PHOTOS of VENICE and FRANCE

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LES  ORGES  VENAIENT  DE  FRISSONNER.


Les orges venaient de frissonner. Un vent léger s'était levé, et il lissait les tendres tiges que le soleil faisait briller.

Songe s'était arrêtée et contemplait la verte étendue qui descendait doucement la colline, noyant la terre sous ses vagues silencieuses.

- On croirait la mer... murmura-t-elle rêveusement.

A quoi rêvait-elle? A la mer, qu'elle n'avait jamais vue? Certes, les champs, où les orges ondulaient, caressées par le vent, pouvaient bien être comparés à une mer - en rhétorique, cela s'appelle une métaphore, et chez les poëtes, de la poésie, poésie à laquelle je suis moi-même très sensible - mais Songe me donnait souvent l'impression de croire véritablement à ce qu'elle voyait avec les yeux de son esprit.

Cette nuit, le sommet des collines est en flammes. Comme chaque année, nous sommes venus tous les deux de la ville où nous habitons assister au spectacle célébrant l'arrivée de l'été.

Nous avons coutume de passer le temps de nos vacances ici, chez nos grands-parents. Nos grands-pères sont d'anciens professeurs des deux écoles où nous allons, et ils se sont retirés dans des villages voisins. Toutefois, les vacances ne commençant que la semaine prochaine, nous ne sommes là aujourd'hui que pour la fête.

Les flammes se voient de loin. Qui les regarde? Quelle question! Nous deux, bien sûr! Et aussi tous ceux venus à la fête, qui d'un village proche, qui de plus loin.

- Et peut-être aussi le soleil... murmure Songe.

Elle reste un moment sans parler, puis reprend lentement :

- Les feux lui demandent de ne pas partir. Aujourd'hui, c'est à peine perceptible.

Elle poursuit, sans attendre :

- Il n'y pourra rien!

Elle s'interrompt un instant :

- On ne se rend pas toujours compte que quelqu'un s'en va s'il n'a pas encore fait ne serait-ce qu'un seul pas. Pourtant, si quelque chose l'a déjà poussé à partir, il ne s'arrêtera pas tant que cette chose sera là.

- L'été ne fait que commencer.

- L'été ne vit que d'un souvenir; celui du soleil qui venait.

Elle ajoute, au bout d'un moment de silence :

- Il s'en va. Rien ne pourra l'arrêter.

Je me suis levé tard; la fête avait duré longtemps dans la nuit. Au déjeuner, mes grands-parents ne m'ont pas parlé du soleil qui partait. Ils m'ont parlé de la fête, des danses...

Jour d'école. Ici non plus on ne parle pas du soleil qui part. Du reste, si on en parlait, ce serait en termes d'astronomie - solstice, équinoxe... On peut parler des mêmes choses, tout en faisant connaître des choses différentes.

En cette fin d'année, nous n'apprenons rien de nouveau. Le programme est terminé, nous n'avons rien à savoir d'autre, et bien peu de mes camarades de classe le souhaiteraient. Le voudraient-ils qu'ils ne feraient pas revenir le soleil.

Jour d'école. Je m'ennuie. Mon voisin de classe s'ennuie.

- Et si nous partions? me souffle-t-il.

C'est tentant. Ses grands-parents habitent depuis peu une petite maison au milieu de la campagne; elle est située non loin du village où se trouvent les miens. C'est tentant. Nous serions là-bas dès demain... Il a dû voir mon sourire d'espoir, car il me glisse en souriant :

- Sereine ne voudra jamais.

Il ajoute, avec une grimace significative :

- Ma soeur est une fille sérieuse...

Ça, c'est vrai! Et toujours calme; rien ne la trouble. C'est bien pour cela que je l'ai appelée Sereine. Le nom a aussitôt plu à son frère.

Le professeur - de quelle matière, donc? - nous surveille depuis un moment. Il ne dit rien. A quoi bon? Il sait que son cours ne sert plus à rien. J'aime bien ce professeur. Il est très gentil, et son cours - de littérature! - est toujours intéressant. Je lui fais un petit sourire en forme d'excuse. Je crois qu'il m'a fait un petit signe de tête d'approbation. Il s'est remis à parler en regardant ailleurs.

Dernier jour de classe. Oui, il faudra encore revenir après-demain, mais ce sera pour faire ses adieux aux camarades, aux professeurs...

Tout le monde est distrait. Le frère de Sereine me parle comme toujours d'aventures - lui, je l'ai appelé Ulysse, bien sûr! - mais les champs d'orge et de blé lui suffiront-ils?

En tout cas, ce que nous avons appris durant l'année ayant, ainsi que je l'ai déjà dit, suffi à la plupart des élèves, les regards dirigés vers la fenêtre en disent long sur l'attention portée au cours - mais est-ce encore un cours?...

La vertu de l'exemple n'est pas un vain mot. Je surprends le professeur de géographie à parler d'une région qui m'intéresse beaucoup. Libre d'écouter tranquillement sans avoir à me préoccuper d'apprendre en vue d'une interrogation quelconque, je ne parviens pas à fixer mon esprit sur ce que dit le professeur. Car autour de moi, personne n'écoute. J'ai fini par y parvenir. Avec effort. C'est ennuyeux d'avoir un effort à faire pour ce qui naturellement n'a pas à en demander.

Sortie des cours. Curieusement, personne n'a envie de partir. Des petits groupes restent là à bavarder, sans avoir rien à se dire. Qu'est-ce qui les retient, alors que tous, ils attendaient les vacances avec impatience? La peur d'avoir à décider eux-mêmes de leur vie? Moi, je n'avais aucune envie de rester, mais je n'ai pu m'en empêcher, pour regarder...

Jeudi. Dernier jour de congé... avant les vacances qui commencent après-demain! Le règlement est respecté.

Au dîner, mes parents m'ont souhaité de bien me reposer - je n'étais pas fatigué - m'ont fait des recommandations sur la manière d'être avec mes grands-parents - ce sont des recommandations qu'ils ne me font que pour les vacances, alors que je vois mes grands-parents assez souvent - m'ont félicité pour mon excellente année d'école - qu'auraient-ils dit si malgré de sincères efforts, mes capacités propres avaient été insuffisantes?

Et voici la journée des adieux! On se pose les questions qu'on s'est déjà posées mille fois auparavant - "Où iras-tu?" "Que comptes-tu faire?" - on se promet de se revoir - les amis ont-ils besoin de se le promettre? - on se félicite d'être en vacances - "Ah, enfin!" Ce qui manque, c'est la surprise, c'est l'espoir, c'est l'envie.

Les professeurs sont tous là, émus, ne voulant pas le paraître. Ils nous disent ce qu'ils pensent que nous attendons d'eux, des remarques sur nos succès de l'année, des conseils affectueux sur nos occupations de l'été - "Amusez-vous bien, mais pensez malgré tout un peu à préparer l'année prochaine..."

Petit à petit, les groupes se défont, la cour de l'école voit partir un à un ceux qui étaient encore aujourd'hui des élèves. Bientôt, elle restera seule, avec ses grands arbres silencieux, ses souvenirs de cris d'enfants...

Samedi 29 juin 1963. Premier jour de vacances.

Le voyage entre ma ville et mon village s'est bien passé. Le voyage, c'est un tout petit voyage; je l'ai fait souvent. Et même à bicyclette. A bicyclette, il faut environ trois heures par la route habituelle.

Mais il y a une autre route, une vieille route, une route qui était là il y a des siècles et des siècles. Elle n'est plus utilisée, mais elle avait été si bien construite qu'on peut toujours y passer, à tout le moins à pied. Un jour, je me suis promis de le faire - à pied. Avec mes amis. Il faut environ six heures sans trop se presser. L'avantage est que la distance est beaucoup plus courte, car le chemin va tout droit, tout droit, de la ville au village, comme s'il avait été conçu pour cela. Peut-être, après tout, car notre village est lui aussi très ancien.

Mon grand-père était professeur de littérature; moi, je serais plutôt mathématicien. Le grand-père de Songe était professeur de mathématiques; elle est plutôt férue de littérature. "Tu n'as plus qu'à venir chez moi pour prendre des cours!" lui ai-je dit d'un ton amusé. Elle m'a regardé, m'a souri avec gentillesse, et n'a rien répondu.

Mes grands-parents m'aiment bien. Ils sont toujours contents lorsque je viens chez eux pour les vacances. Les journées avec eux se passent dans le calme... quand je suis chez eux, car je suis souvent à droite ou à gauche avec mes amis de la ville ou des jeunes gens du voisinage. Sans parler des jours où je vais me promener seul, à pied ou à bicyclette. Voilà donc le tableau de mes vacances. Cela paraît restreint, mais j'ai toujours pensé, en accord avec un auteur dont mon grand-père m'a quelquefois parlé, que le contenu est préférable au contenant. Pardon, Grand-père, si je cite mal - ne s'agirait-il pas plutôt de signifiant et de signifié?

Je dois aussi ajouter autre chose. Si les journées se passent dans le calme, cela est dû en partie à la patience de mon grand-père, qui déplore mon absence d'intérêt pour la littérature, matière qu'il avait enseignée avec grand succès, à ce qu'on m'a dit, durant de longues années. Ce n'est pas vrai, j'aime bien la littérature, et j'en discute souvent avec Songe; mais la littérature n'est qu'un mot, un mot comme l'est l'histoire, par exemple. Encore le contenu et le contenant. Bref, la pensée m'intéresse davantage que la manière de la dire, et je me méfie toujours de ceux qui prétendent le contraire.

Donc, la journée avec mes grands-parents s'est passée dans le calme.

- Ici, quand on marche, on est toujours au même endroit, murmure Songe.

- Pourtant, nous ne sommes plus sur la même colline.

- Non, et les épis d'orge ne sont plus non plus les mêmes. Mais nous sommes toujours sur la mer.

Elle reste silencieuse un moment :

- En classe, tout change tout le temps; nous ne sommes jamais sur la mer.

- Tu veux parler des différentes matières?

- Pas seulement. En histoire, une bataille a beau être la même qu'une autre, elle ne produira pas les mêmes grains, comme le ferait l'orge.

Elle poursuit doucement :

- On nous apprend ce qu'apporte une bataille; un pays a pris le pas sur l'autre. Mais ce qu'on ne nous dit pas, c'est que l'orge demeure toujours la même.

- Ce ne seront peut-être plus les mêmes hommes qui la mangeront.

- Peut-être...

Elle s'arrête de marcher et se tourne vers moi :

- Il vaut mieux que ce soit nous, n'est-ce pas?

Que répondre? Nous continuons notre promenade.

- En classe, il n'y a pas de collines, murmure encore Songe.

- Il y a des écueils à franchir.

Elle me regarde, un peu troublée :

- Tu as raison.

Elle réfléchit un bon moment :

- D'où viennent-ils, ces écueils?

- De ce que nous devons apprendre.

- De ce qu'on nous donne à apprendre.

Elle sourit :

- Ce n'est pas nous qui avons inventé l'orge. Ici aussi, nous devons apprendre ce qu'elle nous dit.

- Ce qu'elle nous dit?...

- Nous n'avons pas toujours su que nous pouvions la manger, et nous mourions de faim.

Jour de lessive. Les filles sont prises avec leurs parents. Oui, enfin, je veux dire avec leur mère. Est-ce donc un caractère masculin de ne pas beaucoup s'intéresser à ces choses, pourtant indispensables, et dont il est tellement agréable de voir les effets; et aussi de les sentir, je pense aux bons draps de mon lit? Le fait est que si les filles sont restées avec leur mère, nous, les garçons, c'est-à-dire Ulysse et moi, n'avons pas manifesté ouvertement notre désir de participer aux réjouissances. Dois-je ajouter qu'ayant un jour proposé nos services, les filles nous ont gentiment fait comprendre que nous gênerions plutôt qu'autre chose.

Bien, nous en avons donc pris notre parti.

- Puisqu'on ne veut pas de nous, a déclaré Ulysse en se drapant dans sa dignité, retirons-nous sous notre tente.

Nous voici donc sous notre tente. Elle est bien ensoleillée. Et qu'elle est vaste! Qu'y trouve-t-on? des trésors.

- Les orges commencent à perdre leur beau bleu, remarque Ulysse.

Ce qu'il appelle beau bleu est un vert tendre et presque transparent, qu'on ne peut voir qu'au printemps. C'est vrai, les orges sont devenues sérieuses.

- Tu comptes travailler avec ton grand-père, cette année? me demande-t-il.

- Avec mon grand-père?... Tu sais bien que...

- Je sais. Cela pourrait néanmoins te servir. Tu n'as pas été plus brillant que moi en classe.

Je me rabats sur les mathématiques :

- C'est vrai! Heureusement que pour les maths...

Il me coupe :

- Le grand-père de Songe sera un peu ennuyé d'être le seul à ne pas...

- Tu veux que nous fassions aussi des maths...?

- Non, pas réellement. Du reste, nous n'en avons pas besoin. Mais nous pourrions aller le voir et lui poser quelque question difficile qu'il lui serait agréable d'expliquer.

- L'explication durera toute la journée. Et encore!

- Ne te tracasse pas, je sais comment faire.

C'est vrai. A ma grande surprise et à ma grande satisfaction, il y est déjà arrivé dans le passé.

Nous continuons notre promenade, sans trop nous presser. Nous marchons lentement, mais la terre avance vite. Oui, c'est un peu curieux. Cela paraît pourtant si vrai... Nous étions à l'instant près de la petite maison où habite Ulysse. Comme je l'ai dit, nous marchions lentement. Nous marchions à peine, devrais-je dire, tout en devisant tranquillement. Arrivés sur le haut de la colline sans nous en être vraiment rendu compte, nous nous arrêtons. Ulysse se retourne, et me montre le chemin que nous avons parcouru :

- Regarde ma maison, comme elle paraît loin.

De l'autre côté de la vallée que nous venons de traverser, sa maison. Est-elle loin? Je ne peux le dire. D'une part, par expérience, je sais qu'on peut la rejoindre en peu de temps, d'autre part... d'autre part, je ne sais quoi dire. Elle me paraît si loin... Là-bas, sur la pente de la petite vallée, elle est si petite...

Ulysse remarque :

- Elle est petite et lointaine pour ceux qui n'y ont aucune attache. Pourquoi s'y rendrait-on? Pour nous deux, elle est tout près.

De là où nous sommes, nous pouvons aussi voir mon village, et celui de Songe. Eux aussi sont loin, mais pour moi, ils sont tout près.

Certaines choses s'éloignent vite, d'autres jamais.

Nous sommes installés tous les quatre sur le versant d'une des collines proches. Nos villages et la maison d'Ulysse ne sont pas très éloignés les uns des autres et nous pouvons les voir tous de l'endroit où nous sommes.

- Il va falloir remettre toutes nos bicyclettes en état, déclare Ulysse.

- Tu fais ça tous les ans, et il n'y a jamais grand chose à faire, remarque sa soeur.

- J'aime bien les voir en parfait état!

- Tu aimes surtout les démonter.

Il réfléchit :

- Tu n'as pas tort. Démonter permet de comprendre.

- Tu la connais bien, ta bicyclette.

Il réfléchit encore :

- Pourquoi relit-on un auteur qu'on connaît très bien?

Songe intervient :

- On espère découvrir ce qu'on n'a pas encore vu.

Ulysse fait une grimace drôle :

- Le fait est que pour ce qui en serait des découvertes, dans ma bicyclette...

J'approuve :

- C'est vrai qu'à part un pneu dégonflé...

- Pour un auteur, reprend Songe, nous espérons que ce que nous trouverons nous fera penser.

- Et les pneus dégonflés n'ont pas la réputation d'être propices à la pensée!

- Tu as fini avec tes pneus dégonflés? grogne Ulysse.

- Pas tout à fait. Il reste à savoir pourquoi on prête la même attention à ce qui fait penser...

Il m'interrompt d'une voix bourrue :

- Bon, bon, je ne démonterai plus ma bicyclette!

Nous rions tous. Sereine propose une solution :

- Tu n'as qu'à mettre en état uniquement la bicyclette de Songe et la mienne!

Son frère fait celui qui n'a rien entendu.

- Pourquoi les garçons jouent-ils aux échecs?

La question de Songe suscite un moment d'étonnement.

Les garçons ne disent rien; pour eux, la réponse est simple. Cela sert à passer un moment agréable, et, accessoirement si on est entre amis, à montrer qu'on est plus fort que l'adversaire du moment. Une autre réponse habituelle - ainsi qu'on le dit aux échecs - est que, comme tous les jeux, il s'agit de se préparer aux événements véritables qui peuvent se produire dans la vie ordinaire. Mais la question de Songe demande certainement une réponse bien différente.

- Parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement.

La réponse de Sereine fait bondir son frère :

- Comment peux-tu dire ça? Moi, par exemple, je n'y joue seulement pas souvent, aux échecs!

- Même si ce n'est que quelquefois, il y a bien une raison qui te pousse à jouer.

- Je suppose que tu veux parler d'autres raisons que le simple plaisir de jouer.

- Qu'appelles-tu le simple plaisir de jouer? demande doucement Songe.

J'interviens :

- Les échecs sont un jeu de raisonnement. Parles-tu du plaisir de raisonner?

- Je parle du plaisir de raisonner pour rien, précise Songe.

- Pour rien?

- Quand on raisonne sur un auteur, c'est pour penser ensuite. A quoi pense-t-on après une partie d'échecs?

- A la prochaine partie! s'exclame gaiement Ulysse.

Mercredi. Songe a pris un chemin pour marcher au milieu des orges. Ce chemin, nous le connaissons bien, elle et moi, c'est une sorte d'étroite trouée que fait le tracteur à l'endroit où passe sa roue lors des semailles. Il faut être attentif en prenant cette trouée, et ne pas divaguer à droite ou à gauche, on piétinerait les épis. Et ce n'est pas seulement parce que le paysan ne serait pas content - le nombre des épis abîmés serait bien faible; mais Songe et moi nous sentirions gênés de ne pas "savoir marcher dans un champ!" comme dirait le paysan, en jetant sur nous le regard condescendant qu'il destine aux "gens des villes". Et si la trouée est étroite, cela ne nous empêche pas de marcher tous deux de front, non loin l'un de l'autre, en devisant tranquillement. Il n'y a pas à s'étonner, les roues d'un tracteur sont peu éloignées l'une de l'autre. Les doux vallonnements nous entourent; tout concourt à la quiétude dans ce paysage.

- La terre ne s'en va pas si on ne la quitte pas, murmure Songe.

Elle prend un temps :

- Pense-t-on après avoir regardé la terre?

- On ne regarde pas la terre en raisonnant.

- Non. Moi, c'est ce que je ressens qui compte. Je ne saurais pas l'expliquer.

Elle laisse passer un temps :

- Pourquoi prend-on plaisir à regarder la terre? Je sais, on dira que c'est beau, et même que la terre apporte la nourriture, la vie. Les échecs n'apportent rien. Mais le promeneur qui trouve la terre belle pense-t-il à tout cela?

Elle pousse un léger soupir :

- Et dans ce cas, quelle est la différence avec la partie d'échecs?

Elle s'est tue. Je repense aux échecs :

- Les échecs prennent notre vie pour rien.

Elle hoche longuement la tête :

- Cela n'a aucune importance pour ceux qui ont trop de vie.

Nous nous sommes assis sur le versant de la colline d'où l'on voit nos deux villages. Le silence parle avec la terre. Songe s'est tournée vers moi en souriant :

- Je crois que c'est en nous-mêmes que nous regardons en regardant la terre.

Nous avons l'habitude, de temps en temps, de rendre visite à des voisins dont les enfants vont à l'école d'une autre ville que la nôtre. Aujourd'hui, nous avons décidé d'aller voir un garçon qui habite un village un peu éloigné. Si je dis éloigné, c'est que les nôtres se trouvent si près les uns des autres... vingt minutes, une demi-heure à pied en flânant. Pour aller chez lui, il faut bien une heure, toujours à pied en flânant. La différence est considérable!

Je suis passé prendre Songe chez elle. De là, nous irons jusqu'à un croisement de chemin dans la vallée rejoindre Ulysse et sa soeur.

- Pourquoi avons-nous envie de parler à ceux que nous ne connaissons pas? demande Songe, alors que nous descendons la colline.

- Je suppose que tu veux parler des cas où on n'en a pas besoin pour une raison pratique.

Elle fait un très léger signe de tête pour montrer son assentiment. Je poursuis :

- Peut-être parce que nous avons envie de connaître ce que nous ne connaissons pas, et que nous espérons...

Elle me coupe :

- Il y a des cas où nous savons qu'il n'y a rien à espérer. Mais c'est toujours une autre vie qui parle.

- Même si elle répète ce que tu sais déjà?

Elle reste un moment à regarder les épis d'orge :

- Je regarde bien les épis d'orge tous les jours. Je sais ce qu'ils ont à me dire.

Nous continuons notre route... pendant encore cinq bonnes minutes! Ulysse et sa soeur arrivent par un autre chemin, celui qui vient de chez eux, bien entendu. Et c'est là que le grand voyage d'une heure - au plus! - commence.

De ce côté des collines, les chaudes teintes blondes des blés ont remplacé les longs fils tendrement dorés des épis d'orge. Le paysage autour de nous respire toujours la même quiétude. Rien ne vient particulièrement attirer le regard. C'est ce qui fait souvent dire aux promeneurs avides de découvertes que cet endroit est passablement ennuyeux. La quiétude ne peut pas faire partie des découvertes que l'on dispose avec soin devant les amis un soir de fête. Peu à peu, nous nous approchons du village où nous devons nous rendre. Une dernière colline franchie, et le voici qui apparaît.

Le garçon que nous sommes venus voir n'est pas ici vraiment en vacances. Il habite le village toute l'année. Ses parents possèdent des blés qui poussent non loin de chez eux. Son école est dans une petite ville assez proche. Il s'y rend tous les jours par l'autocar qui met un bon quart d'heure à parcourir le trajet.

Les paysans nous accueillent fort agréablement. "C'est très bien que vous soyez venus distraire le fils, il n'a pas beaucoup de temps pour les vacances avec tout le travail qui attend; bientôt, il faudra moissonner", nous disent-ils à notre arrivée. Le fils nous demande si nous avons faim. Nous n'avons pas faim. Et nous voilà installés dans une sorte de jardin agréablement ombragé.

- Il faut que l'année prochaine soit meilleure que cette année, déclare d'emblée le fils, le front soucieux.

Je me suis laissé surprendre :

- Tu veux parler des moissons?

Il me regarde, un peu étonné :

- Non. Tu vois, le temps a été très beau. La moisson sera abondante.

Je n'ai rien trouvé à ajouter. Il poursuit :

- C'est à l'école que je pense. Je ne réussis pas bien. Cela m'ennuie beaucoup.

Nous sommes un peu gênés. Aucun de nous n'a jamais connu ce désagrément.

- Il y a des matières particulières? demande Sereine.

Il fait un sourire un peu triste :

- Non, c'est l'ensemble. Mes professeurs disent que je ne fais pas d'efforts. J'en fais, mais je crois qu'ils ont raison; derrière mes efforts, il n'y a pas d'intérêt pour ce qu'on m'apprend.

- Rien de ce qu'on t'apprend ne t'intéresse? lui demande calmement Ulysse.

- Oh, si! beaucoup de choses m'intéressent...

Je m'étonne :

- Mais alors, pourquoi?...

Il refait le même sourire un peu triste :

- Par exemple, tout ce qui concerne le blé m'intéresse. Pas seulement ce qui se passe dans mon village, même aussi ce qui ce passe dans le monde entier. Mais si la seule chose que l'on me demande d'apprendre, c'est une liste de chiffres, et rien d'autre, je n'arrive pas à y prendre goût.

- Il n'y a vraiment rien d'autre que des chiffres? lui demande toujours calmement Ulysse.

- Oh, non! Il y a d'autres choses. Je les apprends. Avec plaisir. Mais je n'arrive pas à tout apprendre.

Il paraît chercher à ajouter quelque chose. Je tente de l'aider :

- Tu n'es pas assez rapide?

Il me regarde, l'air indécis :

- C'est sans doute cela... Mais ce n'est pas tout. Si quelque chose m'intéresse vraiment, je le fais le mieux possible pour le savoir le mieux possible. J'ai envie que cela me serve un jour... même si c'est seulement pour mon plaisir. C'est tellement bon de savoir...

Il reste un moment... comme s'il rêvait à quelque chose de merveilleux. Il termine par une grimace désenchantée :

- Et puis le lendemain, je n'ai rien eu le temps d'apprendre d'autre.

Il s'est tu. Il a un petit sourire un peu découragé.

- Au moins, ce que tu as eu le temps d'apprendre, cela te sert en classe? intervient Sereine.

Son sourire se teinte d'amertume :

- Oh oui! On me dit : "Vous voyez, quand vous le voulez, vous êtes capable de bien faire!"

Les moissons viennent de commencer. Les orges d'abord; le blé viendra ensuite. Les machines sont affairées. Les hommes sont absorbés.

Nous sommes, Songe et moi, assis au bord du très vieux chemin qui passe entre nos deux villages par le haut des collines.

- Si les hommes font aussi autre chose pendant la moisson, comment sera la moisson? murmure Songe.

Petit à petit, les champs se couchent. Les épis qui les couronnaient s'affaissent à mesure que passe la machine. Les champs se préparent à dormir. Ils vont dormir durant le long hiver, chaudement enveloppés dans la neige qui les protègera des grands froids.

- Dans notre école, on ne nous apprend pas à faire les moissons.

- Tu veux dire qu'on pourrait ne pas lui donner à apprendre la liste de chiffres, au fils? me répond Songe.

Je fais un léger signe d'assentiment :

- Tu prendrais goût à un cours sur les moissons?

Elle fait un petit sourire amusé :

- Certainement. Toi aussi. Nous aimons regarder les moissons, et ce n'est pas pour le spectacle. Quelque chose d'important pour la vie est en train de se montrer devant nous.

Son sourire amusé a disparu. Elle poursuit d'une voix dure :

- Mais pas la liste de chiffres!

Déjeuner chez mes grands-parents. Un couple d'amis est venu leur rendre visite pour la journée. Le couple tenait un commerce d'épicerie dans la ville où j'habite.

Epicerie... Ce mot aurait-il été aussi évocateur pour moi, si je n'avais pas connu en classe de géographie - matière que j'aime beaucoup - l'histoire antique, autant qu'extraordinaire, de ces Epices? Combien de fois n'ai-je pas rêvé sur ces lointains voyages, merveilleux, mystérieux, secrets parfois? Je sais, grâce à cela, ce qu'est une épicerie. Je ne suis certainement pas le seul à le savoir. Mais même pour ceux qui savent, à quoi pensent-ils, qu'ont-ils dans leur imagination, lorsqu'ils disent : "Je vais chez l'épicier chercher une boîte de petits pois" ?

Bien sûr, j'aurais mon franc succès de rire parmi mes camarades de classe en parlant de l'explorateur, du magicien presque qu'est l'Epicier. Mes camarades, qui connaissent l'affaire comme moi-même, apprécieraient certainement ainsi qu'il convient cette amusante repartie pénétrée de scolastique.

Alors, j'ai appris, je sais, je suis compris.

"Va chez l'épicier chercher une boîte de petits pois!"

Dimanche. Nous nous retrouvons tous les quatre, comme de coutume, à mi-chemin de nos villages. Cela fait un peu curieux de descendre droit par les champs qui ont perdu leurs orges. Nous nous installons sur une pente. Autour de nous, les tiges jaunies, séparées de leurs racines, se dessèchent jusqu'à ce qu'on vienne les ramasser et les serrer dans les granges toutes nettoyées, qui les attendent depuis qu'elles les ont vues un jour apparaître au ciel, sortant de la terre nue.

Nous parlons de choses et d'autres, sans idées particulières... conversations si reposantes, après des mois passés à penser à des sujets qu'il fallait traiter de façon conforme à ce qu'on attendait de nous. Ici, les collines nous écoutent, mais nous laissent la liberté de penser par nous-mêmes.

- J'ai préparé une bonne question mathématique pour son grand-père, m'apprend Ulysse, en faisant un petit signe de tête vers Songe.

- Mon grand-père? Il sera certainement très content, mais je croyais que vous n'aviez pas besoin de leçons de mathématiques!

Nous expliquons aux filles le complot tramé contre lui... ou plutôt pour lui faire plaisir. Les filles battent des mains.

- L'idée est magnifique! s'exclame Songe, je le vois toujours cherchant un prétexte pour...

- Mais ce n'est pas la peine de nous faire l'exposé de la question, la coupe Sereine en riant, nous, nous ne cherchons pas de prétexte!

Nous rions tous. Du reste, lequel de nous deux avait vraiment envie de le faire, l'exposé? Le grand-père de Songe suffisait bien!

Au milieu du silence paisible qui a suivi, une proposition plus qu'inattendue de Songe nous jette dans l'étonnement le plus absolu :

- Si nous montions une pièce de théâtre?

Après un premier moment de mutisme, les questions fusent. Comment fait-on? Quelle pièce? Où la jouerions-nous? Devant qui? Il faut des décors; où pourrions-nous les prendre? Et encore tant d'autres questions.

Nous passons en revue les auteurs de pièces de théâtre que nous connaissons. Par les programmes de l'école, bien évidemment. Les filles ont beaucoup plus d'idées que nous, bien sûr. Mais nous deux, nous ne trouvons que des pièces importantes, sérieuses, celles qu'on appelle classiques, et qui sont entièrement hors de portée d'amateurs de notre sorte.

- Et puis, déclare Songe, je n'ai pensé à cela que pour l'amusement, étant donné que nous n'avons pas grand chose à faire durant les vacances.

- Il faudrait une pièce assez courte, et ne touchant pas à ces grands sujets que nous n'avons cessé d'étudier tout au long de l'année, renchérit Sereine.

- Ah, oui! Parce que si cela doit être de nouveau un devoir d'école!... s'exclame avec force son frère.

Sa mine décidément inquiète nous fait bien rire. Nous continuons à chercher. Hélas! Le fait est qu'en classe, les sujets courts et amusants ne sont pas parmi les plus courants. Soudain, il me vient une idée :

- Et si nous demandions à mon grand-père?

Ma proposition paraît excellente à tout le monde.

- Et il sera rudement content, lui aussi, remarque Ulysse; je crois que pour les prétextes, il n'est pas si loin que cela du grand-père de Songe.

J'approuve sans hésiter :

- Ce n'est pas que ce qu'il me raconte ne me plaise pas, mais il est toujours un peu long, et enfin, c'est malgré tout un cours de classe.

- Peut-être notre pièce lui donnera-t-elle l'occasion de penser à d'autres auteurs... commence Songe.

- Des auteurs que nous ne connaissons pas du tout, intervient vivement Sereine.

La décision est prise. Demain, nous irons demander à mon grand-père.

Il est ravi, mon grand-père. Il nous adresse de longues félicitations pour notre esprit littéraire. Même ma grand-mère fait chorus, sur le thème "Il faut vraiment être des jeunes gens très intéressés par les études pour avoir pensé à une idée aussi passionnante!"

Il s'agit maintenant de trouver la pièce. Mon grand-père fouille dans sa mémoire... et dans sa bibliothèque.

Il a vraiment une belle bibliothèque, mon grand-père! Elle m'a toujours beaucoup impressionné. Des livres, des livres... comment peut-on arriver à lire tout cela? Et puis d'autres livres, de gros livres, des livres qu'on ne lit pas. Ce sont les plus extraordinaires. Ce sont des dictionnaires.

Dans un dictionnaire, on rencontre le monde. La vie des hommes; la vie de leurs mots. Combien de fois n'y ai-je eu recours? La curiosité, que j'ai toujours ressentie si exigeante, ne subit pas d'entraves. Certains de ces dictionnaires, parmi les plus importants, mon grand-père les a en deux exemplaires. Un jour, quand j'ai commencé à grandir, il m'en a donné un. "Tu en auras besoin", m'a-t-il dit tout simplement.

Donc, nous cherchons. Enfin, quand je dis nous... Soudain, mon grand-père tire vivement un livre assez épais :

- Voilà ce qu'il vous faut! s'écrie-t-il gaiement.

Il nous montre la couverture du livre, on ne peut plus ordinaire :

- Personne ne connaît cet auteur.

Il a aperçu notre léger mouvement de surprise :

- Oui, oui, je sais que vous n'êtes pas des ignorants. Peut-être même en avez-vous lu quelque peu?...

Il a un petit sourire amusé devant nos mines un peu gênées :

- Beaucoup de personnes connaissent le nom de cet auteur. Mais je pense que peu de personnes le connaissent vraiment. Du reste, je crois qu'on s'en méfie. Il pénètre les hommes, et leur montre qui ils sont.

Le nom de l'auteur apparaissait en lettres sobres sur le livre : Courteline.

Mon grand-père continue, toujours plein de vivacité :

- Vous m'avez dit que c'était surtout pour le plaisir - quel dommage qu'il n'en soit pas toujours ainsi au théâtre! - et pour jouer devant des jeunes gens et des enfants de la région; aussi je vous propose de lire quatre toutes petites pièces que vous pourriez jouer pendant le même spectacle. Lisez-les, et vous me direz ce que vous en pensez!

Le livre sous le bras, nous allons vite nous asseoir au bord du très vieux chemin qui passe par le haut des collines.

Les quatre titres ne paraissent avoir aucun lien l'un avec l'autre. Mais, à vrai dire, pourquoi en auraient-ils? Voici les titres : Le Gora, Le coup de fusil, Le petit malade, Une lettre chargée.

Nous lisons à haute voix, chacun à notre tour, dans l'ordre suggéré par mon grand-père.

J'ai commencé par Le Gora. Rires tout au long de la lecture. Pauvre Bobéchotte, qui ne connaît pas l'orthographe! Comment pourrait-elle deviner que la dernière lettre d'un mot se lie au mot suivant, dans la prononciation, mais n'en fait pas partie?

- Ce n'est pas en classe qu'on nous donnerait un cours pareil - que tout le monde peut comprendre! s'exclame Sereine, toujours riant.

- Oh, c'est une simple erreur! se gausse son frère; il a dû y avoir une confusion dans les programmes de l'école, on a oublié d'inscrire l'amusement dans les cours.

La lecture du Gora m'ayant mis en joie, je ne résiste pas au bon mot :

- Tu as tort; l'amusement fait bien partie d'un cours!

On me regarde. Je fais durer le plaisir :

- Le cours de récréation!

Le mot n'est pas très bon. Mais grâce à la bonne humeur générale, tout le monde a ri de bon coeur.

- Amusant tout de même, ce fier angora, lance sournoisement Ulysse.

Songe, avec naturel, sans se laisser abuser :

- Tu as absolument raison; on ne trouve pas souvent de rangoras aussi amusants.

- C'est un bien bel angora! renchérit Sereine sur le même ton.

Je souscris :

- C'est vrai, ce langora mérite des applaudissements!

Le petit jeu a continué encore un moment. Nous avons fait apparaître des dangoras, des geangoras... Non, je ne dirai pas d'où ils venaient, ceux-là!

Aujourd'hui, nous sommes partis, Songe et moi, nous promener tranquillement en suivant le très vieux chemin qui passe par le haut des collines. Autour de nous, éparses sur la terre, les orges restent immobiles sous le soleil.

Nous bavardons de ceci, de cela. Songe parle doucement, sans jamais élever la voix.

- Il ne faut pas réveiller la terre, murmure-t-elle.

Elle me montre les champs qui couvrent les calmes pentes des collines :

- On croirait que la terre s'est endormie, après avoir épuisé toutes ses forces.

Elle reste un moment sans parler. Je ne dis rien. Je n'ai pas envie de l'interrompre. J'aime l'écouter penser, penser sans la contrainte d'une conversation, d'une conversation suivie, ordonnée. La pensée n'est pas libre lorsqu'un sujet réclame.

Nous suivons toujours à pas lents notre très vieux chemin qui passe par le haut des collines.

- Te souviens-tu lorsque les orges couraient le long des champs en jouant avec le vent? Il y avait là une vie contre laquelle rien ni personne ne semblait posséder de pouvoir. Cette vie sortait de la terre. Maintenant la terre dort, pour reprendre les forces qu'elle aura de nouveau à donner.

Un camarade d'Ulysse l'a appelé pour nous inviter tous à passer l'après-midi chez lui. Il habite une ferme de l'autre côté de la grande colline située près de nos villages, et dont on dit souvent qu'elle sépare le pays en deux. Exagéré, bien sûr; mais combien de fois n'ai-je été surpris par le moment d'hésitation d'un paysan ou d'un autre lorsqu'on lui indiquait un village "de l'autre côté". Il connaissait, bien sûr...

Sans nous presser - et pourquoi nous presserions-nous donc? - moitié à travers champs, moitié par de petits chemins de terre, nous atteignons le haut de la colline en moins d'une demi-heure. De tous côtés l'horizon s'est éloigné. Nous pouvons voir nos villages, les champs où nous avons coutume de nous promener, le village où nous avons rendu visite au fils du paysan qui ne réussit pas bien ses études, et un peu plus loin, le gros bourg, très ancien, traversé par le très vieux chemin qui passe par le haut des collines et non loin de la ferme où nous nous rendons. La ferme, nous ne pouvons encore la voir, elle est de l'autre côté d'une dernière colline, au sommet de laquelle nous attend le camarade d'Ulysse. Redescente donc, par un chemin de terre, le plus tortueux que l'on puisse imaginer. La descente a pris, elle aussi, un peu moins d'une demi-heure. Un dernier raidillon, et voici le camarade d'Ulysse, qui nous regarde monter la colline avec de grands signes de bienvenue.

Nous sommes au sommet. Vers le bas, de l'autre côté de la colline, la ferme du camarade d'Ulysse. Face à nous, une colline. Oui, je sais, ce n'est qu'une colline de plus; pourquoi parler de celle-là?

Quelque chose m'attire dans cette colline. Lorsque je la regarde, contrairement aux autres qui sont là où je les vois - bien sûr! - celle-ci n'est nulle part. Elle est là où je suis. Non, je ne sais comment dire... C'est moi qui suis là où elle est, je suis sur elle, je suis au milieu d'elle. Elle est si accueillante, avec son creux doux et allongé, là-haut, tout prêt à me recevoir pour que j'y reste, nonchalamment étendu près du ciel et près des petits nuages blancs qui viennent amicalement entourer la colline.

J'ai dû m'arrêter un long moment, car le camarade d'Ulysse s'est approché de moi, et me demande, l'air étonné :

- Que regardes-tu?

Je suis surpris moi-même par la question. Je crois que je n'ai pas du tout le sentiment d'avoir regardé quoi que ce soit. Je suis même certain que je n'étais pas ici. Alors, qu'avais-je pu regarder? Tout cela est un peu confus dans mon esprit.

