons-le.

- Et dans ce cas, cela veut simplement dire : "J'ai tout ce que je voulais, je suis... content!"

- Content, tu veux dire que tu as ton content? lui fait préciser la Dame.

- Oui.

- Alors, dans ce cas la petite épicerie est aussi grande... que la plus grande, complète Crystal.

Un moment de silence.

- Si on nous dit par exemple : "Contentez-vous de ce qu'il y a, il n'y a pas autre chose", se contenter veut dire : "N'ayez plus d'envie, ce n'est pas la peine!" déclare Clochette.

- Et dans ce cas, il n'y a plus qu'à s'habituer, commente la Dame.

- Si cela est possible; sinon, il ne reste plus qu'à rêver, achève Clochette.

Mardi matin, cours de maths. Voilà une chose simple; pas d'interprétation, personnelle à chaque prof, comme dans tant de matières. Histoire, philo... même physique, où les physiciens ne sont pas d'accord entre eux. L'ennui, c'est que si on choisit une autre théorie que celle officielle du jour, on est considéré comme un élève ayant mal appris sa leçon. Avant tout, il faut faire comme le prof, sinon, gare!

- Il y a une autre méthode, souffle Sapiens.

- Bien plus commode et plus rapide, souffle Du Parc.

- Si nous lui demandions? souffle La Flèche.

Approbation. Je questionne donc :

- Pardon, Monsieur!

- Oui, jeune homme.

Je propose l'autre méthode. Bien entendu, le prof la connaît fort bien. Il nous en précise même quelques avantages que nous ne connaissions pas.

- C'est très bien de chercher par soi-même! nous approuve-t-il.

Quelques mouvements chez quelques élèves, craignant clairement d'avoir de la rallonge à apprendre. Mais voilà que le prof a repris, aussi naturellement que d'habitude :

- Je ne vous conseille pas d'utiliser cette méthode à l'examen; une très mauvaise note est vite attrapée.

Soulagements des quelques élèves précédents. Les autres ont compris; si l'examinateur n'aime pas cette méthode... L'officielle est officielle; elle est garantie. Si elle est officielle, c'est qu'elle est bonne; c'est évident, non?

L'après-midi, cours de russe. Nous étudions la traduction d'un texte littéraire. Mon camarade russe, assis près de moi, me fait ses commentaires habituels sur certains mots. Grâce à lui, mon russe sera bientôt parfait. Je plaisante, bien sûr, mais je dois avouer que cela me donne envie de faire la meilleure traduction possible.

A propos, si l'examinateur n'aime pas cette traduction?... Ah, oui! Je pense qu'il vaut mieux prendre celle du prof, qui est celle des dictionnaires... officiels. Et comme nous le savons, l'officielle est officielle; elle est garantie. Si elle est officielle, c'est qu'elle est bonne; c'est évident, non?

Voilà tous les ennuis de Clochette expliqués. Je lui en parlerai jeudi.

Jeudi. Après le déjeuné, je vais chez Clochette.

- Et voilà, c'est fait! ponctue-t-elle, alors que nous venons de terminer un problème.

J'ai préparé mon coup :

- Il y a aussi une autre méthode; elle est plus simple et plus rapide.

- Tu aurais pu commencer par là! Voilà trois heures que nous...

Je la coupe :

- Ça fait à peine une heure! Tu exagères...

- Eh bien! une heure, ça fait trois, si on peut faire dix minutes!

Je souris :

- Je crois que ton calcul présente quelques défectuosités...

- Je le sais bien; je ne vois pas ce que ça change, il suffit de poser 1 = 3, et tout va bien.

Elle ajoute, voyant que je cherche une bonne repartie :

- Euclide en a bien fait autant, pourquoi pas moi?

Et, avec emphase :

- Le célèbre "Postulat de Clochette" vient de naître!

Je salue :

- Postulat et computat!

Clochette reprend, après m'avoir fait un gai sourire :

- J'écoute ta merveilleuse méthode!

La méthode est vite exécutée. Je parle de mes réflexions à propos des maths et du russe d'avant-hier :

- J'en ai conclu que tu travailles avec intelligence... ce qu'il ne faut jamais faire!

- Qu'est-ce que...? Ah oui! L'intelligence pour moi, et la récitation pour le prof.

- Absolument.

Un moment de silence.

- C'est triste... commente Clochette.

Elle hoche la tête :

- Tu crois que dans la vie...?

- Je le crains.

Vendredi après-midi; cours de géo.

- Pourquoi n'apprendrait-on pas la géo en allant à chaque fois sur place? souffle Du Parc.

- Partons tout de suite! souffle Sapiens.

Et, se retournant vers moi :

- Tu dis au prof de venir faire le cours sur place!

L'affaire n'a pas de suite. Par contre, il faut apprendre comment c'est fait, là où nous n'irons sans doute jamais.

Après la classe, goûter chez moi.

- Que t'a-t-il appris, ton cours de géo dans les Pyrénées? me demande Du Parc.

Un peu surpris, j'hésite sur la réponse à donner :

- Dans la petite ville où habite la tante de Clochette, rien.

- Rien?

- Peut-être ai-je appris là que la vie se ressemble, même si on est loin.

- Dans le monde entier?

- Non; mais si les occupations, les habitudes sont différentes, si même la mentalité des habitants est autre que chez nous, par exemple, ce sont toujours des hommes comme nous.

- Belle découverte! Alors, voyage géographique pour rien? s'enquiert Sapiens.

Je laisse un temps avant de répondre :

- Si, mais je ne sais l'expliquer; c'est lorsque j'étais dans la montagne, et que je me représentais être un aigle.

- Ce n'est qu'une image, je pense? tente d'expliquer Du Parc.

- Bien sûr, je savais que je n'étais pas un aigle, mais j'avais la sensation que le monde n'était pas ce que je connaissais.

- Un monde vu de Sirius? risque Sapiens.

Une idée m'effleure l'esprit :

- Tu sais, le satellite?...

- Il y a deux ans? rappelle Du Parc.

- Oui; si j'avais été sur le satellite...

Sapiens sourit :

- Tu aurais la moitié de la Terre devant toi.

- Oui; je n'avais pas la moitié de la Terre, bien sûr, mais... c'était la même chose, j'étais loin, loin, j'étais en dehors de la Terre.

- Curieux, ton cours de géo, remarque Du Parc.

- Etrange, ajoute Sapiens.

Samedi. Beaucoup de travail cet après-midi. Les compositions de fin d'année commencent le lundi sept prochain, et nous sommes déjà le vingt et un novembre. J'aimerais bien que Clochette réussisse ses maths. Il faudra bien travailler ensemble, elle et moi.

Cinq heures et demie. Il fait déjà nuit. Téléphone. C'est Clochette :

- Que fais-tu aux vacances prochaines?

- Prochaines...? Tu veux dire cet hiver?

- Oui.

Je ne réfléchis pas longtemps :

- J'y vais avec toi!

Je l'entends rire :

- Je vais en Bourgogne; c'est très joli, là-bas, j'y suis allé une fois, il y a trois ans.

- Tu as de la famille là-bas?

- Oui; un oncle, le frère de mon père.

- Tu y vas pour combien de jours?... C'est pour en parler à mes parents.

- Je ne sais pas encore; mes parents n'y vont que pour un jour ou deux, mais nous pourrons peut-être rester plus longtemps.

- Tu crois que tes parents...?

- Ils ont une fille un peu plus grande que nous, et elle sait conduire; son père lui avait prêté son auto, et elle nous avait promenés.

Elle fait une pause :

- Peut-être que...

- Ce serait bien!

- Je vais voir avec mes parents; je te dirai.

Elle fait une nouvelle pause :

- Bientôt les compos...

- Il faudra bien travailler les maths!

- Et le reste...

- Et le reste...

Dimanche. Ce matin, Clochette m'appelle :

- Je pense que tout va bien pour la Bourgogne; nous pourrons peut-être rester quelques jours.

Elle rit :

- Il y a une condition; je dois avoir une bonne note de maths à la composition, m'a dit mon père, faisant son possible pour paraître sérieux!

Je prends un ton grave :

- Ça va être difficile!

Elle prend un ton rassurant :

- Ne t'inquiète pas; je serai là, je t'aiderai!

- La Bourgogne est sauvée!

Nous rions.

Après-midi. Nous sommes tous les six chez Crystal.

- Cette fois-ci, vous ne serez pas les seuls à partir, vous deux et Du Parc, constate la Dame; nous partons tous.

Crystal se tourne en souriant vers Clochette :

- Tu es bien heureuse; il n'y aura que toi à avoir des cours de maths!

- Tais-toi! proteste la Dame; il est capable de nous donner des devoirs à faire par correspondance.

Sapiens prononce doucement :

- Excellente idée; je vais en faire autant.

Signes véhéments de dénégation des deux filles. Quant à Du Parc, prudent, il n'a rien dit.

Après un bon moment de commentaires sur les différents voyages des uns et des autres, Du Parc reprend la discussion sur les thèmes proposés par la cousine des Pyrénées :

- Je crois qu'elle a parlé de la recherche du meilleur.

Il lève un doigt :

- Si elle m'avait connu, elle n'aurait pas eu besoin de rechercher le meilleur!

Clochette :

- Le train du matin part d'Austerlitz à huit heures quarante.

- Le train du...

Un instant, nous sommes tous restés, tout comme Du Parc, sans comprendre. Et puis, aussitôt, éclat de rire général! Enfin, sans Du Parc.

- Allons, reprend Sapiens, poursuivons le thème!

Je rappelle le thème : "comment savoir ce qui est le meilleur, sans y passer sa vie... et ne rien faire d'autre?"

Du Parc fait un signe d'admiration :

- Quelle mémoire!... Avoue que tu y as pensé tous les jours depuis ton retour!

- Allez! intervient la Dame, on reprend!

- Reprenons! reprend Crystal; d'abord, c'est quoi, le meilleur?

Flottement. Du Parc reprend, lui, du poil de la bête :

- Je pense que ta cousine voulait parler de ce qu'elle trouvait meilleur pour elle-même, dans son épicerie, comme elle le dit symboliquement.

- Dans ce cas, remarque Sapiens, cela évite d'avoir à traiter le sujet concernant ce qui est le meilleur au monde, sujet sur lequel j'avoue mon incompétence.

- Oh! s'exclame Crystal, si tu es incompétent, ce n'est pas moi qui serai compétente.

- Ni moi non plus, approuve la Dame.

- Il ne reste donc plus qu'à savoir comment chercher le meilleur pour soi-même, conclut Clochette.

Elle prend un temps :

- En supposant, pour la discussion, qu'on ne change pas d'opinion entre-temps.

J'abonde :

- Ce qui est rare.

- Supposons donc qu'on ne change pas d'opinion, poursuit Clochette; il faudrait de plus savoir s'il s'agit du meilleur pour soi-même, ou d'après soi-même.

- Cela paraît bien compliqué, se plaint Du Parc; explique!

- Je veux parler de ce qui profite à soi-même, ou de ce qui...

- ...profite aux autres! s'exclame ironiquement Du Parc; l'altruisme n'ayant jamais été très répandu...!

- Et pourquoi ne pas supposer ce qui profite à tous? s'interpose Sapiens.

- On retombe dans le "pour le monde entier", observe la Dame.

- Monde entier défini par chacun, ajoute Crystal.

Je fais un geste d'impuissance :

- Voilà qui rend l'analyse malaisée.

Clochette paraît être du même avis :

- Ma pauvre cousine en sera réduite à passer sa vie sans même pouvoir chercher!

Mercredi matin, cours de français. Nous étudions le texte d'un auteur. Le prof lit un ou deux extraits, nous en parle à sa façon, nous pose des questions. Nous donnons notre point de vue. Il approuve ou contredit.

L'après-midi, physique. Là, il n'y a pas de point de vue à donner. Comprendre, apprendre, réciter. J'exagère quelque peu. On apprend des choses très intéressantes qui expliquent comment marche l'univers. Y a-t-il un "meilleur", dans cet univers?

Les trois débatteurs se retrouvent chez moi au goûter.

- L'univers est bien grand, et la matière bien petite, constate avec mécontentement Du Parc; comment s'en sortir?

- Cela me fait penser aux limites des fonctions en maths, remarque Sapiens; on parle souvent de zéro que multiplie l'infini.

Je corrige :

- Ce n'est jamais vraiment zéro ni l'infini, c'est presque; et là, on peut trouver une valeur.

- Pas toujours! s'exclame Du Parc, pensant clairement à un récent problème avec lequel nous eûmes de gros ennuis.

Petits sourires d'approbation de Sapiens et de moi-même.

- Et si notre univers était vraiment infini, et ce qui le compose était vraiment zéro? prononce pensivement Sapiens.

- Ça, c'est de ta compétence! déclare solennellement Du Parc.

Nous restons un moment à grignoter des biscuits. Je reprends :

- Peut-on donner un cours de français? la grammaire, l'orthographe, oui...

- Mais nous, nous n'en faisons pas, remarque Du Parc.

- C'est vrai; et l'étude des auteurs?

- Ça oui, bien sûr, approuve Sapiens.

Je poursuis :

- Mais comment parler de cours? Nous lisons ensemble, le prof et nous; le prof ne nous dit pas quoi penser, il exprime ce qu'il pense, lui.

- Ça, c'est bien vite dit! s'exclame Du Parc; si nous ne disons pas comme lui à l'examen...

- Tu n'as pas vraiment tort, mais tu n'as pas vraiment raison... commence Sapiens.

- Avec une réponse pareille, je vois clairement la situation! ironise Du Parc.

Sapiens sourit :

- Touché! ainsi qu'on le dit en escrime...

- Ça, c'est si on est honnête!

- Merci du compliment! Reprenons...

- Je te fais observer que c'est toi seul qui réponds!

- Deux touches...

J'interviens :

- Nous - nous, c'est moi, je précise pour éviter les remarques de peu d'intérêt de Du Parc - nous, disais-je...

- Au fait! Au fait!... scande Du Parc.

- Ah, tais-toi! Je ne sais même plus de quoi nous parlions!

- Mais je suis là, moi, et je sais ce que je disais! Si des propos intempestifs ne m'avaient pas... s'insurge Sapiens.

- Au fait! Au fait!... scande Du Parc.

- Tais-toi! ordonne Sapiens; voici le fait...

- Enfin! s'extasie Du Parc.

Sapiens :

- Silence! Au fait, de quoi parlions-nous?

J'expose :

- Sapiens avait voulu parler - il en a été empêché par qui l'on sait - de ce qu'il faut faire à l'examen.

- Ah oui, merci! me remercie Sapiens; je reprends donc!

Et, après un coup d'oeil fulgurant à Du Parc, qui paraît nettement s'en moquer, il continue :

- Je voulais simplement dire...

- Pourquoi ne l'as-tu pas simplement dit? demande simplement Du Parc.

- Bâillonne-le! m'ordonne Sapiens.

- Je te bâillonne! dis-je à Du Parc.

- Cedant arma togae! s'écrie pompeusement Du Parc.

Puis, avec un grand geste de désespoir :

- Je me tais!

Soulagé, Sapiens reprend :

- Si à l'examen, un élève dit quelque chose de cohérent en proposant des idées et des arguments, je ne pense pas qu'il aura une mauvaise note, même s'il n'est pas en accord avec notre prof.

Du Parc n'étant plus en état de parler, je me fais charitablement son advocatus :

- Cela peut être un autre prof que le nôtre.

- Parfaitement dit! rétorque Sapiens; puisque nous pouvons avoir des profs aux opinions différentes, ipso facto il n'y a plus d'opinion absolue.

Nous nous rendons, Du Parc et moi, à cet argument sans réplique, du moins pour nous deux. Mais Sapiens n'a pas achevé son oeuvre :

- Puisque ce long débat a apporté la lumière, nous pouvons en déduire, par analogie, qu'un cours de français n'est pas un cours, étant un débat!

Jeudi après-midi, cours de maths. Comment ça, il n'y a pas de cours le jeudi? Vous n'avez pas vraiment tort, mais vous n'avez pas vraiment raison, comme dirait Sapiens. Car si vous n'avez pas tort à Versailles, vous avez tort à Chaville. A Chaville il y a bien un cours de maths. Vous avez, j'espère, deviné, le prof c'est moi, l'unique élève c'est Clochette.

- C'est le frère de mon père... Ah, oui! je ne te l'ai pas dit... reprend-elle.

- Je crois même que tu ne m'as rien dit du tout!

Elle rit :

- C'est vrai, je ne m'en suis pas aperçue; j'étais trop contente!...

- Moi aussi! Je t'écoute.

- C'est le frère de mon père... Bon, je recommence; mes parents vont passer un ou deux jours chez le frère de mon père en Bourgogne, à Luzy.

Elle reprend son souffle :

- Il tient une librairie dans la petite ville...

Elle s'interrompt :

- Ah, que je suis heureuse!...

Elle poursuit :

- J'avais peur qu'après les Pyrénées, ça s'arrête là...

Elle secoue la tête :

- Je suis bête! il n'y avait pas de raison...

- Tu sais, je n'étais pas tranquille, moi non plus.

Nous nous sourions. Elle reprend :

- Mon oncle a une fille un peu plus âgée que nous, huit ans de plus que moi, et il lui prête souvent l'auto.

Elle ajoute, comme si elle avait oublié de le dire :

- Elle m'a dit qu'elle nous promènera volontiers dans les environs.

- J'ai hâte...! C'est bientôt les vacances?

- Bientôt!

Nous nous sourions.

Dimanche. Un petit grésil nous a rendu visite ce matin. Le temps reste couvert, froid. L'hiver est proche, aurons-nous de la neige cette année?

Dans le salon de Crystal, il fait chaud. Nous avons tous eu le courage de venir malgré le froid. Et quel courage! Le père de Clochette l'a amenée en allant à Versailles, mon père en a fait autant avec Sapiens et moi, la mère de la Dame avait à aller je ne sais plus où, et a déposé sa fille en passant; je disais bien que nous étions courageux!

- Vous n'êtes tous que des poules mouillées! nous honnit Du Parc, venu, lui, courageusement en vélo à moteur.

Nous n'apprîmes que par hasard dans la conversation qu'aucun de ses parents ne se trouvait en ce moment-là à la maison... Mais je me moque un peu pour le plaisir de le dire, car les hivers, même rudes, nous ont souvent vus parcourir les chemins et les... Et les quoi?... Eh bien non, rien d'autre que les chemins, je me suis emballé dans ma période! Mais c'est vrai; le mauvais temps ne nous a jamais empêchés de sillonner les environs. Et ce n'est pas à Clochette qu'il fait peur.

Bien entendu, Du Parc n'a pas échappé à la moquerie attendue : "C'est toi, la poule mouillée, nous nous sommes au sec...!" et d'autres choses similaires. Passons!

- Cette semaine, ça va être dur! prophétise Crystal.

- Oui; les compositions commencent lundi prochain! approuve la Dame.

Silence respectueux devant cette perspective.

- Voulez-vous un coup de main, les filles? propose Sapiens.

Remerciements éperdus desdites filles. Du Parc n'a rien dit, mais il viendra aussi, bien sûr. Quant à Clochette, ayant avec moi un programme de travail spécial, nous travaillerons ensemble.

- Tu vas à la compo avec elle? m'a candidement demandé Du Parc.

- Il ne viendra pas, mais ce qu'il m'enseigne sera avec moi, lui répond Clochette.

Ça aussi, c'était attendu; pour moi, en tout cas.

- Quelle facilité dans la réplique! répond Du Parc, faisant mine d'être vexé.

- Si je pouvais en faire autant à la compo! avoue Clochette, faisant mine d'être anxieuse.

Les diverses plaisanteries épuisées, nous parlons plus sérieusement des compos qui s'approchent. Personne n'est vraiment inquiet, mais sait-on jamais? Nous passons en revue quelques difficultés particulières, chez les filles comme chez les garçons, puis parlons de choses plus... agréables.

Lundi, histoire, le dernier cours de la journée.

Le prof nous inonde de dates, de traités.

- Et il faudra apprendre tout ça! maugrée Du Parc, d'une voix étouffée.

Je souffle :

- Je ne pense pas qu'il mettra un cours aussi proche à la compo.

Sapiens m'approuve de la tête. Du Parc paraît plus pessimiste :

- Il peut avoir fait le même raisonnement que vous, les naïfs; et alors... Moi, je tâcherai malgré tout...

Mardi après-midi, cours de russe.

- Tu comptes aller un jour en Russie? me demande mon Russe, après le cours.

- Je n'y ai jamais pensé; je ne crois pas.

- Pourquoi apprends-tu le russe, dans ce cas?

Me voici tout surpris :

- Je ne sais pas... Par curiosité, peut-être.

- Tu as des curiosités longues; en général les gens satisfont très vite leur curiosité.

Je réfléchis un bon moment :

- Je crois que la langue me plaît...

- La langue?

Je le regarde, étonné :

- Que veux-tu dire?

- On peut aimer une langue pour ses sonorités; l'italien, par exemple, dans un air d'opéra.

- Oui... Sans doute... C'est vrai pour les airs chantés en italien...

Je m'interromps :

- J'ai entendu un opéra russe; cela ne m'a pas particulièrement plu.

Il ne dit rien, et attend visiblement une réponse. Je tente d'expliquer :

- Les mots russes paraissent étrangers...

Je m'interromps, conscient de ma bévue. Mais mon Russe paraît trouver ce que j'ai dit tout naturel :

- Le russe ne traduit pas la pensée de la même façon que le français, ou d'autres langues européennes?

- Oui, c'est bien ça.

Il me regarde attentivement :

- La pensée que tu as connue jusqu'à présent te paraît insuffisante?

- Je ne sais pas; je n'y ai...

- ...jamais pensé!

Je ris :

- Touché! Apparemment, il y a d'autres raisons... J'y réfléchirai, je t'en reparlerai!

Aujourd'hui, c'est jeudi. Comme tous les jeudis, l'école est en congé. Nous, non. Nous révisons, tous les six ensemble, les compos qui commencent lundi prochain. Toute la journée, nous révisons chez Crystal, et pour ne pas perdre de temps, nous avons déjeuné chez elle. Pour réviser, nous avons instauré le système suivant : les filles nous interrogent, nos bouquins à la main afin de pouvoir suivre, et nous les garçons, nous les interrogeons sans bouquins, puisque nous sommes censés connaître leur programme. Il faut avouer qu'il nous arrive d'avoir un peu de mal - Ah, nous n'avons plus la bonne mémoire de notre jeunesse! - mais, en nous aidant l'un l'autre, nous surmontons ces difficultés sans que les filles s'en aperçoivent. Et si elles s'en aperçoivent, elles ont la charité de ne pas trop le montrer, et nous, nous avons la candeur de ne trop nous en apercevoir.

L'heure du goûter a frappé à la porte du salon sous les traits de la mère de Crystal, et nous lui faisons honneur tout en bavardant dans la joie du travail achevé - en espérant qu'il ait été bien achevé!

Après le goûter, nous restons au salon... pour nous reposer de notre dur labeur. L'idée me vient de parler de mon Russe.

- Si nous voulons connaître les pensées de tous les hommes, il nous faut apprendre toutes les langues qui existent! s'inquiète Du Parc.

- Et il y en a, des langues, je crois bien, remarque la Dame.

Crystal se tourne vers Sapiens :

- Tu nous as dit un jour qu'il y en avait... je ne sais même plus combien.

- Des centaines, d'après ce que j'ai lu dans un livre.

- Mais dans ce cas, les hommes ne devraient pas pouvoir se comprendre, observe Clochette.

Je l'approuve :

- C'est bien ce qui se passe; les guerres...

- Ce n'est cependant pas uniquement parce que nous parlons la même langue que nous nous entendons si bien, s'irrite Du Parc.

- Peut-être parlons-nous avec autre chose que des mots, suggère Clochette.

- J'en suis même sûre, affirme Crystal.

Je réfléchis :

- Doit-on considérer les mots d'une autre langue que la nôtre comme de simples mots?

- Tu penses surtout aux mots russes, je suppose? me demande Sapiens.

- Oui, bien sûr.

- Nous faisons tous de l'anglais, constate la Dame; moi, je trouve déjà bien des difficultés quand je veux comprendre avec précision ce que veut dire le texte.

- Les choses ne sont pas simples, et me paraissent mériter un long débat, déclare Sapiens.

- Je ne sais pas si le moment est bien choisi, nous prévient Crystal; les compos commencent lundi.

Du Parc se tourne vers moi :

- Il est sympathique, ton Russe?

- Très!

- Invitons-le!

- Bonne idée! approuve Sapiens; le débat peut nous apprendre des choses que nous ne connaissons pas.

Les filles approuvent, elles aussi. Nous verrons après les compos.

Dimanche. Jour de repos. Caractérisé pour nous six par les mêmes réjouissances au même endroit que jeudi dernier.

- Vous n'êtes pas très forts en histoire, les garçons!

- Vous n'êtes pas très fortes en physique, les filles!

- Vous n'avez qu'à mieux nous expliquer, les garçons!

- Vous n'avez qu'à mieux...

Mais là, les garçons n'ont rien trouvé à dire; l'histoire, ça ne s'explique pas, du moins en classe!

Jeudi.

- Les compos, c'est fini! s'écrie Du Parc, tout joyeux.

- Jusqu'aux prochaines, lui rappelle Sapiens.

- Ah, non! proteste la Dame; ne nous gâche pas les vacances!

Le début de l'après-midi chez Crystal, comme on le voit, est houleux. Aussi, pour calmer les esprits, nous décidons de faire une promenade à pied dans les environs.

- J'aime bien les petites rues autour de chez Du Parc; si nous y allions? propose Crystal.

- Excellente idée, approuve Du Parc; nous y serons à deux heures, deux heures de promenade, le soleil se couche vers quatre heures, et le goûter, lui, se lève à quatre heures.

Approbation générale. Du Parc va au téléphone, murmure on ne sait trop quoi, et ne daigne rien nous dire. Et nous, nous faisons semblant de ne rien comprendre et d'être transis de curiosité. Mais Du Parc devrait avoir une meilleure mémoire; son coup, nous le connaissons. Il a téléphoné chez lui, et à quatre heures nous aurons la surprise, ou tout du moins il pensera que c'est une surprise, de voir une belle tarte trôner sur la table!

Ayant déposé nos vélos à moteur chez Du Parc, nous partons à l'aventure. Une aventure mille fois vécue, mais toujours aussi neuve que la première fois, quand nous avions tous... va savoir quel âge nous avions!

La rue qui longe la maison, est-ce vraiment une rue? une ruelle plutôt, prise entre le mur du parc de Saint-Cloud et le mur de la maison elle-même. Au débouché, la vue lointaine par-dessus la vallée de la grand route de Paris à Versailles, jusqu'aux hauteurs de Meudon. Ce n'est pas une surprise, c'est la même vue que de la maison de Du Parc. Au bout de la rue, la vraie rue, une petite rue que l'on croirait sortie du Moyen Age. De hauts murs menaçants, et la rue se resserrant, on a l'impression d'être pris au piège. Puis, un chemin plus banal.

- Allons de l'autre côté! suggère la Dame; vers la rue des Châtres-Sacs, j'aime bien par là.

Je crois que nous aimons tous nous promener de ce côté-là. En route!

Nous passons près de la gare de Ville d'Avray. Je propose à mon tour :

- Passons par le bois!

- Ce n'est pas le chemin, s'étonne Du Parc.

- Je sais; c'est pour prendre le pont.

- Le pont? s'étonne aussi Sapiens; nous n'allons pas de ce côté!

- Tu es déjà venue par là? demande la Dame à Clochette, tout en me faisant un petit coup d'oeil discret.

J'ai compris qu'elle a compris. Je lui rends son coup d'oeil.

- Non, jamais, répond Clochette; moi, je suis de l'autre côté de la vallée.

- Alors, viens! le chemin est agréable, déclare Crystal, qui a compris, elle aussi.

Sortant du bois, nous nous dirigeons vers un étroit petit pont sur le chemin de fer. Je me mets devant Clochette :

- Ferme les yeux!

Elle est surprise, bien sûr, mais elle ferme les yeux.

Nous voici au milieu du pont. J'arrête Clochette :

- Regarde!

Elle a ouvert les yeux :

- Les Pyrénées! Un refuge!

Pour le coup, nous sommes tous étonnés. Non, non; moi, je ne le suis pas. J'ai revu la montagne; c'est tout à fait ça. Devant nous, une haute colline, emplie, mais emplie d'arbres. L'illusion est complète. Si on ne sait pas qu'on est en pleine ville, rien n'empêche de se croire en pleine montagne. Nous sommes tous très contents; la surprise a réussi.

- Le refuge? s'enquiert pourtant la Dame.

- Oui; dans la haute montagne, pour les gens qui sont partis loin, on prévoit des petites maisons pour qu'ils puissent se reposer un peu ou même dormir la nuit, car on est loin, vraiment loin de tout.

Tout le monde a compris; tout là-haut, enfouie dans les grands arbres, une petite maison solitaire.

Le temps a passé plus vite que notre promenade. Le soleil se couche.

- Quatre heures! s'écrie Du Parc.

- Et les Châtres-Sacs? proteste la Dame.

Tous en choeur :

- La prochaine fois!

Samedi. Sciences nat.

- Vous me ferez un compte rendu, les enfants; moi, j'ai fait une bonne compo, je dors! souffle Du Parc.

Je souffle en réponse :

- Je n'ai rien entendu; je dors!

- Oui; eh bien, ne comptez pas sur moi! nous prévient Sapiens.

Le fait est que nous n'avons rien écouté.

Dimanche après-midi. Nous sommes chez Sapiens. Voyons, de quoi parlons-nous? Est-ce que je sais, moi? Ah, oui, des compos! Pas trop mal, pas trop bien, mais malgré tout, nous pensons que ce sera suffisant.

- Une fois qu'on a la moyenne... commence Du Parc.

J'approuve :

- Les études sont faites pour soi, non pour les notes.

- Et moi, je me mets les notes que je veux! affirme Crystal.

- Fais attention à ne pas avoir de mauvaises surprises, la met en garde la Dame.

- Tu veux dire que la note du prof sera meilleure que la mienne?

- Impossible! affirme de son côté Du Parc; le prof n'a pas droit de dépasser vingt sur vingt.

- A-t-il le droit de mettre au-dessous de zéro? s'enquiert naïvement Clochette.

- Il faudrait pour cela savoir s'il se met des notes à lui-même, déclare judicieusement Du Parc.

Je suggère :

- C'est peut-être lorsqu'il s'est mis un moins vingt qu'il arrive en classe de mauvaise humeur.

- Comme le prof de sciences nat hier matin, observe Sapiens.

- Oh, ça, c'est parce qu'il était sûr que tu ferais une meilleure copie que lui! analyse Du Parc.

Je remarque :

- La sienne, nous la connaissons, il nous la remet à chaque fois que nous le voyons.

- Votre chance vous sourit plus qu'à nous, nous apprend la Dame; nous, il ne nous montre jamais sa copie, et alors, nous ne pouvons prévoir les questions qu'il nous pose.

- Suprêmement gênant; constate Sapiens; supposons qu'une pareille chose arrive à l'examen de fin d'année.

- Que pourrons-nous faire? s'inquiète Crystal.

- Se plaindre au ministre! suggère Du Parc.

L'affaire n'a pas eu de suite; personne ne connaissait l'adresse du ministre.

Le reste du dimanche se passa à parler des prochaines vacances. Apparemment, nous n'étions plus au lycée, bien qu'il restât encore une semaine de travail. Il me faut avouer que j'étais très pessimiste sur la qualité de ce travail.

Lundi après-midi. Philo. Nous nous préparions à lui prêter autant d'attention qu'au cours de sciences nat de samedi dernier. Eh bien! Ce fut la surprise. Le prof a parlé des vacances!

- Ça, alors! a soufflé, un peu trop fort, Du Parc, médusé.

Le prof a entendu, et a fait un petit sourire ironique à Du Parc :

- Les vacances sont un moment où l'esprit est libre; si on ne profite pas de cette liberté pour penser, on peut perdre ses vacances.

Au goûter, chez moi, nous reparlons des vacances... à la façon du prof de philo.

- En deux mots comme en cent, les vacances ne doivent pas être faites pour ne rien faire, conclut Du Parc.

Jeudi. Chez la Dame de la Forêt. Les résultats des compos ont été plus ou moins bons, mais il n'y en a pas eu de mauvais. Clochette s'est distinguée en décrochant la meilleure note de toute la classe en mathématiques. Pour le coup, tout le monde m'a demandé des cours, même Sapiens! Je répondis que mon emploi du temps était entièrement rempli.

Samedi, ce sont les vacances. Tout le monde va dans la famille. Et moi, je vais dans la famille de Clochette.

- Eh bien, moi, je vais prendre des vacances antiphilosophiques! déclare Du Parc.

Les filles, qui ne sont pas au courant de notre cours de philo de lundi, regardent Du Parc avec étonnement. Il explique.

- Il a dit ce qu'il ferait, lui? demande la Dame.

- Il pense.

Petit silence. Crystal s'émeut :

- Et alors, nous, nous ne pensons jamais?

Je précise :

- Dans son esprit, tout dépend à quoi.

- Il n'a pas parlé de travail de classe, ajoute Sapiens.

- Penser, tout un chacun pense, note Clochette; mais veut-il juger la pensée des autres?

- De la façon dont il le dit, il ne semble pas.

- Alors, ce ne serait qu'une évidence, reprend-elle après une légère pause; et pourtant, c'est souvent qu'on dit de quelqu'un qu'il ne pense à rien.

- Et c'est tout aussi souvent que nous répondons que nous ne pensons à rien, approuve la Dame.

- J'espère qu'il ne nous interrogera pas sur ce que nous avons pensé pendant nos vacances! fait mine de s'inquiéter Du Parc.

- Heureusement qu'il n'est pas chez nous! fait mine de se réjouir Crystal.

Sapiens prend un ton rassurant :

- Je crois qu'il ne sera pas mécontent de nous tous; les discussions que nous avons entre nous, je crois, montrent assez que nous ne nous désintéressons pas des pensées.

- Et si je me souviens bien, un jour, en classe, nous parlions entre nous à voix basse, et il nous a entendus...

Je soutiens Du Parc :

- Et tu lui as répondu que nous échangions des pensées.

Sapiens remarque :

- Ce jour-là, le prof avait dit que si tout le monde faisait comme nous, personne ne pourrait suivre le cours; ce qui ne l'a pas empêché plus tard d'accepter de parler de pensées avec nous.

- C'est vraiment un bon prof! achève Clochette.

Vendredi. Mon père vient de rentrer pour le dîner. Il arrive très tôt, contrairement à son habitude. Il paraît très affairé :

- J'ai trois maisons à visiter!

Ma mère est surprise :

- Pourquoi dis-tu ça?

- Je serai absent pendant les trois jours qui viennent.

- Tu pars trois jours?

- Non, pas du tout!

Ma mère ne sait trop quoi dire; elle ne s'est jamais habituée à la façon dont mon père présente les choses. Moi si :

- Tu pars chacun des trois jours du matin au soir?

Ces précisions sont pour ma mère. Mon père, lui, me jette un coup d'oeil étonné :

- Oui, bien sûr.

Ma mère fait un signe de compréhension.

- Je dois voir trois maisons! poursuit mon père.

Ça, il l'a déjà dit, mais là, nous y sommes habitués tous les deux, ma mère et moi.

Soudain, mon père :

- Tu veux venir avec moi demain? Nous déjeunerons chez mon collègue!

L'invitation est proposée à ma mère, mais je m'y engouffre avec célérité - La Flèche, n'est-ce pas... :

- Je peux venir avec toi? Cela me promènera.

Mon père n'est pas très lent, lui non plus :

- Très bien, nous serons quatre; préviens-la!

Je la préviens. Elle part parlementer avec ses parents. Retour au téléphone :

- Entendu!

Samedi dix-neuf décembre. Premier jour de vacances. L'hiver vient dans deux jours, mais il ne fait pas encore trop froid. Nous sommes - tous les quatre! - sur la route de Châlons. Celui non loin de Reims, car je sais qu'il en a un autre, qui ne s'écrit pas pareil, quelque part ailleurs. Ah, la géo!...

Le paysage ne vaut pas celui des alentours de Versailles.

- C'est plat, a constaté Clochette.

- C'est la Brie! ai-je répondu, étalant le peu de savoir que je possède.

- Je préfère le fromage!

Montmirail.

- Elle est jolie cette petite ville!

Elle poursuit, avec un petit rire :

- Elle s'est cachée dans le creux pour ne pas voir le paysage!

Le paysage empire. Ce n'est même plus plat, c'est...

- Oh! je n'ai même pas envie de chercher, décrète Clochette.

Etant de son avis, je ne cherche pas non plus.

Cependant, peu à peu, nous nous enfonçons dans une brume qui vient d'apparaître. Et puis, sur notre droite, un bois. Il paraît grand. Je pose la question à mon père qui me répond qu'il ne sait pas. Et ma mère, c'est la première fois qu'elle vient.

- Il te paraît grand à cause de la brume, me suggère Clochette.

- Tu as vu? il est tout rouge!

- Oui, sous les arbres; et on dirait qu'il y a des paillettes d'or dispersées sur la terre.

- Il reste encore quelques paillettes accrochées aux branches.

- On croirait des friandises!

- Je t'en apporte?

Elle rit doucement :

- Ton père est bien pressé.

- Il est toujours pressé!

- Tant pis pour les friandises...

Nous approchons d'un village. Mon père a arrêté l'auto, est descendu, et regarde avec attention. Nous descendons tous. Il nous désigne une sorte de terrain vague :

- C'est là, la maison.

Il se tourne vers ma mère :

- C'est bien, n'est-ce pas?

Ma mère fait un petit sourire :

- C'est charmant!

Mon père a fait un signe de tête d'approbation, puis nous a posé la même question, à Clochette et à moi.

- C'est un joli paysage, répond Clochette.

Il se tourne vers elle, une pointe d'étonnement dans les yeux, puis regarde tout autour de lui :

- Tu as raison; c'est très joli par ici!

Qu'a-t-il pu voir dans la brume, devenue épaisse?

Nous repartons. Un peu plus loin, une colline.

Emergeant de la brume lumineuse qu'un soleil invisible dissout peu à peu, une église solitaire dresse son clocher.

C'est dans ce village qu'habite le collègue de mon père. Mon père s'entretient d'architecture avec son collègue. La femme du collègue s'entretient avec ma mère de... le sais-je seulement? Clochette et moi, nous nous entretenons avec nous-mêmes.

Pourtant, la femme du collègue vient de parler de nous :

- Ce sont vos grands enfants?

Ma mère lui répond :

- Non, c'est mon fils et son amie.

- Je vous félicite! Ils sont très sages; vous les avez bien élevés!

Déjeuner.

Le collègue s'entretient avec mon père...

Pourtant, le collègue vient de parler de nous :

- Ce sont vos enfants?

Ma mère lui répond :

- Non, c'est mon fils et son amie.

Le collègue a suspendu la phrase qu'il avait manifestement toute prête. Il nous a regardés l'un après l'autre, avec le même regard qu'avait eu tout à l'heure mon père devant le terrain vague. Puis, après un bon moment, il a demandé :

- Ils travaillent bien, tous les deux?

Et, sans attendre de réponse, s'adressant à nous deux, Clochette et moi :

- Vous travaillez bien, tous les deux?

Mon père a dû entendre la ou les questions :

- Il donne des cours de mathématiques à son amie; elle a d'excellentes notes... Il faut peut-être que la toiture...

Nous sommes maintenant sur le chemin du retour. Mon père a promis à son collègue d'aller jeter un coup d'oeil à un terrain sur lequel le collègue doit construire une maison. Cela fera un petit détour un peu avant Meaux.

Nous quittons donc la grand route. Le paysage a changé.

- Un peu plus de mouvement, commente Clochette.

J'approuve :

- Ça ressemble un peu à la campagne à l'ouest de Versailles.

- Chez nous, c'est plus gai; ici, tout paraît sombre, même s'il fait clair.

- C'est vrai; les maisons elles-mêmes...

Nous passons devant un cimetière.

- Regarde! il n'y a plus qu'une tombe, me montre Clochette.

Nous regardons par-dessus les grosses pierres du vieux mur. Il y a une croix de pierre, dont le soleil irise doucement les contours. Derrière, une petite maison basse, qui a l'air de regarder, comme nous, par-dessus le mur. Une simple grille de fer forgé fait le tour de la croix et de la tombe. Tout est silence.

- C'est par là! annonce mon père, qui n'a pas l'air très sûr de l'endroit qu'il doit visiter.

Ce qu'avait dit le collègue m'avait déjà paru aussi brumeux que le paysage, mais j'avais pensé que mon père connaissait. Eh bien non! Il ne connaissait pas. D'où promenade pour nous, et irritation pour lui. "Il aurait pu être plus précis!" maugrée-t-il de temps en temps.

Encore un cimetière, le long d'une route triste qui passe devant des croix en fer forgé rouillé, plantées en désordre. Nous passons par un village.

- Tu devrais dire à ton père de se renseigner! me chuchote Clochette.

- S'il veut bien m'écouter; ce n'est pas son habitude, il veut toujours tout faire tout seul.

Cependant, je le lui suggère. Apparemment, il est trop perdu pour refuser. Il arrête l'auto devant une petite maison qui fait face à l'église, sur la place. On dirait une maison de poupées, tout est petit, et charmant. Pourtant, la maison est vieille, et pauvre; les volets de bois ont fait leur temps, et des feuilles mortes sont éparpillées sur le seuil. Mais des rideaux de dentelle et des voiles brodés, qu'on a faits soi-même, ornent la porte vitrée et les fenêtres, c'est joli, c'est affectueux. On n'oublie pas les volets de bois qui ont fait leur temps, ni les feuilles qui sont éparpillées sur le seuil, mais on peut s'installer sur le petit banc de pierre, on est à la maison, il fait bon.

La petite maison a renseigné mon père, et nous repartons. Plus loin, seule dans les vallons, une grosse ferme, dont la longue et solide maison est flanquée d'une grosse tour carrée. C'est là.

Dimanche. Comme hier, mon père nous emmène visiter une maison, du côté de Sergines cette fois, non loin de la ville de Sens. Visiter la maison, ou plutôt le terrain où elle doit être bâtie. Clochette est venue vers onze heures, et nous partons juste après le déjeuner. La route pour y aller n'est pas plus engageante que celle d'hier. C'est plat. La route que nous avons prise est une très grand route; elle va à Lyon, et de là... trop long à écrire, voyez les cartes géographiques!

A Pont-sur-Yonne, bien avant Sens, nous prenons sur la gauche des petites routes tortueuses dans un paysage embrumé où de douces collines viennent d'apparaître. Nous arrivons chez le collègue de mon père vers une heure.

Le collègue s'est emparé de mon père, la femme du collègue s'est emparée de ma mère. Et quant à nous deux...

- Je ne pense pas que vous ayez envie d'entendre parler d'architecture? nous demande un jeune homme qui vient d'entrer au salon.

Personne ne le présentant, il se présente lui-même :

- Je suis le fils! Bonjour! Si ça vous dit de connaître un peu notre région, moi je m'ennuie ici et je peux vous emmener avec l'auto de mon père; aujourd'hui, c'est dimanche, et je ne vais pas à mon agence vendre des appartements!

Le jeune homme a l'air jovial, et nous n'avons rien à faire. Nous échangeons un coup d'oeil, Clochette et moi, et ma mère nous fait signe de partir. Allons!

- Connaître la région, j'ai été bien hardi, nous avise le fils, il n'y a rien à voir, par ici; par contre, on se sent comme dans un vaste domaine, c'est familier.

Il fait une petite pause :

- Peut-être parce que tout se ressemble; et puis, c'est moi qui le ressens ainsi, en général, les gens qui viennent d'ailleurs trouvent le pays monotone, ce qui est vrai, au reste.

Il rit :

- Peut-on trouver un endroit ennuyeux, et s'y trouver bien? J'ai dit tout à l'heure que je m'ennuyais, mais c'est parce que je n'avais rien à faire... Cela me fait plaisir de vous montrer... ce que personne ne voit.

Il secoue la tête :

- Je ne sais pourquoi, mais j'ai l'impression que vous avez des yeux.

Nous roulons. Le fils ne se presse pas. Heureusement qu'il ne conduit pas comme mon père, sinon, nous ne verrions pas grand chose. Un arbre. Mais quel arbre! Un gros tronc. Deux grosses branches, parties l'une à droite, l'autre à gauche. Et puis deux autres, qui montent de côté vers le ciel. Sous l'arbre...

- Vous voyez les lourdes dalles plates, posées tout droit côte à côte, sous l'arbre, autour de l'église? Le jour ne pourrait même pas passer entre deux dalles, tellement elles sont serrées. Il paraît qu'elles datent de l'époque gauloise. Elles servent de clôture.

- On dirait qu'il nous fait de grands signes de bienvenue; regardez, c'est sa main qui nous fait de grands signes! s'exclame Clochette.

- Tu as de meilleurs yeux que ce que j'avais dit! s'exclame de son côté le fils; où as-tu vu...?

- L'arbre!...

Un arbre est là, couronné de petits rameaux, qui s'est séparé en deux, un tronc plus gros que l'autre. Le petit tronc s'est penché vers nous...

Un autre arbre; trois fois plus haut que le clocher, clocher à moitié avalé par son église!

Nous passons notre chemin. Plus loin, une église, immense au-dessus du village, semble émerger du Moyen Age - moellons irréguliers, contreforts, et même tour de guet avec meurtrières. De gracieuses petites fenêtres arrondies ouvrent des yeux calmes sur le ciel gris.

Nous errons dans les champs et les prés. Mais nous ne sommes pas seuls. D'autres n'errent plus depuis longtemps, ils se sont arrêtés là, pour y demeurer en paix, la paix qui recouvre tout le paysage. Une rangée de stèles, qui sont venues se mettre à l'abri d'une forêt, une chapelle, trop modeste pour se parer d'un clocher, une stèle au milieu des champs hersés, une croix de fer isolée, et puis les champs et les prés, que parcourent des chemins de terre qui vont au loin, attendre les hommes.

C'est vrai qu'on se sent bien ici.

Lundi. Comme hier, nous partons, Clochette et moi, avec mes parents, pour des raisons architecturales. Direction Malesherbes, au sud de Paris. Une heure de route. Ayant, toujours comme hier, déjeuné tôt, nous arrivons vers une heure. Pas de fils, pas de filles, ici; qu'allons-nous faire? Aller voir l'emplacement de la future maison, pardi! Enfin, comme nous sommes venus pour la promenade, il n'y a rien à dire. Encore que se promener et entendre les discours de mon père avec son collègue, qui doit venir avec nous... Mais qu'entends-je?

- Voulez-vous que je vous montre les endroits que je connais bien, Madame, pendant que nos architectes s'occupent d'architecture?

C'est la femme du collègue qui invite ma mère. Et de poursuivre :

- Aimez-vous le pithiviers?

- J'en ai rarement mangé, répond ma mère, mais j'en ai un bon souvenir; je crois que c'est fait de...

La femme du collègue l'interrompt doctement :

- Le pithiviers est une spécialité que j'adore, je vais vous faire goûter le meilleur de la ville tout à l'heure; nous terminerons notre promenade par là, voulez-vous?

- Ce sera avec le plus grand plaisir, répond ma mère; et pour le pithiviers...

La femme du collègue l'interrompt doctement :

- C'est de la crème d'amandes emprisonnée dans deux couches de pâte feuilletée, le tout recouvert d'une pâte glacée et de fruits confits. Ça vous dit?

- Ce sera avec le plus grand plaisir, répond ma mère.

Et prudemment, elle n'ajoute rien. Nous voilà tous les deux, Clochette et moi, légèrement inquiets. Et nous? Ça a l'air bon, le pithiviers! Mais la femme du collègue n'est pas cruelle :

- Les enfants veulent-ils venir avec nous?

Elle se tourne vers ma mère :

- Si vous le permettez, Madame!

Madame ma mère permet... et nous partons.

Pendant toute la route la femme du collègue fait des commentaires sur les endroits où nous passons. Ma mère soutient la conversation en parlant des endroits auxquels lui font penser les endroits où nous passons. Ce n'est pas pour empêcher la femme du collègue d'accaparer la scène, c'est parce que la femme du collègue le lui demande elle-même. Nous n'avons, Clochette et moi, pas cherché à savoir pour quelle raison, ni écouté les commentaires de la femme du collègue. Nous préférions regarder sans rien savoir, ni l'époque, ni... l'architecture - que la femme du collègue paraissait fort bien connaître - et ne goûter que le paysage lui-même.

Le paysage? N'ayant ni l'un ni l'autre, Clochette et moi, suivi le parcours avec un esprit de système, en voici un pot pourri.

- Ils sont curieux les clochers par ici; tout carrés et dans l'église.

Je regarde :

- Il n'y en a pas de cette sorte chez nous, c'est vrai.

- Je crois que nous en avons vu un comme celui-ci, hier.

- Dans l'église?

- Oui, et de plus, celui-là est en plein milieu du toit.

Plus loin.

- Je dois passer donner un papier au chef de gare, annonce la femme du collègue; j'en profite tant que nous sommes là!

Un papier du collègue, appelé en consultation...

- Tiens! me chuchote Clochette, je croyais que nous avions été invités à une simple promenade...

Nous nous sommes regardés avec un petit sourire.

Plus loin. Non, je veux dire, à la gare.

- Des gares de cette sorte... commence Clochette.

Je la coupe :

- ...il n'y en a pas chez nous, c'est vrai.

Nous rions à voix basse.

- On a l'impression que la gare est partie en vacances à la campagne; des arbres partout, rien que des champs tout autour.

- Oui, et pour venir ici, elle a dû prendre le train.

Nous rions à voix basse.

Plus loin.

- Encore! s'exclame Clochette.

- Parfaitement! Le clocher avalé par l'église.

Plus loin.

- Elles sont bien grandes, ces maisons...

Clochette poursuit ma remarque :

- ...qui se baignent dans la rivière!

Nous rions à voix basse.

Plus loin.

- A travers la sombre forêt, il est parti au loin, vers l'inconnu!... psalmodie Clochette.

"Il", c'est un train de marchandises, tout bêtement arrêté on ne sait pour quelle raison.

- Mais si, voyons, tu ne vois pas qu'il est perdu?

J'avoue que je vois très bien.

Il n'y a aucune raison de rire à voix basse.

Plus loin.

Nous traversons un village paisible, où tout paraît dormir, autour de l'église seule à veiller.

Et enfin...

- Une forteresse! s'exclame Clochette.

Au milieu de vastes champs, une ferme, massive et austère.

- Avec des remparts! décrit Clochette.

Les remparts? un muret, haut comme un homme, pour bannir les loups. Mais ainsi, tout au milieu de la calme campagne, on croirait être, là encore, revenu au Moyen Age...

Mardi. Je passe l'après-midi avec Clochette. Le froid, qui a commencé à bien se faire sentir depuis quelques jours, est devenu vif. Aujourd'hui, il gèle. Demain, je pars avec Clochette et ses parents pour quelques jours en Bourgogne. Malgré le froid, nous sommes sortis, Clochette et moi, nous promener dans le bois.

- Là-bas, il fait encore plus froid, m'apprend-elle.

- Je ne déteste pas le froid.

- Je l'aime bien aussi, m'approuve-t-elle, et là-bas, il lui arrive d'être très vif.

Pas de promeneurs dans le bois. Nous marchons à pas lents dans les allées de terre que le gel a durci.

- Je suis content de venir avec toi...

Je poursuis, après une petite pause :

- J'ai le sentiment de vivre déjà avec toi.

Elle me fait un lent sourire :

- Moi, je vis déjà avec toi.

Nous continuons à marcher en silence.

Je me suis arrêté, l'ai serrée dans mes bras, et l'ai baisée aux lèvres.

Mercredi. Huit heures du matin. Notre train est parti pour la Bourgogne. Le trajet n'est pas aussi long que celui qui nous a emmenés jusqu'aux Pyrénées. Nous arriverons sur place vers une heure et demie, après une correspondance de quarante minutes à Nevers, ville située sur les bords de la Loire.

- Heureusement que nous avons pris notre petit déjeuné avant de partir, ronchonne Clochette; il n'y a même pas de wagon restaurant dans ce train!

Nous passons notre matinée, elle et moi, dans le couloir, à contempler le paysage, sans grand intérêt jusqu'à Gien.

- La Loire! m'annonce Clochette.

Elle ajoute savamment :

- La Loire se jette dans l'océan Atlantique, après avoir arrosé les villes d'Orléans, de Blois, de Chaumont, d'Amboise et de Tours!

- Je pense qu'il doit y avoir d'autres villes.

- Elles sont sans importance; nous n'y sommes pas passés!

Je lui souris :

- Par conséquent, nous aurons à l'avenir les importantes villes de Gien et de Nevers!

- Tu oublies Cosne et La Charité.

- Tu es première en géo?

- Oh, non! Mais j'ai regardé avant de partir.

Nous longeons donc la Loire jusqu'à Nevers.

- Elle est belle, cette calme rivière; elle donne envie de rester là.

- En rentrant, je demande à mon père d'y bâtir une maison pour nous!

J'ajoute :

- A toi de choisir à quel endroit.

Elle s'est tournée vers moi :

- Je serai bien là où tu seras avec moi.

Onze heures trente-cinq, Nevers.

- J'ai faim! s'exclame Clochette.

- Nous déjeunons dans deux heures, l'avise sa mère; tu vas te couper l'appétit.

- Oh! nous allons seulement grignoter un petit quelque chose!

Les parents vont attendre... dans la salle d'attente, et nous, nous allons dévaliser la pâtisserie du buffet de la gare. Chacun chez soi!

Une heure vingt-six, Luzy, nous descendons. Sur le quai, la cousine de Clochette. Embrassades. Bienvenue pour moi.

- Ce n'est pas très loin, mais je suis venue pour prendre les valises, explique la cousine, en nous faisant monter dans son auto.

A vrai dire, c'est l'auto de son père, il n'y a pas beaucoup d'autos par ici, et son père la lui prête souvent. Elle, elle l'aide à sa boutique; il tient une librairie où il vend aussi des journaux. Ce n'est effectivement pas très loin. La cousine arrête l'auto sur une grande place, et quelques pas nous mènent à une petite rue tortueuse qui monte entre de vieilles maisons habituées à être là depuis longtemps.

Nous montons dans l'une d'elles, placée dans un petit renfoncement qui forme comme une placette devant elle. C'est la maison de l'oncle de Clochette, le frère de son père.

L'oncle et la tante nous accueillent avec affection, sans grandes démonstrations. J'ai dit nous, pour moi c'est gentillesse mêlée de prudence.

Nous déjeunons. Les pâtisseries sont oubliées, pour Clochette et pour moi, notre appétit bien ouvert.

La conversation se déroule calmement. Sujets habituels, entre gens qui se connaissent et, apparemment, qui s'aiment bien. Des nouvelles de l'atelier d'un frère, des nouvelles de la librairie de l'autre. La vie, ici et là-bas. La santé. Les études de Clochette, et aussi les miennes. Mes cours de maths produisent un effet considérable, qui m'a surpris. Après tout, c'est assez banal, je ne suis pas le seul à aider des camarades... Mais non; pour l'oncle et la tante, c'est quelque chose d'important, c'est une preuve de sérieux. Ce qu'ils me disent, en me posant des questions, à moi, et à Clochette, au reste, sur les résultats obtenus. Satisfaction manifeste, et félicitations répétées, en apprenant que Clochette a été la première de sa classe à la composition de mathématiques.

Dans l'après-midi, la cousine - ai-je déjà dit qu'elle était un peu plus âgée que nous? - nous propose d'aller faire une petite visite à la petite ville. Le gel ici est bien plus fort qu'à Versailles. Je dois avouer qu'à part la rue tortueuse, et peut-être la grande place, où s'installaient les foires dans les anciens temps, et où s'installent des fêtes foraines à présent, je n'ai rien trouvé à noter.

Jeudi. Le froid s'est accentué. Nous n'avons jamais connu un tel froid, Clochette et moi.

- Ici, cela arrive souvent, qu'il fasse très froid, mais il faut avouer qu'aujourd'hui... nous commente la cousine.

Elle ajoute :

- Je crois qu'il avait fait aussi froid quand j'étais petite, mais je ne m'en souviens plus.

Nous bavardons de ci et de ça. Elle est très gentille, cette cousine. Elle nous raconte la vie du pays où elle vit, vie simple, faite avant tout de prés et de vaches. Nous lui parlons de Versailles. Elle ne paraît pas trouver la vie de Versailles aussi agréable que la sienne.

- Ici, tout est calme, tout est simple... Et puis, vous êtes si proches de Paris...

Je lui réponds :

- Oh! nous y allons si rarement; nous aussi, nous trouvons que Versailles est plus calme que Paris.

L'après-midi, la cousine nous propose de voir les livres de la librairie.

- Il n'y en a pas beaucoup, mais nous les choisissons nous-mêmes, mon père et moi, pour nos clients de Luzy et des environs.

- A Versailles, nous en connaissons, des libraires qui s'occupent de leurs clients, mais seulement pour les livres rares, lui apprend Clochette.

J'ajoute :

- Et encore, moi, je n'en connais qu'un.

- Ah, oui! celui près de la gare Rive gauche; j'en connais un autre, pas très loin du Conservatoire, mais je n'y trouve jamais rien.

- Chez nous, reprend la cousine, nous connaissons les goûts de nos clients, et nous commandons les livres en conséquence.

- Vous ne leur offrirez jamais... commence Clochette.

- Si, nous regardons les nouvelles éditions, mais il est rare que les clients prennent des nouveautés, ils préfèrent leurs habitudes.

Je remarque :

- C'est dommage de ne jamais apprendre quelque chose de nouveau.

La cousine sourit :

- Au lycée, on vous apprend souvent quelque chose de nouveau?

Nous nous regardons, Clochette et moi... J'observe :

- Chaque année, nous apprenons des choses nouvelles.

- Oui, bien sûr, quand vous changez de classe, répond la cousine. Mais les programmes, sont-ils vraiment différents de ceux d'autrefois?

- Quelquefois, les programmes changent, fait Clochette, sans conviction.

Je suis aussi peu convaincu :

- Ce n'est pas souvent, et puis, le principal est toujours le même.

La cousine sourit de nouveau :

- Peut-être que chacun fait ce qu'il peut; dans les lycées, cela touche plus de monde... il est sans doute plus difficile encore de changer les habitudes d'un grand nombre de personnes.

Apparemment, nous méditons, sans qu'une idée... nouvelle vienne au jour.

- Oh, des cartes! s'exclame Clochette, qui regardait autour d'elle.

- Tu aimes les cartes? lui demande sa cousine.

- Je ne sais pas; les seules que je connaisse, ce sont des cartes de géographie, celles-ci montrent les endroits où nous sommes.

Nous regardons les cartes que la cousine nous sort une à une.

- Tout y est, commente la cousine; les petits ruisseaux, les collines, les chemins de terre, les sentiers dans les bois, les villages, les pentes des collines...

Je m'enquiers :

- Qu'est-ce que c'est, tous ces chiffres, des altitudes?

- Oui, ce sont bien des altitudes.

- Des sommets?

- Oui, mais aussi à n'importe quel endroit.

- Ça sert à quoi?

- Ça sert par exemple, à ce qu'on puisse connaître précisément les pentes sur un pré ou sur un chemin.

J'observe :

- Si on veut se promener, on peut se tracer un chemin.

- Et on est sûr de ne pas se perdre, note Clochette.

Je regarde d'autres cartes :

- Une carte de géologie!

- Tu as fait de la géologie? s'étonne la cousine.

- Un peu, en classe, comme Clochette...

- Clochette?

Je souris :

- C'est ta cousine, c'est moi qui l'ai appelée ainsi à cause des clochettes de son bois.

- Oh! ça te va bien... Clochette!

Elle continue :

- Vous aimez la géologie, tous les deux?

- Oui, répond Clochette, mais nous n'en avons pas fait beaucoup.

Elle parcourt des yeux la carte :

- Il y a plein de couleurs, c'est joli, mais j'avoue que je n'y comprends rien.

- Chaque couleur montre un terrain, explique sa cousine.

J'ajoute :

- J'en ai déjà vu chez mon père, mais les notes sur les terrains ne sont pas faciles à lire.

- Ton père est architecte, il doit bien connaître les terrains, lui.

- Oui, il m'a un peu expliqué, mais il y a beaucoup de terrains!

La cousine va chercher deux cartes :

- Voilà celles d'ici, la géographique et la géologique; je vous les donne, vous pourrez les étudier ensemble.

- Oh, merci! s'exclame Clochette.

Et elle va embrasser sa cousine.

- Je te dis merci, moi aussi! nous avions justement décidé de faire de la géologie; comme ça, nous aurons nos cartes à nous.

Ce soir, dîner d'adieu. Pas pour nous, Clochette et moi, mais pour ses parents, qui, après le dîner, vont prendre le train de sept heures quarante-huit pour rentrer à Chaville. Nous deux, nous avons eu la permission de rester encore quelques jours.

Vendredi. Il fait encore nuit quand je me réveille à six heures, comme d'habitude. L'habitude ici, veux-je dire. Moi, à Versailles, je me lève à des heures plus raisonnables. Dame! pour arriver au lycée à huit heures et demie, il suffit bien de se lever à sept heures et demie. Si ce n'est pas à huit heures! Après tout, le petit déjeuner étant prêt, moi, je n'ai pas besoin de l'être. Raisonnement irréfutable.

Donc, je suis levé à six heures. Je vais à la fenêtre qui donne sur le jardin...

Tout est blanc!... Tout! Et la moitié des troncs des petits arbustes ont plongé dans le blanc. La neige!...

Je m'aperçois qu'il ne fait pas chaud dans la chambre. Pourtant, le poêle est allumé, il chauffe. Je regarde le thermomètre accroché au balcon. Vingt-quatre degrés au-dessous de zéro! Jamais je n'ai connu si froid.

La chambre de Clochette est à côté de la mienne. Je tape au mur; elle me répond. Je vais chez elle. Elle est à la fenêtre :

- Tu as vu la neige?...

Je ris :

- Crois-tu?

- Il fait froid! reçois-je en réponse.

- Moins vingt-quatre!

- Moins vingt-quatre quoi? Oh! C'est le thermomètre!

Nous nous regardons, les yeux arrondis de surprise.

Au petit déjeuner, tout le monde parle du froid et de la neige. La cousine sera prise cet après-midi, mais ajoute qu'elle sera libre vers quatre heures. Clochette et moi ne cherchons pas de précisions, car la neige paraît créer des difficultés sur la route pour des questions de livraisons, et autres, je crois. Nous disons donc que nous irons faire quelques pas dehors après le déjeuner, et reviendrons vers quatre heures. La cousine nous emmène au grenier, et nous propose des bottes pour marcher dans la neige.

Nous partons donc à l'aventure. Aventure est un grand mot; la cousine nous a indiqué un petit sentier tranquille qui ne va pas très loin, et sur lequel nous pourrons marcher un peu... avec nos bottes, car la neige, si elle n'est pas vraiment profonde, demande tout de même autre chose que des chaussures de ville, fussent-elles solides.

Comme il est environ une heure, il nous reste donc un bon moment jusqu'à quatre heures, quand le soleil se couchera.

- Il n'est pas gelé! s'est exclamée Clochette.

- Le ruisseau, à gauche? Par ce froid! Tu sais, je ne me rends pas compte; à Versailles...

- Heureusement que nous avons pris des vêtements chauds!

- Heureusement; parce que nous, nous aurions sûrement gelé!

- C'est curieux, remarque Clochette, je sens qu'il fait froid, mais je ne sens pas le froid.

- Je crois que je te comprends; on se sent bien dans ce froid, comme si on s'était réveillé après avoir bien dormi.

Elle fait la moue :

- Je n'irais pas jusque-là; mais je te comprends aussi.

- Il pique, il donne envie de faire quelque chose de fort.

- De fort?

- Je n'ai pas bien dit; je pensais à...

Je cherche mes mots. Elle propose :

- Marcher, mais pour aller quelque part, non pour se promener.

- Oui, je crois que c'est ça.

Nous marchons dans une neige épaisse.

- Lorsqu'on pose le pied, on a l'impression qu'il n'y a rien, observe-t-elle.

- Tu veux dire au premier instant?

- Oui, après elle se tasse, devient dure.

- Oui, et on l'entend se casser.

Clochette sourit :

- Les petits craquements sourds?

- Oui.

Nous n'avançons pas vite, mais comme nous ne sommes pas pressés...

- Tu as vu, là? me demande Clochette.

- La maison? Elle est curieuse...

- C'est une roue.

- C'était, plutôt.

Nous regardons un bon moment. Puis, ensemble :

- C'est un moulin!

Clochette se compose un air important :

- Les élèves sont priés de ne pas bavarder; le cours de géographie commence!

Je lève un doigt :

- Je m'en vais! je ne veux pas déranger les élèves.

- Elève La Flèche, vous aurez un pensum!

- Madame le professeur, je reste; je suis particulièrement friand de géographie!

- Alors, regardez cette carte avec attention!

Elle a sorti une des cartes que nous a données sa cousine. Elle pointe son doigt :

- Là!

Je lis "Ancien Moulin".

J'énonce :

- J'avais bien dit qu'il s'agissait d'un ancien moulin.

Clochette proteste :

- Tu n'avais pas dit qu'il était ancien!

- Pardon! Quand tu m'as dit : "C'est une roue", j'ai répondu : "C'était, plutôt"!

Clochette admet de bon coeur :

- Elève La Flèche, vous aurez vingt sur vingt!

Je souris :

- Tu t'es trahie! On voit bien que tu n'es pas un vrai prof, les vrais ne donnent jamais vingt.

Elle fait mine de pousser un triste soupir :

- On peut toujours espérer...

Et nous poussons tous deux un triste soupir!

Nous sortons du petit bois où se trouve le moulin. Clochette regarde le ciel :

- Tu crois qu'il va encore neiger?

- C'est bien possible; il n'y a que des nuages et des nuages, là-haut.

- Je pense que cela ne nous empêchera pas de nous promener.

- Il n'y a pas de raison.

Ces profondes pensées échangées avec succès, nous nous demandons quoi faire.

- Il est encore trop tôt pour rentrer... regardons ma carte!

Nous regardons.

- Il y a des maisons tout à côté, constate Clochette.

- Allons par là! Nous verrons bien.

Nous arrivons sur une petite route, et, tournant à droite, nous nous trouvons devant plusieurs bâtiments. Au fond de la cour, une tour carrée, toute seule, une porte, et au-dessus, une fenêtre, c'est tout. Qui peut bien habiter là?

- C'est une ferme, décrète Clochette.

Nous passons devant la barrière qui clôt la cour de la ferme.

- Oh! le chien! s'est exclamée Clochette.

- Un chien, ça? mais il est plus haut que la barrière!

- Que serait-ce d'autre?

Nous regardons. Je ne me peux m'empêcher de demander :

- Et son pelage?

- Oui, c'est vrai, on dirait des loques qui traînent par terre.

Je hasarde :

- C'est peut-être un saint-bernard; j'ai vu une photo, il paraît que ce sont de très gros chiens.

- C'est un briard.

Qui a parlé? Un homme vient de sortir de la tour. Il est vêtu comme un paysan. Le propriétaire, ou un simple employé?

- Bonjour Monsieur! le salue Clochette.

- Bonjour! lui répond-il gentiment.

- Nous nous promenons dans les environs.

Il sourit sans rien dire. Je lui demande :

- Votre chien arrive à voir quelque chose avec tous ces poils sur les yeux?

Il regarde son chien :

- Oh, il voit bien quand même, allez!...

Nous regardons son chien. L'homme marmonne :

- Hum, c'est ce que me dit toujours ma soeur, mais... Oh non! il est comme ça, je ne le ferai pas tondre... Oh non! je ne le ferai pas tondre...

Le chien s'approche avec douceur, en dansant légèrement sur ses pattes.

- Oh non! je ne le ferai pas tondre, c'est sa fourrure... Oh non!...

Mais le chien a traversé la petite route avec grâce et monte sur le sentier enneigé de la colline. Il avance par bonds en faisant voler la neige qui retombe sans bruit derrière lui. Après le tournant, on ne voit plus que la vapeur de son haleine survoler les haies courtes qui enserrent le chemin. Le chemin est parti dans le silence, avec le chien, qui sait où.

Nous voici sur le chemin du retour; nous l'avons tracé à l'aide de la carte et des explications de la cousine.

- C'est autrement amusant que la géo en classe, déclare Clochette.

- Nous devrions proposer ça à nos profs.

- Et ils nous feront tracer des cartes au fin fond de la Chine! s'effraie-t-elle.

Cette perspective arrête la proposition.

- Voilà! commente Clochette, nous allons à l'ouest jusqu'au croisement que nous dépassons, puis, ça descend jusqu'à un autre croisement où nous tournons à droite sur un petit pont au-dessus d'un ruisseau.

Je continue le commentaire :

- Le ruisseau, qui n'a pas toujours de l'eau, d'après la carte, se jette dans un autre ruisseau qui se jette dans le ruisseau que nous avons longé en partant de Luzy.

Elle reprend :

- Puis un hameau, et quelques secondes après, nous sommes chez nous.

- Tu es bien rapide!

- Il est bientôt quatre heures, et le goûter nous attend; et je commence à avoir faim!

- Courons!

Ça, c'est vite dit, parce qu'avec la neige profonde...

Samedi. Le soleil ayant commencé à nous donner de la lumière vers les huit heures, nous allons, Clochette et moi, à la librairie, tenir compagnie à la cousine et à son père. Et aussi, contempler les cartes des régions proches.

- Vous allez devenir de grands géographes! nous a prédit la cousine.

- Nous verrons bien ce que notre prof de géo pensera de nos études, lui a répondu, sans grande conviction, Clochette.

N'importe; les petites routes nous ont beaucoup plus fait rêver que les grandes cartes de pays lointains et inconnus... dont on ne voit même pas les chemins de terre, étant donné l'échelle de la carte.

- Regarde dehors! s'exclame soudain Clochette.

Je regarde. Un soleil éblouissant illumine les maisons de l'autre côté de la rue.

- Si nous allions comme hier...? me propose Clochette.

Nous en parlons à la cousine et à son père.

- C'est très bien, nous disent-ils tous les deux; partez après le déjeuner, et revenez au coucher du soleil!

Pour le coup, nous plongeons dans la carte d'hier, pour nous tracer un chemin. Après de longues discussions, l'affaire est faite. Nous montrons le résultat à la cousine et à l'oncle. Ils nous félicitent pour le bon parcours que nous avons choisi.

- On dirait que vous connaissez déjà la région! nous déclare l'oncle.

- En partant vers une heure et en revenant vers quatre heures, vous aurez largement le temps de faire cette route, nous avise la cousine.

Elle ajoute :

- Ne tardez pas! le soleil couché, vous verrez mal votre chemin, avec la neige qui recouvre tout.

Nous partons donc vers une heure.

- Vous êtes bien courageux, par ce froid, nous complimente la tante de Clochette.

Le début de notre promenade est sans surprise; nous repassons par le chemin par lequel nous sommes rentrés hier soir. Nous voici au petit pont du croisement qui mène au chien en loques.

- Nous, nous allons tout droit, me rappelle Clochette.

Nous continuons. J'observe judicieusement :

- Ça monte!

- C'est la carte qui te l'a dit?

- Non, ce sont mes jambes.

- Tu n'arriveras jamais au sommet!

Je prends un air superbe :

- Ne t'inquiète pas! il n'y a que vingt étages à monter.

- Vingt étages!

Elle s'arrête brusquement, et consulte les altitudes :

- C'est pourtant vrai...

Elle se tourne vers moi :

- Il y a presque soixante-dix mètres.

Je lui souris gaiement :

- Courage, je suis là!

Elle n'a rien répondu, m'a longuement regardé :

- Je sais.

Elle s'est interrompue un instant :

- Moi aussi.

Nous reprenons notre route.

- On dirait une grand route, remarque Clochette.

- Pourtant, il n'y a personne, ici.

- Oui, et d'après la carte, c'est un chemin de terre.

- Il est bien large pour un chemin de terre.

- Et il va tout droit, tout droit.

Je repense à ce que nous a dit la cousine, hier, après notre promenade :

- Ta cousine a parlé de très vieux chemins, qui ont été abandonnés; c'en est peut-être un.

- Cela ne m'étonnerait pas.

Au bout d'un bon moment de montée, le chemin arrive à un carrefour. Nous nous arrêtons.

- Tu devais avoir raison, m'approuve Clochette; et ça, c'est le grand carrefour où se rejoignaient toutes les routes de la région.

- N'exagère pas; il n'y en a que six.

- Oui, mais tu as vu les routes et le carrefour?

- Oui, j'ai vu; toutes des routes comme celle par laquelle nous sommes venus.

Nous rêvons aux temps anciens révolus...

- Allons-nous-en! Nous sommes au milieu du carrefour; nous gênons.

Nous repartons... par la grand route déserte.

- Tu as vu comme elle brille, la neige?

- C'est le froid qui doit faire ça; par cette température, même le soleil n'arrive pas à dégeler la neige.

- Que c'est joli! On dirait des étincelles de lumière.

Nous allons maintenant vers un village.

- Quatre étages à descendre! annonce Clochette.

Etant donné la distance à parcourir, la descente n'est pas très forte. Clochette a raison; la neige resplendit.

- Elle est blanche... admire Clochette; chez nous tout le monde a déjà marché sur la neige, ici, personne.

- Regarde là-bas! des traces de bêtes, je crois.

Je poursuis :

- Si j'avais mieux étudié mes sciences nat, je saurais sans doute quelles bêtes.

Clochette ne paraît pas plus savante que moi :

- Pas très grosses... et si c'étaient des oiseaux?

- De gros oiseaux, alors!

Notre science à nous s'arrête là. Et nous continuons notre large grand route. Au loin, des haies, toutes sombres, des bois. Un gros arbre, au croisement de deux haies. Sur notre droite, une vallée. Nous, nous allons toujours sur du plat, ou presque; cela monterait, plutôt.

- Où sont tes quatre étages à descendre?

- C'est vrai... s'étonne Clochette.

Elle regarde sa carte :

- Je me suis trompée...

- Tu as dû prendre l'altitude de la vallée à droite.

- Oui; et nous, nous avons maintenant quelques marches à monter.

Quatre marches, ici, cela ne se sent pas. Nous passons devant une haie épaisse, et, derrière la haie, un village, c'est Perrigny.

Nous tournons l'angle d'une maison. Un bonhomme de neige apparaît, pas très haut, mais bedonnant. Il est bien emmitouflé dans son écharpe, la carotte qui lui sert de nez coquettement pointée vers le ciel; il rit de toutes les dents ébréchées du vieux peigne qui lui sert de bouche, et ses yeux luisent en deux châtaignes. Une petite fille de six sept ans s'évertue à lui placer un chapeau de feutre sur la tête, en marmottant au bonhomme une conversation concentrée. Elle nous a vus et, tout en s'affairant, s'exclame avec simplicité :

- Oh! il ne veut vraiment pas mettre son chapeau!... Mais il fait trop froid... Je vais lui mettre quand même... sinon il va s'enrhumer à rester sans bouger!

Elle reprend :

- Il est trop haut!

Clochette lui a souri :

- Il ne peut pas se pencher, le pauvre! Je vais t'aider à monter.

Clochette l'a prise dans ses bras pour la faire monter, et la petite fille a placé avec précaution le chapeau sur la tête du bonhomme. Elle est redescendue et contemple son oeuvre avec plaisir :

- Ah, merci! a-t-elle dit dans un sourire, maintenant, il pourra rester là toute la nuit.

Je cherche à dire quelque chose de gentil à la petite fille :

- Tu es contente d'être en vacances?

La petite fille fait oui de la tête.

Ne trouvant rien d'autre, et puisqu'elle est petite, je me lance dans l'imitation des grandes personnes :

- Ça va bien à l'école?

La petite fille a baissé les yeux et n'a rien répondu. La gaffe! Heureusement, Clochette est là :

- A présent que ton bonhomme de neige est bien au chaud, que vas-tu faire?

La petite fille a vivement relevé les yeux, et a répondu avec sérieux :

- Je vais aller ramasser les oeufs de mes poules.

- Tu en as beaucoup?

- Cinquante.

- Tu vas avoir beaucoup d'oeufs à ramasser!

- Oh, non! les poules ne pondent pas beaucoup l'hiver.

Elle ajoute aussitôt :

- Nous avons moins de clients, l'hiver... Les clients vont chercher les oeufs ailleurs.

Elle a prononcé ces mots tristement, mais s'est tout de suite réconfortée :

- Nos clients aiment beaucoup nos oeufs; ils sont très bons!

Clochette lui sourit :

- Tu veux bien m'en vendre une douzaine?

La petite fille fait un sourire radieux :

- Je vais les chercher!

Quelques instants plus tard, elle réapparaît avec un panier en osier plein d'oeufs :

- Voilà! Il y en a douze.

Et sans attendre, elle donne le prix. Clochette la paye. La petite fille regarde son panier, et :

- Tu n'as pas de panier...?

- Non... Je suis la nièce du libraire de Luzy...

- Oh, oui, je le connais! l'interrompt la petite fille avec un grand sourire.

Elle poursuit, sur un ton de confidence :

- Tu peux garder le panier; je le reprendrai quand j'irai à Luzy.

Dimanche. Le petit déjeuner se passe gaiement en commentaires, suivant ceux d'hier soir, sur notre séjour ici, nos promenades dans la neige, le froid qui persiste, les difficultés des livraisons.

- Il n'y a plus beaucoup de promenades tout près, nous avise la cousine; par contre, je pense qu'il y a d'autres endroits un peu plus loin qui vous plairaient.

Elle se tourne vers son père :

- Je peux te laisser seul au début de l'après-midi?

- Bien sûr! Prends l'auto, et promène-les.

Ravis, nous remercions chaleureusement. Tout le monde paraît être content.

Nous passons la matinée à faire quelques commissions pour la tante, puis allons voir les cartes à la librairie. Cette fois-ci, nous plongeons dans les profondeurs des terrains de Luzy et des endroits où nous nous sommes promenés.

- C'est compliqué! avoue Clochette.

Je partage son aveu.

- Vous savez ce qui vous reste à faire, commente l'oncle.

- Mon père a un très bon livre de géologie...

- Je crois que nous ne nous ennuierons pas les jeudis, ajoute Clochette.

Nous rentrons un peu avant le déjeuner que la tante a déjà préparé. A vrai dire elle n'a pas tout préparé; il manque quelque chose. Quoi donc? Eh bien, je vais vous le dire! Hier soir, après être rentrés de chez la petite fille au bonhomme de neige... et aux oeufs, nous avons été voir la tante en cachette et lui avons expliqué ce que nous voulions faire. Quoi donc? Une surprise! Une surprise? Oui, oui, une surprise. Laquelle? C'est facile à deviner... faire une grande omelette pour tout le monde avec la douzaine d'oeufs que nous avions rapportée. Et cela pour le déjeuner du lendemain. Le lendemain étant aujourd'hui, nous voici donc, Clochette et moi, en train de préparer l'omelette avec l'aide de la tante. C'est elle qui a dit qu'il fallait mettre des oignons, c'est elle qui a dit qu'il fallait mettre du lard...

Et voici le déjeuner. Et voici l'omelette! L'oncle et la cousine félicitent la tante :

- Oh, que c'est bon!

La tante répond :

- Moi je n'y suis pour rien!

Etonnement de l'oncle et de la cousine. De courte durée, l'étonnement. Ecoutons plutôt! La cousine :

- Vous êtes passés par Perrigny!

L'oncle :

- Et le fermier vous a vendu des oeufs!

Clochette et moi, en choeur :

- Jamais de la vie!

La tante rit sous cape. L'oncle et la cousine sont un peu déroutés. Clochette :

- C'est le bonhomme de neige qui nous a vendu des oeufs!

L'oncle et la cousine se regardent, muets. La tante rit sous cape. La Flèche :

- C'est la petite fille qui a fait le bonhomme de neige!

Là, l'oncle et la cousine ont compris.

- Elle a toujours eu de bons oeufs, ta petite fille, me dit l'oncle.

Et la cousine :

- Eh bien, mangeons-la, cette omelette, avant qu'elle soit froide!

Le déjeuné terminé, nous partons donc tous les trois, la cousine, Clochette et moi. La route est bien enneigée, mais les autos ont un peu chassé la neige. Pas toute, cependant, celle qui est restée a durci, ce qui ne rend pas la conduite très aisée. Mais la cousine a l'habitude, et elle ne se presse pas. Bref, elle conduit fort bien. La route est agréable à voir, bien qu'il n'y ait rien de particulier.

Quelques maisons à un croisement. Et puis, deux arbres, juste après. Je n'ai pas eu le temps de voir les arbres en entier, nous étions tout à côté d'une haie aux branches opulentes. Seuls deux troncs passèrent devant mes yeux. L'un tout droit, l'autre penché vers lui, et laissant deviner leurs cimes enlacées. Clochette se tourna vers moi; je répondis à son sourire.

Un peu plus loin, une maison, Pierre Pont. Là, notre route se sépare en deux; la route principale, et une plus petite qui monte sur la colline. La cousine a arrêté l'auto :

- Je crois que vous aimez marcher; je pense que l'endroit vous plaira pour une promenade à pied.

- Oh oui! l'approuve Clochette, on voit mieux quand ça va moins vite.

Nous regardons autour de nous. Au loin, sur notre gauche, de douces collines où se baigne la lumière. Le froid est toujours aussi vif, et la neige chante au soleil.

- Oh, des pommiers! s'exclame Clochette.

Je propose aussitôt :

- Je vais aller t'en cueillir!

La cousine sourit :

- Alors, je suis sûre de vous revoir l'automne prochain!

Quelques pas encore, et le pommier timide qui se trouvait un peu en retrait se cacha derrière ses compagnons, ne laissant devant nous que la neige dans laquelle se promenaient de petites haies.

Avant que la montée commence, nous passons devant une barrière qui ne ferme pas un pré. A quoi bon? les vaches sont à l'étable.

Nous montons. Au bout d'une cinquantaine de pas, un petit chemin sur la droite. Clochette s'est arrêtée, et :

- Oh!

Elle a montré, à quelques pas de là, une haie basse. Nous y allons.

- On dirait que la haie s'est parée de bijoux! Ici, un collier de perles qui s'enroule autour des petites branches, là, des diamants enchâssés dans les buissons...

Nous continuons notre montée. Un peu plus haut, un croisement. Je m'étonne :

- Personne ne passe jamais par là? il n'y a presque pas de traces.

- Ces chemins ne mènent plus nulle part, une ou deux fermes, nous apprend la cousine; ils servaient dans les temps anciens, mais à présent...

Nous voici au croisement. Un grand, gros tas de bois, fait de grandes et grosses bûches. Sur notre gauche, une grand route, tellement large que j'en suis surpris. Aucune trace, sinon de bête ou d'oiseau.

La cousine étend son bras :

- Il allait loin, ce chemin, il menait à de grandes villes...

Lundi. Matinée tranquille, à bavarder avec la tante, à faire des commissions, à étudier cartes géographiques et géologiques.

- C'est vrai que nous allons devenir de grands géographes! sourit Clochette.

J'ajoute :

- Et de grands géologues!

L'oncle a souri :

- Oui, mais il faudra du travail, les enfants, il faudra du travail...

- Ils sont en vacances! lui a rappelé sa fille; il sera toujours temps...

L'oncle a lentement hoché la tête, et n'a rien ajouté.

- Eh bien! a repris gaiement la cousine, si tu me le permets, j'irai promener les enfants cet après-midi.

- Mais oui, mais oui, a souri l'oncle.

Et, se tournant vers Clochette et moi :

- Bonne géographie!

Encore un sourire :

- Pour la géologie, il faudrait voir les terrains, et avec cette neige...

Et donc, l'après-midi, nous partons tous les trois, la cousine, Clochette et moi.

Nous avons repris la route d'hier. Je m'étonne :

- Nous allons au même endroit?

- Non, nous annonce la cousine, ce n'est pas très loin, mais c'est différent; vous verrez, je pense que ça vous plaira.

Nous arrivons à Pierre Pont.

- Nous ne montons pas comme hier, nous fait constater la cousine.

Au bout d'un court moment, elle s'arrête :

- Vous voyez la route qui traverse?

Mais les deux spécialistes géographes ne se laissent pas intimider.

- C'est la grand route! affirme Clochette.

Et je la soutiens :

- Celle qui menait aux grandes villes!

La cousine nous félicite pour notre sagacité.

- Ce n'était pas bien difficile, c'est tout à côté, répond modestement Clochette.

J'ajoute judicieusement :

- Et puis, il y a le tas de bois là-bas.

- Tout le monde ne regarde pas, note la cousine, même lorsqu'on parle de l'endroit même où l'on se trouve.

Nous reprenons la route. Le paysage me paraît étrange. Il ne demande pas de description, il demande qu'on vienne chez lui et qu'on ne le quitte pas. Tout au moins pas avant qu'on ait échangé... des mots, non, des regards. Des regards simples, des regards d'affection.

- Il ne commence nulle part, et n'insiste jamais, commente Clochette.

Elle poursuit, montrant tel ou tel point :

- Qu'elles sont vivantes, ces haies qui ne bougent pas, et qui vont tout de même l'une vers l'autre, puis se séparent, puis reviennent, puis jouent à tourner autour du bosquet pour qu'on ne les rattrape pas.

Elle poursuit encore, un peu plus loin :

- Et ce pré tout blanc, qui nous dit : "Je me repose; mais je serai prêt dès que l'herbe reviendra; voyez cette barrière déjà ouverte qui attend les vaches!"

Plus loin :

- C'est vaste... Seul l'horizon arrête la neige.

Sa cousine s'émerveille :

- Tu es une véritable poétesse!

Je me suis souvenu que la Dame avait dit la même chose...

Mardi.

- Quand rentrons-nous? me demande Clochette avant d'aller prendre le petit déjeuner.

J'hésite :

- Tu penses que nous dérangeons ton oncle...?

- Je ne le pense pas, mais il vaut peut-être mieux le leur demander tout à l'heure.

- Nous déranger? se récrie la tante avant les autres; nous sommes si contents de vous voir chez nous...

- Et moi, je compte bien vous montrer encore quelques endroits de notre pays! abonde la cousine.

- Sans compter vos sérieuses études de géographie et de géologie! achève l'oncle.

Voilà qui est donc décidé.

- Nous partirons après-demain, par le train de sept heures quarante-huit du soir, annonce Clochette; cela nous laisse encore trois jours de promenades et de plaisir d'être avec vous.

Elle ajoute :

- Nous avons tous prévu depuis longtemps de réveillonner ensemble, nos amis et tous les parents; notre train arrive à onze heures dix-sept, on viendra nous prendre en auto, et nous serons à temps pour le Nouvel An.

- A cette heure-là, vous aurez un très bon train, le Bourbonnais, nous explique la cousine; il n'y a que des premières, il va sans arrêt jusqu'à Paris, et vous avez un wagon-restaurant.

- Parfait! s'exclame Clochette; nous pourrons dîner...

Elle se reprend aussitôt, sur un ton moqueur :

- Avant le réveillon, c'est une idée qui... Tant pis!

Après le déjeuner, nous partons tous les trois en auto voir le pays. La route est nouvelle, nous ne l'avons pas encore prise. Je le fais remarquer.

- Mais si, nous l'avons prise! proteste Clochette; lorsque nous sommes revenus avec les oeufs de la petite fille du bonhomme de neige.

- Oui, la route où nous étions il y a un instant, tu as raison; mais ici, nous ne n'y sommes jamais passés.

Clochette acquiesce. Tout étant rentré dans l'ordre, nous poursuivons notre route, entre des collines à droite, des vues lointaines à gauche. Un croisement. A droite, une petite route qui se prépare à monter sur la colline. Le côté droit est comme protégé par un rideau d'arbres. Le côté gauche monte vers des haies qui paraissent décorer la neige.

- On croirait un vallon fait pour qu'on vienne s'y reposer, prononce doucement Clochette.

La cousine a arrêté l'auto pour nous laisser contempler l'endroit.

- Les haies... On dirait des chemins, poursuit Clochette.

Elle montre une haie :

- Celle-là, elle va rendre visite à l'arbre, tout seul... et l'autre, derrière, va d'un arbre à l'autre, porter les nouvelles.

Elle s'est légèrement tournée vers la droite :

- Les deux arbres, là! ils sont venus chacun de son côté par la haie, et maintenant, ils se parlent.

Elle sourit :

- Là, les deux chemins ne se rejoignent pas, mais les trois arbres ne sont pas trop loin; ils se débrouilleront bien.

Elle ajoute doucement :

- On est entre amis, ici.

Nous repartons vers la colline. Dans la montée entre Les Cruziaux et Champoux, le paysage est magnifique.

- Tu nous arrêtes par là? demande Clochette à sa cousine.

- J'ai pensé revenir ici demain, et pour aujourd'hui, aller de l'autre côté de la colline; à moins que...

- Tu connais mieux la région que nous, allons comme tu veux!

Nous montons toujours. Une grosse ferme. Sur la route, un chien noir trottine; il nous a vus, et s'approche. La cousine, qui n'allait pas bien vite, lui fait un petit signe de reconnaissance, et poursuit sa route. Au bout d'un petit moment, regardant derrière moi pour contempler le paysage, je vois le chien noir qui trottine derrière nous. Clochette l'a vu aussi :

- Il nous suit, le chien!

- Oh! cela lui arrive quand il connaît les gens, nous apprend la cousine.

- Il paraît très affectueux, observe Clochette.

J'approuve :

- Et il est très beau.

- C'est un labrador; il me connaît bien.

Nous poursuivons notre route, sans nous presser. A quoi bon? le paysage est trop joli pour le quitter trop vite.

- On dirait qu'il s'est installé dans son jardin! s'exclame soudain Clochette.

Je regarde; qui donc s'est installé...? et où est le jardin? La cousine n'est pas plus avancée que moi :

- De qui parles-tu?

Elle a ralenti. Clochette montre un arbre tout rond dont les branches vont jusqu'à terre.

- C'est un châtaignier, précise la cousine; c'est vrai, tu as raison, c'est comme son jardin.

J'ai compris, moi aussi. Nous sommes à un croisement. Un petit chemin part vers la droite. Au milieu du croisement, une petite placette. Au milieu de la placette, le châtaignier. C'est vrai, un jardin, plein de neige aujourd'hui, tout vert, je pense, lorsque les beaux jours arriveront.

- Tu crois que nous pourrions aller sur ce chemin? demande Clochette à sa cousine, en désignant le petit chemin.

- Il nous reste encore deux jours; nous pourrons y aller après-demain.

Clochette se tourne vers moi :

- Qu'en dis-tu?

- Tout est beau ici; cela me fera grand plaisir.

Nous reprenons notre route. Le chien trottine toujours derrière nous. Un peu plus loin, un autre croisement. Mais cette fois-ci c'est une vraie route qui part sur la gauche. Et là, ça ne monte plus, ça descend. Clochette farfouille dans sa carte :

- Nous venons de monter trente-six étages!

Moi, je suis au courant. La cousine, non :

- Comment ça, trente-six étages?

Clochette lui explique notre unité de mesure. Sa cousine rit :

- Ah, c'est vraiment amusant! Je n'avais encore jamais vu de si grande maison, par ici.

Nous poursuivons notre descente. Le chien noir trottine toujours derrière nous. Je m'enquiers :

- Il va nous suivre dans toute la descente?

- Oui, me répond la cousine.

- Après, il lui faudra remonter.

- Il en a l'habitude; tu crois qu'il ne se promène jamais tout seul?

- Oui, je n'avais pas pensé à ça; tu sais, à Versailles, les chiens ne se promènent jamais seuls.

- Ils doivent être bien malheureux.

Je souris :

- Je n'avais pas non plus pensé à ça.

- Je crois que je suis comme toi, me soutient Clochette; je ne peux pas dire que je n'y aie jamais pensé, mais... sans plus.

- Tous les deux, vous n'êtes pas de la campagne, commente la cousine; chez les paysans, les bêtes font partie de leur vie, elles servent à leur vie, devrais-je dire.

Elle ajoute, après un temps :

- Et non seulement les vaches.

Nous descendons toujours, le chien noir derrière nous. Le jour baisse, la neige s'éteint peu à peu, les fonds s'embrument. Au milieu d'un champ nacré, un arbre redresse une dernière fois ses branches en attendant la nuit.

Mercredi.

Au petit déjeuner, conversation animée. Nous parlons de nos études, à Clochette et à moi. Précisons. De nos études géographiques et géologiques. En un mot, de nos promenades. Nous en avions déjà parlé hier au soir, mais pas beaucoup, le soir, les parents de la cousine sont fatigués de la journée, et parlent peu. Et ce matin, nous en parlons beaucoup. Le chien noir, que tout le monde connaît... "Il vous a suivis, bien sûr!" a dit l'oncle. Les paysages, qui nous ont tant plu, à Clochette et à moi. Les projets pour cet après-midi et pour demain. Tous sont ravis de voir que le séjour nous a vraiment plu. "Vous reviendrez bientôt, j'espère!" a dit... non, tous l'ont dit. Et nous, nous l'avons promis. C'est vrai que j'ai trouvé ce séjour agréable. La région est magnifique, la famille très, très gentille. La cousine s'est bien occupée de nous; et pourtant, j'ai bien vu qu'elle avait fort à faire.

Peu après le petit déjeuner, la tante parle d'une course à faire en ville. Comme il est visible que tous sont pris, nous nous proposons pour la faire. "Vous ne savez pas où c'est", a dit la tante. "Explique-nous!" a dit la nièce. Et nous voilà partis. Ce n'est pas loin, dix minutes pour aller en marchant bien, car il faut vite porter un paquet, autant que nous voulons pour revenir.

Après avoir fait notre course, nous allons au hasard. Un pont au-dessus de la voie du chemin de fer.

- On a l'impression qu'il n'est jamais passé un train, ici, observe Clochette.

- Il y a eu au moins celui par lequel nous sommes venus.

- Il s'est peut-être arrêté à la gare sans continuer jusqu'ici.

- Il est vrai que tout, ici, laisse croire que c'est une voie sans train.

Nous sommes sur le pont et contemplons la voie déserte.

- Regarde les wagons de marchandises. Ils sont là depuis des siècles, reprend Clochette.

- Il n'y avait pas de trains il y a des siècles.

- Donc, les wagons ne pouvaient pas rouler; c'est bien ce que je disais.

- Parfaitement! Et, du reste, les wagons sont sur une voie qui ne mène nulle part.

- Et que voyons-nous d'autre? De la neige, de la neige, des rails qui dépassent pour tenter d'attirer un train, mais hélas! seul le silence glisse sur ces rails.

Cette analyse nous ayant donné entière satisfaction, nous nous regardons, gardant, non sans difficulté, un air profond.

Clochette finit par prendre un ton de voix plus... ordinaire :

- Nous sommes bêtes de nous moquer; elle fait rêver cette voie...

- C'est comme si elle allait dans un monde endormi pour toujours...

- On descend sur les rails?

- Par le talus!

Nous voici en bas.

- Peut-être des trains invisibles passent-ils sans que nous puissions les voir, reprend Clochette.

- Ni les entendre.

- Si nous allions voir ce qu'il y a dans les wagons? suggère Clochette.

- Un trésor oublié?

De trésor, point, dans les wagons. Clochette hoche la tête :

- C'est triste, un wagon qui ne sert à rien...

- C'est triste, une voie qui ne sert à rien...

Nous nous regardons. Clochette prononce gravement :

- Il ne faut pas que ce qui peut servir ne serve à rien.

Je fais un lent signe d'acquiescement :

- Nous pouvons, nous, servir à quelque chose.

- Il ne faudra jamais l'oublier.

Après le déjeuné, nous partons en auto, la cousine, Clochette et moi, au pays du chien noir. A partir des Cruziaux, nous roulons tout doucement, nous arrêtant de temps à autre. Tout du long de la montée vers Champoux, le même rideau d'arbres que celui des Cruziaux nous suit sans s'éclaircir. Sur la gauche, des prés, séparés par des haies sombres.

- Ce sont des prés qui appartiennent à plusieurs fermiers? demande Clochette à sa cousine.

- Non, tout ce versant appartient au même fermier.

- C'est curieux...

- Pourquoi donc?

- Chaque pré paraît avoir sa propre vie; la forme, la pente qui n'est pas toujours la même partout, le dessin des haies...

Clochette poursuit, après un moment de silence :

- Les arbres ne se disent pas tous la même chose.

La cousine est plus qu'étonnée :

- Les arbres...?

- Oui, regarde ces deux-là; l'un confie sa pensée à l'autre, le grand, qui l'écoute avec affection.

Elle ajoute, un instant plus tard :

- Celui-là est tout seul, au bout de la haie, il attend; quelqu'un viendra-t-il? Je l'espère.

- Tu es vraiment une poétesse; tu devrais écrire des poëmes! déclare, admirative, sa cousine.

Je dois avouer que même moi, qui en ai pourtant l'habitude...

Nous arrivons près de la ferme de Champoux. Surprise! Mais en est-ce une?

- Le chien noir! s'écrie Clochette.

C'est lui.

- Il habite là, nous apprend la cousine.

Je crois qu'elle nous l'a déjà dit hier, mais je n'en suis pas très sûr. Nous descendons de l'auto; il était convenu que nous nous promènerions à pied. Le chien noir paraît considérer beaucoup plus sage de ne pas courir les vallées et les collines et participe à notre promenade avec les manifestations les plus vives d'un grand contentement. C'est-à-dire qu'il se tient près de nous dans le plus grand calme.

- Ce sont de véritables murets de branches, ces haies! commente Clochette; mais qu'elles sont larges, on a envie de marcher dessus!

- Tu ne tiendrais pas sur le bout des branches, rit sa cousine.

Clochette fait une moue de regret. Nous continuons à contempler le paysage qui s'étend par-dessus la vallée jusqu'aux collines embrumées à l'horizon.

- Regardez à droite, vers le haut de la colline! Qu'ils sont majestueux, ces deux grands arbres, côte à côte; on croirait les seigneurs de la colline!

Clochette a désigné deux arbres plus petits, mais de belle prestance, placés l'un près de l'autre, un peu au-dessous et en avant des seigneurs; elle poursuit :

- Voici les hérauts!

Nous montons lentement tous les quatre un peu plus haut en suivant la route. Tous les quatre, n'est-ce pas, car le chien noir ne songe pas un seul instant à nous quitter.

De plus haut, le paysage est encore plus prenant. Une immensité neigeuse, qui glisse dans la vallée, et remonte jusqu'au ciel.

La route monte encore. Sur la droite, un creux profond.

- C'est un vase dont le cristal scintille au soleil, dont le fond est de neige, et dont les bords sont les grands arbres qui l'entourent, décrit Clochette.

Sur la gauche, près d'un bosquet...

- Il est fatigué, il se repose... a commenté Clochette.

"Il", ce sont des haies, qui se détachent toutes noires sur la blancheur de la neige, et dont le dessin fait penser à un homme, étendu bras et jambes en croix.

Il est temps de rentrer, le jour va bientôt baisser. Nous nous dirigeons vers l'auto. Le chien noir a-t-il compris à nos pas moins nonchalants que nous allions partir? Il s'est mis devant Clochette et la regarde, sans bouger. Clochette a-t-elle entendu son : "Tu me quittes?" muet? Elle s'est penchée vers lui, et lui a murmuré : "Je reviendrai demain!"

Jeudi. L'année s'achève ce soir. Le petit déjeuner n'est pas vraiment triste, la gaieté ne règne pas. Nous partons ce soir, Clochette et moi, et cela nous rend tous un peu nostalgiques. Mais nous promettons encore de revenir.

Tôt après le déjeuné, nous partons, la cousine, Clochette et moi, pour la dernière promenade des vacances. Aujourd'hui, c'est le petit chemin près du châtaigner d'avant-hier.

Nous voici sur place. Nous laissons l'auto dans le jardin - celui du châtaigner, bien sûr - et partons à pied, dans nos bonnes bottes. Et il en faut, des bottes!

- Attention aux trous et aux bosses! nous a prévenus la cousine; c'est un vieux chemin de terre qui ne sert plus beaucoup.

Nous entrons dans le chemin de terre.

- Eh bien, tu vois, je suis revenue! s'exclame Clochette.

A qui...? Mais au chien noir, qui vient d'arriver, la queue frétillante, saluer sa maîtresse... de vacances.

Le chemin, qui longe sur sa droite le "vase de cristal", et sur sa gauche une haie de grands arbres, n'est effectivement pas simple. Surtout que la neige recouvre malicieusement lesdits trous et bosses. Le chien noir ne paraît pas s'en soucier outre mesure.

- Des mûres! s'écrie Clochette.

Des mûres...?

- Où vois-tu des mûres? s'étonne sa cousine.

Elle se reprend aussitôt :

- Oui, les ronces...

- Oui, je les connais bien, il y en a chez moi, dans le bois de Chaville; et les mûres, j'adore ça!

- Donc, je vous attends au mois d'août; les miennes sont meilleures! sourit sa cousine.

Qui ajoute, se tournant vers moi :

- Et toi, tu aimes les mûres?

- Oui, beaucoup, mais je ne les cueille qu'en pot.

- Alors, je vous attends tous les deux!

Au bout d'un quart d'heure d'une marche agréable, mais cahotante, sauf pour le chien noir, nous tournons à gauche pour entrer dans un pré. La neige est tout unie, personne n'est venu ici depuis... des siècles!

- Restez bien sur le chemin, nous avertit la cousine, le pré est irrégulier, ici, c'est plat!

- Ah, bon! réplique Clochette, j'ai failli me tordre le pied!

- Oui, il y a les ornières, répond calmement sa cousine; mais elles ne sont pas profondes.

Clochette rit :

- Je plaisantais!

- J'ai bien vu.

Des ornières, il n'y en a même pas du tout! Je plaisante à mon tour, mais je ne sais si c'est vraiment une plaisanterie :

- Je veux bien rester sur le chemin, mais je ne vois pas où sont les trottoirs.

- Là où trotte le chien noir, m'avise, toujours calmement, la cousine.

Or, le chien noir trotte à côté de nous, très visiblement en dehors du chemin que nous suivons, sous la conduite savante de la cousine. D'où, je lance au chien noir :

- Reviens ici, tu vas te tordre les pattes!

Eh bien, figurez-vous qu'il est venu, et il trotte à côté de moi!

Le chemin, que je ne vois absolument pas sous la neige, commence à descendre fortement.

- On s'arrête ici! ordonne la cousine.

Nous nous arrêtons, Clochette et moi. Le chien noir a continué de trotter, puis s'est arrêté, et nous regarde : "Que vous arrive-t-il? Fatigués? Il fait bon de trotter!" semble-t-il nous dire. Mais la cousine avait ses raisons :

- D'ici, on voit bien!

Devant nous, la neige a mangé la vallée jusqu'à l'horizon. Sur le fond du ciel, se détachent deux monts. A droite, un mont trapu, tout noir de sa forêt; à gauche, encore plus noir sous un soleil qui l'éclaire par derrière, un mont un peu plus élevé, aux pentes élégantes. Le Grand Mont à droite, le Mont Tharot à gauche, nous a appris la cousine. Nous restons là, Clochette et moi, sans avoir envie de bouger, craignant peut-être que ce paysage féérique ne s'évanouisse si nos yeux ne le retiennent pas.

Nous rentrons vers cinq heures. La nuit est là. Comme nous ne comptons pas dîner - le réveillon du Nouvel An nous attend - la tante nous a préparé un somptueux goûter. "Il est encore tôt, vous aurez le temps d'avoir faim!" a-t-elle déclaré. Dernières conversations, dernières invitations à revenir, dernières promesses de revenir, derniers remerciements - de nous avoir reçus, d'être venus. Il est sept heures. La cousine nous emmène en auto à la gare. Les billets à prendre. Le train part à sept heures quarante-huit. Embrassades. Le train est parti.

Le voyage jusqu'à Nevers se passe à se remémorer nos promenades, les oeufs de la petite fille du bonhomme de neige, le chien en loques, le tas de bois, le chien noir qui nous suit, les haies, les deux monts... Et puis la neige...

- Nous étions ensemble...

Je ne sais pas lequel de nous deux l'a dit. Nous l'avons dit ensemble.

Le train roule, et s'arrête, nous nous parlons avec de longs silences, coupés par des "Oui..." des "Bien sûr!" des "Moi aussi..."

- Nevers!

- Nevers!

Nous sommes à Nevers. Correspondance de onze minutes. Le Bourbonnais entre en gare. Neuf heures et quatre minutes; nous quittons la gare. Prochain arrêt, Paris, gare de Lyon, à onze heures dix-sept. Quarante-trois minutes pour arriver à minuit chez Du Parc, chez qui nous passons tous le réveillon. Il n'y aura pas beaucoup de temps à perdre sur la route entre la gare de Lyon et chez Du Parc.

- Veux-tu que nous allions au wagon-restaurant? me demande Clochette.

- Tu veux...?

Elle rit :

- Non, non, je ne veux pas dîner; mais nous pourrions boire une tasse de thé.

- Bonne idée; allons-y!

Il fait nuit; une nuit profonde, certainement des nuages, le temps avait commencé à se couvrir au moment de notre départ. Par les fenêtres, on ne voit pas grand chose. Mais je crois que ni Clochette ni moi n'avons envie de regarder dehors. Nous gardons, je pense, les images de la Bourgogne que nous venons de quitter.

Gare de Lyon. Nous descendons du train encore en marche, et courons vers la sortie. Je suis le plus fort, je porte les deux valises. Le père de Clochette nous attend. Le quai de la Seine, les Boulevards de Ceinture, Porte de Sèvres, il est minuit moins dix-sept minutes, le quai de la Seine, encore, Sèvres, la grand route qui mène à Versailles, rue Brancas, nous sonnons chez Du parc, à réveiller tout Sèvres. La porte s'ouvre. Il est minuit moins une!

- Bonne année!...

La joie règne. Tout le monde parle haut, personne n'entend personne, des rires, des cris, on mange sans voir ce qu'on mange, on boit... en dégustant le champagne! Les parents sont aussi gais que nous, on n'entend parler ni d'architecture, ni de matériel de précision, ni de commerce, ni de tissus, ni de dents en or, et encore moins d'études!

Et puis, les parents se retirent au petit salon, nous laissant toute la place que nous voulons pour danser, pour danser n'importe quelles danses sans savoir quelle danse nous dansons!

Les parents sont partis se coucher. Exténués, nous nous faisons un café bien fort, et, affalés dans les fauteuils, nous tentons quelque phrase mémorable, quelque pensée profonde, quelque plaisanterie irrésistible... et nous finissons, nous aussi, par aller nous coucher.

Prévoyants, nous avions laissé nos vélos à moteur chez Du Parc, et, alors que le ciel se couvre d'une pâleur incertaine, nous rentrons chacun chez soi.

J'ai raccompagné Clochette chez elle. Un long baiser est notre au revoir.

Samedi. Ce matin, je fais le récit de mon voyage en Bourgogne à mes parents. Hier, tout le monde dormait à moitié. Je dis à moitié, parce que c'est ce que l'on dit couramment. Moi, j'aurais plutôt dit que tout le monde dormait complètement. Ma mère a écouté attentivement tout ce que nous avons dit, Clochette et moi, sur les paysages, mon père a écouté avec intérêt tout ce que j'ai raconté sur le paysage. Il est intervenu plusieurs fois afin d'avoir des détails sur telle description de la route, sur telle curiosité du lieu.

L'après-midi, je vais chez Clochette, et nous allons nous promener dans le bois. Le temps s'est radouci, et la neige a presque disparu des rues. Ici, comme d'ailleurs dans les jardins, la neige a résisté, et il en reste encore assez pour les jeux des enfants.

- C'est la première fois que je me suis sentie vraiment en vacances, en Bourgogne, me déclare Clochette.

- Tu n'y as jamais été auparavant?

- Si, souvent, avec mes parents; chez des amis, dans la famille.

Elle s'interrompt un instant :

- Je suis déjà allée en Bourgogne et dans les Pyrénées; c'était en été, et de plus, dans les Pyrénées, personne ne bouge jamais.

Elle laisse un temps :

- Je ne me suis pas ennuyée, ma cousine est très gentille... ils sont tous très gentils...

Un temps :

- En Bourgogne, je m'étais un peu promenée, avec mes parents; nous sommes allés loin, dans une ville, je ne m'en souviens plus, j'étais petite... Autun, je crois.

Elle réfléchit :

- Je me souviens d'une très grande place...

Elle rit :

- Et de très bons gâteaux!

Nous marchons un moment en silence. Je reprends :

- Moi aussi, je suis déjà allé en vacances; je n'en ai pas gardé un grand souvenir... Si, il me souvient d'être allé dans le Jura, un été; ça m'a beaucoup plu.

Je poursuis, après une pause :

- J'irais bien là-bas avec toi aux vacances de février.

Clochette me sourit, radieuse :

- Oh ça, ce serait merveilleux!

Je me suis arrêté. Je l'ai prise dans mes bras :

- Je voudrais être toujours avec toi!

Nous sommes restés un moment, serrés l'un contre l'autre. Elle me dit dans un souffle :

- Je serai toujours avec toi.

Dimanche. Nous sommes tous les six chez Crystal.

- Où avez-vous été? demande Clochette, s'adressant à nos quatre amis, après que nous avons parlé de la Bourgogne.

Chacun raconte ses vacances. Je les connais, tout est comme d'habitude. Comme les miennes avant Clochette. Personne ne s'est vraiment ennuyé, personne ne s'est vraiment réjoui... et nous sommes tous bien contents de nous retrouver ensemble.

La Dame nous a regardés en souriant, Clochette et moi :

- Peut-être ne sommes-nous pas encore prêts à décider de nos vies comme vous l'avez fait, vous.

Un long silence suit la phrase de la Dame.

- Je ne me sens déjà pas capable de décider de ma vie à moi, avoue Crystal, alors, pour engager la vie de quelqu'un d'autre...

- Si c'est quelqu'un d'autre, ce sera à lui de décider pour lui-même et non à quelqu'un d'autre, souligne Sapiens.

- Ce n'est pas à un autre de décider pour moi! conteste vivement Crystal.

Un petit silence.

- J'ai simplement suggéré que nous n'étions peut-être pas prêts, même si nous avons...

La Dame n'achève pas.

- J'ai simplement dit que je ne voulais pas que quelqu'un d'autre décide tout seul pour moi.

- Vous êtes bien compliquées, les filles... commence Du Parc.

- Les filles ne sont pas compliquées, l'interrompt Clochette; elles aiment ce qui est clair.

- Et si ce n'est pas encore clair pour soi-même?

- C'est qu'on n'est pas encore prêt, ainsi que vient de le dire la Dame.

- Et on fait quoi?

- On attend.

Du Parc a hoché la tête sur la dernière réplique de Clochette :

- Le temps passe...

- Ce qui compte, c'est qu'il passe sans rien gâcher, observe la Dame.

Encore un long silence.

- Et si c'est le temps qui passe pour rien qui gâche tout? s'inquiète Crystal.

- Comment répondre à cette question, si nous ne savons rien? objecte Sapiens.

- Le temps ne passe que si on ne le retient pas, prononce doucement Clochette.

Lundi. Finies les vacances. La promenade d'aujourd'hui est courte, de chez moi au lycée, dans une neige qui n'a laissé que des traces. Clochette est loin; elle est dans un autre lycée, et je ne peux y aller avec elle.

Aujourd'hui, cours de maths. Notre prof a repris son cours comme si les vacances n'avaient pas eu lieu. Peut-être que c'est pour cette raison qu'il est, ainsi que nous l'avons appelé, premier de la classe? Peut-être... Mais je ne sens pas le courage, et par-dessus tout, je n'ai aucune envie, de renier mes vacances avec Clochette pour devenir, sinon le premier, du moins le deuxième de la classe, après lui, bien sûr. Clochette d'abord!

Nous débattons donc de ce sujet primordial, Sapiens, Du Parc et moi, pendant le goûter chez moi.

- Si tu ne passes pas tes examens, tu ne pourras subvenir aux nécessités de ta vie, et Clochette en pâtira, entame Du Parc.

Il ajoute doctement :

- Je propose cet exemple à titre d'exemple.

- Si La Flèche avait négligé de connaître Clochette, elle aurait eu à pâtir de cette négligence, repart Sapiens.

- Voilà un sublime dilemme! s'exclame, avec un large geste des bras, Du Parc; exposons-le, toujours par un exemple!

Il prend une pose magistrale :

- Si on n'a pas les moyens d'acquérir un éléphant, on ne l'acquiert pas; si on n'a pas cherché l'éléphant, et si donc on ne l'a pas trouvé, quoique ayant les moyens, on ne l'acquiert pas non plus.

Il ajoute, levant un doigt plein de sagesse :

- Méditez, hommes, méditez!

Je ne m'attarde pas à méditer :

- Ton analyse pèche par deux défauts rédhibitoires! D'une part, on peut trouver sans chercher, Clochette en est la preuve, je ne savais pas même qu'elle existât!...

- Faux! m'interrompt d'un geste sévère Du Parc, tu cherchas, tu cherchas sans le savoir, tu cherchas par ta nature d'homme que tu es! Et enfin, tu trouvas! Tu trouvas, de même, sans le savoir.

- Tu oublies, ou plutôt tu négliges, une donnée fondamentale, proteste Sapiens; les moyens pour acquérir un éléphant sont déterminés, c'est le vendeur qui a fixé le prix...

- On peut discuter le prix avec le vendeur.

- Arguties! On ne peut discuter à l'infini, sinon le prix serait nul, la question sans valeur; au reste, même en admettant ta pénible argumentation, on pourrait constater sans difficulté qu'à chaque instant de la discussion avec le vendeur de l'éléphant, le prix est fixé à l'instant où le vendeur de l'éléphant le fixe.

Il reprend, après une pause :

- Il s'agit donc d'une fonction discrète, et par définition, non continue; or Clochette n'est pas un éléphant, c'est-à-dire un objet inerte...

- Inerte? s'exclame Du Parc; je voudrais t'y voir pendant qu'il t'aspergera de sa trompe!

- Je dévierai le jet sur toi! rétorque Sapiens sans se troubler, car l'inertie concerne la valeur liquide de l'éléphant...

Interruption par grand rire des auditeurs, poursuite imperturbable du discours par le débatteur :

- ...ou encore monétaire, pour les profanes, et non sa valeur intrinsèque, laquelle permet aux irréfléchis interrupteurs de dévier le sujet soumis au débat en cours.

Les rires ne se sont pas encore tout à fait éteints, mais Sapiens n'en a cure :

- Clochette peut participer en permanence, et en liaison avec La Flèche, à la fixation du prix que coûtera leur vie, ce qui rend variables et personnels les moyens nécessaires à leur vie commune.

Je récite :

- "Belle conclusion et digne de l'exorde"!

Sans oublier d'ajouter :

- Racine, Les Plaideurs, acte III, scène 3.

Mardi après-midi. Cours de russe. La Russie, c'est loin, il y fait froid l'hiver, il y a de la neige, beaucoup de neige. Irai-je là-bas un jour, avec Clochette? La neige, presque disparue ici, me fait penser à la Bourgogne. J'y suis allé, avec Clochette. Pourquoi ces deux pensées en même temps? Je ne sais pas, peut-être y a-t-il un lien, peut-être pas. Je n'étais jamais allé en Bourgogne, est-ce pour cette raison? Je ne suis jamais allé non plus à Clamart, non loin de Versailles. Alors, est-ce le simple attrait du lointain? Peut-être. Enfin, la Russie, c'est un autre pays, Clamart, non. Alors, être avec Clochette là où nous ne connaissons rien d'autre que nous-mêmes?

- Tu es bien distrait, me chuchote le Russe.

Je mets un temps à répondre :

- Je pensais à d'autres mondes.

- Tu les as trouvés différents de ceux d'ici?

Je réfléchis. Il reprend :

- Tu t'es trouvé différent?

- Peut-être.

- Parce que tu ne dépendais de rien de connu?

- Oui, je crois.

- C'est ce qu'on appelle chercher à être soi-même, je crois.

Après le cours, me souvenant de notre projet à tous les six, je l'invite pour jeudi.

- Cela me fera un très grand plaisir! me répond-il sans cérémonie.

Et il me demande l'adresse de l'endroit où il doit se rendre, ainsi que l'heure à laquelle il doit venir.