- Je regardais le paysage...

Ma réponse l'étonne encore plus :

- Tu es déjà venu ici...

- Oui.

Pour le coup, il ne trouve rien à dire. Moi non plus, je ne trouve rien à dire.

Songe est près de moi, et je suis seul à l'entendre murmurer :

- Il est des choses dont il est difficile de se lasser...

Le camarade d'Ulysse est déjà en pleine conversation animée... à lui tout seul :

- Quelle idée de jouer une pièce de théâtre! C'est que, en plus, il va falloir que vous l'appreniez, comme une récitation en classe. Moi, j'ai du mal à apprendre seulement une page. Il y a combien de pages?

Nous nous regardons, un peu surpris.

- Ma foi, répond Ulysse, je crois que nous n'avons pas pensé à les compter.

Le camarade paraît éberlué :

- Comment ça, vous ne les avez pas comptées?

Nous nous sentons presque en faute. Il reprend aussitôt :

- Qu'est-ce que vous ferez s'il y en a trop?

- Ce sont des pièces courtes, intervient Sereine; si je me souviens bien du livre, cela ne doit même pas faire vingt pages.

- Vingt pages! Vous n'y arriverez jamais!

- Nous sommes quatre, remarque tranquillement Songe.

- Quatre? s'exclame-t-il avec l'air le plus manifeste de ne rien comprendre.

- Cela fait moins de cinq pages pour chacun, explique-t-elle tranquillement.

Il a compris :

- Ça fait tout de même beaucoup!

Il secoue la tête :

- Moi, je n'y arriverais jamais.

Il change de sujet sans attendre :

- Ils vont bientôt moissonner le blé en face. Nous, on a déjà moissonné notre orge. La récolte sera bonne, il a fait très beau.

Il change de sujet sans attendre :

- L'école s'est bien passée.

Il rit :

- J'ai déjà tout oublié, mais ça n'a pas d'importance. L'année prochaine, ce sera encore autre chose; comme tous les ans.

Il fait un grand geste :

- Et puis, ce qui compte, c'est d'avoir de bons résultats chaque année. Dans vingt ans, personne ne me demandera ce que j'ai appris à l'école.

Un rire bref :

- Et si on ne me le demande pas, à quoi ça me sert de le savoir?

Il a changé de sujet sans attendre.

La grand-mère d'Ulysse sait très bien taper à la machine à écrire. Et lorsque nous avons parlé de notre pièce, elle a aussitôt proposé de taper un exemplaire du texte pour chacun de nous.

- Avoir chacun sa copie est plus commode que travailler sur un seul livre, nous a-t-elle déclaré gentiment.

Songe a bien tenté de protester en lui représentant le travail fastidieux que cela l'obligerait à faire...

- Tu plaisantes! s'est récriée la grand-mère, j'ai l'habitude de taper des textes beaucoup plus longs. Ceux-là sont courts, j'en taperai deux à la fois avec un carbone.

Elle a souri gaiement :

- Et comme cela, vous aurez chacun votre texte!

Et elle a paru tellement contente... que cela nous a fait doublement plaisir - d'avoir chacun notre copie, et aussi de ne pas avoir à tout recopier à la main, ainsi que nous l'avions envisagé.

Mais... sa machine à écrire n'a pas de ruban. Enfin, elle en a un bien sûr, mais il n'a pas servi depuis des siècles, et alors on ne voit rien sur le papier. La solution est vite trouvée. A bicyclette, tout le monde, et en route vers la petite ville! Tout le monde, sans la grand-mère d'Ulysse évidemment.

La petite ville ne se trouve pas très loin de chez nous; une bonne heure de bicyclette, sans plus. Nous voilà donc partis.

Rouler à bicyclette sur la route ne laisse pas penser - rêver non plus peut-être - de la même façon qu'aller à pied sur le très vieux chemin. Les conversations s'en ressentent. Quant à regarder les champs... Oui, je vois les blés qui jaunissent, mais je ne les vois qu'en passant. Eh bien, à force de passer, nous sommes arrivés à la petite ville!

J'y passe quelquefois lorsque je vais de ma ville chez mes grands-parents. Pas toujours; le croisement avec la route qui mène à mon village se situe un peu en dehors de la petite ville, et je n'ai donc pas à la traverser. Il n'y a rien de bien particulier à en dire, et pourtant... Quelle est donc encore cette colline, venue des champs voisins prendre place au beau milieu des grosses maisons? Oh! je pense que la réponse est simple; les premiers hommes venus vivre là ont dû trouver agréable de contempler le paysage au loin. Et puis, malheureusement, il faut toujours penser à se défendre; c'est le lot des hommes. Et du reste, aujourd'hui encore, il y a un grand château sur le sommet de la colline. Il ne défend rien. Les défenses des hommes sont ailleurs et elles ne sont pas moins grandes. Le lot des hommes...

Mais nous ne sommes pas montés voir châteaux ou grands sommets. Les collines? Je crois qu'à choisir, je préfère celles qui se trouvent autour de mon village, et sur lesquelles l'orge ou le blé remplacent les grandioses constructions des hommes.

Les rues de la petite ville sont calmes, nul ne se presse comme dans la ville où j'habite. Y a-t-il moins de choses à faire, ou décide-t-on d'en faire moins? Nous, nous sommes venus acheter un ruban pour la machine à écrire de la grand-mère d'Ulysse. L'achat est vite fait; il y a peu de monde dans la boutique. Et la boutique est petite. Dans ma ville, je sais où l'on vend ce genre de choses. Dans une grande boutique; avec des étages. Pour vendre un ruban? Non, bien sûr; pour vendre beaucoup d'autres choses. Qu'importe, puisque nous ne sommes venus que pour acheter un ruban. Oui, seulement lorsqu'on se rend dans cette sorte de grande boutique, on ne se contente jamais de ce qu'on est venu acheter. On va ailleurs, on monte les étages. Pourquoi? Je ne sais pas. Parce qu'il y a des choses à voir. Et alors, il faut les voir. Il faut? Non, bien évidemment. Alors, pourquoi va-t-on les voir? La curiosité? Je n'en ai pas l'impression. Plutôt une obligation.

Nous revoici, Songe et moi, sur le très vieux chemin qui passe par le haut des collines, où nous aimons tant nous promener. Autour de nous les champs où poussaient les orges dorment en paix. Au loin, de l'autre côté de la petite vallée, sur les versants des collines, on peut apercevoir les blés mûrs que le fils du paysan qui ne réussit pas bien ses études va bientôt moissonner.

- La terre donne ce que l'homme lui demande, murmure Songe.

- Tu veux dire ce que l'homme a semé?

- Oui; la terre ne choisit rien d'elle-même.

Songe fait une courte pause :

- Lorsque la terre a donné ce que l'homme lui a demandé, l'homme dit d'elle que c'est une bonne terre.

Je remarque, après un petit silence :

- Quelquefois, au milieu des orges et des blés, la terre offre des coquelicots, des bleuets...

Songe sourit, avec un peu de regret :

- On les appelle des mauvaises herbes.

- Elles sont pourtant jolies.

- Oui; on les admire, et puis on les jette.

Nous marchons un bon moment en silence. Je remarque encore :

- Même quand on n'a rien semé, il pousse beaucoup de choses.

- L'homme n'est pas le seul à demander à la terre.

Songe sourit encore, avec le même brin de regret :

- Mais la terre ne donne que ce qu'on lui demande; jamais rien de plus.

Nous sommes arrivés au bout du très vieux chemin. Non, non; le très vieux chemin ne s'arrête pas encore, il va loin, très loin. Mais à cet endroit-là, sur quelques centaines de mètres, il disparaît sous les labours qui ne l'ont pas respecté. Qu'importe! il y a si longtemps que personne ne passe plus par ce chemin qui reliait de grandes villes. La vie a changé au cours des siècles, les chemins aussi. D'autres routes sont apparues...

Là où le très vieux chemin semble s'arrêter, un petit bosquet est resté, pour se souvenir. Nous nous sommes assis près d'un arbre.

- Que sème-t-on à l'école? murmure Songe.

Nous nous sommes paresseusement installés tous les quatre parmi les orges éparses, non loin de la petite maison d'Ulysse. Bavardages tout aussi paresseux. Les sujets ne manquent pas, mais aucun ne s'impose. A la fin, la conversation languit un peu.

- Ma grand-mère a terminé de taper les textes des pièces! s'exclame soudain Ulysse au milieu d'un petit silence.

Il ajoute, un peu confus :

- J'ai oublié, ce matin...

Il se lève d'un bond :

- Je cours les chercher!

Et le voilà parti à travers champs. Il court vite. Cinq bonnes minutes, et il est de retour.

Les feuillets sont distribués. Nous laissons les premières frappes aux demoiselles, et gardons les carbones pour nous. Pure galanterie - les carbones de la grand-mère d'Ulysse étaient tout neufs, et il faut y regarder de près pour voir la différence!

- Nous commençons par Le Gora, je crois, commence Sereine; lesquels de nous prennent les rôles?

La décision n'est pas facile. Discussions animées. Les personnages du Gora se parlant très familièrement, le choix, de l'avis de tous les postulants, se porte sur le frère et la soeur. Ils n'ont plus qu'à apprendre, maintenant!

- Je tâcherai d'être patient avec toi, plaisante Ulysse.

- Et tu feras aussi bien! se récrie sa soeur; ce n'est pas de la malheureuse Bobéchotte que tu devrais te moquer, mais des singularités de la langue qu'elle est obligée de parler.

- Singularités que Gustave ne se donne même pas la peine d'expliquer, ponctue Songe.

J'interviens :

- Il fait malgré tout une tentative...

Songe me coupe :

- Belle tentative! Il se contente de lui dire que le mot angora se prononce nangora ou tangora selon qu'il est précédé d'un n ou d'un t : un nangora ou un petit tangora. Mais Bobéchotte ne comprend pas; pour elle, Gustave est en train de changer le mot angora lui-même : nangora ou tangora, au lieu d'angora.

- Et de plus, glisse Ulysse, je ne savais point que l'on mangeât les tangoras!

- Comment ça? s'étonne sa soeur.

Je crois, au reste, que nous sommes tous surpris.

- Puisque Gustave prétend que c'est du français de cuisine! souffle finement Ulysse.

Nous rions, Sereine et moi. Songe fait un long et patient sourire, puis reprend comme s'il n'y avait pas eu d'interruption :

- Gustave joue au professeur; cependant, un professeur explique, il ne se contente pas de dire ce qu'il faut faire.

- En somme, précise Sereine, le but de Gustave est tout bonnement de montrer sa supériorité à Bobéchotte. Comme c'est gentil!

J'approuve :

- Et c'est Bobéchotte qui, bien que n'ayant rien compris à l'affaire grammaticale - elle est si bête, n'est-ce pas? comme nous la présente Courteline, qui la traite de bobèche, c'est-à-dire de niaise et de sotte - c'est Bobéchotte donc qui conclut le dialogue en reprochant tout net à Gustave de se moquer d'elle.

Songe a fait un petit sourire légèrement ironique :

- C'est plutôt Courteline qui se moque sournoisement des spectateurs irréfléchis.

Elle ajoute pensivement :

- Le rire dévoile la pensée. Il est bon de rire en se disant : "Ce n'est pas moi qui aurais fait des fautes aussi grossières; écoutez-moi rire, c'en est la preuve!"

Un de nos camarades de classe, à Ulysse et à moi, habite une forteresse. A notre époque, une forteresse n'évoque plus rien de guerrier. Pourtant, lorsqu'on s'y trouve, on ressent quelque chose de troublant; je ne saurais comment l'exprimer. Alors, le mieux, c'est d'y aller!

Et d'ailleurs, si j'en parle, c'est que notre camarade nous y attend dans l'après-midi. Notre camarade est un garçon très gentil, très simple, ce pourquoi nous l'appelons Monseigneur. Cela le fait rire, et nous rions tous ensemble. Un peu de gaieté n'a jamais nui à personne!

Nous nous retrouvons près de la petite maison d'Ulysse. Nous avons pris nos bicyclettes, et de là il nous faut une heure environ sans nous presser pour arriver chez Monseigneur.

A bicyclette, c'est tout juste si nous remarquons le petit bosquet au croisement du très vieux chemin. Un peu plus loin, nous traversons un bois assez grand où nous allons quelquefois passer un agréable moment, avec un bon pique-nique.

Sortis du bois, nous passons par un petit village, et puis... les champs; des champs de blé qu'on a déjà commencé de moissonner. De grosses bottes de paille délicatement dorée, bien rangées - ah! ce n'est pas le laisser aller des orges... - décorent les champs jusqu'à l'horizon que les collines rendent proche.

Un des champs paraît avoir été oublié. Que non, certes, il n'a pas été oublié, bien au contraire! Il se repose. On n'y a rien semé cette année. Les champs sont comme les hommes, ils se fatiguent. Celui-ci reprendra le labeur l'année prochaine, et ses blés seront encore plus beaux.

Le champ est vaste, la solitude y règne. Pourtant, deux amis sont là, ignorant cette solitude, proches l'un de l'autre, entremêlant leurs feuillages afin qu'on ne puisse les séparer. Que se confient-ils depuis toutes ces années où nous les connaissons, ces deux arbres?

Il nous reste maintenant moins d'une demi-heure de route. Il faut appuyer un peu sur les pédales; le chemin monte, mais pas longtemps. Et puis c'est le sommet, il n'y a plus qu'à descendre.

Cependant, au sommet, nous nous sommes arrêtés; comme toujours lorsque nous passons par là.

Au loin, face à nous, dressée sur un imposant rocher aux bords fortement escarpés, violemment éclairée tout du long de sa longue muraille par un soleil radieux, son donjon embrasé par le feu du ciel, la forteresse!

Nous sommes repartis dans la longue descente. Presque à l'arrivée, un court mais fort raidillon. Et voici devant nous une porte. Une porte monumentale, haute, épaisse, faite de lourdes pierres. C'est la porte de la forteresse.

Notre camarade a dû nous voir monter le raidillon; il est là à nous attendre.

- Vous arrivez bien; le goûter vous attend!

- Tu nous apportes une bien bonne nouvelle, Monseigneur, notre long voyage nous a affamés! s'exclame joyeusement Ulysse.

Monseigneur n'est pas dupe; il connaît la longueur de notre voyage.

Le goûter est, quoi qu'il en soit, très apprécié. Le chocolat tout chaud est délicieux; et la tarte, aux cerises de la région!...

- Vos vacances se passent bien? nous demande-t-il; ici, j'ai des amis avec lesquels je joue beaucoup aux cartes et aux échecs. Et vous, à quoi passez-vous votre temps?

Je parle de nos occupations :

- Nous nous promenons, nous rendons visite à des voisins...

- ...et nous préparons une pièce de théâtre, ajoute gaiement Sereine.

Il est surpris :

- Une pièce de théâtre!

- Tu sais, intervient tranquillement Songe, ce sont de courtes scènes...

- De quel auteur?

- Courteline.

- Courteline! Mais c'est vraiment difficile.

Il réfléchit :

- Quand on le lit, cela semble facile. Mais il ne faut pas trop penser; sinon...

- Tu connais bien Courteline?

- Oui. Je l'aime beaucoup, me répond-il.

Il hoche longuement la tête :

- Mais je serais bien incapable de savoir comment le jouer.

Le goûter se termine. Monseigneur nous propose une promenade dans la forteresse :

- Et puisque vous êtes là, allons ensemble chercher de l'eau au puits!

Il ajoute en souriant :

- A nous tous, cela fera une bonne provision!

Nous partons, les seaux à la main. Il faut traverser la large et longue place qui va de la porte monumentale au donjon du château. Monseigneur habite non loin de la porte, et le puits se trouve tout près du château. Oui, pour nous, ce sera une agréable promenade, mais l'hiver, quand il neige... Heureusement, pour tirer l'eau, on n'a pas à subir les averses du ciel. Il y a largement de la place sous le large toit qui le recouvre pour qu'on s'y rencontre à plusieurs; et l'attente est alors bien moins pénible. C'est un avantage...

Je me représente la ville où j'habite; on ouvre le robinet... et on ne pense pas qu'il y a des puits! Pense-t-on jamais à ce qui manque aux autres?...

La place que nous traversons est vaste; de grosses maisons bien alignées la bordent. J'ai presque l'impression d'être dans une ville. Et pourtant... de l'autre côté des grosses maisons, les murailles, qui protègent la forteresse. Toute la vie se recueille là, comme dans une île au large des rivages.

Les seaux sont remplis. Nous revenons sans nous presser - au demeurant, les seaux sont loin d'être légers!

- Tiens, voilà les vaches du fermier! s'exclame soudain Monseigneur.

C'est le seul fermier de la forteresse. Il y possède une ferme importante. Certes, elle n'est pas aussi grande que les fermes qui sont au milieu des champs, mais elle a une grange pour la paille, et une étable pour une quinzaine de vaches!

Et comme il est bientôt six heures, voici les vaches qui entrent en maîtresses des lieux par la porte monumentale, surveillées par un jeune garçon et son gros chien.

- Elles ont beaucoup de lait ce soir, la traite sera bonne! remarque Monseigneur, en suivant d'un oeil connaisseur les lourdes mamelles qui se balancent.

Il s'interrompt un instant :

- La luzerne et le sainfoin ont bien poussé dans leur champ cette année. Les vaches en ont brouté autant qu'elles ont voulu, bien mieux que dans un pré.

Les vaches sont rentrées lentement à l'étable, par une des minuscules ruelles qui sont blotties entre la muraille et les grosses maisons bien alignées bordant la place. Tout près de là se trouve la petite maison de Monseigneur. En y revenant avec nos seaux, nous passons devant l'étable près de laquelle s'étale un peu de fumier.

Cet après-midi, nous nous sommes installés tous les quatre près d'un grand arbre, au carrefour de trois chemins de terre qui flânent entre nos villages.

- Il n'y a pas de murailles autour de nous, prononce pensivement Sereine.

- Pourquoi dis-tu cela, s'étonne son frère, tu as peur des ennemis?

Elle reste un moment sans répondre :

- Je n'ai jamais vécu entourée de murailles...

Elle prend encore un temps :

- Que ressent-on hors des murailles lorsqu'on y vit?

J'interviens :

- Peut-être se sent-on dans un endroit inconnu.

- Inconnu? proteste Ulysse; les paysans sont toute la journée dans leurs champs.

- L'inconnu peut ne pas être seulement un endroit, remarque Songe.

- Oui, approuve Sereine, la crainte de ce qui peut se passer, par exemple.

- D'être seul, poursuit Songe.

- On n'est pas seul dans les champs, proteste de nouveau Ulysse.

- Oui, il y a d'autres paysans autour de soi.

Elle s'interrompt un instant :

- Chacun est seul parmi les autres.

- Et à l'abri des murailles? demande Ulysse.

- Elles disent où l'on est et qui est là, répond calmement sa soeur.

Songe reprend, après un petit silence :

- Si les hommes veulent être ensemble parce qu'ils ont peur d'être seuls, pourquoi ne pas bâtir une grande muraille derrière laquelle le monde entier serait réuni?

J'émets un fort doute :

- Et s'il reste des hommes dehors, il suffit certainement de leur expliquer qu'il est absolument impossible qu'ils soient des ennemis.

- Tu as raison, déclare doucement Songe; il ne reste qu'à savoir en quelle langue.

Déjeuner avec mes grands-parents. Leurs amis qui tenaient une épicerie sont là. Mais je ne pense plus à l'explorateur, au magicien, qui venait des pays lointains rapporter des épices. Les sujets de conversation répètent la vie de tous les jours du pays où je vis. Je ne suis, en général, pas réfractaire à ces sujets. La vie ordinaire me plaît, et je trouve intéressant d'en parler. Ce n'est pas parler pour rien, cela sert à savoir ce qu'on a fait, et ce qu'on va faire.

Les conversations de ce déjeuner sont donc fort respectables. Pourtant, je m'ennuie. Pourquoi? Je ne sais pas. Quelque chose me manque. A la réflexion, cela doit être ces autres conversations, que j'ai avec Songe, avec Ulysse et sa soeur. Mais cela ne m'empêchait pas, quand j'étais dans ma ville, de parler avec eux et de parler des choses ordinaires. Qu'y a-t-il de changé?

Les vacances; oui, ce sont les vacances. Durant les jours d'école, mon esprit est occupé par ce qu'on attend de moi. Ici, mon esprit est occupé par ce que j'attends de moi. Curieusement, bien que ce soit beaucoup plus prenant, j'ai le même sentiment que lorsque je me promène avec Songe sur le très vieux chemin qui passe par le haut des collines, en regardant les orges se balancer doucement sous le vent. Quel sentiment? Celui de la quiétude; la quiétude dans laquelle peut s'épanouir ma pensée, que je sens partager avec Songe, lorsque nous nous parlons en marchant le long du très vieux chemin qui passe par le haut des collines.

Mercredi. Nous revoici au carrefour des trois chemins de terre qui flânent entre nos villages, où nous aimons nous asseoir près du grand arbre dont la belle ombre nous protège lorsque le soleil est trop ardent.

Nous avons apporté notre Courteline; et c'est Sereine qui nous lit Le coup de fusil.

Le début de l'histoire est loin d'être drôle. Les rires ne sont point de saison. Nous partageons les frayeurs de Madame lorsque Monsieur rentre à la maison pâle et défait. Et ces frayeurs deviennent encore plus effrayantes lorsque Monsieur annonce : "J'ai reçu un coup de fusil."

Mais la frayeur fait bientôt place à l'étonnement le plus absolu.

- Le voilà maintenant qui déclare à sa femme qu'il ne croit pas avoir été blessé! s'exclame Songe.

- Et qui prétend que ce sont ses nerfs! ajoute Sereine.

Je renchéris :

- Alors qu'il vient de dire : "Ah! j'ai bien cru que je ne te reverrais jamais!"

Ulysse résume notre incompréhension :

- Qu'est-ce donc que cet homme? s'écrie-t-il en faisant un grand geste.

- D'ailleurs, reprend Sereine, ses nerfs ont l'air plutôt mal en point, pour qu'il se lance dans une diatribe contre les chasseurs du monde entier, au lieu de se préoccuper de son... éventuelle blessure.

Bon, l'affaire devient de plus en plus ténébreuse. Ne voilà-t-il pas qu'un de ces malfaisants chasseurs s'est embusqué dans un tramway pour perpétrer son crime? Dans un tramway? Madame est stupéfaite, ainsi que nous le sommes nous-mêmes.

- Voilà un terrain de chasse qui n'est guère commode, ironise Ulysse.

- On finit par se demander où Monsieur a été pêcher son chasseur, ironise à son tour sa soeur.

L'explication arrive sous la forme d'un récit long et confus, pouvant se résumer en peu de mots : le chasseur courait après le tramway pour monter dedans.

- Pourquoi tant de détails? se demande Songe; cet homme devient éminemment suspect.

J'interviens :

- Eh bien! c'est pour nous convaincre de la vraisemblance de son récit qu'il décrit avec insistance l'impétuosité du chasseur bondissant dans le tramway, alors que celui-ci ne fait que heurter "de son arme!" le nez de Monsieur.

C'était donc ça le fameux "coup de fusil"! Et lorsque Madame, hors d'elle, fait observer à son mari qu'il n'a été qu'effleuré par le canon d'un fusil, Monsieur clame sans honte qu'il a reçu "un coup de canon!!!"

Ulysse prend une mine sarcastique :

- La véritable explication ne serait-elle pas dans le "certain nombre de consommations" de Monsieur, qui lui font redouter les "éternels reproches" de Madame?

Sereine a terminé sa lecture.

- Eh bien, ça ne va pas être facile! commente Ulysse avec une grimace.

Nous restons un bon moment sans rien dire. Je demande avec un peu d'inquiétude :

- Et pour cette pièce-ci, lesquels de nous prendront les rôles?

- Je pense que mon frère sera trop tenté de se moquer de Monsieur... commence Sereine.

Le frère interrompt la soeur :

- Il le mérite bien!

Songe sourit :

- Voilà ce qu'il ne fallait pas dire; tu n'auras pas le rôle.

Je bougonne :

- Il a fait exprès pour ne pas l'avoir!...

Songe s'est tournée tranquillement vers moi :

- Tu sais ce qui te reste à faire.

Hé oui, je sais!

- Et pour Madame, je propose ma soeur; elle m'attrape tout le temps!

Ça, ce n'est pas vrai; elle est toujours affectueuse avec son frère. Mais ça ne fait rien, nous rions tous gaiement. Sereine a obtenu le rôle.

Aujourd'hui, cours de mathématiques. Cours de mathématiques? Si l'on veut. Tout au début de ce mois de juillet, Ulysse avait proposé, pour que le grand-père de Songe ne se sente pas délaissé au profit des littéraires, de lui poser une question difficile, ce qui lui aurait donné le plaisir de nous l'expliquer.

Le grand-père, d'abord surpris, exprime avec force son contentement :

- Vous êtes des garçons sérieux, vous ne pensez pas seulement à vous amuser pendant les vacances; et votre question n'est pas ordinaire, elle montre un véritable intérêt pour les mathématiques!

Nous nous asseyons tous les trois autour de la table de la salle à manger, sur laquelle nous pouvons étaler nos papiers. La grand-mère de Songe, toute souriante, nous prépare un bon goûter. Quant à Songe et Sereine, elles ont rapidement déserté les lieux sous un prétexte assez peu convaincant.

- Votre question est d'un niveau très supérieur au niveau de votre classe, remarque notre professeur; je suppose que vous voulez vous familiariser avec les cas particuliers et les précisions qui vous serviront dans vos études futures.

Ça y est! Qu'avais-je dit? Il y en aura pour la journée. Encore heureux que nous soyons déjà dans l'après-midi... Je jette un coup d'oeil en coin à Ulysse; il me renvoie une petite moue rassurante. Bon, bon, souhaitons que cela se passe bien!

- Cette équation ressemble à celle... s'étonne Ulysse.

- ...que vous avez apprise cette année, l'interrompt en souriant notre professeur.

C'est vrai; il m'avait aussi semblé que cette équation m'était familière.

Le cours continue. Le goûter vient d'arriver.

- Je vous ai fait un bon chocolat, nous annonce la grand-mère de Songe; buvez-le tant qu'il est chaud.

Elle se tourne vers son mari :

- Laisse-les se reposer un peu; ils sont en vacances!

Je ne sais pas si notre professeur a seulement entendu, car il continue tranquillement ses explications. Quant à son chocolat, il ne l'a certainement pas vu - il ne l'a pas touché.

Le cours continue. Je suis surpris par l'absence de choses inconnues, alors que j'ai la nette impression de découvrir des choses nouvelles. Je jette un coup d'oeil à Ulysse. Il a dû oublier ce qu'il voulait faire pour abréger le cours. Il écoute.

- Avez-vous bien compris? demande notre professeur.

- C'était facile... commence Ulysse, comme malgré lui.

Je n'ai pas eu le temps d'en dire autant. Notre professeur a souri :

- Bien sûr, c'était facile...

Qu'avait dit Songe lorsque nous lisions Le Gora? "Un professeur explique, il ne se contente pas de dire ce qu'il faut faire."

Cette après-midi, nous partons à pied tous les quatre avec un petit pique-nique qui nous servira de goûter. Nous nous arrêterons dans le bois que nous aimons bien, et qui se trouve sur la route de la forteresse, un peu avant les deux arbres.

Je passe prendre Songe chez elle. Sa grand-mère m'a accueilli avec un grand sourire.

- Tu as raison d'aller te promener; tu auras bien le temps de faire des mathématiques cet hiver! m'a-t-elle approuvé.

Le grand-père de Songe m'a fait un petit signe de connivence sans rien dire. Je l'ai chaleureusement remercié pour le cours d'hier :

- Ulysse et moi n'avons jamais si bien compris. Quel dommage que vous ne soyez pas notre professeur à l'école!

Il nous a souri modestement.

Nous repartons, Songe et moi, retrouver nos amis.

- Je vais finir par avoir envie d'aller au cours, moi aussi! me glisse-t-elle.

Mais son regard taquin a vite démenti ses paroles.

Nos amis arrivent presque en même temps que nous au carrefour du très vieux chemin; nous le prenons en direction du petit bosquet qui en marque la fin.

- La fin si l'on veut, me corrige Songe; sur la terre, on voit les traces.

J'acquiesce :

- Tu as raison; mais aujourd'hui, avec les blés qu'on vient de moissonner, on a tellement l'impression qu'il n'y a plus rien...

- On voit les traces en automne, lorsque la terre est hersée, commente Sereine.

Ulysse montre la forêt de l'autre côté du champ :

- Et on voit toujours la trouée par où il continue.

- Si nous y allions par le champ? propose Songe; le chemin passe de l'autre côté du bois où nous allons, ce sera plus agréable que par la route.

Le champ venant d'être moissonné, nous y marchons sans difficulté. Et revoici le très vieux chemin qui paraît presque sortir de la terre; et voilà le bois. Nous sommes arrivés.

Un tout petit chemin à l'usage des bûcherons court à travers le bois. Comme à cette époque il n'y a pas de bûcherons, nous prenons possession de la bonne herbe du chemin pour étaler notre pique-nique.

- Qu'y a-t-il de bon? demande Ulysse, la bouche gourmande.

- Nous avons apporté des boîtes d'abricots au sirop, répond distraitement sa soeur.

Ulysse n'est pas le seul à avoir pris une mine dépitée; je fais chorus, si je puis m'exprimer ainsi. Songe regarde avec indifférence Sereine farfouiller dans un sac - faut-il tellement de temps pour sortir une malheureuse boîte de conserve?

Mais la boîte de conserve a une forme bizarre. Ronde, oui, mais plate, toute plate. Sereine sort la boîte du papier qui l'entoure, et... apparaît une splendide tarte aux cerises! Cris de joie des garçons, sourires amusés des filles.

- Nous, nous avons utilisé notre temps utilement pendant que vous, vous jouiez aux équations! déclare tranquillement Sereine.

Songe se retient de pouffer de rire.

La tarte? Les succulentes cerises sont élégamment disposées sur un fond d'appétissante pâte d'amandes... A table!...

- Si on divise une tarte en quatre, cela fait un quart de tarte pour chacun, déclare doctement Ulysse.

Il ajoute, avec le ton de voix du maître qui a achevé une démonstration :

- Les mathématiques servent donc à quelque chose!

- Il serait bon de les réserver à ce seul usage, prononce doucement Songe.

- Oh, oui! s'écrie gaiement Sereine; des tartes aux cerises à la place des maths!

Je ris :

- Tu aurais vite une indigestion!

- J'en ai bien déjà une avec les maths!

La tarte disparaît petit à petit. Ulysse reprend son idée :

- Sans les maths, on ne peut rien fabriquer.

- Dans les temps anciens, les hommes ont fait beaucoup de choses sans l'aide des maths, remarque sa soeur.

- Ajouter une pierre à une autre pour bâtir une maison, c'est faire une addition, c'est déjà faire des mathématiques, rétorque le frère.

Songe revient elle aussi à son idée :

- Pour bâtir une maison, on ne se contente pas de faire des additions, on dispose les pierres d'une certaine façon, sinon la maison s'écroulerait.

Elle prend un temps :

- Additionner des pierres en désordre ne servira jamais à bâtir la maison.

Ulysse proteste :

- Cela servira à savoir combien il y a de pierres pour une autre maison.

- Encore faut-il vouloir se souvenir du résultat de l'addition, insiste Songe.

- Et pourquoi ne le voudrait-on pas?

- Tu joues aux échecs; quelle maison pourras-tu bâtir avec le résultat de ta partie?

- C'est un jeu!

- Es-tu sûr que les mathématiques ne servent jamais de jeu?

Déjeuner avec mes grands-parents. Grand-père me demande si nous ne rencontrons pas de difficulté avec nos pièces de théâtre.

- Si vous avez besoin d'aide, n'hésitez pas à me demander...

Je le rassure :

- Pour le moment, tout va bien. Nous ne nous pressons pas.

- Avez-vous déjà lu les pièces?

- Nous en avons lu deux : Le Gora et Le coup de fusil.

- Le coup de fusil n'est pas facile. Vous avez raison de prendre votre temps.

Grand-mère approuve :

- Il ne faut jamais se presser.

Et elle ajoute d'un ton convaincu :

- Je suis sûre que tout se passera bien!

Je sais qu'elle dit cela pour m'encourager, ce qui me fait plaisir, mais j'ai eu un instant envie de répondre : "On voit bien que ce n'est pas toi qui joueras Monsieur!" Il est vrai que c'eût été quelque peu inattendu...

Le déjeuné terminé, je m'en vais retrouver Songe, et nous partons flâner sur notre habituel très vieux chemin qui passe devant son village. Sans se presser, il faut un peu moins d'une heure pour aller de mon village au petit bosquet; autant pour revenir; une halte au petit bosquet. Cela fait une agréable promenade. Et les orges éparses sur les calmes pentes des collines, comment se lasser de les voir?

Nous marchons à pas lents, sans rien dire.

- Se promener, est-ce comme jouer aux échecs? demande Songe au bout d'un bon moment.

- Parce que se promener ne sert pas pour bâtir?

Elle hésite un peu :

- Oui... Et il y a aussi le plaisir qu'on ressent.

Elle secoue la tête :

- Comment se fait-il qu'on puisse ressentir un plaisir qui ne bâtit pas?

Elle laisse un temps :

- Je crois que le plaisir passe par la pensée, et la pensée est libre.

- Et alors, la pensée pourrait se distraire et ne plus chercher à bâtir?

Elle réfléchit :

- Oui; c'est peut-être quand la pensée divague et ne cherche plus à bâtir que nous appelons cela ne penser à rien.

- Et dans ce cas, la pensée n'a plus d'autre but que le plaisir.

J'ajoute, en montrant les champs :

- Je regarde; j'ai le plaisir de regarder, et je ne pense à rien d'autre.

Nous marchons à pas lents, sans rien dire. Je regarde. Elle aussi, je le vois. Elle m'a jeté un coup d'oeil amusé. Et nous éclatons de rire!

- Là, je ne vais pas dire que je ne pense à rien! s'exclame-t-elle.

Je fais, en écho :

- Là, je ne vais pas dire que je ne pense à rien!

Et nous continuons à rire.

Nous voici maintenant non loin du petit bosquet. Nous allons nous asseoir auprès d'un grand arbre.

Songe me montre le champ où l'on voit, lorsque la terre est hersée, les traces du très vieux chemin :

- Tout à l'heure je regardais en ne pensant à rien; à présent je regarde et je pense à tous ceux qui marchaient ici dans les temps anciens.

Elle s'interrompt un instant :

- Que puis-je bâtir? Penser aux temps anciens m'apprendra-t-il quelque chose pour bâtir dans les temps où nous vivons? Peut-être. Je crois qu'il le faut; je ne sais pas pourquoi.

Je regarde le champ où passait tant de monde :

- Il y a des moments où je ne peux m'empêcher de penser; il y en a d'autres où quelque chose paraît m'empêcher de le faire.

Elle fait un sourire rêveur :

- La pensée doit-elle se reposer comme la terre?

Dimanche. C'est la fête à la petite ville où nous avions été acheter le ruban pour la machine à écrire. Une fête avec plein d'accessoires. Oui, quand les hommes se réunissent entre eux, ce n'est pas suffisant pour que ce soit une fête. Il faut autre chose, quelque chose qui ne soit pas un homme. Un accessoire. Une belle étoffe autre que celle qui suffit pour se couvrir, une nourriture autre que celle qui se contente de nourrir, une boisson qui sert à oublier qu'on est un homme.

Ici, les accessoires sont nombreux. Balançoires dont le mouvement ne mène nulle part, voitures privées de route et qui ne se rencontrent - sans aménité - que pour se séparer, manèges qui reviennent inlassablement à l'endroit d'où ils sont partis... Et puis, des balles et des boîtes. On lance la balle contre une boîte, la boîte tombe - quelquefois. On redresse la boîte et on recommence. Si ce jeu est tellement intéressant, comment se fait-il qu'on attende une fête pour y jouer, alors qu'on pourrait y jouer tous les jours chez soi, ce qu'on ne fait jamais?

Est-ce que pendant cette fête, où la pensée paraît se concentrer sur ce qu'on fait - choisir le manège, bien lancer la balle - est-ce que pendant cette fête on ne pense à rien?

Nous revoici cet après-midi au carrefour des trois chemins. En descendant la colline avec Songe, je cherchais des yeux les orges qui, avant-hier encore, parsemaient la pente et le versant de l'autre côté de la vallée. Déjà il y a trois jours, on avait commencé à les ramasser, et cette matinée avait dû voir la fin des travaux.

- Eh bien, on est en retard! nous crie de loin Ulysse.

Je proteste - pour la forme :

- C'est vous qui êtes en avance!

Il faut par ailleurs noter que nous n'avions fixé aucune heure, et que probablement Ulysse et sa soeur étaient là depuis un bon moment à se prélasser au soleil, un soleil qui commençait à perdre de sa vigueur.

Courteline est parmi nous. Aujourd'hui, c'est le tour du petit malade. Songe a commencé de lire.

La lecture se poursuit dans le silence d'une attente emplie d'étonnement. Que se passe-t-il donc? Un petit garçon de quatre ans et demi en parfaite santé tombe sans arrêt par terre dès que sa mère le met debout. Le médecin conclut à une "Paralysie complète des membres inférieurs." Il faut arriver à l'antépénultième réplique pour apprendre que la mère avait mis les deux jambes du petit garçon dans la même jambe du pantalon!

Nous rions bien sûr à cette nouvelle. Le rire est au reste plutôt ironique.

- C'est invraisemblable! commente Songe.

- La mère? lui demande Sereine.

- Oui; une jambe de pantalon qui flotte, cela se voit, surtout au bout de nombreux essais.

- Courteline n'est pas une femme, il ne s'en est peut-être pas rendu compte.

- Cela m'étonne; il ne m'a pas paru tellement naïf jusqu'à présent.

J'interviens :

- Si dans son esprit il ne s'agissait que de faire rire, il a écrit sa pièce sous forme de simple bouffonnerie, et alors l'invraisemblable ne compte plus.

- Même chose pour le médecin, observe Ulysse; il donne son avis avant d'avoir examiné le petit garçon.

- Dans ce cas, reprend Songe, il faut bien montrer au public la jambe qui flotte, pour le faire rire de cette invraisemblance.

- Et la mère doit apparaître tout empêtrée, tout éperdue, renchérit Sereine.

- Et le médecin? demande Ulysse.

Je réponds d'un ton moqueur :

- Pressé.