Jeudi. Sitôt le déjeuné terminé, nous nous retrouvons tous les six chez moi. Vers deux heures, comme convenu, arrive le Russe.

- Cela me fait très plaisir que vous m'ayez invité, nous remercie-t-il tous; je vois peu de monde, et pourtant j'aime bien parler avec les gens.

- Parler avec les gens n'est pas une chose simple, sourit Sapiens; peu de personnes s'intéressent aux paroles.

- Comme tu as raison! Les gens s'intéressent parfois à ce qui se fait, mais rarement aux raisons pour lesquelles les choses se font.

- Tu veux dire que du moment qu'ils ont ce qu'ils veulent...? lui suggère Du Parc.

- Oui; ils préfèrent les fruits aux fleurs.

- Les fleurs c'est joli, remarque Crystal.

Le Russe réfléchit un moment :

- Les fleurs ont un autre avantage; si on sait que les fruits qu'elles donnent sont mauvais, on les coupe.

- Et si on ne le sait pas? demande la Dame.

- Il vaut mieux ne pas admirer leur beauté.

J'observe :

- Tu ne proposes pas, apparemment, de couper la fleur dont tu ignores le fruit.

- Je comprends le danger; mais existerions-nous si cette fleur avait été coupée?

La question reste sans réponse. Le Russe n'insiste pas, et, sans heurts, se dirige vers d'autres sujets, plus neutres :

- Avez-vous passé de bonnes vacances?

Nous parlons donc de nos vacances. Il écoute avec attention. Entend-il? je ne le crois pas. Petit à petit, la conversation va vers l'école, et les différentes langues. Nous parlons de traduction.

- Quand tu traduis du russe en français, tu penses dans les deux langues? demande Clochette au Russe.

- J'ai essayé de le faire, le résultat a été désastreux!

- Tu parles pourtant parfaitement le français, s'étonne Du Parc.

- Parfaitement, c'est vite dit; je ne sais même pas si je parle aussi bien le russe que... certainement pas aussi bien que Pouchkine.

Il réfléchit, assez longtemps :

- Lorsque je parle à quelqu'un, je ne pense pas dans la même pensée que lui; c'est déjà une traduction.

- Tu veux dire que même se parler entre nous...? s'inquiète la Dame.

- Vous vous connaissez depuis longtemps, et surtout, vous êtes tous amis; vous ne cherchez pas derrière chaque mot ce qui pourrait vous nuire...

Il ajoute, avec un sourire désenchanté :

- ...ou ce qui vous permettrait de nuire à l'autre.

Vendredi. Cours de géo. On étudie une région que je ne connais pas; la Picardie. J'ai une carte devant les yeux, sur mon livre. Je ne vois rien de particulier qui puisse m'intéresser. Alors, pourquoi est-ce que je suis chaque route, chaque ligne de chemin de fer, comme si je devais y aller pour une raison importante? En tout cas, pour moi, je ne trouve aucune raison, importante ou non, ni pour y aller, ni pour regarder la carte avec autant de minutieuse attention. Et puis, soudain, je m'aperçois que ce n'est pas cette carte que je regarde, c'est celle de Bourgogne, celle des chemins sur lesquels nous avons marché, Clochette et moi. Pourtant, la carte qui est devant moi est bien celle de la Picardie, mais mes yeux ne voient que celle du vieux moulin enseveli sous la neige, le pré duquel on voit les deux monts... J'irai encore avec elle là-bas, et puis dans les Pyrénées, et puis dans le Jura, où j'espère aller aux prochaines vacances, et puis... et puis dans le monde entier! Mais ce monde me paraît bien petit, soudain. Le bois de Chaville est bien plus grand, car j'y vis avec Clochette. Et puis encore, le monde est infini quand Clochette est là. Le monde, c'est elle-même, inutile d'aller le chercher ailleurs!

Samedi. Après le déjeuné, nous nous retrouvons tous les six sur la route de Saint-Germain-en-Laye. Nous allons au musée préhistorique.

Nous sommes déjà venus ici, il y a deux ans. Clochette n'y est jamais allée. La visite nous avait beaucoup plu, et nous avons donc proposé à Clochette de nous y rendre avec elle.

- Cela me fera grand plaisir; de la préhistoire, je n'ai vu que des images, et lu des livres, nous a-t-elle répondu.

Nous allons à présent de vitrine en vitrine, admirant les silex du paléolithique taillés avec art. Pointes de flèche, grattoirs, pendentifs, sculptures... Pour l'énumération complète, voyez le catalogue!

Au bout d'environ deux heures, nous sortons du musée.

- Quatre heures passées, heure du goûter! annonce Du Parc, d'une voix de crieur public.

- Allons rue au Pain! en déduit Sapiens.

Je confirme :

- Chez Grandin!

Du Parc prend un ton condescendant :

- Oui, Grandin, c'est bien, mais on ne peut même pas prendre ses aises pour converser sans être dérangé.

Nous sommes un peu surpris.

- Et où veux-tu...? commence Crystal.

- Mais au Pavillon Henri IV, bien sûr!

- Au Pavillon...? se récrie la Dame; c'est cher!

- J'ai touché une rallonge, pour services exceptionnels, comme on dit dans les grandes administrations, réplique Du Parc.

- Une grande administration? s'enquiert Clochette.

- Euh! Non, c'est mon père, pour une course urgente à Paris.

Il poursuit, superbe :

- Je vous invite tous!

Sourires épanouis.

- Au nom de tous, j'accepte l'invitation! proclame Crystal.

Ayant rangé nos puissantes montures dans l'enclos réservé à cet effet, nous nous installons confortablement autour d'une grande table près de la fenêtre. La vue est magnifique!

- Je l'ai déjà vue avec vous de jour, quand nous nous sommes promenés sur la terrasse; maintenant, alors que le soleil vient de se coucher, et que toutes les lumières de Paris se sont allumées, c'est en même temps splendide, et en même temps mystérieux, commente Clochette.

Le thé et les gâteaux servis, nous entamons les... conversations sans être dérangés.

- Que penses-tu de notre visite? commence sans attendre Du Parc, à l'adresse de Clochette.

- C'était très intéressant...

Elle hésite à continuer.

- Bon début pour un devoir de classe; dis-nous plutôt ce que tu en penses!

Clochette hésite encore. Du Parc rit :

- Et les gâteaux sont très bons!

Clochette sourit :

- Pour les gâteaux, c'est vrai, ils sont très bons; pour le musée, c'est vrai aussi, il est très intéressant...

Elle reste un moment en silence :

- Il ne faut pas penser à ce qu'on voit.

Du Parc est dérouté. Elle reprend :

- La forme des objets est très belle, parce qu'elle sert à quelque chose.

- Si elle ne servait à rien, tu ne la trouverais pas belle? s'étonne Crystal.

- Je n'aime pas ce qui ne sert à rien.

- Alors, tu n'aimes pas l'art?

- Non, toujours s'il ne sert à rien.

- Pourquoi en fait-on, alors? s'enquiert Sapiens.

- Parce qu'on s'ennuie si on n'a rien à faire.

Long silence. La Dame :

- Tu n'aimes ni un musicien, ni un peintre...?

- S'ils expriment un sentiment, pour prendre un exemple, j'aime beaucoup.

Elle ajoute, aussitôt après :

- Même si c'est mal fait.

Encore un silence; moins long.

- Tu as dit qu'il ne fallait pas penser à ce qu'on voyait dans le musée, rappelle Sapiens.

- Et là, les objets servent à quelque chose, observe Du Parc.

Clochette réfléchit :

- C'est justement parce qu'ils servent à quelque chose qu'il n'y faut pas penser.

- S'ils servent, ils doivent te plaire, note Crystal.

- La Flèche m'a appris que la réciproque des théorèmes n'était pas toujours vraie...

Je proteste :

- C'était dans ton livre de cours, ce n'est pas moi qui te l'ai appris.

Elle me sourit :

- C'est vrai, mais c'est toi qui me l'as fait comprendre.

Du Parc ironise :

- Je dirai ça à ton prof, Clochette!

- Il sait que La Flèche m'aide, et il m'a dit après la compo de lui faire ses compliments.

- Maître d'un côté, Sapiens de l'autre, que me reste-t-il? se lamente Du Parc.

Son ton de voix... lamentable nous fait tous rire.

- Vous êtes des sans-coeur! nous jette-t-il; je vais pleurer en déchirant mes vêtements!

- Tu crois que ton père te donnera une autre rallonge pour t'en faire faire des neufs? le taquine Sapiens.

Question qui calme Du Parc à la minute.

- Je ne déchirerai pas mes vêtements.

Mais apparemment mécontent de la chute, il poursuit :

- Seul mon coeur restera déchiré!...

Mais Crystal a trouvé comment panser sa douleur :

- Reprends un gâteau, Du Parc!

Là, tout le monde rit, y compris Du Parc.

Les rires calmés, la Dame se tourne vers Clochette :

- Tu as dit que tu n'aimais pas ce qui ne servait à rien; or, au musée ce que nous avons vu servait à quelque chose, et c'est pour ça, as-tu dit qu'il n'y fallait pas penser... Pourquoi parles-tu de réciproque?

- J'ai dit que je n'aimais pas ce qui ne servait à rien, je n'ai pas dit que j'aimais tout ce qui servait à quelque chose; c'est ça la réciproque.

- Et que n'aimes-tu pas au musée?

- J'ai vu des flèches, qui ne servaient pas seulement à tuer des bêtes.

Personne ne dit rien pendant un moment.

- Tu as vu des objets utiles aux hommes, remarque la Dame.

- Oui, j'ai vu des objets de toute sorte, de même que j'en vois de nos jours; mais je n'ai pas beaucoup vu de pensée.

- Tu exagères! s'écrie Du Parc; ils ne savaient pas écrire, ce n'était pas de leur faute.

Clochette sourit faiblement :

- Aujourd'hui, les hommes savent écrire, mais que dit-on de ceux qui parlent de pensée?

Elle prend un temps :

- Que c'est un devoir de classe?

- Il est des pensées qu'on utilise, justement lorsqu'elles servent à quelque chose d'utile, objecte Sapiens.

- Quelque chose d'utile, oui, mais les pensées qui ne servent qu'à connaître les hommes?

Clochette sourit de nouveau faiblement :

- On en parle...

Dimanche.

- Et les Châtres-Sacs? nous n'y sommes pas allés la dernière fois! s'écrie la Dame, alors que nous venons de nous réunir tous les six chez Crystal après le déjeuner, et que nous nous demandons quoi faire.

Personne n'étant opposé à la proposition, et de plus, tout le monde étant d'accord sur ladite proposition, nous décidons donc d'un commun accord d'aller nous promener du côté de la rue des Châtres-Sacs à Sèvres.

Ayant tout d'abord rangé nos vélos à moteur chez Du Parc, nous partons à pied par les petites rues silencieuses de Sèvres. A la gare de Sèvres-Ville-d'Avray, nous tournons à gauche et descendons vers la rue qui monte vers l'église après être passée sous le pont du chemin de fer. Gauche droite, une rue sur l'autre versant du thalweg - ça sert, la géo! Encore à droite, et juste avant un pont qui passe au-dessus, cette fois, du même chemin de fer, sur la gauche, une petite rue dont on devine à peine qu'elle va quelque part, car elle paraît s'arrêter au bout de quelques pas. La rue des Châtres-Sacs. Nous entrons dans la rue. Là où elle paraît s'arrêter, elle tourne à droite à angle droit - ça sert aussi, la géom!

Nous avons changé de siècle! Non, nous ne sommes pas au paléolithique, non; mais même si le recul n'est que de quelques dizaines d'années, lorsqu'on n'est pas prévenu... Pourtant, des petites maisons, il y en autant qu'on veut, partout autour de Versailles; pourtant, des petits jardins, il y en a autant qu'on veut, partout autour de Versailles. Mais ces tas de bois, au fond des petits jardins, ces cheminées qui ressortent du toit des cuisines, à part, serrées contre les petites maisons, pour ceux qui ont encore leur cuisine au feu de bois, et même s'en chauffent! Des maisons plus grandes? il y en avait, lorsque nous sommes entrés dans la rue, avant l'angle droit. Etait-ce pour que personne ne sache rien de la vie, presque secrète, de cette rue? Regardez la maisonnette, qui vit au milieu du jardinet, sans même se hausser d'un étage pour s'en séparer! Regardez cette maison à peine plus grande, forte d'un étage, qui se cache derrière les arbres du jardin! Point de feuilles, en ce dix janvier; que sera-ce quand le mois de mai les fera s'épanouir pour recouvrir toute la façade! Rue paisible, qui vit sa vie presque solitaire, à part, tout à part. Nous aimons bien venir la voir de temps à autre, et nous en revenons toujours comme d'un long voyage en une terre amie. Clochette n'a dit qu'un mot : "Il fait bon vivre ici..."

Mercredi matin, français. Molière. Le Tartuffe.

- Et au bac, il faudra dire que nous réprouvons le personnage, souffle Du Parc.

- Que nous sommes indignés, souffle Sapiens.

- Que jamais nous n'aurions fait comme lui, souffle La Flèche.

Le prof a jeté un regard sur nous. Nous nous sommes composés les marques du plus vif intérêt.

Et dès qu'il eut repris son cours...

- Et voilà! souffle tout bas en conclusion Du Parc.

Au goûter, chez moi. Les débatteurs débattent.

- Molière a eu mille fois raison de fustiger celles des personnes qui, je pense, se sont reconnues dans le personnage de Tartuffe, commente Sapiens; seulement, à quoi cela nous sert-il à nous?

Réponse d'une voix d'élève de petite classe de Du Parc :

- A ne pas faire comme lui!...

Il ajoute, d'une voix ordinaire :

- Ce que nous avons prouvé tout à l'heure en classe.

Je me pose la même question :

- Nos décisions en la matière viendront avant tout de nous...

- Nous pourrons nous inspirer de ce que disent les gens, Molière par exemple, propose Sapiens.

- Les gens nous donneront leur opinion, ils n'en parleront pas d'une manière si théâtrale.

- Molière est un homme de théâtre, remarque Du Parc.

- Je ne pense pas que les spectateurs, que ce soit à l'époque, ou que ce soit de nos jours, aient retenu la leçon de morale plus qu'ils n'aient eu le plaisir d'avoir participé à l'accusation portée contre Tartuffe.

- Tu veux dire que la leçon de morale est noyée par ce plaisir? me demande Sapiens.

- Et qu'en classe, le prof insistera beaucoup plus sur les effets de la comédie... enchérit Du Parc.

J'approuve :

- Sans parler de l'art du style, de la mise en scène des différents personnages...

- Alors, complète Sapiens, il ne restera rien de la leçon de morale dans l'esprit des élèves après la classe.

Du Parc sourit :

- Je me représente la... scène, si au bac de français je me mets à parler à l'examinateur de la valeur morale de l'honnêteté dans Le Tartuffe!

- L'examinateur te dira peut-être que tu n'es pas à l'examen de philo, suggère Sapiens.

Je souris encore plus :

- Je me représente la... scène, si au bac de philo je me mets à parler à l'examinateur de la valeur morale de l'honnêteté dans Le Tartuffe!

Nous rions tous les trois en échangeant des regards de connivence.

Jeudi. Une heure et quart. Je retrouve Clochette à Chaville, à la gare Rive gauche. C'est une gare où elle ne va jamais. Paris, elle n'y est allée que très rarement, et sa gare, plus proche de chez elle, c'est Chaville-Vélizy, la même où elle prend le train lorsqu'elle va à Versailles. Et si nous sommes à Rive gauche, c'est précisément parce que nous nous rendons à Paris tous les deux. Clochette, pour m'accompagner, moi, pour faire une course. Et au reste, il est bon qu'elle vienne avec moi, car la course en question l'intéresse autant que moi. Il s'agit d'acheter une carte pour le Jura. C'est dire!

Le train est parti.

- Tu crois qu'on nous laissera aller? me demande Clochette, un peu d'inquiétude dans la voix; tu en as parlé? C'est dans moins d'un mois.

- Non, pas encore; j'ai pensé que nous regarderions les cartes d'abord, et ensuite, je pensais en parler à mon cousin, qui habite là-bas, à Champagnole.

- Tu veux qu'il dise à tes parents qu'il nous invite?

- C'est bien cela; il a vingt-quatre ans, sa fiancée en a vingt, et il m'aime bien.

- C'est un bon début! Tu y es déjà allé, m'as-tu dit.

- Oui, un été, il y a deux ans; et il nous a promenés un peu partout en auto, mes parents et moi.

- Tu m'as dit que cela t'avait plu.

- Oui, beaucoup; mais c'était en été, je ne sais pas comment ce sera en hiver.

- Il y aura sans doute de la neige, comme en Bourgogne; c'est dans la montagne.

- Nous verrons bien.

Je poursuis, après une pause :

- Ils travaillent, sa fiancée et lui, dans l'hôtel qui appartient à la soeur aînée de mon père; c'est le plus grand hôtel de Champagnole.

Je termine par :

- Voilà, tu sais tout!

Clochette me sourit :

- Il ne manque qu'une seule chose; nous laissera-t-on partir?

Question provisoirement sans réponse. Nous entrons dans la gare Montparnasse, à Paris.

Après être descendus sur la place de Rennes, j'attrape vivement Clochette par la main :

- Vite, courons!

La place traversée, je lance :

- Quelle bonne veine, nous avons échappé à la locomotive!

Clochette me regarde, un tantet ahurie :

- Quelle locomotive?

- Eh bien, celle-ci!

Et je lui montre une carte postale de dix-huit cent quatre-vingt-quinze où figure une locomotive sortie de la gare par la verrière au bout du quai, et qui, après avoir plongé, se retrouve le nez sur le trottoir où nous étions. Heureusement pour ma petite mise en scène, Clochette ignorait ce spectaculaire accident.

- J'ai bien raison de toujours prendre l'autre ligne! conclut-elle, une fois remise de ses émotions.

Métro pour descendre à Odéon.

- Je n'aime pas le métro, il sent mauvais, et on étouffe! commente Clochette.

- Je suis plus habitué que toi, mais je n'en raffole pas non plus.

Nous arrivons chez Joseph Gibert. Je note :

- C'est ici que je prends les livres pour le lycée quand ils ne les ont pas à Versailles.

- Moi, je les commande à Chaville, en face de la gare.

- Tu les as rapidement?

- Oui, une semaine plus tard.

Je suis surpris :

- Une semaine! C'est beaucoup.

- Je n'ai jamais eu besoin d'être pressée; du moment que je les ai.

Je réfléchis :

- A vrai dire, ce n'est jamais pressé, un livre de classe, on a toute l'année devant soi.

Nous voici sur le boulevard Saint-Michel. Nous entrons dans la librairie.

- Je comprends qu'ils aient tout; c'est grand, observe Clochette.

Et enfin, les cartes sont devant nous.

- Ils ont toutes les cartes? s'enquiert Clochette.

- Non, pas toutes; mais j'ai téléphoné, ils ont celle qu'il nous faut.

- On pouvait la commander, alors?

- Oui, mais j'ai pensé que cela te plairait d'en voir d'autres par la même occasion.

- Tu as eu raison.

La carte des environs de Champagnole est devant nous. Nous regardons un peu partout.

- Comment allons-nous faire pour savoir où aller? me demande Clochette.

- J'ai pensé que nous en parlerions avec mon cousin par téléphone, et que nous regarderions ensuite.

- Pourquoi pas? nous verrons bien.

Nous regardons les autres cartes présentées. Celle des Pyrénées par exemple.

- Saint-Gaudens! Le col de Portet d'Aspet! note du doigt Clochette; c'est autre chose qu'en classe!

- Oui, c'est autre chose, car là, nous pouvons revivre ce que nous avons fait ensemble.

- Alors, s'écrie Clochette, vive la géo!

Elle se reprend aussitôt :

- Notre géo à nous!

Nous restons encore un bon moment à consulter des cartes.

- Celles-ci, c'est chez nous, Versailles, Chaville...

Et nous ajoutons ces cartes à nos achats.

Beaucoup de travail, hier et aujourd'hui. Hier, au cours de géo, je n'ai pu m'empêcher de rêver au Jura, et je crois que le prof a pensé que je travaillais assidûment le cours du jour, je ne sais plus lequel. Mais le soir, j'ai su, et il a fallu le revoir. Les débatteurs n'ont même pas goûté chez moi. Tous, trop pris. Ce matin, sciences nat. Je me suis souvenu des arbres de la Bourgogne... Le cours de maths d'hier? Ne paraît pas très difficile. J'y ai jeté un coup d'oeil, j'en ai presque fait la moitié. Nous achèverons ensemble, Sapiens, Du Parc et moi... quand nous pourrons... enfin, lundi ou mardi. Pas demain, en tous cas; demain, nous serons tous les six... nous trouverons bien quoi faire. Une promenade, peut-être. Je saute sur mon téléphone. Clochette, elle veut bien aller se promener. Où ça? Je pense à mon Russe :

- Il m'a parlé de maisons construites par des Russes fin dix-neuvième à Meudon; nous pourrions l'inviter?

- Pourquoi pas?

Autres coups de téléphone. C'est entendu! D'autant plus que mon Russe en est ravi.

En attendant demain, je travaille. Sapiens et Du Parc sont chez Crystal, à aider les deux filles en maths. Clochette n'a pas de difficultés, aujourd'hui, nous verrons la semaine prochaine. D'ailleurs, j'étais chez elle hier soir, ça s'est bien passé pour le problème qu'elle doit rendre lundi, je crois.

Je travaille. Mon bureau est face à la fenêtre. Derrière la fenêtre, un petit balcon. Sur le balcon, Clochette est là, qui me sourit.

Dimanche. Après le déjeuné, nous nous retrouvons tous les six chez Du Parc. Ayant déposé nos vélos à moteur, nous nous rendons à pied chez le Russe. Ce n'est pas loin, cinq à dix minutes selon l'humeur du jour, la rue Brancas, puis l'escalier à descendre. Excellente idée, cet escalier, sinon, le détour vaut bien dix minutes de plus.

Le Russe nous attend. Ses parents aussi. Pourquoi ses parents? Bien sûr, ses parents! Mais si j'ai dit ça, c'est que mon Russe n'a pas réussi à placer un mot lors de notre arrivée. Ses parents nous ont assailli de questions, dont ils ne m'ont pas paru vraiment écouter les réponses, sa mère surtout, qui pose pourtant le plus grand nombre de questions. Sur quoi, toutes ces questions? Le sais-je? Elles ne sont pas toujours achevées, l'une empiétant souvent sur l'autre, les sujets ne sont pas non plus toujours séparés, je devrais même dire que les sujets sont emmêlés, et le temps pour la réponse... quelquefois, pas toujours. Mais quelle gentillesse, quelle envie de nous connaître, de nous mettre à l'aise, de nous faire sentir que nous sommes... comme chez nous! Mon Russe, bien entendu, habitué à ses parents, laisse passer l'orage, souriant calmement, je dirais plutôt patiemment, sans mot dire. Le pourrait-il seulement? Nous repartons, non sans avoir promis de revenir pour le goûter, et nantis d'une invitation en bonne et due forme à déjeuner.

En sortant, je jette un coup d'oeil sur la maison. C'est vrai qu'elle n'est pas comme les autres. Construite en 1904, comme l'indique le blason accroché sur la maison. Une fenêtre à petits carreaux tournée vers le ciel, des fleurs et des feuilles peintes sur le panneau du dessus, du bois pour les volets, du bois ajouré pour le balcon, du bois sculpté comme une dentelle sous le balcon, des guirlandes de bois taillées pour décorer les bords du toit, un toit profond qui abrite la fenêtre. Le bois est peint, d'un marron chaud; c'est fait pour le froid et pour la neige. La maison est grande, mais elle semble toute mignonne et toute douce. Sur la dentelle de bois du balcon, j'ai même vu des fleurs en bois peint.

Nous traversons la grand route qui mène à Versailles, et, un peu plus bas vers Paris, nous prenons la large rue qui monte vers Meudon, située sur le flanc de la colline depuis des millénaires. Sur la droite, une curieuse rue, large et courte. On croirait une ville à elle toute seule. Village, plutôt, mais je ne connais pas beaucoup les villages. Des deux côtés de la rue, de grandes maisons qui se cachent derrière de grands arbres bien alignés éclairés par de jolis lampadaires à facettes.

Vers le haut de la colline, nous allons nous perdre dans les petites rues de Meudon. Encore une maison bâtie par les Russes à la fin du dix-neuvième ou au début du vingtième comme la maison de mon Russe.

- Il y a beaucoup de Russes qui habitent Meudon, nous apprend-il; il y en avait déjà au siècle dernier.

- Tu en connais? lui demande Du Parc.

- Oui, beaucoup; nous allons souvent les uns chez les autres, pour l'après-midi, déjeuner, dîner... nous nous sentons un peu en famille.

- Et tu as aussi des amis français? s'enquiert Sapiens.

- Non, La Flèche est le premier que je connaisse.

Il adresse un sourire à tous :

- Et vous aussi, si vous vous voulez bien de moi.

Nous nous récrions tous, lui affirmant notre plaisir de l'avoir connu. Il en paraît très content :

- Spacibo! nous répond-il, appuyant sur le "i", et en inclinant la tête.

Le mot est russe. Je le traduis :

- Cela veut dire merci en russe.

Le Russe me reprend gentiment :

- Comme nous ne sommes pas en classe, tu peux leur expliquer ce que cela veut dire vraiment.

Pour le coup, "leur" sont tous intéressés. J'explique :

- Spacibo est la contraction de deux mots, spaci et Bog; spaci veut dire "qu'il te sauve!" et Bog, "Dieu".

- Oh, c'est merveilleux! s'exclame Clochette; au lieu de dire un simple merci, qui veut dire tout au plus "je ne te ferai pas de mal", on appelle sur celui qui nous a aidés, par exemple, les faveurs de Dieu, en souhaitant : "Que Dieu te sauve!"

Le Russe sourit sans rien dire, Clochette poursuit :

- Au lieu de dire, au mieux : "je ne serai pas méchant avec toi!" - c'est vraiment aimable, n'est-ce pas? - vous, les Russes, voulez répondre par un bienfait.

Le Russe s'incline :

- Spaci Bog!

Et il ajoute, avec un lent signe de tête :

- Rares sont les gens capables de comprendre cela, comme tu l'as fait.

Nous continuons notre promenade dans un Meudon qui, lorsqu'on se donne la peine de le regarder autrement qu'un simple lieu de passage et de sommeil, paraît vivre dans un passé fondu dans la vie accomplie du présent.

Sur le chemin, des maisons arrêtent le regard. Celle-ci, aux volets et à la porte de chêne, entourés d'une pierre blanche; au-dessus de la porte, un vitrail protégé par des volutes en fer forgé tout noir; encadrant la porte, des rosiers grimpants. Celle-là, carrée, massive, dont le toit est hérissé de fenêtres qui paraissent avoir poussé comme de grosses fleurs. Auprès de deux arbres élancés, une large tour carrée, déposée sur le sol. C'est bien une maison, elle est habitée.

Meudon ne vit pas seul au monde. Un train, sous le pont où nous passons, nous le montre; il est venu, il repart. Etes-vous fatigués? asseyez-vous un moment sur ce banc adossé à un long mur.

Et voici un chemin de terre, qui longe un bois épais, et qui tourne... où va-t-il? Et cet escalier, au milieu des arbres, qui monte sans qu'on puisse en voir la fin? A vrai dire... Eh bien non, je ne vous dirai rien! je garde le mystère...

Et voici le goûter tant attendu! Apparemment, c'est l'affaire de la mère du Russe, le père ne dit rien, mange et boit avec satisfaction. La mère est aux petits soins : "Ça vous plaît? Prenez-en! Mangez, c'est bon! - Reprenez-en! - Reprenez-en encore! Oh! il y a bien encore un peu de place! Mangez, mangez! - Pourquoi n'en reprenez-vous pas? Vous n'aimez pas? - Si? Alors, reprenez-en!" Le fait est que c'est bon. Inattendu, mais bon. Mais enfin, on ne peut pas manger plus que ce que l'estomac permet! Ce qui n'est pas, de toute évidence, l'avis de la mère.

Qu'était-ce donc, ce goûter? D'abord, nous a-t-on dit, du thé. C'est possible, je n'ai pas de raison de mettre en doute la parole de la mère, bien qu'ayant aperçu l'oeil narquois de mon Russe à l'énoncé du mot thé. Alors, il ne reste qu'une possible erreur de traduction. Thé, en russe, veut manifestement désigner une tasse d'eau sucrée bien bouillie, très légèrement parfumée à quelque chose dont il n'est pas impossible que de penser que ce soit du thé. Est-ce bon? Comment voulez-vous que je le sache?

Par contre, avec le thé, il y avait un gâteau, un gâteau que la mère a fait exprès pour nous. Un gâteau russe, un gâteau au fromage blanc. Mais quel gâteau! Onctueux, empli de saveur, délicat, d'un goût inconnu, mais attirant. Bien sûr que nous en avons repris! Et nos compliments ont rempli de joie la mère de mon Russe, d'où en ont découlé les propositions répétées de "Reprenez-en!" dont nous fûmes assaillis. N'importe, quel régal!

Clochette a demandé la recette.

- C'est facile, a répondu la mère; on mélange du fromage blanc, des oeufs, de la crème fraîche, de la farine, du beurre, des raisins secs, du sucre et des blancs d'oeufs en neige.

- En quelles proportions? a risqué Clochette.

La mère l'a regardée toute déconcertée :

- Je ne sais pas... Il faut que ce soit bon... Je ne fais jamais de la même façon...

Et elle est restée muette à observer Clochette. Clochette, un peu décontenancée, s'est dirigée vers la cuisson :

- Et combien de temps faut-il le cuire au four?

La mère s'est animée :

- Oh ça, il faut faire très attention! Il faut le retirer dès qu'il a pris une belle couleur!

Clochette l'a chaleureusement remerciée, en s'abstenant toutefois de demander des précisions sur la belle couleur.

Lundi. Cours de Philo.

- S'il nous parlait des futures vacances! souffle Du Parc.

Les vacances... Il faut en parler à nos parents.

- Tais-toi! S'il nous donne un devoir sur ce à quoi nous avons pensé pendant nos vacances! souffle Sapiens.

- Nous demanderions conseil à La Flèche!

La Flèche, attentivement, écoute le prof.

Seulement, le prof parlant de la Logique, son intérêt est vite émoussé.

- Il est logique de penser aux vacances lorsqu'on prépare ses vacances, souffle La Flèche.

Le prof commençant à nous surveiller un tantinet, nous quittons les vacances pour retourner en classe.

Le prof parle du parallèle entre l'intuition et le raisonnement. "Parallèle veut dire qu'ils ne se rejoignent jamais", nous dit-il. Je lève la main :

- S'ils ne se rejoignent jamais, on ne peut pas critiquer une intuition.

Le prof paraît réfléchir :

- Vous voulez sans doute dire, l'accepter ou la refuser?

- La comprendre, plutôt.

- Il n'y a rien à comprendre; si vous dites qu'il fait jour, c'est parce que vous avez vu de la lumière, c'est tout.

Comme je ne dis rien, il ajoute :

- Vous pouvez comprendre pourquoi il y a de la lumière - le soleil est levé, il y a une émission de photons - vous pouvez comprendre pourquoi vous voyez la lumière - vous avez une rétine, un nerf optique - mais il n'y a rien à comprendre lorsque vous voyez de la lumière, c'est un fait, c'est tout, un a priori comme dirait Kant.

Au moment de sortir, le cours terminé, le prof me fait un petit signe :

- Vous voulez savoir si l'amour est une intuition?

Je ne sais quoi répondre.

- C'est bien ce qu'il veut savoir, Monsieur, répond à ma place Sapiens.

Le prof nous a souri.

Goûter chez moi. Les débatteurs débattent.

- Si l'amour ne vient pas de l'amour, ce n'est pas de l'amour! commence sentencieusement Du Parc.

Sapiens et La Flèche sont confondus d'admiration pour la sagacité et la profondeur du jugement de Du Parc.

- Tu as sorti nos esprits des abysses de l'ignorance! avoue Sapiens.

- Tu as éclairé les sombres méandres de nos cerveaux embrumés! avoue La Flèche.

- J'en suis absolument convaincu, et je suis bien aise de constater que vous avez réussi sans trop de mal à vous en être rendu compte, nous répond Du Parc, sans sourciller.

Il reprend, après une courte pause :

- Voici donc le cours complémentaire destiné aux élèves attardés, en proie à de grandes difficultés scolaires.

Il jette un coup d'oeil circulaire, pour s'assurer sans doute que les élèves attardés, en proie à de grandes difficultés scolaires, l'écoutent :

- Si l'amour ne vient pas de l'amour, il vient d'autre chose...

- Oh! Monsieur le Professeur, permettez que je prenne des notes, l'interrompt respectueusement Sapiens; la matière est ardue, et j'ai peur d'oublier vos doctes explications.

Monsieur le Professeur acquiesce d'un signe de tête condescendant :

- L'amour peut venir d'une circonstance extérieure, telle que les avantages sociaux qui en résultent; argent, considération due à la position sociale de l'aimé, tel qu'être un professeur renommé, ainsi que je le suis moi-même, par exemple.

Nouveau coup d'oeil circulaire, pour s'assurer sans doute que les élèves attardés, en proie à de grandes difficultés scolaires, l'écoutent toujours :

- L'amour peut venir aussi d'un autre sentiment, tel que la reconnaissance pour un professeur renommé, ainsi que je le suis moi-même, par exemple, pour les cours - non moins renommés - que j'aurais dispensés à l'amante.

Le Professeur renommé reprend son souffle :

- Dans les deux cas que je viens d'exposer, vous conviendrez, je pense, que la circonstance extérieure pour l'autre sentiment ayant un jour cessé d'exister pour une raison quelconque, ipso facto l'amour cessera d'exister lui aussi.

Du Parc se tourne enfin vers moi :

- Sois tranquille! l'amour est bien une intuition, sinon ce n'est pas de l'amour.

Jeudi. Matinée studieuse. Un devoir de français à préparer. Vers onze heures, je téléphone à mon cousin de Champagnole. C'est ma tante qui répond :

- C'est toi? Comment vas-tu? Ça fait bien longtemps qu'on ne t'a pas vu.

Nous parlons de choses et d'autres.

- Quand te voit-on? conclut ma tante.

- Peut-être aux prochaines vacances, en février.

- Nous serons bien contents de te voir.

Je suis maintenant avec mon cousin.

- C'est toi? Quand viens-tu me voir? me demande-t-il aussitôt.

Nous bavardons de choses et d'autres. Je m'enquiers :

- Quel temps avez-vous?

- Il fait froid, il gèle un peu.

- Vous avez de la neige?

- Oui, un peu; et vous?

- A Versailles, il n'y a plus rien.

- Eh bien, viens la voir chez nous tant qu'il y en a! C'est bientôt, tes vacances?

- Le onze février.

- Eh bien, viens!

- Tu crois que j'aurais pu venir avec...

J'hésite un peu. Il me devance :

- Tu as une amie?

- Oui.

- Eh bien, viens! Nous ferons de bonnes promenades tous les quatre, avec ma future femme!

- C'est pour les parents...

- Ne t'inquiète pas! J'appellerai mon oncle pour t'inviter, et je pense qu'il se débrouillera pour inviter ton amie.

Il rit :

- S'il y prête seulement attention!

- Merci! Tu peux l'appeler maintenant? Comme ça, je lui en parlerai au déjeuner.

- Je l'appelle!

Il me rappelle :

- Il m'a dit que c'était une bonne idée; il a même dit qu'il t'en parlerait... au déjeuner!

- Merci, cousin!

Déjeuner.

- Ton cousin de Champagnole vous invite pour les vacances; qu'en penses-tu?

Ma mère est étonnée :

- Il a téléphoné?

Mon père réfléchit :

- Oui... oui, à l'instant.

- Il vous a invités tous les deux? me demande ma mère.

Mon père la regarde, étonné :

- Ben... Bien sûr! Pourquoi veux-tu...?

Ma mère me regarde, et ne dit rien.

- Vous y allez, alors? redemande mon père; je peux appeler les parents de Clochette?

- Ben... Bien sûr! lui répond ma mère.

Et c'est ainsi, après avoir rappelé et chaudement remercié mon cousin, qui m'a lancé un "Je t'attends!" que je me retrouve chez Clochette, vite, après le déjeuné.

- Tout va bien! Ton père a téléphoné, ta mère aussi; tout va bien! m'annonce-t-elle en ouvrant la porte.

Effectivement, tout va bien. Je suis fort bien accueilli, et on me souhaite déjà de bonnes vacances. Donc, tout va bien!

Le père de Clochette parti, et la mère vaquant à ses affaires, nous nous installons, Clochette et moi, dans le salon, étudier la carte des environs de Champagnole que nous avons achetée chez Gibert.

- Ce serait amusant de trouver nous-mêmes des chemins de promenade, et de les proposer à ton cousin.

- Pourquoi pas? Nous avons une grosse expérience en Bourgogne!

Bien que notre opinion véritable sur notre expérience ne soit pas assurée, nous nous mettons à l'ouvrage. C'est agréable de se promener sur une carte en imaginant de grands voyages.

- Sur les cartes de géo du livre de classe, ce n'est pas pareil, je ne sais pourquoi, constate Clochette.

Je suis de son avis :

- Peut-être parce que nous n'y allons pas?

- Peut-être... mais il y a autre chose, on ne nous en parle pas comme d'une envie, d'un agrément...

- Seulement un travail, tu veux dire?

- Oui, sans doute.

Nous restons un moment sans rien dire. Elle poursuit :

- Tu te souviens du prof de géo que vous avez eu...?

- Le remplaçant, au début de l'année? Oui, j'y ai pensé aussi.

- Si nous devions parler de la géographie de la Bourgogne, pourrions-nous en parler aussi bien?

- Nous étions ensemble, et la Bourgogne vivait avec nous...

- Alors, nous pourrions!

Nous avons passé un bon moment à voyager sur les chemins, à regarder les montagnes...

- Comment ce sera, là-bas? prononce pensivement Clochette.

- Les vacances commencent le jeudi onze février...

- ...et se terminent le dimanche vingt et un, me coupe Clochette en souriant; j'ai regardé aussi!

- Alors, partons le onze!

- Alors, partons le onze!

Clochette sort un indicateur des chemins de fer :

- Mon père fait quelquefois des voyages en train, et dans ce Chaix, on trouve l'horaire de tous les trains.

- Oh, c'est magnifique! Avons-nous un train le onze?

Nous plongeons dans le Chaix.

- Que de trains! s'exclame Clochette; jamais nous ne trouverons le nôtre.

Nous feuilletons, nous feuilletons...

- Ils font rêver, tous ces trains; ils partent d'ici, ils vont là, ils s'arrêtent pour qu'on les prenne, ils s'arrêtent pour qu'on descende.

Clochette poursuit, après avoir pointé du doigt une gare marquée en gras :

- Et puis là, un autre train arrive pour prendre celui qui veut encore aller ailleurs; on attend un peu, et on repart.

Elle a repris la carte :

- Et une fois quitté le train, on va dans un plus petit village, par une route ou un chemin de terre, on suit une rivière, on monte sur une montagne, sur laquelle pourtant on ne pourrait monter soi-même.

Elle reste rêveuse un moment :

- Le monde est sous nos yeux, il n'y a plus qu'à choisir...

Puis, d'un ton décidé :

- Où est notre train?

Nous finissons par le découvrir, notre train. Je le montre :

- Départ de Paris, à la gare de Lyon, à huit heures douze du matin...

- Mais nous n'allons pas à Lyon!

- Oh, si! Il suffit de rater la correspondance...

- Pas du tout! Nous n'avons pas de correspondance à Dijon, le train va jusqu'à Mouchard!

Je ris :

- Là, c'est encore pis! Si nous oublions de descendre, nous débarquerons à Milan, en Italie.

- Tu sais l'italien?

- Non, c'est Du Parc qui en fait.

- Alors, comme moi non plus je ne sais pas l'italien, faisons bien attention à descendre à Mouchard!

Nous suivons la ligne.

- Neuf minutes de correspondance, et nous repartons à midi vingt.

J'achève :

- Pour arriver à Champagnole à une heure et neuf minutes; à temps pour le déjeuner!

- C'est heureux, car nous aurons bien faim...

Clochette s'interrompt soudain :

- Regarde! Il y a un wagon-restaurant à partir de Paris; nous pourrons prendre un bon petit déjeuner.

- Pour moi, ce sera deux oeufs sur le plat!

- Oui, avec du jambon!

Dimanche. Matinée studieuse avec Sapiens et Du Parc. Ces derniers jours, beaucoup de travail. Hier après-midi, maths avec Clochette. Ça se passe bien, je crois qu'elle ne quittera pas la première place en maths. Pour une littéraire... Sapiens et Du Parc aussi ont fait des maths avec Crystal et la Dame. Là aussi, ça se passe bien; un peu moins, cependant.

Déjeuner avec mes parents. Nous parlons de choses dont nous ne parlons pas quand nous avons le temps d'en parler. Cela paraît bien compliqué. Pourtant... Pendant que nous avons le temps, chacun de nous vaque à ses propres affaires, d'où, mes parents et moi, nous ne pensons pas à nous parler. A table, je n'ose pas dire que nous ne pouvons pas faire autrement que nous parler. Tout cela n'est peut-être pas vraiment vrai, cependant... Comment cela se passe-t-il pour ceux qui ne rentrent pas déjeuner chez eux? Avec qui parlent-ils pendant leur déjeuner?

L'après-midi, nous nous retrouvons tous les six chez Crystal. Nous aurions bien envie d'aller faire quelques pas dehors, mais il fait froid et surtout humide. Alors, on est bien au coin du feu, même si ce coin du feu n'est qu'un radiateur de notre époque. Les coins de feu ne se rencontrent plus que dans la littérature. Dans les campagnes, peut-être... En attendant, il fait bon dans le salon de Crystal, et nous n'avons aucune envie d'aller dehors.

Bien que ce ne soit pas encore l'heure du goûter, nous nous sommes fait un chocolat chaud, et nous le sirotons avec quelques biscuits.

- Vous avez des compos avant les vacances de février, les garçons? nous demande la Dame.

- Non, par bonheur! lui répond Du Parc; il y en a déjà assez avec celles de mars.

- C'est comme nous, lui apprend Crystal; quelques jours avant les vacances de Pâques.

- Vous partez en février, les garçons? nous demande la Dame.

- Du Parc et moi restons ici, lui répond Sapiens.

Je me tourne vers lui :

- Oui, ça s'est décidé d'un coup, jeudi.

Je poursuis pour tous :

- Nous partons dans le Jura, chez ma tante.

- Il fait froid, là-bas? me demande Crystal.

- Oui, assez froid, et il y a de la neige.

- Tu pars avec Clochette et tes parents? me demande Du Parc.

- Non, nous partons tous les deux.

- Vous aurez de la neige comme en Bourgogne, suppose la Dame.

- Hier, son cousin n'a parlé que de peu de neige, indique Clochette.

L'heure du goûter arrive, le soleil s'en va. Nous continuons à bavarder sans parler de rien de particulier. Il fait bon laisser couler le temps entre amis.

Mardi. Maths ce matin. Le prof, le premier de sa classe, explique. Il explique bien, tout est clair.

- Qu'allons-nous faire de ce que nous avons compris et appris?

La question posée par Du Parc pendant le goûter que nous prenons chez moi, paraît appeler une réponse fort simple. Je la propose :

- Si on nous apprend à nous servir d'un marteau, le jour où nous voudrons enfoncer un clou, nous serons capables de le faire.

- Avec un marteau, on peut aussi faire du mal...

- En dehors du sujet! conteste Sapiens; on peut faire du mal avec n'importe quoi, même avec des paroles.

Il prend un temps :

- N'apprenons plus à parler aux enfants!

- Bon, cède Du Parc, admettons qu'on ne se servira du marteau que pour faire le bien, ce qui, n'est-ce pas, est le plus vraisemblable, ainsi que chacun le sait...

- Nous en sommes tous les deux absolument convaincus, le coupe Sapiens, après m'avoir lancé un rapide coup d'oeil.

Je m'empresse d'acquiescer d'une tête sérieuse.

- Il n'en reste pas moins, poursuit Du Parc, imperturbable, que nous ne saurons pas s'il faut ou non enfoncer le clou.

Je proteste :

- Ce sont deux choses séparées, c'est à toi ou à quelqu'un d'autre de le dire.

- Je n'ai pas encore remarqué qu'au lycée on nous fît le lien entre le cours de chimie et le cours de géographie, par exemple entre le tracé d'une chaîne de montagnes je ne sais où et l'étude de l'atome de fer, et des réactions chimiques y afférentes.

- Bien, nous t'avons compris! l'approuve Sapiens; dans ta chaîne je ne sais où, on peut trouver le corps je ne sais quoi, pourquoi pas le fer?

J'approuve de même :

- Tu as parfaitement raison; mais comment faire? jamais le prof n'aura le temps de relier le fer à la chaîne.

- Ni le temps, ni la compétence, enchérit Sapiens.

- Dans ce cas, reprend Du Parc, on ne peut nous apprendre au lycée quoi faire avec ce qu'on nous apprend; et c'est ailleurs qu'on nous l'apprendra.

Je remarque :

- On ne nous l'apprendra pas, on se contentera de nous dire de le faire; et ce, en fonction de l'intérêt de ceux qui nous le diront.

- Alors, il y a deux intérêts, remarque à son tour Sapiens; celui du constructeur du marteau, et celui de la personne qui nous dira quoi faire avec le marteau.

- Voilà un bel ensemble, reprend Du Parc; au lycée nous devons apprendre ce qu'on nous dit, puis, après le lycée, nous devons faire ce qu'on nous dit.

Je renchéris :

- Et ensuite, on nous dit que nous sommes libres de choisir.

- Parmi ce qu'on nous a appris, et ce qu'on nous a dit de faire, complète Sapiens.

Jeudi, onze heures. Téléphone, c'est mon Russe :

- Voulez-vous venir tous déjeuner chez moi? ma mère a préparé du chou.

Du chou...? Et il est onze heures... Je me prépare moi-même à déjeuner... Et Clochette et nos amis doivent faire de même...

Je téléphone à Clochette. Elle est tout aussi étonnée que moi :

- Je crois, malgré tout, que nous ne pouvons pas refuser; qu'en dis-tu?

- Je suis de ton avis; je téléphone aux garçons, téléphone aux filles! Nous verrons bien ce qu'ils diront.

La réaction ayant été la même chez tous, nous n'avons plus qu'à prévenir nos parents, je suppose tous aussi étonnés que les miens, puis à rappeler le Russe pour lui dire que nous venons. Je ne suis pas au bout de mes surprises. Quoique le Russe me dise qu'il est très content, j'ai la sensation très nette qu'il ne s'attendait même pas à une réponse, mais qu'il nous attendait tout simplement.

Nous voici chez mon Russe. La table est déjà mise.

- C'est tout chaud, dépêchez-vous de vous asseoir! nous presse la mère du Russe.

Nous nous installons. Le père n'est pas là; au travail, sans doute. Il est ingénieur; chimie, si j'ai bien compris. La table est couverte de plats. Je vois le chou; c'est une feuille qui enveloppe très certainement une farce.

- Ce sont des goloubtsi! nous apprend la mère, l'air persuadé que nous allons bondir de joie à cette annonce.

Son air est tellement visible que nous bondissons tous de joie, ce qu'elle semble trouver absolument naturel. Elle ajoute cependant, d'un ton convaincant :

- Mangez, c'est très bon!

Nous mangeons. C'est vrai, c'est très bon. C'est bien une farce de boeuf finement hachée au couteau. Elle n'a pas été facile à découvrir, la farce, noyée qu'elle est dans une épaisse crème fraîche qui l'inonde. Nous félicitons la maîtresse de maison.

- C'est délicieux! affirment, unanimes, nos voix.

Elle nous répond avec calme :

- Oui, je sais; c'est très bon.

- Goloubtsi veut dire pigeon, nous explique le Russe, parce que cela ressemble, paraît-il, à la forme d'un pigeon.

- Oui, goloubtsi c'est un mot russe qui veut dire pigeon, confirme la mère.

Elle ajoute aussitôt, d'une voix où je discerne un peu d'anxiété :

- Mais dedans, ce n'est pas du pigeon, c'est du boeuf, c'est du boeuf; c'est meilleur!

J'ai dit que la table était couverte de plats. Voyons! Des petits beignets farcis au chou. Ils portent le nom, au pluriel, de pirojki, et proviennent d'un mot qui veut tout bonnement dire "festin". Il n'y a rien à protester, c'est vrai, c'en est un. Quoi d'autre, sur la table? Eh bien, du chou! Sous la forme d'une choucroute, grossièrement taillée, mais crue, selon toute apparence. Nous goûtons.

- C'est préparé en saumure, nous explique la mère.

Tiens! elle n'a pas dit que c'était bon.

- Cela vous plaît?

Et, sans attendre de réponse :

- Mangez, mangez!

De grands cornichons, sur la table; ou de petits concombres, si l'on veut. C'est aussi en saumure... et c'est très bon! Un grand pot de crème fraîche, du beurre, du pain gris et du pain noir - seigle, orge - des harengs à l'huile avec des oignons émincés, des tranches de saumon fumé, du hareng mariné... Et comme boisson, du thé... à la russe; et un petit verre de vodka. La vodka, c'est un alcool de blé, et il titre cinquante-six degrés. Il faut avouer qu'un petit verre, c'est déjà pas mal...

Tous ces plats se mangent apparemment dans le désordre le plus absolu. Un bout de hareng, du chou farci, de la choucroute, un cornichon, une tranche de beurre sur une tranche de pain noir... Nous faisons comme eux - ce n'est pas désagréable, une impression de liberté... Nous avons quitté la France et son rigide ordonnancement, on ne mange pas ci avant ça...

Un quart d'heure après le début du repas, un coup de sonnette à la porte. Un grand garçon solidement bâti fait un sourire franc à la mère sans même lui dire bonjour. Le Russe attire une chaise. Et voilà une assiette devant le nouveau venu, qui se tourne vers nous, l'un après l'autre :

- Ce sont tes amis dont tu m'as parlé! lance-t-il à mon Russe.

Puis, à notre adresse :

- Vous êtes tous rudement sympas! J'espère qu'on se verra!

Il se tourne vers le Russe :

- Les filles sont plus belles l'une que l'autre.

Puis, pour moi :

- C'est toi l'ami de Clochette, j'en suis sûr!

Le Russe me sourit :

- C'est mon camarade de classe et mon ami; fin psychologue, non?

L'ami est déjà en train de dévorer les plats, l'un sur l'autre.

Nous sommes restés longtemps à bavarder gaiement, sans nous être levés de table. La nourriture ne manquait pas!

Dimanche, dernier jour de janvier. Fin de semaine chargée. Hier après-midi, les débatteurs n'ont pas débattu, ils ont étudié à fond le problème de mathématiques à rendre lundi. Ils en ont fait plus que ce qui avait été demandé, mais ils savent que leur prof premier de la classe y prêtera grande attention et fera des commentaires détaillés. Tous les profs n'en font pas autant. Et cela servira peut-être le jour du bac. Sûrement même, je pense.

Aujourd'hui, il fait froid, très froid même. Mais le soleil est resplendissant, et il est bien plus haut maintenant que fin décembre; et la journée a déjà rallongé de près d'une heure et quart. Alors nous avons décidé de faire une bonne promenade à pied du côté de Bougival, là où la colline domine la Seine.

Nous voici rendus. Nous laissons nos vélos à moteur près de la rue par laquelle nous commençons notre promenade, à pas lents, tout en devisant.

Est-ce vraiment une rue, ce chemin qui fait songer à un large sentier comme on en trouve chez Clochette, dans son bois? Le sentier descend le long d'un grand mur qui borde un bois, là aussi. Le mur ne sert plus depuis longtemps, et peu à peu, des fissures sont apparues, puis des brèches. On vivait derrière ce mur, auparavant. Aujourd'hui, on a bâti de grands immeubles, et abandonné ce qui restait. Nous entrons dans le bois par une des brèches. Un petit sentier, où personne ne passe plus, chemine entre les grands arbres serrés les uns contre les autres, comme pour se soutenir ensemble, comme pour ne pas se perdre. Nous ressortons par une autre brèche, sur un autre large sentier qui longe encore le mur sur un autre côté du sombre bois endormi.

Sur la gauche du large sentier, face au bois qu'enclôt le mur, une maison. Elle aussi s'est mise à l'abri derrière un vieux mur, mais celui-ci, on le soigne, il n'a ni fissure ni brèche. Ici, on vit. Une fenêtre, que cachent à moitié les branches d'un arbre, qui attendent le printemps encore lointain pour la recouvrir.

Un peu plus loin, une autre maison. Une grande fenêtre, en bas, posée sur un rebord de pierre. Un accoudoir en fer forgé, devant la fenêtre. Pour s'y appuyer, un beau bois lisse. Personne ne s'y appuie pour l'instant. Mais un des habitants de la maison dort paisiblement sur cet accoudoir. Il est noir, avec des taches blanches. C'est un chat.

Le large sentier commence peu à peu à descendre. On entrevoit la vallée. Sur notre gauche, un jardin en terrasse, près d'une petite maison. Dans le jardin, une table de jardin et des chaises qui attendent les maîtres de maison et leurs amis, pour contempler, derrière la balustrade de la terrasse et les grands arbres qui s'écartent pour laisser passer le regard, la Seine, qui coule au loin.

Lundi. Le prof de maths premier de la classe nous connaît bien. Je veux dire qu'il paraît être content de ce que nous faisons. Lorsque nous lui avons déposé nos copies sur son bureau, il en a pris une - je crois qu'il a compris que nous travaillons ensemble, car la dernière fois il nous a mis la même note, et son commentaire, assez long, sur une seule des copies - il en a donc pris une, l'a longuement regardée, puis a fait un petit signe de tête d'approbation dans notre direction. Je crois que nous aurons une bonne note - une, bien sûr, pas trois!

Après-midi, philo. Je croyais que la logique servait pour faire un bon devoir de maths. Après tout, c'est peut-être vrai, mais pour ce qui est de la Logique, avec un grand "L", je ne pense pouvoir faire aucun devoir du tout, tellement la Logique, avec un grand "L", est embrumée par son mélange de logique, avec un petit "l", et de considérations que je qualifierais volontiers d'anatomiques - fonctionnement du cerveau par exemple. Et comme nous ne sommes pas en sciences nat, les compétences du prof en la matière, ou même des manuels de philo, me paraissent largement insuffisantes. Il est malgré tout pour le moins curieux que je n'aie jamais ce genre d'ennuis lorsque je lis le philosophe lui-même, qui parle plus que rarement de Logique, avec un grand "L". Le philosophe, lui, se contente généralement - pas toujours, il est vrai - d'utiliser la logique, avec un petit "l", dans ses raisonnements.

Mardi matin. Le prof de maths premier de la classe nous a rendu nos copies d'hier. D'ordinaire, il les rend une semaine plus tard. Mais... Oui, il m'a donné les trois nôtres, lorsque je suis passé devant lui en entrant dans la classe. Les autres, il ne les a pas rendues. Une fois assis, je regarde. Dix-huit sur chaque copie, sans annotations, et quelques feuillets à part, pleins de commentaires très détaillés. Nous verrons plus tard.

Au goûter chez moi, nous débattons des commentaires du prof de maths premier de la classe. En fait de commentaires, il s'agit d'une véritable étude sur la généralisation du problème qui avait été posé sur un cas particulier. Nous avions une courbe à étudier, et là, dans ses commentaires, il faut l'étude de toutes les courbes possibles du même genre. Nous restons longtemps à les étudier; je crois que là, nous avons vraiment appris quelque chose.

- Ça, c'est un vrai cours de maths, a déclaré Sapiens avec gravité.

Nous étions, Du Parc et moi, entièrement du même avis.

Dimanche. Nous sommes chez Crystal tous les six, bien à l'abri du froid qui s'installe de plus en plus.

La Dame nous prévient, Clochette et moi :

- Vous allez avoir de la neige.

Je l'approuve :

- Mon cousin m'a dit qu'il faisait de plus en plus froid et qu'en effet on attendait de la neige.

- Moi, j'aimerais bien, ajoute Clochette, la neige à la campagne, c'est vraiment très joli; ça nous a beaucoup plu en Bourgogne, à La Flèche et à moi.

- Vous allez faire du ski? me demande Du Parc.

Je fais un signe d'ignorance :

- Je ne sais pas... comme nous n'en avons jamais fait...

- Cela ne me tente pas beaucoup, remarque Clochette, glisser sur des bouts de bois...

- Les skis, c'est pas des bouts de bois, rit Du Parc; on va vite, ce doit être bien, moi, cela m'aurait tenté.

- Et si tu te casses une jambe, tu seras content! tempère la Dame.

- Il n'y a aucune raison de se casser une jambe! proteste Crystal; je crois que moi aussi, cela m'aurait tentée.

- Eh bien! l'année prochaine, nous pouvons nous organiser pour y aller tous ensemble, propose Clochette.

- Excellente idée! approuve Sapiens; et vous deux, tâchez de savoir comment ça se passe!

Je le rassure :

- Tu peux compter sur nous!

Nous continuons à bavarder de ci, de ça, de vacances, d'école...

Samedi, sciences nat. Nous étudions l'Homme. "Avec une grande hache, a plaisanté un imprimeur", nous a raconté le prof. Oui, imprimeur, parce qu'on met les caractères d'imprimerie au féminin, chez eux.

- Si l'homme est une femme, à présent! a plaisanté à son tour Du Parc.

J'ai oublié de rire, pensant à la Logique, avec... une grande "L", de lundi dernier.

- Où es-tu, dans le Jura? m'a soufflé Du Parc.

- Non, dans la Logique avec une grande "L", lui ai-je soufflé en retour.

Sapiens a dressé l'oreille - ça ne fait pas de bruit, le prof n'a donc rien remarqué.

- Tu as déjà grogné sur la logique, lundi, me souffle-t-il; explique!

- Venez vers deux heures; nous en parlerons!

Deux heures, les débatteurs débattent, après un exposé circonstancié de La Flèche.

- Si je comprends bien, la philo complète les sciences nat, lesquelles ne complètent pas la philo, entame Sapiens.

- Les sciences nat nous ont parlé du squelette ou des muscles, mais n'ont pas à nous parler de notre pensée, s'insurge Du Parc.

J'approuve :

- Et la philo n'a pas à nous parler de notre squelette.

- Tu exagères quelque peu, proteste Sapiens; d'une part, dans ce que tu nous as dit, il s'agissait tout au plus de l'anatomie du cerveau, d'autre part, savoir comment nous pensons en plus de savoir ce que nous pensons n'est pas sans intérêt.

Je ris :

- Tu as bien dit, en plus!

- Savoir comment nous pensons, c'est de la Psychologie, et non de la Logique, conteste Du Parc.

Je remarque :

- On se croirait en cours d'histoire ou de géo.

Je suis regardé par les deux débatteurs. Je reprends :

- En géo, le fleuve fait tant de longueur; en histoire, sur le même fleuve, il y a eu une bataille.

- Tu veux parler de la séparation des connaissances? me demande Sapiens.

- Oui; on nous apprend chaque chose pour elle-même, avec comme objet la récitation de la chose.

- Tu as raison, m'approuve Du Parc; c'est toute la vie qui se trouve dans un sujet qui est supprimée, il ne reste que... le squelette, et encore représenté par des os dispersés en désordre.

- Par exemple, on nous a parlé de la Renaissance en France sans rien nous dire de la Renaissance en Italie, alors qu'elle était plus ancienne; résultat, on pouvait penser que la Renaissance en France était la seule, ou encore qu'elle était la première, enchérit Sapiens.

Je renchéris de mon côté :

- Et quant à deviner l'influence de l'italienne sur la française!...

Nous nous regardons longuement.

- Alors, notre culture, c'est à nous-mêmes de la faire? questionne Sapiens.

Long silence. Du Parc secoue la tête d'un air désabusé :

- Au bac, c'est la longueur du fleuve qui décidera de la longueur de notre note.

Dimanche. Après-midi à six chez Crystal.

- Il fait de plus en plus froid, note la Dame; comment ça se passe dans le Jura? me demande-t-elle.

- Mon cousin m'a conseillé de m'habiller très chaudement!

- S'il y a de la neige comme en Bourgogne, je ne m'en plaindrai pas; c'était si joli, avec la neige blanche dans les prés! commente Clochette; quant au froid, après les vingt-quatre degrés au-dessous de zéro de la Bourgogne, je pense que je n'aurai pas tellement plus froid.

- Sait-on jamais? On annonce moins cinquante, annonce... froidement Du Parc.

Sapiens, tout aussi froidement :

- C'est vrai, je l'ai entendu; c'est du côté du Jura, un peu plus loin, en Sibérie.

Clochette, pour moi, toujours tout aussi froidement :

- Quand nous nous promènerons, tu diras à ton cousin de ne pas trop s'éloigner vers l'est.

Je réchauffe l'atmosphère :

- Il ne pourra pas, notre carte ne va pas jusqu'en Sibérie.

Chacun cherche, personne ne trouve, la question reste gelée.

Mercredi dix février. Dernier jour de classe. Demain, Clochette et moi partons pour le Jura.

Dernier cours de l'après-midi, physique, optique, les couleurs.

- Bzzz... bourdonne Du Parc.

Le prof a entendu, mais ne sait pas d'où vient le bourdonnement, et il cherche du côté de la fenêtre... fermée. Si elle était ouverte, certes le froid pourrait entrer, mais une abeille, en février, par ce froid!...

Nous nous retenons de rire.

Pour ce dernier jour de classe, nous nous réunissons tous les six chez moi pour le goûter.

- Pourquoi as-tu fait l'abeille? demande Crystal à Du Parc, après que les filles ont bien ri.

J'explique :

- Aujourd'hui, en optique, le prof nous a appris une chose surprenante; les abeilles voient des couleurs que les hommes ne voient pas.

- Les femmes non plus, d'ailleurs! ajoute Du Parc, d'une voix sérieuse.

- Qu'en sais-tu? lui répond Clochette, de la même voix.

- Oh! tout simplement parce que, la langue française étant une langue particulièrement claire, chacun sait que l'Homme, avec une grande hache, veut dire une femme, avec un petit "f".

- Très amusant, homme, avec un petit "h"!

Crystal et la Dame rient en sourdine. Nous, les garçons, ne voyons rien qui puisse donner à rire dans la réplique obscure de Clochette. Et, pour tenter de reprendre l'avantage, nous expliquons en détail l'affaire des couleurs vues par les abeilles. Les couleurs permettent à ces insectes de trouver les fleurs que... et qui... Les filles ont écouté avec les marques du plus grand intérêt. Nous poussons l'avantage.

- Heureusement que les hommes, avec une petite "h", sont là pour vous enseigner... commence Du Parc.

- Et les abeilles bourdonnent quand elles voient des hommes aussi savants que vous! le coupe la Dame.

Nous restons un petit moment à rire. Crystal reprend à son tour :

- Cela me rappelle ce que nous a dit un jour notre prof de dessin; la couleur violette n'existe pas.

- Oui, je m'en souviens aussi, confirme la Dame; et là, même les abeilles ne peuvent pas la voir.

- Vous allez faire bourdonner les abeilles, Femmes savantes! complimente Sapiens.

Il poursuit, après un temps :

- Et je ne pense pas un seul instant que les abeilles bourdonneraient pour celles de Molière!

La Dame remercie d'un grand sourire, puis :

- Le violet n'est qu'un mélange de rouge et de bleu.

Je remarque :

- Les autres couleurs aussi sont des mélanges.

- Oui, mais pour les autres, on peut aussi les voir pures, sans mélange; pour le violet, non, cette couleur pure n'existe pas, achève Crystal.

- Et pourquoi la voyons-nous? demande Du Parc, étonné.

- C'est notre cerveau qui l'imagine, répond Clochette.

- Mais alors, notre cerveau nous trompe! s'indigne Sapiens.

- Oui, il ne juge que sur les apparences.

- Nous jugeons pourtant souvent sur des apparences sans nous tromper, conteste Du Parc; par exemple, nous jugeons souvent quelqu'un sur un simple coup d'oeil, et il nous arrive souvent aussi de ne pas nous tromper.

- Nous pensons ne pas nous tromper non plus lorsque nous disons "violet", puisque tout le monde le dit, observe Clochette.

- Tu veux dire qu'un coup d'oeil ne peut permettre de connaître quelqu'un? s'enquiert Sapiens.

- Si, je pense qu'il peut; mais il ne doit pas se contenter de regarder le violet, il doit chercher sur quoi le violet est posé.

Nous restons un moment sans rien dire.

- Peut-être est-ce comme en peinture, suggère la Dame; certains voient les deux arbres qu'on a peints, d'autres les entendent parler entre eux.

Jeudi. Huit heures douze du matin. Notre train pour le Jura vient de partir de la gare de Lyon, à Paris.

- Tu as pris ton petit déjeuner? me demande Clochette.

- Non, bien sûr; toi non plus?

- Bien sûr!

Et nous sortons de notre compartiment pour nous diriger vers le wagon-restaurant.

- Du thé, du lait, du citron, du sucre, des croissants, deux oeufs au jambon, du pain, du beurre, de la confiture, une banane, un jus d'orange... ça, c'est un petit déjeuner! s'exclame Clochette, toute joyeuse.

En voyageurs accoutumés, nous nous prélassons dans le wagon-restaurant.

- Nous sommes partis tous les deux en voyage, tous les deux! prononce Clochette d'une voix émue.

Je lui souris :

- Oui, tous les deux ensemble, pour toujours!

Elle me sourit :

- Oui...

De l'autre côté de la fenêtre, le paysage défile. Par moments, nous le voyons, par moments, nous ne voyons que nous, l'un en face de l'autre.

Derrière la fenêtre, le paysage défile, sans plus s'occuper de nous que nous ne nous occupons de lui. Pourtant, de temps à autre, l'un de nous fait une réflexion sur telle forêt, tel village vu au loin, telle gare traversée à toute vitesse, ne montrant au passage que des lueurs venant d'un quai, d'une fenêtre, de la gare elle-même, puis le rail d'à côté, qui nous suit, qui nous suit...

- Il est vaste, le monde, a murmuré Clochette.

Nous revenons dans notre compartiment. Il est vide, il n'y a que nous deux. Clochette est près de la fenêtre, je suis à côté d'elle. Je l'ai prise par l'épaule, je la serre contre moi. Derrière la fenêtre, le paysage défile, sans plus s'occuper de nous que nous ne nous occupons de lui...

Une gare, plus grande que celle où nous ne nous sommes pas arrêtés. Ici, nous nous arrêtons.

- Dijon! s'écrie Clochette, ayant vu le panneau sur le quai.

Elle poursuit, un instant plus tard :

- Dijon, capitale de la Bourgogne, nous sommes chez nous!

Onze heures dix-sept. Nous sortons de Dijon, et la sonnerie du déjeuner passe dans les couloirs. Clochette fait la moue :

- Voilà bien notre chance! Nous ne pouvons tout de même pas déjeuner deux fois.

Moi aussi, je le regrette :

- Nous déjeunerons vers une heure et demie chez ma tante...

- Oui, notre train arrivera à une heure neuf!

- Il nous reste deux heures avant le déjeuner...

Clochette sourit :

- Deux heures! Nous pouvons peut-être manger un tout petit quelque chose?

Et nous voilà de nouveau dans le wagon-restaurant.

- Regarde! Il y a des éclairs au chocolat! m'indique Clochette sur le menu.

Nantis de deux éclairs chacun, nous envisageons le reste du voyage avec sérénité. A Mouchard, une petite gare, arrêt.

- Vite, il faut descendre! fait mine de s'inquiéter Clochette; sinon, nous allons nous retrouver en Italie, et je ne sais toujours pas l'italien.

Correspondance. Le train entre dans la gare de Champagnole.

Mon cousin et sa fiancée nous attendent sur le quai.

- Bonjour Clochette! s'écrie mon cousin, à peine sommes-nous descendus du train.

Et, se tournant vers sa fiancée, il présente :

- Voici ma fiancée!

La fiancée sourit à Clochette avec gentillesse :

- Déjà mariés?

Clochette lui rend son sourire :

- Non, pas encore, nous sommes comme vous!

- Nous, c'est cet été; et vous?

- Nous avons pensé nous marier après le bac.

- Le tien ou le sien?

- Le sien.

- Tu ne m'avais pas dit ça! me lance mon cousin.

- Nous venons de le décider dans le train, mais nous n'en parlerons à nos parents qu'au début des vacances.

- Eh bien, me voilà la première à te féliciter! s'exclame ma future cousine, tout en embrassant ma future femme.

- Tu permets que je sois le second? demande mon cousin à Clochette, l'embrassant sans attendre de réponse.

Mon cousin est venu avec son auto, et quelques minutes plus tard, nous sommes dans le garage de l'hôtel, puis à l'hôtel lui-même où nous sommes accueillis par ma tante, mon oncle étant parti pour un voyage d'affaires.

- Ah, te voilà enfin! m'embrasse ma tante.

Et, se tournant vers Clochette :

- Cela me fait plaisir de te voir; j'espère que tu te plairas ici!

Et nous voici à table.

L'après-midi se passe à parler de la vie des uns et des autres. Ecole pour nous, travail pour eux, ce qui se passe à Champagnole, ce qui se passe à Versailles. Nous parlons du temps qu'il fait.

- Ici, il neige un peu de temps à autre, et il fait froid, comme vous avez pu vous en rendre compte, nous apprend mon cousin.

- Et chez vous? s'enquiert ma... cousine.

- Il fait bien moins froid, et la neige a disparu, lui répond Clochette.

Nous continuons à bavarder, et mon cousin propose une promenade pour le lendemain.

Vendredi. Nous partons vers une heure tous les quatre, mon cousin et ma cousine, ma femme et moi. Le temps a changé. Il a neigé toute la matinée, et le ciel est gris. Mais ce qui a surtout changé, c'est le froid. Jusqu'à présent il faisait froid; et en Bourgogne, nous avons connu vingt-quatre degrés au-dessous de zéro. Mais là, c'est un autre froid. Et ce n'est pas seulement parce qu'il fait ici vingt-sept degrés au-dessous de zéro, ou peut-être si, c'est pour cela. Trois degrés, ce n'est pas beaucoup. A vrai dire, peut-être y a-t-il autre chose? Je ne peux pas le savoir, je n'ai pas du tout l'habitude; je ne connais ni les basses températures ni la montagne. Et ici ce n'est pas comme en Bourgogne, c'est la montagne. En Bourgogne, il y avait de hautes collines, trois quatre cents mètres. Ici, des monts, huit neuf cents mètres, m'a dit mon cousin. Est-ce l'altitude, les trois degrés? Mais le froid est vif, incisif, et pourtant je m'y sens bien, libéré des habituelles moiteurs de l'été. Je sens l'air pénétrer dans mes poumons et me vivifier. Je respire l'air, je respire la montagne, je respire le ciel.

A mesure que nous roulons, je m'aperçois d'un autre changement. La neige. Oui, la neige, il y en avait en Bourgogne. Mais elle était fine, brillante; ici, elle est dense, mate. M'en serais-je seulement aperçu si je n'avais vu celle de la Bourgogne? Parce que parler de la neige à Versailles, il vaut mieux que je n'en donne pas de description. Certes, ce n'est pas la faute de Versailles, mais là-bas, ce ne sont pas les flocons qu'on voit tout d'abord, c'est la foule, les voitures. Alors, la neige s'en va, tout doucement, en ne laissant que ses dépouilles.

Nous roulons. Les paysages paraissent immobiles, comme si nous passions d'une photographie à une autre. Photographies qui se suivent sans bruit, sans se heurter. Bien que nous soyons, ainsi que je l'ai dit, en montagne, cela ne se sent pas à la brutalité des pics et des arêtes. Ici, la montagne est douce, elle se repose. Je regarde vers les lointains qui baignent dans une brume légèrement transparente; les monts, les vastes champs de neige, les bois qui s'accrochent aux versants, tout se fond en une seule âme.

Après avoir traversé un bourg, nous quittons la grand route pour prendre une route plus paresseuse. Sur la droite de notre route, une profonde, étroite vallée, comme un monde à part, caché à l'étranger qui passe.

Devant nous, la route serpente. Solitaire, recouvert d'un givre embrumé, se détachant sur le ciel au bord d'un tournant qui plonge dans la vallée, un grand arbre nu nous montre le chemin.

Au dîner, ma tante nous demande si la promenade nous a plu. Nous lui parlons des paysages, des champs de neige paisibles...

Samedi.

- Bien dormi, les jeunes mariés?

C'est mon cousin, qui arrive pour le petit déjeuner.

- Bien dormi, les jeunes mariés?

C'est ma femme, qui arrive pour le petit déjeuner.

- Ah, si c'était vrai!

C'est ma cousine, qui arrive pour le petit déjeuner.

Moi aussi, j'arrive pour le petit déjeuner, et je partage entièrement le voeu de ma cousine. Le bac, c'est loin!

- Où voulez-vous aller, aujourd'hui? nous demande mon cousin.

Que répondre? puisque nous... n'avons pas réussi, malgré toute notre bonne volonté, à trouver des chemins de promenade sur notre carte.

- Comment veux-tu qu'ils sachent? proteste ma cousine; ils ne connaissent pas la région!

- La Flèche est déjà venu, et nous nous sommes promenés, réplique mon cousin.

C'est loin... :

- Tu sais, il y a deux ans... je ne me souviens plus.

- Allons vers Communailles, c'est joli par là, propose ma cousine.

- Bonne idée! lui répond mon cousin.

Nous repartons comme hier après le déjeuner. Les paysages ressemblent aux paysages que nous avons vus la fois précédente. Déception? non, c'est une vie qui se forme, comme ces jeux où l'on assemble des petits morceaux de bois peints, de formes curieuses, jusqu'à découvrir un tableau auquel on ne s'attendait pas. Ici, un tas de bois paraissant oublié, mais il sert à se chauffer l'hiver dans ces maisons isolées dans la campagne où l'on ne connaît pas les radiateurs. Là, un étroit chemin, probablement de terre, qui paraît ne mener nulle part et se perdre dans un champ de neige. Mais c'est par ce chemin étroit que passeront les vaches pour aller paître dans leur pré. Des clôtures, misérables, faites de simples fils de fer hérissés de pointes acérées. A quoi bon? Ce n'est pas pour les vaches, qui sauteraient aisément par-dessus. Mais les vaches savent grâce à ces fils disgracieux qu'elles sont chez elles, et ne songent pas un seul instant à s'échapper. Peut-on s'échapper de chez soi tant que l'herbe ne manque pas? Que fait là ce tas de ferraille abandonné près d'une haie? Clochette et moi nous étonnons. Mais c'est loin d'être un tas de ferraille. Mon cousin et ma cousine nous expliquent : "C'est un râteau-faneur, ça sert à ramasser le foin". Et puis toujours ces paysages simples, qui se répondent les uns aux autres.

Toute seule au milieu des champs de neige, une ferme, qui nous paraît immense, à Clochette et à moi. Mais elle est immense, vraiment! Et il le faut. Car tout le monde habite là, tout le monde! Le fermier, bien sûr, sa famille, bien sûr, mais aussi les vaches, et beaucoup de vaches. Ce n'est pas commode? Mais si, au contraire. Chacun est chez soi, les hommes d'un côté, les vaches de l'autre, personne ne gêne personne. Et les vaches, bonnes bêtes, payent leur loyer, parfaitement! Il faut beaucoup de bois pour chauffer une grande maison. Mais il en faut moins lorsqu'on a des radiateurs, comme à Versailles. Et ici, nous en avons, des radiateurs! Oui, oui, ces radiateurs donnent même du lait! Mais oui, une vache, c'est chaud; et cinquante vaches, c'est cinquante fois plus chaud. Et les vaches chauffent les murs des hommes, qui chauffent les hommes. Voilà un bon loyer!

Nous arrivons dans un village. Une maison au fond de ce qui ressemble à un jardin. Dans ce jardin, la neige, sous l'effet du vent, s'est glacée par grandes plaques. Entre les plaques, des fissures. Sortant des fissures, par-ci, par-là, une herbe, ou deux herbes côte à côte ont poussé avant les glaces, et se sont figées, et attendent les beaux jours.

Dimanche.

Confortablement installés dans le grand salon de l'hôtel, nous devisons, ma tante, mes cousins et les jeunes mariés. La conversation vient sur la neige et les difficultés qu'elle provoque sur les routes.

- Cela me rappelle une histoire qui est arrivée il y a une dizaine d'années, commence ma tante.

Elle poursuit après une pause :

- Il neigeait, il faisait froid, presque autant qu'aujourd'hui. Un couple de photographes étaient venus passer quelques jours à l'hôtel, et voulaient aller dans les environs prendre des photos. Ils étaient arrivés un vendredi soir en auto. Samedi matin tôt, je les vois revenir du garage de l'hôtel, l'air désespéré. La raison était que leur auto était tombée en panne, et ils ne pouvaient partir. Pour comble de malchance, l'atelier de réparation était fermé samedi et dimanche, et ils se lamentaient, cherchant comment faire, et ne trouvant rien. Alors, l'idée me vint de leur prêter mon auto jusqu'à ce qu'ils pussent faire la réparation, et ils purent s'en servir pendant deux jours.

- Tu les connaissais bien? demande ma cousine.

- Absolument pas; je ne les avais jamais vus auparavant.

- Et... comment...?

- C'est ce que mon mari, qui était en voyage, m'a demandé le dimanche soir. Et en particulier, s'ils avaient laissé des bagages à l'hôtel. Je montai dans leur chambre, la chambre était vide.

- Et ils étaient partis? redemande ma cousine.

- Oui.

- Mais tu avais au moins leur nom et leur adresse?

- Non, rien, je n'y avais pas pensé.

Ma tante ajoute, un peu gênée :

- Mon mari était très inquiet...

Je m'enquiers :

- Sont-ils revenus?

- Oui, au coucher du soleil. Eux non plus n'avaient pas pensé à me laisser nom, adresse, ou autre chose, et si leur chambre s'était trouvée vide, c'est qu'ils emportaient avec eux tout leur matériel photographique.

- Alors, ça s'est bien terminé? suppose Clochette.

- Oui, très très bien. Lundi soir, l'auto était réparée, et mardi matin ils repartaient avec leur auto continuer leur voyage.

Ma tante s'interrompt un moment comme si elle revivait le souvenir :

- Deux semaines après leur départ, je recevais un magnifique carré en soie d'une grande maison parisienne.

Elle se tait encore un moment :

- Le carré en soie était magnifique, c'est vrai, et j'étais vraiment ravie. Mais ce qui me fit le plus plaisir, c'est de voir qu'il y a des gens - et ils sont bien rares! - qui sont sensibles au bien qu'on leur fait.

Nous méditons l'aventure.

- Si tous les hommes étaient ainsi les uns avec les autres... commente pensivement Clochette.

Peut-être rêvons-nous tous pendant un bon moment à un monde où tous les hommes...

Vers une heure nous partons à trois, notre cousine, ma femme et moi, faire une nouvelle promenade. Quant au mari de notre cousine, il n'a pas pu venir, il y avait du travail à l'hôtel.

La route, bien que n'étant pas la même que les deux premiers jours, nous semble cependant familière, à Clochette et à moi.

- L'âme est la même, m'approuve-t-elle.

Ma cousine est ravie :

- Je suis contente que notre pays vous plaise; d'aucuns le trouvent monotone.

Nous arrivons près d'un chemin de terre. Ma cousine arrête l'auto.

- Maintenant, nous allons à pied! nous explique-t-elle.

Au bout de la route que nous venons de monter, derrière nous, en contre-bas d'une haie d'arbustes, le village de Conte qui se découpe en noir parmi les prés blancs. Nous partons, enfonçant nos bottes dans la neige. Le chemin, bordé d'un grand tas de bois bien rangé, comme ils le sont tous ici, commence à descendre et contourne un mont boisé, tout noir. De l'autre côté, sur la gauche, une vallée profonde, dont je ne vois pas le fond.

- C'est l'Ain, nous apprend ma cousine; si vous le voulez, nous pourrons aller demain voir sa source.

- Avec plaisir! lui répond Clochette.

- Et toi? me demande aussi ma cousine.

- Volontiers, quoique je ne sache pas qui est l'Un, ni même qui est l'Autre, ni qui a une source.

Ma femme me trahit :

- Je te l'ai montré sur la carte!

- Que veux-tu, je n'avais d'yeux que pour toi!

- Tâche de ne pas trop la regarder le jour du bac, si tu veux avoir une bonne note en géo! rit notre cousine.

En attendant, nous suivons le chemin qui, après avoir traversé un ruisseau - la Fraite, nous apprend ma cousine - arrive à un croisement. Nous prenons à gauche un chemin qui passe entre des clôtures. La Fraite nous accompagne. Devant nous, la profonde vallée de l'Ain, que nous ne pouvons qu'apercevoir à travers la forêt qui la borde. De l'autre côté de la vallée, une vaste plaine blanche embrumée, parcourue de haies désordonnées qui laissent des taches sombres çà et là. Sur la gauche, des champs de neige, qui ont dû un jour lointain être des prés, l'année dernière. Comment en être sûr, les vaches, frileuses sans doute, n'étant pas là pour nous l'assurer? C'est grâce à ma cousine que nous apprenons à comprendre le paysage. Ces clôtures, que nous voyons aller au loin, Clochette et moi, ces buissons alignés, ces haies claires d'arbustes ou d'arbres, ce sont les signes qu'ici, une vache ne peut parler à une autre vache que par-dessus la clôture qui sépare leurs prés. Nous continuons notre chemin. Un arbre. Qu'il est étrange, cet arbre!... Le corps est tout fin, il a levé ses deux bras, comme s'il nous saluait, et il penche vers nous sa tête pleine de cheveux faits de branches minces comme des brindilles.

- Et celui-là? Qui est-ce? Un champignon? s'exclame Clochette.

- Il est un peu gros pour un champignon, il est plus grand qu'un homme! réplique ma cousine.

- Alors, encore un arbre?

- Mais oui, Clochette, c'est bien un arbre.

Ma cousine a raison; un arbre, avec son tronc tout bosselé, penché jusqu'à tomber par terre, et ses branches toutes tordues, qui s'enchevêtrent les unes dans les autres.

- Un champignon, vous dis-je! conclut Clochette.

Le petit sentier de neige craquante se termine sur des broussailles et des clôtures, sur une barrière penchée, restée ouverte sur la blancheur du pré. Au loin, la neige s'éteint peu à peu, les haies disparaissent dans la brume grise que le soleil n'arrive plus à percer et qui efface le paysage qui s'endort.

Lundi. Dans la matinée, nous racontons notre promenade d'hier à ma tante et à mon cousin. Hier dimanche, il y avait beaucoup de monde à l'hôtel, et aujourd'hui, il faut s'occuper de... j'avoue que je n'ai pas écouté, mais cela dépend du dimanche. Peu importe, au reste, je ne pense pas que... Bon, je m'embrouille, ce qui n'est pas étonnant, puisque je ne sais pas de quoi je parle.

Donc, nous parlons d'hier. En vérité, c'est Clochette qui en parle, moi, je ne sais trop quoi dire, surtout que ce sont les récits de leur invitée qui paraissent le plus intéresser tante et cousin. Non que mes récits soient jugés par eux sans valeur, mais l'opinion de quelqu'un de totalement étranger au pays, et qui de surcroît n'est pas un client, toujours prêt à s'extasier sans raison, ou dénigrer sans arguments, l'opinion, donc, de Clochette représente pour eux un avis impartial, chose rare. Ce qui me fait penser que Clochette a été adoptée, et cela me fait trop plaisir pour me mêler à la conversation plus qu'il ne le faut.

Au début de l'après-midi, nous partons donc, ma cousine, Clochette et moi, pour la source de l'Ain. Mon cousin ne peut pas venir avec nous, pour les raisons confusément exposées ci-dessus.

Nous prenons la même route qu'hier. Bien sûr, puisque nous allons au même endroit. Mais je dis ça, c'est parce que je me sens de plus en plus... dans un pays que je connais. Pourquoi? Je ne suis pas un étranger, ici, je suis chez ma tante, mon cousin. Mais ce n'est pas ça. J'ai vécu ici, comme en Bourgogne, comme dans les Pyrénées, comme dans le bois de Chaville, avec Clochette, avec ma future femme, avec ma femme. Et partout où je suis avec elle, je me sens... je ne trouve pas mes mots, tant pis, c'est sans importance, les mots. Nous sommes ensemble; pour la vie.

Pendant ces pensées, l'auto a roulé, et nous voici, marchant sur le chemin de terre d'hier.

Nous descendons. La pente est assez forte, et il faut garder l'équilibre dans la neige, assez profonde à cet endroit. Un arbre a voulu nous barrer la route. Il a même voulu nous prendre dans sa toile. Oui, c'est un peu... imaginé, mais ses cinq branches maigres et tordues partant d'un même noeud font penser... "A une araignée!" a dit Clochette, ce qui a fait rire la cousine. "Quelle imagination!" a-t-elle dit.

Nous sommes descendus jusqu'à l'Ain. Il est petit... près de sa source; saurait-il être grand? "Un visage!" s'est soudain exclamée Clochette. Surpris, nous regardons, la cousine et moi, la rivière à l'endroit que nous indique Clochette. Un visage. Un visage nous observe, posé sur l'eau. "Ce sont les rides de l'eau", a dit la cousine. Peut-être...

A présent, la rivière nous suit comme si elle voulait nous murmurer la vie du bois profond qui nous entoure, et dont elle connaît les secrets. Elle coule, coupant le blanc de la neige par son cours sombre d'eau qui ne veut pas geler. La source; nous y voici. L'eau sort de terre, inlassable. Son jaillissement a laissé des gouttelettes qui n'ont pas résisté au froid. Glacées, elles attendent, elles aussi, les beaux jours.

Mardi. Nous bavardons gaiement tous les cinq dans le grand salon de l'hôtel. Nous racontons à ma tante notre visite à la source de l'Ain. Elle aime beaucoup l'endroit, et y allait souvent l'été quand elle était jeune.

- Revenez cet été, vous verrez comme c'est magnifique avec les grands arbres aux aiguilles d'un beau vert sombre, décrit-elle; et quand l'été est très chaud, on peut se rafraîchir près de la source.

Elle ajoute, souriant à un souvenir, peut-être :

- L'eau qui sort de terre est même glacée...

Ma tante nous parle encore du pays, des prés fournis, des vaches qui viennent faire la causette.

- Oui, insiste-t-elle, lorsqu'on s'approche du pré sans faire de grands gestes, ni crier, ainsi que le font les habitants des villes, elles viennent et restent un bon moment près de vous, surtout si vous leur parlez doucement. C'est agréable, on se sent dans son pays.

Chacun maintenant raconte ses souvenirs, je veux dire mon cousin et sa fiancée; nous deux, Clochette et moi, nous écoutons, nous ne nous lassons pas d'écouter. Ma cousine nous raconte le village où elle va souvent chez ses grands-parents :

- C'est un tout petit village, Innimond, non loin de Saint-Rambert-en-Bugey, dans la montagne au sud du Jura. Il n'a rien de remarquable, ce village, il est calme, il fait bon se promener dans les environs. Mais je pense toujours à ce village avec affection.

Elle fait une pause :

- Lorsqu'on est dans la grande rue, on voit au bout, juste à la sortie du village, sur une petite colline, une butte plutôt, une Vierge, posée sur une fine et longue colonne de pierre. Lorsqu'on est au milieu de la grande rue, près des maisons, on ne peut voir la statue en détail, elle est trop loin. Alors, je monte souvent sur la butte, où un sentier mène en arrière de la Vierge. Et je m'arrête là, derrière elle, et je regarde le village, les prés et les bois qu'elle domine.

Ma cousine fait encore une pause :

- La Vierge, devant moi, incline la tête vers le village, et de ses bras légèrement écartés, et de ses mains ouvertes, elle appelle les villageois : "Venez, je vous attends, je vous aime!"

L'après-midi, nous allons skier. Mais non, mais non, nous allons seulement voir skier les skieurs. Il faut s'entraîner longtemps avant de pouvoir descendre les pentes montagneuses, sans risquer une jambe dans l'aventure, si on tombe mal, nous a expliqué mon cousin. Cette fois-ci, c'est avec lui que nous partons, ma cousine étant peu friande de ski, préférant achever du travail en retard à l'hôtel.

Nous sommes partis sitôt le déjeuné terminé, ayant une bonne heure de route, et le soleil se couchant peu après cinq heures. Une demi-heure de route entre Champagnole et Morez, la ville de l'Optique. Jolie route, quoiqu'un peu neutre. De Morez aux Rousses, une autre demi-heure, mais là, c'est la montagne. Route sinueuse, gros rochers sur l'un des bords, vaste précipice sur l'autre, nous accompagnant jusqu'à non loin des Rousses.

Nous entrons dans le village. Village... c'est ce que nous avions vu sur la carte, Clochette et moi. Mais non, ce n'est pas un village. Une ville, alors? Non plus. Alors quoi? "Un grand dortoir de pensionnat de luxe!" a commenté Clochette, après avoir parcouru les rues du... village, ce qui a fait rire mon cousin, qui n'a pas paru opposé à la définition.

Dortoir? oui, car les maisons, monotones, ne paraissent servir qu'au sommeil. Au reste, ce sont surtout des hôtels. Pensionnat de luxe? oui, car tout est prévu pour garder les enfants. De quoi manger, de quoi se vêtir, de quoi s'amuser. Epiceries, pâtisseries, vêtements de ski, naturellement, skis, et même des luges destinées aux trop petits pour jouer au champion de ski, comme d'autres jouent à la marchande, à la dînette...

- Allons voir les pistes! nous propose mon cousin.

- Tu as déjà fait du ski? lui demande Clochette.

- Ça m'est arrivé, mais pas très souvent; je n'aime pas vraiment, et puis, il faut avoir le temps, ce n'est pas tout près, surtout en train. Il faut partir vers neuf heures et demie, attendre la correspondance à Morez pendant une bonne heure, arrivée à midi moins dix; redépart du train à trois heures, deux bonnes heures à la correspondance, rentrés vers six heures et demie.

Mon cousin sourit :

- Deux heures et demi de ski, c'est-à-dire six à sept descentes.

Il ajoute, après un temps :

- Ce n'est pas désagréable... j'en ai fait surtout quand j'étais au lycée il y a quelques années.

Il rêve un instant :

- C'était un train électrique qui allait en Suisse jusqu'au bord du lac de Genève, "le Tacot"; il n'existe plus depuis deux ans, aujourd'hui il est remplacé par un autocar.

Mon cousin reprend, après avoir réfléchi :

- Vous voyez là-bas les monts? ce sont les pistes, et comme nous n'avions pas beaucoup de temps, nous allions en courant à l'aller comme au retour, un quart d'heure pour chaque course.

Nous nous dirigeons maintenant vers les pistes. Sur notre gauche, un désert de neige glacée. Devant le désert, deux étroits chemins de glace.

- Au fond, c'est un lac, nous apprend-il; et les chemins de glace que vous voyez là, c'est la petite rivière qui alimente le lac.

Nous voilà sur les bords des pistes. Beaucoup de monde. Les enfants s'amusent sur leurs skis courts à aller de droite à gauche sur le bas de la colline enneigée. Souvent maladroits, ils tombent en riant. A la vitesse à laquelle ils vont, si même on peut appeler ça de la vitesse, ils n'ont pas à craindre de se faire du mal. Des jeunes gens de notre âge ou de l'âge de mon cousin s'amusent tout autant; mais ceux-ci sont adroits, et savent ce qu'il faut faire. Voici un homme d'âge mûr. Je le vois tout rouge dans l'effort qu'il fait pour arriver en bas le plus vite possible. A peine s'est-il arrêté, titubant quelque peu, qu'il s'est jeté sur son chronomètre, et maintenant, l'air grave, il secoue longuement une figure déçue. Près de lui, les enfants s'amusent...

Mercredi. Matinée. Nous devisons tous les cinq dans le grand salon de l'hôtel. Nous parlons du ski. Sans insister, parce que le ski existe. Au reste, que peut-on dire? Il n'y a rien à reprocher au ski, ni à ceux qui en font. Il existe, et tout ce qui existe... pourquoi ne pas en profiter? Je profite bien des vacances.

Tout cela, bien entendu, je n'en parle pas, ma tante et mon cousin seraient bien malheureux s'ils pensaient que je ne me plais pas chez eux. Et ma cousine serait assez étonnée, je pense, de ce que moi, je pense. On ne peut tout dire, surtout si ça ne sert à rien. Je me contente donc d'affirmer que je suis enchanté de mes vacances, ce qui par bonheur est tout à fait vrai.

Après le déjeuné, nous partons à quatre, cousins et cousines, errer n'importe où et un peu partout dans les environs. Certains chemins déjà connus, d'autres nouveaux. Je me laisse bercer par le paysage, doux et accueillant. Promenade sans but; peut-être sont-elles les meilleures, on n'a pas à être déçu d'avoir manqué le but, comme le skieur malheureux de tout à l'heure. Conséquences de cette réflexion? J'en trouve deux. Comment savoir s'il faut un but, et si on décide d'en avoir un, comment savoir lequel choisir? Allez, je suis en vacances, laissons le paysage nous bercer!

Que conte-t-il, le paysage, pour nous bercer? Que la terre dort sous la neige, que les buissons, les bosquets attendent avec patience que leurs bourgeons renaissent, que les enclos sont prêts à recevoir les vaches - voici une clôture qui a ouvert sa barrière comme pour les inviter.

Une petite vallée pleine d'arbustes et au milieu de laquelle coule un ruisseau bordé de glace, nous a tentés. Laissant l'auto, nous entreprenons la traversée à pied. C'est agréable de fouler l'épaisse neige qui s'est accumulée au fond de la petite vallée. Agréable, mais fatigant. Et le froid est devenu vif, avec l'heure qui passe. Nous voilà de l'autre côté de la petite vallée. Revenir à l'auto sera plus facile par la route. Mais nous aurons à contourner la petite vallée, ce ne sera pas rapide. Nous avons marché longtemps; le jour commence à baisser, et le froid gagne de plus en plus.

Nous entrons dans un village. Sur une grande place, un grand arbre a poussé près d'un abreuvoir. Ou peut-être a-t-on construit l'abreuvoir près du grand arbre? Une autre place, un autre abreuvoir, empli de neige. Les vaches n'y boivent que quand il fait moins froid. Des fermes. J'ai vu des vaches à l'étable, des montbéliardes, du nom de la ville située non loin de là. Je ne suis pas très connaisseur en vaches, mais celles-ci m'ont beaucoup plu; elles ont l'air très vives et très curieuses. Elles ont plu à Clochette aussi, peut-être parce que l'une des vaches l'a longuement contemplée. Nos cousins sont habitués, ils nous ont gentiment souri. Voilà une autre ferme; je ne vois pas de vaches, mais je vois des poules. Elles sont collées à la façade, à l'abri d'un auvent. Je dois avouer que pour moi, Versaillais, l'auvent n'abrite rien du tout. Les poules sont dehors, c'est tout. Peut-être quand il pleut ou qu'il neige très fort, mais dans ce cas elles peuvent très bien rentrer s'abriter à l'intérieur. J'ai l'impression que Clochette est du même avis, mais nous n'en avons pas parlé. A l'abri, comme précédemment, des bûches et des fagots alignés horizontalement; en dessous, des branches, disparates. On est bien chauffé, cet hiver! J'ai tort de dire que les bûches et les fagots ne sont pas à l'abri, car ils sont tout là-haut, serrés contre le plafond de l'auvent. Une paysanne sort sur le seuil. Nous échangeons des bonjours, comme cela se fait à la campagne. Au début, j'ai été surpris, mais je m'y suis habitué. C'est très plaisant, on ne se sent pas seul. Parce qu'à Paris... Il faudra que j'essaie en revenant, rien que pour voir la tête des gens à qui je dirai bonjour.

Au bout d'un moment de conversation, la paysanne nous invite à venir nous réchauffer dans sa cuisine :

- Je vais vous donner un bon lait chaud, vous verrez, ça va vous faire du bien!

Elle ajoute, montrant une sorte de casserole, ou de marmite, posée sur un grand fourneau :

- J'en ai toujours dans mon "casset"! et je viens de traire mes vaches... Regardez comme il est mousseux, il y a de la bonne crème là-dedans!

Il était bon, le lait mousseux... Clochette en avait la lèvre du dessus toute recouverte de mousse!

Jeudi. Les jours ont passé, il n'en reste plus que deux, aujourd'hui et demain. Samedi, nous rentrons, ma femme et moi.

Pour midi, ma tante nous a préparé un déjeuner exceptionnel. Peu importe ce que nous avons mangé, ce qui a compté, c'était l'affection que ma tante y avait mise, pour moi, et aussi pour Clochette. Je crois que nous avons tous les deux réussi à lui montrer à quel point nous avions été sensibles.

L'après-midi, nous allons tous les quatre cousins dans une petite région montagneuse... qui nous plaira, nous ont dit mon cousin et ma cousine. "Il n'y a rien à voir, mais c'est intime", ont-ils à peu près expliqué.

Nous partons par la route nationale cinq, qui va vers Morez, comme hier, et qui continue jusqu'à Genève. Une demi-heure après Morez, nous traversons Saint-Claude.

- Oh! vous avez vu les pipes? s'est exclamée Clochette.

Assis à droite, je regardais du côté des ponts qui traversent la vallée; les nombreuses boutiques étant à gauche, je n'avais rien vu.

- A Saint-Claude, on ne vend que ça; c'est la spécialité du pays, explique mon cousin.

En me retournant, je vois effectivement des pipes qui envahissent littéralement les boutiques. Une idée me vient :

- Au retour, nous repassons par là?

- Oui, me répond mon cousin, un peu étonné.

Il ajoute en riant :

- Pourquoi, tu veux t'acheter une pipe? Je ne t'ai pas vu fumer, pourtant!

- Parfaitement!... Non, je ne fume pas la pipe...

- Le cigare, alors? feint de s'informer sérieusement mon cousin.

Je réponds non moins sérieusement :

- Seulement dans le train, de Versailles à Paris.

- C'est vrai, tu fumes le cigare? s'étonne notre cousine.

- Pourquoi dans le train? s'étonne son mari.

Je vois ma femme compter sur ses doigts.

- Parce qu'il y en a six, explique-t-elle ingénument.

- Six quoi? demande notre cousin, qui ne comprend visiblement pas un mot de cette conversation.

- Six gares, répond ma femme sur le même ton.

Notre cousine a pris l'air de quelqu'un qui parle d'une évidence :

- Paris est la sixième gare.

Notre cousin déclare d'un ton qui se veut dédaigneux :

- C'est à ça que s'amusent les Versaillais? On est loin de la grande époque!

Et tout le monde se met à rire.

- Bon, alors, et ta pipe? reprend notre cousin.

- C'est pour mon prof de maths.

- Tu offres une pipe à ton prof?

- Oui, il est très gentil avec moi et mes deux amis; il nous donne plein de conseils lorsqu'il nous rend nos devoirs.

- Et pas aux autres élèves? s'étonne notre cousine.

- Non; je crois que les autres, d'après ce que j'entends, sont moins intéressés.

- Mauvais élèves? demande notre cousin.

- Pas du tout; il y en a même d'excellents...

- Eh bien?

- Eh bien, ils ne s'intéressent qu'au problème lui-même, et à la note qui suit.

- Et toi? s'enquiert notre cousine.

- Comme mes amis; nous aimons bien savoir ce qui se cache sous les problèmes.

- Comment ça? s'étonne notre cousin.

Je cherche une réponse. Ma femme me devance :

- La Flèche me donne des cours de maths; après ses explications, le problème, ou seulement un théorème, se met à vivre devant moi, comme s'il était réel, et non une simple formule que je ne sais à quoi rattacher.

Elle poursuit, après un temps :

- Un jour, il m'a parlé de la dérivée d'une fonction...

- Ah, oui! il y a un tableau à apprendre par coeur, s'exclame notre cousine.

- Une liste de formules, confirme son mari.

- Moi j'ai vu un bateau qui avait cassé son gouvernail, répond ma femme.

Nos cousins, surpris, se taisent. Ma femme reprend :

- Le bateau est en train de décrire un cercle; le gouvernail casse, le bateau ne peut plus tourner, il va donc tout droit.

- Tu veux dire qu'il prend la tangente au cercle? interroge notre cousin.

- C'est précisément ça; et le bateau dérive en ligne droite dans la direction donnée par la dérivée, qui n'est autre que la pente d'une droite.

Notre cousine fait un grand sourire :

- Là, j'ai compris! Alors, les formules ne sont que la conséquence de la réalité que nous observons.

Son mari s'inquiète :

- On parle de dérivée positive ou de dérivée négative dans les cours; comment peux-tu montrer ça dans un cas réel?

- Et pourquoi une droite qui passe, paraît-il, par deux points confondus est-elle la tangente? ajoute notre cousine.

Ma femme réfléchit. Je lui souffle :

- Prends un cercle, et pars du point le plus haut sur ton dessin.

Ma femme me sourit :

- Merci, mon prof!

Elle poursuit :

- Je dessine un cercle, je prends le point le plus haut du cercle. Sur la droite de ce point, je prends un autre point sur ce cercle, et je joins ces deux points par une droite; cette droite va monter sur la gauche. Je rapproche ce deuxième point du point le plus haut; la droite va un peu baisser, mais continuera de monter sur la gauche. Maintenant je prends un point à gauche du point le plus haut, et je joins ces deux points; la droite va descendre sur la gauche. Je rapproche ce deuxième point du point le plus haut; la droite va un peu remonter, mais continuera de descendre sur la gauche. Voilà les deux signes contraires de la dérivée, puisque les pentes sont l'une positive, l'autre négative.

Ma femme s'arrête pour réfléchir. Je lui souffle :

- La tangente...

Ma femme continue aussitôt :

- Reprenons l'une des deux droites seulement, celle qui montait sur la gauche. Quand on rapprochait le deuxième point du point le plus haut, elle montait moins sur la gauche. Si on continue à faire tourner le deuxième point, il finira par dépasser le point le plus haut du cercle et se mettra sur sa gauche. Et alors, la droite qui joint ces deux points se mettra à descendre sur la gauche.

Notre cousin intervient bruyamment :

- J'ai compris! Et d'ailleurs c'était très simple! Lorsque le deuxième point se met sur le premier point, la droite est entre la montée et la descente, elle est donc horizontale. Pente nulle, dérivée égale à zéro!

Notre cousine prend ainsi la parole :

- Et la tangente touche le cercle en un seul point, puisque le deuxième point est sur le premier point, ce qui n'en fait qu'un seul!

Ma femme achève :

- En maths, on appelle ça deux points confondus.

- J'en suis confondu... s'extasie notre cousin.

Et voici un cours de maths qui se termine par des rires joyeux.

- Quelle pipe vas-tu choisir? s'enquiert notre cousin.

- Je ne sais pas, je ne l'ai jamais vu fumer.

- Comment sais-tu qu'il fume la pipe, alors? demande notre cousine.

- Un jour, je l'ai entendu dans la cour à la récré, qui parlait avec d'autres profs, de cigarettes, de tabac; il disait qu'il préférait la pipe et l'Amsterdamer.

- Une veine, Saint-Claude, alors? me lance notre cousin.

- Ma foi oui! Lorsque j'ai entendu Clochette parler de pipes, et que je les ai vues...

- C'est vraiment très gentil de ta part! m'approuve notre cousine.

- Avec tout ça, tu ne sais toujours pas quelle pipe lui offrir, me fait remarquer son mari.

- Nous la choisirons ensemble!

En attendant, la route, bien enneigée, ce qui ne rend pas la conduite facile, se dessine devant nous. A gauche une profonde vallée, dans laquelle court un ruisseau, à droite, une paroi abrupte. Au bout d'une demi-heure, nous traversons la vallée, et entrons dans un petit village. Il n'a rien de particulier, mais quelle sérénité!

- On fait un bout de chemin à pied? propose notre cousin.

Et nous partons par la route qui sort du village et qui passe près d'une épaisse forêt.

- Ce sont des "pesses", nous apprend notre cousin.

Il ajoute :

- "Pesses" est un mot d'ici, il veut dire épicéas.

Je souris :

- Parce que tu crois que nous savons ce qu'est un épicéa? Pour nous, c'est des sapins!

Je me tourne vers ma femme :

- A moins que tu ne saches toi?

- Un épicéa, j'ai lu le mot dans mon livre de sciences nat, avec un dessin, mais je ne l'aurais pas reconnu ici.

- A votre place, à tous les deux, je ne rentrerais pas à Versailles reprendre les cours de sciences nat; au moins ici, on apprend quelque chose! nous conseille vivement notre cousin.

Cependant nous descendons dans la vallée toute proche, près d'un petit pont de pierre qui passe par-dessus le ruisseau. L'endroit paraît avoir été préparé par la nature pour qu'on pût s'y reposer après un long voyage. De derrière la colline, quelques pesses se lèvent avec curiosité et semblent venir aux nouvelles.

Nous revoici à Saint-Claude. Des pipes, des pipes, des pipes! dans toutes les vitrines. Nous regardons, passant d'une vitrine à l'autre. Que de formes différentes! si je voulais en faire une énumération... mais je ne le ferai pas. Déjà tout simplement parce que je ne saurais décrire toutes ces formes. Mais il y en a!... Alors, il en résulte de longs conciliabules pour le choix du cadeau. Je ne rapporterai pas non plus le détail des conciliabules, la chose étant impossible, car tout le monde parlait à la fois! Par bonheur, l'un des marchands prit intérêt pour notre affaire, et nous montra la pipe idéale à offrir à notre prof de maths. Simple, toute droite, assez longue, avec un réservoir à tabac tout rond, comme une boule dont on aurait coupé le haut.

- Votre réservoir à tabac s'appelle un fourneau, nous apprend le marchand; regardez le petit trou au fond du fourneau, c'est le trou de tirage; voyez comme il est bien dessiné, et votre professeur pourra très bien doser la durée de sa pipe, c'est-à-dire le temps que durera son tabac.

Il nous fait admirer le fourneau, rouge sombre et lisse, en le tournant dans tous les sens :

- C'est une pipe de bruyère, c'est robuste, ça tient bien la chaleur, ça s'imprègne délicatement du tabac que l'on fume. Cela s'appelle culotter une pipe.

Il se redresse après un silence :

- Il faut bien entendu mettre toujours le même tabac.

Il nous montre un paquet :

- C'est de l'Amsterdamer, très souvent le tabac préféré des fumeurs de pipe raffinés. Je pense que vous feriez bien d'en prendre.

Je lui réponds :

- Justement, c'est le tabac que préfère notre prof de maths.

Il nous ouvre un paquet :

- Sentez!

Le paquet embaume une odeur suave, caressante, sucrée, faisant penser à du miel.

- Oh, que ça sent bon! s'écrie ma femme.

- Veux-tu que nous t'achetions une pipe? s'empresse notre cousin.

Ma femme rit :

- Non, non; c'est juste pour l'odeur.

- Il y a des femmes qui fument la pipe, déclare le marchand.

- Eh bien, n'hésite pas! plaisante notre cousin.

Ma femme sourit :

- C'est cher, deux pipes; aujourd'hui contentons-nous d'une seule, nous reviendrons!

Elle s'avise soudain :

- Et dans quoi met-on le tabac?

- Dans des blagues à tabac, lui répond le marchand.

Et il en choisit une, faite comme une petite bourse, dans un très joli cuir fauve, luisant, et fermée par une fine lanière de cuir.

- Oh, qu'elle est élégante!

Et, se tournant vers moi :

- Je suis sûre que ton prof sera très content.

Vendredi. Nous partons demain. Grande discussion sur notre heure de départ. Il y a un train qui part à sept heures trente-neuf du matin pour arriver à Paris à midi vingt-quatre, et un autre le soir à quatre heures trente-six pour arriver à neuf heures trente-six.

- Partez le soir! insistent les deux époux.

- Il faut préparer nos affaires pour lundi, objecte ma femme.

Je la soutiens :

- Nos parents aimeraient nous voir dimanche.

- Eh bien! ils vous verront si vous partez samedi soir! proteste notre cousin.

- Il ne te faut pas deux jours pour préparer tes affaires! conteste sa femme, s'adressant à la mienne.

Nous finissons par admettre - de fort bon coeur - les arguments, pourtant faibles, de nos cousins, qui poussent un "Ah!" de victoire.

Ma tante, qui n'a pas eu le temps de placer un mot dans l'effervescence de nos propos, nous dit être très contente de notre décision.

L'après-midi, nous partons pour une dernière promenade.

Nous avons repris la grand route qui va vers Communailles, le voyage de samedi dernier. Mais nous n'allons pas si loin. Un quart d'heure après être sortis de Champagnole, nous traversons une forêt épaisse et sombre comme un fourreau. Les arbres tendent vers nous des bras chargés de neige aux doigts glacés. Je m'exclame, connaissant maintenant le nom de ces arbres, dont je sais que ce ne sont pas des sapins blancs :

- Des pesses!

- Je vois avec plaisir que tu commences à vivre chez nous, me félicite notre cousin.

Nous tournons ensuite sur une petite route qui s'en va à droite. Une colline, assez raide. Nous montons, le paysage se dégage; la route tourne brusquement à droite. Nous sommes en haut de la pente. Face à nous, un village qui se découpe en noir entre le ciel bleu et la neige blanche.

- Charency, nous informe notre cousine.

Le village s'étend devant nous, de grosses maisons.

- Des fermes, nous informe son mari.

Je me représentais des vaches, des hommes, une vie chez soi. A Versailles aussi j'ai une vie chez moi. Que penser de celle-là? Des pensées m'effleurent, une vie plus pleine... Mais la mienne aussi est pleine. Ce n'est pas parce que je n'ai pas de vaches que je... qu'il me manque quelque chose. Je n'ai pas vraiment osé penser : "J'ai des boutiques pour le lait, pour..." J'ai buté sur le mot "viande".

Nous poursuivons notre route, un peu par-ci, un peu par-là, entourés par la neige, parmi les bois ou les simples bosquets, parmi les buissons épars ou qui se pressent le long des clôtures, les chemins solitaires, les prés qui attendent le printemps, une clôture, partie se perdre au loin dans les collines.

Samedi. Nous partons ce soir. Dans la matinée, nous devisons dans le grand salon de l'hôtel, ma tante, les jeunes époux, ma femme et moi. De quoi parlons-nous? Je ne saurais le dire. Peut-être de ce dont nous a parlé le paysage hier, près de Charency. De ce qui n'était que sensation, images qui se répondaient, immobilité apparente prête à revivre, secrets qui appelaient ceux qui aimaient chercher.

Le déjeuner est plus vif. Nous reparlons de notre visite aux Rousses, et de la vie des pistes de ski et de leurs habitants. Et puis de la pipe du prof de maths; ma tante a beaucoup aimé l'idée du cadeau. "Il n'y a pas beaucoup d'élèves aussi gentils", m'a-t-elle dit. "Il n'y a pas beaucoup de professeurs aussi gentils", me suis-je retenu de lui répondre.

Quatre heures et demie. Nous sommes sur le quai, les jeunes époux, ma femme et moi. Adieux; promesses de revenir cet été. Le train entre en gare. Grands signes par la fenêtre. Nous voilà partis.

Nous regardons le Jura qui s'en va avec le soleil.

- Te souviens-tu?

- Te souviens-tu?

La neige, les deux herbes qui se sont figées dans la glace, l'arbre solitaire, recouvert d'un givre embrumé, l'auto prêtée, les haies désordonnées, les buissons épars, les petites routes qui tournent, l'arbre qui se penche vers nous, l'eau qui sort de terre inlassablement, le lait chaud dans la ferme, les prés qui attendent le printemps, et la clôture, partie se perdre au loin dans les collines...

Mouchard. Correspondance. Le soleil vient de partir. Le train en provenance de Florence entre en gare. Nous ne savons toujours pas l'italien, ma femme et moi, notre français est suffisant pour commander un bon goûter dans le wagon-restaurant.

A peine avons-nous commencé notre goûter, une gare; le train s'arrête. Dole, nous apprend un panneau. Le train repart; nous quittons le Jura, nous entrons en Bourgogne. Mais cette Bourgogne-là, nous ne la connaissons que par nos livres de géo. La nôtre est loin. Combien? Cela nous est bien égal, et du reste lorsque nous sommes descendus à Mouchard, l'air s'était réchauffé. Quinze au-dessous de zéro, nous a indiqué un thermomètre sur le mur de la gare.

- C'est étonnant, m'a dit ma femme, il fait presque chaud; c'est désagréable!

Dijon, capitale de la Bourgogne. Un pays vaste et puissant, nous a appris notre livre d'histoire.

Presque trois heures de train sans un seul arrêt. Vers huit heures, la faim nous prend. Le train n'arrive à Paris qu'un peu après neuf heures et demie. Nous allons dîner au wagon-restaurant. La nuit nous entoure. Paris.

Dimanche.

Au déjeuner, nous parlons évidemment du Jura. Hier, nous sommes arrivés trop tard, et ce matin tout le monde était pris. Je raconte l'histoire de la voiture prêtée par la soeur de mon père; mon père n'était pas au courant, ma mère non plus, bien sûr. Ma mère a trouvé que ma tante avait été imprudente, mon père a dit que c'était très bien. A part ça, je parle des paysages, de l'effet que m'a produit le Jura. Mon père et ma mère m'écoutent avec attention, mais ne participent pas beaucoup à mes commentaires. En définitive, j'ai passé de bonnes vacances, et ils en sont très contents. Ah! j'ai aussi parlé du lait chaud. Mon père a dit qu'il aimait beaucoup le lait chaud l'hiver, quand il faisait froid, ma mère s'est étonnée de la nouvelle, et a ajouté qu'elle n'aimait pas du tout le lait chaud. Puis elle a demandé à mon père pourquoi il ne le lui avait jamais dit. Mon père a eu un geste vague.

L'après-midi, je prépare un peu les affaires pour le lycée. A vrai dire, il n'y a pas grand chose à préparer, et j'ai vite achevé la besogne. Alors, j'appelle Clochette, et je me rends chez elle.

Clochette a fait le même compte rendu à ses parents. Ce qui ne les empêche pas de me poser un tas de questions. Je crois que j'ai repris le même compte rendu. Ils ont tout écouté avec attention, le père a dit qu'il était content que nous eussions passé de bonnes vacances, la mère... elle m'a fait un affectueux sourire, m'a embrassé, et n'a rien dit.

Vers quatre heures et demie, après le goûter, nous partons, Clochette et moi, faire quelques pas dans le bois de Chaville.

- Allons vers l'étang d'Ursine! me propose Clochette.

J'ai déjà aperçu cet étang lors de nos promenades dans le bois. Il était un peu au loin, et je ne l'ai vu qu'au travers des arbres. Nous arrivons au bord de l'étang. Une eau calme, agrémentée de vaguelettes sculptées par une petite brise. Le soir est doux, les froids du Jura ne sont pas venus jusqu'ici, et je ne vois ni glace ni neige.

- Tiens, un courageux! s'exclame Clochette.

Elle me montre un pêcheur, assis sur une espèce de pliant de grosse toile, paraissant à première vue endormi...

- Il surveille sans bouger pour ne pas effrayer le poisson.

- Il y a beaucoup de poissons?

Clochette sourit :

- Cela dépend du poissonnier.

- Du poissonnier? Quel poissonnier?

- Celui qui passe vendre son poisson aux pêcheurs.

Je soupçonne une grosse plaisanterie :

- Dans ce cas, le pêcheur que nous voyons est bien train de dormir, attendant la criée du poissonnier.

- Que non! Lorsqu'arrive le poissonnier, il refuse de donner le poisson au pêcheur.

Je cherche :

- Il le jette dans l'étang, et dit au pêcheur d'aller le chercher lui-même.

- C'est bien cela.

- Et le pêcheur refusera de payer le poissonnier.

- Le pêcheur ne paye jamais le poissonnier.

Ça se complique.

- Alors, c'est gratuit?

Clochette sourit :

- Oh, non!

Ça se complique encore plus. Mais Clochette, prenant pitié de moi, dénoue les rets du mystère :

- Le pêcheur doit payer sa place à la ville de Chaville; et la ville envoie un poissonnier pour jeter du poisson dans l'étang.

Je fais un sourire moqueur :

- On perd moins de temps à aller chez le poissonnier!

- Oui, mais on n'a pas le plaisir de tuer.