Nous rions.

- Reste le petit garçon, remarque Songe.

Elle prend un temps :

- Si c'est de la bouffonnerie, c'est lui qui doit faire rire.

- Ah oui! s'écrie gaiement Sereine, il faudrait un petit garçon qui soit déjà comédien par nature, capable de tomber de manière amusante.

- Pour faire, comme dit sa mère, "Pouf! il tombe!" l'approuve son frère.

Je m'inquiète :

- Et comment trouver le garçon?

- Eh bien, s'exclame Ulysse, et Monseigneur? il aime beaucoup Courteline et il connaît tout le monde, là-bas; il nous en trouvera peut-être un!

Décision prise; nous irons le voir demain pour en discuter.

- Et les rôles? demande Sereine.

Ulysse se tourne vers moi :

- Songe n'a pas encore joué; joue le rôle avec elle.

Je prends une voix... doctorale :

- "Je puis voir le petit malade?"

- "Sans doute", me répond Songe, l'air égaré.

Nous partons peu après le déjeuner. Nos bicyclettes ne flânent pas; nous sommes trop impatients d'arriver chez Monseigneur. Nous l'avons appelé hier soir; très intéressé, il nous a dit qu'il connaissait un garçon d'un peu moins de cinq ans qui nous conviendrait peut-être. Alors, nous filons, sans même contempler le paysage. Un coup d'oeil, malgré tout, au champ qui se repose et où règne la solitude. Tout à leurs confidences, les deux arbres nous ont-ils vus passer?

La forteresse se détache sur un ciel resplendissant. Toute noire, effrayante pour l'ennemi. Il est environ deux heures, et le soleil n'est pas encore venu enflammer les murailles qui nous font face.

Monseigneur nous attend devant la porte monumentale. Il a décidément une bonne vue, et il nous a reconnus dans la longue descente.

- Allons voir Toto, déclare-t-il sans attendre.

Je commence par être un peu étonné; Toto est le nom du petit malade de la pièce. Monseigneur a dû s'apercevoir de mon étonnement, car il se met à rire gaiement :

- Eh bien, ce sera dorénavant son nom de théâtre!

Voir Toto n'est pas si simple. D'abord, il faut savoir où il est. A peine l'a-t-on aperçu qu'il est déjà ailleurs sur la grande place!

Depuis un moment Songe et Sereine chuchotent l'une avec l'autre. Soudain, au moment où Toto passe sur un pied devant elles, Songe s'écrie :

- Comment veux-tu qu'on y joue? Il nous manque Toto!

Toto est reparti. Au bout de quelques instants, il tourne sur lui-même, et en repassant devant les deux filles, toujours sur un pied, il lance :

- Qui est Toto?

Et le voilà de nouveau au loin. Les deux filles n'ont pas répondu, et lorsque Toto repasse, plus lentement cette fois, les deux filles chuchotent de plus belle, avec des petits rires étouffés. Toto a bien commencé à s'éloigner une fois de plus, mais il n'a pas été loin. Le revoilà. Il s'est planté devant Songe et Sereine, et déclare d'un ton sans réplique :

- Moi aussi, je veux jouer!

Songe lui fait un grand sourire :

- Tu veux être Toto?

La curiosité a fait son oeuvre. Le petit garçon insiste :

- Qui est Toto?

Songe prend un air mystérieux :

- C'est un garçon qui tombe par terre.

- Il tombe par terre?

- Oui, mais pas n'importe comment. Il faut qu'il tombe d'une manière amusante qui fait rire tout le monde.

Toto se met à rire. Songe poursuit :

- Moi, je te mets debout, et toi tu tombes.

Bien qu'il soit déjà debout, Songe fait semblant de le mettre encore plus debout. Elle le lâche. Il a très bien compris, et il tombe fougueusement les quatre fers en l'air. Certes, nous nous y attendions, mais pas à ce point-là. Nous éclatons tous de rire. Sereine s'écrie en battant des mains :

- "Pouf! il tombe!"

Toto s'est déjà relevé; il bat des mains lui aussi, puis sans attendre qu'on le tienne debout, tombe, tombe, tombe et retombe! Autour de nous, quelques habitants de la forteresse se sont arrêtés un moment, et applaudissent!

D'ores et déjà, Toto fait partie de la troupe!

Un cousin de Songe nous a invités, elle et moi, à venir pour quelques jours chez lui. Il est un peu plus âgé que nous deux, et étudie dans une école d'agriculture. Notre Agriculteur, donc, habite un ancien château fortifié aménagé en ferme.

Aujourd'hui, nous sommes revenus, Songe et moi, passer la journée dans notre ville avec nos parents. Demain, nous prendrons le train de dix heures neuf, et nous arriverons à onze heures trente-quatre à la gare proche du château, dans la ville où l'Agriculteur fait ses études. Ses parents lui prêtant volontiers leur voiture, c'est lui qui viendra nous chercher à la gare.

La journée s'écoule calmement. Mon père me parle du très vieux chemin dont il connaît bien le tracé. Il déploie devant moi une carte qui montre que le chemin va très très loin. "De nos jours, le chemin est interrompu par endroits", m'explique-t-il. Je lui désigne le champ où j'ai vu les traces du chemin. Nous regardons en détail la carte pendant un bon moment. Je raconte notre projet de jouer les petites pièces de Courteline. Ma mère les connaît un peu et approuve notre choix. "Il faut avant tout bien connaître son texte", m'avertit-elle. "C'est cela qui m'inquiète le plus", lui ai-je répondu.

Notre train a pris la route! Oui, la route sur laquelle roulent les voitures. Je plaisante, mais pas tellement; le train côtoie la route sur tout le trajet. Seulement par la route on met moins d'une heure, alors que par le train on met une heure et demie! L'Agriculteur nous avait bien proposé de venir nous prendre chez nous, mais de là à lui imposer un parcours fastidieux...

Nous voici donc sur la route... en train! Peu de monde sur la route, nous n'avons par conséquent pas à craindre de collision. Vingt-quatre minutes plus tard, une gare insignifiante. Mais qui signifie pour nous qu'il faut attendre onze longues minutes pour... couper le train en deux. Comme si l'on n'avait pas pu envoyer dès le départ deux trains au lieu d'un seul! Enfin...

Nous repartons. Le trajet est endormant. On ne sait quoi regarder. Quelques maisons disparates dans des villages attristants, de l'eau qui veut prendre le nom de rivière, des paysages que les champs ont fui depuis longtemps... Ah! A la fin, la gare!...

L'Agriculteur nous attend sur le quai.

- Le déjeuner est prêt, il n'attend que vous! nous jette-t-il en riant.

Embrassades avec sa cousine, une vigoureuse poignée de main pour moi, et nous voilà partis... déjeuner!

Cinq minutes plus tard, nous passons devant la petite gare d'un petit village.

- Dommage, malgré tout, que le train refuse toujours de s'arrêter ici, grogne l'Agriculteur; c'est plus proche et ça éviterait de traverser la ville!

A la sortie du village, une côte. Aïe! Elle est raide! Heureusement que nous sommes confortablement installés dans la voiture; s'il avait fallu monter la côte à bicyclette...

En haut de la côte, s'ouvre un monde inconnu de ceux qui ne connaissent que le pays où habitent nos grands-parents, à Songe et à moi. De l'herbe, de l'herbe verte partout. Pas de champs, pas d'orges qui dansent dans le vent, pas de blés qui se dorent au soleil. De l'herbe!... Et des vaches, de belles vaches toutes blanches, des vaches occupées à leurs affaires. Leurs affaires? Elles broutent, elles broutent, et puis elles ruminent, couchées dans l'herbe. Et puis elles recommencent; tous les jours, toute la journée.

Nous voici à présent au château, établi en haut du penchant d'une grande colline. En bas, la plaine, les prés; une plaine large, vaste, à perte de vue. Nous entrons dans le château par une porte haute, j'allais dire monumentale; mais cette porte n'est pas celle d'une forteresse, ce n'est que la porte d'un château. Mais à la voir, enfoncée dans les lourdes pierres de la solide façade, serrée entre les deux massives tours carrées, je ne peux m'empêcher, à chaque fois que je viens ici, de trouver qu'elle n'est pas moins formidable que la monumentale porte de la forteresse où j'étais avant-hier.

Déjeuner. Les parents de l'Agriculteur nous parlent de leurs prés, de leurs vaches - de leur vie de tous les jours. Songe et moi leur parlons de nos études, de nos vacances - de notre vie de tous les jours. Nous leur avons aussi parlé de notre pièce, ils nous ont dit que c'était très intéressant. L'Agriculteur n'était pas encore au courant, et a paru, lui, très intéressé. "Il faudra que vous m'en parliez en détail", nous a-t-il dit. Le déjeuner s'est fort bien passé, tout le monde était content.

L'après-midi, nous sommes allés faire une petite promenade à pied dans les environs du château.

Un chemin de terre nous mène à travers champs.

- Même quand on est habitué, il est toujours surprenant de voir que d'un côté il y a des prés avec des vaches et de l'autre des champs, commente Songe.

Son cousin sourit :

- J'ai toujours vécu ici, alors je trouve ça naturel.

J'approuve :

- Et tu as parfaitement raison de trouver ça naturel, puisque c'est une question de terrain; de ce côté-ci, sur le plateau, c'est comme chez les grands-parents de Songe et les miens.

Songe secoue lentement la tête :

- Où sont les calmes vallons, où sont les douces collines?

Elle s'interrompt un instant :

- Ici, tout est plat.

Après déjeuné, nous allons flâner sur le chemin du village voisin. Le chemin longe le penchant de la grande colline sur laquelle se trouve le château.

- Le regard se perd... prononce lentement Songe.

- Tu cherches quelque chose de particulier? lui demande son cousin.

Elle laisse un temps avant de répondre :

- Non...

Elle lui fait un bon sourire :

- D'ailleurs, si je voulais trouver quelque chose, je te le demanderais; tu connais bien...

Il l'interrompt en riant :

- Parfaitement; je connais chaque pré et toutes les vaches!

Cependant, elle est restée pensive :

- Ils sont loin, les prés; elles sont loin, les vaches...

- Pourquoi, tu veux y aller?

Elle fait non de la tête :

- Chez mes grands-parents, les champs que je vois me sont proches; ici, je ne fais pas partie de ce que je vois.

L'Agriculteur réfléchit :

- Parce que tu es trop loin?

- Non; c'est eux qui sont trop loin de moi.

Le village où nous sommes arrivés n'a rien de singulier. Si, pourtant. Une place; une place pas très grande. Mais quelle place! Oh, elle n'a pas une architecture exceptionnelle et n'a pas été dessinée par un maître de renommée mondiale. Mais qu'il est bon de faire quelques pas sous l'abondant feuillage de si beaux tilleuls, si joliment disposés et si accueillants, sur cette petite place qui ressemble tellement à un jardin où l'on viendrait bavarder entre amis!

Le village traversé, nous décidons de pousser jusqu'à un tout petit village - quelques maisons plutôt qu'un village - que nous aimons bien. Nous avons pris un chemin qui passe par les champs. Comme toujours, en entrant dans le tout petit village, j'ai l'impression de ne pas avoir quitté les champs. La rue - il n'y en a qu'une! - me paraît être un simple chemin de terre au bord duquel quelques maisons sont venues se reposer. Seulement, les maisons, ce ne sont pas n'importe quelles maisons. Grosses, épaisses. Ce ne sont pas les maisons d'un village, ce sont les maisons d'une ville.

Songe s'est arrêtée depuis un moment. Nous n'avons pas de raisons de nous presser, nous nous arrêtons aussi. Elle a montré la rue d'un geste :

- Que de monde!...

Surpris, nous attendons la suite, l'Agriculteur et moi. Elle poursuit rêveusement :

- Quand ce village était puissant...

Sa voix s'interrompt; pourtant, elle semble toujours parler en elle-même. Je lui demande :

- Tu penses aux siècles passés?

Elle fait oui de la tête :

- Ce sont les hommes qui vivaient dans ces grosses maisons que je vois.

Elle soupire :

- Ils étaient nombreux, et ils avaient tant de choses à faire...

Son cousin sourit :

- Ah, quelle imagination! Tu sais, il n'y a personne!...

- Je sais; mais pour pouvoir réciter ton cours d'histoire en classe, il faut aussi que tu les aies vus dans ton livre.

Elle ajoute, sur un ton un peu amer :

- Oui, et en classe, l'imagination s'appelle un cours.

Nous sommes repartis du tout petit village, laissant les grosses maisons rêver aux hommes qui les habitaient.

Cet après-midi, nous allons en voiture parcourir le Pays des vaches! Oui, il y en a partout, de ces belles vaches toutes blanches que nous avions vues avant-hier à notre arrivée au château. Où donc se trouve-t-il, le Pays des vaches? Eh bien, il était en bas, quand nous étions en haut! Et comme nous sommes maintenant en bas, nous sommes donc au Pays des vaches! Et des vaches, il y en a donc partout!

Nous roulons tranquillement, d'un pré à l'autre, d'un village à l'autre, d'une ferme - d'une grosse ferme! - à l'autre. Car ici les fermes sont grosses, encore plus grosses que les grosses maisons du tout petit village, et beaucoup beaucoup plus grosses que là où vivent mes grands-parents. Et si ce ne sont pas des châteaux fortifiés dominant les vallées comme celui de l'Agriculteur, leurs murs épais faits de bonnes pierres et leurs tours d'angle donnent une idée suffisante de leur richesse, et de leur pouvoir de défense.

Le pays est plat. Il pourrait être morne; il ne l'est pas. Ici, de grands espaces où les vaches sont loin; là, des prés de peu d'étendue se serrant les uns contre les autres, entourés de chemins sinueux bordés d'arbres. Les grands espaces sont peuplés. Les vaches, bien sûr; mais aussi les arbres; des arbres que je n'ai jamais vus ailleurs. Un tronc fièrement dressé, hérissé tout du long de branches toutes droites et qui de loin paraissent être comme de longues épines. Les prés, qui au premier abord se ressemblent les uns les autres, ont chacun leur vie propre. Ici, une vache est allée brouter entre deux haies formant un angle si pointu qu'elle doit allonger le cou pour atteindre l'herbe convoitée - certainement meilleure que partout ailleurs! Là, un pré bien carré au milieu duquel, couchées à l'ombre d'un chêne aux formes tourmentées, quelques vaches ruminent placidement. Et lorsque je regarde un pré par-dessous la large haie bien taillée qui l'enclôt, je vois bien que ce n'est pas le même paysan que celui du pré voisin qui l'a aménagée. A quoi le vois-je? Je l'ignore, mais je le vois.

- Il fait bon se promener parmi ces prés, a remarqué Songe d'une voix calme, mais on ne sait pas où s'arrêter.

L'Agriculteur doit aller - ce n'est pas pressé - chez un camarade de classe, discuter d'un point... d'agriculture. Le camarade habite un village que nous ne connaissons pas encore. Pourquoi ne pas aller le voir? Songe a donc proposé à son cousin d'y aller tous ensemble aujourd'hui. "Pendant que vous travaillerez, nous, nous en profiterons pour flâner dans le village", lui a-t-elle dit.

La route est vite parcourue; une fois sortis de la ville où l'Agriculteur fait ses études, nous n'en avons plus que pour une dizaine de minutes. Le village se trouve tout entouré par des monts boisés. Nous arrivons près des premières maisons. Sur notre droite, un pré, traversé par un semblant de ruisseau.

Songe s'est tournée vers moi :

- Oh, regarde! Les cochons!...

Je suis un peu surpris :

- Les cochons? Ah oui, les cochons! Je regardais ailleurs...

- Tu as vu leurs oreilles?

Les oreilles? C'est vrai, je n'en ai jamais vu de pareilles.

- Comment font-ils pour voir, avec les immenses oreilles qui leur tombent sur les yeux? demande Songe à son cousin.

- Oh, tu sais, de toute manière ils ne peuvent pas regarder vers le haut...

Je l'interromps :

- Ils ne peuvent pas lever la tête?

- Non; ils n'ont pas de cou, m'explique-t-il.

Il ajoute :

- Alors, s'ils ne peuvent voir que par terre, leurs oreilles ne les gênent pas.

L'Agriculteur avait arrêté la voiture pour nous permettre de mieux voir.

- Elle est loin, la maison de ton camarade? demande Songe à son cousin.

Il montre, à l'autre bout de la rue où nous sommes, une maison, un peu allongée, qui ressemble plus à une ferme qu'à une simple maison de village :

- Tu vois la maison longue? c'est la ferme de mon camarade.

- Eh bien, nous n'avons qu'à descendre ici; nous nous retrouverons chez ton camarade!

Il rit :

- Sinon, je pense que je n'aurai pas de mal à vous trouver; le village n'est pas très grand!

Nous voilà partis... sur place. De l'autre côté du pré aux cochons, un mur. Un mur haut, surmonté d'un toit. A y regarder de près, une suite de murs; et une suite de toits. Ce sont des maisons.

- Certainement des fermes, me reprend Songe.

Elle a, tout aussi certainement, raison. Les maisons - je veux dire les fermes - sont appuyées les unes contre les autres, et comme il n'y a ni porte ni fenêtre, elles donnent l'impression d'un mur; un mur qui paraît épais, bien qu'on ne puisse pas le savoir. Un mur de défense.

Nous flânons dans les petites rues du village. Le village s'adosse au mont, et voilà une rue qui monte vers les bois. Un grand calme. Un chien est couché en travers de la rue, et nous regarde passer avec sympathie; près de lui, des poules picorent sur la terre qui apparaît par endroits.

Nous redescendons chez le camarade de l'Agriculteur.

- Ah! vous arrivez bien, nous venons de terminer, nous annonce-t-il d'emblée.

Et il poursuit sans attendre, d'une voix vigoureuse :

- Vous mangerez bien de mon saucisson!

L'idée ne me paraît pas mauvaise :

- Ma foi, après notre balade!...

L'Agriculteur se tourne vers Songe et moi :

- Vous allez vous régaler! Les cochons que vous avez vus tout à l'heure, ce sont les siens; il élève des cochons!

L'éleveur de cochons sourit :

- C'est plutôt mon père...

Je l'interromps :

- Et c'est le saucisson de tes cochons?

Il me regarde, un peu étonné :

- Bien sûr; pourquoi l'achèterions-nous ailleurs?...

- Oui, tu as raison, je suis bête; mais que veux-tu, nous, en ville...

L'Eleveur fait une moue :

- Oh, tu sais, quand moi je suis en ville!...

Songe intervient :

- Je croyais que les cochons dévastaient tout; le pré que nous avons vu était en très bon état.

- Quand les cochons vivent sur un terrain qui leur convient, ils n'abîment rien et restent très propres eux-mêmes, explique son cousin.

- Le pré que vous avez vu est en vérité un marais, la terre est gorgée d'eau et elle convient parfaitement aux cochons, confirme l'Eleveur.

Le saucisson embaume, et l'Eleveur promet de nous en donner "...puisqu'en ville on ne trouve rien de bon!"

Les deux garçons, retournés à leur école, parlent de prix de revient, de prix de vente, de bénéfices, de rendement... pendant que Songe et moi nous délectons du saucisson en toute tranquillité.

Lundi. Nous repartons demain par le train de dix heures quatorze, qui nous amènera à la gare de notre ville à onze heures trente-cinq, à temps pour le déjeuner. Nous allons aujourd'hui nous promener, à une demi-heure d'ici, du côté d'un ancien château fortifié aménagé en ferme. Encore un! Je commente :

- Il faudra un jour les compter!

- Oh! je suis sûr que quelqu'un a déjà dû le faire, remarque l'Agriculteur.

Songe a hoché la tête :

- Chaque château est unique; si je les compte tous, ils feront partie d'une foule.

- Eh bien, déclare son cousin, allons voir le château unique!

Je ne peux m'empêcher de faire un bon mot :

- Bien qu'il ne soit pas l'unique château!

Nous sommes partis sans que j'aie pu savoir quel accueil avait trouvé mon bon mot...

La route passe entre les prés, bien sûr; ici, il n'y a que ça. Les villages que nous traversons sont faits de fermes, bien sûr; ici, il n'y a que ça.

- Pourquoi, s'étonne l'Agriculteur, chez vous il n'y a pas de fermes dans les villages?

Je fais amende honorable :

- Si, tu as raison, chez nous aussi il y a des fermes, mais...

Je cherche mes mots. Il attend. Songe intervient :

- Nous avons des fermes, nous n'avons pas de granges.

Stupeur de son cousin :

- Pas de granges?

Il s'est aussitôt repris :

- Oui, oui, c'est vrai, je l'ai déjà remarqué; cela m'a toujours paru curieux, mais c'est normal, pas de bêtes, pas besoin de paille ni de foin.

Ici aussi je pourrais être tenté de dire que le pays est morne, mais il y a les collines; les prés grimpent sur les penchants...

- On dirait une vitrine, prononce doucement Songe.

Son cousin a eu un mouvement de surprise, mais n'a rien dit.

Sur l'une de ces collines, tout là-haut près du ciel, un... un château sans doute.

L'Agriculteur l'a désigné d'un geste :

- Et voilà le château unique!

Ah oui, c'est lui, c'est l'ancien château fortifié aménagé en ferme!

Unique, oui, il est unique. Un navire de combat menaçant, sur le haut d'une vague grandiose.

Déjeuner avec mes parents. Je raconte mon séjour chez l'Agriculteur. Mes parents m'écoutent avec intérêt. Mon père fait des commentaires sur tel ou tel endroit qu'il connaît pour y être passé à l'occasion d'un voyage d'affaires. Je remarque qu'il parle beaucoup de la monotonie du paysage. J'ai grande envie de lui parler de ce que moi j'ai ressenti, mais je ne trouve pas quoi dire. Cela me paraît étrange. Certes, ce que l'on dit ne dépend pas seulement de ce que l'on pense, cela dépend aussi de ceux à qui l'on parle; cependant, ici, avec mon père ou ma mère, rien ne s'opposait à ce que j'aurais voulu leur dire. Non, c'était autre chose. C'était ma pensée elle-même qui ne se formait pas. C'était comme si j'avais reçu un secret que je pouvais à peine me révéler à moi-même.

Nous sommes revenus, Songe et moi, chez nos grands-parents dès ce matin. Au déjeuner, je raconte mon séjour chez l'Agriculteur. Mes grands-parents m'écoutent avec intérêt. Mon grand-père fait des commentaires sur tel ou tel endroit qu'il connaît... La suite pourrait être la même; mais non. Mon grand-père parle de ce que l'on peut apprendre, à voir des pays où la vie dépend de natures différentes - ici, la terre offre les orges et les blés; là-bas, de l'herbe pour les vaches; "Les hommes qui y vivent sont-ils aussi différents entre eux que le sont les natures?" se demande-t-il. Ma grand-mère parle de la beauté du paysage et énumère tout ce qu'elle a trouvé de joli; "C'est beaucoup plus varié qu'ici", déclare-t-elle avec conviction.

Ulysse et Sereine nous attendent avec impatience au carrefour des trois chemins de terre qui flânent entre nos villages, où nous aimons nous asseoir près du grand arbre dont la belle ombre nous protège lorsque le soleil est trop ardent. Hier, la journée ayant été familiale et pour Songe et pour moi, nous ne nous sommes pas beaucoup vus.

Ils nous attendent les feuillets à la main; les feuillets de Une lettre chargée.

- A mon tour de lire, déclare Ulysse, il ne reste plus que Une lettre chargée!

La lecture commence. La Brige est venu au bureau de poste réclamer une lettre recommandée; l'employé de la poste refuse de la lui donner s'il ne justifie pas de son identité.

Je m'exclame :

- En voilà une histoire! l'employé vient d'avouer qu'il connaît La Brige parfaitement bien pour l'avoir vu souvent aux soirées des Crottemouillaud!

- Et de plus, il l'a reconnu au premier regard, m'approuve Sereine.

Ulysse hoche la tête :

- Il suffisait de dire qu'ils se connaissaient; pourquoi nous encombrer de tant de détails?

- Tu veux parler des cent sous que La Brige doit à Ratbouilli?

J'interviens, en imitant l'employé, qui s'indignait en entendant son nom déformé :

- Ratcuit!

Nous ne pouvons nous empêcher de rire, comme déjà pendant la lecture. Ulysse reprend la question de Sereine :

- Les cent sous, oui; et aussi qu'elle est blonde, la soeur de Ratcrevé...

- Ratcuit!

Il me sourit plaisamment :

- Oui, oui, Ratcuit; mais quel que soit le rat, Courteline insiste un peu trop sur les soirées des Crottemouillaud.

Une fois de plus, le nom nous fait pouffer de rire. Sereine lève les bras au ciel :

- Où va-t-il chercher des noms pareils?

Cependant, Songe est pensive :

- S'il s'était contenté de nous dire qu'ils se connaissaient...

Elle s'interrompt un court moment :

- ...nous n'aurions pas vécu avec eux.

- Qu'est-ce que cela aurait changé? s'étonne Ulysse; l'histoire restait la même!

- L'histoire, oui; mais comment ressent-on une histoire à laquelle on ne participe pas?

Personne n'a répondu. Songe fait une moue un peu triste :

- Mieux on connaît quelqu'un, mieux on en rit.

Personne n'a rien dit. Nous restons en silence.

Nous revoici au carrefour des trois chemins de terre qui flânent entre nos villages, où nous aimons nous asseoir près du grand arbre dont la belle ombre nous protège lorsque le soleil est trop ardent. Hier, après le silence qui a suivi la réflexion de Songe, nous avons, sans trop nous en rendre compte, parlé d'autre chose; je ne sais plus du tout de quoi.

Nous écoutons de nouveau Ulysse lire la suite de Une lettre chargée.

- Il faut tout de même reconnaître que Ratcuit a absolument raison en invoquant un règlement qui peut lui attirer de graves ennuis s'il ne le respecte pas, note Sereine.

- Oh, graves... tempère son frère.

J'interviens :

- Cela lui aurait coûté cent francs, ce qui, à l'époque, était une belle somme.

- Et je pense qu'il ne gagnait pas beaucoup d'argent, renchérit Sereine.

- Ah ça, c'est vrai! approuve son frère.

J'insiste :

- Peut-être aurait-il même pu perdre sa place.

- C'est malgré tout curieux, remarque Songe; afin de montrer l'absurdité d'un règlement, Courteline présente un argument en faveur du règlement.

- Ah ça, c'est vrai aussi! approuve encore Ulysse.

Je suis étonné :

- Alors, Courteline s'est trompé?

Nous restons un bon moment à ne savoir quoi dire.

- En tout cas, reprend enfin Sereine, c'est le pauvre Rat... Ratcuit qui est tourné en ridicule.

- Ah ça, ce n'est pas tout à fait vrai! désapprouve son frère; Ratcuit n'est ridiculisé qu'à travers le règlement; il ne dit rien de ridicule lui-même.

J'observe :

- Il l'est tout de même; c'est de lui que rient les spectateurs.

- C'est encore vrai, admet sans réticence Ulysse.

Songe prononce d'une voix dure :

- Faut-il donc donner sa vie pour que les hommes ne rient pas de vous?

Personne n'a rien dit. Nous restons en silence.

Nous revoici au carrefour des trois chemins de terre qui flânent entre nos villages, où nous aimons nous asseoir près du grand arbre dont la belle ombre nous protège lorsque le soleil est trop ardent. Hier, après le silence qui a suivi la réflexion de Songe, nous avons, sans trop nous en rendre compte, parlé d'autre chose; je ne sais plus du tout de quoi.

Nous écoutons de nouveau Ulysse lire la suite de Une lettre chargée.

- Bon, dit-il après avoir terminé, La Brige ne peut recevoir la lettre parce que l'adresse est celle du ministère où il travaille, alors qu'il ne possède de documents que pour l'endroit où il habite.

Il prend un temps :

- Il pourrait enfin recevoir la lettre au ministère, mais une question d'horaire se pose.

- Oui, ponctue sa soeur; quand vient la lettre, le ministère est fermé.

- Il n'en reste pas moins que la lettre vient aussi à midi; mais La Brige veut aller déjeuner.

Je confirme :

- Oui, il dit : "C'est le moment où je pars déjeuner."

- Il doit être affamé, ironise Ulysse; il ne peut même pas attendre quelques minutes pour recevoir la lettre!

Songe fait une moue :

- Est-ce une maladresse de Courteline, ou est-ce voulu?

- Pourquoi serait-ce voulu? demande Sereine.

- La Brige est sévère avec les autres; s'il ne l'est pas avec lui-même, cela montre qu'il n'est sévère que pour montrer sa supériorité.

Elle ajoute, avec un petit sourire amusé :

- Encore Gustave et Bobéchotte! Courteline n'a pas une très bonne opinion des hommes, je crois.

- C'est le moins qu'on puisse dire, acquiesce Sereine.

Après un moment de silence, Ulysse reprend :

- Par contre, je dois avouer que je ne me vois pas participer à l'histoire du petit va-et-vient des horaires qui ne conviennent jamais ni à l'un ni à l'autre.

Je pense avoir trouvé une explication :

- Il faut préparer le public à l'horrible fin...

- Ah oui! quand La Brige ne veut pas rendre les cent sous à Ratbouilli... heu!... Ratcuit, voulais-je dire! en lui disant qu'il avait emprunté ces cinq francs à l'homme du monde qu'il fréquentait chez les Crottemouillaud, et n'a pas à les rendre au rond de cuir - l'employé du bureau de poste - à qui il a affaire aujourd'hui!

Je secoue la tête :

- Non; je veux parler du faux.

- Ah oui! quand le concierge du Ministère déclarera au facteur être La Brige, afin de recevoir la lettre.

Sereine intervient :

- Et quand La Brige dit à Ra... cuit : "Ce sera un faux", Ratcuit - le représentant du règlement - lui répond : "Qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse?" acceptant sans sourciller la supercherie.

Je secoue de nouveau la tête :

- Mentir n'est pas considéré en général très louable; mais enfin, tout le monde ment à un moment ou à un autre.

Je m'interromps un instant :

- Ce qui est horrible, c'est que le mensonge ne contredit absolument pas le règlement!

J'ajoute, avec un petit rire forcé :

- Vous voulez savoir si vous faites une mauvaise action? Consultez le règlement!

Tout le monde a fait une belle grimace. Songe reprend d'une voix caustique :

- Courteline n'épargne guère les hommes; il sait pénétrer leur âme pour montrer ce qu'elle contient et qu'ils cachent derrière leurs paroles.

Après le moment de silence qui a suivi, Sereine s'est tournée vers moi :

- Quand Songe avait souligné que l'argument de Courteline était en faveur du règlement, tu t'étais demandé s'il ne s'était pas trompé...

Elle n'achevait pas sa phrase, et cherchait ses mots. Songe lui répond à ma place :

- Je crois que c'était un piège; je pense que la solution se trouve à la fin.

Elle prend un temps :

- Pourquoi faire un bon règlement, si c'est pour le rendre inutile en y ajoutant un mauvais?

- Le bon, c'est pour s'assurer que la lettre sera remise au véritable destinataire; et quel est le mauvais? demande Ulysse.

- Celui qui permet de faire un faux!

Ulysse remarque :

- C'est donc grâce à un faux que La Brige obtiendra gain de cause.

Sereine remarque à son tour :

- C'est donc l'incohérence de ces deux règlements que critique Courteline.

- Tu as raison, l'approuve Songe.

Elle poursuit aussitôt :

- Et le piège, c'était de faire croire au spectateur que le bon règlement était mauvais. Ah, Courteline!...

Ah, Courteline!...

Ulysse hoche longuement la tête :

- En voilà de beaux rôles!

Il a un petit rire :

- Si j'ai bien compris, il faut se montrer sous son jour le plus mauvais pour le bien jouer.

Il se tourne vers moi :

- Et qui va jouer ces beaux rôles? nous ne sommes que deux.

- Eh bien, à t'entendre grogner, je pense que tu es bon pour jouer La Brige!

Approbation unanime.

- Entendu! fait Ulysse, qui ne paraît pas du tout être mécontent de ce choix.

Et moi, comment vais-je m'en dépêtrer, de ce Ratbouilli?... Ratcuit!

Ulysse me tapote l'épaule :

- Amuse-toi bien!

Dimanche. Après le déjeuner avec mes grands-parents, je retrouve Songe sur le très vieux chemin qui passe par le haut des collines.

- Nous avons été fort pris ces deux dernières semaines, murmure-t-elle.

Je commence un "C'est vrai" qui me paraît tout de suite inexpressif; et je le remplace par un "C'est bien que nous soyons sur ce vieux chemin" qui me paraît ne répondre à rien. Elle m'a souri :

- C'est vrai. C'est bien que nous soyons sur ce vieux chemin.

Je lui ai souri.

Nous marchons à pas lents sur notre vieux chemin.

- On va bientôt labourer, murmure Songe; nous pourrons voir la terre.

Nous approchons du petit bosquet. Je montre le champ devant nous :

- Nous pourrons voir notre vieux chemin sortir de la terre où il reste enfoui tout l'été.

Nous arrivons au bois où nous allons quelquefois pour un pique-nique.

Nous sommes à demi couchés dans l'herbe.

- Je n'ai envie de penser à rien, murmure Songe.

Une cousine de Songe nous a invités, Songe et moi, à venir passer quelques jours chez elle. Ses parents lui prêtant leur voiture, elle nous emmènera faire quelques promenades dans les environs. La cousine fait des études d'architecture. Elle aime beaucoup cet art. "Bâtir des maisons pour que les hommes y vivent..." dit-elle souvent. Nous partons demain par le train du matin à huit heures trente-sept et arriverons à dix heures seize.

Aujourd'hui, Songe et moi restons avec nos parents toute la journée. Au déjeuner, mon père me parle des endroits les plus intéressants à visiter. Je les connais déjà un peu, et pour tout dire, je préfère, tout comme Songe, des promenades plus ordinaires; l'esprit est libre, on peut rêver. Du reste, ma mère a dit presque la même chose en déclarant qu'il valait mieux me promener pour le plaisir; et elle a ajouté qu'il serait bien temps de s'occuper des choses historiques quand je serais à l'école. Mon père a indiqué qu'on ne se promène pas lorsqu'on est en classe, ma mère a répondu qu'on n'est pas en classe lorsqu'on se promène. Mais enfin, comme mon père sait fort bien que je travaille un peu tous les matins quand je suis en vacances, et que par ailleurs je suis parmi les premiers de ma classe, l'affaire en resta là.

Le train - un autorail - est parti; il n'est pas allé bien loin. Une demi-heure plus tard, il devait déjà être exténué, car il s'est arrêté. Il est vrai qu'il accusait des signes de fatigue tout au long du chemin; vingt-neuf minutes pour faire dix-neuf kilomètres... Je plaisante. D'une part, il avait dû perdre du temps à toutes les stations - sept! - pour laisser descendre des voyageurs qui ne descendaient pas et pour faire monter des voyageurs qui avaient oublié de venir - j'exagère; deux sont montés, un est descendu; d'autre part, il lui fallait bien s'arrêter, puisque nous devions prendre une correspondance. Voilà; la vérité est rétablie!

Nous voici maintenant sur la grande ligne; celle des grands trains qui vont loin. Le nôtre ne va pas aussi loin, par contre il va quatre fois plus vite que l'autorail; et le paysage est plus agréable à voir! Nous commençons par naviguer sur un canal, où les péniches, médusées, nous regardent leur passer sous le nez à une vitesse pour elles inconnue. Enfin, je voulais dire que le canal était tout proche... A peine quitté le canal, nous pêchons à la ligne dans la rivière qui nous accompagne. Là, j'aurai du mal à expliquer mon texte; mais la rivière - et les pêcheurs - sont vraiment tout près de nous. Et pour que nous ne restions pas seuls, une grande route est venue, sur laquelle nous conversons avec les voitures qui roulent à nos côtés.

La gare; la cousine de Songe nous attend sur le quai. Embrassades. Chez elle. Sa mère est ravie.

- Je suis contente que vous soyez là tous les deux, sourie-t-elle à sa nièce; ma fille a oublié qu'elle est en vacances...

- Et mon projet de maison que je dois terminer pour la rentrée? l'interrompt gaiement l'Architecte.

- Ce n'est pas un devoir qu'on t'a donné à faire à l'école; tu n'es pas obligée de le faire!

- Les véritables obligations sont celles qu'on se donne à soi-même.

On entend une porte qui s'ouvre. Le père de la cousine vient de rentrer pour le déjeuner.

- Quelle fille sérieuse! s'exclame-t-il, avec un soupçon de fierté dans la voix.

Déjeuner. Etre sérieuse n'empêche pas d'être gaie; et notre architecte ne traîne pas dans la conversation. Son père est vif, sa mère plus réservée. Les propos ne sont jamais ennuyeux; petites plaisanteries, remarques amusantes sur... tout ce qu'on veut! Et voilà un déjeuner on ne peut plus agréable.

L'après-midi, nous allons flâner dans la ville; une petite ville, il est vrai, mais dont le coeur n'est pas ordinaire. C'est là qu'habite la cousine, dans une demeure qui a défié les siècles. De petites rues étroites grimpent sur une colline escarpée au sommet de laquelle règne un château fort, l'un des plus puissants du pays.

- Régnait, devrais-tu dire, il n'en reste plus que des vestiges, me glisse l'Architecte.

- Régnait, oui. Mais quand je vois ses vestiges, j'en tremble encore!

- Tu n'exagères jamais, bien sûr?

Songe fait un large sourire :

- Non; pour lui, c'est une litote.

Nous rions tous.

Nous sommes descendus vers la rivière qui traverse la ville. Les rues deviennent plus larges.

- Qui a envie de gâteaux? demande gaiement l'Architecte.

La pâtisserie, au bout de la rue, est fameuse; nous le savons bien. Accord parfait sur la proposition. Nous voilà donc en train de déambuler, tout en faisant un sort aux gâteaux.

- Allons voir si la péniche est arrivée!

Etonnement de l'Architecte; sourire amusé de Songe qui explique :

- Lorsque nous étions dans le train, il triomphait en regardant une malheureuse péniche qui, bien entendu, restait en arrière...

- En voilà une bonne idée! s'exclame sa cousine; courons vite, avant qu'elle ne reparte!

Rires. Nous allons vers le canal qui, lui aussi, traverse la ville.

- Tiens, elle est là ta péniche! s'est écriée l'Architecte.

Du pont où nous sommes, je vois cinq ou six péniches amarrées dans un petit port. Je secoue négligemment la tête :

- Non, elle n'est pas là; nous pouvons continuer.

L'Architecte n'est pas en reste :

- As-tu déjà oublié qu'il y a un deuxième port de l'autre côté?