Lundi matin, cours de maths. Le cours n'est pas trop difficile, mais nous sommes un peu distraits, Sapiens, Du Parc et moi. Comment donner la pipe au prof sans se faire remarquer par les autres élèves? Des stratégies, nous en avons élaboré, hier soir, chez moi. Mais maintenant que nous sommes là, le doute survient; y arriverons-nous? D'où l'attente de la fin du cours avec une impatience mêlée de crainte. A propos, j'ai oublié de dire que mes deux amis ont trouvé l'idée de la pipe merveilleuse.

Fin du cours. Sapiens se dirige sans attendre vers la chaire. Nous savons, Du Parc et moi, qu'il a posé une question compliquée au prof pour l'empêcher de s'en aller tout de suite, et nous venons participer à la conférence. Tout va bien. Le prof répond, sans difficulté, au reste, et les élèves s'en vont, sans éprouver le besoin de rester après l'heure. Et enfin, la question résolue, je veux dire celle posée au prof, nous dévoilons notre cadeau. Tout d'abord intrigué, son visage s'illumine à la vue de la pipe :

- En bruyère! s'exclame-t-il, celles que je préfère...

Il a saisi la pipe par le fourneau, l'a portée à la bouche, et en a fortement tiré quelques bouffées, comme si elle était déjà emplie de tabac :

- Oh! vous l'avez bien choisie; elle tire bien!

Nous lui tendons la blague à tabac. Il sourit :

- J'avais déjà senti; de l'Amsterdamer... c'est le meilleur!

Mardi. Cours de russe. Nous étudions un texte de Pouchkine. C'est du russe, bien entendu, Pouchkine est un grand auteur russe, le plus grand pour certains, m'a dit mon Russe. Je lui ai dit que je préférais Dostoïevski, plus philosophe.

- Tu l'as lu en russe? me demande-t-il.

- Non, en français; en russe, j'ai essayé, je ne suis pas allé très loin.

Le prof récite des vers de Pouchkine. Ce n'est pas du tout le rythme des vers français, surtout lorsqu'on les récite en les faisant traîner, paraît-il pour donner de la poésie. Je me suis toujours dit qu'un texte vraiment poétique n'avait pas besoin des encouragements extérieurs. Ici, bien que dit avec un accent pas très russe, c'est alerte, ça raconte une histoire sans fard.

Le cours de russe est le dernier cours de l'après-midi. Nous bavardons un peu dans la cour, le Russe et moi. Nous parlons du poëme de Pouchkine, de Dostoïevski. La conversation s'allonge. Une idée me vient :

- Tu n'as rien de particulier à faire, jeudi?

Il sourit calmement :

- Je n'ai jamais rien de particulier à faire; ce qu'on me donne à faire n'est pas très particulier, et le reste, il vient comme il peut.

- Viens déjeuner avec nous tous chez moi.

- Avec plaisir! me répond-il sans hésitation.

Jeudi. Clochette est venue à la maison aider à préparer le déjeuner. Nous ne pouvons évidemment pas faire un repas à la russe, et avons cherché à faire un repas simple, avec de bonnes choses. Hier, Clochette et moi avons donc composé ensemble le menu. Le voici.

En entrée, un peu de charcuterie : du pâté de campagne et du pâté de foie, du jambon de Parme, et pour les amateurs quelques rondelles de saucisson à l'ail; le tout accompagné d'une belle salade de laitue aux lardons. Ensuite, nous avons choisi une selle d'agneau aux flageolets. Pour suivre, le plateau de fromages : camembert, livarot, roquefort, des crottins de Chavignol et du comté... du Jura, cela va sans dire! Pour finir, ma mère a suggéré un sorbet au cassis. Mon père s'est chargé du vin : pour la charcuterie, la selle et le fromage, il a sorti du fond de sa cave un bourgogne rouge, Les Echezeaux 1955, "Très bonne année", a-t-il précisé; pour le sorbet au cassis, une vieille crème de cassis de Nuits-Saint-Georges.

Nous voici tous à table. Mon Russe a commencé par le pâté de foie, et paraît fort l'apprécier.

- Tu te plais bien, en France? lui demande mon père.

Le Russe hésite un instant :

- Oui, Sèvres est très agréable, j'aime Meudon où j'ai beaucoup d'amis.

Il s'interrompt un instant :

- Paris est une très belle ville; je vais souvent au théâtre, au concert, on y entend de grands musiciens.

- Tu n'es pas trop dépaysé avec tes amis français? demande ma mère.

Il hésite de nouveau, un peu plus longuement; puis, fait un large geste vers nous six :

- Les voici, mes amis français!

- Tu as bien d'autres amis! s'étonne mon père.

Le Russe continue à hésiter; enfin :

- Tous mes amis sont russes...

Ma mère a commencé une phrase qu'elle laisse en suspens :

- Et tu n'as...?

Le Russe ne répond pas de suite :

- Je dois être quelqu'un qui ne plaît pas beaucoup... c'est la première fois que des Français m'invitent.

Un long moment de silence.

- Cela me fait un très grand plaisir, ajoute le Russe.

Il reprend, au bout d'un moment :

- Un jour j'avais accompagné un camarade de classe français pour revoir une question de mathématiques...

Il laisse un temps :

- L'après-midi s'avançait, et soudain, mon camarade me dit : "Il faut que tu t'en ailles, nous allons dîner!"

Dans le silence qui a suivi, il a ajouté :

- Je n'y suis jamais retourné.

Encore un silence; puis, ma mère :

- Je pense que le dîner avait été préparé pour trois, et que cela ennuyait la maîtresse de maison de ne pouvoir bien te recevoir, n'ayant pas été prévenue suffisamment tôt.

Le Russe n'a rien répondu. Je me suis souvenu de son invitation pour le déjeuner chez lui à la dernière minute.

- Chez nous, tu pourras venir quand tu voudras! lui ai-je dit avec chaleur.

Ma mère l'a assuré qu'il serait le bienvenu.

- Je vous remercie, Madame! Chez vous, je me suis vraiment senti bien accueilli, et je pense qu'il me sera très agréable de revenir.

Ma mère lui sourit. Je m'empresse de lancer la conversation sur un sujet moins épineux. Tout le monde reprend comme un choeur après un soliste. Le repas se passe bien; le Russe fait compliment à ma mère de la selle d'agneau, et déclare après le sorbet à la crème de cassis, qu'il trouve la cuisine française très raffinée, et particulièrement le déjeuner d'aujourd'hui. Ma mère lui dit être très sensible à son compliment.

Nous voici tous les sept au salon. Clochette se tourne vers le Russe :

- Je comprends très bien, et je suis sûre que nous comprenons tous ton désappointement le soir où ton camarade ne t'a pas invité à dîner...

Le Russe a levé la main, comme en classe.

- Oui... lui répond Clochette, comme une invitation à parler.

Il précise, un peu timidement :

- Surpris, plutôt que désappointé.

- Oui, nous comprenons d'autant plus, admet Sapiens; c'est difficile de combattre les coutumes...

- Je ne pense pas que ton camarade ait voulu être désagréable avec toi, reprend Clochette; ce qui est dommage, c'est qu'il y ait tant de coutumes différentes dans les différents pays.

- Tu sais, confirme la Dame, il y a des familles où même un cousin ou une cousine ne viendraient pas sans prévenir.

- Tu veux dire au moins une heure avant? s'enquiert le Russe, une lueur d'espoir dans les yeux.

- Non, répond Crystal, deux ou trois jours avant.

Le Russe paraît interloqué, et ayant relevé les yeux, comme pour rechercher une confirmation ou un démenti, attend sans rien dire.

Je repense à Pouchkine :

- Tu sais, quand je lis du Pouchkine, il y a des choses qui me paraissent impossibles à comprendre...

Le Russe commence à lever la main; je l'interromps :

- J'ai lu le passage d'un conte en russe; trois jeunes filles conversent tranquillement chez elles, dans leur maison, et le roi du pays se trouve derrière la clôture et les écoute.

Je m'attendais à ce que le Russe me contredît en expliquant que ce n'est qu'un conte. Mais il ne dit rien. Je poursuis :

- Ce n'est qu'un conte, mais je trouve curieux, et même impensable...

- Qu'un conte soit vrai? me coupe mon Russe.

Comme je ne trouve pas de réponse, il poursuit :

- Je n'ai pas le talent de Pouchkine, mais cela m'aurait bien plu de conter des skazki, dont personne n'ose rêver.

J'explique :

- Skazka veut dire "conte" en russe.

Un moment passe. Sapiens se tourne vers le Russe :

- Es-tu sûr de ne pas te tromper, Skazka? Il me semble que beaucoup de personnes rêvent aux contes de fées.

- Oui, en restant au coin du feu.

Dimanche. Le mois de mars sera là après-demain. Le temps s'est encore radouci. L'hiver, celui que nous avons connu, ma femme et moi, en Bourgogne et dans le Jura, paraît s'être enfui. Le jour reste plus longtemps avec nous; le soleil ne nous quitte que vers cinq heures et demie, alors que fin décembre, il n'était déjà plus là vers quatre heures. Le printemps? mais oui, bientôt, dans moins d'un mois.

Beaucoup de travail ces deux derniers jours. Hier, nous avons fait des maths, mon élève et moi. Je ne pense pas qu'elle perde sa première place, à la compo prochaine. Par contre, en français, ce serait plutôt à elle de me donner des cours. Elle lit beaucoup, et, ce qui n'est pas si courant, comprend ce qu'elle lit et en retire des idées que nous nous plaisons souvent à discuter ensemble.

Nous sommes tous les six chez Crystal en ce début d'après-midi.

- Il fait bon, le ciel est bleu, si nous allions nous promener? suggère la Dame.

- Bonne idée, répond Du Parc; où allons-nous?

Je propose un bois que nous aimons bien :

- Le bois à La-Celle-Saint-Cloud, en passant par la Grand Rue!

Nous voici sur nos vélos à moteur. Le petit marché, où Crystal trouve de si bons fruits, descente à gauche, petite place avec la boulangerie aux bons gâteaux - nous nous y sommes, bien sûr, arrêtés - redescente tortueuse - la route est bonne, nous roulons vite! - au fond de la vallée, une route large qui descend vers la Seine, montée par la Grand Rue. Elle est petite, elle est étroite, la Grand Rue... Il fut un temps un chemin important. Aujourd'hui, si on continue de le suivre, il ne paraît plus qu'aller se perdre dans les bois. Juste avant de rentrer dans le bois, une rue qui traverse. Nous sommes revenus au Moyen Age. Des petites maisons qui se serrent les unes contre les autres, des murs peints de couleurs fauves, une plante qui grimpe où elle veut le long du mur, jetant un coup d'oeil par la fenêtre qu'elle côtoie. Placé comme il est sur le penchant de la colline, j'ai l'illusion de le voir comme autrefois, seul, ce petit village, ce hameau plutôt, entouré de forêts profondes.

Nous laissons nos vélos à moteur dans le hameau, et partons nous promener dans la forêt.

- Ce n'est pas simple de résoudre les questions liées aux coutumes, entame Sapiens.

- Je pense qu'avec un peu de bonne volonté... rassure la Dame.

- Eh bien! je crois qu'il en a et nous aussi, affirme Crystal.

- La question de principe demeure, objecte Clochette.

- Bah! ce qui compte, c'est que nous nous entendons bien avec lui, et qu'il est sympathique! ponctue Du Parc.

Je remarque :

- Cette question me fait penser aux traductions.

- Tu veux dire qu'il y a une analogie entre la traduction des mots et celle des coutumes? me demande la Dame.

- Et même celle des civilisations? intervient Sapiens.

Je réfléchis :

- Je pense qu'il est évident que les mots proviennent des civilisations, et non le contraire...

Personne ne me contredisant, je poursuis :

- Les coutumes proviennent donc des conditions dans lesquelles se trouve ladite civilisation.

- Et la langue de même, me soutient Sapiens.

- Faut-il ajouter une civilisation à celles qui existent déjà? suggère Clochette.

Petit silence.

- Laquelle? répond Du Parc, apparemment porte-parole de tous les assistants.

- Celle dont on rêve lorsqu'on n'est pas au coin du feu?

Lundi. Philo, premier cours de l'après-midi. Pour la compo, il faudra apprendre des dates, des écoles, des noms...

- Nous nous sommes trompés de classe! souffle Du Parc.

- Peut-être ferons-nous de la philo au cours d'histoire tout à l'heure! souffle Sapiens.

Le prof a jeté un coup d'oeil dans notre direction.

- Tout cela vous sera demandé au bac! a-t-il déclaré à la fin du cours.

Profonde déception au cours d'histoire qui suit. Le prof a parlé de dates, d'écoles, de noms... Je plaisante, bien sûr; au sujet de la déception, bien sûr. Et quant aux écoles, il s'agit d'écoles de stratégie militaire, bien sûr. J'ai levé la main :

- Tout cela nous sera-t-il demandé au bac, Monsieur?

Etonné, le prof a répondu :

- Oui, bien sûr!

Au goûter chez moi, nous avons tous les trois répété des dates, des écoles, des noms...

Mercredi. Clochette a un devoir de maths assez difficile. Je vais goûter chez elle après les cours. Nous avons longtemps travaillé sur le problème. Tout d'abord, la solution n'a pas pris trop de temps, pour moi ce n'était pas très difficile. Ensuite, nous avons étudié le problème sur toutes les coutures.

- C'est agréable de comprendre, m'a avoué ma femme.

Jeudi. Il pleut. Nous sommes tous les six chez Crystal en ce début d'après-midi.

- Ce n'est pas un temps à aller se promener, constate Du Parc.

Personne ne lui ayant donné tort, nous restons à l'abri au salon.

- C'est quand vos compos, les garçons? s'enquiert Crystal.

- Lundi quatorze, la renseigne Sapiens.

- Comme nous, note la Dame.

- Je préfère la date du jeudi vingt-quatre! s'exclame Du Parc.

Il prend une pose solennelle :

- Le jour le plus important; le début des vacances!...

- Il va y avoir beaucoup de travail, ces jours-ci, observe Clochette.

- Double pour toi, me fait remarquer Du Parc.

- Je n'aurai pas grand mal, c'est Clochette qui me donnera bientôt des leçons...

Il me coupe en souriant sans affectation :

- Cela vous laissera des loisirs.

- Je pense qu'il nous faudra revoir encore nos dates d'histoire, remarque tranquillement Sapiens, pour Du Parc et pour moi.

J'acquiesce :

- Tu as raison, il y en a que j'ai déjà oubliées.

Sapiens reprend sans attendre :

- J'ai déjà du mal en allemand avec les déclinaisons, qu'est-ce que ce doit être en russe!

Je réponds, faisant un geste vague :

- Les déclinaisons, ce n'est pas simple en russe non plus, mais comme cela me plaît, cela m'est plus facile.

- La Flèche m'a parlé des déclinaisons, intervient Clochette; ce qui aide, c'est qu'on peut trouver des équivalents en français, quoique présentés différemment.

- Tu parles d'équivalents, relève la Dame; je me suis demandé si l'on pouvait trouver des équivalents pour le conte, le vrai, et le coin du feu, dont parlait Skazka jeudi dernier.

- Je ne pense pas que le coin du feu soit difficile à déchiffrer... commence Du Parc.

Je l'interromps vivement :

- Je ne savais pas que tu faisais partie des services secrets.

- Oh! tu devais bien t'en douter un peu, m'assure Sapiens.

- Maintenant, j'en suis sûr.

Du Parc continue, indifférent à nos propos :

- Le coin du feu, c'est lorsqu'on ne participe pas soi-même au conte.

- Quand on ne l'écrit pas soi-même? demande Crystal.

- Je dirais lorsqu'on n'est pas un des personnages, la soutient la Dame.

- Le personnage principal, propose Clochette.

Elle se reprend aussitôt :

- Mais non, pas le personnage d'un livre; il faut vivre soi-même le conte!

Un petit silence.

- Et comment fais-tu si le conte est impossible, comme pour le roi derrière la clôture? s'étonne Crystal.

- Il faut chercher le roi.

- Tu crois qu'on te laissera entrer au palais du roi? plaisante Du Parc.

J'interviens :

- Un palais, c'est facile à construire; je demanderai à mon père.

- Et moi, je n'aurai pas besoin de chercher le roi, ajoute Clochette.

Le conte paraît avoir été compris par nous tous.

- Je demande la faveur d'être Votre humble serviteur, Majesté! sollicite Du Parc, se tournant vers Clochette.

- En tant que Premier Ministre du Roi, j'accepte ta requête! lui répond dignement Sapiens.

La Dame a chuchoté quelque chose à l'oreille de Crystal. Elles se lèvent, se tenant par la main, et, ensemble :

- Longue vie à Leurs Majestés!

Vendredi. Cours de géo. Le prof parle de la Bourgogne, et moi je rêve à ma femme et à moi en Bourgogne.

- Je ne t'ai jamais vu si passionné! me souffle Du Parc.

- Que veux-tu, le prof évoque les terres de Leurs Majestés! souffle Sapiens.

Peu me chaut. Je rêve toujours.

Samedi. Sitôt le déjeuné terminé, je vais révisionner chez ma Reine. La pluie est partie, le temps a tiédi. La révision se faisant sans livres ni cahiers - c'est le cerveau qu'on doit faire travailler! - nous allons dans le Bois de la Reine.

La révision se passe aussi bien que possible. Bien qu'habitué à présent aux progrès constants de Clochette, j'en suis malgré tout un peu surpris. Elle n'a pourtant rien d'une matheuse, cependant, j'ai vu ses devoirs de français. Précis, le mot qu'il faut, le beau mot de surcroît. A dire vrai, je ne devrais pas m'étonner de sa rigueur en maths. La révision finie, nous allons vagabonder par les sentiers du bois.

Dimanche. Il pleut. Vers neuf heures et demie du matin nous nous retrouvons tous les six chez Du Parc. Révisions, révisions, révisions! Le salon de Du Parc est très long, avec de grandes baies donnant sur le versant opposé de la vallée. D'où notre choix de venir chez lui aujourd'hui. Les filles à un bout, les garçons à l'autre. Lorsque les filles voudront être aidées, les garçons auront l'insigne bonté de satisfaire leur demande. Si, par le plus grand des hasards, les garçons auront besoin d'un renseignement quelconque, les filles seront tenues de le fournir pour remercier les garçons de leur abnégation. Par exemple, apporter les biscuits préparés par elles à cet effet. Les garçons se chargeront des alcools, en précisant toutefois que l'alcool est interdit les jours de révision. Les filles, à la lecture par les garçons du règlement, se sont bornées à dire : "Vous feriez mieux de travailler que de perdre votre temps à des bêtises, et de nous faire perdre le nôtre". Les garçons, outrés, se sont drapés dans leur dignité... et se sont mis au travail.

Aussi surprenant que cela puisse paraître après un tel préambule, le travail se fit avec le plus grand sérieux, et les garçons volèrent à l'aide des filles avec bienveillance. Et, ayant l'ouïe fine, les filles veux-je dire, elles vinrent même aider les garçons pour une question de français, Clochette étant le porte-parole des filles. A vrai dire, je crois que c'est elle qui a résolu la difficulté.

Midi. Déjeuner. C'est la mère de Du Parc qui s'est chargée du repas. Bien que nous n'ayons parlé que de nos révisions, elle paraît fort contente de nos appétits.

Reprise des révisions.

- Heureusement qu'il pleut! se félicite Du Parc; aucune tentation de promenade ne se fera jour.

En conséquence de quoi, nous ne sommes pas allés nous promener.

Moi aussi, j'ai l'ouïe assez fine. Et qu'ai-je donc entendu du côté des filles? Elles récitent des dates d'histoire, l'une interrogeant les autres à tour de rôle. Je me lève et me dirige vers les filles :

- Mesdemoiselles, vous paraissez avoir quelque désagrément dans la vérification de vos connaissances chronologiques; je pense pouvoir vous apporter l'aide indispensable au bon fonctionnement de votre vérification de vos connaissances chronologiques.

Clochette me répond en ces termes :

- Je vous remercie, Monsieur, au nom de mes camarades et en mon nom propre, d'avoir bien voulu vous déranger au risque de ne pas terminer vos propres travaux; j'écoute avec la plus grande attention, et avec une profonde reconnaissance la nature de votre proposition.

Je dévoile mon plan :

- Venez vous joindre à nous; nous vous interrogerons...

- ...et nous vous interrogerons, me coupe Clochette; nous acceptons votre proposition si toutefois vous acceptez la nôtre.

Ainsi fut fait à la grande joie de l'assemblée générale, et aussi au grand bénéfice de la susnommée assemblée générale.

Mardi. Il a plu ce matin. Et à présent, roulant sur mon vélo à moteur pour aller chez ma femme après le dernier cours, je me réchauffe au soleil dans l'air encore tiède de cette après-midi.

Après avoir bu une bonne tasse de chocolat chaud, nous allons, ma femme et moi, faire quelques pas dans le bois de Chaville, révisant un peu, et bavardant beaucoup.

Bavardage? ce n'en est pas vraiment un.

- As-tu pensé aux prochaines vacances? me demande Clochette.

- Non, pas encore; c'est vrai, elles ne sont pas loin.

- J'y ai pensé hier, lors d'un coup de téléphone d'une de mes cousines, qui m'a demandé si cela me ferait plaisir, autant qu'à elle, m'a-t-elle dit, de venir passer les vacances prochaines chez elle.

Clochette reprend, après une petite pause :

- Son père est le frère du mien, et il habite une grande maison à la campagne, près de Sablé, dans la Sarthe, sur la route de la Bretagne.

J'espère la suite, mais n'ose trop rien dire. Elle reprend :

- J'ai pensé que nous pourrions, toi et moi...

J'achève, tout joyeux :

- Aller ensemble chez ta cousine!

Clochette me sourit :

- Tu penses que tu pourras?

- Nous sommes déjà partis ensemble en vacances, je ne crois pas que mes parents s'opposent...

- J'en ai parlé dès hier à mes parents; ils sont d'accord, et j'ai retéléphoné à ma cousine pour lui parler de toi.

- Qu'a-t-elle dit?

- Elle m'a dit qu'elle serait très contente que je vienne avec mon ami.

Et, tout joyeux tous les deux, nous rentrons en sautillant, un pied devant l'autre, nous tenant par la main.

Mercredi. Hier soir, j'ai parlé à mes parents de Sablé. Ma mère m'a souri en faisant oui de la tête, mon père m'a dit : "Ce n'était pas difficile à prévoir!"

Pluie ce matin, temps très doux l'après-midi. Le printemps s'approche. Cours de chimie.

- Encore des formules à apprendre par coeur... souffle avec mécontentement Du Parc.

- Et toujours sans explications, souffle Sapiens, avec tout autant de mécontentement.

Je souffle à mon tour :

- Les sait-il lui-même? Et peut-on les savoir?

- Cela mérite un débat, souffle Du Parc.

- En pleine révision? souffle Sapiens.

Je souffle en conclusion :

- Goûtons d'abord!

Voici donc maintenant les débatteurs goûtant tous les trois chez moi.

- Donc, La Flèche, tu ne sais pas si le prof sait et si quelqu'un sait, entame Sapiens.

- Comment savoir pourquoi un amas d'électrons et de protons et de neutrons, et d'autres choses encore, peut-être, puisse nous dire que la confiture de groseilles que nous sommes en train de manger est bonne?

- En tout cas, je n'irai pas le demander à notre prof, affirme Du Parc; il me remplacera ma confiture par une formule, et c'est beaucoup moins bon.

Pour le coup, nous n'attendons pas pour plonger dans le pot de confiture, de peur qu'il ne se transforme en atomes de carbone, d'hydrogène et d'oxygène... dans le meilleur des cas.

- Vous parlez du goût, reprend Sapiens, c'est encore plus compliqué que le simple effet chimique des combinaisons d'atomes.

- Parce que tu ne trouves pas que tes simples combinaisons ne sont pas à elles seules les plus compliquées qu'elles puissent être? lui répond Du Parc.

Je m'interpose :

- Si j'ai bien compris vos savantes déductions, personne ne sait rien et rien n'est rien.

- Oh! cette sentence te rend digne d'entrer dans notre manuel de philo.

Et Du Parc ajoute perfidement :

- Que nous ne lisons jamais.

Je fais un geste condescendant :

- Il serait amusant de bâtir un atome électron par électron, et de chercher à savoir à chaque changement pourquoi l'atome change de propriétés.

Et j'ajoute perfidement :

- Tu pourras ajouter ça au manuel.

- Certainement pas! Sinon, comme toujours, il faudra que je l'apprenne sans davantage comprendre que d'habitude.

Depuis un moment, Sapiens est resté pensif. Il précède la réponse, qu'au reste je n'avais pas encore trouvée :

- Je pense que notre manuel de chimie, ou notre prof, nous apprendra chacune de ces caractéristiques; mais La Flèche a dit pourquoi, et ça...

Jeudi. Pluie le matin, temps doux et même tiède l'après-midi. Cela devient une habitude.

Vers trois heures et demie, nous partons tous les sept, avec Skazka, faire une promenade à pied dans Versailles.

Le rendez-vous est chez moi. Puis, au croisement devant le lycée, à droite. Nous traversons la voie du chemin de fer. A gauche, la gare de Versailles Rive droite. Tout droit. A un croisement, une petite église, toute rouge, en belles, belles pierres meulières. A droite, une rue qui monte un peu plus loin vers la Porte Verte, et de là à Paris. Nous n'allons pas à Paris, nous sommes bien chez nous. A gauche, donc. La rue Fourcault de Pavant. Nous allons la prendre. Mais avant, que de belles demeures!

En voici une flanquée d'une tourelle au toit pointu et à la grande baie d'artiste peintre. En voilà une autre, en meulière, près d'un arbre décharné - nous ne sommes qu'en mars - tout aussi pointue que la tourelle.

- Tu as aussi une maison à Versailles? demande Skazka à Crystal.

Etonnement général. Skazka nous montre une maison... c'est vrai, aucun d'entre nous n'avait jamais remarqué le mirador qui a poussé au centre de la maison, percé de claires fenêtres tout là-haut sur ses quatre faces.

- C'est vrai, note Crystal, mais ce n'est vraiment pas chez moi; ici, il manque les grands jardins, les grands arbres, une sorte de solitude, comme dans un village.

Juste avant d'entrer dans la rue Fourcault de Pavant, une maison de style russe comme celle de Skazka.

- Tu as aussi une maison à Versailles? demande Crystal à Skazka.

- Moi non, mais c'est un camarade de classe qui habite ici.

La rue Fourcault, maintenant. Petites maisons parmi des jardins, de grands arbres bordant la rue, le calme, le silence même. Voici un banc au fond d'un jardin, qui attend ses amis. Un peu plus loin, un tennis; personne n'est là, raquette en main, nous ne sommes qu'en mars. Mais rien que de le voir, l'envie vient d'être déjà en mai. Un escalier, large, et aux degrés élégants, vous invite dans une maison que l'on devine derrière les branches serrées.

Un peu plus loin encore, un croisement de rues; nous continuons tout droit devant nous. Les maisons ont grandi, des parcs les entourent. Et pour certaines de ces maisons, je n'en parle que parce que je sais qu'elles sont là. Derrière les hauts murs, on ne les voit pas.

Un autre croisement. Un petit bureau de poste est à côté. Je le connais bien. Dans le jardinet attenant, il y a un merisier. Il n'est pas très grand, mais on y trouve des merises. Surprenant, n'est-ce pas? Mais ce qui l'est plus, c'est que c'est moi qui viens les cueillir, et qui les apporte à ma mère qui en fait des confitures. Et là, je ne vous dis que ça! Et pourquoi est-ce que je viens les cueillir moi? Parce que je connais le chef du bureau de poste depuis je suis petit. Il m'aime bien, mais il n'aime pas beaucoup les merises. Voilà!

Une petite rue sur la gauche. Une petite rue qui n'a pas l'air de faire partie de la ville. On y entre par un chemin de terre, comme à la campagne. Oui, comme à la campagne. On dirait un village, bien qu'autour, au lieu de champs, il y ait la ville. Mais à peine entré, on l'oublie, la ville. Petites maisons, dont aucune ne ressemble à l'autre, chemins de terre toujours, des jardins bien sûr, mais souvent, au lieu des murets ou des belles portes de fer forgé, de vieilles palissades, une vieille porte, de très vieux bois. Une grille, un peu rouillée par endroits, une grande et large grille, posée sur des herbes, presque des broussailles.

La flânerie, agrémentée de récits, de discussions d'école et d'autres, de bavardages insouciants, nous a fait oublier l'heure. Mais aujourd'hui, nous avions décidé d'un jour de repos. Les révisions sont bien avancées, et nous avons encore jusqu'à lundi. Le jour a fait place à une obscurité naissante. Après avoir erré par-ci, par-là, nous reprenons la rue Fourcault pour nous diriger vers chez moi. Quelques instants après être passé devant la maison de son camarade de classe, Skazka s'exclame :

- Oh, j'avais oublié! J'avais un livre à prendre chez mon camarade; je vais en profiter pour passer chez lui, si je ne vous retarde pas.

Nous l'assurons du contraire, et retournons sonner à la porte de la maison. Un garçon alerte en sort vivement :

- Bonjour! Entrez tous!

Et il retourne dans la maison. Nous entrons, et Skazka se dirige vers le salon, nous faisant signe de le suivre. Le salon est vide. Il s'installe dans un fauteuil, nous faisant signe d'en faire autant.

- Tiens, ton bouquin! s'écrie le camarade, entrant en trombe.

Skazka prend le livre sans dire un mot.

Le camarade s'installe et, se tournant vers nous :

- Vous êtes dans quel lycée?

Je réponds au nom de mes amis.

- Ah! répond-il, nous, sommes dans la même section mais pas dans la même classe.

Aussitôt après :

- Moi, je ne fais pas de russe au lycée, il m'explique les trucs pour passer le bac, ça me suffit.

Il prend un temps :

- C'est idiot, ce qu'on demande; s'ils s'imaginent qu'on peut parler russe avec ça! Ici, on ne cherche pas à savoir une langue, mais on cherche à savoir en parler.

Je viens seulement de m'en aviser :

- Tu es russe?

- Da! me répond-il en riant; c'est toi qui fais du russe avec lui, je pense.

Je lui réponds oui en russe :

- Da!

Il fait une petite moue :

- Bon accent.

- C'est Skazka qui m'a aidé.

Il ne réfléchit pas longtemps, et se tournant vers Skazka :

- Tu lui racontes des skazki?

Par bonheur, et grâce à mon Russe, je connais le double sens du mot skazka, ou encore skazki au pluriel. On emploie couramment ce genre de phrase pour dire : "Tu racontes des boniments".

Ni Skazka ni son camarade ne paraissent prêter attention à la chose, la conversation reprend, ou plutôt allait reprendre, quand soudain une femme passa la tête par la porte du salon et, regardant le camarade :

- Nou, gotovo!

Et elle repartit aussitôt. J'avais compris la phrase; cela voulait dire : "Bon, c'est prêt!" Qu'est-ce donc qui était prêt?

Skazka et son camarade se levèrent en même temps, et sortirent, après que le camarade, voyant que nous ne bougions pas, nous eut lancé :

- Vous venez?

Nous allâmes.

C'est dans la salle à manger que nous nous retrouvons. Skazka arrive le dernier, un téléphone à la main :

- Prévenez vos parents! nous déclare-t-il simplement.

Il est bientôt sept heures. Nous nous préparions à rentrer dîner chez nous. Chacun téléphone, ayant soin de ne pas montrer sa gêne de prévenir ses parents au dernier moment, et puis que nous leur expliquerons plus tard, aux parents, que nous sommes invités à dîner chez un camarade de Skazka...

La table est servie à profusion, à peu près comme chez Skazka l'autre jour. Le père du camarade n'est pas encore rentré, il dînera plus tard, nous apprend la mère du camarade, oui, c'est elle qui nous avait appelés tout à l'heure. Elle ajoute :

- Nous, nous dînons d'ordinaire plus tard, mais les Français dînent tôt.

Le dîner s'est passé fort gaiement, la mère nous posant des questions, son fils et Skazka répondant souvent à notre place, les deux Russes nous parlant ensemble, ce qui crée quelques difficultés pour leur répondre, mais ne paraît pas les troubler.

Le père du camarade est venu vers huit heures, n'a paru aucunement surpris de nous voir, s'est installé à table, s'est servi comme si le dîner ne faisait que commencer, nous a posé des questions auxquelles répondaient les deux Russes, la mère de Skazka, et même parfois, nous aussi. Le dîner se passa gaiement dans un flot de paroles ininterrompu.

Nous partîmes vers minuit.

Vendredi. Au petit déjeuner, j'explique à mes parents ce qui s'est passé hier soir. Hier, je suis rentré très tard, ayant raccompagné Clochette jusque chez elle.

- Ils sont malgré tout curieux, ces Russes, a lentement prononcé ma mère.

Elle a ajouté :

- Je ne vois pas comment on peut organiser une réception correcte dans de pareilles conditions.

Mon père a hoché la tête, a souri avec une sorte d'incompréhension condescendante, et n'a rien dit.

Je ne crois pas qu'hier soir il s'était agi d'une réception. C'est, au reste, ce que nous avons dit hier soir, Clochette et moi, sur le chemin du retour.

Après les cours, nous nous retrouvons tous les six chez moi au goûter, pour parler de la soirée d'hier.

- Mes parents les ont trouvés curieux, commence Crystal.

Inutile de répéter la phrase. Tous les parents ont fait de même.

- On est à l'aise chez eux, on n'a jamais à faire attention à rien, sauf à... être naturel, constate Clochette.

- C'est vrai, admet la Dame, nous ne les connaissons pas, et sommes avec eux presque comme nous sommes entre nous, alors que nous nous connaissons depuis toujours.

Elle poursuit, après un temps :

- Bien sûr, nous sommes liés entre nous, et nos rapports sont différents, mais nous ne sommes jamais autant à l'aise, par exemple, avec d'autres camarades de classe.

Dimanche. Comme dimanche dernier, et comme hier après-midi, nous passons la journée chez Du Parc pour préparer nos compos qui commencent demain.

Nous, les garçons, craignons quelque oubli dans les choses qu'on nous dit d'apprendre. Apprendre par coeur, veux-je dire. Que ferons-nous de cette tirade d'un personnage que personne ne connaît, alors que dans le même temps nous pourrions lire ce livre qui nous tente, et que nous devons délaisser contre notre gré? Que ferons-nous de ces chaînes de montagne sur lesquelles nous ne grimperons jamais? Ne continuons pas; et au reste, j'en ai déjà parlé. Alors, pourquoi recommencer? Le temps s'écoule, on m'empêche de le saisir, et je ne peux que me lamenter. C'est gênant pour les autres, mais on ne cesse de demander du pain lorsqu'on a faim.

Après le déjeuné, les filles nous appellent à l'aide. Sciences nat. Il faut leur faire réciter tous les noms de toutes les parties des fleurs. Et puis, à peine fini, il faut que les filles nous récitent la classification des diverses familles de plantes. Un jour lointain, dans un salon, combien brilleront-elles en ouvrant leur savoir, comme une fleur s'ouvre au soleil à l'aurore? J'espère que vous êtes convaincus du succès qu'elles auront. Et puis, m'a dit un jour Clochette, ce sont les fleurs que j'aime, et non pas leur appellation latine.

Jeudi. Les compos sont terminées. Tout s'est bien passé. Clochette a de nouveau eu la meilleure note de la classe en maths.

Le temps se réchauffe de plus en plus, mais il a plu souvent depuis lundi. Aujourd'hui, c'est le grand beau temps, pas un nuage dans le ciel bleu.

Hier soir, je suis allé chez Clochette, après que son prof de maths a annoncé les résultats de la compo. Il a même félicité Clochette, lui disant qu'elle avait fait de grands progrès. Clochette lui a dit que je l'aidais depuis octobre dernier. Il lui a répondu que c'était très bien, et qu'elle était heureuse d'avoir un camarade aussi savant, mais qu'il fallait malgré tout qu'elle fît des efforts pour apprendre à travailler seule. Clochette lui a répondu :

- Je vous remercie, Monsieur!

Par contre, cela n'a pas du tout été l'avis des parents de Clochette, qui ont montré tout leur contentement, et qui m'ont, l'un après l'autre, chaleureusement félicité. Ils m'ont parlé des vacances prochaines, et le père nous a dit à tous les deux, prenant un air convaincu : "Comme ça, vous pourrez continuer à faire des maths!" La mère a fait mine de protester pour la forme, mais a surtout ajouté qu'elle nous souhaitait de très très bonnes vacances.

Aujourd'hui, après le déjeuné, nous profitons du beau temps, pour aller tous les six nous promener à pied dans le bois qui se trouve derrière la petite poste du merisier. De chez moi, première à droite devant le lycée, et tout droit tout droit jusqu'au bois, délaissant la rue Fourcault pour arriver plus vite. Sur la droite, un chemin forestier monte raide sur la colline, et de là, tournant à gauche, il traverse le bois en restant sur la hauteur. Il va loin, ce chemin, il va même très loin, jusqu'en Normandie. Bien sûr, nous n'irons pas jusque-là, mais c'est agréable de marcher sur un chemin qui donne l'impression de partir en voyage. Après que nous avons monté la raide côte en courant, pour nous ouvrir les poumons, comme le dit souvent notre prof de gym au début de la séance, Du Parc décrète :

- Si je comprends bien, nous n'avons plus rien à faire d'ici les vacances de jeudi prochain!

- Je ne suis pas vraiment sûr que ce que tu dis soit vraiment réaliste, objecte Sapiens, mais...

- Mais, le coupe Du Parc, c'est bien ce que je compte ne pas faire!

J'ironise :

- Pas très claire, ta phrase; elle peut tout aussi bien vouloir dire que tu vas te jeter sur le travail dès ce soir comme un forcené!

- Notre prof de français, observe Crystal, nous a dit qu'il ne faut jamais sortir une phrase de son contexte...

La Dame la coupe en riant :

- ...et il paraît encore moins réaliste, ainsi que l'a dit Sapiens, que Du Parc se jette ce soir sur autre chose que son oreiller.

Du Parc tente de protester, mais ne convainc personne.

Et pourtant... je crois qu'il nous a tous convaincus, car nous poursuivons notre flânerie sans plus nous préoccuper d'autre chose que de bavarder pour ne rien dire, et pour contempler ce chemin que nous aimons beaucoup. Chemin qui passe tout droit à travers le bois, où nous pouvons apercevoir les bourgeons vernis et les chatons duveteux qui annoncent le printemps proche.

Dimanche. Demain, c'est le printemps. Il n'a pas manqué de s'annoncer, le printemps, il fait chaud comme un jour d'été, tout au moins un été calme. Jeudi, nous partons, ma femme et moi, à Sablé. Il ne neigera pas, cette fois-ci, et je pense que ce serait bien agréable s'il faisait beau. Clochette n'a pas non plus dit au soleil de se cacher de nous quand nous y serons.

En attendant, aujourd'hui, nous profitons de cette belle journée pour aller faire de l'exercice. Non, pas des exercices, de maths ou de physique, mais de l'exercice, ainsi que nous le recommande, toujours lui, notre prof de gym. Et pour ce faire, nous avons proposé à Skazka de venir avec nous, car il nous avait dit je ne sais plus quand qu'il préférait lui aussi l'exercice aux exercices.

Nous sommes à Viroflay, à un quart d'heure de Versailles, dans le bois de Fausses-Reposes.

Eh bien! pour nous ce n'est pas un repos du tout, on s'en doute. Pas plus que pour le gibier des siècles passés, qui se cachait dans les buissons et les creux pour échapper aux chasseurs. Nous, nous n'avons qu'à échapper aux difficultés du terrain, et d'ordinaire, lorsque nous venons ici, nous n'y échappons guère, et revenons fourbus, tout juste bons à engloutir un bon goûter, soigneusement préparé avant cet exercice par Crystal ou par la Dame. Et à présent, aussi par Clochette, comme au reste aujourd'hui.

Nous voici sur place. Les réjouissances commencent. Petite course pour se mettre en jambes. Petits creux et petites bosses qu'il faut éviter. Oui, ils ne sont pas dangereux, mais ce sont des règles que nous nous sommes fixées, histoire d'agrémenter notre parcours de délicates attentions. Nous voilà par terre, sur le dos. Alors! penserez-vous, c'est du vrai repos, pas du faux. Venez-y donc! Les pieds coincés sous un tronc qui traîne, nous devons, toujours assis et sans toucher le sol des mains, relever un torse parfaitement droit. Amusant, le repos, n'est-ce pas?

- Attention, la rivière! s'écrie soudain Du Parc.

Skazka ralentit, troublé de ne rien voir :

- Où ça, la rivière?

La rivière la voici. Du Parc la désigne à Skazka :

- Tu vois les deux arbres, là?

- Oui.

- Eh bien! la rivière passe entre eux.

Skazka fixe Du Parc, et marmonne : "Tchto za choutka?" Ce qui veut dire à peu près : "Qu'est-ce que c'est que cette plaisanterie?"

Je lui explique :

- Les arbres sont la limite de la largeur...

- ...de la rivière qu'il faut sauter sans se flanquer à l'eau! m'explique-t-il à son tour.

Et prenant aussitôt son élan, il saute par-dessus la rivière :

- Et voilà, je suis sec!

Nous applaudissons. Non seulement pour rire, car la rivière n'est pas aussi étroite qu'on pourrait être tenté de le croire, et nous n'arrivons pas toujours tous sains et saufs sur l'autre rive. Je précise, pour les esprits assoiffés de justice envers les filles, que la rivière se rétrécit aimablement pour elles. Pas trop, cependant, pas trop...

- En avant!... s'écrie maintenant Du Parc.

Et, pour donner l'exemple, il s'élance dans une course effrénée... sous les branches basses traîtresses, les creux et les bosses sans pitié, tout en faisant le tour des arbres, par la droite ou par la gauche. Nous arrivons tous, et Skazka n'est pas resté en arrière, loin de là, tous essoufflés, et riant joyeusement.

- Allez, on va se reposer un peu! déclare Sapiens, se tournant vers Skazka.

Lequel allait manifestement protester, mais n'en eut pas le temps. Sapiens, aussitôt suivi de Du Parc et de moi, se jette sur le sol à plat ventre, et, tendant les bras, relève vivement les épaules, sans fléchir le corps. Nous attendons Skazka sur cet exercice difficile. Surprise! Il le fait plus net et plus vite que nous, les garçons, évidemment. Nous, toujours les garçons, passons rapidement à l'exercice suivant. Je ne sais pourquoi, les filles nous ont suivis, un léger sourire aux lèvres.

Voici maintenant un long tronc d'arbre étendu... de tout son long au milieu du bois. Vite, nous les garçons l'avons parcouru, puis nous sautons à belle allure sur des souches disposées de-ci, de-là, jambe à droite, jambe à gauche, ratée la souche, réussie la souche! Tout le monde est à l'arrivée.

Ça se termine. Il ne reste plus que deux exercices, une montée et une descente. La montée est raide, mais la difficulté n'est pas là. Vers la fin, il y a un court espace presque plat, qui coupe les jambes, puis, le dernier bout de la côte, raide, raide... sans jambes! Pour que Skazka ne soit pas injustement défavorisé, nous lui montrons d'abord la difficulté. Il fait trois quatre essais. La côte est suffisamment large pour qu'on puisse y courir à quatre de front. Filles d'abord, garçons ensuite. Chez les filles, Clochette arrive en tête sans trop de peine; Crystal et la Dame n'ont jamais été très passionnées par la course. Chez les garçons, je suis, je l'ai déjà dit, le plus rapide. Mais Skazka, comment court-il? Il a déjà montré ses talents tout à l'heure. Alors, je me méfie. J'ai bien eu raison de me méfier. Seul le dernier raidillon a permis à La Flèche de faire honneur à son nom. "Bravo!" m'a-t-il félicité dans sa langue. Je pense que nous, Français, avons tous compris; seul l'accent était différent.

Dernier exercice, une descente, tout aussi raide que la montée, mais... à cloche-pied! Comme toujours, on vacille, on trébuche, on tombe... presque. Nous tous, oui, mais non Skazka. Inutile d'ajouter que c'est lui qui est arrivé largement le premier. "Bravo!" lui avons-nous crié en choeur. Avec l'accent!

Jeudi. Sept heures cinquante-six du matin. Le train vient de partir de la gare de Chaville Rive gauche, pour aller à la gare Montparnasse, à Paris. Huit heures vingt, et le grand train nous emmène, ma femme et moi, vers Sablé, où vit sa cousine. Au reste, Clochette m'a déjà dit qu'elle ne vivait pas du tout à Sablé, mais dans une belle demeure en pleine campagne non loin de là.

Tant qu'on est dans les heures, notons celle qui, pour nous, est la plus plaisante; huit heures vingt-cinq, le train à peine parti, heure de notre entrée au wagon-restaurant pour prendre notre petit déjeuner. Oui, car étant partis de chez nous très tôt, nous avons réservé ce plaisir pour le train.

Nous restons un bon moment à nous prélasser, tout en savourant nos oeufs au jambon fort bien cuits... et tout ce qui suit.

- Ce n'est pas meilleur qu'à la maison, mais cela paraît beaucoup plus bon, ici, dans le wagon-restaurant, assure Clochette.

J'approuve :

- Beaucoup plus meilleur, même.

Elle réfléchit :

- Les plats des grands cuisiniers ont toujours un nom; lorsque nous serons mariés, je te servirai des oeufs à la wagon!

Un silence plane. Nous nous regardons un bon moment. Je reprends :

- Quand pourrons-nous nous marier?

- Nous avons dit après ton bac.

- Et nous en parlerons à nos parents après la fin des cours; mais comment...?

Je laisse ma question en suspens. Elle la complète tout net :

- Nous leur dirons que nous voulons nous marier.

- Ma mère dira oui.

- Ma mère dira oui.

- Mon père parlera des questions pratiques.

- Mon père parlera des questions pratiques.

Un long silence. Je reprends :

- Je dirai que ce ne sera pas très commode de nous voir... tout notre temps... si nous ne sommes pas mariés.

- Je dirai que nous ne pourrons avoir notre maison si nous ne sommes pas mariés.

Nous nous sommes pris la main par-dessus la table et avons serré très fort.

Nous sommes de retour dans notre compartiment. Nous n'avons pas beaucoup regardé le paysage jusque-là. Le voilà, le paysage. Nu. Il est nu. Des champs, des champs. Il n'y a rien pour savoir où l'on se trouve. Si tant est que nous nous trouvions quelque part. Pas même un arbre. Oh! je suis sûr qu'il y en a; mais on ne les voit pas, ils sont mangés par la lumière qui traverse le paysage sans que rien ne l'arrête.

Un arrêt. Le paysage a changé. De petites et molles collines se succèdent sans se parler, loin les unes des autres. Il n'est pas loin de onze heures. Sablé.

La cousine de Clochette est venue nous attendre avec son père. Effusions familiales. Le père me serre la main avec franchise :

- Dépêchons-nous, le déjeuner va bientôt être prêt!

Nous partons en auto, et un quart d'heure plus tard, nous sommes rendus. La mère de la cousine, après avoir embrassé sa nièce, me fait entrer avec gentillesse. Le déjeuner se passe agréablement, avec les habituelles questions sur l'école... Après le déjeuné, nous nous installons dans le grand jardin, pour prendre le café.

La cousine m'observe un bon moment, puis me fait un franc sourire :

- C'est toi, La Flèche! Je suis contente de te connaître! Ma cousine t'a bien décrit; je comprends qu'elle t'aime bien.

Son père s'étonne :

- La Flèche?

- Mais oui, papa! je te présente La Flèche et Clochette.

L'oncle de Clochette sourit :

- Clochette, c'est joli.

Et, se tournant vers moi :

- C'est toi qui lui as choisi ce nom, La Flèche?

- Oui, Monsieur.

- Et La Flèche?

J'explique. Il rit :

- Nous te mettrons à l'épreuve! Tu joues au tennis?

- Oui, j'aime bien.

- Alors, tu seras content; un tournoi se prépare chez nous!

Il m'indique un court de tennis, que j'avais déjà vu en arrivant, à une centaine de pas de la maison :

- Voilà le théâtre de la bataille!

Je suis un peu surpris :

- Vous préparez les courts très tôt! Chez nous, à Versailles, on ne les prépare que fin avril.

- Ici aussi, on prépare les courts fin avril! me répond en riant la cousine.

Je suis encore plus surpris :

- Mais alors, pour jouer...?

- C'est encore plus amusant; avec les trous et les bosses, on ne sait jamais où va la balle!

L'oncle de Clochette intervient :

- C'est là qu'on reconnaît les grands joueurs, La Flèche!

La Flèche n'est guère rassuré.

Nous continuons à bavarder ainsi gaiement durant l'après-midi.

Vendredi.

Dans la matinée, la cousine nous propose de l'accompagner pour faire une ou deux courses à Sablé. Nous partons à bicyclette. La route n'est pas bien longue, une petite demi-heure sans se presser.

Les courses? elles ne sont pas nombreuses, et je crois qu'il n'y en avait qu'une d'importante, mais de vraiment importante, une petite boîte en fer blanc, joliment décorée. La cousine venait de s'apercevoir avec horreur que la boîte qu'elle avait chez elle n'était pas pleine. Jusque-là, nous voulions bien partager ses tristes sentiments, mais c'était plutôt par amitié pour elle, sans rien avoir compris. Nous comprîmes lorsque la boîte fut délicatement ouverte, et que la cousine nous la tendit, et, surtout, lorsque nous en goûtâmes le contenu. Certes, nous avions bien vu que nous étions dans une biscuiterie, mais ce que nous croquâmes surpassait tout ce que nous avions connu jusqu'alors. C'était un petit biscuit plat et fin, tout rond, fait en pâte sablée. Mais oui, un sablé de Sablé! A peine croqué, il s'effrite en une poussière vaporeuse qui emplit la bouche de douceurs inconnues... Et pourtant, je connais bien la pâte sablée; j'en ai déjà goûté, de la pâte sablée, et j'aime bien ça... mais là, je m'aperçus que je n'avais jamais su ce qu'était une vraie pâte sablée. Je n'ai pas de mots pour le dire.

Comme je n'étais pas le seul de mon avis, la boîte se vida presque de moitié. Et la cousine revint acheter une autre boîte. Et nous sortîmes de la biscuiterie Drans avec trois boîtes. Clochette en avait pris une, j'en avais pris une. "Il me semble que ces sablés vous ont plu!" nous a dit en souriant la cousine.

Dans l'après-midi, la cousine nous raconte la vie de la ville, la vie de la campagne. Elle raconte joliment, fait vivre les endroits dont elle parle. Je la complimente :

- Tu devrais écrire des récits de voyage!

Elle me répond :

- Je n'ai déjà pas de si bonnes notes en français!

- Que te reproche-t-on?

- De parler de ce qu'on ne me demande pas.

Je souris :

- Et de ne pas parler de ce qu'on te demande?

- Pas du tout! Je parle de ce qu'on me demande... succinctement; et puis, je pars dans mes rêveries, de ce que je vois lorsque je pénètre dans un bosquet, lorsque je contourne un buisson, lorsque dans un ruisseau, je vois les éclats du soleil, lorsqu'un nuage vient voir ce que j'ai pu découvrir...

- Tu fais de la poésie...

Elle sourit :

- Non, c'est la nature qui fait de la poésie; moi, j'écoute.

- Et tu ne veux pas raconter ce que tu écoutes?

Elle réfléchit un moment :

- Raconter... ce que les gens voient, ce que je leur montre...

Elle s'est tue. Clochette m'explique :

- Ma cousine fait des photos, pour montrer aux autres ce qu'elle a vu, elle.

Elle ajoute, après un temps :

- C'est ça qu'elle devrait faire lorsqu'elle rend sa copie de français, ajouter les photos.

J'approuve :

- Oui; et raconter ses rêveries pendant que son prof regarde les photos.

Nous avons souri tous les trois. Le commentaire était très clair. Je pris sur moi de le faire :

- J'aurais bien voulu voir la tête du prof!

Et là, nous avons ri tous les trois. Clochette s'est tournée vers sa cousine :

- Tu m'as bien dit que tu voulais faire une exposition de tes photos?

- Oui, vers la fin de ces vacances.

- Pourquoi n'accompagnerais-tu pas ton exposition d'un texte que tu lirais?

J'interviens :

- Ou même une projection de photos, l'une après l'autre, que tu commenterais à mesure.

- Oh oui, ce serait bien! m'approuve Clochette.

Sa cousine a réfléchi longtemps, puis, avec une moue de profonde appréciation :

- Oui, oui, vous avez raison tous les deux!

Elle secoue la tête :

- Ce n'est pas simple; cela me ferait plaisir d'en parler avec vous.

Et nous décidons d'en parler dès le lendemain.

Samedi. Après le déjeuné, la cousine nous apprend ce qu'elle veut faire pour son exposition :

- J'aime beaucoup faire des photos, j'en ai fait ici, bien sûr, mais j'en fais aussi à chaque fois que j'ai l'occasion d'aller quelque part, les vacances, un voyage avec mes parents, lorsque mon père doit aller voir des clients; un peu partout, je ne me souviens souvent pas très précisément où, et c'est tout cela que je voudrais montrer dans mon expo.

Je lui demande :

- Tu en as fait beaucoup?

- Oui; je ne sais combien au juste, et le plus difficile sera de choisir celles à exposer.

- Tu veux que nous le fassions ensemble? lui propose Clochette.

- Avec plaisir! si cela n'ennuie pas La Flèche.

Je me récrie :

- Cela me fera plaisir à moi aussi!

La cousine s'apprêtait à sortir ses photos, lorsqu'un garçon et deux filles d'environ nos âges firent irruption dans le salon.

- Les voilà! Ils sont là! s'écria le garçon, sur un ton enjoué.

La cousine nous présente. Puis :

- Ce sont des cousins qui n'habitent pas loin d'ici; comme j'aime bien les écouter, et que nous avons un très bon piano, ils viennent de temps en temps travailler leurs morceaux chez nous.

En entrant ici, j'avais bien remarqué un grand piano à queue, et je m'étais demandé qui en jouait. Et puis, comme on avait parlé d'autre chose, j'avais oublié. Les cousins? Un garçon, sa soeur, et une autre fille. Le garçon joue du violoncelle, sa soeur, du violon, et l'autre fille, du piano.

La cousine leur apprend ce dont nous avons discuté hier, la projection et les commentaires. Enthousiasme des trois musiciens.

- Et si nous faisions ta projection en musique? propose la violoniste.

- Excellente idée! approuve son frère.

Voici l'idée lancée. Nous sommes tous du même avis. Je demande aux musiciens :

- Que compteriez-vous jouer?

- Du Mozart, par exemple, répond le violoncelliste.

- Et si vous jouiez un air de votre composition? suggère Clochette.

La pianiste secoue la tête :

- Ça aussi, c'est une excellente idée; mais elle a un gros défaut, il nous la faut composer, la composition.

Clochette allait baisser la tête, un peu honteuse, mais la violoniste s'est déjà mise à rire :

- Ne l'écoute pas! Elle a déjà improvisé...

Elle ajoute, d'un ton gentiment moqueur :

- Si elle n'y arrive pas, mon frère et moi le ferons à sa place!

Mais le frère n'est pas du tout enchanté :

- Parle pour toi! Moi, d'habitude, je traîne derrière.

Les trois musiciens se mettent à rire, la cousine et moi de même, et Clochette, rassurée, rit avec les autres.

Après avoir encore discuté de l'idée de façon générale, nous décidons de faire quelques essais préliminaires le lendemain.

Dimanche. Nous voici tous réunis cet après-midi pour continuer à préparer l'expo.

- Alors, vous avez composé quelque chose? demande la cousine.

- Alors, tu as des photos à nous montrer? rétorque la violoniste.

- Vous les avez déjà vues, proteste la cousine.

- Tu ne les mettras pas toutes?

- Non...

- Alors, sors-les, qu'on regarde!

Des photos, il y en a beaucoup.

- Ça ne va pas être facile, s'inquiète le violoncelliste.

Les photos s'étalent sur la table, ou plutôt ce sont des bacs dans lesquels on les met qui sont disposés près du projecteur. Et sur l'écran défilent des champs, des prés, des bois, des maisons, des villages, des vaches, des mers... que sais-je encore. J'ai la sensation d'être parti loin, loin, et de vivre là-bas, et non ici. Clochette est partie avec moi.

- Dommage d'être déjà revenus du voyage! déclare-t-elle à la fin de la projection.

Elle se reprend aussitôt :

- Je ne veux pas dire que je ne sois pas bien chez toi...

- J'ai compris, la rassure sa cousine, et cela m'encourage, que mes photos te plaisent.

Je m'empresse d'affirmer que j'éprouve les mêmes sentiments que Clochette. La cousine me fait un grand sourire de remerciement.

Nous sommes restés longtemps à voir toutes ses photos. Il se fait tard.

- Demain, on choisit? demande la violoniste.

- Pas question, conteste le violoncelliste; demain, c'est le tournoi de tennis qui commence!

Il se tourne vers Clochette et moi :

- Vous jouez au tennis?

Nous lui répondons tous les deux que nous jouons quelquefois.

- Alors, vous voilà inscrits pour le tournoi! nous annonce-t-il.

Lundi matin; le tournoi de tennis va commencer. Deux solides garçons viennent d'arriver.

- Ah! voilà les garçons de La Flèche! s'exclame le violoncelliste.

Comment ça, les garçons de La Flèche? Clochette m'a regardé, tout aussi étonnée que moi. Mais sa cousine a compris :

- Ils viennent du Prytanée.

Je m'étonne encore plus :

- Le Prytanée?

Clochette est tout aussi intriguée que moi. La cousine explique :

- Je vois que vous ne connaissez pas; le Prytanée est une école de préparation à l'école de Saint-Cyr...

Là, je connais, c'est tout près de Versailles :

- Saint-Cyr, c'est une école militaire.

- Oui, je la connais aussi, approuve Clochette.

La cousine poursuit :

- Et la ville où se trouve le Prytanée, non loin d'ici, s'appelle La Flèche.

- Ah oui, ça c'est curieux! remarque Clochette.

Ça l'est, en effet. Mais bon, ces choses-là arrivent. C'est tout de même curieux.

- Bonjour La Flèche! me lancent en choeur les deux garçons.

Je m'enhardis :

- Bonjour, Les Flèches!

Les présentations ainsi faites, nous passons aux choses sérieuses. Ce matin, ce sont les garçons qui entament le tournoi entre eux. Puis ce seront les filles entre elles. Tirage au sort, pour savoir entre qui se joueront les demi-finales. Je joue contre le plus petit des deux, le violoncelliste bien sûr contre le plus grand.

La partie, la mienne, est animée, difficile même. Mon adversaire fait des prouesses, j'en fais tout autant. Voici une balle impossible à rattraper, qu'il m'envoie; comment a-t-il réussi ce coup-là? Cela tient du prodige!

A moi de servir. Péniblement, il arrive à la rattraper. En vain! Je renvoie une balle formidable. Mon adversaire s'est précipité sur sa droite pour la rattraper, mais ma balle est allée sur sa gauche, et il a perdu le point! De quoi se rengorger, non? Oui, bien sûr, mais ce n'est pas à moi de me rengorger, pas plus qu'à mon adversaire lors de son coup précédent. A qui donc? A l'arbitre? L'arbitre aurait du mal à se rengorger, car il est plié en deux de fou rire. Comme mon adversaire et moi, au reste. Comme le public, qui rit en applaudissant à se rompre les mains. Je vais vous le dire, qui doit se rengorger dans cette belle partie. Le terrain, bien sûr!... Ces belles balles, qui ont semé la terreur chez les deux joueurs, c'est le terrain qui les a envoyées à sa fantaisie, avec ses trous et ses bosses! Ça, c'est un terrain pour champions, ainsi que l'avait dit l'oncle de Clochette!

Le déjeuné terminé, nous allons voir la finale. La finale, c'est entre les deux Flèches. Les creux et les bosses ne les ont pas empêchés de gagner tous les deux les demi-finales. Ma parole, ils ne font que ça dans leur école! En tout cas, ils paraissent bien entraînés.

La finale entre eux n'est pas à l'image des deux demi-finales. Ils paraissent avoir, si je puis dire, appris le terrain, car maintenant les balles ne sont que rarement mauvaises, et la partie devient agréable à regarder. Et nous applaudissons bien fort le vainqueur.

Les Flèches sont partis, après un bon goûter servant à restaurer les forces des combattants.

Mardi matin. Le tennis des filles n'est pas le même que celui des garçons. C'est normal, direz-vous. Oui et non, car les deux musiciennes ont paru beaucoup plus ménager leurs mains que faire des efforts pour jouer. La finale opposa donc Clochette et sa cousine. Je n'avais jamais vu jouer Clochette. Je fus impressionné par son revers sec et lourd, sa vitesse de déplacement, la précision de ses coups. Sa cousine, qui pourtant ne jouait pas mal, n'eut plus qu'à joindre ses félicitations à celles des spectateurs.

Tout ceci nous mena, comme hier, au goûter.

Le goûter pris, la cousine ressort ses photos. Pour terminer la journée, nous regardons les photos région par région, ainsi qu'elles ont été rangées par notre photographe. Chaque région possède son caractère. Un peu surpris d'abord, je me suis souvenu de ce que j'avais ressenti en Bourgogne, ou dans le Jura. Les Pyrénées non plus ne peuvent se comparer à ces deux régions. Mais dans celles-là, on pouvait craindre une certaine monotonie, de la neige partout. Alors, tout se ressemble? Eh bien, non! La neige ne suffit pas pour faire oublier la terre qui vit en dessous d'elle. Ici, point de neige, et voir la terre est aisé. Peut-être est-ce pour cela que je m'y habitue plus vite? Le calme silencieux du Jura, la force prête à surgir de la Bourgogne sont loin. Ici... Ici, je crois qu'il faut commencer par rester avec les photos de la cousine pendant un moment.

Mercredi. Des commissions à faire à Sablé pour la mère de la cousine. Nous en profitons, bien entendu, pour faire des commissions pour nous. Une seule commission, d'ailleurs, on se doute bien laquelle. Mais oui, des sablés. Allez, une boîte chacun! Et Clochette et moi prenons aussi une boîte pour la mère de la cousine et une pour son père.

Les commissions faites, et une bonne partie des sablés engloutie, nous flânons un peu dans la petite ville. Rien de bien remarquable, je n'arrive même pas à me faire une opinion sur le caractère de l'endroit. Peut-être, après tout, n'en a-t-il pas? Cela non plus, je n'arrive pas à me le représenter.

Au fond d'une grande place, une grande église. Elle n'est pas vraiment belle, mais c'est encore ce qu'il y a de mieux ici. Après les sablés, bien sûr. On entend un orgue dans l'église.

- Ça, c'est notre pianiste; je la reconnais! nous apprend la cousine.

- C'est sa Toccata de Bach, je la reconnais! approuve Clochette.

Nous entrons dans l'église. Comme il ne s'y trouve personne, nous montons directement à l'orgue. Nous restons en arrière jusqu'au moment où la pianiste s'arrête. Elle a une grande douceur dans son jeu, qui sait s'opposer aux brutalités sporadiques de Bach.

La pianiste a fini de jouer. Elle se lève, se retourne :

- Ah, vous étiez tous là!

Elle explique à Clochette et à moi :

- Nous connaissons le curé, et il me permet de jouer sur son orgue; je l'aime bien, cet orgue, mais le pédalier, c'est bien difficile, je n'y arrive pas toujours.

- La chance est avec nous! lui répond Clochette, tu as vraiment bien joué, Bach serait content d'entendre ce que tu as fait chanter.

Nous bavardons un moment, et... à tout à l'heure.

Les trois musiciens arrivent vers deux heures. La cousine a disposé les bacs par régions, et maintenant, les photos défilent devant nous les unes après les autres.

- C'est le Mont Saint-Michel? s'enquiert Clochette.

- Oui, il est un peu loin, n'est-ce pas? lui répond sa cousine.

- Il a l'air d'être perdu au milieu de la mer; on a la sensation que si l'on s'approche, il va disparaître, comme un mirage.

- Heureusement qu'il n'a pas disparu lorsque nous nous sommes rapprochés, j'aurais raté la fameuse omelette de la Mère Poulard!

Je m'enquiers :

- J'ai entendu parler de la Mère Poulard; c'est si bon, son omelette soufflée?

- Ce n'est pas une omelette soufflée, c'est un souffle d'air aux oeufs! me répond la cousine avec emphase.

- Tu nous mets l'oeuf à la bouche! lui déclare Clochette, j'en ferai bien moi-même, si tu connais la recette.

- La recette? Oh, il n'y a pas seulement la recette!

Je m'étonne :

- Qu'y a-t-il d'autre?

- Il faut la battre.

- C'est assez habituel pour une omelette soufflée.

- Oui; et il y a le coup de main.

Clochette hoche la tête :

- Ah, le coup de main, évidemment!...

- On voit les cuisinières qui battent les oeufs devant tout le monde.

Je m'étonne encore plus :

- En plein restaurant?

- Non, dans la cuisine... vitrée, qui donne sur la rue.

- Sur la rue? s'étonne à son tour Clochette.

- Oui; et les visiteurs s'arrêtent et s'attroupent devant les cuisinières, et les regardent longuement, comme dans un parc d'animaux exotiques.

Un silence s'est fait. La cousine change de sujet :

- Nous avons malgré tout visité le Mont; heureusement, et par hasard, une jeune femme, à l'entrée, proposait une visite particulière, je veux dire non habituelle.

Elle poursuit, après une légère pause :

- D'ordinaire, on nous raconte des anecdotes plus ou moins intéressantes - plutôt moins que plus - alors que là, nous avons eu le commentaire d'une personne des Beaux-Arts qui nous a fait découvrir les secrets de la construction du monument, et fait comprendre ses raisons d'être. En général, je m'ennuie toujours lors de ces visites, là, j'en ai gardé un très bon souvenir.

Elle fait un petit signe de tête d'excuse :

- Ma mémoire et mes connaissances sont malheureusement trop faibles pour que je puisse vous rapporter les détails de cette visite.

Elle ajoute vivement :

- Maintenant, il s'agit de savoir si je la mets dans ma projection.

Vote unanime pour la garder.

Suivent quelques photos qui n'attirent l'attention de personne. Ah! celle-là...

- C'est Saint-Cast, j'y suis restée en vacances deux semaines, j'ai trouvé ça joli, mais assez ennuyeux; enfin, qu'en pensez-vous?

- Tu aurais mieux fait d'acheter des cartes postales... commence le violoncelliste.

- Cela n'aurait rien changé, le coupe sa soeur, les photos seraient toujours là!

- Il ne faut jamais interrompre son grand frère, rétorque le violoncelliste, prenant un air important, car j'allais ajouter : "et les envoyer à tes amis!"

Nous rions tous, y compris la cousine. Une photo est pourtant sauvée du massacre. Une petite baie, une sorte de jetée naturelle toute en rochers, des enfants qui s'éclaboussent dans l'eau, cinq six petits voiliers qui paraissent flâner. Certes, c'est très simple, mais nous avons tous aimé la façon dont la cousine a vu cette scène emplie de sérénité.

Les musiciens devant partir, nous remettons à demain la suite de la projection.

Jeudi. La matinée a commencé par une forte pluie; le genre de pluie qui dure, nous en aurons pour toute la journée, c'est certain.

Vers dix heures, Clochette et moi, la cousine et ses parents allons tous en auto à Solesmes, abbaye très ancienne, célèbre par ses chants d'église qu'on nomme grégoriens. Peu après avoir quitté Sablé, j'aperçois la masse impressionnante de l'abbaye. Des murs droits, hauts, fermés. Fermés bien sûr, toute église est fermée. Mais pour ces murs-là, ils paraissent fermés sur tout, sur tout ce qui veut vivre en dehors d'eux. Sensation incompréhensible. On ne rentre pas dans cette abbaye; et si on est dedans, on n'en sort pas.

Nous voici donc dans l'abbaye, où nous sommes entrés. Et bien sûr, nous en sortirons. Alors, qu'ai-je voulu dire? Je n'en sais rien, mais la sensation est toujours là, depuis que j'en suis sorti.

Et les chants grégoriens, donc? Ils sont comme les murs. Ils ne commencent jamais, ils ne se terminent jamais. Ils sont fermés. Ils paraissent accompagner une vie qui s'est arrêtée pour toujours.

Après le déjeuner, nous nous retrouvons au salon tous les six. La projection commence. La Hague, en haut du Cotentin.

- Ah! c'est lorsque nous étions en vacances au bord de la mer, commente l'oncle de Clochette, qui passe par le salon.

Il s'est arrêté, et regarde un moment :

- Nous étions passés par Rennes, et j'ai déjà parlé des bicyclettes...

Il se tourne vers Clochette et moi :

- C'était vraiment quelque chose d'extraordinaire! Un jour, j'étais allé voir un client à Rennes; je sors de la ville vers six heures, et alors!...

Il s'exclame avec ses mains :

- ...et je me prépare à sortir, devrais-je dire! car devant moi, sortant des portes d'une usine, une nuée de bicyclettes! une nuée, une véritable nuée, il n'y a pas d'autre mot! Je me suis dit que je ne pourrais jamais les dépasser, il y en avait trop, vraiment trop!

Il fait une longue pause. Sa fille en profite :

- Et tu as fini par les dépasser.

Son père, surpris en pleine nuée, bute sur le mot qu'il voulait prononcer, puis enfin :

- J'aurais voulu t'y voir!

Et secouant longuement la tête, il s'en va.

Les photos défilent. Nous sommes au bord de la mer. Des prés nous y mènent doucement. Une haie court le long d'un pré. Photo de printemps précoce; les bourgeons ont éclaté, et les premières feuilles se tendent vers le soleil. Photo adoptée pour la projection.

Nous descendons à travers les prés vers la mer toute proche. Nous? Bien sûr, ce n'est pas nous. Nous sommes confortablement installés dans nos fauteuils et contemplons les photos. Mais nous avons tellement, en regardant ces photos, l'impression d'être là-bas, au bord de la mer...

Nous nous sommes rapprochés de la mer, les premières langues d'écume pénètrent entre les rochers qui affleurent. Et nous voici maintenant sur le haut d'un talus, la mer, au-dessous, s'est animée, les vagues déferlent sur les rochers, les bordant d'un liseré d'écume d'un blanc lumineux.

Voici quelques rochers qui se sont avancés dans la mer, et profitent du beau temps pour s'y baigner. Et voilà encore des photos à garder.

Nous sommes revenus sur la terre. Des deux côtés d'une petite route astiquée comme dans un salon le jour d'une grande réception - les vaches qui y passent sont tenues d'être propres, s'entend - des prés où vivent des troupeaux. Ici, le ciel est ouvert. Qu'est-ce donc que cette vache qui tend son cou le plus qu'elle peut vers...? La photo garde le mystère de ce qu'elle regarde, au loin.

Et pour compléter les photos choisies, un spectacle touchant. Deux amies aux petites cornes, l'une, juchée sur un talus bordé par un petit muret, qui se penche affectueusement vers l'autre, au-dessous d'elle, et les deux se lèchent tendrement le mufle... Comment refuser cette photo?

Vendredi. Matinée passée à ne rien faire, en attendant les musiciens qui viennent après le déjeuner. Un peu de tennis pour nous amuser. Le terrain est toujours aussi... personnel. Mais enfin, on finit par se prendre au jeu. Nous jouons en double, le violoncelliste étant venu renforcer les combattants.

Un peu avant midi, l'électricité tombe en panne. Bon, ça arrive. Mais...

- Il faut aller puiser de l'eau! nous appelle la mère de la cousine.

Me voilà fort surpris :

- Puiser de l'eau?

- Eh bien oui, au puits! m'explique Clochette.

Je comprends de moins en moins :

- C'est au robinet que...

- L'eau du robinet vient du puits, m'explique à son tour la cousine; et comme le violoncelliste vient de s'en aller, tu es le seul garçon ici.

- Et, enchérit Clochette, comme les faibles forces des filles ne seraient pas capables de tirer le lourd seau d'eau du puits, tu es le seul à pouvoir nous puiser l'eau indispensable à notre survie à tous.

- Cependant, les autres jours...?

- Il n'y avait pas de panne d'électricité, me coupe la cousine.

- Votre eau marche à l'élec...?

- L'eau, non; le puits, oui.

J'ai enfin compris. Je cherche à m'en tirer :

- Ça, c'est évident, j'ai bien évidemment pensé que le puits alimentait les robinets; mais je croyais tout simplement que vous aviez un groupe électrogène.

Les deux cousines rient.

- Tu t'en tires bien; et maintenant, au puits! m'ordonne Clochette.

Et voilà comment nous bûmes à table.

Les musiciens viennent d'arriver. Et aussitôt, la pianiste est au piano, les deux autres déballent leurs instruments. Et j'entends une douce musique, comme une caresse. Les deux vaches me sont apparues.

- Elles sont tendres, vos deux vaches, a commenté Clochette.

- Le violoncelle m'a fait penser au meuglement, tout bas, de la vache, ajoute sa cousine.

A présent, nous regardons les photos de Bénodet, au fond de la Bretagne, à l'estuaire de l'Odet, qui vient de Quimper.

Des photos de la mer, des bateaux de pêche, de la rivière, près de Bénodet, des bateaux de pêche au loin, des maisons blanches et grises, d'autres grises et blanches...

La cousine hoche la tête :

- Je les ai tirées à tout hasard, elles ne m'ont jamais plu, rangeons-les.

Il faut avouer que personne n'a protesté.

- Tu as dû t'ennuyer, là-bas? demande Clochette.

- Oui, nous étions venus pour une semaine, et j'étais bien contente de rentrer.

Soudain, elle sourit :

- J'ai malgré tout un souvenir amusant, mais je n'avais pas pensé à emporter mon appareil...

Elle poursuit, après un temps d'arrêt :

- C'est un grand voyage en bateau!

- Ah! Ton fameux; tu devrais le raconter à Clochette et à La Flèche, intervient la violoniste.

La cousine hésite :

- J'ai peur que ce soit ennuyeux...

Clochette et moi :

- Raconte!

- C'était il y a deux ans. Des voisins avaient des enfants de mon âge, un garçon et une fille. Je les voyais peu, nous n'avions pas grand chose à nous raconter. Un jour, cependant, la fille est venue me proposer une promenade en mer, le long du rivage, sans aller trop loin. Elle avait un petit bateau à voile, et elle allait souvent en mer avec son frère. Le bateau était amarré près de leur maison, qui se trouvait au bord de la rivière, l'Odet, un peu en dehors de Bénodet; des bois commençaient de chaque côté de la rivière, et l'accompagnaient presque jusqu'à Quimper, d'après ce que m'avait dit la voisine.

Nous partons tout d'abord en direction de Quimper, afin de voir les alentours et admirer les beautés de la forêt. Elle était belle, c'était vrai; profonde, sombre, non pas monotone, mais formée d'un corps unique de grands arbres qui savaient comment être ensemble. Nous allions à la rame, car le vent, bien que léger, nous était contraire, et remonter au vent en louvoyant n'était pas commode pour flâner et bavarder, m'avait dit la voisine.

La cousine fait une pause :

- Après avoir ramé une bonne heure, nous nous arrêtons, tournons le bateau et hissons la voile. Le bateau repart lentement, poussé par le léger vent. Je jette un coup d'oeil sur des feuilles qui flottent sur l'eau; nous avançons. La voisine a fait comme moi, et nous avons repris notre bavardage. Nous passons près d'une petite crique. Jolie, cette petite crique. Mais ne voilà-t-il pas que la voisine pousse un "Oooh!..." désappointé. Je la regarde, étonnée : "Quelque chose qui ne va pas?" "Nous reculons!" me répond la voisine. Encore plus étonnée, je regarde les feuilles sur l'eau : "Mais non! regarde cette feuille, nous avançons!" La voisine me désigne la crique : "Regarde!" Je regarde. La crique bouge... mais dans le sens opposé à celui auquel je m'attendais. Nous reculons! Je jette de nouveau un coup d'oeil sur la feuille; nous avançons!

A ces mots, la cousine s'est interrompue et me regarde :

- Ce n'est pas la peine que je continue, le matheux a déjà compris, et sourit d'un sourire amusé!

Oui, bien sûr, j'avais compris, c'était simple. Je regarde Clochette; plus réservée que moi, elle n'a pas souri, d'un sourire amusé. Et elle explique, d'une voix calme :

- La marée qui montait était plus rapide que le vent qui descendait vers la mer et que le courant descendant de l'Odet.

Sa cousine lui sourit :

- La Flèche est peut-être un bon prof, mais tu es vraiment une bonne élève!

Je suis curieux de connaître la fin de l'histoire :

- Et alors, comment avez-vous fait pour revenir?

- Nous avons laissé le bateau dans la crique, et nous sommes rentrés à pied, un bon quart d'heure. Le lendemain matin, on nous a ramenés à la crique en auto. Il n'y avait plus de marée, et le vent était tombé. Et quant au courant de l'Odet, il ne fallait pas compter sur sa faible vitesse pour nous emporter. Alors, nous avons ramé...

Petit silence.

- Comme c'est intéressant, les voyages à la voile! admire la pianiste.

Samedi. A peine arrivée après le déjeuné, la pianiste se met au piano. Le frère et sa soeur, déjà archet en main, terminent d'accorder leur instrument.

Tout en faisant doucement un long trille, la pianiste a annoncé : "Trio pour une voile et deux rames". Les cordes font entendre des sons doux, lents, longs. Au bout d'un moment, à intervalles réguliers, une note forte et brève, accompagnée chaque fois d'un "Han!..." poussé par les trois musiciens. Et les trois auditeurs, qui ont fort bien compris, se sont mis peu à peu à rire.

Soudain, leurs rires s'arrêtent net. Les cordes ont émis un crissement strident et long comme si les archets avaient malencontreusement dérapé.

Un silence.

La pianiste annonce d'une voix lugubre :

- La voile s'est déchirée!...

Les rires renaissent de plus belle; et cette fois-ci nous rions tous les six. Cependant, la cousine a hoché la tête :

- Dommage qu'il n'y ait aucune photo de Bénodet...

- Heureusement! articule le violoncelliste.

Les photos reviennent sur l'écran.

- Eh bien, ils sont sûrs de ne pas manquer de bois l'hiver! s'exclame la violoniste.

- Ici, je n'en ai jamais vu de cette sorte, constate son frère.

- Ils sont gracieux, ces morceaux de bois, remarque Clochette, longs, fins...

La pianiste fait un geste vers la photo :

- Et ils font de bien jolis fagots.

- Et aucune des branches n'est pareille aux autres, elles ont toutes des formes différentes.

Clochette laisse un temps :

- C'est comme les pierres de la maison; elles sont toutes différentes, mais elles vont aussi bien ensemble que les branches des fagots.

J'observe :

- Elles ne sont pas comme chez nous, les pierres de cette maison.

- Ni comme ici, me répond la cousine; c'est du granit.

- Bien sûr, nous sommes en Bretagne; c'est un terrain primaire, note Clochette, l'air dégagé.

Petit silence.

- Oh, tu es géologue! apprécie sa cousine.

Clochette sourit :

- Pas encore! je ne dis que ce qui est marqué dans mon livre de géographie; mais je dois avouer que la géologie me plaît beaucoup. En Bourgogne, nous avions une carte de géologie, La Flèche et moi, lors de nos promenades; nous avons été surpris tous les deux de voir à quel point cela aidait à comprendre comment est faite la terre.

- Tu as bien raison, l'approuve sa cousine; j'ai bien senti là-bas qu'il y avait quelque chose d'autre, mais je ne comprenais pas...

Elle fait un grand geste des bras, et s'écrie gaiement :

- Je vais faire de la géologie moi aussi!

Et, se tournant vers les musiciens :

- On en fait ensemble?

Les musiciens, un peu surpris par la vivacité des événements, hésitent quelque peu.

- Entendu! et nous, nous accompagnerons avec de la musique géologique! s'écrie la pianiste.

La violoniste prend un air épouvanté :

- Il faut que j'achète un violon en granit?

- Mais non, l'apaise son frère, l'archet seulement; et comme ça nous pourrons mieux imiter le bruit des rames lorsqu'elles tapent sur les fonds granitiques de l'Odet.

- Tu es sûr que les fonds de l'Odet sont granitiques? lui demande la cousine; moi je ne peux pas te le dire, je n'ai pas plongé au fond.

- En voilà une question! je n'en ai absolument pas la moindre idée!

Le violoncelliste prend un air docte :

- Je propose, à titre de travaux pratiques, une expédition d'études géologiques, pour explorer le lit de la rivière.

Proposition acceptée à l'unanimité des présents. Lesquels présents laissent dans le vague la fixation de la date précise de l'expédition.

Ayant conservé les photos des fagots pour la projection, la cousine fait défiler les photos suivantes.

Une cour de ferme. Sur la gauche, un tas de paille. Un vieil homme et une jeune fille, la tête couverte d'un fichu.

- J'ai discuté un peu avec un paysan, explique la cousine; c'est mon père qui a pris la photo...

Je m'exclame :

- Ah, c'est toi, près de ce tas de paille? je ne t'ai pas reconnue, avec ton fichu; et puis, tu es bien plus jeune qu'aujourd'hui.

- Oui, il y a deux ans de cela.

Elle ajoute, montrant d'un geste le tas de paille :

- C'est bien de la paille, mais c'est du fumier.

Clochette et moi nous sommes écriés en même temps :

- Du fumier!

- Oui, c'est vrai, vous avez toujours habité la ville.

Elle nous explique ce qu'est le fumier, et l'importance qu'il a dans la vie des hommes.

Voici une autre photo. La rue d'un hameau, un homme au milieu de la route, debout, paraissant planté sur le sol.

- Celle-là, je ne la garderai certainement pas! nous commente la cousine; je voulais prendre cette rue et ces fermes, et ce type ne bougeait pas de là. Je lui ai demandé poliment de s'écarter pour que je puisse prendre ma photo, il s'est contenté de me regarder bien en face, n'a pas prononcé un mot, et n'a pas bougé d'un pouce. J'ai quand même pris la photo, par principe. Il n'y a pas de raison pour qu'il m'empêche de prendre une photo.

La cousine fait une pause :

- Cela me rappelle un autre type, tout aussi intéressant que celui-là. Je prenais des photos de fermes et, regardant par-ci, par-là, je vis le type qui, ayant entrebâillé sa porte, passait la moitié de son visage, je suppose pour m'observer sans être vu. Dès que je l'ai vu, celui-là aussi est resté sans un geste et sans un mot à son poste d'observation.

- Il ne t'a même pas parlé à demi-mot? Tu en as de belles relations! rit le violoncelliste.

La cousine lui sourit :

- Oh! tu sais, je ne le connais qu'à moitié...

Nous rions tous, et nous séparons jusqu'à demain.

Dimanche. Déjeuner. Les parents de la cousine nous demandent, à Clochette et à moi, si nous sommes contents de nos vacances ici. Ce n'est pas dit comme ça, mais cela revient à ça. Clochette répond en racontant nos occupations, assure que nous sommes très contents d'être venus, parle de la préparation de la projection, mais ne dit rien de la véritable raison de notre bonheur : être ensemble. Etre ensemble tous les jours, tout le temps, avoir une vie à nous, à nous deux. Cela, c'est nous deux qui en avons parlé entre nous, dans les moments où nous étions seuls.

Nous avons déjeuné un peu tard ce dimanche, et les musiciens sont arrivés alors que Clochette et sa cousine aidaient encore à débarrasser la table. Je suis donc allé, en attendant, rejoindre les musiciens au salon. La pianiste s'est mise au piano, et joue un air que je ne connais pas. Ses doigts délicats et légers font parler le rêve. Je lui demande ce que c'est. La Berceuse de Chopin.

Clochette et sa cousine sont revenues. Les musiciens se sont mis à jouer des airs simples et chantants. Les fagots, peut-être. Et soudain, des notes brèves, saccadées, coupées de silence. Et dans le silence, les trois musiciens :

- Va-t-en! va-t-en! va-t-en!

Puis, après un silence plus long, les mêmes :

- Demi... tour! demi... tour! demi... tour!

Rire général.

Redevenus sérieux, nous reprenons les nouvelles photos.

Nous sommes dans une cour de ferme. Le granit primaire de la Bretagne est devenu maison. Reste-t-il d'autre granit ailleurs? Oui, bien sûr, je ne fais que plaisanter. Mais c'est tellement impressionnant, ce granit qui fait paraître toutes ces maisons solides, indestructibles même.

- Oh! elle est belle, ta photo, s'exclame Clochette.

Deux petites maisons, l'une plus petite que l'autre, côte à côte.

- On dirait un dessin fait au crayon, poursuit Clochette; avec tous ces gris pleins de nuances qui jouent avec les rayons du soleil. On dirait une apparition qui sort de la forêt qui l'entoure!

D'autres photos passent. Une grande, grande maison.

- Les pierres de granit, c'est un arc-en-ciel! commente de nouveau Clochette; ces grosses pierres, chacune étant elle-même différente, de forme, de couleur, rose, vert, jaune... sur lesquelles viennent se reposer les mousses toutes rouges...

La cousine, modeste, ne dit rien, mais je vois, à ses yeux à demi baissés, immobiles, qu'elle est heureuse d'être appréciée de la sorte.

Je suis surpris par une maison :

- On dirait une falaise percée d'un long tunnel.

- Ce n'est qu'une fenêtre, me répond la cousine.

Je souris :

- Tant pis! Je la transforme en tunnel!

- Il ne me reste plus qu'à improviser quelque chose sur ton tunnel, me déclare la pianiste.

Et, se mettant au piano, elle imite le bruit d'un train entrant dans un tunnel, et disparaissant peu à peu.

- Hou, houuu!... hou, houuu!... font ensemble le violoncelliste et sa soeur.

Le train ayant disparu, nous nous remettons aux photos.

Un château fort. Comme on en voit dans les images des livres. Mais un château fort sans tapage, sans tourelles, sans meurtrières, sans pont-levis, sans décor, ouvert à tous. Aux hommes qui rangent ce qui vient de la terre pour les nourrir, aux bêtes qui servent les hommes. Ce n'est pourtant qu'une ferme, mais elle me paraît immense, avec ses hauts murs, ses portes accueillantes, son grenier qui attend qu'un homme vienne lui apporter les fruits de la terre en montant par l'échelle apposée près de lui. Et un vaste porche, que la photo nous montre grand ouvert devant nous, invitant chars, bêtes et hommes dans la grande cour du paisible château fort où nous nous trouvons. La Villeneuve; c'est son nom.

Voilà bien des photos gardées pour la projection. Une dernière photo m'a attiré. Une maison pas très grande. Une porte toute mignonne, enchâssée dans d'immenses dalles de granit aux douces teintes de mauve, coiffée de deux lourdes dalles arrondies et élégamment biseautées; la porte d'une princesse. Tout près, une mystérieuse petite fenêtre habillée de pierres de granit, aussi élégamment sculptée que la porte.

A demain!

Lundi. En ce début d'après-midi, alors que la cousine prépare les photos, la pianiste caresse le piano de son jeu aérien. Les photos sont prêtes, et la première apparaît sur l'écran, au moment où l'oncle de Clochette passe par le salon.

- Ah, vous êtes du côté de Redon! remarque-t-il.

- Oui, ces derniers jours, nous étions vers Quintin, au sud de Saint-Brieuc, lui apprend sa fille.

- Quintin, quelle belle région! j'y passe quelquefois; un véritable jardin, avec ses petits prés séparés par des haies faites de grands arbres.

Il reste un moment pensif :

- Il me souvient qu'un jour, en pleine campagne, entrant dans un village, je vis un café sur une grande place et, ayant soif, je voulus m'y rendre pour m'y désaltérer. Le café était plein d'hommes, et au moment d'entrer, j'entendais de bruyantes conversations, toutes en breton. J'entrai, et instantanément les conversations firent place à un silence absolu. Un peu gêné, j'allai au comptoir et demandai une bière. Le patron me regarda, et me servit sans mot dire. Après une ou deux gorgées, je lui adressai la parole, et lui dis que j'avais trouvé la région très belle et que les gens que j'y avais rencontrés étaient très accueillants. Il me regarda de nouveau, secoua deux trois la tête de haut en bas, et me fit un agréable sourire, bien que toujours sans mot dire. Et au même moment, petit à petit, les conversations, toujours en breton, d'abord reprirent à voix basse, puis, rapidement, redevinrent aussi bruyantes qu'au début.

Le père reparti, les photos défilent. Des fermes, des fermes; des cochons, des cochons.

- Oh, qu'ils sont mignons, ces petits cochons! s'extasie Clochette.

Le fait est. Je n'aurais jamais pensé que les cochons pussent être aussi attrayants. Qu'ils étaient jolis! tout blancs, avec leur air plein de curiosité, se serrant, pour mieux nous voir, derrière la porte de leur petit enclos fait de minces et larges pierres plates bleutées.

- Oh, ils sont vraiment bien, tes cochons! lance Clochette à sa cousine; qu'est-il en train de raconter à la poule, celui-là? Cela doit être important pour qu'il vienne sur le seuil de sa petite maison! Et la poule doit bien le connaître, puisqu'elle vient sans façons picorer dans son enclos!

Les photos défilent.

- Oh, les belles oies blanches! s'écrie Clochette, jouant à battre des mains comme le font les petites filles; et les oies grises! et les canards, et les canards! Tu en as des jolis gros oiseaux!

- Tiens, en voilà encore un! lui répond sa cousine en changeant de photo.

Apparaît une petite vache pressée, mécontente, ruminant amèrement la solution d'un problème de mathématique.

Autre photo. Un mur de ferme. Je n'en ai jamais vu de pareil. Des fines pierres plates empilées; toutes alignées, les unes en dessus des autres, formant des lignes multicolores, à prédominance violettes, d'un beau et profond violet.

- C'est une véritable mosaïque, observe Clochette, on a envie de l'emporter pour décorer sa maison.

Une roue. Une grande roue. Une roue en bois. Que fait-elle là?

- Il y avait un char dans la grange, explique la cousine; j'ai très mal pris la photo, on ne le voit pas.

Elle ajoute, joignant le geste à la parole :

- A retirer de la projection!

- Comment ça? proteste avec énergie le violoncelliste; pour une fois que tu réussis une photo! Regarde-moi cette roue splendide, qui embellit cette grange misérable, et qu'un char ne saurait que déprécier!

Nous nous joignons tous au violoncelliste. La photo est sauvée!

Autre photo. Ou plutôt une série de quatre photos d'une autre grange.

- C'est curieux, ce toit en brindilles! remarque Clochette.

- C'est ce qu'on appelle du chaume, lui apprend sa cousine; dans les anciens temps, les maisons des paysans étaient recouvertes de chaume.

- Il y en a même sur les murs, observe la violoniste.

J'observe :

- La pluie devait passer comme elle voulait.

- Pas du tout, réplique la pianiste; c'était au contraire très étanche.

Je remarque :

- S'il pleut fort, je saurai maintenant où m'abriter; le chaume, il n'y a que ça de vrai!

Mardi. Dans la matinée, nous allons, Clochette, sa cousine et moi, voir comment faire au mieux l'installation dans la salle des fêtes de Sablé. Les musiciens nous y ont rejoints, et testent leurs instruments. Le piano, certes, n'est pas aussi bon que celui de la cousine, mais, ainsi que l'a dit la pianiste : "Pour ce que je fais, il est bien suffisant!" Nous nous sommes tous récriés, lui disant que sans elle, le spectacle serait complètement raté. Elle nous a remerciés d'un sourire un tantinet incrédule. "Ce n'est pas la peine que tu apportes tes photos, dans ce cas", a-t-elle dit plaisamment à la cousine. "Bonne idée, a répondu la cousine, et tu décriras toi-même les photos de mémoire!" "Avec un si merveilleux piano, je pourrai me contenter de ne dire que quelques mots sur les photos", a indiqué la pianiste. La cousine a rétorqué que, tout compte fait, le piano n'étant vraiment pas bon, elle préférait montrer et commenter les photos elle-même. "Puisque le piano est mauvais, ce n'est pas la peine que je vienne!" a déclaré la pianiste. "Je n'ai jamais ouï de meilleur piano!" affirme la cousine. Nous avons tous bien ri.

L'après-midi, photos. Une autre région, Nogent-le-Rotrou. Région calme, un peu rêveuse, s'abandonnant à elle-même sans chercher ailleurs. Les photos sont plutôt des tableaux, qu'un peintre, s'abandonnant lui aussi au charme engourdi du pays, aurait peints pour lui-même.

Voici une maison, sans doute dans un village, la cousine ne s'en souvient pas. Un fort soleil en fait resplendir la façade, deux portes se découpent sur cette vive blancheur en un dessin d'un noir profond. Deux portes, oui, côte à côte, l'une assez grande, l'autre plus petite. Il n'y a aucune fenêtre sur cette façade. Pourquoi ces deux portes? pourquoi n'y a-t-il aucune fenêtre? "C'est parce que je n'ai trouvé aucune réponse que j'ai pris cette photo", nous dit la cousine.

Tiens! revoilà la même maison. J'avais bien vu qu'il y avait un gros tronc d'arbre près de cette maison; eh bien, je le vois tout entier maintenant, sur fond de ciel! C'est curieux, ce n'est qu'un tronc, l'arbre ne va pas plus loin. L'a-t-on coupé? Peut-être, car des branches ont repoussé en désordre sur le haut de l'arbre et ont grossi avec le temps. Longue vie, l'arbre!

Au milieu de la campagne, une maison, toute seule.

- Qu'est-ce que c'est, ces clôtures en bois? demande Clochette.

- Je ne sais pas, répond la cousine.

- Un enclos pour les bêtes? suggère le violoncelliste.

- Il n'y en a pas, de bêtes, note sa soeur.

Qui se reprend :

- C'est moi, la bête; il n'y en a pas sur la photo, c'est tout.

J'ai vu que son frère a évité une plaisanterie un peu trop facile.

- L'enclos donne dans la maison, c'est là que doivent être les bêtes, observe la pianiste.

Personne n'ayant d'autre proposition, nous passons à la photo suivante.

- Il doit pleuvoir souvent, vous avez vu le toit? remarque Clochette.

- Où as-tu vu un toit? demande le violoncelliste, surpris.

Clochette sourit :

- Désolée! je parlais de la photo précédente...

- Tu embrouilles tout! je ne pourrai plus rien suivre! se lamente le violoncelliste.

Il faut avouer que cela nous a fait tous rire, et il n'insista pas!

La cousine a remis la photo précédente. Clochette désigne le toit :

- Vous voyez comme il est pentu? C'est pour que la pluie glisse mieux.

Là, c'est moi qui suis surpris :

- D'où sais-tu ça?

- Mon livre de géographie est meilleur que le tien!

Nous applaudissons tous la grande science de Clochette. La cousine repasse la photo suivante.

- Allons-y! s'exclame la pianiste.

Nous nous tournons vers elle.

- Où ça? lui demande le violoncelliste.

- Là, dans le pré; nous jouerons sous ce grand poirier, vous nous écouterez dans cette paisible salle de concert, tapissée d'herbe, et agrémentée de bosquets.

Elle montre une vache, non loin :

- Le public sera varié; la musique pour tous.

Dernière photo de la journée. Un Christ, dont on ne voit que ce qui est en dessous de la poitrine, aux pieds duquel les prés reposent, et sur lequel un arbre veille.

La pianiste est au piano; on entend un air de Bach, Jésus, que ma joie demeure.

Mercredi. Dans la matinée, nous allons, Clochette, sa cousine et moi, faire une promenade à bicyclette dans les environs. Cela ne ressemble en rien aux belles photos que la cousine nous a montrées jusqu'à présent. Le paysage est... tiède. Non, il ne s'agit pas de température. La comparaison est assez hardie, mais c'est bien ce que je ressens; ni froid, repoussant, ni chaud, accueillant. Tiède, neutre, sans attraits, sans quelque chose à quoi se raccrocher, sans rien. Je n'arrive même pas à m'ennuyer. Mais la cousine est gaie, sympathique, et nous bavardons agréablement, tout en roulant sans nous presser. Où irions-nous?

Après le déjeuné, arrivent les musiciens. Eux aussi sont gais et sympathiques, et la conversation, sur des sujets épars, ou même sans sujet du tout, est fort agréable. Les musiciens nous jouent un trio de Haydn. C'est gracieux, nuancé; je parle du jeu.

Nous passons aux photos. La Ferté-Bernard. Elles ne sont pas comme les précédentes. Des fleurs, des fleurs, des fleurs... Des tapis de fleurs, des herbes hautes, qui ressemblent à des fleurs, des orges - nous a dit la cousine - moelleuses, fines, d'un vert tendre, aux fils ténus qui terminent la tige, des fleurs blanches en étoiles, qui sont plantes autant que fleurs. Je ne sais le dire mieux. Des berces, nous a appris la cousine. Encore quelques fleurs qui se sont un peu éloignées, et restent amicalement entre elles.

La grand rue d'un bourg. Paisible, bordée de maisons dormantes. Mortagne-au-Perche.

Retour à la campagne. Trois vaches étendues dans l'herbe drue près d'un arbre solitaire. Une maison, solitaire elle aussi. Mais elle n'est pas seule; à ses côtés, un arbre, long, échevelé, fou.

Nous sommes maintenant sur une colline. La plaine s'étale paresseusement devant nous. Un peu au-dessous, un ruisseau. Les collines du Perche.

Photo suivante, nous sommes près du ruisseau, sur lequel on a posé une simple planche pour la traversée - les vaches traversent le ruisseau sans avoir besoin d'aide, nous a dit la cousine. Tiens, la même photo.

- Tu as pris deux fois la même? demande Clochette à sa cousine.

En réponse, la cousine passe l'une des photos après l'autre :

- Regardez bien!

Oui, les photos, bien qu'étant les mêmes...

- L'une est sévère, l'autre est tendre, déclare Clochette.

Je ressens quelque chose d'analogue.

La cousine sourit :

- L'une est prise avec l'oeil gauche, l'autre avec l'oeil droit.

- Laquelle est la tendre? s'enquiert Clochette.

- Avec l'oeil droit, répond sa cousine.

Elle ajoute, après un temps :

- Cela dépend peut-être de chacun.

Jeudi. Dernières photos cet après-midi. Nous sommes tous un peu tristes. Je crois que nous nous étions habitués les uns aux autres, et à nos voyages immobiles.

La pianiste nous a demandé de nous mettre derrière le piano, et joue deux fois une mélodie assez courte.

- Ecoutez bien! nous a-t-elle recommandé.

- Main droite, main gauche! devine la violoniste.

- Main droite tendre, main gauche, sévère, commente le violoncelliste.

- C'est juste, répond la pianiste.

- Alors, les sentiments peuvent être faussés sans que nous nous en rendions compte? remarque pensivement Clochette.

Un petit silence s'est fait.

- Le fait est qu'un bon musicien fait mieux ressentir l'auteur qu'un mauvais, note la pianiste.

- Il faut malgré tout se méfier aussi du bon, car il a les moyens de fausser volontairement la pensée de l'auteur, corrige le violoncelliste.

- Sans parler des sablés que la boîte en fer blanc décorée améliore, selon... certaines personnes, enchérit la violoniste.

Nous nous regardons tous d'un air désappointé.

- Allons voir tes photos! conclut le violoncelliste, elles nous rendront plus joyeux!

Les photos commencent par une gare de marchandises, près de Fougères. Elle est un peu loin, mais on la voit bien, au milieu de ce qui serait un pré si ce n'était une terre pour rails et wagons. Clochette sourit :

- Là où il aurait fait bon paître, il fait bon apporter le foin aux vaches, et emporter leur lait.

La cousine sort un bac de photos :

- Ah! voici les dernières photos que j'ai. Elles ont été prises à Bais, près de Mayenne. Elles m'ont toujours fait un certain effet, peut-être à cause des circonstances des prises de vue. Mon père et moi étions partis tôt matin pour une tournée. C'était en août, et le brouillard refusait de se lever sur une campagne glauque. Des maisons basses, au long toit pentu, semblaient s'adosser à un petit pré, ceint de haies fleuries et de vieilles clôtures. Au loin, s'enfonçaient dans la brume sourde des fantômes d'arbres qui se perdaient là-bas, sans espoir de retour. D'autres révélaient en dégradés impalpables un sentier qui faisait le tour d'un champ. C'était si gris aux premières lueurs du jour...

Vendredi. Dans la matinée, nous allons faire quelques commissions, Clochette, sa cousine et moi. Une petite promenade en ville, pour faire nos adieux, bien que nous ne partions que dimanche. Nous allons vers l'église. La pianiste est à l'orgue et travaille un morceau de Bach. C'est compliqué, il y a trois voix, dont l'une au pédalier. Elle s'arrête, se reprend, avance, recommence.

- Ah, mais j'y arriverai! nous lance-t-elle, le dos tourné, comme si elle avait senti notre présence.

Nous la félicitons, elle se récrie :

- Pas si fort; l'orgue va se vexer, et je ne ferai plus rien de bon!

Déjeuner. Déjeuner d'adieu, lui aussi; demain nous serons occupés avec la projection. Tout le monde est là. Les parents de la cousine et nous six, au complet.

Le déjeuner est très agréable, les parents nous parlent de nos vacances, de l'école, nous invitent, Clochette et moi, pour les vacances d'été, nous interrogent sur notre projection. C'est l'oncle de Clochette, surtout, qui interroge. Et la tante finit par lui dire : "Tu verras bien demain!"

Après-midi. Nous choisissons l'ordre des photos à projeter. Quelle sera la première? Grosses discussions. Faut-il une rêveuse, faut-il une décorative?

- Il faut frapper fort au début, dès que les spectateurs voient les photos! affirme le violoncelliste.

- Il faut commencer avec grâce, prétend sa soeur.

J'objecte :

- Chacun comprend grâce ou force à sa façon.

- Il n'y a plus qu'à demander leur avis aux spectateurs, plaisante le violoncelliste.

- Le spectateur pourrait s'approcher peu à peu des paysages, suggère Clochette.

- Prenons le Mont Saint-Michel! propose la pianiste.

- Ce n'est pas difficile, il n'y en a qu'une de loin, constate la cousine.

Adopté. La deuxième photo suscite plus de désaccords. Le violoncelliste :

- Une photo simple, par contraste, par exemple.

La pianiste :

- Des fleurs.

- Trop opposé au Mont.

La violoniste :

- La rue de Mortagne-au-Perche.

Adopté. La cousine :

- Que penseriez-vous d'une ferme?

- Pourquoi pas? la soutient la pianiste.

Adopté. Clochette :

- Et maintenant, des fleurs.

Il y a plusieurs photos de fleurs. Les photos passent et repassent sur l'écran. Nous finissons par nous mettre d'accord. Et ainsi de suite. La Hague, Quintin, la Mayenne...

- A présent, projetons le tout! décide le violoncelliste, la dernière photo choisie.

Nous voilà dans la peau du spectateur. Protestation de l'un ou de l'autre sur l'emplacement de telle ou telle photo. On recommence, on choisit à nouveau, on s'enflamme, on discute à nouveau...

Et puis enfin, c'est fait. Nous verrons bien demain ce que dira le public.

Dimanche, neuf heures quarante-deux du matin; notre train pour Paris vient de quitter Sablé. Les vacances sont terminées. Maintenant, il faut penser à la compo du quatre mai, et au bac qui commence le treize juin. Quant aux grandes vacances, nous n'aurons le loisir d'y penser qu'ensuite. Et comme nous sommes le dix avril, la compo, à tout le moins, est pour bientôt.

Hier après-midi, la projection a été un succès. Bien sûr, il y avait déjà toute la famille de la cousine. Et ils étaient nombreux. Combien? Je n'ai même pas réussi à les compter. Et puis, les amis. Quelques futurs Saint-Cyriens de La Flèche, avec en tête, nos deux joueurs de tennis. A propos, La Flèche, ce n'est pas moi, c'est la ville où se trouve le Prytanée. Et puis, du vrai public, averti par les affichettes déposées un peu partout. Bref, il y avait foule. La cousine a commenté, les musiciens ont joué, et bien joué - le public a même applaudi. Certes, ce n'était pas le théâtre Montansier de Versailles, mais je dois avouer que j'ai eu plus de plaisir d'avoir été ici, qu'à certaines représentations, là-bas, de Racine, pour ne citer qu'un exemple au hasard. Bref, pour la cousine, un triomphe, pour nous les cinq autres, un plaisir. Maintenant, Sablé s'éloigne. A bientôt!

Vers dix heures et quart, arrêt au Mans. Il n'y en aura plus avant Paris, où nous serons dans une bonne heure et demie. L'arrêt nous a, si j'ose dire, réveillés, car nous étions restés jusque-là dans notre compartiment vide sans mot dire, la tête de ma femme sur mon épaule, et moi lui enserrant l'épaule. Certes, nous avons pris notre petit déjeuner, mais c'était à six heures et demie. Certes, nous déjeunerons chacun chez soi - malheureusement - mais ce sera vers deux heures. Alors? Le wagon-restaurant! Croissant, confiture, pain au chocolat, brioche, thé.

- Tu crois que nous aurons faim au déjeuner? me sourit Clochette.

- Ce n'est que quand je suis avec toi que j'ai faim!

Elle a pris ma main...

Lundi. Le lycée a rouvert ses portes. Premier cours; maths. Curieux effet de retrouver les équations après les vacances. Ce n'est pas le même effet que pour les vacances précédentes. Peut-être parce que nous avons eu des occupations plus lointaines, alors qu'en Bourgogne et dans le Jura, nous n'avons eu qu'une seule occupation, être ensemble. A Sablé, nous avons vécu, ma femme et moi, ensemble, mais dans le monde. Comme nous le ferons plus tard, lorsque nous serons mariés.

- La géométrie devient difficile; ellipses, paraboles, hyperboles! souffle Du Parc.

- Tu parles par hyperboles! souffle Sapiens.

Moi, je ne parle par rien, je suis encore avec ma femme; j'irai la voir ce soir après les cours... pour saluer ses parents.

Fin du cours de maths. Le prof nous a fait un petit signe, et nous allons jusqu'à la chaire.

- Avez-vous passé de bonnes vacances? nous demande-t-il gentiment.

Puis, avec un grand sourire, après que nous lui avons répondu :

- Votre pipe s'est particulièrement bien culottée; c'était une très bonne racine de bruyère!

Après les cours, je vais chez Clochette. C'est-à-dire, comme certaines fois, que je passe la prendre à son lycée, et que nous allons ensemble chez elle. Goûter. La mère de Clochette m'abreuve de questions. Je l'abreuve de réponses. Avec mes parents, c'était pareil hier, pendant le déjeuner. Puis, nous allons, Clochette et moi, nous promener dans le bois. Promenade silencieuse, la main dans la main.

Nous nous retrouvons de nouveau tous les six jeudi après-midi chez Crystal. Il pleut. Récits de vacances...

- Où est la vraie vie, demande soudain Clochette, songeuse depuis un moment; au lycée, ou en vacances?

- La vraie vie, c'est l'ensemble, répond Sapiens, un peu surpris.

Clochette est restée silencieuse. La Dame de la Forêt tente une réponse plus précise :

- Tu veux dire que les vacances sont plus agréables?

- Et que les parents et les profs nous disent qu'il vaut mieux travailler que ne rien faire? ajoute Du Parc.

Il me souvient de ce qu'avait dit un jour le prof de philo à propos des vacances, et de la discussion que nous avions eue sur ce sujet. Je rappelle notre discussion.

- Le prof voulait en définitive qu'il n'y eût plus de vacances du tout, puisqu'il fallait penser et non ne rien faire, conclut Crystal.

- Nous faisons toujours quelque chose, conteste la Dame.

- Sans doute, tout dépend de ce que nous faisons, suppose Crystal.

- Ou que nous ne faisons pas, ironise Du Parc.

- Et tu vas nous dire que ne pas faire c'est déjà faire? ironise de son côté Sapiens.

J'ironise à mon tour :

- Théorie bien connue; ne pas faire est déjà une décision.

- L'écureuil fait ou ne fait pas; et s'il ne fait pas, est-ce une décision? coupe la Dame.

- Un écureuil ramasse des noisettes et les mange! déclare solennellement Du Parc.

- Décision personnelle, note Sapiens.

- Absolument pas! décision de la nature, proteste Clochette.

- Et si l'écureuil est en cage? redemande la Dame.

- Tu veux dire qu'il ne fait que tourner sa roue? suppose Crystal.

- Comme lorsque nous apprenons en classe quelque chose qui ne nous sert à rien? s'enquiert Du Parc.

- Là, ce n'est plus la nature, remarque Clochette.

- Non, ça, c'est notre volonté, répond Sapiens.

- Et d'où vient-elle, notre volonté? s'enquiert de son côté la Dame.

Arrive l'heure du goûter.

- Voilà qui nous fera le plus grand bien, décrète Sapiens; j'ai la nette impression que nous nous embrouillons.

- J'espère que ce n'est pas la nature qui s'embrouille, prononce pensivement Clochette.

Dimanche. Elles paraissent lointaines, les vacances, aujourd'hui. Les unes comme les autres. Celles qui sont passées le sont depuis une grande semaine; une éternité. Celles à venir, les grandes, s'entend, ne se perçoivent même pas au travers des embûches qui nous en séparent. Du Parc n'avait pas été si hyperbolique que l'avait dit en plaisantant Sapiens. J'avais déjà, il y a longtemps, en septembre dernier, jeté un lourd coup d'oeil sur ce chapitre des hyperboles. Cela m'avait paru intéressant, mais fort ardu. Il ne suffisait pas d'apprendre, il fallait voir. Voir ces caractéristiques des courbes qui recélaient des secrets qui n'apparaissaient qu'à ceux qui étaient capables d'en avoir l'intuition. Tel Sapiens, par exemple. Car nous en avions parlé, nous trois les débatteurs, à l'époque du début des classes. Et cela nous avait bien rassurés, Du Parc et moi, de nous rendre compte que nous ne serions pas dépourvus de son aide le moment venu. Et puis, notre prof, que nous ne connaissions pas auparavant, nous avait vite inspiré confiance. Explications courtes, simples, tenant compte des capacités de celui qui posait la question, et patience. Ah, il l'avait bien méritée sa pipe, notre professeur de mathématiques!

En attendant, la semaine a été studieuse. Nos devoirs à nous, les garçons, les devoirs des filles à qui nous avons apporté quelque aide, moi à Clochette, les autres aux deux autres filles. Et aujourd'hui, nous prenons tous les six un peu de repos chez Du Parc. Pour commencer, nous avons profité du temps clément, car la semaine a été pluvieuse, pour aller faire quelques pas dans le parc de Saint-Cloud, près du mur duquel habite, comme on le sait, Du Parc, le bien nommé.

Conversations sur les études, le bac s'approche pour tout le monde, même s'il est différent pour les filles. Nous parlons du travail qui reste à faire, des difficultés de la géométrie, bien qu'elles ne touchent que les garçons - les filles ont les leurs, nous, les débatteurs, en savons quelque chose.

Mais enfin, la promenade ne se passe pas seulement à parler de lycée. A parler de quoi? De tout ce qui peut passer par la tête lorsqu'on a envie de ne pas trop réfléchir.

Lundi. Classe de philo.

- Ce que nous avons dit hier, sur le lycée, sur le bac, c'est de la philo? souffle Du Parc.

Je souffle à mon tour :

- Je n'ai rien vu de tel au programme.

- J'espère que Socrate suivait un programme, souffle Sapiens.

Du Parc lève la main. Le prof s'interrompt :

- Oui?

- Lorsqu'on parle de choses de la vie de tous les jours, est-ce de la philosophie?

Le prof réfléchit :

- Lorsque Socrate, dans le Théagès, veut parler "De la vraie instruction", il prend des exemples dans les choses de "la vie de tous les jours", il parle d'un simple pilote de vaisseau, d'un simple cocher; mais ces choses de tous les jours, il ne s'en sert que comme exemples pour arriver à une conclusion générale, l'art de s'instruire.

Il fait une pause :

- C'est cette réflexion par étapes qu'on nomme la philosophie; mais si on ne réfléchit pas sur "la vie de tous les jours", on ne peut extraire aucune leçon pour la conduite de sa vie.

Au goûter chez moi, les débatteurs rouvrent le débat sur ce qu'a dit le prof.

- Et si on ne réfléchit pas sur ce qui est dit dans les manuels de philo, peut-on en extraire une leçon pour la conduite de sa vie? lance Du Parc.

- Tu veux bien dire, Du Parc, les manuels de philo, c'est-à-dire les livres parlant de philo et non les philosophes eux-mêmes?

- Assurément, Sapiens, c'est bien ce que je veux dire.

- Considères-tu que l'on puisse réfléchir sur autre chose que "la vie de tous les jours"?

- Cela ne fait aucun doute.

- Et sur le manuel de philo?

- Cela non plus ne fait aucun doute.

- Cependant "la vie de tous les jours" existe par elle-même sans être née de la réflexion, ne crois-tu pas?

- Je le crois, par Jupiter!

- Et le manuel de philo existerait-il sans les philosophes?

- Non, bien entendu.

- La réflexion apporte donc une conséquence de "la vie de tous les jours", ne penses-tu pas?

- Oui, je ne peux penser autrement, Sapiens.

- Alors que la réflexion peut-elle apporter une conséquence d'un manuel de philo n'ayant aucune existence propre?

- Cela me paraît impossible.

- Puisque la vie existe, peut-on la vivre?

- On le peut aisément.

- Puisque le manuel de philo n'existe pas, peut-on le lire?

- Cela est impossible.

- La vie peut donc servir à quelque chose.

- Tu dis vrai.

- Si la vie peut servir à quelque chose, alors il est bon qu'elle existe.

- C'est l'évidence même.

- Si le manuel de philo ne peut servir de rien, est-il bon qu'il existe?

- Comment pourrait-on le supposer?

- Réponds-moi, Du Parc! Pourquoi fait-on des manuels de philo?

Du Parc ne trouvant aucune réponse, je réponds à sa place :

- Parce que personne ne veut lire les philosophes eux-mêmes.

Jeudi. La journée est pluvieuse. Nous nous sommes réfugiés tous les sept chez moi. Tous les sept, car Skazka est venu se joindre à nous, ayant fait la route avec Du Parc qui habite tout près de chez lui. Bien que nous soyons encore au début de l'après-midi, le ciel gris ne laisse pas passer beaucoup de lumière, à croire que le soleil est déjà parti en vacances sans nous. En revanche, l'air est tiède, ce qui nous rassure sur la présence du soleil. Cependant, le mois de mai s'approche - nous sommes le vingt et un avril - le jour s'allonge, le soleil monte, et les beaux jours s'annoncent... par cette journée sans lumière. Allez prévoir le temps, par un temps pareil!

Après avoir hésité entre lycée... et lycée, la conversation prend un tour plus studieux. C'est-à-dire qu'ayant quitté le lycée, elle prend le chemin de la philosophie, la nôtre, puisqu'elle n'est pas au programme. Celle qui vient d'elle-même, sans qu'on l'ait appelée, comme viennent et reviennent les trains qui passent devant ma fenêtre, dans un sens ou dans l'autre. Philosophie à laquelle on ne s'attend pas, parce qu'on n'est pas en classe, mais qui accompagne "la vie de tous les jours", philosophie à laquelle on n'échappe pas, même si on la refuse, même si on lui donne un autre nom, même si on ne lui donne aucun nom.

Jeudi dernier, Clochette avait demandé où était la vraie vie. Et la Dame avait mis un écureuil dans une cage. Vous croyez qu'avec ça on peut avoir une bonne note en classe? Fait-on, ou ne fait-on pas? Voulons-nous, ou la nature veut-elle à notre place? Sans nous le dire, bien sûr.

- L'écureuil, dans la roue de sa cage, en fait-il moins que nous, les hommes, lorsque nous grimpons, par la pensée, et par nos télescopes, vers les lointaines étoiles? prononce calmement Skazka.

- Oui, mais nous, nous voulons savoir, affirme Crystal.

- Et l'écureuil veut monter sur son arbre, réplique la Dame.

- Oui, mais sait-il qu'il n'est pas sur un arbre? demande Du Parc.

Skazka sourit doucement :

- Et nous, savons-nous où nous sommes?

Heure du goûter. Mais contrairement à jeudi dernier, il n'a pas arrêté nos discours. Et après avoir nostalgiquement contemplé la fenêtre mouillée - tout du moins, c'est ce que m'ont montré les regards des goûteurs - nous poursuivons notre profonde étude, faudrait-il dire notre étude sans fond?

- Nous sommes peut-être nous aussi dans une cage, suggère Sapiens; celle de l'Univers.