Je réponds dédaigneusement :

- Comment veux-tu qu'elle soit là? elle est encore à cent kilomètres d'ici!

- Ah, j'ai compris! Elle allait dans le sens inverse; c'est pour ça que tu as pensé aller plus vite qu'elle!

Je cherche vainement une bonne répartie.

- Surtout, me taquine-t-elle encore, que vous avez pris le canal à quatre-vingt-sept kilomètres d'ici seulement!

Je prends un air penaud; ces demoiselles prennent un air rieur!

Nous reprenons le chemin du retour.

- Passons par le pont-canal, propose l'Architecte.

Proposition adoptée. Nous aimons bien cet endroit curieux. De plus, du pont, nous pouvons admirer le château fort qui domine toute la ville.

Le chemin le plus court est évidemment le chemin de halage qui longe le canal. Nous commençons par traverser le fameux deuxième port qui n'était pas visible tout à l'heure; charitablement, la cousine de Songe ne souffle mot sur les péniches, et quant à moi, je fais le distrait. Nous suivons toujours le canal, quand soudain une rivière apparaît; une belle rivière, calme, qu'on a plaisir à contempler. Seulement, il faut la franchir! Comment deux cours d'eau peuvent-ils se croiser? J'ai posé un jour la question à un cousin de l'Architecte qui avait bien neuf ans; il a eu un regard étonné, et m'a répondu avec un peu de condescendance : "Ils se croisent par le pont-canal; et ce ne sont pas deux cours d'eau, mais une rivière et un canal." Puis il a ajouté, d'un ton de voix de maître d'école : "Le canal passe par-dessus." Voilà comment nous avons traversé la rivière sans nous mouiller les pieds!

Encore quelques pas, et nous arrivons à une écluse. L'éclusier nous connaît tous et nous échangeons quelques mots; les vacances, la promenade sur le chemin de halage... Nous repartons.

Cependant, Songe regardait avec attention dans la direction du château fort.

- Qu'as-tu découvert? lui demande avec curiosité sa cousine.

Songe fait un geste vers la colline :

- Cela t'aurait-il plu de bâtir le château?

L'Architecte paraît surprise :

- Je n'y ai jamais pensé...

Elle réfléchit :

- Un château n'est pas une maison...

- On y vit, pourtant.

J'interviens :

- Ce n'est pas la même vie.

- Toutes les vies sont différentes, remarque doucement Songe; une maison dans une ville n'est pas une ferme.

Sa cousine fait un geste d'impuissance :

- Une maison et une ferme, je sais comment on y vit.

Elle laisse un temps :

- Mais un château fort...

- On y vit pour défendre les hommes qui y habitent, reprend toujours doucement Songe; on n'y revient pas chez soi le soir pour prendre du repos.

L'Architecte hoche la tête :

- Je crois que cela m'aurait plu de le bâtir...

Elle ajoute, peut-être un peu tristement :

- J'ai trop appris à l'école; je crois que je n'aurais pas su le faire.

Cet après-midi, nous parcourons la campagne. Petites routes qui ne savent pas trop où aller, errant de village en village, revenant quelquefois là d'où elles étaient parties. Comment aller tout droit dans un pays dont les collines ont pris possession? Des collines aux pentes assez fortes qui sont loin de ressembler à celles, douces et nonchalantes, qui entourent le village de Songe et le mien. Sur la route, des chars emplis de paille avancent avec lenteur, et nous devons attendre qu'un endroit un peu large nous permette de continuer notre chemin. De temps en temps, des prés offrent leur herbe qui a perdu son beau vert de printemps - comme le dirait sans doute Ulysse - aux mêmes vaches toutes blanches que celles qui paissent dans les prés du cousin de Songe.

Au bout d'une des petites routes que nous suivons sans nous hâter, apparaît un camion, qui va de village en village. "Qui veut un gâteau?" s'exclame l'Architecte. Tout le monde en veut un, si ce n'est plus, bien entendu! Quelques signaux de phares ont appelé l'attention du conducteur du camion; il a compris, il a l'habitude... et il s'est rangé sur le bas côté de la route. Le camion regorge de somptueuses marchandises! Boîtes de conserves - petits pois, fruits au sirop, sardines... - lessive, huile, pâtes, riz, café, saucissons accrochés au plafond, brosses, un balai, plumeaux... et ce n'est pas fini! Que vois-je? des articles pour écoliers - cahiers, crayons, règles... "Ah non, pas d'école, on a encore le temps!" se serait certainement écrié Ulysse s'il avait été là. Oui, ce sont des richesses. Pas pour nous, habitants des villes où les boutiques courent les rues - oui, enfin... - mais pour cette vieille femme que j'ai vue tout à l'heure en passant dans un petit village, et qui paraissait avoir bien du mal à se déplacer... J'ai oublié de parler des gâteaux à la crème pâtissière, pourtant ils furent bons!

Sur le haut d'une des collines, au bout d'une route sinueuse qui ne paraît mener nulle part et qui s'arrête là, un hameau. Un hameau peuplé d'oies et de canards, divaguant entre les hauts murs de pierre des maisons silencieuses. Est-ce encore vraiment un hameau? Où sont les hommes? Pourtant, une ferme paraît vivante. Une ferme, une seule. Les hommes reviendront sans doute ce soir après leur labeur, bien que rien ne m'incite à le penser.

Un camarade de classe de la cousine de Songe l'a appelée dans la matinée pour demander s'il pouvait venir lui emprunter un document dont ils se servent tous les deux pour leur projet de maison. "Ma cousine est venue pour quelques jours chez moi avec un ami; je pense que cela les intéresserait de voir le village où tu habites", lui a-t-elle dit. "Eh bien, je vous attends tous; cela me fera plaisir, je m'ennuie, ici!" a-t-il aussitôt répondu. Nous irons donc cet après-midi.

Au déjeuner, le père de la cousine de Songe parle du garçon :

- Il vient de temps à autre chez ses grands-parents pour une semaine ou deux, mais il n'arrive pas à se faire à la vie de la campagne; c'est un véritable citadin.

- Déjà dans notre petite ville, il n'est pas très à l'aise; il lui faut une vraie ville, comme celle où nous faisons nos études, confirme l'Architecte.

Le village du Citadin n'est pas très loin du hameau où nous étions hier. Nous prenons cependant une autre route, histoire de changer de paysage.

- Pour nous, remarque Songe, le paysage a changé; il suffit d'une colline plus molle, d'un arbre tordu par une tempête, d'une rivière plus paresseuse.

Elle s'interrompt un instant :

- Mais pour lui, c'est peut-être toujours des champs, toujours la campagne.

Sa cousine sourit :

- Tu verras, c'est encore pis!

Je me sens presque inquiet :

- Il me faudra être prudent dans mes propos...

La cousine rit :

- Mais non, il est très gentil et n'est pas du genre à se choquer!

De champ en champ, nous finissons par arriver. Ce n'est pas de paysage que nous venons de changer, c'est de monde. Un monde très vieux, d'un temps où les prés et les champs donnaient peu, et qui s'accrochait opiniâtrement à la vie. Au milieu de ce monde, un inébranlable mur de pierres derrière lequel on devine une maison - est-ce un château, est-ce une ferme? Tout autour de ce mur, des maisons renfrognées qui tournent le dos aux regards, et se tiennent près d'une mare. De grands arbres se haussent par-dessus les toits et se mirent dans l'eau immobile.

- Bonjour! Content de vous voir!

Poignée de main énergique.

- Merci!

Il s'est emparé tout aussi énergiquement du document.

- Heureusement que j'ai apporté du travail! Qu'est-ce qu'on s'ennuie ici!

Il a feuilleté le document :

- Je te le rapporterai dans deux trois jours si ça te va.

Il feuillette le document :

- Vous partez quand?

C'est bien à Songe et à moi que s'adresse la question. Un peu surpris, je cherche quoi répondre. Songe, je crois, fait de même. La cousine a commencé une réponse, mais le Citadin ne lui en a pas laissé le temps :

- Je demande ça pour savoir quand te le rendre!

La cousine peut enfin répondre :

- Ne te presse pas; je te dirai lorsque j'en aurai besoin.

- Vous restez longtemps dans la région?

Encore une question pour Songe et pour moi. C'est Songe qui répond :

- Quelques jours...

Elle répond si l'on veut. Il l'a déjà interrompue :

- Vous ne vous ennuyez pas par ici?

Pas le temps de placer un mot.

- La campagne c'est joli, c'est très joli.

Il marque un temps, mais trop court pour dire quoi que ce soit :

- Il n'y a personne.

Encore le même genre de temps :

- Les paysans sont à leurs affaires...

Il fait un petit rire contenu :

- Que voulez-vous qu'ils racontent?

Il s'est interrompu. Là, nous pourrions parler. Je jette un coup d'oeil à Songe. Elle cherche sans doute, elle aussi. Je me risque :

- C'est agréable de se promener...

Coupé! Il a repris sans attendre :

- On est seul.

Il a baissé la tête, et ajoute d'un ton triste, triste :

- On est seul avec soi-même...

Pas de déjeuner aujourd'hui! C'est bien vite dit; ce n'est pas vrai du tout. Nous allons nous installer un peu avant midi au bord d'une rivière, celle qui traverse la petite ville où habite la cousine de Songe. Comme ce n'est pas très loin, une quinzaine de kilomètres environ, et que le chemin est plaisant, nous y allons à bicyclette. J'ai oublié le principal; nous avons emporté un copieux pique-nique!

De bout en bout, le chemin suit le canal. Des péniches vont et viennent. Les écluses se ferment et s'ouvrent, faisant monter ou descendre les bateaux. La fameuse péniche est-elle là? en trois jours, elle a eu le temps d'arriver!

Nous approchons du village près duquel se trouve l'endroit de notre pique-nique. Cinq minutes plus tard, nous descendons le pré qui va à la rivière. Quelques vaches, blanches bien entendu, sont là, qui paissent tranquillement. Deux d'entre elles ont levé la tête avec curiosité... et tout le petit troupeau s'est mis à nous suivre!

Nous voici assis dans l'herbe qui commence à jaunir. Les vaches ont choisi chacune leur destin; qui est repartie brouter, qui est restée à nous regarder avec patience, qui est tout bonnement allée boire - elle est fraîche, l'eau de la rivière!...

Songe et sa cousine commencent à déballer les victuailles. L'appétit commence lui aussi à venir! J'ouvre la bouche pour demander... Pas le temps! De l'autre côté de la rivière, un grondement se fait entendre. Un train passe; un train long. Il va vite. Je l'aperçois par bribes entre les arbres.

- Il va loin, commente l'Architecte; il va dans les montagnes...

Je suis admiratif :

- Comment fais-tu pour te souvenir...?

Songe sourit :

- Et ce sera la même chose pour les trains suivants!

- Je crois qu'il y en a beaucoup à cette heure-ci...

Nouveau grondement. L'Architecte sait tout :

- Dans dix minutes, encore un, puis deux autres un quart d'heure plus tard...

- Oui, mais dans l'autre sens! précise Songe.

Je suis clairement le seul à ne rien savoir; pourtant, je les ai déjà vus, ces trains...

Toutes ces parlotes ont pris du temps et les victuailles ne sont pas encore déballées. Nouveau grondement; il est à l'heure. Je regarde les wagons qui défilent. Qu'ai-je vu en un éclair? Monsieur et Madame déjeunent; le wagon-restaurant vient de passer. Je m'exclame :

- Ils déjeunent, eux!

Rires dans le pré. Une vache a, bien sûr, voulu s'enquérir, mais : "Rien d'intéressant, continuons à brouter!"

La cousine de Songe a pris un air moitié emphatique moitié taquin :

- Oui, mais ils n'ont pas de gougères!

Pour le coup, je n'ai même pas remarqué le train suivant, ni celui qui venait derrière lui, à trois minutes d'intervalle! Je n'ai rien trouvé d'autre que répéter avec conviction :

- Des gougères!...

J'adore ça, et je crois que l'Architecte le sait bien. Je lui fais un sourire épanoui :

- Tu es gentille...

Songe me coupe :

- Et elle t'a aussi apporté des massepains!

Je suis comblé!

- A table!... il est midi! invite l'Architecte.

Tomates et concombre sont les bienvenus pour nous rafraîchir. Les gougères tiennent leurs promesses; la pâte à choux est fondante, un gruyère de quatre ans d'âge l'emplit et la saupoudre, et le tout, rôti à point au four. Quant aux massepains... le zeste de citron râpé fleure bon sur les amandes pilées et sucrées; blancs d'oeufs pour tenir la farine, et toujours au four! Et comme les filles ont eu la bonne idée de tout envelopper dans d'épaisses serviettes et de laisser les paquets en plein soleil pendant le trajet, nous mangeons chaud... ou presque. Un régal!

Il ne nous reste plus qu'à paresser dans l'herbe en écoutant couler la rivière et en regardant le village aux maisons de pierres dorées.

- Cherche-t-elle le passé? murmure Songe.

Nous savons, sa cousine et moi, de quoi elle parle; de la maison forte. Une maison qui serait assez semblable aux autres s'il n'y avait la tour; la tour carrée qui domine la maison. Tour de guet, tour de défense, donjon? Nous ne savons pas trop; et à quoi bon savoir? La maison forte nous fait toujours rêver, et nous préférons son mystère à la lecture de documents irréfutables.

L'Architecte secoue lentement la tête :

- Elle sait que le passé ne reviendra pas.

J'approuve pensivement :

- Elle ne veut pas que ce passé qu'elle voit reste enfoui dans l'oubli. Elle veut être celle qui le montre au passant.

- Le passant n'est plus celui qu'elle a connu.

- N'a-t-elle rien oublié elle-même? Est-ce cela qu'elle cherche à retrouver? demande lentement Songe.

- Qu'aurait-elle oublié?

- Que le passé pour elle était une vie, et qu'il n'est plus qu'une image pour le passant d'aujourd'hui, me répond-elle doucement.

Ce matin est pris par quelques courses. Il fait chaud, très chaud.

- Après le déjeuné, allons manger des glaces! propose la cousine de Songe.

Déjeuner terminé, nous partons - en voiture; la grand route ne tente pas beaucoup nos bicyclettes, surtout par cette chaleur. A l'approche de la ville où réside le glacier, je vois apparaître les quatre tours redoutables qui défendaient le donjon de l'orgueilleux château fort. Je remarque :

- Mon père m'avait conseillé de visiter ce qu'il y a de plus intéressant dans la région; cette ville était la plus puissante du pays dans les siècles passés.

J'ajoute, avec un sourire ironique :

- Je vais déjà pouvoir lui raconter que nous avons visité le glacier.

- Le récit sera long, prévoit la cousine de Songe avec sérieux, étant donné le nombre de glaces que je compte avaler!

Nous entrons dare, dare chez le glacier.

- Je pense qu'après notre visite, il va fermer boutique, commente Songe après que nous sommes sortis.

Elle poursuit, sur un ton apitoyé :

- Comment pourrait-il faire autrement, puisqu'il ne lui reste plus une seule glace?

A présent que nous nous sommes bien rafraîchis, nous allons tranquillement nous promener.

La cousine de Songe s'est tournée vers moi :

- Eh bien, allons visiter la ville, pour que tu puisses raconter quelque chose de mieux à ton père!

Nous rions. Songe prend une voix de guide :

- Face à vous, vous pouvez découvrir une porte en pierre ancienne, bien conservée, surmontée d'un magnifique encorbellement de la même époque...

- Tu as de la chance que porte et pierre soient tous les deux au féminin singulier! observe négligemment sa cousine.

Protestations énergiques et unanimes de l'assemblée :

- Ma tante a raison, tu as oublié que tu étais en vacances! s'exclame Songe.

Je renchéris :

- Moi, j'parlons comme j'voulions!

Eclats de rire. Cependant, Songe a repris son rôle de cicerone :

- Prêtez une particulière attention à l'atmosphère unique de ces lieux imprégnés d'Histoire; observez attentivement ces vieilles maisons si caractéristiques qui n'ont pas changé depuis...

Elle imite une petite hésitation :

- ...leur établissement...

- Arrête, tu exagères! intervient de nouveau sa cousine.

Songe change de voix; autre cicerone, plus docte :

- Les remparts sont faits de dix-huit tours entourant trois parties entourées chacune d'une enceinte, et le château est entouré par une boucle de la rivière qui coule tout autour.

Ni la cousine ni moi n'avons plus la force d'intervenir, tellement nous rions. Le cicerone est devenu tragique :

- Messieurs, Mesdames, notez cependant que le château fut détruit.

Songe s'est interrompue :

- Je ne sais plus quoi dire...

Et elle se joint à nous... pour rire ensemble, comme dirait sans doute le cicerone!

Dimanche. Nous partons demain matin par le train de dix heures trente-six qui nous amènera dans notre ville à midi et demi, juste pour le déjeuner.

Aujourd'hui, journée de nonchalance. Nous allons avec notre pique-nique dans un tout petit village qui se repose à la lisière d'un bois. Nous partirons à bicyclette, comme avant-hier, par le chemin qui suit le canal; moins de dix minutes sur la grand route, puis une demi-heure d'un chemin calme, et nous serons sur place.

Le long du canal. Les péniches vont et viennent. Les écluses se ferment et s'ouvrent, faisant monter ou descendre les bateaux. La fameuse péniche est-elle là? en cinq jours maintenant, elle a dû avoir le temps d'arriver!

Un passage à niveau sur la grande ligne du chemin de fer; il est fermé, naturellement, et la sonnette retentit - on attend un train. Attendons. De quel côté va-t-il venir? Je regarde à droite, je regarde à gauche; ce que je vois est effrayant. Deux trains se sont lancés l'un contre l'autre à toute vitesse; l'accident, le terrible accident est inévitable! Réminiscence de mon enfance... quand je voyais deux trains se croiser, j'avais toujours peur de les voir exploser en se heurtant. Tout s'est bien passé; les deux trains s'éloignent déjà l'un de l'autre.

La sonnerie a cessé, la barrière s'est levée; nous reprenons notre route. Un train attend quelques voyageurs dans une gare; il s'arrêtera sept minutes plus tard dans la ville de l'Architecte. Encore une demi-heure, et nous arrivons au tout petit village qui se repose à la lisière d'un bois. Une rue en pente douce; sur notre gauche, une ferme. La cousine de Songe connaît bien le fermier; il vient une fois par semaine au marché de la ville vendre les produits de la ferme - oeufs, fruits, salades, pommes de terre... Nous entrons dans la cour; un veau est couché, à moitié sorti de l'étable, tandis que son compagnon, debout, met la tête à la porte pour mieux nous voir. La fermière vient gentiment nous dire bonjour. Sa fille, d'une dizaine d'années, l'a suivie, son chat dans les bras. Elle paraît un peu timide, et, appuyée contre la grande roue du tracteur, aussi grande qu'elle, elle regarde son chat, tout en le caressant. Conversations habituelles. La ferme d'un côté, les vacances de l'autre; les récoltes se mêlent aux promenades, les litres de lait aux pique-niques.

Nous nous dirigeons maintenant vers une ruelle tout en haut du village où nous comptons nous installer pour festoyer. Mais la ruelle est bien gardée; n'y pénètre pas qui veut! A peine descendus de nos bicyclettes à l'entrée d'icelle, nous subissons l'assaut impétueux d'un quatuor d'oies grises, toutes ailes déployées; et, derrière elles, histoire d'assurer un soutien éventuel, deux autres oies se tiennent en réserve. Mais la cousine de Songe ne s'est pas laissé troubler, et, s'étant mise sur le côté de la ruelle, elle les a appelées comme pour leur donner du grain. Et les oies, pas si bêtes qu'on veut bien le dire, mais simplement confiantes, sont venues, cous tendus, chercher le grain promis. Oies, n'ayez jamais confiance dans les hommes...

La ruelle, bordée de maisons dont certaines sont abandonnées, se termine dans une grange; près de la grange, des pêchers. C'est là que nous nous installons.

Je fais une moue dépitée :

- Elles sont encore un peu dures; dommage!

- Ne pleure pas, me sourit Songe; ma cousine t'a fait le pain d'épices que tu aimes bien.

Je me tourne vivement vers la cousine :

- Oh, quel plaisir! c'est le meilleur que je connaisse!

C'est vrai qu'il est bon; je me souviens avec délectation comment le miel et l'anis emplissent la bouche de leur saveur. Je poursuis :

- C'est ton coup de main qui fait tout; il y a mille façons de mélanger lait, beurre, sucre, farine, miel et anis, mais une seule est bonne!

La cousine est sensible au compliment.

- Commençons, tout est prêt! déclare-t-elle gaiement.

Oeufs durs aux câpres et aux olives. Je plaisante :

- Ça, c'est difficile à rater!

- La dernière fois que tu en as fait, le jaune n'était-il pas un peu liquide? me glisse innocemment Songe.

Je réponds avec calme :

- Les grands restaurants servent bien leurs spécialités!

J'ajoute négligemment :

- Et les olives venaient de mon jardin.

Les deux filles :

- Ça ne m'étonne pas!

Un jambon persillé arrive à point pour couper l'intéressante discussion. Après l'avoir goûté, je m'extasie pour me donner une contenance... et aussi parce que le jambon persillé le mérite.

La cousine de Songe fait mine de s'excuser :

- Ce n'est pas moi qui l'ai préparé! Et puis, je n'ai pas de cochon...

Songe se tourne vers moi :

- Ce qu'elle ne dit pas, c'est qu'elle avait demandé au camarade de mon cousin de le préparer exprès pour nous, avec la chair si délicieuse de ses cochons!

Je fais un large sourire de remerciement à la cousine :

- Ah, tu es toujours aussi prévenante! Quel plaisir!...

Et je me gorge de jambon!

Il y a de quoi; l'Eleveur de cochons a son antique recette - je la connais. Le jambon est onctueux, les pieds du cochon ont bien pris la saveur de l'Aligoté; et que de parfums!... oignon, échalotes, ail, thym, laurier, poivre noir... Oh oui, tout cela imprègne chaque bouchée! Et quant à la préparation... le jambon bien dessalé, cuit, recuit longtemps et avec soin, découpé en gros dés; le bouillon fortement réduit, puis refroidi sur la glace, qui a donné une gelée odorante et d'un goût exquis dans laquelle tout est pris... voilà qui compose une terrine dont je ne dirai rien, car j'ai la bouche pleine!...

Un fromage de la région, puis le pain d'épices terminent le pique-nique; je crois que nous sommes tous gavés!

Gros moment de paresse après le somptueux pique-nique. L'Architecte est la première à réagir :

- Demain, je vais passer la journée avec mon projet de maison...

Elle sourit :

- ...qui n'est pas un château fort! Une camarade doit venir pour la journée, nous travaillerons à deux.

Elle secoue la tête :

- Mais je vais bien regretter nos promenades!

Nous l'assurons qu'il en sera de même pour nous.

- Nous préparons une pièce, commence Songe.

- Une pièce?

- Oui, une pièce de théâtre; nous avons été tellement pris ces jours-ci que nous n'avons même pas pensé...

- Quelle pièce?

- Courteline.

- Courteline! C'est passionnant!

Nous lui racontons. Elle réfléchit un bon moment :

- Vous allez avoir un peu de mal.

Elle s'interrompt. Je lui demande :

- Tu veux dire que ce n'est pas facile d'apprendre une pièce?

- Oh! apprendre, ce n'est pas la question; vous êtes habitués, tout comme moi, à apprendre tous les jours.

Elle laisse un temps :

- J'ai lu un peu de Courteline; je connais Bobéchotte.

Elle s'interrompt encore :

- Vous n'aurez jamais le coeur de vous moquer d'elle.

Je me récrie :

- Pourquoi veux-tu que nous nous moquions d'elle?

Elle fait une petite moue qui paraît signifier "Que veux-tu que je te dise?"

Un moment de silence. Songe répond à la question muette :

- Tu penses que nous allons laisser voir ce que la pièce a de sérieux?

Sa cousine fait un signe lent d'assentiment :

- Vous aurez un ou deux spectateurs; les autres vont s'ennuyer s'ils ne rient pas.

Nous ne trouvons rien à dire; l'Architecte ne trouve rien à ajouter.

- Viens la voir jouer! propose Songe après le long silence.

- Oh, oui, j'en serai enchantée! quand la jouez-vous?

A vrai dire, nous n'en savons rien. Je réponds, avec un peu d'hésitation :

- Nous ne savons pas encore; nous ne les avons pas suffisamment apprises.

- Je crois que c'est comme pour toi; nos promenades ont été trop agréables, approuve Songe.

- Eh bien alors, demain tous au travail! s'exclame l'Architecte.

Je remarque :

- Heureusement que ce ne sera pas trop difficile, puisque cela nous plaît!

- C'est bien vrai; le plaisir efface la peine!

Songe murmure :

- Quand quelque chose nous passionne, le monde a du mal à entrer.

Déjeuner avec mes parents. Récit de mon voyage. Je ne parle pas des glaces. Je raconte en détail la ville des glaces; je la connais suffisamment pour ce faire. Mon père apprécie et commente : "Tu vois, il n'y a pas que les promenades!" Et il me décrit la ville des glaces par le menu; sans allusion aux glaces, naturellement. Il connaît la ville des glaces bien mieux que moi; je n'ai pas vu le quart de ce qu'il dit. Il est vrai que moi, je n'ai pas parcouru la ville des glaces il y a un certain nombre de siècles.

Déjeuner avec mes grands-parents. Je parle des glaces. Je ne raconte pas en détail la ville des glaces; je ne la connais pas suffisamment pour ce faire. Mon grand-père et ma grand-mère apprécient et commentent, en riant de bon coeur.

- Mon fils n'a pas dû être très satisfait de la façon dont tu visites les hauts lieux historiques de notre pays! remarque mon grand-père.

- Surtout qu'il s'agit de la ville qui était la plus puissante il y a quelques siècles, renchérit ma grand-mère.

Mais ces constatations n'entament en rien la bonne humeur que mes aventures ont fait naître.

- Ce sont les vacances! m'absout ma grand-mère.

- Tout le monde n'est pas obligé d'être un féru d'histoire! observe mon grand-père.

Il a accompagné son observation d'un énergique signe de tête. Ensuite, nous nous sommes entretenus de tout et de rien. Le déjeuner fut bien plaisant.

Après-midi. Nous revoici tous les quatre au carrefour des trois chemins de terre qui flânent entre nos villages, où nous aimons nous asseoir près du grand arbre dont la belle ombre nous protège lorsque le soleil est trop ardent. Et aujourd'hui, bien que nous soyons à la mi-août - déjà! - le soleil ne paraît pas très paresseux. Il est vrai que nous avons un très bel été.

- Vous avez, je suppose, profité de vos...

Il fait semblant de chercher le mot approprié :

- ...vacances pour travailler les pièces? demande ingénument Ulysse.

Songe et moi prenons un air contrit.

- Le fait est qu'en... vacances, on rêve plus qu'on ne travaille, murmure Songe.

- Allez, vous serez pardonnés si vous rattrapez le temps perdu! déclare Ulysse d'un ton faussement sévère.

- Rassurez-vous, vous n'êtes pas les seuls à devoir rattraper le temps perdu, intervient en souriant sa soeur; nous, nous n'avons fait que répéter Le Gora, puisque nous le jouons ensemble.

Je présente notre défense :

- Nous n'avons pas vraiment répété, mais comme nous aussi nous jouons ensemble Le petit malade, nous nous sommes amusés à échanger quelques répliques de temps en temps.

- "Tout le temps, oui, docteur."

La citation de Songe, quoique pas tout à fait en situation, fait rire le frère et la soeur.

- Tiens, tiens! je croyais que vous n'aviez revu que Le Gora!

- Oh! nous l'avons seulement feuilleté, m'assure Sereine.

Sourire entendu des uns; air innocent des autres.

- Vous avez eu du mal avec Le Gora? demande Songe.

- Oh, oui! s'exclame Ulysse; comment présenter Bobéchotte?

Nous parlons de ce que l'Architecte avait dit : "Vous n'aurez jamais le coeur de vous moquer d'elle."

- Là est bien la question, confirme Sereine; nous sommes tous les deux du même avis.

Je m'inquiète :

- La cousine de Songe a ajouté que les spectateurs ne veulent que rire; sinon, ils s'ennuient.

- Eh bien, ça ne va pas être facile! déclare-t-elle, en reprenant, sans doute sans s'en rendre compte, ce qu'avait dit son frère après la lecture du Coup de fusil.

Je m'inquiète encore plus :

- Bref, tout est difficile!

Nous restons un bon moment à méditer.

- Si nous en parlions avec Monseigneur? propose Songe.

Proposition acceptée avec enthousiasme! Sereine étant prise demain avec sa mère, nous irons après-demain.

Nous marchons tranquillement, Songe et moi, sur notre très vieux chemin qui passe par le haut des collines, où nous aimons tant nous promener. Autour de nous, les champs, où les orges ondulaient, caressées par le vent, se sont ensevelis dans la terre. Une terre rendue unie par la herse, et qui ne laisse rien deviner. Par endroits, la herse n'est pas encore passée, et laisse voir les montagnes et les précipices que la charrue a laissés derrière elle - petits pour nous les hommes, mais pour les mulots...

- L'homme ne mesure que lui-même, murmure Songe.

- Si tu dis vrai, il ne peut connaître que lui-même.

- Peut-être veut-il qu'il n'existe rien en dehors de lui.

- Peut-être pour ne pas avoir à craindre ce qu'il ne connaît pas.

Un silence. Songe reprend :

- L'homme craint-il ses sentiments?

Je réponds après un autre silence :

- Pourquoi les craindrait-il? ils n'existent pas en dehors de lui-même.

- Ils ne naissent pas de lui, mais des autres hommes, ou d'ailleurs.

- Quel autre sentiment peut avoir l'homme seul, si ce n'est celui d'être seul?

- Peut-être craint-il que ces sentiments existent, sans qu'il le sache.

J'observe :

- Et que ces sentiments viennent d'ailleurs, ce qui ferait exister autre chose que l'homme.

- S'il veut que rien d'autre que lui n'existe, il doit se prémunir contre tout ce qu'il ne connaît pas - ce qui ne paraît pas possible.

Songe étend le bras vers les terres hersées :

- L'homme ne savait pas ce qu'il y avait dans la terre; s'il s'était prémuni, jamais les orges n'auraient apparu.

Nous sommes arrivés au petit bosquet qui marque la fin du très vieux chemin.

- Aujourd'hui, ce n'est pas la fin, me fait remarquer Songe.

- C'est vrai; je le vois très bien, grâce à ses traces blanches.

- Eh bien, prenons-le! nous irons jusqu'au bois.

Nous le suivons, tantôt à travers champs, tantôt sur les traces.

- C'est malgré tout curieux qu'il se soit conservé à ce point, note Songe; le sol est dur à l'endroit du chemin, alors qu'il cède dans le champ.

- Il a pourtant été construit il y a une vingtaine de siècles; comment arrivaient-ils à faire de si bon ouvrage?

- Il faudra demander à ma cousine, me répond Songe en souriant.

Le bois. Les feuilles commencent à se couvrir de braise. Nous allons nous asseoir au milieu du sentier forestier tapissé d'herbe où nous venons d'habitude avec notre pique-nique, et où ne passent que les bûcherons à l'approche de l'hiver - hors sève, disent-ils…

- Dans un peu plus d'un mois, c'est l'automne, murmure Songe.

- L'automne? Pourquoi dis-tu...

Elle m'interrompt doucement :

- Il faudra rentrer à la ville...

Je fais une grimace :

- La ville... Je l'avais déjà oubliée!

Elle commence un rire qu'elle ne finit pas :

- C'est bon d'avoir comme compagnons les champs, les bois, les collines et les nuages.

Le chant des oiseaux a empli le silence que nous avons laissé.

Tout le monde est prêt - y compris les bicyclettes, dont il a fallu regonfler un pneu qui refusait de venir avec nous! En route vers la forteresse dont le seigneur - je veux dire Monseigneur, bien sûr! - nous attend.

Nous partons par le très vieux chemin - où nous pouvons rouler tout à notre aise, puisqu'il est si bien conservé. Le petit bosquet. "Tiens! on voit bien le vieux chemin aujourd'hui", nous apprend Ulysse. "On a hersé", note sa soeur. La route passe maintenant devant le bois où nous étions hier, Songe et moi; nous nous sommes regardés, sans rien dire... Plus loin, les deux arbres, qui entremêlent leurs feuillages afin qu'on ne puisse les séparer. A la fin, la forteresse.

Monseigneur est déjà là, à nous attendre comme à l'accoutumée à la porte monumentale.

- Alors, vous connaissez votre texte sur le bout des doigts? nous apostrophe-t-il à notre arrivée.

- Sur le bout des doigts, certainement, lui renvoie Ulysse, mais sur le bout du coeur, c'est beaucoup moins certain!

Monseigneur rit gaiement :

- Eh bien, vous ferez comme dans les temps anciens, vous improviserez!

- Parce que tu penses sans doute que c'est plus facile? bougonne Sereine.

Nous n'avons pas encore quitté la porte monumentale. Du fond de la large et longue place, quelqu'un nous a vus et le quelqu'un s'est précipité vers nous en courant à perdre haleine. A peine près de nous... il tombe, tombe, tombe et retombe en criant à tue-tête :

- Pouf! il tombe!... Pouf! il tombe!... Pouf! il tombe!... Pouf! il tombe!...

Ce n'est pas bien difficile de deviner qui est ce quelqu'un!

- C'est bien, Toto! toi, au moins, tu as bien appris ton rôle! s'exclame Ulysse.

Toto s'arrête net, un peu inquiet :

- Qu'est-ce que c'est, un rôle?

Va dire! Je tente :

- C'est faire quelque chose qu'on demande à une personne...

Toto me regarde, bouche bée. Songe m'a déjà interrompu :

- C'est être un autre.

- Oh oui! s'écrie-t-il; moi, je ne peux pas tenir debout!

Et il tombe, tombe, tombe et retombe en criant à tue-tête :

- Pouf! il tombe!... Pouf! il tombe!... Pouf! il tombe!... Pouf! il tombe!...

Le goûter nous attend chez Monseigneur; un chocolat tout chaud, une tarte aux abricots. Délicieux!

- Ce Toto est extraordinaire! il joue son rôle avec une perfection que beaucoup d'artistes de théâtre lui envieraient, déclare Monseigneur.

- Il ne joue pas, observe Sereine; il croit vraiment être un autre.

- Quand on sait pouvoir redevenir soi-même dès qu'on le veut, remarque Songe, on a moins de peine à être un autre.

- Etre un autre, c'est mentir, constate Ulysse.

- Vieille histoire, repart Monseigneur; mais comme les spectateurs le savent, ce n'est plus vraiment mentir.

J'interviens :

- Alors, on ne ment que lorsqu'on ne risque rien.

- Tu veux dire lorsqu'on ne risque pas d'être découvert sans le vouloir? me demande Ulysse.

J'allais répondre, mais Songe m'a devancé :

- Pas seulement; on peut ne pas être découvert, et craindre de ne pas redevenir soi-même.

Monseigneur proteste :

- On peut toujours redevenir soi-même; tu as dit tout à l'heure qu'on n'acceptait d'être un autre que lorsqu'on savait qu'on pouvait redevenir soi-même quand on le voulait.

- Pardon, je n'ai pas dit cela; j'ai dit qu'on avait moins de peine à être un autre quand on savait qu'on pouvait redevenir soi-même quand on le voulait.

- Et quand ne sait-on pas si on peut redevenir soi-même? s'inquiète Sereine.

- Si on ment sur soi-même, sait-on si on ne finira pas par y croire? murmure Songe.

Le goûter est terminé. Monseigneur propose que nous allions nous dégourdir les jambes du côté des prés. Nous n'avons nul besoin, ni les uns ni les autres, de nous dégourdir les jambes; par contre, nous aimons tous marcher. Nous repassons par la porte monumentale. Les prés commencent non loin de la forteresse, et les vaches - toutes blanches bien entendu - viennent à notre rencontre, comme le font d'habitude les vaches toutes blanches; les vaches de différentes... couleurs ne sont généralement pas aussi familières, loin de là - oui, j'ai déjà été dans d'autres contrées.

- Vous ne voulez pas que vos spectateurs rient de Bobéchotte, mais vous êtes contents qu'ils rient de Toto, objecte Monseigneur à notre exposé.

Son objection nous laisse perplexes durant un moment.

- Ce n'est pas la même chose, finit par déclarer Ulysse.

- Je veux bien être de ton avis; mais les spectateurs...

- Ah, s'ils sont bêtes! s'écrie-t-il avec humeur.

Sa boutade nous fait tous rire; lui compris.

- C'est de la façon dont il tombe qu'on rira, pas de Toto, reprend Sereine.

J'interviens :

- S'ils rient des chutes de Toto, ils ne riront peut-être pas de sa mère.

- Pour cela, suggère Monseigneur, je pense qu'il faudrait montrer que la mère n'est pas ridicule de ne pas s'apercevoir que Toto a "mis les deux jambes dans la même jambe du pantalon!"

- Cela... tombe bien! note Songe avec un sourire amusé; plus Toto fera rire en tombant de façon ridicule, plus les spectateurs pourront se dire qu'il est naturel que la mère soit inquiète.

A présent, le petit malade et sa mère vont donc fort bien!

- Quant à Bobéchotte, cela paraît plus compliqué, constate Monseigneur; on ne peut pas faire tomber Gustave!

- Dommage!... grommelle Ulysse.

Nous paraissons tous du même avis.

- Gustave pourrait se tromper en faisant une liaison, commence Sereine.

Je la mets en garde :

- Tu vas changer le texte.

- Il peut prendre un air grandiloque! ricane Ulysse.

- Je ne crois pas non plus que ce soit indiqué dans le texte, objecte Monseigneur.

- Lorsque nous en avons parlé la première fois, reprend Sereine, Songe avait dit que Gustave voulait jouer au professeur et qu'il était mauvais.

- Oui, approuve Songe, et tu avais ajouté qu'il cherchait tout bonnement à montrer sa supériorité à Bobéchotte.

- Eh bien, conclut Monseigneur, avec ces deux traits de caractère, Bobéchotte est sauvée!

Nous sommes de nouveau, tous les quatre, sur le très vieux chemin qui passe par le haut des collines. Mais nous n'allons pas cette fois-ci vers le petit bosquet qui en marque la fin; nous avons pris le sens opposé qui va nous mener, d'ici une heure environ, à un très vieux village situé au beau milieu du très vieux chemin. Là-bas, le camarade d'Ulysse chez qui nous avions été il y a un bon mois doit nous rejoindre; en vélo, il en a pour cinq minutes.

Nous partons.

- Ça monte! annonce Sereine.