Je remarque :

- La cage de l'écureuil, nous pouvons la lui ouvrir, mais qui peut nous ouvrir la nôtre?

- L'écureuil ira dans les bois, remarque de son côté Clochette, et nous, où irions-nous?

Samedi. Hier, le cours de géo nous a fait voyager sur des traits marrons. Chaîne de montagne, une fois de plus. Je fais mal mes dessins, mais ne les montre pas à Clochette. Les siens sont bien faits, elle m'aiderait, et cela nous ferait perdre du temps. Cela ne m'intéresse pas du tout.

Ce matin, le cours de sciences nat nous a fait voyager sur un arbre, des racines jusqu'au faîte. Là, il ne fallait pas dessiner, il fallait apprendre. J'ai appris.

Seulement, ces deux cours m'ont donné envie de voyager pour de bon, avec ma femme. Certes, nous ne pouvons, en plein travail de préparation de compos et bac, prendre tous les deux le train et partir à l'aventure, dans des pays lointains. Mais pourquoi pas cette après-midi sur nos vélos à moteur? Où? N'importe où, pourvu que nous soyons ensemble. Partons, nous verrons bien! Ce discours, adressé à Clochette, obtint un grand succès. Et nous voilà partis on ne sait où par cette tentante après-midi que la pluie a oubliée, et qui fleure bon le printemps. Les feuilles des arbres, qui grandissent depuis un moment déjà, nous le disent dès notre départ de Chaville où je suis allé prendre Clochette. Je lui demande :

- As-tu une préférence pour notre grand voyage?

- J'irais bien explorer la rue au Pain.

Je souris :

- Saint-Germain-en-Laye?

- Bien sûr!

- Entendu, allons-y, accélère!

Clochette sourit à son tour :

- Un grand voyage se fait en train!

- Excellente idée!

Et nous voilà, les vélos à moteur rangés chez moi, à la gare de Versailles Rive droite. Le train est parti.

- Viens conduire le train! m'ordonne Clochette.

J'ai compris; j'en fais souvent autant. A l'avant du premier wagon, il y a une fenêtre par laquelle on peut regarder devant soi comme si on était le machiniste. C'est amusant. C'est vrai qu'on a l'impression de conduire le train.

- C'est mieux que de regarder par les vitres de côté, déclare Clochette; on finit par s'ennuyer.

- C'est vrai, ici on peut guetter les aiguillages pour savoir si on prend la bonne voie.

- Et surveiller s'il n'y a pas un train en face qui vient vers nous.

- Heureusement que le machiniste est juste à côté, nous pourrons le prévenir!

Et voilà comment, par les bons aiguillages - et il en a, des aiguillages, à l'entrée de la gare Saint-Lazare - nous entrons en gare! Il n'y a plus qu'à changer de quai, et nous partons conduire un autre train pour Saint-Germain-en-Laye. Je m'exclame :

- Ça, c'est ce qui s'appelle un grand voyage en train!

- Et maintenant, allons au wagon-restaurant! annonce Clochette.

- Il va falloir marcher un peu; ils ont décroché le wagon-restaurant...

- ...et ils l'ont garé chez Grandin!

Descendus du wagon-restaurant sur le quai au Pain, nous nous dirigeons vers...

- Vers où veux-tu aller?

- Nous pourrions aller marcher sur la terrasse, me propose Clochette.

Nous y voici. Tout Paris s'étale sous nos yeux. C'est impressionnant, mais je crois que nous avons oublié de regarder, pris par nos discussions, souvent muettes. Nous sommes ensemble...

- Tu crois qu'ils voudront? me demande Clochette d'une voix inquiète.

- Je dirais que c'est plus commode pour te donner des cours de maths.

Clochette fait un pâle sourire :

- Je ne pense pas que cela suffise...

- Non, bien sûr; mais il faut bien se donner du courage.

Nous marchons un long moment en silence. Je demande à Clochette :

- Comment penses-tu faire pour leur en parler?

- Il faudrait peut-être que j'en parle d'abord à mes parents.

- J'ai une autre idée; réunissons nos parents ensemble, un dimanche à déjeuner, par exemple, et nous leur demandons d'un seul coup.

- Mes parents n'aimeront peut-être pas une telle demande en dehors de la famille.

Je réfléchis :

- Effectivement, tu as peut-être bien raison; alors, je ne sais pas... ce n'est pas simple!

- Je commencerai par leur demander, et toi, tu demanderas à tes parents ensuite.

Clochette a soudain une idée :

- Dimanche en huit, c'est l'anniversaire de maman; nous ferons une petite fête, et elle pourrait inviter tes parents, comme ça, pour se voir?

- Excellente idée!

Dimanche. Dans la matinée, je suis chez Clochette. Quelques pas dans le bois, où l'on peut voir les premiers muguets venus annoncer les diverses fleurs prochaines du mois de mai tout proche - dimanche prochain. Un peu de maths. Les parents de Clochette invitent mes parents à déjeuner pour l'anniversaire. Clochette leur en a parlé hier au soir.

Chez moi. Au déjeuner, je parle de l'invitation pour l'anniversaire.

- Il faudra les inviter un jour; nous sommes amenés à nous voir souvent, a commenté mon père, en secouant trois quatre fois la tête.

- Tu les remercieras, m'a souri ma mère.

Et sitôt le déjeuné terminé, elle a téléphoné. C'est la mère de Clochette qui a répondu. Elles ont parlé assez longuement. Vacances, études, Clochette, moi... La conversation a été très amicale. Mon père a demandé à ma mère de transmettre ses remerciements. Donc, nous irons dimanche.

Comme nous devons nous retrouver tous les six chez Du Parc pour l'après-midi, je passe prendre Clochette.

- Mes parents paraissent très contents de voir les tiens, ils m'ont dit tous les deux que cela leur fera plaisir de parler avec eux, m'annonce-t-elle.

- Il me semble que nos parents ne sont pas trop mal disposés à notre égard.

- Oui, mais je pense aussi qu'ils ont compris nos projets, et sont très attentifs à notre conduite; mes parents, en tous cas.

- Je crois que c'est la même chose pour ma mère; pour mon père, tout est fait, et ce n'est plus la peine de s'en occuper davantage.

- Espérons!

- Espérons!

Nous voici chez Du Parc.

- La vraie vie, la voici! s'exclame-t-il en nous voyant entrer.

Et il brandit une raquette de ping-pong.

- Aujourd'hui, je bats tout le monde! s'écrie-t-il.

- Alors, ce n'est pas la peine de jouer avec toi! constate Sapiens, baissant les bras.

J'ironise :

- Appelons Skazka, il va lui régler son compte!

- Il joue? demande Sapiens.

- Je ne sais pas, il n'y a qu'à lui demander.

Nous téléphonons. Il est chez lui. Il joue, et paraît enchanté de la proposition. Dix minutes, et il est là, raquette en main.

Le combat est farouche. Skazka l'emporte, mais de peu. Nous applaudissons tous la partie.

- Venez chez moi, ma mère a fait de la vatrouchka!

Habitués comme nous le sommes maintenant aux façons de Skazka, nous acceptons aussitôt l'invitation.

La vatrouchka est vraiment délicieuse, accompagnée de thé - à la russe - et de... cornichons en saumure. Curieux; surtout quand on sait que la vatrouchka est un fromage blanc au beurre et aux oeufs plus que sucré et parsemé de raisons secs. Mais nous nous délectons. A peine le goûter terminé, Skazka bondit :

- Il fait beau; on fait un tour au parc?

Personne n'étant opposé, bien au contraire, nous entrons dans le parc par la petite porte toute proche de chez Du Parc. Longue promenade, bavardage; les profondes pensées, nous les avons laissées à l'extérieur du parc.

Mercredi. Cours de français. Les embarras de Paris de Boileau.

- En quoi peuvent-ils nous intéresser, tous ces détails? souffle Du Parc.

- C'est amusant, souffle La Flèche.

- Boileau, c'est le style! souffle Sapiens.

Goûter chez moi pour les débatteurs.

- Si nous parlions de la même manière à nos profs, que nous diraient-ils? s'enquiert Du Parc.

J'abonde :

- Si nous parlions de la même manière à nos parents, que nous diraient-ils?

- Si nous parlions de la même manière à T'Kint, le poissonnier du marché de Versailles, que nous dirait-il?

- Ah, non, non, pas à lui! Je tiens à manger de bon poisson! rugit Du Parc.

Nous approuvons avec empressement. Je reprends :

- Si nous parlions de la même manière à nos copies, que nous diraient-elles?

- Erreur de grammaire! corrige Sapiens; les copies sont des êtres neutres, il faut donc mettre "ils".

- Parce que "ils", c'est du neutre? s'étonne Du Parc.

Moi, j'ai compris :

- "Ils", c'est notre prof de français.

- Tu détériores la symétrie de nos questions, laisse tomber Sapiens; de plus, "ils" ne peuvent pas être un seul prof.

Je rétorque :

- Alors, cela fait deux sujets; les profs en général, et le prof de français en particulier.

- Voilà qui est mieux, approuve Sapiens.

- Pour simplifier le problème, ainsi qu'on le fait en maths, nous pouvons mettre une partie des inconnues en facteur; tous ceux qui ne sont pas le prof de français, nous pouvons les appeler T'Kint, expose Du Parc.

Je conclus :

- Nous ne pouvons donc parler ainsi, sans aller au-devant de mésaventures, qu'à notre prof de français.

- Distinguo! conteste Sapiens; c'est de notre prof de français immédiat que tu parles, ou de notre prof de français à travers notre copie?

- Correction de la mise en facteur! précise Du Parc; tous ceux autres que notre prof de français à travers notre copie, y compris notre prof de français immédiat, s'appelleront donc T'Kint.

Adopté à l'unanimité des trois voix présentes.

Je reprends :

- Mais alors, si nous attendons un bon poisson de T'Kint lui-même, force est d'ajouter que nous attendons de bon poisson de tous les autres, sauf de notre prof de français à travers notre copie.

Consternation générale devant la dramatique, terrible, funeste et inéluctable conclusion : nous attendons aussi de bon poisson de notre prof de français à travers notre copie.

Jeudi. Il fait gris, il tombe quelques gouttes de pluie. Nous sommes réunis tous les sept chez Du Parc. Pas de ping-pong aujourd'hui, la table, comme celle de Sapiens, est dehors. Alors, nous bavardons, sujets habituels. Ah oui! Nous racontons à Skazka notre conversation sur les poissons. Cela paraît l'intéresser beaucoup. Il pose une question :

- Ce qu'exprime Boileau aurait pu être tout aussi bien exprimé avec des dessins ou des gestes, bien plus difficilement et moins précisément; pourquoi des mots?

- Boileau n'est plus là, note la Dame.

- C'est entendu, excellente raison; mais pourquoi veut-on utiliser des mots lorsqu'on parle... je veux dire lorsqu'on veut transmettre des sentiments, par exemple, à quelqu'un qui se trouve devant nous?

- Les mots sont plus précis, propose Crystal.

- Dire "j'aime" peut s'appliquer à tellement de choses diverses; on peut dire aussi bien aimer une chose qu'une personne.

Il prend un temps :

- Et pourtant, si on ne le dit pas à une chose, on le dit couramment à une personne.

Au bout d'un silence, je reprends :

- Crois-tu que les hommes auraient construit une civilisation aussi complexe que la nôtre sans utiliser des mots?

Skazka secoue la tête :

- Tu te doutes bien qu'il m'est impossible de répondre à ta question; cela est très gênant, je le conçois, et paraît même clore la conversation, mais pourquoi ne pas parler de ce que nous pouvons... de ce qui fait une partie importante - je dirais volontiers essentielle, mais cela peut ne pas être de l'avis de tout le monde - une partie importante de notre vie...?

Il s'interrompt un instant :

- Je l'ai dit tout à l'heure, les sentiments... Je me suis déjà demandé si nous nous comprendrions mieux en refusant tous les mots, quels qu'ils soient, et en utilisant tous les autres moyens naturels dont nous disposons.

Il laisse un temps :

- Ce n'est pas à un mot que l'on soupçonne un mensonge, c'est au ton de la voix qui le prononce.

Il réfléchit un moment :

- Il y a des mots faits pour tromper ou pour faire valoir; je pense à des noms en russe... ce sont des noms qu'on donne à quelqu'un, et qui veulent désigner une qualité chez lui.

Il secoue de nouveau la tête :

- Il est possible que ces personnes possèdent ces qualités, mais je ne pense pas que ce soit vrai pour chacun d'entre eux, et surtout que ce soit pour cette raison qu'on leur a donné ces noms.

Il fait une pause :

- Je me souviens des noms célèbres dont me parlait ma mère quand j'étais petit. Iaroslav, par exemple, qui veut dire "brillant et glorieux comme le soleil". Sviatoslav, qui veut dire la "gloire sainte". Vetchislav, qui veut dire "gloire éternelle". Je ne sais vraiment pas si tous les gens qui portaient ces noms avaient ces mérites.

- A la fin de chacun de ces noms, lui fait remarquer Sapiens, tu termines par slave...

- Oui, slava veut dire "gloire"; mais derrière ce mot s'en cache un autre...

- Les Slaves, comme toi! s'exclame Du Parc.

- Parfaitement! Mais s'ils sont slaves, c'est qu'ils parlent...

- Parce que les autres, ils ne parlent pas? s'écrie Crystal.

Skazka sourit :

- Parfaitement! Les autres, ce sont des "muets". Par exemple, le peuple le plus proche des Slaves, ce sont les Allemands; et on les appelle des "muets", nemets en russe.

- Et vous les appelez toujours comme ça? demande la Dame, un peu étonnée.

- Oui, c'est vraiment leur nom. La vraie raison, c'est sans doute que les Slaves ne les comprenaient pas.

Je m'enquiers :

- Et d'où sais-tu que les Slaves parlent?

- Eh bien, tu vois bien, il ne fait que ça, de parler! plaisante Du Parc.

Quelques rires se font entendre.

- Slava et slovo, c'est le même mot...

- Les sons ne sont pas les mêmes! s'étonne Crystal.

- En vieux russe et en slave, les prononciations des voyelles n'étaient pas très fixes, on confondait souvent "a" et "o"; on continue d'ailleurs aujourd'hui.

- Très commode pour faire une dictée en classe! commente Du Parc.

- Oh! dans le flot des fautes d'orthographe que tu fais, cela ne se remarquerait même pas! plaisante Sapiens.

Petits rires de Crystal et de la Dame. Du Parc néglige. Skazka, qui a gardé tout son sérieux, poursuit :

- Slovo veut dire "mot", cela veut bien dire que les Slaves parlent avec des mots.

- Alors, tu devrais dire des Sloves et non des Slaves, observe Clochette.

- Mais tu as parfaitement raison! Au reste, il y a un peuple en Europe...

Fièrement, Clochette :

- Les Slovènes!

Et Skazka, d'un ton admiratif :

- Tu es première en géo, ma parole!

- Non, non, mais j'ai vu ça par hasard dans une librairie.

Du Parc fait de grands signes à Skazka et ne dit rien.

- Oui? lui répond Skazka, un peu surpris.

Du Parc continue à faire des signes variés. Skazka s'étonne un peu plus, et je dois avouer que nous aussi. Mais Clochette, se tournant vers Skazka :

- Eh bien, c'est un nemets, quoi!

Et là, nous rions tous. Du Parc rit silencieusement, bien entendu.

Samedi. Nous revoici tous les sept chez Du Parc. Nous allons encore parler des "mots", n'ayant pas achevé le sujet avant-hier, pour des raisons de goûter chez Skazka - crêpes au sarrasin et bien sûr crème, cornichons en saumure, harengs marinés et oeufs durs. Normal pour un goûter, non? Après le goûter, nous sommes allés nous promener, nous avons gaiement bavardé, et, nous étant aperçus que le sujet "mots" n'était pas épuisé, avons décidé de fixer la réunion prochaine pour aujourd'hui.

- Pourquoi les hommes utilisent-ils des mots si d'autres moyens sont meilleurs? demande la Dame de la Forêt à Skazka; pour les sentiments, cela est compréhensible, le regard d'un ami en apprend plus que des mots vides, mais pour les rapports ordinaires entre les gens...

Elle cherche un exemple. Crystal vient à son aide :

- On demande à l'épicier si ses pêches sont bien mûres; il répond "Oui Madame, regardez!" Elles le sont... sur le dessus, et il commence à les prendre. Cependant, un mouvement un peu plus rapide que les autres...

- Ça, c'est si on regarde bien, note Clochette avec une petite moue; et la pêche enfouie sous les autres...

- Heureusement que je vais rarement aux commissions, commente Du Parc.

- Et c'est ce jour-là qu'il manquera une pêche à table, plaisante - est-ce si sûr? - Crystal.

Sapiens et moi, nous jetons un regard qui montre bien que nous ferions aussi mal que Du Parc. Skazka, apparemment plus sûr de lui, reprend :

- Cela peut être vrai partout; dans la rue, dans le train, au lycée.

- Ça, au lycée... fait Sapiens, lui aussi avec une petite moue.

Un long silence, j'ai envie de dire, désabusé.

- Mais alors, prononce tristement la Dame, les mots sont nos ennemis?

Personne ne répond de suite. Cependant, Clochette :

- Espérons que tu aies tort; mais peut-être...

Elle prend un temps :

- Peu de gens se trouvent assez beaux pour oser se montrer nus; les mots habillent.

- On dit un mot avec une certaine idée... mais ce mot est plus vaste, et après, ou soi-même ou les autres, on finit par prendre sans s'en rendre compte d'autres sens de ce mot, qu'on n'avait pas voulus au départ, observe Skazka, songeur; et à la fin, on ne se comprend pas... chacun pensant d'abord que l'autre pense la même chose que soi-même... et étant tout surpris ensuite de voir qu'il n'en est rien.

- Dans ce cas, les mots, ayant un sens fluctuant, ne pourront jamais rendre compte d'une réalité stable, conclut Sapiens, déçu.

Dimanche, premier jour du mois de mai, le mois qui appelle l'été, après les glaces et les neiges de Bourgogne et du Jura. Aujourd'hui, c'est le déjeuner d'anniversaire de la mère de ma femme.

Je suis venu vers dix heures, avant mes parents, et, profitant d'un temps agréable, nous sommes partis, Clochette et moi, nous promener dans le bois près de chez elle. Pour dire le vrai, nous ne sommes pas seulement venus nous promener, mais cueillir les premiers muguets, pour les offrir à nos parents.

- On en parle ou on n'en parle pas?

- Non, on n'en parle pas... sauf peut-être si ça se présente bien dans la conversation, me répond Clochette.

- Si nos parents abordent eux-mêmes la question, tu veux dire?

- Eh bien... oui! Nous ne devons pas leur forcer la main avant l'heure; qui sait l'idée qu'ils se font de notre avenir?

- Nous en avons déjà parlé dans le train, en allant à Sablé.

Clochette réfléchit :

- Oui, les raisons pratiques de nos pères! Mais dans ce cas, ne vaudrait-il pas mieux avoir déjà l'appui assuré de nos mères?

- Et, si au cours du déjeuner, ils abordent la question?

- Nous verrons bien.

Déjeuner. Nos parents paraissent très contents de se rencontrer. Surtout nos mères. Nos pères se sont lancés dans des discussions générales qui ne touchent à rien, du genre "On bâtit beaucoup ces temps-ci!" ou bien "Les gens s'habillent mieux qu'avant!" Nos mères n'abordent aucun sujet, mais parlent de leurs enfants. Précisons, précisons, chacune parle de l'enfant de l'autre, non du sien. Ce qui ne paraît gêner ni l'une ni l'autre. Au reste, chacune des mères dit du bien de l'enfant de l'autre, puis s'arrête un moment comme pour quêter une réponse, du genre "C'est vrai, ce que je dis de votre enfant?" Les réponses attendues ne se font pas attendre : "C'est vrai, bien évidemment!" Et puis, tous nos parents se retrouvent pour parler du printemps, du muguet qui est si joli...

Le déjeuné terminé, nos parents se rendent au salon pour s'adonner à la prenante occupation qui consiste à boire le café. Clochette et moi nous éclipsons un moment pour faire quelques pas dans la rue.

Je fais un signe de tête à Clochette, comme pour dire "Qu'en penses-tu?"

Clochette fait la moue :

- Ils ont l'art de tourner autour du pot.

- Il n'y a donc plus qu'une alternative, parler ou se taire.

- Il faudrait peut-être les mettre doucement sur la voie?

Nous retournons au salon. Nos parents parlent toujours de nous, mais le calendrier s'éloigne. Petites vacances, le bac, grandes vacances...

- Ils s'entendent si bien! s'attendrit la mère de Clochette.

Comme si cela venait naturellement dans cette conversation, mon père approuve :

- Nous finirons bien par les marier, ces deux-là.

J'interviens vivement :

- Quand?

- Eh bien! et pourquoi pas cet été?

Et se tournant vers les parents de Clochette :

- Qu'en pensez-vous?

- Sans doute... Mais encore faut-il qu'ils réussissent leur bac!

Nos deux mères sourient avec émotion. Quant à Clochette, elle m'a pris la main.

Le père de Clochette s'est levé :

- Allez, je vais sortir le champagne!

Un peu après quatre heures, nous nous retrouvons tous les sept chez Crystal. Le téléphone a marché, mais dans le secret absolu, il fallait ménager la surprise!

Lorsque nous entrons chez Crystal ma femme et moi, tout le monde est déjà là, attendant de connaître la raison de notre surprenante convocation. Je sors une bouteille de champagne de derrière mon dos, et la pose sur un guéridon du salon.

- C'est ton anniversaire? demande Du Parc à Clochette.

- Non, ce n'est pas aujourd'hui, répond la Dame, Clochette ne disant rien.

- Ce ne sont pas les nôtres non plus, signale Crystal, et toi, Skazka?

- Malheureusement non!

Tout le monde rit. Ça cherche... et ça ne trouve pas!

- Vous vous mariez quand? nous demande doucement la Dame de la Forêt.

- Cet été, répond Clochette, avec un beau sourire.

- Vite! J'ouvre le champagne! s'écrie Du Parc en s'emparant de la bouteille.

Nous trinquons avec nos cinq amis à notre bonheur.

Et maintenant, nous parlons du déjeuner de dimanche, de nos parents, de nous...

Lundi matin, premier cours, maths. La semaine prochaine, ce sont les compos. Notre prof de maths fait une petite vérification de nos connaissances, en donnant des exercices au tableau noir à l'un ou l'autre des élèves. Voici donc Du Parc au tableau. Le prof lui propose un exercice sur une parabole. Petit murmure chez les élèves. L'exercice est particulièrement ardu. Le prof nous en avait bien touché un mot la semaine dernière, mais en précisant que cela ne serait pas demandé au bac, et qu'il ne nous en parlait que pour nous habituer à rompre des lances contre les surprises qui peuvent arriver un jour ou l'autre dans la vie réelle lors d'études complexes.

Eh bien, la surprise, la voici, au beau milieu du tableau noir! Du Parc peine, des camarades cherchent à l'aider, mais en vain. Même notre savant Sapiens ne trouve que quelques propositions de méthodes pour tenter de débroussailler la difficulté. Et comme c'est lui qui a toujours été le premier de la classe...

Le prof, impassible, laisse faire, contrairement à ses habitudes, qui sont d'indiquer des directions de recherche. On n'entend que le bruit grinçant des rouages du cerveau, poussés à la limite de leur fonctionnement. Enfin, le prof, prenant un ton de voix charitable, fait un geste d'apaisement vers Du Parc :

- Allons! retournez à votre place vous reposer, jeune homme!

Et il ajoute, d'une voix calme et distincte :

- Que voulez-vous, on ne peut pas apprendre son cours et danser toute la nuit avec les jeunes filles.

Un immense éclat de rire secoue toute la classe.

La cloche de la fin du cours retentit. Le prof se lève tranquillement, fait un bon sourire à Du Parc, et :

- A demain!

Et il s'en va, d'un pas alerte.

Quatre heures, au goûter, tous les trois chez moi. Nous n'avons rien dit à Du Parc pendant la journée. Du Parc ne nous a rien dit pendant la journée. Que voulez-vous, ainsi que le redirait notre prof de maths, nous étions tellement occupés, l'un et les autres! Le premier biscuit entamé, Sapiens et moi, ensemble :

- Qui c'est?

- Je ne sais pas...

Sapiens :

- Très intéressant!

- Non, je veux dire, c'est chez mon oncle...

Je prends un air intéressé :

- Tu as dansé avec ta tante?

- Mais non, tu es bête!

- Alors? interroge Sapiens.

- Il y avait une fille...

Je m'informe :

- Une cousine, que tu ne connaissais pas?

- Tu as fait sa connaissance? me seconde Sapiens.

- Mais non, c'était hier...

- ...que tu as fait sa connaissance? poursuit Sapiens.

- Non, c'étaient des amis de mon oncle qui étaient venus...

Je l'interromps :

- Avec ta cousine.

- Mais non, avec leur fille...

J'hypothétise :

- Que tu connaissais de longue date...

- Mais non, je ne l'avais jamais vue...

Sapiens :

- Et vous vous êtes mis à danser jusqu'à ce matin.

- Tu es bête!

- Ah bon, moi aussi?

- Mais non!...

Je proteste :

- Si, si, tu me l'as dit tout à l'heure.

Sapiens :

- Alors, que s'est-il passé?

- Elle allait à une soirée...

J'hypothétise encore :

- Hier soir?

- Oui.

Sapiens :

- Et comme tu n'avais rien à faire...

- Pardon, Sapiens! Il avait de la géométrie à réviser.

- Très juste!... Mais tu ne révisas point, tu dansas!

Du Parc retrouve de la repartie :

- Vous deux, vous ne dansâtes point, mais à en juger par les commentaires que vous fîtes ce matin, vous ne révisâtes point, vous non plus!

Je remarque :

- Oui, mais ce n'est pas nous qui fûmes apostrophés par le prof.

- Et tu as dansé avec le prof qui lui aussi assistait à la soirée, observe Sapiens.

Je conteste :

- Pas du tout, le prof a parlé de jeunes filles; et comme lui n'est pas une jeune fille, ton assertion ne peut être démontrée.

- Tu as raison, elle peut même être infirmée, mais dans ce cas, le mystère reste entier; comment le prof a-t-il su que Du Parc avait été danser avec les jeunes filles?

Je m'interpose :

- Mais c'est vrai! Il y en avait donc plusieurs?

- Mais non, il n'y avait qu'elle...

- Ah! le coupe Sapiens; c'était une soirée où il n'y avait qu'une seule personne qui était cette jeune fille, soirée qui a duré toute la nuit.

- Ah, mais vous êtes bêtes tous les deux!

J'objecte :

- Ça, tu l'as déjà dit, mais cela n'apporte aucun élément pour résoudre le mystère.

- Ça, c'est bien vrai! m'approuve Sapiens.

Petit silence. Sapiens, autoritaire, à Du Parc :

- Téléphone!

Du Parc, étonné :

- A qui?

- A elle!

- Qui ça, elle?

- Elle!

Du Parc se met enfin à réfléchir :

- C'est vrai, tu as raison, elle doit savoir!

Le téléphone a résolu le mystère. Elle, c'était tout simplement la voisine de palier de la filleule du prof de maths. Je me tourne vers Du Parc :

- A ce que je vois, nous sommes abreuvés de nouvelles depuis hier!

Sapiens s'est vivement levé puis est sorti du salon. A peine une minute plus tard il revient. Il ne revient pas seul, il a une bouteille de champagne à la main et la pose sur le guéridon :

- Etre abreuvé de nouvelles, c'est bien; être abreuvé de champagne, c'est mieux!

Nous le regardons sans comprendre. Il reprend gaiement :

- Eh bien, voyons, c'est pour ton mariage avec la voisine de palier de la filleule de notre professeur de mathématiques!

Du Parc s'est emparé de la bouteille et commence à l'ouvrir :

- Va donc chercher les flûtes, alors!

Sapiens revient avec les flûtes. Après avoir empli toutes les flûtes sauf une, Du Parc s'adresse à Sapiens :

- Toi, tu as tes révisions à faire; je ne te troublerai pas en te donnant du champagne!

Pour toute réponse, Sapiens fait semblant d'avaler le contenu de sa flûte vide et, la posant sur le guéridon :

- Fameux, ce champagne!

Nous rions tous. Je verse le champagne à Sapiens. Nous trinquons... au bonheur de Du Parc.

- Il est presque aussi bon que le premier, assure Sapiens.

Après avoir longuement dégusté son champagne, Du Parc nous annonce tranquillement :

- Ce soir je dois aller danser avec une autre fille; demain il faudra une autre bouteille...

Sapiens le coupe :

- La Flèche n'aura jamais le temps de remettre du champagne au frais, il a des révisions à faire!

Mardi, cours de maths. Nous avons quitté les paraboles pour nous livrer aux ellipses. Le cours se passe sans événements notables. A la fin du cours, Du Parc, souriant, va vers le prof :

- Monsieur, puis-je vous demander de transmettre mon bon souvenir à mademoiselle votre filleule?

Le prof nous a jeté un coup d'oeil à tous les trois, puis a souri à Du Parc :

- Je n'y manquerai pas; vous pouvez compter sur moi!

Jeudi. Clochette doit porter cet après-midi des notes à une camarade de classe qui n'a pu assister au cours, étant souffrante.

- Tu veux que nous y allions ensemble? me téléphone-t-elle ce matin; c'est à Etang-la-Ville.

- Volontiers! Nous pourrons en profiter pour flâner dans les environs, c'est très joli, par là.

- Entendu! Comment y allons-nous?

- Pourquoi ne pas faire un grand voyage... en train?

Nous nous retrouvons à la gare de Chaville Rive droite où Clochette s'est rendue en vélo à moteur. Moi, je suis venu directement de Versailles Rive droite. Voyage judicieusement organisé; à mon arrivée à la gare de Chaville, Clochette est déjà sur le quai. Correspondance à Saint-Cloud. Nous conduisons le train. Etang. Les notes sont remises à la camarade. Allons flâner!

Une petite route le long du chemin de fer. A travers les arbres qui se sont couverts maintenant d'un tendre feuillage, on aperçoit les voies qui brillent au soleil. Nous flânons. Un feu qui s'est mis au rouge, sur le côté d'une des deux voies. Il vient de passer au vert.

- La voie est libre pour nous, commente ma femme; nous pourrons bientôt vivre ensemble.

La petite route est déserte. J'ai pris ma femme dans mes bras et je l'ai embrassée.

Et la main dans la main, notre flânerie continue, à ma femme et à moi. Des petits chemins de terre, comme à la campagne. Pourtant, nous sommes tout près de Paris.

- Même Paris était la campagne, il n'y a pas si longtemps, note Clochette.

- Il y a un million d'années!

- Pas du tout...!

- Je plaisantais!

Nous rions. Pourquoi? Pour rien, parce que nous sommes ensemble, parce que nous allons bientôt vivre ensemble; pour ce qui ne compte que pour ceux qui s'aiment.

Et nous continuons notre flânerie. Autour de nous, toujours la campagne... tout près de Paris. Je me souviens d'une église :

- Tu connais Louveciennes?

- Non, pas du tout.

- C'est non loin de Saint-Germain; j'ai vu là-bas un paysage vraiment inattendu, pour un endroit proche de Paris.

- Raconte!

- J'étais près d'un petit bois; et par une échappée, j'aperçus, aux creux de collines boisées, émergeant des arbres, le clocher d'une vieille église. Je n'étais plus près de Paris, j'étais quelque part dans une campagne lointaine.

- C'est merveilleux! Tu m'emmèneras?

- C'était l'été dernier, les arbres étaient touffus; je t'emmènerai pendant les vacances, quand nous serons mariés.

La flânerie se termine. Notre chemin redescend doucement vers la voie qui mène à la gare d'Etang.

- Tu es déjà allé jusqu'au bout de la ligne? me demande Clochette.

- A Saint-Nom-la-Bretèche? non, jamais; veux-tu que nous y allions?

- Je veux bien!

Nous y voilà. La gare est au milieu des bois.

- Si près de Paris, observe Clochette.

Mais le bout de la voie n'est pas le bout de la ligne. La ligne continue, alors que le train s'arrête là. Plus loin, il y a une autre voie qui se raccorde à celle sur laquelle nous sommes. Nous y allons. L'autre ligne passe entre de vieilles palissades en bois, au milieu d'une forêt, loin de tout.

Samedi après-midi. Il pleut. Nous sommes tous les sept dans le salon de Sapiens.

- Nous étions chez une de mes cousines qui nous montrait des photos qu'elle avait faites; elle nous a montré la même photo prise de l'oeil droit et de l'oeil gauche, expose Clochette; les deux photos étaient sensiblement distinctes l'une de l'autre.

- C'est curieux, s'étonne Crystal.

- Une fille a joué du piano de la main droite, puis de la main gauche la même chose, ce n'était pas pareil non plus.

Du Parc se tourne vers la Dame :

- Tu devrais peindre de la main gauche!

- C'est encore plus compliqué; il y a et l'oeil et la main.

- Cela ferait quatre essais, calcule posément Sapiens.

- Je pense que de la main gauche, on ne verra rien du tout, affirme la Dame.

- Essaie un petit croquis, en fermant tantôt l'oeil droit, tantôt l'oeil gauche, suggère Skazka.

Nous le soutenons tous. La Dame fait les croquis demandés. J'observe :

- C'est comme pour les photos!

- L'oeil gauche paraît avoir oublié quelque chose, note Skazka.

La Dame refait de nouveau le croquis de l'oeil gauche.

- Ah! maintenant, il ressemble un peu plus à l'oeil droit, remarque Crystal.

- On dirait qu'il a appris, l'approuve Du Parc.

Nous voilà tous bien intrigués. Chacun fait le même genre d'essai. Mais personne n'arrive à la hauteur de la Dame de la Forêt. Laquelle refait d'autres essais de l'oeil gauche.

- A présent, c'est presque pareil, constate Sapiens.

- Presque... Presque tout y est... mais j'ai comme l'impression qu'il y a quelque chose en plus, remarque Skazka.

- Quoi? demande Crystal.

Skazka écarte les bras :

- Je n'en ai pas la moindre idée!

Cela devrait sans doute prêter à rire, mais nous ne rions pas du tout.

- Quatre heures!... Il est quatre heures!... crie Du Parc, d'une voix de crieur public.

L'heure est effectivement solennelle, c'est celle du goûter! Le chocolat chaud et le gros gâteau au chocolat ne nous poussent pas à des prouesses intellectuelles, et nous passons notre temps à agrémenter le goûter de plaisanteries diverses. Mais les délices gastronomiques achevées, la pensée reprend le dessus.

- Nos pensées dépendent-elles de choses dont nous ne nous rendons pas compte? demande Clochette.

- Parfaitement! répond Du Parc, ma pensée change avec le temps.

- Tu veux dire lorsque tu vieillis? s'enquiert Skazka.

- Pas du tout! Ma pensée dépend du temps qu'il fait; lorsqu'il pleut, je pense à réviser ma compo, lorsqu'il fait beau, je pense à me promener!

Skazka le regarde sans avoir l'air de comprendre.

- Je plaisante, croit devoir expliquer Du Parc, un peu étonné de la tête que fait Skazka.

Lequel Skazka reste interdit, marmonnant :

- Ah!... Ah oui!...

Puis d'un seul coup, comme si un voile se déchirait, sur un ton qu'il veut rendre enjoué :

- Ah, oui!

A-t-il vraiment compris la plaisanterie de Du Parc? Ce n'est pas absolument impossible, mais quant à en apprécier la grande valeur intellectuelle, j'ai quelque doute que cette appréciation soit bonne. Je dis cela parce que j'ai déjà tenté dans le passé de faire des plaisanteries de même ordre. Ou bien il ne comprend pas du tout, ou bien il ne comprend pas qu'on puisse faire ce genre de plaisanterie. J'en ai conclu que les Russes n'étaient pas des Français. Vous me direz que j'aurais pu m'en douter.

Cependant, Skazka a repris :

- On peut penser qu'une fleur est belle parce qu'on veut l'offrir à quelqu'un, alors qu'on ne pensera rien dans un autre cas.

- Comment peut-on avoir confiance dans ce qu'on pense? s'inquiète la Dame.

- Peut-être que la pensée ne dépend pas d'elle-même, mais de ce à quoi elle se rapporte? suggère Crystal.

- Ou encore des deux à la fois? suggère de son côté Clochette.

- La fleur et la personne à qui on l'offre? suggère aussi la Dame.

- Peut-être surtout des raisons pour lesquelles on l'offre? suggère encore Skazka.

- Alors, on peut penser sans savoir pourquoi on pense? s'irrite Du Parc.

Personne n'a paru capable de faire un commentaire, encore moins de résoudre la question.

Alors que je venais de raccompagner Clochette, elle me serra le bras :

- Je n'ai pas besoin de penser quand je suis avec toi.

Dimanche. Nous sommes tous les six chez Du Parc. Nous révisons. Les compos commencent demain. Serait-ce une plaisanterie incompréhensible pour Skazka de dire que nous pensons à la note que nous aurons?

Jeudi. Les compos se sont bien passées pour tout le monde, Clochette est toujours première de sa classe en maths.

Pour fêter nos succès aux compos, les dernières de l'année, nous avons décidé de passer l'après-midi tous les six à flâner à Sèvres et à Ville d'Avray, en partant de chez Du Parc. Nous aimons beaucoup ces endroits, où l'on se croirait tantôt dans un village, tantôt à la campagne. Le temps s'y prête, car il fait doux et ensoleillé, contrairement aux jours précédents où la pluie ne s'est pas fait oublier.

Nous allons sans nous presser, échangeant de temps à autre des propos sans mystères, sans intrusion intellectuelle. Le repos de l'esprit, pour tout dire.

Le chemin est parsemé de vénérables maisons, chacune veillant jalousement à sa propre personne.

Sur le flanc de la colline qui monte vers les bois qui bordent le parc de Saint-Cloud, une grande maison en meulière décorée d'enluminures de pierres blanches.

Une maison moins grande. Les plantes en ont profité pour l'envahir, d'autant plus qu'elle ne paraît pas vouloir s'en défendre.

Face à un grand jardin peuplé d'arbres aux gros troncs, une maison coiffée d'un curieux toit. Comme si en cours de construction on avait décidé de changer de toit. Au milieu du premier en pente douce, un autre pointu. Mais peut-être avait-on changé d'architecte?

Deux fenêtres, que l'on devine plutôt qu'on ne les voit, noyées dans des guirlandes de verdure, laissent penser qu'une maison s'y dissimule.

Deux fenêtres, peut-être fâchées l'une contre l'autre, ont planté un gros tronc entre elles. Dans le fond d'un jardin qui ressemble plus à un bosquet, une maison, là-bas, nous regarde. Tout à côté, voici de quoi préparer de bons déjeuners. Asperges, petits pois, carottes, navets, salades, radis, épinards, nous a appris la Dame de la Forêt. Après le potager, une maison de maître, protégée par une grille en fer de lance et une balustrade. Plus loin, une grille en fer forgé devant une fenêtre rêveuse, dans l'écrin chevelu d'un acacia. Sans doute une demeure, dont on ne voit bien que la grosse tourelle que les arbres autour d'elle cherchent à cacher.

Tiens! Je la connais cette maison, mais aujourd'hui je sais à qui elle appartient, certainement à un camarade de Skazka. Vous avez deviné que c'est une maison aussi russe que celle qui se trouve en bas de chez Du Parc.

Nous ne sommes pas les seuls à profiter de ce jeudi ensoleillé. Dans un grand jardin où vivent des buissons, des fleurs et des arbres, deux enfants, frère et soeur sans doute, se balancent sur une balançoire - vous ne l'auriez pas deviné! - à qui ira le plus haut. Le petit garçon doit bien aimer sa soeur, à peine plus petite que lui, car on voit qu'il ménage ses forces pour ne pas la chagriner.

Nous passons sur le pont du chemin de fer d'où l'on voit la maison de la montagne, et nous voici à Ville d'Avray.

Nous prenons la rue qui monte au parc de Saint-Cloud. Les maisons ne ressemblent pas à celles de Sèvres, bien que nous soyons à deux pas, et que le terrain géologique paraisse être le même. On remarquera mes nouvelles compétences en la matière! A vrai dire, compétences entièrement partagées avec Clochette. Les maisons sont plus petites, plus simples. Une grille dépassant d'un bandeau de fer protège un fouillis de plantes. C'est peut-être le jardin d'une maison, mais on ne la voit pas. Un peu plus loin, un grand mur, qui semble ne jamais s'arrêter. Derrière le mur, un bois touffu, qui doit être, lui aussi, un jardin. Qu'elles sont grosses, les pierres, légèrement arrondies, sur lesquelles tombent des tiges pleines de feuilles! Une palissade de bois. Une maison avec deux fenêtres en ogive.

Sommes-nous revenus à la campagne? Une petite maison, basse. Un auvent, d'où retombent des tiges pleines de feuilles. Sous l'auvent, tout contre la maison, un tas de bûches, bien alignées, bien serrées l'une contre l'autre. "Comme en Bourgogne", m'a chuchoté Clochette.

Samedi. Je passe l'après-midi avec ma femme. Un peu de maths pour commencer. Un peu de géologie sur les terrains de notre promenade de jeudi. En y regardant de près, c'est beaucoup plus compliqué que ce que j'avais dit. Que voulez-vous? nous ne sommes pas encore des savants. Il faudra revoir tout ça.

Après le goûter, nous allons dans le bois. Grand soleil, alors qu'il a plu hier, et bien! Clochette m'emmène par des endroits encore inconnus :

- Chut! je vais te montrer quelque chose, me dit-elle dans un sourire.

Je la suis sans la contredire.

Nous nous enfonçons dans la forêt. Le terrain se gonfle en de petites collines à peine marquées. Le sous-bois sent bon les plantes humides, et la terre devient molle; les herbes ont pris des teintes vert foncé et sont gorgées de la sève des bois. Soudain, Clochette me montre du doigt le sol, derrière un monticule :

- Regarde là-bas...

Le sol est légèrement affaissé, et dans le creux... comme un mirage de bleu, ou de mauve, fluorescent, tapisse le sol. Je ne suis pas sûr de ne pas voir un reflet, ou un effet de soleil.

- Tu vois, c'est là que je viens chercher mes clochettes...

Un dense tapis de clochettes, rassemblées comme sur la place d'une ancienne mare...

Je suis tout ébloui :

- Comme tes fleurs sont belles!

Un délicat parfum, raffiné et suave, sucré et tendre, nous arrive, et nous appelle.

Clochette tourne autour de l'enclos magique, avec précaution, et contemple les fleurs, ravie. Je la regarde cueillir son bouquet. Des petites campanules pendent gracieusement sur de minces tiges, et retroussent leur robe sur les étamines jaune pâle.

- On les appelle aussi des jacinthes des bois, murmure Clochette.

Elle me tend son bouquet :

- Elles te rappelleront que nous sommes venus ici, tous les deux.

Dimanche. Un jour il pleut, un jour il ne pleut pas. Hier il ne pleuvait pas, aujourd'hui... il pleut. Bah! Quand le soleil est là, il fait bien beau; nous sommes le quinze mai. L'été approche, et avec lui, les vacances. Et puis, notre mariage, à Clochette et à moi. Elle sera ma femme devant tout le monde. Pour moi, elle l'est déjà, et c'est cela qui compte. Pour moi, pour nous deux.

Ah, j'ai aussi oublié de parler du bac! Que pourrait donc bien vouloir dire ce lapsus?

Cet après-midi de pluie, nous sommes tous les sept chez Crystal. La conversation est revenue sur les mots dont nous avons parlé il y a deux semaines.

- Tu disais, Sapiens, que les mots étaient fluctuants et ne pouvaient jamais rendre compte d'une réalité stable.

- Et toi, Skazka, tu disais qu'il était difficile, sinon impossible, de se comprendre avec des mots, et tu as ajouté que chacun ne voulait comprendre que ses propres mots.

- Tout ça, vous le dites avec des mots, ponctue Crystal.

Skazka sourit :

- Si tu veux, je peux te l'écrire sans mots.

- Si tu dessines des traits et des ronds, ce ne seront que de nouveaux mots, signale Du Parc.

- Je ne ferai ni ronds ni carrés.

- Des dessins? propose la Dame.

- Oui, en quelque sorte.

Je pense avoir trouvé :

- Des hiéroglyphes, comme en égyptien?

- Presque.

- Des caractères chinois? suppose Clochette.

- Oui, des idéogrammes! confirme Skazka.

- Ce ne sont pas des mots comme les autres, mais dessinés autrement? s'enquiert Crystal.

- Bon; comme leur nom l'indique, les dessins eux-mêmes représentent des idées, non des mots.

- Tu dessines comment une idée? lui demande la Dame.

- Comment fais-tu, lui répond Skazka, pour montrer un sentiment, lorsque tu peins?

- Je l'indique par les mouvements d'une personne; elle pleure, elle rit.

- Si tu veux un autre jour évoquer simplement la tristesse ou la joie, tu peux recommencer ton dessin, mais si tu veux le faire souvent, cela prendrait beaucoup trop de temps; alors tu peux choisir un signe qui rappelle, même vaguement, ton dessin, et déclarer que ce signe voudra dire tristesse ou joie.

Il laisse un temps :

- C'est cela qu'on appelle un idéogramme.

- La pensée est pleine de nuances, s'étonne Clochette; il en faudrait, des idéogrammes...

- Quinze mille environ.

- Ce n'est pas beaucoup, conteste Crystal.

- On peut écrire plusieurs idéogrammes ensemble pour une seule idée; c'est cet ensemble qui donne l'idée.

- Et ça fait beaucoup d'idées? demande la Dame.

- En supposant que chaque ensemble fasse trois idéogrammes, on aura trois mille milliards trois cent soixante-quinze millions d'idées.

Nous restons tous bouche bée. Sapiens, le premier qui est revenu à lui, fait un rapide calcul :

- L'ordre de grandeur y est; c'est effarant!

- Mais même si chaque idéogramme est une idée, je ne pense pas que l'idée dessinée soit d'une précision absolue, remarque la Dame.

- Ça, c'est vrai, concède Skazka.

- Ça doit être drôlement précis, ton chinois! ironise Du Parc.

- Tu as raison, il n'est même pas précis du tout; mais toi avec tes mots précis du dictionnaire, souviens-toi de ce que Sapiens a dit tout à l'heure, c'est-à-dire en résumé que chacun comprend ce qu'il veut.

- Si je comprends bien, rien n'est bon, ni nos mots, ni le chinois, conclut amèrement la Dame.

- Tu pourrais nous donner un exemple d'idéogramme? demande Clochette.

- J'en connais un qui me paraît très révélateur, répond Skazka; il s'agit, d'après les dictionnaires, de ce qu'on appelle en français bonheur et en russe chtchiastié.

Il fait une pause :

- En français, cela signifie que "quelque chose vous est arrivé au bon moment"; en somme c'est "réussir". En russe, cela signifie "avoir la bonne part" ou "faire une bonne affaire". Voyons d'autres langues. En anglais, happy désigne "quelque chose qui vous arrive par une bonne chance". En allemand, Glück a le même sens, comme luck en anglais. En italien, felicità, de même que l'espagnol felicitad, vient de felix en latin et veut dire "produire des fruits".

- Oh, que tu es savant! admire Du Parc.

- Non, non, sourit Skazka; il se trouve que ce mot m'a intéressé, pour la raison que vous allez voir. Voici la description de l'idéogramme chinois. L'idéogramme se compose de trois dessins; une femme, avec un enfant, à l'abri sous un toit. Voilà comment ce sentiment est perçu par un Chinois.

Un long silence.

- C'est merveilleux! finit par constater Clochette.

La Dame est pensive :

- C'est vrai que je ne ressens pas la même chose en entendant les mots dans les langues d'ici, et en me représentant l'idéogramme chinois; avec nos mots, je comprends, sans d'ailleurs savoir précisément quoi, avec l'idéogramme, je ressens quelque chose, même si cela n'est pas précis.

Elle poursuit après un temps :

- Cette imprécision ne me gêne pas, la pensée est là; avec nos mots je sais de quoi il s'agit, mais il me manque quelque chose, comme s'il me fallait encore rencontrer la personne pour la voir, pour l'entendre.

Beaucoup de travail en ce début de semaine. Si quelques jours de repos nous sont octroyés la semaine prochaine, ils ne sauraient empêcher le bac de se rapprocher. Aujourd'hui jeudi, il ne pleut pas, contrairement aux jours précédents, et nous avons décidé, entre nos révisions et autres préparations, de faire un petit tour à pied au hasard des rues de Versailles.

Après un bon goûter pris chez moi, nous partons tous les six par le boulevard de la Reine en direction de la gare Rive droite. Nous voici au croisement devant le lycée. Oh, non! ce n'est pas là que nous allons, et nous nous dépêchons de traverser, tout en restant du même côté du boulevard. Les quatre rangées de beaux tilleuls sont à présent couvertes de feuilles molles, et l'on peut s'y promener à l'ombre les jours, comme celui d'aujourd'hui, où le soleil nous réchauffe un peu trop chaudement... Ils sont beaux ces tilleuls, au feuillage bien coupé, faisant une verte allée qui mène au parc du château.

Nous passons devant une grave maison, cossue. Deux fenêtres bavardent, tournées l'une vers l'autre. Derrière la grille, un petit jardin dont la maison paraît faire le tour par la gauche. A droite, un porche mène à une cour à l'abri des regards. Plus loin, une petite maison s'étire vers le boulevard, en ne lui montrant qu'une façade étroite et son toit d'ardoises en trapèze.

Voici des glycines qui tombent en grappes élégantes sur une grille. On les voit même si on ne regarde pas. On les voit à leur odeur suave. Une verrière au-dessus de la porte. Des têtes sculptées, qui sourient au-dessus de chaque fenêtre.

Nous ne sommes plus tellement loin de la gare. Un porche. Un porche somptueux, tout ouvragé et sculpté de balustres. Accueillant cependant, il monte vers sa maison pour y conduire, à l'abri de la pluie, les maîtres de la maison.

La rue du Maréchal-Foch traversée, nous prenons des petites rues calmes, où tout paraît dormir au soleil. Les maisons ont changé, plus régulières, plus sobres, plus petites, plus anciennes sans doute, comme celle-ci, aux hautes fenêtres étroites, et aux murs simples.

Nous sommes toujours à Versailles; mais nous avons changé de ville. Un chemin empierré la traverse, passant entre de toutes petites maisons de pierre. Assis au bord du chemin, le visage enfoui dans les mains, un ange de pierre pleure. Le cimetière.

Dimanche matin. Le boucher n'avait pas préparé le rôti, j'ai proposé d'aller le chercher. Cela me promènera. J'ai bien travaillé ces jours derniers, et cela me changera les idées, comme on dit. Comme si un rôti pouvait changer une idée, surtout pour ceux qui n'en ont jamais. D'idées, je veux dire, pas de rôti. Le rôti, il suffit d'avoir assez d'argent pour pouvoir l'acheter, les idées, par contre...

Notre boucher est au marché. Excellente viande, du charolais. Le temps est gris, quelques gouttes éparses. Mais les gouttes ne me font pas peur, elles me donnent plutôt une sensation de fraîcheur par cette chaude journée.

Me voilà en chemin. Non, non, je ne suis pas du tout en chemin, car, engourdi par les habitudes, je me suis dirigé vers le lycée pour prendre la rue qui le longe, ou peut-être la rue du Maréchal-Foch. Eh bien non! je n'ai aucune envie de passer devant le lycée; ça va comme ça. Donc, je rebrousse chemin pour prendre l'avenue des Etats-Unis. M'y voilà. Comme le boulevard de la Reine, il y a quatre rangées d'arbres. Là ce ne sont pas des tilleuls, mais des platanes, dix fois plus haut que les tilleuls. Vous ne me croyez pas? Vous n'avez qu'à y aller voir, vous avez l'adresse. Si vous venez de Marseille ou de Bordeaux, ça vous fera un long voyage, et j'espère que vous apprécierez à sa juste valeur cette bonne farce. Je suis sûr que cela mérite le déplacement! Mais là je pense que vous ne serez pas d'accord avec moi. Il n'en reste pas moins que les platanes sont beaucoup plus hauts que les tilleuls, ça c'est vrai. Et l'avenue des Etats-Unis est dix fois plus large que le boulevard de la Reine. Bon, bon, n'insistons pas sur les farces d'un goût modéré. Donc l'avenue des Etats-Unis est un peu plus large que le boulevard de la Reine.

J'aime beaucoup ce trajet. Sur le côté droit, le long d'une contre-allée, des petites maisons provinciales, avec des jardinets, contrastant avec les grands immeubles de l'avenue. Comme des maisons de poupée, toutes différentes, en meulière, avec des appareils autour des fenêtres et sur les murs, de gros auvents au-dessus des portes, à moitié cachés par les glycines ou les feuillages. En marchant, on est au niveau du premier étage, c'est une impression curieuse, la contre-allée étant en contre-bas. Sur l'avenue, on voit souvent des mères de famille avec leur landau, des enfants qui courent après leur chien, des grands-pères assis sur des bancs. Le trottoir est aussi large qu'une rue, sous les platanes.

Quelques pas plus loin, sur la droite, des marches. Si on les descend, on tombe - je n'y peux rien, le prof de français a dit que c'est une expression consacrée, quant à moi il n'y a aucune raison que je tombe! - donc, on tombe dans une petite rue calme, qui serait à elle seule un village, si elle n'était à Versailles et si quelques grands immeubles n'en faisaient pas perdre la sensation pour ceux qui ne regardent que distraitement. Un peu plus loin on arrive à une place, où trône la statue de Mansart, celui qui a fait le château. De là la route continue vers l'entrée principale du lycée. J'avais pensé y échapper... C'est ici surtout que j'ai l'impression d'une ville royale, cossue, distinguée. Des étages sobres, des fenêtres hautes et étroites, un ensemble sérieux et stable, glissant derrière les platanes au fur et à mesure que l'on marche.

- La Flèche!

Je me retourne. Venant vers moi de la statue, une élégante jeune fille marche d'un pas souple et décidé. Sereine, aux yeux qui portent loin. Elle sait qui elle est, et cherche un monde qui lui convienne. Clochette!

- Ah! C'est toi? Vous venez déjeuner chez vos amis?

- Oui, oui, je t'ai vu de loin, j'ai laissé mes parents un moment pour venir te dire bonjour.

Elle me sourit :

- A tout à l'heure!

- A tout à l'heure!

Vers deux heures, nous nous retrouvons tous les six chez moi. Rien de précis dans les conversations. Le bac, les vacances...

- J'ai plein de coccinelles dans le jardin, cette année, nous apprend la Dame.

- Elles sont toutes venues chez toi, moi, je n'en ai pas du tout, nous apprend à son tour Crystal.

Elle se tourne vers Clochette :

- Et chez toi?

- J'en ai beaucoup, moi aussi.

- Il faudra absolument que je lance une étude pour savoir si j'en ai moi aussi, déclare posément Du Parc.

- Voilà qui menace d'être long et délicat, s'inquiète Sapiens; peut-être devrions-nous demander à notre lycée de retarder le bac?

Je le soutiens :

- Il faut, en tout cas, acheter les livres nécessaires à une étude approfondie.

- J'ai déjà quelques notions sur ces insectes, commence doctement Du Parc.

- Nous t'écoutons, puits de science!

Du Parc salue :

- Merci, toi, Sapiens, le plus savant des hommes!

Je fais un large geste :

- Parle, n'attends pas; nous sommes suspendus à tes lèvres!

- Les coccinelles sont des petites bêtes jolies, douces et gentilles, douées d'une haute moralité et pourvues d'un grand respect pour leur prochain.

Il poursuit, après une pause :

- Elles sont, au surplus, douées d'un grand amour maternel; j'en ai entendu une ce matin dire à sa fille : "Mange vite tes pucerons, ma chérie, avant qu'ils ne se sauvent!"

Mercredi, physique. Demain, quelques jours de vacances. Clochette et moi accompagnerons mes parents, mon père devant effectuer deux visites architecturales dans le Vexin. Des endroits situés non loin de Versailles, nous irons en auto.

En attendant, je le rappelle, cours de physique. Electricité.

- Que d'histoires pour allumer une ampoule électrique! souffle Du Parc.

- Il faudra que je réfléchisse avant de tourner le bouton! enchérit Sapiens.

Je conclus :

- Je ne m'éclairerai plus qu'à la bougie!

Au goûter, chez moi, les débatteurs débattent.

- Une chose existe-t-elle si nous ne la connaissons pas? demande Sapiens pour commencer avec simplicité.

- Moi, mon biscuit n'existe plus, répond Du Parc.

Je tente d'arranger les choses :

- Si je te donne le même biscuit, ton biscuit existera-t-il à nouveau?

- Jamais! il ne sera jamais le même!

- Tant pis! J'allais me lever t'en chercher d'autres.

- Un biscuit est un biscuit; il sera ipso facto toujours le même! Tu peux aller!

La question des biscuits résolue, Sapiens reprend :

- Lorsque nous connaissons une chose, nous n'y prêtons pas attention, nous nous en servons, c'est tout.

- Difficile de se servir de ce qui n'existe pas, assure Du Parc.

- Pardon! nous ne connaissons pas les photons, mais nous nous en servons tout de même.

Je calme la dispute :

- Préparez vos photons, je vais chercher les biscuits.

La question des biscuits résolue à nouveau, Sapiens reprend de nouveau :

- Peut-on agir en fonction d'une chose qu'on ne connaît pas, ou dont on suppose l'existence?

- Si je n'ai pas eu mon argent de poche... non, non, ça, ça ne va pas; normalement, j'en aurai d'autre... Bon, si je suppose que mon père m'augmente de mille fois, je ne pense pas que j'irai projeter de faire un achat aussi cher.

L'excellente analyse de Du Parc clôt le débat. Demain, ce sont les vacances, et personne n'a envie de débattre. Le débat se termine donc dans la confusion la plus absolue.

- En somme, déclare Sapiens en partant, c'est poser la question de savoir si l'on peut compter sur l'inconnu?

- Tu as raison, a répondu Du Parc, la réponse à ta question est inconnue.

Ite, quaesitum est.

Jeudi. Nous sommes partis, Clochette et moi, avec mes parents voir un terrain où mon père envisage de bâtir une maison. Partis tôt dans l'après-midi, nous arrivons vers trois heures à Chars, dans le Vexin. Mon père ayant à discuter longtemps avec... à vrai dire, je ne sais pas précisément qui, mais qu'importe, nous préférons, Clochette et moi, aller visiter les environs.