- Tu es déjà fatiguée? plaisante son frère.

- Non; je pensais qu'à bicyclette, c'eût été moins commode.

Le frère n'ayant pas trouvé d'autre plaisanterie, l'affaire en reste là.

Un peu avant le sommet de la colline, nous voyons en contrebas sur notre droite un petit village endormi, et sur notre gauche les vestiges d'un moulin, tout seuls dans les champs.

- Ça souffle par ici! aujourd'hui, alors que le temps est calme, on sent bien l'air! affirme Ulysse.

Le chemin redescend légèrement. Un autre petit village, guère plus réveillé que le précédent. Maintenant, le très vieux chemin s'est transformé en route - celle où passent les voitures. Devant nous, une grande descente qui aboutit au très vieux village; à droite comme à gauche, des vallées. Et au loin, une colline. Oui, ce n'est pas la seule que l'on voie de là où je suis. Mais cette colline... J'étais resté longtemps à la regarder l'autre jour, lorsque nous étions venus chez le camarade d'Ulysse. Ulysse avait été étonné de me voir la regarder si longtemps; Songe, près de moi, avait murmuré : "Il est des choses dont il est difficile de se lasser..."

Nous descendons vers le très vieux village par le très vieux chemin. Mais ce n'est pas cela qu'il faudrait dire, bien que ce soit ainsi qu'on le dit. Ce qu'il faudrait dire? Que le très vieux chemin est descendu traverser une rivière avant de remonter de nouveau sur le haut des collines. Et qu'en traversant la rivière, il en a profité pour se désaltérer - ce n'est pas tout là-haut que l'eau reste à l'attendre! Et il n'est pas le seul à vouloir se désaltérer. Sur ce chemin, comme sur tous les chemins, il y a des voyageurs. Ils ont soif; ils s'arrêtent boire. Ont-ils faim, aussi? Peut-être, au cours de leur long voyage, ont-ils besoin de quelque marchandise? Venant des environs, des hommes sont arrivés pour apporter à ces voyageurs ce qui leur était nécessaire. Ces hommes sont restés là, à attendre d'autres voyageurs. Ils ont bâti des maisons sur le bord du chemin afin que les voyageurs puissent les voir. Voici ce qu'il faudrait dire. Voilà ce qu'on a appelé, depuis, un village. Et aujourd'hui, un très vieux village.

- Bonjour!

Un bonjour net, gai; c'est le camarade d'Ulysse.

- Vous avez des courses à faire? demande-t-il aussitôt.

Nous sommes un peu étonnés de sa question.

- Nous nous promenions, lui répond Ulysse.

Il paraît légèrement étonné de sa réponse :

- Pourquoi n'êtes-vous pas venus directement à la ferme?

- Nous aimons beaucoup passer par la vieille rue... commence Sereine.

Il ne la laisse pas achever :

- Quelle vieille rue?

- Celle qui traverse tout droit... commence aussi Ulysse.

Il ne le laisse pas achever :

- Ah oui! celle du boulanger.

Oui, celle du boulanger...

- Si vous avez des courses à faire, on trouve pas mal de choses au bourg!

Ce qu'il nomme le bourg, et même parfois le gros bourg, c'est le très vieux village. Et quant à l'histoire de ce... gros bourg, à quoi lui servirait-il de la connaître? Ainsi qu'il l'avait dit la dernière fois lorsque nous parlions de ses cours à l'école : "Et si on ne me le demande pas, à quoi ça me sert de le savoir?"

Nous revoici au carrefour des trois chemins de terre qui flânent entre nos villages, où nous aimons nous asseoir près du grand arbre dont la belle ombre nous protège lorsque le soleil est trop ardent.

- Et s'il avait raison?

Comme je n'ajoute rien, Ulysse finit par me demander :

- Qui, et à propos de quoi?

- Ton camarade; lorsqu'il disait que cela ne servait à rien de savoir, si personne ne demandait rien.

- Précisons; il a dit si personne ne lui demandait rien à lui.

- Oui, et alors cela fait deux questions.

- Dont l'une est à toi.

- Dont l'une est à moi.

Sereine intervient :

- C'est pour soi-même qu'il faut savoir.

- Pour en faire quoi?

Ma question laisse un silence.

- Pour ceux qui le demanderont un jour, reprend Sereine.

- Et si personne ne demande jamais rien?

Ma question laisse un silence.

- Si c'est ainsi, ce n'est pas savoir qui ne sert à rien, c'est exister, murmure Songe.

Dimanche. Demain, nous nous rendons tous les quatre chez une mienne cousine qui nous a invités pour quelques jours. Cet après-midi, nous marchons à pas lents, Songe et moi, à travers les champs hersés qui longent le très vieux chemin qui passe par le haut des collines, et qui descendent mollement de son village à notre bois.

- J'aime bien marcher dans les champs lorsqu'ils sont hersés, prononce doucement Songe; la terre est souple, mais le pied n'enfonce pas.

J'approuve d'un long signe de tête :

- Et j'aime aussi l'odeur, l'odeur de la terre nouvelle qui vient d'apparaître.

- Quand les orges étaient là, reprend-elle après un moment de silence, les champs frémissaient de vie; aujourd'hui, tout est calme.

Elle m'a pris le bras, et regarde le ciel :

- Ecoute le chant apaisé des oiseaux...

Cet après-midi, nous marchons à pas lents, Songe et moi, à travers les champs hersés qui longent le très vieux chemin qui passe par le haut des collines, et qui descendent mollement de son village à notre bois.

Le vieil intendant du château est venu nous prendre en voiture après le déjeuné pour nous emmener chez ma cousine. Il ne roule pas très vite, mais la route se fait rapidement. Je n'ai pas le temps de m'emplir les yeux des paysages que nous traversons. Ai-je seulement vu ce que pourtant je connais? Une fois passé la forteresse - ah oui, c'est bien elle qui vient de disparaître! - la route longe une rivière noyée dans des broussailles qui poussent sans savoir pourquoi. Un ou deux villages tristes. Une grande et belle maison pourtant, derrière un épais mur de pierre, et, tout près de la maison, un énorme tilleul dont les feuilles touffues la recouvrent presque. Un gros bourg sur le flanc d'une colline, à l'église prétentieuse. Puis, sur la colline, une route droite, sans doute ancienne. Un dernier bourg, et cinq minutes plus tard, nous entrons dans un tout petit village. Sur notre droite, un grand portail de fer forgé, joliment décoré. Nous sommes au château.

Ma cousine est sortie en courant et vient nous embrasser affectueusement. Nous entrons au salon. Ma tante nous reçoit avec sa gentillesse habituelle. Mon oncle manque - il n'est plus. Nous allons dans nos chambres déposer nos affaires. Comme il fait beau, nous descendons nous installer dans le jardin où le vieil intendant nous a apporté les boissons fraîches que sa femme, presque aussi vieille que lui, nous a préparées.

Ils font tout ici, le vieil intendant et sa femme. Tout au moins ce qu'ils peuvent. La maison est grande, et que de travaux ne faudrait-il pour la remettre dans l'état où elle était il fut un temps? Le jardin est encore grand, dernier vestige du parc qu'il a fallu vendre. La femme du vieil intendant s'occupe de la cuisine et aide au ménage. Le vieil intendant s'efforce de prendre soin de la maison, garde avec sollicitude l'élégance fleurie du jardin, et assure à l'occasion les petites réparations de la voiture.

Ma tante est de nature douce, peu exigeante en apparence, et me donne souvent l'impression d'être résignée. Mon oncle lui manque, ils s'aimaient beaucoup; et puis, sans lui, il lui est plus difficile de vivre. Elle, il ne lui reste plus que les terres, et les terres n'ont plus la valeur qu'elles avaient. Elle fait passionnément de son mieux pour que sa fille ait le meilleur avenir possible.

J'aime beaucoup ma cousine. Vive, fine, gracieuse, elle a, comme on dit, un coeur d'or; toujours prête à se dévouer, avec discernement il est vrai.

Ma tante nous parle de ses prés :

- Les vaches commencent à se faire rares...

- On n'en trouve plus? s'étonne Ulysse.

Elle sourit :

- Oh si, on en trouve! Mais plus personne n'en veut.

- Cependant, on en mange...

- Oui, on en mange, mais beaucoup de vaches viennent d'ailleurs; elles coûtent moins cher.

Moi aussi, je suis étonné :

- Pourtant, une vache est une vache!

Ma réflexion fait rire tout le monde.

- Ici, les prés sont petits, m'explique ma tante; cela coûte plus cher à entretenir que les grands espaces où l'on peut mettre des troupeaux plus nombreux.

- Si tu venais plus souvent nous voir, tu saurais tout cela, me glisse ma cousine, avec un soupçon de reproche.

- En tout état de cause, fait ma tante, les paysans préfèrent cultiver les terres.

- Est-ce si ennuyeux? demande Sereine.

- Oui; les prés sont dans les vallées, non loin des rivières, et le sol y est trop humide pour convenir aux cultures.

- Pourquoi le font-ils alors?

- Ils ne peuvent faire autrement; sinon, ils ne feraient plus rien.

- Et puis, c'est tellement moins astreignant, la culture, comparée à l'élevage; les vaches demandent qu'on s'occupe d'elles tous les jours... remarque ma cousine d'une voix nette.

Ce matin, nous avons fort à faire. Il faut remettre en état les vieilles bicyclettes que personne n'utilise plus depuis longtemps. Ma cousine en possède une que le vieil intendant maintient en ordre de marche. Elle s'en sert pour aller au bourg faire quelques courses. Encore que, s'il n'y a pas trop à porter, elle préfère s'y rendre à pied; elle ne met pas plus d'une demi-heure. A l'aller; car en revenant, il y a la côte... mais cela ne l'empêche pas de monter d'un pied léger.

Nous voilà autour de nos bicyclettes. Il y a à faire; graisser, huiler, mettre une ampoule d'éclairage, réparer deux pneus, régler les freins, dévoiler les roues... Le vieil intendant est venu nous porter secours - il s'y connaît; et il n'a pas fallu aller chercher l'huile et d'autres choses au bourg, il avait tout sous la main!

Nous avons bien travaillé, nous méritons notre déjeuner! Ma tante a l'air toute contente :

- Que cela est agréable de voir tant d'animation dans la maison; ce n'est pas si souvent, depuis que mon mari n'est plus avec nous!

Elle semble soudain préoccupée, un peu triste aussi :

- Ma fille est un peu isolée ici, pendant les vacances...

- Mais non Maman! j'ai des amis au bourg... l'interrompt ma cousine, d'une voix qui se veut convaincante.

Ma tante lui sourit gentiment, comme pour la remercier :

- Tu n'es pas toujours très joyeuse...

Je me tourne vivement vers ma tante :

- Pourquoi ma cousine ne viendrait-elle pas passer quelque temps chez Grand-père?

- Oh oui! Vous voulez bien, Maman?

Maman sourit affectueusement :

- Je pense que c'est une excellente idée; mais il faut demander...

Je ne lui laisse même pas le temps de continuer :

- Je vais demander à Grand-père dès le déjeuner terminé; je suis sûr qu'il sera enchanté de recevoir sa petite-fille!

Grand-père fut enchanté, ma tante le fut encore plus.

Ayant remis hier les vieilles bicyclettes à neuf - enfin, presque - nous ne pouvons faire autrement que proposer à ma cousine... une promenade à bicyclette!

- Volontiers; j'aime beaucoup me promener, nous répond-elle.

Elle a une petite hésitation :

- Je n'ai pas toujours l'occasion...

Elle s'interrompt.

- Partons après le déjeuner, ajoute-t-elle gaiement.

Et ses amis du bourg?...

- Tu connais bien les chemins des environs; où veux-tu que nous allions? demande Sereine.

- Pourquoi pas à la rivière?

- Quelle bonne idée! approuve Songe; je suis comme toi, j'aime beaucoup cet endroit.

Nous sommes tous du même avis.

- Je pense que le mieux est de passer par la vallée, suggère ma cousine.

J'interviens :

- La vallée où tu cours avec les vaches?

Ulysse est très surpris :

- Avec les vaches?

Je ris :

- C'est vrai, c'est la première fois que vous venez ici tous les deux; ma cousine est une véritable athlète!

- Mais non, tais-toi! j'aime bien courir, voilà tout.

- Et si nous allions courir? Nous roulerons demain.

La proposition d'Ulysse est loin d'être innocente; il est très fort à la course, et je crois qu'il ne serait pas fâché de montrer ses talents...

Je jette un coup d'oeil amusé à ma cousine :

- Accepte, sinon il sera très déçu de ne pas pouvoir te prouver qu'il est un grand champion!

En récompense de mes services pourtant bien intentionnés, je reçois une solide bourrade de la part d'Ulysse. Allez donc compter sur la gratitude...

Partis pour la vallée; la route y va, mais les prés aussi. Nous prenons par les prés; il y en a pour moins de dix minutes, et c'est tellement plus agréable!

Je glisse tranquillement à Ulysse :

- De plus, c'est plus court, tu seras moins fatigué.

Il n'a, bien entendu, rien entendu.

La course a commencé. Ulysse se pavane devant, point trop cependant, pour qu'on puisse bien l'admirer. Je cours à ses côtés. Les filles sont derrière... pas toutes. Ma cousine est très proche de nous. Ulysse s'étonne un peu et accélère légèrement. Elle suit. Songe n'est pas très loin, Sereine a perdu du terrain. Soudain, un grand remue-ménage. Songe et moi savons ce que c'est; c'est une vache qui a aperçu sa maîtresse - oui, nous courons au bord des prés qui appartiennent à ma cousine - et qui fait la course avec elle le long de la haie qui borde le chemin. Ulysse s'est retourné, tout ébaubi. Tellement, qu'il en a ralenti... et ma cousine suivie de sa vache lui passent devant! Songe est presque à sa hauteur; seule Sereine traîne un peu. Un beau peuplier marque un tournant du chemin. Une montée, courte, mais qui se sent. Ulysse, évidemment, en profite pour repasser devant. Je le regarde du coin de l'oeil; il a toujours l'air un peu étonné. Je me fais à moi-même un sourire amusé; je sais très bien comment court ma cousine! Le chemin se met à descendre; faiblement d'abord, puis fortement. Tout le monde s'est lancé. En descente, ce n'est pas facile de prendre de l'avance. N'est-ce pas, Ulysse? A la fin, un bon raidillon, qui consacre la victoire de notre champion. Nous le félicitons; il ne paraît pas goûter vraiment sa victoire. Au bout d'un bon moment, il se tourne vers ma cousine et :

- Tu es une vraie Artémis!

Non loin de l'endroit où nous nous sommes arrêtés, il y a un sentier bordé de peupliers qui s'en va dans les prés. Ainsi que l'avait dit ma tante, les prés sont humides; humides, parce qu'ils sont parcourus par d'innombrables ruisseaux. Cependant, au confluent de deux de ces ruisseaux, le sol étant drainé, on peut trouver un espace sec, espace suffisant pour s'y installer. C'est là que ma cousine - Artémis, s'il vous plaît! - aime venir pour lire ou pour étudier ses cours. Et c'est là, loin des routes, sur la bonne herbe du pré, au bord de l'eau qui court, entourés par les vaches et les peupliers, que nous nous installons.

- Tu cours souvent? demande, très intéressé, Ulysse à Artémis.

- Quand je suis en vacances, oui; à l'école, je n'ai pas tellement de temps.

- Tu ne participes pas à des courses?

Elle se récrie :

- Oh, non!

Ulysse est étonné :

- Non? Pourquoi donc?

- Courir m'est agréable; courir devant ou derrière quelqu'un que je ne connais même pas ne m'apportera pas plus d'agrément.

- C'est bon d'être le meilleur!

- C'est bon aussi d'être soi-même.

Ulysse hoche la tête :

- C'est bon aussi d'être ensemble.

- On n'est pas ensemble avec ceux qu'on veut dépasser.

La promenade à bicyclette est décidée; nous irons à la rivière, ainsi que l'avait proposé Artémis hier.

Le chemin passe tout d'abord par le parcours de la course. Après le beau peuplier qui marque un tournant du chemin, la montée courte, mais qui se sent, ne se sent plus.

- C'est curieux comme la côte est devenue facile! commente plaisamment Sereine.

- La prochaine pourrait moins te plaire! lui lance non moins plaisamment Artémis.

La prochaine est de même nature que la précédente. Sereine déclare d'un ton négligent :

- C'est vrai, celle-ci me plaît moins; elle est beaucoup trop facile!

Je prends un air admiratif :

- Cette côte est très difficile; mais à présent tu es devenue une grande championne!

Elle me répond du même ton négligent :

- Ah! Tu as remarqué?

Et elle accélère!

La côte passée, nous entrons dans un village. Un village qui a peut-être la même histoire que le très vieux village situé au beau milieu du très vieux chemin. Pourquoi? C'est bien simple à deviner; le village n'est qu'une rue, tout comme l'autre. D'autres voyageurs, sans doute... Après tout, c'est certainement de la même manière que sont nées les stations de chemin de fer. Ainsi qu'on le dit souvent, on n'invente rien. Particulièrement encourageant pour ceux qui inventent; car un jour, qu'il soit lointain ou non, ce qu'on n'invente, paraît-il, pas, a bien été inventé. Mais mieux vaut l'oublier; il ne manquerait plus que de devoir reconnaître comme inventeur celui qui a été l'inventeur de ce qu'on n'invente pas! Tous les hommes ne sont que des hommes, n'est-ce pas?

Ça monte, ça descend. Le ruisseau qui nous accompagne n'en a cure; lui il descend toujours. Eh! Il faut bien qu'il vienne, ainsi que nous, jusqu'à la rivière. Mais si lui se jette dedans, nous, nous nous contentons de la suivre en restant sur la route... qui la suit elle aussi. Lui, il a de la place pour nager dans la rivière, nous pas; la rivière n'est pas assez profonde. Encore une rue - je veux dire un village. Maintenant, nous descendons sagement tous les deux, la rivière et nous. Mais qui flâne donc le plus de nous deux? Nous, nous allons tout droit par la route, la rivière, elle, va de droite, va de gauche... Encore une rue - je veux dire un village. Avec un château qui veille sur la rivière, ou peut-être plutôt sur la route, ou sur les deux, ou... Un grand moulin qui boit l'eau de la rivière. Encore un village - mais celui-là n'est pas une rue. Un petit moulin derrière un petit pont sur la rivière. Un gué tout près du petit pont, qui n'est au reste qu'une passerelle. Nous sommes arrivés.

- Oh! c'est vraiment un endroit merveilleux! s'exclame Sereine, en montant sur le petit pont.

- Dommage qu'il n'y ait pas assez d'eau; j'aurais été nager avec plaisir, ajoute son frère.

- Comme il a fait beau depuis longtemps, l'eau est très basse, explique Artémis.

Je montre le pré qui longe la rivière :

- Le taureau n'est pas là.

- Alors, allons nous asseoir dans le pré, au bord de la rivière, propose Songe.

Nous nous sommes installés tout près des saules. La rivière, elle, continue son chemin. D'élégantes herbes, entraînées par le courant, mais bien enracinées sous l'eau, semblent nager sur place, et lui faire des signes d'adieux.

Songe s'est tournée vers Artémis :

- Je suis contente que tu viennes; nous n'avons pas encore eu le temps de te parler de la pièce de théâtre que nous préparons...

Artémis, tout excitée, ne lui laisse pas le temps d'achever sa phrase :

- Vous la jouez? C'est passionnant! De quel auteur?

- Courteline.

- Oh! je l'aime beaucoup! Quelle pièce?

J'interviens :

- Mon grand-père nous en a trouvé quatre.

Artémis s'étonne :

- Quatre!

Elle se reprend aussitôt :

- Ah oui, j'avais oublié! Il y a des petites pièces chez Courteline; elles sont souvent très amusantes.

Elle reste pensive un court moment :

- Pas toujours...

- Oh non, pas toujours! approuve Sereine; c'est bien là la difficulté pour les jouer.

- Et ce sont quelles pièces? redemande Artémis.

- Le Gora, Le coup de fusil, Le petit malade, Une lettre chargée, lui répond Ulysse.

Elle réfléchit :

- Je n'ai pas lu Le coup de fusil.

Elle hoche la tête :

- Bobéchotte n'a pas le beau rôle...

- C'est surtout moi qui n'ai pas le beau rôle! s'exclame Sereine.

- C'est toi qui la joues?

Sereine fait un long signe de tête :

- Et je ne sais pas si j'y arriverai...

- Et moi donc! renchérit son frère.

- C'est toi qui joues...? je ne me souviens plus de son nom, lui demande Artémis.

Je lui viens en aide :

- Gustave.

- Ah oui, Gustave!

Ulysse soupire :

- Eh oui, c'est moi qui le joue!...

- Ce qui nous inquiète, reprend Sereine, c'est que nous ne voyons pas seulement ce qui fait rire; et alors, nous craignons d'ennuyer les spectateurs.

Un silence. Artémis fait un signe de tête convaincu :

- Je suis sûre que vous jouerez bien vos rôles.

Ulysse est hésitant :

- Tu dis ça...

- Je dis ça parce que vous avez envie de faire autre chose que simplement jouer une pièce par amusement; vous avez envie de montrer ce que les gens ne cherchent généralement pas à voir.

Elle reste pensive un moment :

- Si vous aviez seulement pensé à faire rire, vous y seriez parvenus sans peine; c'est facile!

Ulysse paraît un peu inquiet :

- Tu veux dire que sinon nous n'y parviendrons pas?

- Non, pas du tout! Je veux dire qu'on arrive toujours à faire plaisir aux gens quand on leur donne ce qu'ils attendent.

Elle prend un temps :

- Ce qui est plus difficile, c'est de les faire penser.

- Le plus difficile, c'est de les faire penser qu'ils sont des hommes, murmure Songe.

Vendredi. Au déjeuner, ce midi, nous racontons notre promenade à ma tante.

- Ah, ma fille est tellement contente!

Et, se tournant vers Songe et moi :

- Vos deux amis sont charmants; ma fille est enchantée de les connaître!

Elle sourit à ma cousine :

- Où comptez-vous aller cette après-midi?

- Nous n'y avons pas encore pensé, Maman.

Maman nous regarde d'un air interrogatif.

- Oh, Artémis aura sûrement une bonne idée, assure Ulysse.

Ma tante est surprise :

- Artémis?

C'est vrai, nous n'avons pas encore eu l'occasion de lui en parler. Je comble cette lacune :

- C'est Ulysse qui a appelé ainsi ma cousine.

La mère d'Artémis est surprise :

- Ulysse?

J'explique :

- Ulysse courait avec Artémis...

Ma tante a commencé par sourire, mais son sourire s'est transformé en un rire franc :

- Ulysse courait avec Artémis!

Je crois qu'aucun d'entre nous ne s'était avisé de l'incongruité de ce rapprochement. A peine ma tante a-t-elle découvert le pot aux roses que nous partons tous d'un joyeux éclat de rire!

- Te voilà donc divinisé, cousin d'Artémis! m'annonce ma tante, riant toujours.

- Mais vous aussi, mère vénérée d'Artémis! annonce à son tour à ma tante ladite Artémis.

- Et voilà la mythologie revue et corrigée, conclut... faut-il que je dise la mère d'Artémis, la mère de ma cousine, la tante du cousin d'Artémis, ou tout bonnement ma tante?

Ça devient très compliqué. Au reste, aussi compliqué que dans la vraie mythologie!

Cependant, Sereine est revenue la première à la réalité :

- Bien! nous rappelle-t-elle calmement, nous ne savons toujours pas où nous allons.

- Si nous allions au château de la Princesse? propose Songe.

- Oh oui! Bonne idée!

L'exclamation est venue de ma cousine et de moi. Ma tante, bien entendu, sait de quoi il s'agit, mais Ulysse et sa soeur sont intrigués.

- Qu'est-ce que...? commencent-ils ensemble.

Interruption. Rires.

- C'est un secret, leur répond Artémis d'une voix emplie de mystère; nous sommes les seuls à le connaître...

- On ne peut jamais en parler, poursuit Songe d'une voix emplie de mystère; mais ceux qui regardent peuvent le voir...

- Venez avec nous, achève Artémis d'une voix emplie de mystère; nous vous montrerons le secret et vous le verrez.

Nous partons; la mère d'Artémis fait à nos amis un sourire empli de mystère.

Une belle descente jusqu'au prochain village.

- Oh, je reconnais! c'est par là que nous avons couru avant-hier, signale Ulysse, en indiquant le chemin, visible à travers les arbres.

Je plaisante :

- Les bons souvenirs restent!

- En fait de bons souvenirs, je me souviens surtout avoir été dépassé par Artémis et sa vache!

Nous rions. Ulysse n'a pas l'air trop affecté. Après avoir traversé la grand route qui mène à la ville où Artémis va à l'école, nous roulons sur un chemin assez plat au bout duquel se trouve une colline, toute seule; mais une colline avec château! un chemin l'entoure; ancienne enceinte? Un village, un chemin l'entoure; ancienne enceinte? Maintenant, ça descend; à travers prés. Au retour il faudra monter; à travers les mêmes prés. Nous rejoignons un ruisseau qui descendait lui aussi pour nous rejoindre; à travers les prés voisins. Un tout petit pont fait de très grosses pierres; pourquoi?

- De grosses crues, propose Sereine.

- Un terrain peu stable, propose Ulysse.

- Des chars très lourds, propose Artémis.

Songe est restée silencieuse un moment.

- Un artiste, a-t-elle proposé.

Moi, je ne propose rien; je m'imagine que je suis assis dans la haute herbe, au bord du ruisseau, tout près du pont, avec Songe. Je l'ai regardée; elle m'a souri.

Une voie de chemin de fer; à une seule voie.

- Comment se fait-il qu'il n'y ait pas de barrière? s'inquiète Sereine.

- Il y a longtemps qu'il n'y a plus de trains, explique Artémis.

Nous arrivons au terme de notre long voyage. Hé! nous avons bien roulé une heure depuis que nous sommes partis!

Un important village. Un château du Moyen Age. Nous passons par le pré à l'arrière du château. Un bois silencieux le protège des regards. Une muraille. Dans la muraille, une fenêtre, tout en haut. Devant la fenêtre, un balcon, orné d'une lourde balustrade de pierre.

- La Princesse s'est retirée dans sa chambre, prononce tout bas Ulysse.

- Ne la dérangeons pas! ajoute tout bas Sereine.

Bientôt la fin du mois d'août, et le beau temps est toujours là.

- Vous aimez les grenouilles? demande Artémis à Sereine et à son frère.

- Moi, je les aime bien, ma soeur un peu moins.

- Eh bien, voulez-vous que nous allions leur rendre visite?

- Nous allons au bourg en acheter? s'informe Sereine.

Je réponds avec conviction :

- Pas du tout; nous allons les attraper!

- Ah! je n'ai encore jamais attrapé de grenouilles! s'exclame Ulysse; ça doit être difficile.

Je ris sous cape. Songe me donne une petite tape :

- Ne raconte pas de bêtises!

- Oui, c'est très difficile d'attraper les grenouilles, explique Artémis; elles vivent près des mares, et dès qu'on s'approche, elles plongent vivement dedans.

- Alors, nous ne pouvons leur rendre visite, remarque Sereine.

- Ce n'est pas à ces grenouilles-là que nous allons rendre visite, lui répond Songe; il y en a d'autres, mais...

Elle s'est interrompue.

- C'est encore un secret? demande Ulysse.

- Non... Mais tu verras toi-même...

En allant chercher nos bicyclettes, nous rencontrons le vieil intendant qui sortait de la remise.

- Je me suis aperçu tout à l'heure que vous aviez attrapé un clou; je viens de réparer le pneu, nous apprend-il.

- Oh, c'est très gentil! le remercie Artémis; nous aurions perdu bien du temps!

- Sans parler du malheureux qui aurait dû faire le travail! ajoute Ulysse en hochant vigoureusement la tête.

J'ai le mot de la fin :

- Morale de la fable : il est plus facile d'attraper un clou que d'attraper une grenouille!

Nous voilà partis. Un chemin de terre en forte descente nous mène à une petite route. Une côte - il faut appuyer sur les pédales! - une rue - un village bien sûr! Dans le village, une maison. Non, elle n'est pas la seule maison du village! Elle n'est pas non plus la seule à être faite de ces si belles pierres dorées. Mais elle est la seule à posséder cette tour; une tour, dorée elle aussi, une tour calme, n'ayant pas besoin de paraître.

Cinq minutes à peine plus tard, un chemin de terre part sur la gauche vers une chapelle située non loin d'un grand bois. Au carrefour, une ferme. Artémis connaît le fermier qui se trouve à cinq minutes de voiture de chez elle.

- Nous allons laisser nos bicyclettes chez lui, et nous continuerons à pied par le chemin de terre, annonce-t-elle à Sereine et à son frère.

- Une bonne promenade à pied, c'est bien agréable, commente le frère.

- C'est là, les grenouilles? s'enquiert avec curiosité la soeur.

Je la renseigne :

- Après la chapelle que tu vois devant toi, nous passerons par le bois; sans se presser, nous en avons pour moins d'une heure.

- Les grenouilles habitent le bois? demande Ulysse.

- Une fois passé le bois, il y a une petite vallée; c'est là, l'informe Artémis.

Le fermier nous parle de nos vacances, nous lui parlons de sa ferme; il n'a rien à dire sur nos vacances, nous n'avons rien à dire sur sa ferme. La conversation se passe très bien.

Notre chemin de terre tourne autour des prés; sur notre passage, on entend une grêle de ploufs. Qu'est-ce donc?

- Vous entendez les grenouilles qui sautent dans la mare? signale Songe à Sereine et à son frère.

- Oh oui, on les entend; un véritable concert! s'exclame le frère.

- On croirait qu'il y en a des centaines! s'exclame la soeur.

Après la chapelle et les trois maisons qui l'entourent, nous nous enfonçons dans le grand bois. Une forte descente.

- C'est de l'autre côté de la rivière, indique Artémis à Sereine et à son frère.

- Comment la traverserons-nous? je ne vois pas de pont! s'inquiète le frère.

- Y a-t-il au moins un bon gué? s'inquiète la soeur.

Je les rassure :

- Rassurez-vous! Vous voyez le moulin? il y a une passerelle.

Nous voici au moulin. La rivière traversée, nous la suivons par un sentier qui débouche sur une étroite vallée encaissée entre des collines escarpées. Au milieu de l'étroite vallée, un tout petit ruisseau aux myriades de méandres. Nous entrons dans le bois qui borde l'étroite vallée.

- Oh!... s'écrie Sereine.

Elle s'est arrêtée.

- Oh, regardez! s'écrie-t-elle de nouveau quelques secondes plus tard.

Nous regardons. Songe, Artémis et moi savons ce qu'il y a à voir. Ulysse, lui, est médusé :

- Ça alors! Elle vient te dire bonjour!

Elle, c'est une charmante et affectueuse petite grenouille toute verte qui s'est installée sur la chaussure de Sereine.

Après-midi de flânerie. Un peu au hasard - beaucoup même! Sereine cherche des grenouilles à tous les coins de pré.

- Tu aurais dû emporter la tienne, hier! plaisante son frère.

- Et la grenouille aurait perdu sa demeure! fait observer Songe d'un ton de reproche.

Ulysse, un peu décontenancé, ne dit rien.

- Ici, je n'en ai jamais vu, remarque Artémis en changeant de sujet.

Les grenouilles oubliées - est-ce si sûr? - nous marchons tantôt sur un chemin, tantôt dans un pré, sans trop nous préoccuper de la direction à suivre. C'est-à-dire que nous ne suivons aucune direction! Les vaches - toujours aussi blanches - broutent; nous, nous avons déjà déjeuné. Elles restent dans leur pré; nous, nous marchons. Allons-nous vraiment plus loin qu'elles?

- Tu es en verve, aujourd'hui! me taquine Ulysse; je vais t'enfermer dans un pré, tu verras bien!

J'admets l'argument :

- Le fait est que je change souvent de pré.

- Oh! les vaches aussi, on les change souvent de pré, déclare Artémis, sans avoir l'air d'y toucher.

- Dommage que les grenouilles ne changent pas de pré, regrette Sereine.

Personne ne parle plus de l'affaire, qui, je crois, n'a mené à aucune conclusion.

- Nous sommes en vacances; nous avons la permission de parler pour ne rien dire! déclare, solennel, Ulysse.

- Et qui donc t'a donné la permission? lui demande plaisamment sa soeur.

Je ne lui laisse pas le temps de répondre :

- Mais lui-même, voyons! qui veux-tu que ce soit d'autre?

Personne ne parle plus de l'affaire, qui, je crois, n'a mené à aucune conclusion.

Nous continuons à flâner; un peu au hasard - beaucoup même! Sereine cherche-t-elle encore des grenouilles à tous les coins de pré?

Les petites collines succèdent à d'autres petites collines. Les petits prés succèdent à d'autres petits prés. Ils sont petits, les prés, et dans chacun on se sent chez soi; du moins, c'est le sentiment que j'ai toujours eu en venant ici.

- Tu ne te trompes pas, m'approuve Artémis; il m'arrive de parler de pré à pré à un voisin, comme si je lui parlais de maison à maison.

Je me suis souvenu des prés du cousin de Songe. De grands prés. Etaient-ils aussi des maisons pour lui?

- Je le crois, m'affirme Songe, mais dans une grande maison, on bouge plus.

Maintenant, nous traversons un grand village.

- Y a-t-il autant de maisons que de prés aux alentours? demande Ulysse.

- La plupart des maisons sont de petites fermes, lui apprend Artémis; et chaque ferme a son pré.

- En somme, les prés sont les jardins des maisons du village, comme nos jardins en ville.

- Oui; mais ce ne sont pas des jardins en vacances éternelles, comme vos jardins pleins de fleurs qu'on ne peut manger.

- C'est joli, les fleurs, proteste Sereine; l'agrément est une chose nécessaire pour rendre notre vie harmonieuse.

- Je suis entièrement de ton avis, l'approuve Artémis; mais je trouve les prés tout aussi jolis que les fleurs.

Elle sourit :

- Tu sais, les fleurs, nous en avons; partout.

Elle ajoute pensivement :

- Et puis, nous n'avons pas besoin de les acheter ni de les planter.

- Alors, tes prés sont en vacances éternelles, tout comme nos jardins! rétorque Ulysse.

- Dans un pré, on peut traire une vache pour boire son lait, murmure Songe.

Nous quittons le village. Il y a bien autant de prés que de maisons. Non, je n'ai pas compté, mais quelquefois les impressions remplacent les décomptes. Et puis, si je me trompe, qu'importe! Ce que je vois surtout, c'est une seule vie entre le village et les prés. En ville, il y a deux vies entre la maison et le jardin; on se contente de trouver le jardin joli, c'est tout.

- Il y a des hommes qui cherchent à donner du lait, et d'autres qui cherchent à être jolis, murmure Songe.

Une voie de chemin de fer.

- Prenons par les rails, suggère Artémis.

Elle poursuit après un temps :

- Ils restent au même niveau alors que la terre descend; nous pourrons mieux voir au loin.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Nous entrons sur la voie par le passage à niveau - ce n'est pas bien difficile, il n'y a pas de barrière, tout comme sur la voie qui se trouve près du château de la Princesse.

- Il n'y avait pas de barrière du temps où passaient les trains? demande Sereine à Artémis.

- Non; il y avait peu de trains et encore moins d'automobiles.

- Et les chars à foin? plaisante Ulysse.

- Les trains étaient à vapeur, et roulaient très lentement, répond Artémis avec le plus grand sérieux; ils avaient largement le temps de s'arrêter pour laisser passer les chars à foin.

J'emboîte :

- Pour prévenir le conducteur de la locomotive, le paysan allait mettre un drapeau rouge à un kilomètre du passage à niveau.

- Comment le conducteur de la locomotive pouvait-il savoir si le char à foin était déjà passé ou n'était pas encore passé au passage à niveau? s'informe Ulysse avec autant de sérieux.

Petit flottement.

- Si le train - qui va lentement, n'est-ce pas? - roule à une vitesse de vingt kilomètres à l'heure, il lui faut trois minutes pour franchir un kilomètre; le char à foin peut peut-être - mais peut-être seulement - avoir eu le temps de passer et de disparaître.

Artémis fait un geste condescendant :

- Le conducteur de la locomotive est, je pense, capable de voir le char à foin à un kilomètre!

- Et s'il y a une courbe avant le passage à niveau? réplique Ulysse avec superbe.

A ce point de la controverse sur cette question scientifique capitale... nous éclatons tous de rire!

Sur la voie, pas de locomotive, pas de drapeau rouge; la voie que nous suivons est vide, triste. Autour d'elle, dans les petits prés, les vaches toutes blanches paissent paisiblement; elles ne prennent pas le train.

- Elles ne prennent plus le train, corrige Artémis.

La voie attend-elle toujours les vaches toutes blanches qui ne prennent plus le train?

La terre est descendue, et la voie est restée au même niveau, ainsi que l'avait dit Artémis. Autour de nous, les collines ont ourlé l'horizon; par les jours qu'elles ont laissés, j'aperçois - peut-être ne fais-je que le deviner - le grand village que nous avons traversé tout à l'heure, et, perdu dans le lointain, le château de ma cousine.

Songe, près de moi, m'a désigné le penchant d'une colline proche, sur lequel il n'y a ni prés, ni vaches, mais seulement de la terre, une terre hersée :

- C'est comme chez nous...

Lundi. Demain, nous quittons le château. Ma cousine viendra bientôt chez Grand-père.

- N'oublie pas de venir! lui a lancé Ulysse alors que nous en parlions au déjeuner.

Il a vivement ajouté :

- Nous pourrons faire la course!

Pour notre dernier après-midi, nous partons faire une grande promenade à bicyclette.

- Comme ça, vous connaîtrez bien ma région, déclare en souriant ma cousine à Ulysse et à Sereine.

Le début de notre route d'aujourd'hui est le même que celui de notre route d'hier. Seulement, ce n'est pas du tout le même! Hier, nous marchions tantôt sur un chemin, tantôt dans un pré, sans trop nous préoccuper de la direction à suivre - c'est-à-dire que nous ne suivions aucune direction; aujourd'hui, nous roulons sur la petite route qui va vers le grand village où il y avait autant de maisons que de prés aux alentours, ainsi que l'avait demandé Ulysse. Mais ce n'est pas gênant; aujourd'hui, nous allons plus loin, et nous aurons encore beaucoup de choses à montrer à Ulysse et à Sereine, ainsi que l'avait dit ma cousine.

En attendant, c'est le même passage à niveau sans barrière qu'hier, la même voie vide, triste, sans locomotive, sans drapeau rouge. Puis, la route continue à travers prés, passant par de petites collines, longeant un grand bois. Une forte descente passant sous la voie nous mène à un bourg; un bourg avec gare - gare si l'on veut, une cabane plutôt. La voie est restée là-haut, solitaire. Le bourg traversé, nous prenons un très vieux chemin, sans doute aussi vieux que celui sur lequel nous nous promenons souvent, Songe et moi.

- Peut-être passe-t-il par chez moi, conjecture ma cousine; Grand-père m'a parlé un jour d'un document qu'il avait trouvé dans le grenier quand il était petit.

Voilà mes amis tout excités! Moi, je suis déjà un peu au courant.

- Tu as vu le document? demande Ulysse, les yeux brillants de curiosité.

- Non; Grand-père n'y avait pas prêté attention à l'époque, et ne l'a plus retrouvé par la suite.

Déception générale!

- Quel dommage! se lamente Sereine.

Songe ne perd pas espoir :

- Et ton grand-père n'a rien dit d'autre?

- Si; il m'a décrit le chemin de mémoire, en disant bien qu'il pouvait se tromper.

Ulysse bondit :

- Raconte! Raconte!

Artémis lui sourit :

- N'aie crainte, je vais tout raconter!

Elle poursuit :

- D'ici, le chemin allait donc jusqu'à notre maison; puis, il côtoyait la forteresse...

- Ah, chez Monseigneur? s'exclame Ulysse.

Artémis lui fait un léger signe d'assentiment :

- Et ensuite, il arrivait au très vieux village qui s'était bâti pour accueillir les voyageurs.

Après un silence, Sereine demande :

- Il n'y a plus aucun moyen de le retrouver?

Je me souviens des traces du côté de notre bois :

- Près de chez mes grands-parents, il y en a un qui a laissé des traces dans les champs; on les voit en hiver.

- Je pense que les traces dans les prés sont moins faciles à voir; l'herbe pousse aussi en hiver, remarque Songe.

Nous poursuivons notre chemin. Voici maintenant un ruisseau, qui court sans hâte vers la mer - "Elle est loin, ta mer!" m'a plaisanté Ulysse. Un lavoir, certainement très vieux lui aussi, attend les femmes qui, comme la locomotive, ne viendront pas. Il est accueillant, pourtant, ce lavoir, avec son beau toit de tuiles rouges! Le long du très vieux chemin, des petits prés, où les vaches toutes blanches paissent paisiblement. Oui; les prés et les vaches. Et pourtant, à chaque nouveau pré, j'ai toujours eu le sentiment d'avoir changé de maison, avec d'autres habitants.

- Les habitants ne sont malgré tout que des vaches; alors, pourquoi ce sentiment? s'étonne Ulysse.

- Les habitants des prés ne sont pas que les vaches, lui répond Artémis; ce sont également les paysans qui ont parfait chaque pré à leur façon.

- Et... les vaches? insiste-t-il en hésitant quelque peu.

- Le paysan les a choisies; elles le connaissent, et leur caractère s'est modelé sur le sien.

Nous continuons la route qui se promène nonchalamment d'un village à l'autre. Non loin de l'un d'eux, par-dessus un vieux muret de pierres soigneusement ajustées les unes aux autres, une vache a tourné la tête pour nous observer; changeons-nous de pré, nous aussi, ainsi qu'elle le fait elle-même, en compagnie de quelques compagnes?

Un village qui grimpe. Une église bâtie comme une maison, à mi-pente. Nous montons, nos bicyclettes à la main, par un sentier abandonné envahi d'herbes sauvages et bordé tout du long par un vieux muret de pierres soigneusement ajustées les unes aux autres.

Un autre village qui grimpe. Et tout là-haut, les restes d'un château fort, jadis redoutable.

Dans les lointains, les collines, les villages. Ma cousine reconnaît aisément ces collines et ces villages. Par ici, c'est le bourg où se trouve le lavoir au beau toit de tuiles rouges; par là, c'est la rivière dans laquelle Ulysse aurait aimé nager. Et tout au fond, c'est le château de ma cousine. Bien entendu, nous ne pouvons voir ni le lavoir au beau toit de tuiles rouges, ni la rivière dans laquelle Ulysse aurait aimé nager, ni même le château de ma cousine; mais ils sont là, derrière les collines qu'elle nous indique.

Nous avons repris la route; la route du retour. La dernière route de notre séjour ici.

Encore, encore des petits prés où les vaches toutes blanches paissent paisiblement. Oui, encore. Mais ils me manqueront bien lorsque je serai revenu dans la ville où habitent aujourd'hui mes parents; car je suis d'ici, d'ici où vit la soeur de ma mère, où vit ma cousine, sa fille, d'ici où vit ma famille depuis longtemps, longtemps. Heureusement, demain, je n'aurai toujours pas quitté les collines de mon pays, des collines dont la terre donne la vie, que cette vie soit faite d'herbe ou bien d'orges.

Un village; une route toute droite qui traverse le village. Ma cousine sait où va cette route toute droite; je crois que je le sais aussi. C'est un très vieux chemin; il va vers celui qui rejoint le lavoir au beau toit de tuiles rouges, puis, le voilà parti pour un très vieux bourg où il croise le très vieux chemin sur lequel nous nous promenons souvent, Songe et moi. Oui, mon pays est très ancien!

Autre village; il n'est pas bien grand. Nous nous sommes arrêtés près d'une maison donnant sur une place. Face à nous, de l'autre côté de la place, un muret de pierres soigneusement ajustées les unes aux autres. Derrière le muret, une vallée verdoyante encaissée entre deux collines. Au milieu de la vallée, une église qui se dresse fièrement. Sur ce fond enchanteur, un Christ en pierre, affaissé sur sa croix.

Nous voici de retour, Songe et moi, sur le très vieux chemin qui passe par le haut des collines, où nous aimons tant nous promener. L'été s'endort peu à peu, et le soleil a perdu son ardeur.

- Les vaches ne dorment jamais, murmure Songe.

Je souris :

- Tu ne t'attends évidemment pas à ce que je te contredise?

Elle sourit à son tour :

- J'attends évidemment ton commentaire.

- Les vaches ne dorment jamais, mais la terre dort.

- Bien; et les vaches mangent toute la journée.

- La terre, par contre, ne mange qu'une fois par an.

Elle fait une petite moue :

- Peut-être deux; mais ça n'a pas d'importance.

Elle poursuit, après un temps :

- L'herbe est toujours là.

Je continue le raisonnement :

- Les orges, il faut les attendre.

- Il faut les attendre, mais aussi, il est possible de les attendre.

Je ne trouve rien à ajouter. Nous restons un long moment sans rien dire.

- Lorsque je suis là où il y a des prés, reprend Songe, j'ai l'impression de ne pas pouvoir m'arrêter.

Je crois bien ne pas avoir compris :

- T'arrêter?

- Oui; la vie est incessante autour de moi.

Je crois avoir compris :

- L'herbe pousse, les vaches la mangent, la terre dort. Très bien. Mais tu sais bien...

- Je sais; la vie est présente tout de même.

- Alors?

Elle réfléchit :

- Je peux rêver sans qu'une vache vienne me parler.

- Tu n'es pas obligée de l'écouter.

- Je ne sais pas; il est difficile de ne pas écouter lorsque quelqu'un vous parle.

Elle hoche la tête :

- Et je ne peux pas rêver si je veux lui répondre.

- C'est vrai; et il est tout aussi difficile de ne pas répondre à celui qui vous parle.

Elle n'ajoute rien. Nous restons un long moment sans rien dire.

- Je ne comprends pas leur langage; c'est peut-être pour cela que je ne peux rêver.

Elle se reprend :

- Je comprends certaines choses; certaines choses simples.

Un petit rire bref :

- Comme chez les hommes!

Elle prend un temps :

- Les hommes, je comprends mieux leur langage; je le regrette quelquefois.

Elle n'ajoute rien. Nous restons un long moment sans rien dire.

Elle me sourit longuement :

- Avec toi, je peux rêver.

Je lui ai pris la main. Nous sommes restés un long moment sans rien dire.

Aujourd'hui, c'est la foule! C'est ce qu'on dit quand il y a plein de monde. Mais ce sont tous des amis; alors, ce n'est pas la foule, mais c'est plein de monde! La cousine de Songe est arrivée ce matin avec ses parents qui repartiront ce soir et viendront la reprendre plus tard; ma cousine est arrivée ce matin avec ma tante qui repartira ce soir. Déjeuner dans le jardin de Songe - c'est elle qui a le plus grand jardin. Tous sont là. Cela fait donc... voyons, comptons... six grands-parents, deux parents, une tante, deux cousines, Ulysse et sa soeur, Songe et moi; cela fait donc... quinze convives. Je disais bien qu'il y avait plein de monde!

Le déjeuner est animé, enjoué; nous racontons nos promenades, le train disparu, la baignade manquée d'Ulysse, la grenouille, le château de la Princesse, la course extraordinaire d'Artémis...

- Artémis! En voilà un joli nom!

Je ne sais pas qui l'a dit, mais tous les parents et grands-parents sont tombés d'accord :

- Quel joli nom!...

- Je te bâtirai un temple magnifique! a déclaré en souriant l'Architecte à Artémis.

Le château de la Princesse a beaucoup plu aux parents de l'Architecte et aux grands-parents d'Ulysse et de Sereine. Nous n'avons pas parlé du Christ en pierre.

Jeudi. Nous partons tous les six cet après-midi pour la forteresse où nous attend Monseigneur pour parler de la pièce; et je pense que Toto ne manquera pas de venir nous voir à un moment ou à un autre.

A bicyclette! La route m'est devenue familière; le très vieux chemin qui passe entre nos villages par le haut des collines, le petit bosquet qui en marque la fin, les traces du très vieux chemin dans le champ, notre bois, les deux arbres, la longue descente d'où l'on peut admirer la forteresse, et pour finir, la porte monumentale où, comme à l'accoutumée, Monseigneur est là pour nous recevoir dans ses domaines!

Bien que ce ne soit pas encore l'heure du goûter, le chocolat tout chaud et la tarte aux mirabelles sont les bienvenus... à titre de deuxième dessert!

- Il fait beau pour une fin d'août; allons nous promener dans les prés, nous y serons bien pour parler, nous invite Monseigneur.

L'herbe a bien roussi dans les prés. Je ne m'en étais pas aperçu lors de notre séjour chez ma cousine.

- Chez moi, m'explique-t-elle, ce ne sont pas les mêmes terres; et puis, il y a des rivières, et des ruisseaux, et des mares partout.

Elle ajoute en souriant :

- Demande donc à la grenouille de Sereine!

Monseigneur est surpris :

- Sereine a une grenouille?

- Bien sûr! affirme Ulysse de l'air le plus sérieux du monde; tous les matins, ma sœur emmène sa grenouille en prom...

La soeur ne le laisse pas achever :

- Tu as fini de dire des bêtises!

Nous commençons à pouffer de rire. Monseigneur aimerait savoir.

- Qu'est-ce donc que cette histoire de grenouille? demande-t-il avec curiosité.

Nous racontons l'aventure, qui fait rire tout le monde.

- En bas, dans la vallée, reprend Monseigneur, une fois les rires calmés, il y a de l'eau; c'est là qu'on trouve les grands troupeaux.

Il poursuit, en désignant les prés roux :

- Ici, il n'y a que fort peu de bêtes; et à cette époque, s'il fait très beau comme maintenant, et si l'herbe vient à manquer, il faut souvent leur apporter du foin.

Je remarque pensivement :

- Dans la ville où je vis, lorsqu'on manque d'herbe - pardon, de salade - on va chez le marchand de fruits et de légumes.

- Le paysan achète aussi le foin qui lui manque, remarque à son tour Monseigneur.

- Aujourd'hui, oui, murmure Songe; mais hier?...

Un petit silence a suivi. Puis, personne ne trouvant rien de plus à dire - que dire? je sais, je pense que nous savons tous que le passé n'est pas partout le passé, mais que dire?

Nous parlons donc de la pièce - nous étions venus pour cela.

- Vous avez bien répété? nous demande Monseigneur.

- Répéter, c'est beaucoup dire, répond Ulysse; mais je crois que nous l'avons bien apprise.

- Pourquoi ne joueriez-vous pas un rôle? intervient soudain Sereine, en s'adressant à Artémis et à l'Architecte.

Les deux jeunes filles sont quelque peu surprises.

- Les rôles sont déjà distribués, observe Artémis.

- Moi, j'en joue deux; c'est beaucoup, insiste Sereine.

- Oh, en tout cas, pas moi! l'interrompt vivement l'Architecte; je me sens bien incapable de jouer une pièce de théâtre!

Elle fait une belle moue :

- J'aurais trop peur...

- Tu n'as pourtant pas l'air timide, s'étonne Sereine.

L'Architecte paraît hésiter à répondre.

- C'est parce qu'ils ne sont pas vrais? lui demande Songe.

- Oui, je crois que c'est ça; quand je parle aux hommes, je sais que ce sont eux qui me répondent.

Elle s'interrompt un instant :

- Si je parle à un personnage, je ne sais pas à qui je parle; ce n'est pas au personnage, c'est à l'auteur de la pièce que je parle.

- Eh bien alors, tu le sais à qui tu parles! proteste Ulysse.

- L'auteur, je ne le connais pas.

- Si tu l'as lu, tu le connais!

L'Architecte hésite un moment :

- L'auteur ne peut me parler, il n'est pas là.

- L'auteur est là, il peut te parler, puisque tu as son texte, insiste Ulysse.

Elle hésite encore :

- Si je demande quelque chose à un personnage, ce n'est pas moi qui questionne, c'est l'auteur; et alors, il se répond à lui-même en faisant répondre le personnage.

Ulysse n'a rien dit. L'Architecte ajoute :

- Je ne peux rien lui demander de moi-même, il n'est pas là pour me répondre.

- Ne peut-on donc pas deviner la réponse de l'auteur? murmure Songe.

- Je ne sais pas; mais moi, je me sens incapable d'y arriver.

Un silence.

- Deviner, c'est seulement exprimer sa propre pensée, reprend Monseigneur.

- C'est aussi tenir compte de ce que l'on sait de l'auteur, proteste Sereine.

- C'est de ce que l'auteur a dit qu'il faut tenir compte.

Monseigneur a levé la main pour prévenir une contradiction :

- Ou de ce qu'il a écrit, bien entendu.

- Ou de ce que l'on sait de sa vie, le contredit malgré tout Artémis.

Un silence. Je poursuis l'idée de Songe :

- Et ce que l'on ressent?

Moi aussi, je prévois la contradiction de Monseigneur :

- Un sentiment, ce n'est pas une pensée.

Un silence.

- Lorsque nous avons lu la pièce pour la première fois, nous avons cherché à comprendre ce que Courteline avait voulu dire, et qui n'était pas dans le texte, rappelle Sereine.

- Comprendre, est-ce deviner? demande l'Architecte.

Personne ne trouve rien à répondre.

Les prés, autour de nous, se sont arrêtés; nous nous sommes assis dans l'herbe sans nous en être rendu compte, et maintenant nous contemplons tranquillement la campagne sans rien dire.

- Alors, on la joue ou non, cette pièce? s'exclame Ulysse au bout d'un moment.

Petit réveil de la compagnie!

- Bien sûr qu'on la joue! s'exclame à son tour Sereine.

Elle se tourne vers Artémis :

- Et toi, tu ne veux pas jouer un rôle?

Artémis paraît un peu gênée :

- Je ne voudrais pas prendre le rôle de...

Sereine l'interrompt vivement :

- Je l'ai déjà dit, j'en joue deux, c'est beaucoup; je crois que tu me rendrais service si tu en prenais un.

Artémis lui sourit :

- C'est vraiment gentil de ta part de vouloir t'en priver!

Sereine veut protester, mais Artémis la devance en riant :

- Ne te donne pas la peine, tu n'es pas sur scène!

Et elle ajoute aussitôt :

- Mais je dois avouer que cela me ferait plaisir d'accepter.

Elle se tourne vers l'Architecte :

- Je ne me sens pas plus capable que toi, mais je suis curieuse d'essayer!

- Eh bien, c'est entendu! déclare gaiement Sereine; veux-tu le rôle de Madame dans Le coup de fusil ou celui de Bobéchotte dans Le Gora?

- Je pense que le rôle de Madame est plus facile...

- C'est parfait! moi, j'aime bien Bobéchotte!

Et moi? Je joue trois fois :

- Monseigneur! J'ai trois rôles; tu veux jouer?

Monseigneur ne se fait pas prier; il sera Monsieur dans Le coup de fusil.

Nous marchons à pas lents, Songe et moi, sur le très vieux chemin qui passe entre nos deux villages par le haut des collines. Dans la nuit silencieuse, nous avons entendu, il y a déjà un moment, sonner minuit au clocher d'un village voisin. Les toutes premières lueurs du jour nous découvriront les champs vers quatre heures ce matin, et nous feront entendre le concert que donnent les oiseaux, joyeux de voir le soleil revenir. Le beau temps, qui ne nous a pas encore quittés en cet été dont la fin s'approche, a pris soin de nous laisser assez de chaleur pour nous rendre la promenade agréable.

- La nuit, tout paraît immobile, comme le rêve, murmure Songe.

Elle poursuit, après avoir laissé le calme de la nuit se mêler à ses paroles :

- La nuit est vivante.

Elle s'est tue.

- Tu veux que le rêve aussi soit vivant?

Elle fait lentement oui, d'un long signe de tête. Je reprends :

- Si le rêve devient vivant, la vie sera plus forte que lui...

Elle ne me laisse pas continuer :

- Tu penses qu'il va se dissoudre, comme le rêve de la nuit?

Je laisse un temps avant de répondre :

- Celui de la nuit n'est pas à nous; il disparaît sans laisser de traces.

Elle reste pensive un moment :

- Alors, notre rêve, notre rêve à nous, est comme notre vieux chemin, que nous voyons en hiver, quand les orges sont parties?

- Je le crois; nos rêves ne sont pas toujours présents, eux non plus.

- Quel hiver faut-il attendre pour les voir?

- Quand le langage des hommes, celui que tu regrettes quelquefois de comprendre, n'est plus là pour les cacher, peut-être.

Elle hoche la tête :

- Pourtant, nous ne pouvons pas vivre sans le langage des hommes.

- Nous ne pouvons pas non plus marcher sur notre vieux chemin là où nous ne voyons que ses traces.

Je m'interromps un instant :

- Mais nous pouvons suivre ces traces, et le retrouver lorsqu'il réapparaîtra.

- Et s'il ne réapparaît jamais?

- Il ne nous restera plus que le langage des hommes.

Elle fait un geste de protestation :

- Le langage des hommes, c'est le leur, ce n'est pas le nôtre.

- Alors, c'est comme le rêve de la nuit.

- Le langage des hommes se dissoudrait?

Elle reste un moment en suspens :

- Le rêve de la nuit se dissout lorsqu'on se réveille; comment se réveille-t-on quand le langage des hommes veut nous prendre?

Elle m'a serré le bras :

- Notre rêve, notre rêve à nous, est-ce lui qui nous réveille?

Nous marchons à pas lents sur notre vieux chemin. La nuit nous éclaire en faisant scintiller les étoiles. Un coq vient de chanter dans mon village devant lequel nous passons. Songe sourit :

- Il est encore trop tôt pour qu'il chante le matin; est-ce pour nous dire que le jour ne nous oubliera pas?

Un autre coq s'est mis à chanter; puis un autre. Un chien lui a répondu; puis un autre. La vie a empli le silence de la nuit.

La matinée s'est passée à dormir. Déjeuner avec mes grands-parents et avec ma cousine. Conversation calme, familiale. Nous parlons des vacances, c'est-à-dire de tout ce que nous avons fait jusqu'à présent. La diversité de nos occupations plaît beaucoup à mon grand-père. Cette même diversité donne quelques regrets à ma grand-mère.

- Tu n'es pas souvent à la maison, remarque-t-elle avec une pointe de reproche.

Mais elle se reprend aussitôt :

- Les vacances sont faites pour s'amuser.

Elle ajoute un instant après :

- Et la campagne est si jolie, par ici!

- C'est bien pour cette raison que nous nous sommes installés dans cette région, approuve mon grand-père.

Il sourit à ma grand-mère :

- Et puis, comme cela, nous sommes tout près de notre fille et de notre petite-fille.

La petite-fille va embrasser ses grands-parents, et observe gaiement :

- Et aujourd'hui, je suis encore plus près!

Après-midi calme, familial. Songe, elle aussi, est restée avec ses grands-parents et avec sa cousine.

Dernier jour du mois d'août. Monseigneur est venu nous rendre visite, et nous voilà installés, comme d'habitude, au carrefour des trois chemins de terre qui flânent entre nos villages, où nous aimons nous asseoir près du grand arbre dont la belle ombre nous protège lorsque le soleil est trop ardent. Mais comme aujourd'hui le soleil n'est pas trop ardent, nous nous sommes assis bien à l'écart du grand arbre.

- L'école, c'est dans trois semaines, nous rappelle Ulysse d'un ton quelque peu nostalgique.

Personne ne trouve de commentaires à faire.

- Lundi matin vingt-trois du mois de septembre qui commence demain, confirme-t-il en soupirant.

Personne ne trouve de commentaires à faire.

- Hier, j'ai passé la journée à apprendre mon texte, coupe court Monseigneur.

Signes de tête et moues d'appréciation de la compagnie... théâtrale!

- Sept heures vingt! s'écrie soudain Artémis.

La compagnie... théâtrale la regarde, étonnée.

- Il n'est pas sept heures vingt, peut-être? s'écrie de nouveau Artémis.

Et, se tournant carrément vers Monseigneur, elle ajoute, d'une voix toujours aussi forte :

- Tu ne vois pas que la lampe brûle déjà dans sa suspension?

Petits mouvements de commencement de compréhension dans la compagnie... théâtrale.

- Tais-toi! ah! tais-toi! réplique Monseigneur d'une voix éteinte.

Applaudissements de la compagnie... théâtrale :

- Bravo! Bravo!...

- Eh bien, vous au moins, vous êtes prêts à jouer Le coup de fusil! s'exclame Ulysse, admiratif.

- Trognon, je vais bien t'épater. Oui, je vais t'en boucher une surface, récite à son tour Sereine d'une voix assurée en s'adressant à son frère; moi aussi, j'ai appris mon texte!

Le frère opine du bonnet :

- C'est magnifique! Nous pourrons donc en dire des choses sur La Gora!

- Tu commences bien! le plaisante la soeur.

Le frère arbore un air candide :

- Pourquoi me dis-tu ça?

- Le Gora, pas La Gora!

Le frère allait continuer, mais Artémis est plus vive :

- Et, bien entendu, ce n'est pas du tout de La Gora dont tu voulais parler?

Ulysse lui répond avec un sourire complice :

- Non, bien entendu! tu as parfaitement compris!

Il poursuit d'une traite :

- Je vois que ce n'est pas seulement à la course que tu es...

Il s'arrête. Un instant plus tard, il reprend vivement :

- Oui, il s'agissait de...

Mais là, je crois que tout le monde a compris. L'Architecte l'a interrompu :

- ...cette large place où nous discourons savamment. Une agora!

Nous rions tous. Sereine remarque cependant :

- Il n'empêche que je n'ai pas entendu ta réplique!

Gustave, pardon, Ulysse donne sa réplique... en trichant un peu :

- Et qu'est-ce que c'est que ça, une agora?

- Hou! Hou! fait la compagnie... théâtrale; il ne sait pas ce qu'est une agora!...

Ulysse ne se laisse pas intimider :

- Les nagoras, ce sont les champs où l'on sème les paroles!

Nous sommes battus! Je lui donne une bonne tape sur l'épaule :

- Il faut avouer que tu t'en es bien tiré!

Cependant, le visage sérieux, il s'écarte légèrement de moi, et me fixe, ainsi qu'on le fait lorsqu'on n'est pas sûr de reconnaître quelqu'un :

- Rappelez-moi donc votre nom... Ratbouilli, je crois; Ratcrevé?

J'étouffe un rire :

- Ratcuit.

- C'est ce que je voulais dire. Vous avez une cousine?

- Oui, monsieur.

- Fort mince?

- Fort mince.

- C'est bien ça. La délicieuse jeune fille!... Je la fis courir bien des fois! Je vous prie de m'excuser si je ne vous ai pas reconnu : je ne m'attendais pas au plaisir de vous voir, puis vous êtes à contre-jour. Enchanté de vous retrouver en bonne santé. Votre cousine va bien?

- A merveille.

- Veuillez me rappeler à son souvenir et lui faire tous mes compliments.

- Je n'y manquerai pas.

- Mille grâces. Donc, vous avez une lettre pour moi, une lettre chargée contenant cent francs?

- Pardon.

Ulysse a hésité un instant, mon texte n'étant pas le bon, mais il a vite rattrapé le fil :

- Qu'est-ce qu'il y a, monsieur? Vous ne voulez pas me donner mes cent francs?

Je prends un air désolé :

- J'aurais un très grand plaisir à accéder à votre désir, soyez-en bien certain...

Je laisse un petit temps :

- ...mais je ne touche mon argent de poche que demain, début de mois!

Nous rions tous. Ulysse remarque cependant, se tournant vers Sereine, et riant toujours :

- Il n'empêche que tu as entendu ma réplique!

Sa soeur lui adresse un sourire affectueux.

Dimanche. Je me suis réveillé au son des gouttes d'eau sur ma fenêtre. Le jour va se lever. Il fait encore sombre. Septembre a commencé tôt matin avec la première pluie de cet été. J'aime la pluie; Songe l'aime aussi. J'ai jeté un petit caillou dans sa fenêtre. Pas plus que chez moi, personne n'est éveillé chez elle.

Nous marchons maintenant à pas lents sur le très vieux chemin qui passe entre nos deux villages par le haut des collines.

- La pluie nous a recouverts de son manteau encore tiède, murmure Songe.

Nous marchons en silence. Tout près, vers un nord incertain, la silhouette du vieux moulin tout seul dans les champs n'arrive pas à ressortir d'un ciel qui se dessine par des petites taches sans véritable couleur - bleu et vert, peut-être.

Déjeuner avec mes grands-parents et avec ma cousine. Grand-mère est encore un peu inquiète :

- Tu devrais te couvrir plus pour bien te réchauffer! me conseille-t-elle avec insistance.

Elle ajoute, sans doute pour se rassurer elle-même :

- Il ne faut pas que tu prennes froid!

Grand-père paraît un peu agacé :

- Ton petit-fils n'est plus un bébé...

Grand-mère proteste en bougonnant :

- Les hommes sont toujours imprudents...

Grand-père proteste en levant les bras au ciel :

- Les paysans sont toute la journée...

Grand-mère proteste énergiquement :

- Nous n'avons pas les habitudes des paysans; notre petit-fils a toujours habité la ville.

Ma cousine intervient en souriant :

- Ne t'inquiète pas, Grand-mère, s'il tombe malade, je le soignerai!

Grand-mère dodeline la tête :

- Toi, tu es raisonnable; tu es une bonne fille.

Grand-père a affectueusement souri sans rien dire. Grand-mère n'a rien ajouté. Nous avons parlé d'autre chose. Déjeuner calme, familial.

J'ai pensé au moment où j'étais rentré à la maison après la pluie qui nous avait recouverts, Songe et moi, de son manteau encore tiède. Je n'avais pas senti le froid, mais je m'étais soudainement rendu compte que j'étais entièrement trempé.

Après-midi calme, familial.

La pluie, qui avait duré toute la journée d'hier, avait cessé. Le ciel était redevenu bleu, mais, chez Monseigneur, l'herbe était encore toute mouillée. Nous partons pour la forteresse. Nous resterons dans la grande salle de sa maison. Oui, en ville, cela s'appelle un salon; ici, la salle sert aussi bien de salle à manger, avec sa grande et robuste table de bois épais, que de salle à converser - hé, on dit bien salle à manger!

Les deux arbres devant lesquels nous passons sont... comment dirais-je?... gais. Oui, sans la pluie, ils pourraient un jour ne plus être là.

Chez Monseigneur, le chocolat tout chaud et une tarte aux pommes nous attendent, comme à l'accoutumée.

- Vous avez de l'avance sur Artémis et sur moi, observe Monseigneur.

Il se tourne vers elle :

- Que dirais-tu d'une petite répétition devant cet auditoire de connaisseurs?

- Oh, voilà qui m'intéresserait beaucoup! s'interpose l'Architecte; cela me montrerait comment on fait exister quelqu'un qui n'existe pas.

Je proteste :

- Comment ça, qui n'existe pas? Un personnage ne vient pas du néant; il vient de la mémoire de l'auteur!

- C'est de l'imagination de l'auteur que viennent les personnages, conteste Ulysse.

- On n'imagine pas à partir de rien, me soutient Artémis.

Une courte pause, interrompue par Sereine :

- Les personnages de Courteline pourraient exister.

- Si tu dis "pourraient", c'est qu'ils n'existent pas, note l'Architecte.

- Pas du tout! je veux dire qu'il a pris dans la réalité les personnages qu'il nous montre.

- Ils ne sauraient être identiques.

Une autre pause, moins courte.

- Sommes-nous identiques à nous-mêmes pendant que nos années s'écoulent? murmure Songe.

Un silence, cette fois-ci.

- Eh bien, jouons! propose Artémis; notre architecte nous dira si nous existons.

- "Sept heures vingt!" s'écrie Artémis.

La pièce vient de commencer. Un monde nouveau est apparu. Un autre monde que celui que j'ai devant les yeux. Des personnages que je regarde, étonné. Je glisse à Courteline : "Tu reconnais ces personnages? c'est toi qui les as créés." Il me répond - mais cela ne peut être lui : "Es-tu sûr que ce soit moi qui les ai créés?" Je le regarde, étonné. Je l'entends à nouveau - mais cela ne peut être lui : "Ce ne sont pas ces personnages que je voulais créer; ceux-ci sont venus d'eux-mêmes lorsque j'écrivais, sans que j'aie pu les en empêcher."

Un ami de mon grand-père est venu déjeuner. Conversation habituelle; il parle de ce qui se passe en ville, d'où il arrive. Rien ne se passe en ville, ce qui permet d'en parler avec moult détails, tranquillement, et sans avoir besoin de se contredire les uns les autres, et soi-même encore moins. Du reste, étant venu se délasser, il n'a aucune raison de chercher quoi raconter à propos de la ville. Il n'a envie que de goûter la paix de la campagne, et n'a même pas celle de parler, dit-il de temps de temps au milieu de ses intarissables discours.

Ayant épuisé ce qu'il ne trouvait pas à dire, il se tourne vers moi :

- Eh bien, jeune homme, c'est bientôt l'école, es-tu prêt?

Il ne me laisse pas le temps de lui répondre que d'une part, je sais que c'est bientôt l'école, et que d'autre part, je suis prêt - à vrai dire, je ne sais trop à quoi.

- Tu joues une pièce de théâtre, paraît-il? me demande-t-il du ton de celui qui n'est pas du tout au courant.

Il ne me laisse pas le temps de lui répondre qu'il est vrai que je joue une pièce de théâtre.

- Courteline est vraiment un excellent auteur, poursuit-il, je ne le connais pas trop, mais ton grand-père m'en a parlé.

Il laisse un blanc, mais beaucoup trop court pour que je puisse dire quoi que ce soit; et d'ailleurs, que pourrais-je bien dire?

- Et la jeune demoiselle, tu joues dans la pièce?

Ma cousine, se méfiant du temps qui lui sera dévolu, laisse prudemment passer un petit moment avant de répondre :

- Oui; je joue dans Le coup de fusil.

Sursaut de l'ami de mon grand-père :

- Un coup de fusil! C'est une pièce sur la guerre?... non, je suppose sur la chasse...

A-t-il l'air pâle et défait? Il ajoute d'un ton craintif :

- Tu ne vas pas recevoir un coup de fusil, au moins?... Il faut être prudent, tu sais!

Ma cousine lui dédie un large sourire :

- Ce n'est pas moi qui recevrai le coup de fusil, c'est Monseigneur.

- Monseigneur...

Non, il ne reste pas la bouche ouverte, il est bien élevé, mais...

Grand-père réprime un fou rire. Il aime bien son ami, mais il ne peut se retenir de le trouver parfois - souvent même, je pense - amusant. Grand-mère sermonne sa petite-fille :

- Tu as fini de te moquer...!

Puis elle se tourne vers le malheureux :

- Elle croit toujours qu'elle a dix ans!...

On explique; le malheureux acquiesce sans trop chercher à comprendre, puis demande à ma cousine d'un ton qu'il ne voudrait pas rendre inquiet :

- Le fusil ne sera pas chargé, au moins?

Je le rassure :

- Avec du petit plomb seulement.

Il me regarde un bon moment, puis se met à rire :

- Si tu veux, je jouerai le rôle de l'infirmier!

Son rire gai, sans arrière-pensée, est contagieux. C'est, si j'ose m'exprimer ainsi, un moment de détente...

Nous revoici au carrefour des trois chemins de terre qui flânent entre nos villages, où nous aimons nous asseoir près du grand arbre dont la belle ombre nous protège lorsque le soleil est trop ardent. Mais nous sommes en septembre, le soleil a oublié depuis bien longtemps d'être trop ardent, et nous nous sommes de nouveau assis à l'écart du grand arbre. Il ne sert plus à rien de chercher des yeux les orges qui, à la fin de juillet encore, parsemaient le versant de l'autre côté de la vallée. Pourquoi se souvenir? les orges ne sont plus là.

- Le souvenir, c'est ce qu'apporte le passé, murmure Songe; si le passé n'a rien apporté, le souvenir est inutile.

Elle désigne le versant de l'autre côté de la vallée :

- Les orges que nous avions vues là-bas, nous pouvons aujourd'hui les manger.

Ulysse hoche plusieurs fois la tête :

- Quand les orges étaient là, les vacances commençaient...

- Moi, je les ai à peine vus passer, remarque l'Architecte; j'avais mon projet à terminer...

- Tu travailles pendant les vacances? s'étonne Sereine; je suppose que cela doit être très important.

L'Architecte hésite un instant :

- Je ne sais pas... Si, je pense... Tu sais, je crois que cela me plaît.

- De quel projet s'agit-il? demande Monseigneur, intéressé.

- Une maison.

- Ah, c'est vrai! j'oubliais que tu te préparais à être architecte.

- Une maison à la campagne, ou à la ville? s'enquiert Artémis.

- A la campagne; c'est une maison toute simple.

- Comme la nôtre?

Ulysse a indiqué la maison de ses grands-parents que l'on voit sur la colline toute proche, à une minute en courant bien... dans la descente, car le petit raidillon devant la maison n'est pas très propice à la vitesse!

- Pas vraiment la même, mais qui est similaire.

Elle regarde autour d'elle et me montre mon village, lui aussi situé sur une colline toute proche :

- C'est bien ta maison qu'on voit là-haut?

- Oui, oui, c'est bien la mienne.

- Elle ressemblerait plutôt à la tienne.

Quant au village de Songe, on ne peut le voir, il est derrière une autre colline, tout aussi proche.

Personne ne dit rien pendant un moment. Je ne pense pas que ce soit parce que personne n'a rien à dire, mais j'ai le sentiment qu'être là, au milieu des collines, à s'emplir les yeux de la douceur du paysage, est une véritable conversation à laquelle nous participons tous. Aucun d'entre nous ne montre un visage impatienté ni même simplement ennuyé. Nous sommes ensemble, tous, avec la campagne.

- Pouf! il tombe!... Pouf! il tombe!... Pouf! il tombe!... Pouf! il tombe!...

Qui cela peut-il bien être? Mais c'est Toto, voyons! A peine avons-nous passé la porte monumentale de la forteresse, qu'il est là, devant nous - enfin, devant nous c'est beaucoup dire, puisqu'il est tout le temps par terre! Cependant, il a fini par se relever, au bout de... je ne sais pas du tout combien de fois - allez compter!... - et, se plantant droit face à nous, il s'écrie d'une voix forte et ferme :

- J'ai bien appris mon rôle! Je veux être un autre! Je veux être Toto!

Il va pour retomber, mais se ravise :

- Quand est-ce que je vais jouer?

Songe le rassure; il va jouer bientôt, nous le préviendrons.

- Oh, oui; prévenez-moi!

Et il part en courant vers l'autre bout de la longue place.

- Vous avez un acteur remarquable!

Nous nous retournons. Un homme, vêtu comme on l'est à la ville, le visage sérieux, nous sourit. Monseigneur nous présente. L'homme vient du gros bourg à l'église prétentieuse devant laquelle nous étions passés en allant chez ma cousine. C'est un notable du gros bourg. Il est en visite chez un ami habitant la forteresse.

Nous le saluons :

- Bonjour Monsieur!... - Monsieur!... - Monsieur!...

- S'agirait-il de la pièce de Courteline, Le petit malade? s'informe le Notable.

- Oui, Monsieur, lui répond Monseigneur.

Le Notable paraît réfléchir :

- C'est le rôle de Toto...

Le Notable paraît réfléchir :

- C'est très amusant de tomber ainsi à la renverse...

Le Notable paraît réfléchir :

- Ce n'est pas tout à fait traditionnel...

- Nous ne sommes pas non plus une troupe de théâtre traditionnelle, lui représente Songe.

Le Notable la considère avec attention :

- Votre troupe joue pour son plaisir?

- Les troupes de théâtre traditionnelles ne jouent pas pour leur plaisir? demande abruptement Ulysse.

Le Notable le considère avec attention :

- Une troupe de théâtre joue pour le public.

- C'est vrai qu'il ne faut pas faire deux choses à la fois, commente Artémis avec candeur.

Le Notable la considère avec attention :

- Une troupe de théâtre joue pour faire plaisir au public.

- Le plaisir ne se partage sans doute pas... soupire Sereine.

Le Notable la considère avec attention :

- Si ce qui plaît au public vous plaît, vous pourrez partager votre plaisir autant que vous voudrez; dans le cas contraire, ou vous n'aurez pas de plaisir, ou vous n'aurez pas de public.

Nous nous taisons. Le Notable a fait mine de s'en aller, mais il est revenu :

- Les jeunes gens sont toujours prêts à bousculer les traditions, mais ils devraient réfléchir; si les traditions existent, c'est parce qu'on les a trouvées bonnes.

- On ne peut pas créer de nouvelles traditions? demande l'Architecte.

- Cela se peut; mais on court le risque de ne pas plaire au public.

Le Notable a fait mine de s'en aller, mais il est revenu :

- Une troupe de théâtre sérieuse ne s'amuse pas à chercher son plaisir; elle doit gagner de l'argent.

Nous nous taisons. Le Notable a fait mine de s'en aller, et il est parti.