- Ça ne ressemble pas du tout à chez nous, observe Clochette, c'est comme si le paysage attendait.

Je ne dis rien pendant un moment :

- Il attend... les hommes.

- Il n'est pas simplement joli, se contentant de se faire admirer; il n'attend pas les promeneurs, mais ceux qui ont besoin de lui.

- Nous, nous ne sommes que des...

Clochette m'interrompt :

- Non, non, nous sommes prêts à la comprendre, si elle veut de nous, cette terre.

Nous marchons tranquillement sur une petite route déserte. Le silence nous entoure, rompu par le chant des oiseaux lorsque nous passons près d'un bosquet.

- A Chaville, il y a des oiseaux partout, dans le bois, tout autour de ma maison; ici, on a le sentiment que les bosquets sont les maisons des oiseaux.

Je remarque :

- Pourtant, il y en a dans le ciel...

J'ajoute aussitôt, alors que Clochette allait parler :

- Oui, oui, ils se promènent...

- C'est nous qui nous promenons; eux, ils cherchent leur nourriture.

Je souris :

- Je chercherais bien un goûter!

Elle me désigne le petit sac qu'elle m'a donné à emporter, et auquel je n'avais pas prêté attention :

- Pain et chocolat.

J'allais plonger dans le sac, mais elle me retient :

- Il n'est pas quatre heures.

- Tant pis!

- Il va s'ennuyer, le pauvre! s'écrie en réponse Clochette.

- S'ennuyer? le chocolat?

- Là, le cheval!

- Dans le pré, là-bas?

- Oui, il est tout seul.

- Ce n'est pas sûr, le pré va derrière le petit bois.

- Peut-être... En tous cas, il a de quoi boire.

Sur la gauche du pré, une petite mare appétissante... pour le cheval.

- Il est tout noir; c'est rare?

Je n'en sais pas plus :

- Tu sais, moi, les sciences nat...

- Moi, j'aime bien, mais là, je ne sais pas.

Plus loin, ce sont des champs, aux longues herbes vertes.

- Ça, c'est dans mon livre; ce sont des blés en herbe, c'est-à-dire pas encore mûrs, indique Clochette.

Un peu plus loin, sur notre droite, derrière une palissade, une sorte de... je ne sais comment l'appeler. Clochette l'a vu, elle aussi :

- C'est un jardin ensorcelé! Viens!

Il y a une porte, au milieu de la palissade; elle est ouverte, comme si elle nous invitait. Nous entrons et faisons quelques pas.

- Nous sommes en Chine! s'exclame Clochette; regarde ces herbes, toutes fines, une ici, une là, qui semblent former un idéogramme en émergeant de la mare!

L'image est juste. Des herbes fines, longues, droites ou encore pliées, qui se tiennent par la main, se reflètent dans l'eau sur fond de ciel, et rappellent des dessins chinois, qu'on voit dans les livres. Des vues peintes sur des tentures...

- J'en ai vu à la bibliothèque du lycée, c'est tout à fait ça, m'apprend Clochette.

Je fais un geste vers l'eau :

- C'est un magicien chinois qui a dessiné cette mare.

Nous allons plus loin. De toutes petites mares maintenant, avec d'autres herbes, plus larges, qui s'entremêlent.

- C'est enivrant, l'odeur de ces mares; elles nous appellent de là-bas, de l'endroit inconnu.

Le jardin commence tout doucement à s'élever.

- Que de fleurs! me montre Clochette; et les beaux iris sauvages!

Peu à peu, les feuilles s'élargissent, se serrent les unes contre les autres, recouvrent entièrement la terre. Des arbrisseaux commencent à pousser à mesure que nous montons.

- Je ne sais plus où nous sommes, murmure Clochette.

Je la prends dans mes bras :

- Tu es avec moi; où que tu sois, tu es toujours avec moi.

Nous restons là longtemps, l'un contre l'autre.

De petits arbres ont commencé à se montrer çà et là. Puis des plus gros, puis des plus grands.

- On dirait une tête de cheval, m'a montré Clochette.

Ce n'est qu'un arbre, mais il a été coupé de façon inattendue. Je n'ose penser qu'en ce lieu enchanté c'était un vrai cheval, devenu un arbre...

- Ils sont tous curieux, ces arbres; ils sont tout boursouflés, avec des bosses partout, poursuit Clochette.

Et enfin, arrivés en haut de la colline...

- La magie nous a transportés dans la jungle; tu as vu les lianes? s'émerveille Clochette.

Il y en a partout, des lianes sombres tombant du haut des arbres décharnés. Il n'y a aucun doute; nous sommes bien dans la jungle, tous les deux, ensemble.

Samedi après-midi. Second voyage pour les mêmes raisons. Cette fois-ci nous avons regardé une carte ce matin et trouvé un chemin qui faisait une boucle de Buhy à Buhy, toujours dans le Vexin. Dix-sept kilomètres. En marchant bien, mais sans trop se presser, nous comptons trois heures, le temps qu'il faut à mon père, d'après ce qu'il nous a dit.

Le chemin commence par une descente, tout va bien. Traversée de la nationale quatorze. Et là, ainsi que nous l'avons vu sur la carte, une montée. Une belle montée. Nous avons bien le temps de parler. Et voici de quoi nous parlons.

- Tu vois où se trouve l'allée Pierre de Coubertin?

- Non, pas du tout, me répond Clochette.

- La petite rue qui descend de la piscine Montbauron?

- Celle qui vient de chez toi, qui tourne?

- Non, l'autre.

- Qui va vers le Palais de Justice?

- Oui.

- Oui, je la vois.

- Mon père nous a trouvé un petit deux-pièces.

Les yeux de ma femme brillent. Elle me saute au cou :

- Chez nous, nous serons chez nous?

- Oui, chez nous.

Elle me prend goulûment la bouche. Je la serre fort. Très fort.

Nous reprenons notre marche.

- C'est bien situé pour les commissions, le marché est à cinq minutes, et puis, c'est tout près de nos deux lycées, analyse posément Clochette, c'est magnifique!

- Je crois que ce n'est pas très grand...

Clochette rit :

- Nous serons plus près l'un de l'autre!

Dimanche. Il pleut. Dès le matin, nous sommes tous les six au travail. Révision chez Du Parc.

- Le bac est dans deux semaines, nous n'aurons plus de nouveaux cours, déclare Sapiens, faisant une mise au point.

- Malheureusement, il y a les cours anciens, réplique Du Parc.

- Je rappelle aux garçons que c'est précisément pour cette raison que nous sommes ici, avise la Dame.

Je fais mine de m'étonner :

- Curieuse réflexion! Ainsi qu'il est facile de voir, nous sommes...

- En train de bavarder et d'empêcher les filles de travailler, fait mine de bougonner Crystal.

Cependant, les esprits se calment grâce aux propos apaisants de la Dame :

- Ce n'est rien, les garçons, si vous ratez votre bac, nous serons dans la même classe l'année prochaine, et nous pourrons vous aider pour le bac suivant.

Les garçons, rassérénés, se mettent au travail.

Clochette n'a pas participé à cette joute oratoire. Ce n'est pas qu'elle paraisse distraite, mais il me semble qu'elle pense à autre chose...

Maintenant, la révision se passe bien. Le déjeuner encore mieux. L'après-midi, nous révisons jusqu'à environ quatre heures. Et là, ayant proclamé que nous avions suffisamment travaillé pour aujourd'hui, nous passons à l'épreuve du goûter. Epreuve brillamment réussie. Et alors, nous parlons, Clochette, moi, de notre grande nouvelle. Le petit deux-pièces.

Tous se sont chaleureusement exclamés, les filles sont allées embrasser les petits fiancés, et Sapiens m'a mis la main sur l'épaule.

- S'il n'est pas assez grand, votre petit deux-pièces, pour que nous puissions tous venir pendre la crémaillère, projette Du Parc, je viendrai, quant à moi, avec une échelle.

- Comment ça, avec une échelle? s'étonne Crystal.

- Pour assister de la fenêtre, bien entendu.

Nous rions tous à cette perspective.

- Il faut établir une liste de mariage, vous allez avoir besoin de meubles, de vaisselle, d'ustensiles... annonce la Dame.

Crystal sort une feuille :

- Je vais faire six colonnes; chacun fera sa proposition, et ainsi, on évitera les propositions en double. Qui commence?

Jeudi. Travail ce matin. Dans l'après-midi, nous nous retrouvons tous les six chez la Dame de la Forêt.

- Je crois me souvenir que nous étions perplexes, je ne sais plus quand, à propos de choses qui n'existaient pas, ou que nous ne connaissions pas, commence Du Parc.

Je me souviens :

- Oui, c'était chez moi, je ne sais plus quand, à la sortie, je crois, d'un cours de physique sur les abeilles.

- C'était, je crois, en février, risque Sapiens.

- Nous avions également parlé du violet qui n'existe pas, se souvient de son côté la Dame.

- Dans ce cas, au bac, nous travaillons pour l'inconnu, reprend Du Parc.

- Tu veux dire que nous ne connaissons pas la note que nous aurons? s'enquiert Crystal.

- C'est bien ça.

- Cependant, nous travaillons pour apprendre des choses, remarque Sapiens.

- Le violet, par exemple, qui est tout aussi inconnu, note Clochette.

Je hoche la tête :

- En somme, nous apprenons des choses inconnues dans un but inconnu.

- En maths, lorsqu'il y a une inconnue, on cherche à la découvrir, constate Sapiens.

- La note de l'examinateur, nous ne pouvons la découvrir, prétend Clochette.

Crystal est surprise :

- Si on a découvert correctement la solution d'un problème, on a une bonne note.

- Et en français?

- Tu as raison, la note ne dépend pas seulement de nous, admet Crystal.

- Si nous avions les moyens nécessaires, des appareillages par exemple, pour connaître avec certitude la pensée de l'examinateur, nous pourrions nous y adapter de façon précise, et donc connaître la note, reprend Clochette.

- Tu veux dire deviner ce qu'il veut? lui demande la Dame.

- Non, ça, c'est de la psychologie; je parle d'une connaissance exacte.

- Tu fais bien! s'exclame Du Parc, parce qu'en psycho, on peut dire ce qu'on veut en affirmant qu'on a raison, puisqu'il ne s'agit que de son propre sentiment.

Il fait un sourire ironique :

- Si un homme ne considérait pas qu'il a raison, il n'affirmerait pas; donc, a contrario, s'il affirme ce qu'il dit, c'est parce qu'il est sûr d'avoir raison.

- Deux cas contre toi, conteste Sapiens; il peut avancer une hypothèse sans le dire, ou il peut mentir par intérêt.

- Mais dans ce cas aussi, il considère avoir raison de faire ce que tu dis.

- Je pense que tout cela est très vrai, intervient la Dame; mais on a perdu le sujet dont parlait Clochette; la certitude permet d'agir sans erreur, et la note qui n'existait pas existerait immédiatement, ou si tu préfères, on la connaîtrait immédiatement.

- Et le violet? demande Crystal.

- Chacun de nous se contente d'affirmer son existence, sans plus, constate Du Parc.

- Mais nous sommes tous d'accord sur le violet, si nous en parlons entre nous, constate de son côté Sapiens.

Clochette sourit :

- Et voilà; les illusions, qui n'existent pas, nous les voyons, bien entendu.

Un petit silence.

- Notre vie nous est imposée par ce qui n'existe pas, tout au moins pour nous, prononce pensivement la Dame.

- Les couleurs que voient les abeilles ne nous attirent-elles pas sans que nous le sachions? demande Crystal.

- A vous écouter, les filles, nous ne saurions même pas que nous vivons, commente Du Parc.

- Tu veux dire que nous ne saurions pas tout ce qui fait partie de notre vie, la vie que voient, par exemple, les abeilles? s'enquiert Sapiens.

J'observe :

- Pourtant, ce que nous savons nous est utile pour vivre; je vois une pomme, je la mange.

- Que vois-tu lorsque tu vois une pomme? me demande Clochette.

- Flottons-nous au milieu de l'océan sur un vaisseau invisible? rêve la Dame.

Dimanche. Les parents de Clochette sont invités à passer la journée chez des amis qui habitent "nulle part", m'a dit Clochette.

J'ai dit :

- Ce sera difficile d'y aller!

- Pas du tout.

- Une maison isolée?

- Pas du tout, c'est un endroit où sont regroupées quelques maisons dont les habitants viennent de Paris pour y passer les fins de semaine ou les vacances; il y a environ une vingtaine de maisons, chacune au milieu d'un terrain, ils appellent ça un parc.

Et nous avons été invités, Clochette et moi, par ses parents, à venir avec eux. Avec les parents, veux-je dire, la phrase n'étant pas très claire.

Nous partons dans la matinée. Deux heures de route, sans aller vite. Le père de Clochette n'aime pas se presser quand il conduit l'auto. Route assez plate, ennuyeuse. L'endroit où nous allons se trouve dans les environs de Courtenay, au sud de Fontainebleau. Nous arrivons un peu avant midi. Voici les terrains et les maisons, sans étage. Quel calme, quelle paix doivent régner ici!

- Je crois qu'ils arrêteront la tondeuse à gazon à moteur à midi, au déjeuner, m'informe Clochette.

Elle ajoute, sur un ton moqueur :

- Que veux-tu? ils n'ont pas réussi à servir le déjeuner sur la tondeuse.

Voilà qui est de bon augure!

Les amis des parents de Clochette nous reçoivent très aimablement. Le mari me demande si j'aime le calme de la campagne. Il faut parler fort, à cause de la tondeuse. Je lui réponds : "Beaucoup!" avec un sourire entendu qu'il apprécie à sa juste signification. La femme lève les yeux au ciel :

- Dans dix minutes, ils s'arrêteront; ils sont ponctuels!

- Et c'est comme ça toutes les fins de semaine, m'explique le mari; ils m'ont dit que si le parc retournait "à l'état sauvage", cela ferait sale et laid.

Déjeuner agréable, sans qu'il y ait rien à raconter.

L'après-midi, on nous envoie promener, pardon, "nous promener"! car le bois est très beau, et nous aurons plaisir à nous y promener.

- La tondeuse reprend à deux heures, et ferme à six, comme dans les bureaux, nous a appris la femme.

Le mari a poursuivi :

- Dans le bois, on n'entend rien!

Le bois est un bois, rien de particulier à raconter. Mais...

- Tu as vu? C'est inondé, me montre Clochette.

Oui, une petite partie du bois, délimitée par des remblais, est dans l'eau.

Nous regardons sans bouger. Quelque chose se passe qui nous attire, nous empêche de nous en aller. Je ne sais pas quoi. Clochette ne paraît pas en savoir davantage :

- On entre dans l'eau?

- Comment veux-tu...?

- On pourrait leur demander s'ils ont des vieilles bottes?

Nous courons vers la maison, ce n'est pas très loin; et nous voilà dans l'eau, chaussés de bottes et, de plus, munis d'un flacon de citronnelle. Oui, car il y a des moustiques, et il y en a beaucoup, et sans citronnelle...

Autour de nous, sortant de l'eau, de petits arbres, au tronc fin, aux branches souffreteuses. Entre les arbres, flottant sur l'eau, des morceaux de branches tombés des arbres. L'eau ne bouge pas, on n'entend que le vol des moustiques.

- La forêt enchantée, murmure Clochette.

De l'eau émerge le bout d'une branche à la forme curieuse. Clochette s'en est approchée :

- On dirait un petit homme qui marche sur l'eau.

Un rayon de soleil fait briller l'eau sur laquelle s'étendent paresseusement des lentilles d'eau mêlées à des mousses et à de petites herbes qui sont venues au ras de l'eau prendre le soleil.

- Un tapis magique, commente Clochette.

Un enchevêtrement de branches, de brindilles, d'herbes... Nous passons entre les arbrisseaux.

- Tu as vu les fées qui nous font des signes? me montre Clochette.

Des fées? Oui, elles sont assises sur les branches, je les vois, moi aussi. On peut aussi ne pas les voir, comme on peut ne pas chercher à pénétrer dans la forêt enchantée...

Lundi. Pas d'école aujourd'hui. Et du reste, il n'y aura pas beaucoup d'école cette semaine, car le bac commence lundi prochain. Nous n'avons plus qu'à réviser, réviser, réviser. Cet après-midi, il fait grand beau temps, et nous nous retrouvons tous les sept au parc du Château, à la porte Saint-Antoine.

Recherchant les endroits calmes afin de pouvoir converser en paix, nous négligeons le Hameau de la reine, d'ordinaire visité par les visiteurs, et prenons la grande allée bordée d'arbres qui passe le long de la Pépinière. L'allée donne sur d'autres allées de même sorte, dans les bois... Il n'y a jamais personne par ici, il y a les oiseaux, qui conversent entre eux. Je pense que nous ne les gênons pas plus qu'ils ne nous gênent. Au reste, ils ne se sont jamais plaints.

Promenade agréable. Les feuilles à présent ont recouvert les arbres et nous marchons enfouis dans une épaisse verdure. Le temps est chaud et radieux, le soleil de l'été qui s'approche est tout là-haut maintenant et nous inonde de sa lumière.

- Quel plaisir d'être là, loin de la foule qui s'amasse là-bas, dans les jardins devant le Château! commence Skazka.

Il poursuit, après une pause dont nous avons tous profité pour exprimer notre approbation :

- On ne peut leur reprocher d'aller au Château, ils sont venus de loin, ils sont venus pour ça; et ils n'ont pas toujours les moyens de venir et de revenir.

Il médite un moment :

- Peut-être auraient-ils voulu venir ici... Que de choses ne se font pas par manque de temps ou de moyens!

Nous marchons en silence, méditant nous aussi.

- Que se passerait-il si soudainement tous les hommes avaient autant de temps qu'ils voudraient, et tous les moyens à leur disposition? demande la Dame de la Forêt.

- Les hommes iraient au parc du Château, déclare Du Parc, un sourire légèrement moqueur aux lèvres.

- Tu n'as pas tort, critique Sapiens, mais je pense qu'il y aura aussi des hommes pour apporter aux autres hommes ce qui leur manque pour que leur vie soit plus heureuse.

Je suppose :

- Des biens matériels, pour commencer.

- Oui, mais ensuite, lorsque ces hommes auront le nécessaire? s'interpose la Dame.

- Je pense, ou plutôt j'espère qu'ils s'occuperont de l'esprit des hommes, suggère Clochette.

- Tu veux parler d'art, de musique, de littérature... de philosophie? lui demande Crystal.

Clochette approuve.

- Il est facile de se promener dans le parc, il est plus difficile de s'occuper de l'esprit des hommes; n'ayant pas de besoins matériels impératifs et se trouvant dans cette reposante allée, qui voudra le faire? questionne Skazka.

Jeudi. Pour le lycée, nous nous sommes, nous les garçons, limités au cours de maths de mardi matin.

Le prof nous a félicités pour notre bonne année, et nous a assuré que nous n'avions rien à craindre de l'examen du bac.

- C'est grâce à vous, Monsieur! et nous voulons, tous les trois, vous remercier pour vos cours, si intéressants, et qui nous ont tant appris, le remercie Sapiens.

- Vous me faites plaisir en me disant cela.

Il fait un bon sourire et :

- Je vais aller fumer une bonne pipe de bruyère en pensant à vous!

Les filles et Skazka, eux, ne sont pas allés en classe du tout. Fini, le lycée!

Cet après-midi, nous nous retrouvons à sept dans l'allée du parc de lundi dernier.

- Alors, Clochette, vingt sur vingt en maths, au bac? sourit gaiement Skazka.

- Oh! Elle aura plus; je suis sûr qu'elle nous donnera, à tous, les points qu'elle aura en trop, affirme Du Parc.

- Que veux-tu; avec un prof comme La Flèche!

La Flèche sourit modestement :

- Je me contente d'expliquer.

- C'est le plus difficile! assure Skazka; si on fait apprendre sans expliquer, cela ne sert que pour apprendre par coeur, et cela ne dure que jusqu'à l'examen!

Il ajoute :

- De plus, cela ne sert que pour le cas particulier qu'on aura appris, mais on n'arrivera jamais à s'en servir pour autre chose.

- Tu veux dire pour un autre genre d'exercice? s'enquiert Crystal.

- Pas seulement; les raisonnements appris en maths peuvent servir en français pour construire la logique d'un texte, pour que les idées ne puissent pas être par exemple en contradiction.

- Avec une élève comme Clochette, c'est possible d'expliquer, elle comprend; mais avec un élève qui ne comprend pas... remarque la Dame.

- Le passage du féminin qui comprend au masculin qui ne comprend pas est subtil, apprécie sentencieusement Du Parc.

- Oh! il ne s'agit que d'un masculin ordinaire, il ne saurait en aucune façon s'appliquer à un homme tel que toi, répond respectueusement la Dame.

- Tchélovétché! s'exclame Skazka, apostrophant Du Parc, toi qui sais avec finesse découvrir les ressorts qui meuvent les hommes, dis-nous les secrets de ta sagesse!

Nous rions tous, mais Du Parc ne s'en... émeut pas :

- C'est quoi, ton tchélo...?

Ah, les cours de Skazka! Je peux expliquer :

- "Homme" au vocatif, dit appellatif en russe...

- Tchélo veut dire "tête", vétché, "éternité"; l'homme, c'est une tête éternelle, ajoute Clochette.

- Bravo! s'écrie Skazka.

Et, se tournant vers moi :

- C'est toi qui...?

- Oui, c'est La Flèche, confirme Clochette.

Applaudissements de l'assistance.

- Il faut avouer que c'est facile pour les Russes d'expliquer, observe Du Parc, ils ont l'éternité devant eux.

- C'est peut-être vrai, remarque Sapiens, mais si la tête à laquelle on explique ne comprend éternellement pas...

- Un tableau se retouche lorsqu'on veut l'améliorer, propose la Dame, je pense qu'on pourrait faire de même pour expliquer à quelqu'un qui ne comprend pas.

- Il est possible qu'on n'y arrive pas, note Skazka, mais au moins, on tente; si on ne tente pas, que se passe-t-il?

- Comme cela se passe souvent au lycée, répond Crystal, chacun reste sur ses positions, ou plutôt chacun reste seul avec ce qu'il a compris ou ce qu'il n'a pas compris, et si chacun veut imposer ce qu'il pense, c'est la bataille.

Samedi. Je suis chez Clochette pour quelques "retouches" sur le cours de maths.

- Nous, pour les maths, nous avons tout notre temps... jusqu'à après-demain!

Après-demain étant encore très loin, et les maths étant terminées, nous passons le reste de l'après-midi à nous promener dans le bois de Chaville, tout en parlant de notre deux-pièces, des meubles, des casseroles - ça, c'est Clochette, moi, je n'y aurais jamais pensé... "Jusqu'au jour où tu serais passé à table!" m'a souri Clochette.

Dimanche. Demain, c'est le bac. Ça ne sert plus à rien de réviser, on sait ou on ne sait pas. Alors, l'après-midi nous retrouve tous les six à nous promener dans le parc de Saint-Cloud.

- Quel plaisir de ne plus penser à rien! s'extasie Crystal.

- Tu as raison, la soutient Du Parc; errons comme les bêtes à travers le parc, sans nous poser de questions sur...

- Sur rien! le coupe Sapiens; je ne veux plus rien savoir.

- Tu diras ça à ton examinateur, lui... conseille la Dame.

- Pardon, demain, je ne dirai rien à personne; demain, c'est l'écrit, l'oral, ce n'est que dans une semaine.

Je le taquine :

- Dans une semaine, tu auras tout oublié!

- Pas du tout! je n'oublierai que toutes les erreurs que j'ai faites pendant l'année, il ne me restera que les bonnes connaissances!

- Si les connaissances sont les seules choses qui doivent rester... prononce pensivement Clochette.

Léger étonnement chez les errants.

- Que veux-tu qu'il reste d'autre? demande Crystal.

- Oh! pour le bac, rien d'autre, mais cela ne touche que le cerveau.

- Tu veux parler de la pensée? demande la Dame.

- Oui, la pensée... Plutôt les sentiments.

- Les sentiments sont aussi dans le cerveau, constate Sapiens.

Clochette réfléchit :

- Peut-être tiennent-ils une place à part?

- Je ne pense pas que pour le reste, tout soit mélangé dans le cerveau, observe Du Parc.

- Sans doute; mais les bêtes aussi ont un cerveau, leurs occupations sont plus restreintes que celles des hommes.

- Oui, elles cherchent surtout à manger, admet Crystal.

- Les bêtes paraissent aussi capables d'affection, objecte la Dame.

- Affection, ou simple plaisir d'être avec quelqu'un? s'enquiert Clochette.

- Quelle différence fais-tu entre l'affection et le plaisir d'être avec quelqu'un? lui demande Du Parc.

- Plaisir c'est pour soi, affection pour les autres.

- Ça doit être pour ça qu'on nous dit de préférer le travail au plaisir!

- Quel rapport? conteste Sapiens, travail et affection...

- On dit bien qu'on aime son travail, précise Du Parc.

- Ce n'est pas la même chose! proteste la Dame.

Du Parc fait un rire grinçant :

- Et voilà ce que valent les mots! On ne sait jamais ce qu'on dit.

- Tu exagères quelque peu, le reprend Sapiens; on arrive malgré tout à se débrouiller avec les mots.

- Oui, mais il faut drôlement s'entourer de précautions! par exemple, si tu aimes garder longtemps du chocolat dans la bouche, on te parle de plaisir; or j'ai lu dans mon livre que la salive digère le sucre.

- Si je comprends bien ce que tu dis, sans céder au plaisir, nous ne pourrions survivre.

Je suggère :

- Le cerveau des bêtes ne servirait-il qu'à leur survie?

Mercredi. Promenade à sept dans le parc du Château, le long de l'allée habituelle. L'après-midi est belle et chaude. Des taches de soleil font briller les têtes chevelues des graminées. Nous comparons nos copies de bac. Les espoirs sont permis. Nous avons tous fait à peu près la même chose dans les matières où l'on peut comparer. A moins que nous ayons tous tort, ainsi que l'a glissé sournoisement Du Parc, que nous avons vite fait taire. Et le reste de la promenade fut empli de sérénité.

Dimanche. Demain, le bac oral. Aujourd'hui, paresse. Nous sommes tous les six chez Du Parc. Bavardages, ping-pong, promenade. Dans le parc de Saint-Cloud. Le temps, à présent, est au beau fixe. Tant mieux, les pluies, on s'en lasse.

Mercredi. Les oraux sont terminés. Nous en parlons tous les sept au parc du Château, dans l'allée habituelle. Les espoirs sont permis, pour les mêmes raisons qu'à l'écrit. Et nous avons fait taire Du Parc pour ses prévisions pessimistes avant même qu'il n'ait parlé. Excellente promenade. Et le lycée, c'est pour l'année prochaine, pas avant!

Nous voici en juillet, mois des vraies vacances. Mais pour ça, il faut passer sans encombre le lundi quatre. Et nous y sommes, au lundi quatre, jour de l'affichage dans nos lycées des résultats du bac.

Tous les sept reçus! Oh! nous étions sans crainte, mais sait-on jamais?

Eh bien, il y en a une qui n'a pas douté du tout! Elle n'a même pas été voir les résultats, et s'est rendue tout tranquillement chez moi, où les sept devaient se rejoindre. Qui? Clochette! "Ce n'était pas la peine, a-t-elle répondu à nos étonnements; il n'y avait aucune raison que je fusse recalée." Je l'ai regardée avec une sorte d'admiration mêlée à une sorte d'incompréhension. Comment était-elle? Il m'était impossible de considérer qu'elle était irréfléchie. Divination? Soyons sérieux. Non, elle était consciente de ses moyens. Inébranlable? Non, c'est un joli mot. Solide. "C'est tout simplement la conscience de savoir exactement ce qu'on me demandait et d'y avoir répondu parfaitement", m'a-t-elle soufflé.

Crystal et la Dame viennent d'apporter le champagne, les flûtes et les petits fours. Nous trinquons joyeusement et très longtemps à notre réussite.

Mardi. Déjeuner pour nous six. Où ça? Au Pavillon Henri IV. Au Pavillon Henri IV? Mais oui! Car c'est mon père, connaissant nos goûts somptuaires, qui a financé l'opération. Nul d'entre nous ne s'est avisé de protester. Et la somme attribuée étant superbe, le repas ne le fut pas moins.

Après le déjeuner, longue flânerie sur la terrasse qui domine Paris, bavardages, plaisanteries, rires...

Jeudi. Huit heures cinq. Notre train, à ma femme et à moi, est parti pour Bordeaux, et nous sommes déjà, bien entendu, au wagon-restaurant pour notre petit déjeuner.

- J'aime bien le prendre ici; ce n'est pas que ce soit meilleur... mais nous sommes ensemble, loin de tout, me confie Clochette.

Je lui souris :

- Même les oeufs ont un autre goût.

- Bien sûr, ce sont des oeufs à la Wagon!

- Ça, c'est vrai; ils sont inimitables!

J'ajoute :

- N'oublie pas que tu dois m'en faire...

- J'avais dit : "lorsque nous serons mariés"!

- Ah! le mois d'août n'est plus très loin!

- Trop loin, encore...

J'approuve :

- Oui, trop loin!

Nous nous sommes pris la main...

La Beauce. Elle n'a pas changé depuis la dernière fois que nous l'avons vue. Vue, si l'on veut, il n'y a rien à voir.

Orléans. La Loire.

- Nous allons passer devant les châteaux, me rappelle Clochette.

Et vers dix heures...

- Blois!

Nous l'avons aperçu en même temps.

Dix minutes plus tard, ensemble :

- Chaumont!

Cinq minutes plus tard, ensemble :

- Amboise!

Les gares se succèdent, Tours, Poitiers...

- Oh, c'est joli, par là! s'exclame Clochette.

Le panneau de la gare, où nous ne nous arrêtons pas, indique Ruffec. Angoulême maintenant. Il nous reste encore une bonne heure, nous la passons à déjeuner au wagon-restaurant. Deux heures moins vingt, Bordeaux.

Un homme, affairé, regarde le train d'un oeil vif. C'est l'ami de ma grand-tante qui doit nous emmener la voir dans son village à une heure d'auto d'ici. C'est vrai, je n'ai pas encore donné les raisons de notre voyage. Nous allons voir un de mes oncles, qui possède une ferme près de Miradoux, en Gascogne, au sud d'Agen. Au passage à Bordeaux, nous en profitons pour rendre visite à une de mes grands-tantes, qui habite Belin, dans les Landes.

Nous roulons sur la route. Bientôt nous entrons dans la forêt des Landes.

- Ce sont des pins! constate Clochette; j'ai vu ça dans mon livre de géographie.

L'ami de ma grand-tante se retourne en souriant :

- Ce sont des pins maritimes, ils ont été plantés dès la fin du dix-huitième siècle pour fixer le sable qui s'accumulait en formant des dunes, sorte de collines qui ensevelissaient le pays; vous ne verrez que des pins ici.

A perte de vue, les pins. Tous semblables les uns aux autres, créant une sorte d'envoûtement, qui paraît ne jamais devoir s'achever.

Au bout d'un long moment de silence, Clochette reprend :

- On croirait nager au milieu d'un océan, entre le fond et la surface des eaux, doucement éclairé par la lumière du soleil que tamisent les grands pins.

Ma grand-tante nous a souhaité d'être heureux.

Le train de six heures trente-cinq vient de partir de Bordeaux. Nous longeons une grande rivière, la Garonne. Correspondance à Agen, et à neuf heures moins le quart, aux dernières lueurs du jour, nous descendons à Astaffort, petit village où nous attend mon oncle. Sa ferme est située à un quart d'heure d'auto de là, tout près du village de Miradoux.

Nous dînons. Mon oncle vit seul, la cuisine est simple mais bonne. Il nous dit son grand plaisir de nous voir, "Clochette est une bonne fille, telle que ma soeur m'en a parlé".

Je me réveille vers huit heures. Je suis en vacances avec ma femme, chez mon oncle, en Gascogne. Il fait déjà très chaud, le soleil est levé depuis quatre heures. Le ciel est lumineux. Il fait chaud, mais il fait bon. L'air est léger. J'entends gazouiller les oiseaux.

La maison est silencieuse. Ma femme doit encore dormir, et mon oncle n'est sans doute pas matinal.

Je me lève. Un faible bruit dans la pièce voisine. Clochette est-elle réveillée? Je frappe à sa porte. Elle vient m'embrasser. Nous restons longtemps enlacés...

Nous descendons dans la cuisine. Il n'y a personne. Sur la table, deux bols, du pain, du saucisson, du fromage; une curieuse confiture, de couleur vert pâle. Deux cuillères, deux couteaux. Une cafetière napolitaine déjà emplie de café. Il n'y a plus qu'à la réchauffer.

Au même moment, un bruit de moteur. C'est mon oncle. Il a jeté un coup d'oeil sur la table :

- Vous venez de vous réveiller?

Il nous embrasse :

- Il faut profiter du soleil pour aller aux champs; il fait jour à quatre heures.

Et nous prenons le petit déjeuner ensemble - lui, c'est son second.

- Au milieu de la matinée, il fait faim, nous explique-t-il.

Nous dévorons le copieux et odorant petit déjeuner. Il nous parle de son champ de blé qu'il est allé moissonner - "Vous voyez le grand arbre là-bas sur la droite, c'est mon champ", nous montre-t-il. Il nous parle aussi de la vie de sa ferme, des voisins, de Miradoux, de nous. Il ne nous parle pas d'école, ce qui nous surprend, Clochette et moi. Il s'est arrêté un moment, nous a regardés :

- Vous serez une bonne famille, tous les deux.

Puis il s'est levé :

- Je retourne à mon champ; la Catalina va venir tout à l'heure faire le déjeuner.

Et il est parti.

Nous sortons flâner un peu autour de la maison. Au loin, sur le chemin, une femme marche vers nous d'un pas assuré. Elle s'est approchée :

- Je suis la Catalina; vous êtes les neveux?

Nous ne la détrompons pas sur "les" neveux. Mon oncle a dû parler. C'est très bien ainsi. Elle a prononcé son nom en appuyant sur le "i" ainsi que le font les Russes. Ici, on a l'accent tonique. Je pense que nous l'appellerons de cette façon, Clochette et moi, et que cela lui fera plaisir.

- Vous avez aimé ma confiture? nous demande-t-elle sans préambule de son accent sonore, désignant le pot encore ouvert; c'est de la confiture de melons d'eau.

- C'est très bon, nous ne connaissions pas, c'est très fin, très parfumé, lui sourit Clochette.

Après le déjeuné, mon oncle nous demande si nous voulons aller avec lui voir la moisson. Nous nous empressons d'accepter en lui affirmant que cela nous plairait beaucoup et en ajoutant que nous n'avons jamais vu ni moisson ni, au reste, autres choses de cette sorte, ne connaissant que fort peu la campagne.

- J'ai demandé à mon voisin de me prêter un vélo à moteur, nous apprend-il; j'en ai un moi-même, et vous pourrez vous promener dans la journée.

Nous le remercions chaleureusement.

- Suivez-moi; comme ça vous pourrez partir quand vous voudrez!

Nous allons donc derrière son auto. De loin, nous voyons son petit tracteur arrêté au milieu du champ. Ici, on peut le mettre n'importe où - dans son champ, s'entend - il y a de la place, on ne gêne personne.

Le tracteur avance, les blés se couchent, et restent se reposer derrière le tracteur - jusqu'à ce qu'on les ramasse après qu'ils ont séché au soleil, a expliqué mon oncle. C'est tout bête, à Versailles, je ne m'y intéresserais pas, Clochette non plus, me confie-t-elle. Mais ici... Pourquoi? Nous n'en savons rien, ni elle ni moi.

- Tu crois que ton oncle nous permettrait de conduire le tracteur? me demande-t-elle.

Mon oncle n'a rien entendu, le tracteur est bruyant. Je fais des gestes à mon oncle. Il arrête le moteur. Demande faite, demande acceptée de bon coeur :

- Revenez ici quand vous voudrez, vous deviendrez peut-être de bons paysans!

Je le regarde; il n'a pas du tout l'air de plaisanter. Je jette un coup d'oeil à Clochette.

- Sait-on jamais? lance-t-elle gaiement à mon oncle; c'est si agréable ici!

Mon oncle sourit.

L'essai est concluant; Clochette ramasse, ou plutôt coupe fort bien les tiges de blé, moi, beaucoup moins, n'ayant pas sa patience.

- Tu finiras bien par apprendre, me déclare gentiment mon oncle.

Et, à Clochette :

- Il pourra toujours compter sur toi; tu es une bonne fille.

Nous revenons, puis repartons faire une promenade à pied. Je glisse à Clochette :

- Ça ne va pas vite, un tracteur!

- Ce qui compte, c'est que le travail soit fait, me répond-elle.

Ce matin, nous partons pour la journée sur nos vélos à moteur. Nous avons pris des provisions pour le midi, tout au moins, c'est la Catalina qui nous les a gentiment préparées.

Il fait chaud, il fait bon, le ciel est d'un bleu profond. Nous roulons, Clochette et moi, parmi les blés qui teignent le paysage d'une teinte tendre et claire. Dans un des champs, au beau milieu des blés, deux fleurs m'étonnent :

- Tu as vu ces deux grandes fleurs jaunes?

A vrai dire, les fleurs sont assez petites, c'est l'ensemble qui est grand. Un gros rond noir, et les petites fleurs jaunes tout autour.

- Ce sont des soleils, me répond Clochette; leur vrai nom, c'est le tournesol, mais on devrait les appeler les tournausols.

Elle a insisté sur le "au". Elle me montre la fleur :

- Vers où est-elle tournée?

- Comment ça, vers où?

- Réponds à la question!

Comme j'hésite longuement, elle rit, et me montre le ciel. J'ai compris :

- Vers le soleil!

- C'est bien cela.

J'ai encore compris :

- C'est pour ça que tu dis "tournausols".

Elle m'explique encore :

- La tige poussant plus vite à l'ombre qu'au soleil, quand le soleil tourne, la tige s'allonge à l'endroit où elle est opposée au soleil, et la fleur suit le soleil, pour être éclairée le mieux possible; cela s'appelle l'héliotropisme.

Je la regarde avec des yeux plus grands que le soleil lui-même :

- D'où sais-tu cela?

- Si tu avais suivi ton cours de sciences nat l'année dernière, tu le saurais aussi!

Je cherche à me rattraper :

- Et dans ce cas, j'aurais moins suivi les cours de maths, et je n'aurais pas pu te donner de leçons.

La réponse vaut ce qu'elle vaut, c'est-à-dire pas grand chose, mais nous rions tout de même.

- A propos, ajoute Clochette, ce que tu appelles les petites fleurs, ce sont les pétales...

- C'est un mot pour un autre!

- Oui, mais il y en a un qui vaut une bonne note au bac, et pas l'autre.

Nous rions encore, et voici l'heure du déjeuner.

La Catalina nous a gâtés. Oh! il ne s'agit pas d'un repas gastronomique, et rien de particulier ne vaut d'être cité, mais tout correspond à ce dont nous avons envie. Je ne saurais expliquer pourquoi.

- J'ai le sentiment d'être là avec toi depuis toujours, prononce doucement Clochette; je crois que je te connaissais et que je t'attendais.

- Lorsque je t'ai vue pour la première fois, j'ai eu le sentiment d'être revenu vers toi après une longue absence.

Longue ou courte a été l'après-midi? je ne sais pas. Le soleil s'approchait de la terre lorsque nous rentrâmes.

Matinée paresseuse. Nous passons l'après-midi avec mon oncle à la moisson. Je conduis un peu mieux le tracteur, Clochette, toujours aussi bien. Mon oncle est ravi. Je crois qu'il ne s'attendait pas à notre envie de participer à son travail. "C'est à votre vie que nous avons envie de participer", lui a dit Clochette.

Ce matin, nous allons à Miradoux avec mon oncle. Quelques courses à faire. Le village n'est pas bien grand, les boutiques peu nombreuses.

- Lectoure est plus grand, mais pour de grandes courses, il faut aller à Agen, nous apprend mon oncle.

- Quand on est ici, on n'a pas envie d'aller en ville, remarque Clochette.

- Je suis content que le pays te plaise, lui déclare mon oncle.

En repartant, nous passons devant le cimetière.

- C'est de là qu'il y a la plus belle vue, nous annonce mon oncle.

Nous entrons dans le cimetière. La vue s'étend loin. De petits bois, des maïs, surtout des blés.

Dans le cimetière, une belle croix de fer ajourée, une belle croix de pierre, et une modeste couronne en fil de fer tressé, portant des inscriptions effacées. Quelqu'un se souvient.

L'après-midi, nous la passons à nous promener à pied, sans trop nous éloigner de la ferme, pour être ensemble, avec les paysages pour compagnons.

Nantis par la Catalina de bonnes provisions, nous partons pour la journée en vélo à moteur.

Le soleil resplendit. Autour de nous des petits bois, des maïs, des tournausols, du blé. Ce qui reste de blé, car petit à petit, le blé s'allonge sur la terre après le passage des tracteurs, que l'on voit un peu partout. Cependant, les tracteurs, nous les voyons au loin, et ils ne bougent pas. Ils attendent l'après-midi. Mon oncle nous a expliqué qu'il faut attendre que la rosée s'évapore, afin que les blés soient secs.

- Cela fait longtemps qu'il ne ramasse plus rien, celui-là! me montre Clochette.

Oui, un tracteur hors d'usage est là, abandonné et mélancolique, au milieu d'un buisson.

A travers les champs, serpentent des chemins de terre. C'est par là que passent les hommes et les tracteurs. Et aussi les bêtes? Peut-être; mais je n'en ai pas vu une seule.

Les tournausols, ça se mange, nous a appris mon oncle.

- C'est rudement bon! dis-je à Clochette, la bouche pleine.

- C'est rudement bon! me répond-elle, la bouche pleine.

Nous roulons, nous marchons; le paysage change peu, mais ne permet pas de s'en détacher. Nous sommes là, et nous nous y sentons bien.

Sur le chemin, un arbre épais décore un champ de blé.

- Tiens! on ne l'a pas encore moissonné, observe Clochette.

- Il a peut-être d'autres champs, et il n'a pas eu le temps de le faire.

Curieusement, nous nous arrêtons pour contempler le champ, comme s'il nous importait de savoir pourquoi il n'avait pas été moissonné.

- Celui-là, il n'a plus que de la terre, observe encore Clochette.

Je fais montre de mon savoir :

- Mon livre de sciences nat me précise que c'est un champ hersé.

- Je te donne une bonne note, c'est bien!

En contre-bas d'une petite colline, une maison, une ferme plutôt, avec un toit de faible pente, ainsi qu'ils le sont généralement par ici, avec deux petites portes qui se touchent presque, et un grand portail. Je fais montre de mon savoir :

- Dans cette région, il pleut rarement, ce qui explique que le toit soit peu pentu.

Clochette me sourit :

- L'année prochaine, tu me donneras des cours de sciences nat.

Je ne dis rien, avec l'espoir que l'année prochaine elle aura oublié son offre.

Déjeuner. Nous avons trouvé un bosquet empli d'ombre. Et pendant toute l'après-midi, l'ombre nous voit paresseusement installés dans le bosquet, parlant de... qu'importe.

La mi-juillet s'approche; nous sommes le treize. Ce matin, mon oncle a retrouvé un livre de photos qu'il avait acheté... il y a longtemps. Ce n'est pas ici, mais du côté de la ville d'Auch, au sud de là où nous sommes. Ce n'est pas pareil que là où nous sommes. Le paysage est resserré, plus sec. Mais enfin, il n'est pas sans beauté. De vieilles maisons, plus importantes qu'ici, avec murs épais, tours sans doute fortifiées... Fermes, mais nous avons presque les mêmes. Un village, qu'on aperçoit de l'autre côté d'une forêt, entre de petites collines boisées. Une maison abandonnée.

- Oh! regarde!

Clochette me désigne une photo prise dans le village de Biran, la statue d'une Vierge à la moue dédaigneuse :

- Je ne sais même pas si elle aime son enfant.

Nous passons l'après-midi à la moisson avec mon oncle. Cela lui fait plaisir, certes, mais à nous aussi, je vous l'assure!

Aujourd'hui nous passons encore la matinée avec mon oncle et la Catalina. Récits des nouvelles de Miradoux. Il n'y a rien de particulier à en dire, et pourtant, une vie simple et accueillante en découle. Les récits de Versailles sont-ils toujours meilleurs?

L'après-midi, promenade en vélo à moteur.

- Tiens, des vignes! s'exclame Clochette.

J'ai déjà vu des photos de vignes, et elle aussi. En général elles sont sages, monotones. Celles-ci...

- On dirait des êtres fantastiques, tu ne trouves pas? remarque Clochette.

- C'est vrai; les sarments sont tout tordus, ils ont l'air de vouloir s'élever, changent d'idée, s'arrêtent, repartent...

- Je me demande s'ils n'ont pas pris ces formes pour qu'on ne devine pas qui ils sont.

Je montre une grappe de raisin vert, qui ressemble à une broche de perles. Clochette hoche la tête :

- Elle attire pour mieux tenter...

Matinée avec mon oncle, et la Catalina. Elle s'est enhardie, et nous demande des nouvelles de la ville. De Paris, plutôt que de Versailles. Et quand je dis des nouvelles... Ce qu'elle veut, c'est savoir si c'est vrai qu'on peut vivre à Paris. Elle a déjà du mal à comprendre Agen, où, du reste, elle ne va jamais. Ou si peu. Elle nous écoute, avec attention, secoue la tête, entr'ouvre la bouche pour... je ne sais pas, car elle ne dit rien. Par moments, lorsque Clochette et moi lui parlons de la vie agitée de la capitale, elle donne l'impression de ne pas croire ce que nous lui disons. Sommes-nous, pour elle, les sarments de la vigne? Mais elle ne se décourage pas, repose les mêmes questions, guettant des réponses plus proches d'elle, puis acceptant l'impossible. Pense-t-elle que tout cela, ce sont des mots, des images, et que Paris, par bonheur, n'existe pas vraiment? Non, bien sûr, je n'irais pas jusque-là, mais son oeil incrédule peut le laisser croire.

Quant à mon oncle, qui est déjà venu à Versailles et à Paris, il y a un certain temps, il garde, sans mot dire, les yeux fixés sur la campagne qu'il voit par la fenêtre.

Après le déjeuné, nous partons, sans but précis, bien sûr, sur nos vélos à moteur.

- Et nous, que pensons-nous de la campagne? me demande Clochette, alors que nous nous sommes arrêtés pour contempler une vue lointaine faite de maïs, de blé et de bosquets.

- J'aurais bien dit un pays pour rêver, si je n'avais vu les travaux incessants des habitants du pays.

- Oui, la campagne paraît sans limites par rapport aux grands murs de nos villes, mais le tracteur de ton oncle ne quitte jamais son champ.

Elle se reprend :

- Je veux dire pour sa vraie vie de tracteur, non pour le reste.

Ce matin, au petit déjeuner, mon oncle est soucieux. Il a une course à faire en ville, et la moisson n'attend pas.

- C'est une pièce pour la moissonneuse, et il n'y en a même pas à Agen; il faut la prendre à Auch, et c'est loin.

Nous nous empressons de lui proposer d'y aller à sa place.

- En vélo à moteur, il vous faut cinq bonnes heures, rien que pour y aller!

Que faire? Clochette s'informe :

- N'y a-t-il pas un train?

- Si, lui répond mon oncle, un tantinet surpris, mais vous allez perdre votre temps.

- Nous visiterons la ville.

Mon oncle cède de bon coeur, on s'en doute. Nous voilà à Astaffort, où mon oncle nous a amenés en auto et d'où part notre train à neuf heures onze pour arriver à dix heures dix-neuf à Auch.

Mon oncle nous a expliqué le chemin. Peu après être sortis de la gare, nous traversons le Gers, que nous suivons jusqu'à un élégant pont de pierre à trois arches basses. Nous prenons le pont, le garage n'est pas très loin, et la pièce en main, nous allons faire quelques pas au bord du Gers, où nous avons l'impression d'être en pleine campagne avec les grands arbres qui bordent la rivière et le chemin de terre que nous suivons.

En revenant sur nos pas, nous apercevons la masse imposante de la cathédrale, et la tour d'Armagnac. Rien à dire sur la tour, c'est une tour carrée, très vieille, nous a dit mon oncle. Nous revoici en ville, sur la grande place de la cathédrale, toujours aussi imposante, avec ses deux tours bien proportionnées, celles-ci. Nous entrons.

- Ils sont sobres, ces vitraux, note Clochette, et ils parlent, des temps anciens et de la vie d'alors.

- Tu connais d'autres vitraux?

- Oui, ceux de Chartres; ils sont très beaux.

Il n'est pas loin de midi, et notre train ne repart qu'à deux heures moins onze.

- Nous avons le temps de déjeuner, me propose Clochette, en désignant un assez grand restaurant sur la place de la cathédrale.

Et nous voici attablés. Peu de monde sur la place que nous voyons par la fenêtre. Peu de monde, et ceux qui passent ne se pressent pas. Tout est calme dans la ville, je dirais volontiers que tout est endormi.

Il y en a un dont je ne saurai jamais s'il était endormi ou éveillé. C'est le garçon du restaurant. Il a écouté avec une indifférence mêlée de dédain les plats légers que nous avons commandés, est reparti nerveusement, à peine avons-nous prononcé la dernière syllabe. Il est revenu sans se presser et il a écouté, outré, notre dernière commande. Nous avions commandé de l'eau. "De l'eau?" a-t-il prononcé avec courroux. Quant au repas... voici l'appréciation de Clochette :

- Nous aurions mieux fait d'emporter du pain et du chocolat; j'espère que la prochaine fois, il y aura des pièces de tracteur à Agen.

Trois heures moins dix. Mon oncle nous attend à Astaffort. Il est tout content :

- Il y a déjà si peu de temps, l'été!

Nous l'accompagnons à son champ. C'est bien la bonne pièce.

Cet après-midi, nous partons en promenade à pied. Le mois de juillet s'avance; nous voici déjà au dimanche dix-sept.

- Le temps passe plus vite qu'au lycée, a judicieusement constaté Clochette.

J'approuve :

- Je crois que tout l'été passera vite; nous aurons tant à faire!

- Oui, me répond-elle rêveusement; l'appartement à aménager...

- Heureusement que tous nos amis seront là au mois d'août...

- Heureusement... Nous sommes bien heureux d'avoir de tels amis.

J'acquiesce :

- Sans compter tous les parents.

- J'espère que nous aurons bien avancé avant la rentrée des classes, s'inquiète ma femme.

Je réfléchis :

- Nous aurons tout notre temps; pas de devoirs à faire, pas de leçons à apprendre.

- Oui, mais quand nous serons mariés, le temps... j'espère que nous pourrons...

- Si tout est déjà aménagé...

Elle me répond d'un air soucieux :

- Nous aurons tous les jours à faire ce que nous n'avons jamais eu l'habitude de faire.

- Ah oui, il faudra faire le lit, le matin; il faudra donc se lever plus tôt pour aller au lycée!

J'ajoute :

- Heureusement que nos lycées ne sont pas loin; surtout le tien... C'était loin, pour toi, tu devais te lever plus tôt que moi.

- Oui, surtout que j'aidais à préparer le petit déjeuner.

Je ris :

- Alors, cela ne te changera pas de le préparer pour nous!

Elle sourit :

- J'ai dit que j'aidais.

Je prends un air penaud :

- C'est juste! Alors, je le ferai moi-même!

Elle rit :

- Nous verrons bien.

Je proteste :

- Mais si, parfaitement!

- Bon, bon, tu le feras.

Mais son ton de voix ne paraît pas convaincu. Nous verrons! Je reprends, après un silence :

- Quoi d'autre à faire?

Elle rit franchement :

- Les repas, la vaisselle, le ménage, les commissions...

- C'est vrai... c'est évident... j'aurais dû y penser.

- Tu es un garçon.

- Je mettrai tes robes pour me déguiser en fille, alors, tu verras!

Elle fait une moue, qu'elle rend inquiète :

- Tu ne feras que salir ma robe.

Nous finissons par rire de bon coeur. Puis, je lui dis avec sérieux :

- Je serai toujours avec toi, dans les joies comme dans les peines.

Je me suis arrêté; elle aussi. Je lui ai pris la bouche avec amour.

Cet après-midi, nous partons en vélo à moteur du côté de Lectoure. Le soleil est venu avec nous. Du soleil, il y en a aussi à Versailles, mais ici, il ne vient pas rendre visite, il est chez lui, c'est sa maison. Il nous réchauffe, mais il est toujours prévenant. Il ne vient jamais avec des intrus, moiteur, pour ne donner qu'un seul exemple. Nous roulons sur des routes où personne ne nous gêne, les autos doivent avoir pris des routes plus importantes, ou peut-être même être restées chez elles.

- Tu as vu les petites maisons en planches, accrochées à la façade de la maison? s'écrie soudain Clochette.

- Oui, elles sont vraiment curieuses; ce sont pourtant de vraies maisons...

- Oui; ce sont les habitants qui ne sont pas habituels.

Nous nous arrêtons pour regarder.

- C'est votre maison, Monsieur? demande poliment Clochette à un habitant qui s'est montré à la fenêtre.

- Oui, Madame.

- C'est une très belle maison; vous y habitez seul?

- Oh! non, j'y habite avec des amis.

- Beaucoup d'amis?

- Autant que de fenêtres; comptez-les vous-mêmes, je ne suis pas très fort en calcul.

- Vous n'allez pas à l'école?

Il reste longtemps pensif, puis roucoule :

- Que voulez-vous que j'y apprenne, Madame?

Et, battant des ailes, Monsieur le Pigeon s'envole du pigeonnier pour se perdre dans le ciel.

Nous roulons maintenant au milieu des blés, encore debout, qui attendent le paysan. Trois chardons s'amusent à se dandiner près du chemin; une assemblée de chardons, qui se lèvent sur l'horizon, surveillent attentivement de loin leurs rejetons. Le chemin de terre et d'herbe a décidé de s'en aller par la colline, épaulé à la ligne de crête; il va voir les larges paysages qui s'ouvrent devant lui, saluant un arbre ici, un champ là, tournant un peu et s'évanouissant doucement dans les maïs et dans les bois.

- Oh!... Des melons! s'écrie Clochette.

Devant nous, un champ de melons, allant à l'infini. Et les melons, Clochette et moi, nous les aimons beaucoup.

Voilà les melons découpés. Oui, les melons, car un seul n'a pas suffi.

- Trop petit, a jugé Clochette.

Je ne me suis pas opposé à son jugement. Et nous voilà au deuxième melon. Succulent!

- Nous n'en aurons jamais d'aussi bons au marché de Versailles, déclare ma femme.

- Je viendrai les choisir avec toi.

- Le dimanche matin.

- Le boucher, au coin, est excellent.

Ma femme me sourit :

- Il faudra que j'apprenne toutes les boutiques!

- Nous apprendrons ensemble... car, à vrai dire, je ne les connais pas tellement.

Et nous rions.

Aujourd'hui, nous passons toute la journée avec mon oncle, et avec la Catalina le matin. La Catalina nous parle de la vie du village, de sa vie sans mystères, de recettes de cuisine, fort simples, mais fort bonnes, nous le savons, Clochette et moi, car c'est ce que nous mangeons tous les jours. Qu'a-t-elle de plus à apprendre, à l'école? Un peu plus que Monsieur le Pigeon, sans doute, c'est tout. Cela ne l'empêche pas d'être heureuse.

L'après-midi, nous aidons mon oncle à rentrer les blés. Il est très content que nous soyons venus. Il nous l'a dit, et on sent bien que c'est vrai. Il vit seul. Catalina nous a expliqué que les filles ne veulent pas se marier avec les paysans, elles préfèrent vivre à la ville. Bien sûr, mon oncle aurait pu apprendre à l'école ce qu'il faut pour vivre à la ville. Mais s'il aime la terre?

Mercredi vingt juillet. Nous rentrons avant la fin du mois. Des travaux nous attendent. Les travaux de notre vie.

Après le déjeuner, nous allons flâner à pied sur les sentiers environnants. Et là, deux flâneuses aux robes l'une blanche, l'autre grise, se joignent à nous. Elles flânent bien mieux que nous. Nous, nous marchons sur la route, elles... l'une erre de-ci, de-là, l'autre s'est égarée sur le bord du chemin et, allongeant son cou, engloutit l'herbe qui pousse entre deux arbres. Flânez, les oies, flânez! Vous êtes libres. Pourquoi nous, les hommes, avons-nous tant d'autres choses à faire?

Cet après-midi, promenade à pied non loin de la ferme de mon oncle. Un petit chemin gravit gaiement la colline; des arbres l'attendent au passage, puis tout en haut, une grange. Dans la grange, une charrette, une sorte de plateau sans rebord.

- Et les caisses ne tombent jamais par terre? s'étonne Clochette.

Les caisses, peut-être pas, mais les aulx tombent... sans jamais toucher terre, car ils tombent du toit de la grange, comme la fin d'un feu d'artifice. Certes, les têtes d'ail sont blanches, mais que de nuances qui charment les yeux! C'est pour une fête qu'on donne un feu d'artifice, et les fêtes, demandent une décoration. Et ici, c'est l'ail qui décore. Il décore de tresses, de guirlandes, de bouquets.

- Je crois que les anciens mangeaient le pain frotté d'ail, se souvient Clochette.

- Eh bien, je crois que tu as apporté du pain pour le goûter?

Elle sourit :

- Oui, mais avec du chocolat!

- Et tu crois que le chocolat avec l'ail...?

Nous rions tous les deux.

- Allons chercher une belle tête d'ail! propose Clochette.

Aujourd'hui, nous n'avons pas de couteau. Tant pis! Il nous reste bec et ongles. L'ail est décortiqué, frotté... Jamais nous n'avons fait un si bon goûter.

Au milieu de notre joie, Clochette s'est soudain arrêtée. Je la regarde. Elle a plongé ses yeux dans les miens :

- Je me noie dans tes yeux; ils sont comme des étangs.

Après un silence elle dit :

- Tu es de là-bas, comme moi; je bois ton âme.

Nous sommes restés longtemps sans rien dire, sans nous quitter des yeux.

 

F I N

 

 

 






All rights reserved 2000