Le goûter nous attend chez Monseigneur; un chocolat tout chaud, une tarte aux reine-claude. Reposant!

- C'est un homme sage, déclare soudain Ulysse après avoir bu une bonne gorgée de chocolat.

Nous attendons patiemment qu'il ait bu une autre bonne gorgée de chocolat. Et voici son discours, prononcé d'une voix pondérée :

- J'ai décidé de ne plus bousculer les traditions à l'avenir.

Le discours est simple, clair, parfaitement accessible; c'est apparemment aussi l'avis de toute la compagnie... théâtrale. Nous gardons donc tous le visage sérieux, et par voie de conséquence, l'esprit sérieux qui sied à des jeunes gens qui ne sont pas du tout prêts à bousculer les traditions, mais qui sont solidement ancrés dans l'inébranlable décision de se livrer sans retenue à la réflexion la plus salutaire.

Ulysse parle; après le discours, la péroraison :

- Ainsi, j'augmenterai... sérieusement... mon argent de poche.

Il a prononcé sa péroraison sur un ton de voix pénétré, pénétré bien entendu de l'importance des conséquences de sa conduite future.

Aucun de nous ne s'est permis de rire. Nous maintenons notre visage sérieux... Sereine est la première à céder; elle a d'abord pouffé tout bas, puis...

Notre rire a dû ébranler la forteresse! Espérons que le Notable ne l'ait pas entendu; sait-on jamais, il pourrait comprendre...

Le ciel s'est changé en nuage. Le soleil est quelque part là-haut, derrière l'épais voile gris qui a recouvert la terre. La chaleur est partie. Un vent aux bourrasques capricieuses qui garde encore le souvenir de la pluie tombée cette nuit nous poursuit. La robe légère et la fine chemise ont fait place à de plus chauds vêtements. Nous marchons, Songe et moi, sur un petit chemin de terre que le vent a pris le temps de sécher. Nous allons vers la haute colline que les flammes avaient illuminées le jour où le soleil avait annoncé ses futurs adieux. Ce jour-là, c'était la fête, la fête qui célébrait l'arrivée de l'été. Un été qui allait nous quitter dans deux courtes semaines, à l'heure où l'école devait ouvrir grand ses portes.

- Il faisait nuit lorsque nous y étions, nous n'avons pas vu les orges se balancer au loin, dans les champs. Allons les voir demain au matin, m'a proposé Songe hier soir.

Je ne lui ai pas dit qu'il n'y avait plus d'orges aujourd'hui. Je sais qu'elle les verra tout de même.

Nous partons peu après le lever du jour, alors que nos deux maisonnées sont encore endormies. Le chemin que nous suivons monte, monte longtemps; la petite vallée sur notre droite s'enfonce lentement - peut-être pense-t-elle échapper au vent qui a pris de la force à mesure que nous montons.

- A l'école, nous serons à l'abri du vent, murmure Songe; le maître parlera, nous serons à l'abri de la vie.

Nous marchons, Songe et moi, sur le petit chemin de terre que le vent a pris le temps de sécher. Un carrefour. Un grand carrefour où un autre petit chemin de terre croise notre route. Ils sont petits ces petits chemins de terre; il est petit le carrefour. Pourtant, ce carrefour est très important. Personne n'y passe plus aujourd'hui. Mais le petit chemin de terre qui croise notre route est un très vieux chemin; plus vieux encore que le très vieux chemin qui passe entre nos deux villages par le haut des collines où nous aimons tant nous promener. Et ce petit chemin passe par un très vieux village. Pas n'importe quel très vieux village; c'est celui que les hommes ont bâti pour les voyageurs qui voulaient se désaltérer dans la rivière qu'ils devaient traverser.

- C'était une grande route, les hommes l'admiraient et en profitaient, murmure Songe; la route est toujours la même, mais les hommes ne s'en servent plus... seule l'herbe qui la couvre se souvient.

Il pleut. Il fait froid. Nous sommes réunis tous les sept chez mes grands-parents; ce sont eux qui ont le plus grand salon. Une bonne grosse bûche bien sèche flambe dans l'âtre. Bonne, car il fait bon, il fait doux dans le salon, pendant que la pluie froide ruisselle sur les carreaux. Ma grand-mère nous a préparé une belle tarte aux poires et un thé bien chaud.

- ...et pourquoi ne tomberait-il pas à la renverse? grogne Ulysse.

J'ironise :

- Tu sais bien que ce n'est pas tout à fait traditionnel!

- Tout à fait ne veut pas dire pas du tout, remarque l'Architecte.

Sereine a quelque doute :

- Crois-tu qu'il y a seulement pensé?

Un moment de silence.

- Bref, reprend Monseigneur, la question est de décider si nous voulons ou non être fidèles à la tradition.

- A la tradition ou à une tradition? demande calmement Songe.

- A la tradition de notre Notable, bien sûr! persifle Ulysse.

Un petit rire parcourt la compagnie... théâtrale!

- Ce qui compte avant tout, c'est ce qu'a voulu l'auteur, déclare Monseigneur.

- Courteline n'a pas donné d'indication sur la façon de tomber, observe Artémis, il s'est contenté d'écrire : "L'enfant tombe."

- Cette pièce a été jouée du vivant de Courteline...

- Et tu penses, bien entendu, que nous connaissons avec certitude cette mise en scène?

Monseigneur ne répond pas de suite. L'Architecte le devance :

- Mais enfin, les metteurs en scène ne font pas tous la même mise en scène! Alors, pourquoi parler de tradition?

Sereine fait un petit sourire désabusé :

- A l'école, la tradition, c'est ce que dit le professeur!

J'approuve :

- Et au théâtre, ce sont les metteurs en scène célèbres!

Ulysse renchérit :

- Et quand on parle d'eux, personne n'est d'accord!

- Respecter la tradition, n'est-ce pas empêcher la création? demande Songe.

- En respectant la tradition, on cherche peut-être à éviter une mauvaise création, objecte Monseigneur.

- On peut aussi éviter la bonne, murmure Songe.

Dimanche. Il pleut. L'été s'en va.

Les grands-parents d'Ulysse et de Sereine nous ont invités tous les cinq à déjeuner. Ils sont très gentils. La grand-mère est toujours très affairée. Il est vrai qu'il y a de quoi; elle s'occupe de tout, dedans et dehors. Dehors, c'est le jardin dont elle prend grand soin elle-même; une poule, une belle poule toute rousse et bien dodue, qu'elle garde pour l'oeuf quotidien pondu de bonne grâce. Dedans, c'est la maison où rien n'est négligé; je ne veux pas dire que tout brille, ce qui ferait croire à tort qu'elle ne pense qu'à ça, mais tout est... comment dirais-je, ordonné. Bien que l'habituelle spontanéité d'Ulysse tranche assez avec cet état d'esprit, et pourrait faire dire tels grands-parents mais non tel petit-fils, on ne sent pas d'opposition entre le petit-fils et ses grands-parents. La présence de Sereine, son calme, comme je l'ai déjà dit, que rien ne trouble, ne sont certainement pas non plus étrangers à cette bonne entente de toute la famille. Le grand-père, ancien chercheur scientifique, s'est retiré - le mot n'est pas trop fort - dans cette campagne qu'il aime bien parce que... rien ne le trouble, je crois, lui non plus. Tel grand-père, telle petite-fille, cette fois-ci. Il prend une part affectueuse bien qu'un tantet distraite à la vie ordinaire de la maisonnée. Il semble souvent ne pas bien comprendre les raisons qui poussent les hommes à s'abandonner à des activités qu'il juge autant désordonnées qu'inutiles. Ne rien faire est préférable à une action nuisible, lui ai-je entendu dire un jour.

Le déjeuné terminé, nous passons au salon. Le café. La conversation change. A table, nous avons parlé, comme on dit, de la pluie - c'est de circonstance! - et du beau temps.

- Courteline a montré l'absurdité de la conduite des hommes, commence le grand-père.

Il prend un temps :

- C'est surtout Une lettre chargée qui est exemplaire. Je vois moins l'intérêt des autres pièces que vous allez jouer.

Il se reprend :

- Si; les autres pièces sont faites pour faire rire...

Il réfléchit un moment :

- Encore que Le Gora...

- Justement, remarque Songe, ma cousine nous disait l'autre jour que si nous n'avions pas le coeur de nous moquer de Bobéchotte pour faire rire les spectateurs, ceux-ci, sauf peut-être un ou deux, allaient s'ennuyer.

Le grand-père fait une petite grimace :

- Les gens s'ennuient toujours dès qu'on leur parle.

La grand-mère proteste :

- Tu exagères! Nous parlons souvent à nos voisins...

- Quand on parle de tout et de rien, on ne parle à personne.

La grand-mère proteste de nouveau :

- Dernièrement, tu as causé avec un paysan de ses récoltes; il t'a écouté avec intérêt.

- Ce n'était pas moi qu'il écoutait; il écoutait ses récoltes.

La grand-mère a un temps d'arrêt :

- Comment cela, il écoutait ses récoltes?

Elle fait un geste d'impuissance :

- Que tu es compliqué! Quand je parle aux gens, je ne me pose pas tant de questions.

Le grand-père sourit :

- Et tu n'en poses pas non plus.

- Comment cela, je ne pose pas de questions?

Elle secoue la tête :

- Tiens! Ne serait-ce qu'à l'épicier, je lui demande bien s'il a du sucre, par exemple.

- Tu ne poses pas de questions sur la vie des gens.

- Je leur demande des nouvelles de leur santé.

Le grand-père hésite un peu. Songe intervient :

- Je crois, Madame, que c'est sur leur vie intime que vous ne...

La grand-mère l'a vivement interrompue :

- Cela ne me regarde pas.

Elle ajoute, en bougonnant :

- Je ne tiens pas à les ennuyer.

Le grand-père fait un petit sourire légèrement moqueur et ne dit rien. La grand-mère lève les bras au ciel :

- Bon, la langue m'a fourché; je voulais dire que je ne voulais pas les agacer, leur être désagréable!

Le grand-père fait un petit sourire légèrement moqueur et dit :

- Et s'ils s'ennuient pendant une pièce de théâtre, c'est sans doute parce que cela leur est agréable?

Au tour de l'Architecte de protester :

- S'ils s'ennuient pendant une pièce de théâtre, c'est qu'ils ne trouvent aucun intérêt à la pièce, et qu'ils préféreraient être ailleurs!

Le grand-père, imperturbable :

- Ce qui leur est éminemment agréable!

Sereine donne une traduction :

- En somme, Grand-père, tu veux dire que les gens trouvent désagréable qu'on leur parle d'autre chose que de tout et de rien.

Il fait un long signe d'acquiescement, puis :

- Quelquefois, on rencontre des gens qui veulent bien qu'on leur parle; ce sont les deux spectateurs espérés par l'Architecte pour votre pièce.

Il se perd un moment dans ses pensées :

- Et si vous faites rire les autres, ceux-là ne s'ennuieront-ils pas?

Il pleut. Il fait froid. Nous sommes réunis tous les sept chez mes grands-parents; ce sont eux qui ont le plus grand salon. Une bonne grosse bûche bien sèche flambe dans l'âtre. Bonne, car il fait bon, il fait doux dans le salon, pendant que la pluie froide ruisselle sur les carreaux. Ma grand-mère nous a préparé une belle tarte aux poires et un thé bien chaud.

- ...et pourquoi avoir plus de deux spectateurs? grogne Ulysse.

J'ironise :

- Tu sais bien que tu veux augmenter... sérieusement... ton argent de poche!

Il paraît ne pas avoir remarqué la plaisanterie :

- Nous n'avons pas besoin de gagner de l'argent en jouant, puisque nous ne sommes pas une troupe de théâtre.

Sereine renchérit :

- Nous avions décidé de jouer cette pièce parce que cela nous faisait plaisir.

- Le Notable - oui, celui de la semaine dernière... - n'avait malgré tout pas entièrement tort de dire qu'une troupe de théâtre jouait pour le public, remarque ma cousine.

Ulysse commence un "Eh bien! puisque nous ne sommes pas..." vite interrompu par Artémis :

- Nous n'avions tout de même pas décidé de la jouer pour nous tout seuls!

Ulysse, un peu gêné, ne répond rien. L'Architecte lui vient en aide :

- Je crois que vous n'aviez pas non plus décidé de la jouer pour n'importe quel public.

Ulysse, un peu gêné, ne profite pas de l'aide. C'est Monseigneur qui reprend :

- Quel que soit le public, si ce n'est pas pour lui que nous jouerons, ce sera à tout le moins devant lui.

Ulysse demande sur un ton qui se veut inquiet, tout en se retenant de rire :

- Comment ferons-nous pour trouver une salle suffisamment grande pour nos deux spectateurs?

Un moment d'hésitation parcourt la compagnie... théâtrale; puis, mis en gaieté, nous nous mettons à rire, à plaisanter...

- Comment ferons-nous pour trouver les deux spectateurs? murmure Songe.

Il pleut. Il fait froid. Nous sommes réunis tous les sept chez mes grands-parents; ce sont eux qui ont le plus grand salon. Une bonne grosse bûche bien sèche flambe dans l'âtre. Bonne, car il fait bon, il fait doux dans le salon, pendant que la pluie froide ruisselle sur les carreaux. Ma grand-mère nous a préparé une belle tarte aux poires et un thé bien chaud.

- ...et pourquoi parler aux gens, d'autant que cela les ennuie et leur est désagréable; à quoi cela sert-il? grogne Ulysse.

Sa question nous a laissés silencieux. Puis, Songe a murmuré :

- Les deux spectateurs se sentiront peut-être moins seuls.

Sa réponse nous a laissés silencieux. Puis, Ulysse a redemandé :

- A quoi cela sert-il?

Sa question nous a laissés silencieux. Puis, Monseigneur a parlé :

- Je ne pense pas que nous pourrons trouver une réponse à cette question.

Sa réponse nous a laissés silencieux. Puis, Songe a murmuré :

- S'ils se sentent moins seuls, les deux spectateurs pourront peut-être trouver le courage pour parler à d'autres hommes.

Une bonne grosse bûche bien sèche flambe dans l'âtre. Il fait bon, il fait doux dans le salon, pendant que la pluie froide ruisselle sur les carreaux.

Je me suis réveillé vers quatre heures et demie. Le ciel commence à peine à perdre le noir profond de la nuit; le soleil va se lever bientôt - dans une bonne heure. C'est l'aube; une aube qui vient bien tard maintenant. Au début des vacances, le soleil était déjà là depuis longtemps - une bonne demi-heure. Le ciel est transparent; pas un nuage n'ose se montrer. Les étoiles sont loin d'être éteintes; je les vois scintiller à qui mieux mieux. J'ai ouvert ma fenêtre; l'air est tiède. La maisonnée est encore endormie. J'ai jeté un petit caillou dans la fenêtre de Songe. Pas plus que chez moi, personne n'est éveillé chez elle.

Nous marchons maintenant à pas lents sur le très vieux chemin qui passe entre nos deux villages par le haut des collines.

- Les semailles commencent, prononce pensivement Songe; la terre va revivre.

Les chaleurs de l'été n'auraient pas permis de semer sur une terre devenue dure. Les pluies de ces derniers jours ont été les bienvenues. Autour de nous, les paysans voisins ont profité de la belle journée qui s'annonce, et sur les penchants des collines, je vois leurs tracteurs parcourir les champs nus avec lenteur. Le grain asperge la terre, les orges ont promis de revenir.

- Celles que les oiseaux ne mangeront pas! remarque Songe.

- S'ils sèment épais, il y en aura pour tout le monde; et le rouleau va vite passer pour cacher le festin.

Songe sourit :

- Les oiseaux sont malins; et ils ont un bon bec.

Nous marchons à pas lents; autour de nous, les paysans sèment le grain.

- La terre a perdu son calme, murmure Songe.

Elle regarde longuement les tracteurs qui parcourent les champs :

- A présent, elle doit faire naître les orges que les hommes lui ont demandées.

Cet après-midi nous retrouve tous les sept dans le grand jardin de Songe. La belle journée qui s'était annoncée ce matin nous offre un ciel qu'aucun nuage n'est venu ternir, un ciel où un bleu délicat a pris la place du bleu intense du début de l'été.

- L'école, c'est le lundi vingt-trois... commence Monseigneur.

- Oui, oui, nous le savons! Tu tiens absolument à nous le rappeler? s'insurge Ulysse.

- Vous avez pensé à choisir un jour pour jouer la pièce?

Non, apparemment, personne n'y avait pensé.

- Un dimanche, je pense, propose Artémis.

- Eh bien, justement, il ne reste plus que deux dimanches avant le début de l'école! Voilà pourquoi je parlais de...

- Déjà! le coupe Sereine; c'est vrai, nous aurions pu penser...

Elle s'interrompt, dépitée.

- Vous ne la jouerez pas le dimanche en huit, à la veille du premier jour de l'école, constate tranquillement l'Architecte; il ne vous reste donc plus que dimanche prochain.

Je constate, un peu moins tranquillement, et même avec une pointe d'inquiétude :

- Nous sommes mercredi; c'est dans quatre jours!

Ma pointe d'inquiétude est manifestement partagée par Ulysse.

- Alors, c'est le moment de chercher la salle suffisamment grande pour nos deux spectateurs! s'écrie-t-il.

Il ajoute avec un sourire, en se tournant vers Songe :

- Si on les trouve, naturellement!

- Cela vous conviendrait de jouer la pièce dans la forteresse? coupe court Monseigneur.

L'idée enthousiasme toute la compagnie... théâtrale!

- Et tu as bien entendu la salle suffisamment grande pour nos deux spectateurs? lui demande plaisamment Ulysse.

- Evidemment! sinon, je n'aurais rien dit, tu penses bien!

Très naturel, Monseigneur poursuit :

- Tout près du donjon, nous avons une salle pour les représentations théâtrales; une salle avec une mezzanine.

Il continue sur le même ton :

- On y loge facilement deux spectateurs.

Il prend un petit temps :

- S'ils se serrent un peu, on pourra y ajouter quarante-huit autres spectateurs.

Le tout dit d'une manière très... seigneuriale!

- Et comment les deux spectateurs sauront-ils que nous jouons exprès pour eux? s'inquiète Ulysse.

- C'est vrai, acquiesce sa soeur; ils ne connaissent même pas l'existence de...

Elle s'arrête, déconcertée :

- Comment nous connaîtraient-ils? nous n'avons même pas de nom pour notre troupe de théâtre!

- La Troupe Improvisée! s'exclame Ulysse, avec un grand geste... théâtral.

Je fais la moue :

- On ne comprend pas de quelle troupe il s'agit.

Monseigneur plaisante :

- Une troupe militaire, voyons!

Il s'est brusquement arrêté, a levé... théâtralement un bras en l'air :

- Un tambour!

Un tambour?... Nous le regardons, étonnés. Il reprend d'une voix gaie :

- Mais oui, un tambour! Nous allons battre le tambour pour annoncer notre représentation!

- Tu as un tambour? demande Sereine.

- Il y en a dans la forteresse pour les fêtes...

- La Troupe des Jeunes Acteurs! s'écrie à l'improviste Artémis.

- Improvisés! lance aussitôt Ulysse, qui tient à son idée.

- Pourquoi pas La Troupe des Jeunes Acteurs Improvisés? propose calmement Songe.

Adopté aux applaudissements unanimes de... La Troupe des Jeunes Acteurs Improvisés!

- Tu crois que les deux spectateurs seront là pour entendre le tambour? demande l'Architecte à Monseigneur.

- Et si on mettait des affiches? suggère Sereine.

- C'est toi qui les écris, rétorque Ulysse.

- Mon grand-père connaît un imprimeur, tout à côté de la boutique où nous avons acheté le ruban pour la machine à écrire, déclare Songe.

- Magnifique! Il ne reste plus qu'à composer l'affiche, approuve Artémis.

Je m'inquiète :

- Jamais nous n'arriverons à être prêts pour dimanche...

Consternation de La Troupe des Jeunes Acteurs Improvisés!

- Jouons samedi... commence Monseigneur.

Ulysse a déjà protesté :

- Qu'est-ce que tu racontes? Samedi, c'est encore plus tôt!

- Ah, il faut écouter papa maman lorsqu'ils disent qu'on n'interrompt pas les grandes personnes! ironise plaisamment Monseigneur.

Il a laissé un temps :

- Tu aurais appris que je voulais parler de samedi en huit!

- Et l'école? s'étonne l'Architecte.

- L'école ne commence que lundi; nous jouons samedi, nous rentrons chez nous dimanche, et lundi, l'école.

Apparemment, La Troupe des Jeunes Acteurs Improvisés est en pleine réflexion. Monseigneur poursuit :

- Il y a des flambeaux à la forteresse...

- Oh, oui! s'écrie Sereine; jouons le soir...

- Une vraie fête! l'interrompt fougueusement Artémis.

Adopté aux applaudissements unanimes de... La Troupe des Jeunes Acteurs Improvisés!

- Comment allons-nous nous habiller? s'inquiète Sereine.

- Oh, comme tu es coquette! la taquine son frère.

- Ce n'est pas pour moi; Bobéchotte ne doit pas avoir une bien belle toilette.

- Ça, ce n'est pas Gustave qui lui offrira des beaux nabits, acquiesce Ulysse d'une voix neutre.

- Des quoi? s'étonne l'Architecte.

Et Ulysse, d'une voix pleine de surprise :

- Comment, tu ne sais pas ce qu'est un habit?

Nous rions; l'Architecte s'est bien fait prendre. Et nous?...

- Au grenier, nous avons beaucoup de nabits qui ont servi pour des petits spectacles; et puis, il y a les nabits des grands-parents, nous apprend Artémis.

Je me souviens de les avoir vus. Nous avons parfois fouillé dans le grenier quand nous étions petits, ma cousine et moi; nous aimions bien, c'était toujours plein de surprises...

- Et l'affiche? Il faut faire l'affiche! s'écrie soudainement Sereine.

- Eh bien, commençons tout de suite! propose Monseigneur.

Un moment de flottement. L'Architecte est la première à réagir :

- Il faut déjà indiquer où cela se passe.

Je suggère :

- Dans l'antique forteresse!

Artémis a parlé presque en même temps que moi :

- Au coeur de la forteresse!

La bousculade a provoqué un rire général.

- Quel désaccord parfait! ironise Ulysse, riant toujours.

- L'accord parfait est facile à trouver, déclare tranquillement Songe; au coeur de l'antique forteresse.

Applaudissements. Adopté!

- Magnifique spectacle au coeur de l'antique forteresse! s'exclame emphatiquement Sereine.

Approuvé.

Cependant, Monseigneur a ajouté, non moins emphatiquement :

- Aux flambeaux! N'oublions pas les flambeaux!

- Donc, nous avons : Magnifique spectacle aux flambeaux au coeur de l'antique forteresse! résume Ulysse.

Approbation.

- Cela donne envie d'y aller, commente l'Architecte avec une moue admirative.

- Oui, mais toi, tu n'auras qu'à regarder sans avoir à craindre de te tromper dans le texte, remarque Sereine.

- Le souffleur! Il nous faut un souffleur! s'écrie Ulysse, tout excité.

Il se tourne vivement vers l'Architecte :

- Tu feras le souffleur!

- Mais je ne connais pas le texte! se récrie-t-elle.

- La belle affaire! Et nous, nous ne l'avons pas appris peut-être, le texte!

- Et puis, tu auras le texte tapé à la machine à écrire, la rassure Songe.

L'Architecte fait mine de bouder, mais je vois bien, et je crois n'être pas le seul, qu'elle est ravie.

- Quand allons-nous faire l'affiche? demande soudainement Sereine.

Un moment de réflexion.

- Ce serait bien de les mettre demain, répond Ulysse.

- Et où allons-nous les mettre? redemande Sereine.

J'observe :

- D'ordinaire, on en trouve dans les boutiques; mais ici, dans les villages, il n'y en a guère, de boutiques.

- Dans chaque village, il y a un panneau où les gens mettent leurs affiches, explique Artémis.

- On trouve malgré tout quelques épiceries! ajoute Monseigneur; et un ou deux hôtels avec des restaurants.

- Il est trois heures!

L'annonce de l'Architecte ne nous plonge pas dans l'optimisme. Sereine a une mine découragée :

- On n'aura jamais le temps!

- Eh bien, commençons tout de suite, propose de nouveau Monseigneur.

Nous reprenons courage; de toute façon, il n'y a que ça à faire si on veut y arriver! Je reprends le début de l'affiche :

- Nous avons déjà l'endroit et le nom de la troupe.

- Il faut dire que nous jouons Courteline, poursuit Artémis.

- L'illustre Courteline! précise Ulysse avec emphase.

- Et nous lui rendons hommage en jouant...

Songe a laissé sa phrase en l'air; Sereine la complète :

- ...quatre de ses petites comédies!

L'Architecte résume :

- La Troupe... rendra hommage à l'illustre Courteline en présentant quatre de ses petites comédies.

- Oh, que c'est bien dit! admire Monseigneur.

Applaudissements. Adopté!

- Nous écrirons, bien sûr, le nom des pièces... continue Sereine.

- ...et il faut trouver une belle phrase pour inviter les deux spectateurs à venir! ajoute Artémis.

Gros conciliabules. Chacun apporte sa pierre pour construire l'édifice... de l'affiche. Et nous avons parmi nous un excellent constructeur; n'est-ce pas, l'Architecte?

C'est fini! Nous contemplons notre oeuvre. Mais... mais...

- Nous avons oublié de mettre la date de la représentation! s'exclame Artémis.

- C'est pourtant vrai! approuve Ulysse; heureusement que tu l'as vu.

Il fait une mine désolée :

- Les deux spectateurs auraient été navrés de ne pas pouvoir venir!

Rectification faite.

Terminé! Nous contemplons notre oeuvre.

- Dans les bons théâtres, on dresse un buffet à l'entr'acte, observe Monseigneur.

Ah! Ulysse et moi, nous nous regardons...

Les filles ne se sont pas laissé impressionner. Artémis a de suite trouvé quoi faire; Songe et Sereine ont vite suivi. Nous préparerons de quoi nourrir et désaltérer les deux spectateurs - Pensez donc! ça ne fera pas beaucoup de travail! Ouiche, c'est ce que je pensais...

- Je pense qu'il faut aussi indiquer que l'entrée et le buffet seront gratuits, remarque Songe.

Et voici l'oeuvre :

Magnifique spectacle aux flambeaux
au coeur de l'antique forteresse
La Troupe des Jeunes Acteurs Improvisés
rendra hommage à l'illustre Courteline

en présentant quatre de ses petites comédies
Le Gora
Le coup de fusil
Le petit malade
Une lettre chargée
Vous êtes tous cordialement invités
à venir partager l'enthousiasme
et la joie de nos jeunes acteurs
et à découvrir ou redécouvrir l'illustre Courteline
le samedi 21 septembre 1963, à sept heures du soir
entrée gratuite et buffet offert à l'entr'acte


Il y a de quoi contempler, non?

- Quelle heure est-il?

La question de Sereine nous plonge dans la fébrilité. A vrai dire, c'est plutôt la réponse... Il est quatre heures!

Sereine reprend une mine découragée :

- Il est trop tard...

- Pas du tout, la rassure Songe; je vais aller demander à Grand-père.

Elle se lève :

- Je vous ai déjà dit qu'il connaissait un imprimeur; je suis sûre qu'il pourra s'arranger avec lui.

Il m'a semblé que Sereine ne fut pas la seule à se sentir rassurée.

Le grand-père nous fait des compliments sur notre affiche :

- C'est clair... commence-t-il.

Ah! pour un professeur de mathématiques, n'est-ce pas?...

Il continue :

- ...c'est bien ordonné...

Même remarque.

- ...un spectacle aux flambeaux, c'est bien poétique...

Qui a dit que les scientifiques ne savent pas apprécier la poésie?

- ...et au coeur de l'antique forteresse...

Il sourit :

- ...cela doit bien faire plaisir à Monseigneur! conclut-il en se tournant vers lui.

Puis il reste là à contempler l'affiche - quand je disais qu'il y avait de quoi contempler!

- Le meilleur est à la fin, prononce-t-il d'un ton pénétré; buffet offert à l'entr'acte!

Les scientifiques n'oublient jamais l'essentiel!

- Grand-père, ce sont les nourritures spirituelles qu'il faut aller chercher! lui reproche Songe, riant sous cape.

- Oui, oui, acquiesce-t-il tout en arborant un air distrait; tu as raison, vous êtes des intellectuels.

Il ajoute, avec une petite moue amusée :

- C'est entendu, nous allons nous partager les nourritures; à vous les spirituelles, à moi les temporelles!

Il reprend aussitôt, sans nous laisser le temps de faire d'éventuels commentaires :

- Si j'ai bien compris, il faut que je la fasse imprimer.

Il ajoute en hochant la tête :

- Et comme vous vous y êtes pris en retard, il y a urgence!

Les scientifiques savent aller droit au but!

Et le voilà parti appeler l'imprimeur! Nous attendons, sans rien dire...

Le voilà revenu :

- Vous l'aurez ce soir.

Explosion de joie. Songe est allée embrasser son grand-père :

- J'étais sûre que tu saurais tout arranger!

Le grand-père de Songe a tenu parole, et hier au soir il nous rapportait l'affiche. Et dès ce matin, de bonne heure, nous sillonnons la campagne de village en village pour déposer chacun notre lot d'affiches. Je dis chacun, parce que nous nous sommes partagé le travail, afin de couvrir le plus d'espace possible. Les grands-pères ont été de corvée pour nous emmener en voiture par petits groupes. Ma cousine et moi sommes partis avec notre grand-père, Songe et sa cousine avec le leur, Ulysse et sa soeur avec le leur; et Monseigneur avec son père.

Les épiceries, hôtels et restaurants sont plutôt rares.

- Bien sûr, me taquine ma cousine, tu es habitué à la grande ville, où l'on trouve plus de boutiques que d'habitants...

- Je ne te savais pas si poétique, la coupe Grand-père avec un sourire amusé.

S'il est difficile de causer avec un panneau d'affichage, il est beaucoup plus facile d'entrer en conversation avec les chalands dans les lesdits rares épiceries, hôtels et restaurants. Et lesdites conversations ne sont pas dénuées d'intérêt. Ne serait-ce que par le manque absolu d'intérêt pour le sieur Courteline, accompagné par le plus grand intérêt d'aller voir un spectacle présentant un auteur que l'on connaît parfaitement bien et dont par ailleurs on ne sait rigoureusement rien. "Ah oui, Courteline!" s'exclame-t-on parfois; et l'on se dépêche de changer de sujet, tout en affirmant : "Ah oui, je viendrai certainement, c'est une pièce à ne pas manquer - et c'est vrai, de plus il y en a quatre!" Je dois tout de même préciser qu'il ne s'agit point là de paysans; ceux-là sont aux champs où il y a tant à faire - faut-il que j'ajoute, mieux à faire...? Non, il s'agit de ceux qui tiennent le commerce, et qui ont des visées bien plus hautes. "Vous n'achetez rien?"

Sinon, que dire du parcours? Pas grand chose. Les promenades en voiture ne sont bonnes que pour découvrir un paysage qu'on ne connaît pas; ici, je retrouve par bribes les endroits que j'ai parcourus à pied ou à bicyclette avec Songe, avec ma cousine, avec mes amis. En passant dans ces endroits, j'ai l'impression de voir le souvenir d'un rêve que j'aurais voulu retrouver et qui disparaîtrait à chaque instant.

Ma cousine fait quelques remarques sur le pays que nous traversons. Elle a toujours, dit-elle, trouvé ces paysages envoûtants, mais, mais... :

- Je sais que la vie est là, sous terre aujourd'hui, renaissant demain; cependant cela me manque de ne pas recevoir de réponse lorsque je parle, comme je parle à mes vaches.

Grand-père est pensif :

- Peut-être est-on plus libre de penser dans ces champs immobiles que là où tu es avec tes vaches; elles ne dérangent pas, mais elles sont là, on ne peut les oublier.

J'observe :

- Si on oublie la terre, elle... non, elle ne mourra pas, mais nous, nous n'aurons plus rien à manger.

La route continue à nous mener de village en village. Je ne connais pas beaucoup bon nombre de ces villages. Je découvre. A quoi cela me sert-il?

- Tu apprends bien la géographie, à l'école, s'étonne Grand-père.

- Je ne pense pas que ces villages soient au programme!

- Tiens! tu ne t'intéresses qu'aux programmes?

Je me sens gêné; Grand-père a raison. Ma cousine me vient en aide :

- Tu sais bien qu'il ne pense pas de cette façon, Grand-père! mais je crois être comme lui; si je ne dois pas vivre quelque part...

Elle cherche ses mots :

- ...eh bien, cela devient des images d'un livre de géographie!

Grand-père réfléchit :

- Dans ces images, il y a des hommes qui vivent.

Je riposte :

- Oh oui! il y en a même des milliards!

Grand-père ne dit rien. Je poursuis :

- Et des milliards que je néglige; ils ne sont pas tous dans les livres de géographie!

Grand-père ne dit rien. Ma cousine reprend :

- J'ai vu des images de prés; elles sont belles, intéressantes, elles montrent la vie, c'est vrai, mais ce n'est pas la mienne.

Je reprends à mon tour :

- Je crois qu'un livre ne m'intéresse que si je peux le lire, non seulement en admirer l'image dans une vitrine.

Grand-père dit :

- Oui, si le livre est bon...

Aujourd'hui, nous nous reposons de notre dur labeur d'hier. Le temps est assez agréable, même si quelques nuages, un peu gris mais qui ne parlent pas de pluie, sont là-haut en promenade. La terre n'est cependant plus suffisamment chaude pour nous permettre d'aller nous installer, comme nous en avions pris l'habitude, au carrefour des trois chemins de terre qui flânent entre nos villages, où nous aimions nous asseoir près du grand arbre dont la belle ombre nous protégeait lorsque le soleil était trop ardent. Nous sommes donc tous les sept au milieu du grand jardin de Songe, dans de confortables fauteuils de rotin, autour d'un bon goûter. Notre pièce de théâtre fait les frais de la conversation.

- Quand allons-nous tambouriner? demande Sereine.

- J'ai déjà demandé pour les tambours, répond Monseigneur; nous pourrons les prendre quand nous voudrons.

- Et quand voudrons-nous? réitère plaisamment Ulysse.

- Quand tu voudras! lui lance plaisamment Monseigneur.

Petit rire plaisant dans La Troupe des Jeunes Acteurs Improvisés. L'Architecte revient sur le sujet... plus sérieusement :

- Je pense qu'il est encore trop tôt pour le faire ces jours-ci; les gens n'ont pas toujours une très bonne mémoire, ils auront oublié bien avant le samedi de la représentation.

Je m'exclame :

- C'est encourageant! Il faudra faire parler Courteline à des gens qui oublieront ce qu'il dira...

J'achève d'un ton acerbe :

- ...avant la fin de la représentation!

- Ça, ce n'est vrai que s'ils écoutent! ironise Ulysse.

Personne ne rit.

- Pour qui jouons-nous donc? soupire Sereine.

- Pour les deux spectateurs, murmure Songe.

Personne ne dit rien.

- Eh bien, se décide Artémis, nous n'avons plus qu'à battre le tambour pour eux seuls!

- Ce sera vite fait, remarque Monseigneur avec un petit rire railleur; nous n'aurons pas à parcourir toute la campagne comme nous l'avons fait hier!

- Comment les trouver? murmure Songe.

Personne ne dit rien.

L'Architecte revient de nouveau sur le sujet :

- Alors, que faites-vous, vous jouez ou vous ne jouez pas?

- Ah, on joue! répond Artémis avec un sourire un peu forcé; il ne faut pas décevoir Toto...

Sereine tente de ramener la bonne humeur.

- Alors, quand allons-nous tambouriner? redemande-t-elle plus ou moins gaiement.

La bonne humeur revient peu à peu. "Il ne faut pas se décourager, les deux spectateurs nous attendent", a dit calmement Songe.

Ulysse s'est lancé dans les raisonnements philosophiques :

- Si on adopte le point de vue de notre Architecte, il faut battre le tambour vendredi soir jusqu'à minuit sonnant.

Il s'est ensuite adressé à moi :

- Si on adopte ton point de vue, il faut battre le tambour jusqu'à samedi soir à la fin de la représentation.

Il a un petit rire bref :

- Et peut-être aussi après la représentation...

Sereine s'est tournée vers son frère :

- Ah! ne recommence pas, veux-tu?

Le frère baisse la tête, et me jette en souriant un regard complice :

- Je t'avais bien dit que ma soeur était une fille sérieuse!...

- Ce n'est pas du tout parce que je suis sérieuse, et de plus, je te donne entièrement raison, mais n'oublie pas que nous ne jouons que pour les deux spectateurs; ceux-là n'auront pas besoin de tambour pour se souvenir de la pièce.

Elle ajoute, d'une voix un peu plus sourde :

- Tout du moins, je veux l'espérer.

Ulysse glisse en riant à sa soeur :

- Ah! ne recommence pas, veux-tu?

La soeur lui glisse à son tour un petit sourire en coin, et s'écrie gaiement :

- Eh bien, allons tambouriner vendredi soir!

Elle reprend aussitôt, avec une grosse moue :

- Mais pas jusqu'à minuit sonnant!

Affaire conclue. Monseigneur observe plaisamment :

- La prochaine fois que nous aurons une décision difficile à prendre, nous saurons à qui confier les débats!

Nous rions tous... en applaudissant les... débatteurs - ou les débattants, peut-être!...

- Qui sait jouer du tambour? demande soudain Artémis.

- Moi! répond superbement Monseigneur.

- Tu nous apprendras? s'inquiète Sereine.

- C'est difficile? s'informe l'Architecte.

Je plaisante :

- Penses-tu! Il suffit de taper avec les baguettes!

Ma cousine me fait un sourire taquin :

- Tu ne te souviens plus du tambour du grenier?

Le tambour du grenier me revient subitement à la mémoire :

- Oui, mais nous étions petits!

Ma cousine raconte l'histoire :

- Nous avions trouvé un vieux tambour dans le grenier. Bien entendu, nous tapâmes dessus à tour de bras... et nous étions ravis de nos talents. Et puis un jour, dans le bourg proche de la maison, passa un défilé militaire, tambour en tête.

Elle poursuit, avec un sourire amusé :

- Nous n'avons plus touché au tambour pendant longtemps!

- Et vous avez réessayé? demande Songe avec curiosité.

- Oui, répond-elle, la mine piteuse; mais il n'y avait pas de quoi se vanter!

- Alors, nous n'y arriverons jamais! capitule Sereine.

- Monseigneur a dit qu'il nous apprendra, la rassure son frère.

L'Architecte se lève d'un bond, et revient aussitôt, deux cuillers de cuisine en bois à la main :

- Apprends-nous tout de suite!

Monseigneur ouvre de grands yeux :

- Comment veux-tu?...

Il se ravise :

- Et pourquoi pas?

Et le voilà en train de tambouriner!

Nous admirons. On croirait qu'il a battu le tambour depuis sa naissance!

- Cela m'est arrivé de participer à des petites fêtes données à la forteresse, explique-t-il.

Il n'importe; il tambourine bien!

A nous d'essayer. L'Architecte se débrouille avec bonheur; Sereine est appliquée, un peu neutre; Artémis, malgré tout ce qu'elle a raconté, a gardé de bons souvenirs du tambour de notre grenier - même Monseigneur a été surpris; j'ai tenté, moi aussi, de retrouver ces souvenirs - ce fut un peu cahoteux; Ulysse a été énergique, un vrai tambour de guerre! Songe, un peu distraite, a dû confondre le tambour avec des instruments plus... chantants...

- Vous n'aurez aucun mal à y arriver! a conclu notre professeur.

La matinée est fébrile. Nous sommes tous chez Ulysse. Il a eu une idée! Il vient d'appeler son oncle qui habite un village situé à un quart d'heure du gros bourg à l'église prétentieuse. Je le connais. C'est un homme - oui, il a une bonne dizaine d'années de plus que nous - à l'esprit observateur; il le faut bien, il est entrepreneur de bâtiments, et si on n'est pas attentif... le bâtiment s'écroule! Il n'y a qu'à demander à l'Architecte si ce n'est pas vrai. L'Entrepreneur a une femme, très attentionnée, elle aussi. Et alors, où est l'idée? Eh bien, la voilà, l'idée!

- Demain, c'est dimanche, son entreprise est fermée; nous allons faire devant lui et sa femme une répétition générale, nous a expliqué Ulysse.

Surprise générale.

- Une répétition générale! s'exclame Sereine d'un ton inquiet; nous ne sommes pas prêts!

Je la taquine :

- C'est bien à toi de dire ça; je vous entends de ma fenêtre répéter tous les matins, ton frère et toi!

Le frère prend un air chagrin :

- Nous avions bien tous remarqué que tes oreilles avaient démesurément grandi, mais nous n'osions te le dire!...

La Troupe des Jeunes Acteurs Improvisés a l'esprit vif, et la voici en train de me plaindre.

- Mon pauvre ami... s'apitoie l'Architecte.

- Nous te tirerons de là! me promet Monseigneur.

- J'espère que cela ne tient pas de famille, s'inquiète ma cousine.

Et elle ajoute en s'adressant à la Troupe :

- Regardez si les miennes ne seraient pas...

Sereine la coupe :

- Arrêtez tous de dire des bêtises! on croirait que vous avez l'âge de Toto!

Nous rions tous. Songe intervient :

- L'idée n'est pas mauvaise; d'une part, cela nous mettra en confiance, d'autre part, nos spectateurs...

Elle s'interrompt en souriant :

- Les voilà, nos deux spectateurs!

Elle reprend :

- ...nos deux spectateurs nous corrigeront s'il y a des fautes.

Après mûre réflexion, et non moins mûre discussion, l'accord se fait; d'où la matinée fébrile!

- Il nous faut des costumes! déclare péremptoirement Artémis.

- Et où veux-tu les prendre? demande l'Architecte.

- Chez moi!

- Chez toi?

- Oui, je vous l'ai déjà dit; au grenier, nous avons plein de vieux habits.

Elle se tourne vers moi :

- N'est-ce pas?

- Oui, je me souviens; nous étions tout petits, nous avions trouvé ces habits merveilleux!

J'ajoute rêveusement :

- Ils paraissaient venir d'un autre monde...

Mais encore? Monseigneur n'est pas rêveur :

- Il faut préparer la salle pour la représentation; il y a longtemps qu'elle n'a pas servi.

- Je suppose qu'il faut la nettoyer... commence Sereine.

- Ah! l'interrompt vivement son frère en levant les bras au ciel, je savais bien qu'on finirait par parler de faire le ménage!

- On voit bien que ce n'est pas toi qui le fais ici, réplique Sereine.

- Mais enfin, nous avons une femme pour faire le ménage!

- Et bien entendu, tu ne vois pas tout ce qui reste à faire après son départ.

- Pourquoi? Elle travaille si mal?

Sereine se met à rire :

- Tu vois, tu ne t'es seulement jamais rendu compte de la manière dont elle travaille.

Ulysse ne sait trop quoi répondre. Sa soeur reprend :

- Elle travaille très bien; mais il y a tant à faire pour tenir une maison en état...

Monseigneur coupe court :

- Je propose que nous allions nous occuper de tout cela sitôt le déjeuner terminé.

- Moi, je m'occupe des costumes, tente Ulysse.

- C'est un travail de filles, rétorque sa soeur; tu seras plus utile pour les travaux à la forteresse.

Ulysse fait une moue dépitée :

- Eh bien, allons-y! Qui vient avec moi?

- Je te suis, Chef! s'exclame Monseigneur, un léger sourire aux lèvres.

Il ajoute aussitôt :

- Je suggère que Sereine et l'Architecte viennent avec nous; elles ne seront pas de trop toutes les deux pour le ménage.

- Au travail, alors! déclare avec résolution l'Architecte.

Monseigneur se tourne vers Ulysse :

- Et noux deux, nous n'allons pas manquer de travail!

- Tu m'effraies! riposte Ulysse en prenant un air terrifié.

Il ne peut se retenir de bougonner :

- Qu'y a-t-il donc à faire de si compliqué?

Monseigneur rit :

- De compliqué, rien; de long, oui!

Il poursuit :

- Il faut remettre le rideau de scène, aller chercher les flambeaux, les poser, aller prendre le bâton pour les trois coups...

Je m'exclame :

- Ça, c'est pour l'Architecte! C'est elle qui fait déjà le souffleur...

Le rapport entre les deux choses est plutôt mince, mais elle ne proteste pas du tout, au contraire!

- Il faudrait que vous passiez chez Toto vous assurer qu'il aura une bonne blouse, remarque Songe.

- Je suppose qu'il en a toujours une, s'étonne l'Architecte.

Artémis a compris :

- Oui, mais celle-ci doit être empesée de confitures séchées.

Elle ajoute en souriant :

- Songe connaît bien son texte!

Le vieil intendant est venu nous prendre, ma cousine, Songe et moi, et nous partons pour le château, où nous devons déjeuner. L'Architecte a emmené Ulysse et Sereine dans la voiture que son grand-père lui a laissée, et ils sont allés à la forteresse où les attend Monseigneur.

Ma tante est toute contente de nous voir.

- Fouillez bien dans les grandes malles, vous trouverez certainement votre bonheur! nous déclare-t-elle.

Nous lui parlons de nos appréhensions.

- J'ai toujours peur de me tromper, s'inquiète ma cousine.

Songe et moi approuvons de la tête. Ma tante sourit :

- Quand j'étais petite, j'avais joué dans une petite pièce pour enfants. Rien d'aussi important que Courteline.

Elle fait une petite moue :

- Moi aussi j'avais peur. Mais au moment d'entrer en scène, toute ma peur a disparu, et seul le personnage que je jouais était présent sur la scène.

Elle prend un air pensif :

- Après le spectacle, j'ai eu du mal à quitter mon personnage...

Elle ajoute, un peu confuse :

- J'étais petite!

- Vous avez dû avoir un grand succès, ma tante?

Je poursuis, sans attendre une réponse qui ne venait pas :

- Moi, ce dont j'ai peur, c'est que seul le personnage soit absent de la scène!

Le grenier. Il est vaste; il court tout du long du toit. Des grandes malles, bien sûr, mais tellement d'autres choses qui viennent du fond des âges!...

- Regarde cette belle tenture à fleurs! me montre Songe.

Oui, la tenture est très belle...

- Que veux-tu en faire? Monseigneur a déjà le rideau pour la scène.

Elle sourit doucement :

- C'est pour la chambre de Toto.

J'ai vu ma cousine jeter un vif regard sur Songe.

- Oh! Quelle belle robe! s'écrie sans transition Songe; elle a l'air d'être de l'époque de Courteline.

- Ce n'est pas impossible; je pense que c'est une robe de mon arrière-grand-mère, répond ma cousine en appliquant la robe sur Songe.

La robe paraît vraiment sortir du siècle dernier. Elle est simple, d'une teinte unie, un peu passée, mais quelle élégance!...

- Mets-la sur toi!

Et ma cousine pousse Songe vers un vieux paravent d'une soie aux couleurs défraîchies. Quelques instants après, sortie de... mais oui, de Madame! Sobre, raffinée... J'ai vu tout à l'heure sur une étagère qui tenait debout parce qu'elle en avait une longue habitude, un chapeau, quelque peu bosselé. Il est tout à côté de moi; je m'en empare rapidement, et, le chapeau à la main... j'enchaîne :

- C'est ici, Madame, qu'il y a un petit malade?

Madame se compose aussitôt un air égaré :

- C'est ici, docteur; entrez donc. Docteur, c'est pour mon petit garçon. Figurez-vous, ce pauvre mignon, je ne sais pas comment ça se fait, depuis ce matin tout le temps il tombe.

- Il tombe!

- Tout le temps, oui, docteur.

- Par terre?

- Par terre.

- C'est étrange, cela. Quel âge a-t-il?

- Quatre ans et demi.

Elle se tourne vers Artémis, et ajoute en souriant :

- Songe connaît bien son texte!

L'instant d'après, elle fouille dans les grandes malles et indique une robe sombre à ma cousine :

- Regarde, elle est belle, cette robe, mais qu'elle est sévère!...

Elle poursuit en riant :

- Tout à fait ce qu'il te faut pour recevoir Monsieur!

Ma cousine rit à son tour :

- Monseigneur n'a qu'à bien se tenir!

Elle a appliqué la robe sur elle :

- Mon arrière-grand-mère ne devait pas être très rigolo!...

Moi, j'ai déniché un costume... bien fripé :

- Celui-là, par contre, n'est pas très joli; je pense qu'il fera bien rire les spectateurs.

J'ajoute en riant :

- Tous, sauf deux, bien entendu!

- Bien entendu! s'écrient en riant de même ma cousine et Songe.

Il faut dire que le costume est de plus un peu étroit, et Monseigneur, lui, est bien bâti; alors!...

Songe m'a trouvé un costume, lui aussi bien fripé, mais qui en impose...

- Tu es médecin, me déclare-t-elle.

Elle hésite, puis, avec un air très sérieux :

- Il faut que cela se voie.

- Des robes de chambre! Voilà ce qui convient pour Bobéchotte et Gustave.

Ma cousine a extirpé deux robes de chambre, dont l'une crie misère.

- La plus laide pour Gustave!

Songe et moi approuvons en riant.

Restent La Brige et Ratcuit. Nous choisissons des vêtements simples - il ne s'agit pas du tout de faire rire aux dépens de ces deux malheureux aux prises avec les destins que fourbissent les règlements.

- Il faut aller voir la maman de Toto, rappelle Songe.

Ah oui! la blouse... Je récite :

- Empesée de confitures séchées!...

En route pour Toto!

- Mon fils n'a pas de blouse empesée de confitures séchées!

La mère de Toto a protesté énergiquement. Si elle n'a pas très bien compris tous les mots, elle a fort bien compris ce que cela voulait dire! Et elle a poursuivi, comme si elle nous faisait un reproche :

- Il mange proprement!

Cela n'a pas été très commode de lui expliquer que Toto, dans la pièce...

Toto nous avait accueillis par le traditionnel "Pouf! il tombe!" mais s'il est tombé, ce n'était pas du tout les quatre fers en l'air, ainsi qu'il le faisait devant nous. Non, il est tombé, si je puis dire, sagement, tout en jetant un coup d'oeil furtif à sa mère.

Cela n'a pas été très commode de lui expliquer que Toto, dans la pièce...

Pendant la conversation, Toto se tenait coi, suivant d'une oreille attentive - et d'un regard inquiet! - ce qui se disait. Eh oui, sa carrière d'acteur était en jeu!

Malgré ces difficultés, sa mère a fini par être flattée que son fils joue une pièce d'un auteur important - qu'elle ne connaissait absolument pas. Tant mieux, elle aurait pu avoir des idées...

Une fois l'accord maternel obtenu - nous nous occuperons de mettre les confitures séchées, et nous rapporterons la blouse propre! - Toto s'est écrié bien fort "Pouf! il tombe!" puis sans attendre la moindre seconde, il est parti comme une flèche! - sans être tombé, cependant...

Dimanche. Cet après-midi, répétition générale! Et si la matinée d'hier fut fébrile, que dire de celle d'aujourd'hui?

Tout de suite après le déjeuner, l'oncle d'Ulysse est venu nous prendre avec sa camionnette - Hé, nous sommes neuf avec lui et Toto! Nous filons à la forteresse prendre Monseigneur et Toto; "Sois bien sage!" a recommandé sa mère à un Toto qui n'écoutait rien.

La route jusqu'au village de l'Entrepreneur n'est pas bien longue. Une fois traversé le gros bourg à l'église prétentieuse, il nous reste peu à faire. L'Entrepreneur nous propose de suivre le chemin de halage du canal qui va du bourg à son village. Nous acceptons tous avec plaisir. "Moi, je vais aller en bateau!" s'est écrié Toto. Il a, du reste, aussitôt oublié sa déclaration.

Le chemin de halage du canal ne ressemble pas du tout à celui que nous avons suivi près de la petite ville où habite l'Architecte. Bordé de petites collines verdoyantes, il est calme, enfoui dans les arbres, loin de l'effervescence des villes et des grandes routes. Une rivière coule sans hâte en serpentant aux côtés du canal. Une large rivière, plus large que celle de chez l'Architecte, et pourtant plus intime. "Nous allons quelquefois, ma femme et moi, nous promener le dimanche sur ce chemin de halage", nous confie l'Entrepreneur.

Un bateau qui s'envole! Il ne s'envole pas très vite, il est vrai, mais il s'envole tout de même. Je plaisante, bien sûr! Mais cela paraît tellement curieux de voir de loin un bateau s'élever lentement au-dessus d'un canal, le canal que nous suivons le long du chemin de halage. Eh oui, c'est une écluse, derrière un petit pont sous lequel nous passons! "Il y en aura encore trois avant d'arriver au village, et en quittant le chemin de halage, vous pourrez en voir une autre un peu plus loin", nous informe l'Entrepreneur.

Ce n'est pas auprès de cette écluse que je pourrais voir la péniche avec laquelle mon train faisait la course lorsque j'allais chez la cousine de Songe. Ici, pas de péniches - "Il n'y en a plus depuis longtemps; maintenant, il ne nous reste plus que les bateaux de plaisance", nous a expliqué l'Entrepreneur.

Nous passons près de l'écluse. Le bateau n'est pas encore en haut; les... navigateurs surveillent attentivement la progression de la manoeuvre. Un petit garçon se penche pour toucher la paroi, afin, sans doute, de vérifier si le bateau monte correctement; un futur ingénieur, peut-être... Une petite fille, dont le visage est une réplique de celui du petit garçon - sa soeur certainement - est assise toute droite dans un fauteuil; elle contemple le pont du bateau, avec des yeux que je devine pleins d'expression, mais qui, pour le moment, ne bougent pas. Elle s'ennuie.

Nous continuons de rouler tranquillement sur le chemin de halage, à l'ombre des grands arbres qui le bordent. Le canal n'est pas une rivière; l'eau dort paisiblement, sans avoir besoin de courir. Quelques petits réveils nonchalants, lorsque s'ouvre la porte de l'écluse - "La porte de la chambre de l'écluse!" a précisé l'Entrepreneur - afin de remplir ladite chambre - et faire s'envoler les bateaux! - avec l'eau du canal qui se trouve entre deux écluses - "L'eau du bief!" a précisé l'Entrepreneur.

Deuxième écluse; pas de bateaux. L'éclusier, assis sur un banc posé contre le mur de sa maison, fume une pipe. Un village, près duquel passent le canal et la rivière. A la sortie du village, une écluse; si j'ai bien compté, il en reste encore une avant d'arriver chez l'oncle d'Ulysse. Et d'ailleurs, juste au début du bief, l'Entrepreneur nous désigne au loin un village à mi-pente, sortant d'une colline plus proche qui s'en va sur notre gauche :

- Vous voyez les maisons, là-bas?

Il attend un moment pour s'assurer que nous avons tous bien vu :

- C'est par là que nous allons!

Nous voici sortis du chemin de halage, tout près du village. Une petite route. Un grand pont. Un très grand pont. Il a vécu longtemps, grâce à ses vieilles, très vieilles pierres grises massives. Il faut bien ça pour passer par-dessus trois rivières d'un seul coup! Trois rivières? Oui et non; c'est la faute à la rivière qui s'est séparée en trois à l'approche du village! Serait-ce par coquetterie? Plus on montre d'atours, n'est-ce pas...? Non, je suis méchant; c'est par affection, car c'est en trois bras qu'elle s'est séparée pour mieux embrasser le village. Seulement, le village, timide, s'est un peu écarté, et n'est pas venu dans les bras de la rivière. Une très vieille petite maison est là, toute seule, entre deux de ses bras qui forment une petite île de quelques pas à peine; la petite maison est presque entièrement cachée sous un marronnier vénérable. Laissons le mystère d'une si tendre amitié.

La tante d'Ulysse nous reçoit chaleureusement.

- Vous ne venez pas assez souvent, se plaint-elle à son neveu et à sa nièce.

Le neveu se retranche derrière leurs études... Mal lui en prend.

- Vous travaillez pendant les vacances? proteste sa tante.

Le neveu bredouille un peu, mais s'en tire avec l'aide de Courteline :

- Nous avons beaucoup travaillé la pièce pour pouvoir la jouer aujourd'hui devant vous!

Sa tante hoche la tête; son oncle rit de bon coeur :

- Quel honneur d'être vos premiers spectateurs!

Là, le neveu saisit la balle au bond, et raconte l'histoire des deux spectateurs.

- Ce n'est plus seulement un honneur, c'est une tâche difficile! commente l'oncle.

La tante sourit à son neveu et à sa nièce :

- Et puis, je suis trop sévère; vous êtes déjà venus deux fois cet été.

En effet, Ulysse et sa soeur étaient allés chez eux pendant que Songe et moi étions chez l'Agriculteur et chez l'Architecte.

- A un petit kilomètre d'ici, il y a un endroit agréable, à côté d'un ruisseau, nous apprend l'Entrepreneur.

Il se tourne vers son neveu :

- Tu sais, le petit pont?

- Ah oui! C'est vraiment joli là-bas!

- Et il n'y passe personne; que diriez-vous de le prendre comme scène de théâtre?

Nous n'avons aucune raison de refuser.

- A pied ou en voiture?

Il fait beau; tout le monde est d'accord de s'y rendre à pied.

Nous partons. La tante sort la dernière avec un gros paquet.

- Qu'est-ce que tu portes là? lui demande Sereine, qui l'a vue sortir.

- Ah, ça, c'est une surprise!...

- On les connaît, tes surprises! s'exclame Ulysse.

Et il va prestement pour prendre le paquet.

- Oh, tu es bien pressé! sourit sa tante.

- Mais non, mais non! c'est seulement pour le porter! réplique-t-il en riant.

Et il nous adresse à tous un signe mystérieux :

- Je pense que la surprise ne vous déplaira pas...

Moi, je pense que nous nous doutons un peu...

- Je sais ce que c'est; c'est un gâteau!

L'exclamation soudaine de Toto nous fait tous rire.

- Comment le sais-tu? lui demande Sereine.

- Maman, elle dit aussi comme ça, quand elle fait des gâteaux!

- C'est pour que tu ne les manges pas avant le déjeuner, lui fait plaisamment Artémis.

- Moi, j'ai déjà déjeuné!... Moi, j'ai déjà déjeuné!... s'écrie-t-il en battant des mains.

La remarque, bien en situation comme on le dit au théâtre, nous fait tous rire.

- Je t'en donnerai un morceau dès que nous serons sur place, lui promet la tante en souriant.

Un temps.

- C'est loin, sur place?

Je crois que tout le monde s'est retenu de rire de nouveau.

- Il faut apprendre à être patient... commence l'Architecte.

- Je suis patient! Je suis patient!

Et, sans transition, Toto tombe fougueusement les quatre fers en l'air, en s'écriant non moins fougueusement :

- Pouf! il tombe!... Pouf! il tombe!... Pouf! il tombe!... Pouf! il tombe!...

Nous partons. Oui, je l'ai déjà dit, mais que voulez-vous, nous avons été quelque peu retardés!

Le chemin, qui descend en pente douce jusqu'au ruisseau, est court, mais agréable, ainsi que l'avait dit l'Entrepreneur; et comme nous pouvons nous en rendre compte, il n'y passe véritablement personne. Le ruisseau se voit dès qu'on est sorti du village; il paresse en petits méandres - la pente est faible. Voici le petit pont que connaît Ulysse. Oh oui, il est petit; notre camionnette y passerait tout juste! Nous nous installons dans un petit pré à côté du petit pont et du ruisseau.

La salle de notre théâtre est déjà pleine; on nous attend, c'est évident! Quelques regards emplis de curiosité en sont la preuve. Deux trois spectatrices, toutes de blanc vêtues, ont réclamé le commencement de la pièce. Ne voyant rien venir, elles sont tout bonnement retournées au buffet, où nous les avions trouvées. Je les comprends; le buffet est abondant et varié. Qu'on en juge : pâturin, dents-de-lion, trèfle, vesce, boutons d'or, marguerites, sainfoin, chicorée sauvage... j'en vois d'autres, mais je ne connais pas leur nom. Au buffet, il y a bien entendu aussi à boire; le ruisseau y pourvoit. Un ruisseau qui s'est élargi en sortant de dessous le petit pont, et s'est couvert de tendres et fines herbes, venues par endroits se mêler à l'onde transparente. Le petit pont parle-t-il au ruisseau des temps révolus où, bien posé sur ses pierres solides d'un doux gris clair, il aidait les hommes à traverser son cours silencieux? Les chants sereins des oiseaux parsèment de temps en temps la paix profonde qui règne en ce lieu.

Songe était près de moi, et souriait avec douceur.

Toto a une bonne mémoire; en tous cas pour certaines choses :

- Est-ce qu'on est sur place ?

Il va tirer sur la robe de la tante d'Ulysse :

- Tu m'as dit que tu me donnerais du gâteau quand nous serons sur place!

Et sans attendre de réponse, il s'approche vivement de l'Architecte :

- J'ai été patient!... J'ai été patient!...

L'Architecte lui fait un bon sourire :

- C'est bien!

Elle le tourne vers la tante :

- Je crois que tu vas être récompensé!

Toto ouvre de grands yeux :

- On a du gâteau quand on est récompensé?

La tante lui tend une part de gâteau. Il va vite vers elle :

- On est toujours récompensé quand on est patient?

Heureusement, il n'a pas laissé le temps de lui répondre :

- Je serai patient!... Je serai patient!...

Il engloutit son gâteau, et se plante devant la tante :

- Je suis patient!... Je suis patient!...

Nous avons tous contemplé la... scène. L'Entrepreneur prend un air admiratif :

- Vous avez un acteur hors de pair!

Toto paraît un peu décontenancé. Il se dandine sur ses pieds :

- C'est pas toujours, alors...

Je n'ai pas pu savoir si c'était ou non une question. Toto est reparti courir à toutes jambes. J'ai entendu sa voix pendant un petit moment :

- Je serai patient!... Je serai...

- Il est temps de commencer; nos deux spectateurs attendent avec impatience La Troupe des Jeunes Acteurs Improvisés! déclame l'Architecte d'une voix... théâtrale.

Et elle salue respectueusement l'Entrepreneur et sa femme.

L'Entrepreneur et sa femme applaudissent généreusement.

- La Troupe des Jeunes Acteurs Improvisés! répète avec emphase l'Entrepreneur.

Et il poursuit avec un sérieux qui, me semble-t-il, n'est même pas feint :

- Avec un nom pareil, ce ne peut être qu'une troupe très importante!

Nous saluons tous. Toto, qui est revenu, nous voyant faire, salue en se courbant jusqu'à terre. Je crois qu'il a eu très envie de tomber, mais il n'en a rien fait. Sans doute a-t-il jugé que cela ne s'accordait pas avec la gravité de la situation. L'oncle d'Ulysse a raison; Toto est déjà un grand acteur!

- Par quelle pièce allons-nous commencer? demande Monseigneur.

- Pourquoi ne pas reprendre l'ordre de notre affiche? propose Songe.

J'approuve :

- C'est une bonne idée!

- Et vous vous en souvenez, de cet ordre? nous demande Artémis.

Je pense me souvenir :

- Je crois que c'était le même ordre que celui dans lequel nous avions lu les pièces la première fois.

- Belle réponse! Il ne reste plus qu'à espérer que vous vous souveniez de cet ordre-là! commente plaisamment Artémis.

- Je suis sûre que nous avons commencé par Le Gora, affirme Sereine.

- Ce n'est pas plutôt par Le coup de fusil? suggère Ulysse.

- Non, nous avons parlé de Bobéchotte d'abord.

- Ah oui, je m'en souviens!

Songe reprend tranquillement :

- Il me semble que nous avons bien commencé par Le Gora; et ensuite, nous avons lu Le coup de fusil, puis Le petit malade, et enfin Une lettre chargée.

Nous tombons d'accord tous les quatre.

- Alors, nous n'avons plus qu'à lever le rideau! déclare Monseigneur.

- Et c'est toi qui fais la présentation! achève Songe, en s'adressant à sa cousine.

L'Architecte salue :

- La Troupe des Jeunes Acteurs Improvisés rendra hommage devant vous à l'illustre Courteline en présentant quatre de ses petites comédies!

Elle laisse un temps :

- Le Gora sera la pièce que nous aurons le plaisir de vous présenter en premier!

La salle :

- Aaah!...

- Meuh!...

Fou rire général!

Eh oui, une des deux trois spectatrices, toutes de blanc vêtues, qui avaient réclamé tout à l'heure le commencement de la pièce, vient de manifester son contentement!

L'Architecte, qui avait tout à l'heure été choisir une grosse branche, frappe les trois coups sur le petit pont, afin qu'on puisse bien les entendre; puis elle se retire, et paraissent Artémis et Songe. Celles-ci, après s'être mises côte à côte face aux deux spectateurs - et aux blanches spectatrices - se séparent, l'une allant côté ruisseau, l'autre côté pré, en faisant semblant de tirer le rideau de scène qui découvre Ulysse et Sereine - pardon, Gustave et Bobéchotte!

Bobéchotte s'élance, tout agitée, vers Gustave, comme si elle arrivait de loin :

- Trognon, je vais bien t'épater. Oui, je vais t'en boucher une surface. Sais-tu qui est-ce qui m'a fait un cadeau? La concierge.

Gustave, lisant apparemment un papier, sans se tourner vers elle, avec un air distrait, et d'un ton sur le mode "Il faut bien que je dise quelque chose!" :

- Peste! tu as de belles relations! Tu ne m'avais jamais dit ça!

Bobéchotte ne paraît pas avoir entendu - ni surtout écouté - la remarque de Gustave, et poursuit, toujours en pleine agitation :

- Ne chine pas la concierge, Trognon; c'est une femme tout ce qu'il y a de bath; à preuve qu'elle m'a donné... devine quoi? un gora!

L'Entrepreneur et sa femme, assis dans l'herbe, se sont jeté un coup d'oeil amusé. Toto reste debout, regarde fixement la scène. Les blanches spectatrices broutent.

Gustave reste un moment sans réaction, puis lève lentement la tête vers Bobéchotte, l'air "Je n'ai pas dû bien entendre..." - et le ton de voix de même :

- La concierge t'a donné un gora?

Bobéchotte a montré, contrairement à Toto, un peu d'impatience pendant le jeu de scène, et, à peine Gustave a-t-il commencé à prononcer la première syllabe du mot "gora" qu'elle a répondu, d'une voix décidée et satisfaite de l'effet qu'elle a cru avoir produit :

- Oui, mon vieux.

Gustave reste interdit un instant. Aussitôt après, il secoue légèrement la tête, en faisant un demi-sourire qui semble dire "Je sais que cette fille est bête, mais qu'est-ce encore que cette bêtise-là?" :

- Et qu'est-ce que c'est que ça, un gora?

Bobéchotte montre un air d'incompréhension vaguement inquiet; comment Gustave, un homme qui a fait des études, peut-il ne pas savoir ce qu'est un gora? Se serait-elle trompée? Pourtant la concierge... Prudente, elle va aux renseignements :

- Tu ne sais pas ce que c'est qu'un gora?

Gustave répond sur le ton "Bien sûr que je ne le sais pas, puisque ça n'existe pas! Je savais bien qu'elle dirait une bêtise!" :

- Ma foi, non.

"Il ne sait pas pour de bon!" se dit Bobéchotte, soulagée. Etant sûre à présent de n'être pas en faute, elle cherche à se mettre en valeur aux yeux de Gustave. "Egayée", note en marge Courteline. Bien sûr qu'elle est égayée; elle va pouvoir montrer qui elle est, et rabattre un peu le caquet à Gustave :

- Mon pauvre Trognon, je te savais un peu poire, mais à ce point-là, je n'aurais pas cru. Alors, non, tu ne sais pas qu'un gora, c'est un chat!

"Ce n'est que ça!" se dit Gustave. Et il se désintéresse à l'instant même de la question :

- Ah!... Un angora, tu veux dire.

Rires de l'Entrepreneur et de sa femme. Toto ne sait probablement pas ce qu'est un angora, car il n'a pas réagi sur le moment. Puis, voyant qu'on riait, il s'est mis à rire lui aussi, en criant bien fort : "C'est un chat! C'est un chat!" Preuve qu'il avait écouté. J'ai vu les blanches spectatrices lever la tête pour nous regarder. Mais elles ont dû se dire : "Que de bruit pour rien!" car elles se sont vite remises à brouter.

- C'est amusant... commence l'Entrepreneur.

Il s'interrompt aussitôt :

- Pardon! Je ne veux pas déranger les artistes...

Les artistes se sont effectivement arrêtés de jouer.

- Je pense, qu'au contraire, il faut nous faire des remarques, le rassure Sereine.

- Il vaut peut-être mieux les faire à la fin de chacune de vos petites comédies?

- A la fin d'une pièce, on peut fort bien oublier tel ou tel détail, alors que sur le moment on s'en rend mieux compte, objecte Ulysse.

- Cela ne peut pas nuire au déroulement naturel de la pièce? s'inquiète la tante.

- C'est possible, approuve Monseigneur, mais que faire, puisque dans les deux cas, il y a un défaut?

- Est-il si sûr que cela que le déroulement en souffre? demande Monseigneur.

Personne ne répond rien pendant un moment. Artémis propose une réponse :

- Ce qui compte, c'est ce qu'on ressent; si la pièce plaît, on n'en perdra pas le fil.

- Si on ne connaît pas le sujet, on peut se perdre, s'inquiète de nouveau la tante.

L'Architecte sourit :

- C'est bien pour ça qu'il est intéressant de faire une dernière répétition; si vous vous perdez, nous sommes là pour vous indiquer le chemin.

Je plaisante :

- Si on nous interrompt pendant la vraie représentation, je pense qu'il sera inutile d'indiquer quoi que ce soit; c'est que ça ne plaira pas!

Songe fait une moue :

- Ou que les autres spectateurs ne riront pas suffisamment.

Perspective très peu agréable.

L'Entrepreneur hoche la tête :

- J'espère que vous aurez au moins les deux spectateurs!

- Mais nous comptons bien que vous serez là tous les deux! s'exclame Sereine.

- Alors, reprenons-nous? intervient Monseigneur; ou y a-t-il d'autres commentaires?

L'oncle et la tante font signe qu'ils sont prêts à écouter la suite.

Mais Artémis interrompt soudain la représentation qui allait reprendre :

- Je me souviens avoir lu que dans les siècles passés, les spectateurs interrompaient les artistes pour leur demander de redire une tirade qui leur avait beaucoup plu.

Ulysse ironise :

- Alors, nous devons nous préparer à jouer jusque tard dans la nuit; on nous demandera certainement de rejouer entièrement toutes les pièces plusieurs fois!

Je ne suis pas en reste d'ironie :

- Le Gora seulement!

Artémis reprend, dès la... dernière réplique :

- Et ma mère m'a aussi raconté que, lorsqu'elle était jeune, on demandait quelquefois aux chanteurs d'opéra de recommencer un air très applaudi.

Là-dessus, on entend des applaudissements! C'est l'oncle :

- Recommencez!... Recommencez!...

Ulysse fait le modeste :

- Tu sais, je ne jouerai pas mieux...

L'oncle applaudit de nouveau, cette fois-ci accompagné de la tante :

- Recommencez!... Recommencez!...

Eh bien, nos deux artistes ont recommencé... pour les deux spectateurs! Du reste, il n'y avait que dix répliques...

On en arrive au tangora. Toto a froncé les sourcils, l'air de chercher à comprendre. L'oncle et la tante ont fait chacun un petit signe de tête montrant qu'ils avaient compris, qu'ils ne voyaient pas où cela allait mener. Au gros angora, le zangora fait mouche. Des rires, mais qui s'éteignent assez vite. La scène de ménage qui suit paraît même avoir plus de succès. Pas auprès de Toto, par exemple, qui s'en est allé vers le milieu de la scène.

- Elle n'a vraiment pas un bon caractère! commente l'Entrepreneur, riant encore à moitié.

- Il faut dire que lui n'est pas très tendre avec elle! commente de son côté sa femme.

- Oh, il n'y a pas de quoi fouetter... un chat! rétorque l'oncle; Gustave indique simplement à Bobéchotte comment il faut bien parler.

- Parler des relations qu'on a avec son mari est plus important que les histoires de prononciation!

- Ah, va! Ce qui compte, c'est que ce soit amusant!

Il se tourne vers son neveu et sa nièce :

- Vous avez très bien joué!

- C'est bien! ajoute la tante.

Toto n'a pas fait de commentaires. Il est à moitié dans le ruisseau, et organise des courses de bateaux avec des brindilles et des feuilles. Les blanches spectatrices, ayant trouvé ce spectacle beaucoup plus intéressant que le nôtre, sont venues près de Toto suivre les compétitions.

L'Architecte est de nouveau sur la scène :

- La Troupe des Jeunes Acteurs Improvisés a maintenant le plaisir de vous présenter Le coup de fusil!

- Ah bon, c'est payant!... C'est si cher que ça?...

Interloquée, l'Architecte reste sans voix. Mais quelques instants après, tout le monde rit!

- Tu ferais un bon acteur! lance Ulysse à son oncle.

- Ma tante nous paiera largement à l'entr'acte avec son gâteau! ajoute Sereine en souriant.

L'Architecte reprend, d'un ton théâtral :

- La Troupe des Jeunes Acteurs Improvisés aura tout à l'heure le très grand plaisir de manger l'excellent gâteau de la tante d'Ulysse et de Sereine!

Applaudissements dans la salle. Réprobation des blanches spectatrices pour... "tous ces bruits pour rien!"

- C'est tout de suite, l'entr'acte?

Toto a l'ouïe fine; tout trempé, il est arrivé en courant à toutes jambes! Comment faire autrement que lui donner une part de gâteau?... Là-dessus, le gâteau à la main, il est reparti en criant : "Je serai patient!... Je serai..."

Le coup de fusil commence donc; sans tirer de cartouches, n'est-ce pas? comme nous le savons tous les sept, l'ayant déjà lu... et appris, pour ce qui est d'Artémis et de Monseigneur!

Madame, seule en scène, tourne en rond, très agacée, tout en consultant la pendule - Monsieur tarde...

Entrée de Monsieur, "pâle et défait".

- Donne-moi un verre d'eau, demande-t-il d'une voix faible.

Madame mêle inquiétude et agacement. Monsieur vient de se souvenir qu'il a de l'affection pour sa femme :

- Ma pauvre chère!... Ma pauvre chère!... Ah! j'ai bien cru que je ne te reverrais jamais!

Madame prend peur :

- Tu me fais mourir d'inquiétude! Il t'est arrivé quelque chose? Tu as couru quelque danger?

Monsieur annonce, "d'une voix à peine perceptible" :

- J'ai reçu un coup de fusil.

Nos deux spectateurs écoutent avec un intérêt manifeste; tout à l'heure, ils regardaient de loin, si j'ose dire. Maintenant, ils sont attentifs. Il se passe quelque chose. Ils veulent savoir. Est-il blessé? Ils le tâtent en même temps que sa femme. Le long récit du chasseur les agace, tout comme il agaçait Madame au début de la scène. Les explications? apparemment, ils n'en veulent pas. Alors, ce qui compte, est-ce donc seulement le coup de fusil? Qui a tiré? Pourquoi? Monsieur est-il blessé, oui ou non?

- Si encore Monsieur était un de leurs amis... murmure Songe, près de moi.

Nous arrivons au fait. Nous allons tout savoir. Enfin, les deux spectateurs vont savoir; nous, nous savons. Je me suis souvenu du jour où nous en avons parlé; que de commentaires n'avons-nous pas faits?

Bon, ça y est! Monsieur n'est pas blessé du tout. Est-ce un soulagement pour Madame? Point! Ecoutons-la :

- ...Ainsi, voilà un idiot qui rentre chez lui dans l'état que vous savez, avale deux litres d'eau, me tourne les sangs, m'affole, et tout ça parce qu'un chasseur lui a, du canon de son fusil, effleuré le nez au passage!

Monsieur :

- Du canon... Au fait, mais c'est vrai!

"Il se trouble, pâlit, roule des yeux hagards."

- Ce n'est pas un coup de fusil que j'ai reçu...

Monsieur s'est tellement troublé... que Monseigneur en a oublié son texte! Heureusement, empruntant sa voix à l'Architecte, la souffleuse veillait! et Monsieur reprend, "Avec éclat" :

- C'est un coup de canon!

Les rires et les applaudissements ont envahi les prés. Les blanches spectatrices, effrayées, ont ébauché un mouvement de retraite; une nuée d'oiseaux, fuyant à tire-d'aile, a obscurci le ciel; et le bateau de Toto, celui qui était sur le point de gagner la course, a chaviré! Mais Toto n'a pas perdu son sang-froid; il s'est précipité vers la salle de spectacle, et a crié d'une voix qui couvrait les rires et les applaudissements :

- C'est l'entr'acte?...

C'était bien l'entr'acte!

Nous sommes maintenant confortablement installés sur les deux rambardes du petit pont, et Toto n'est plus le seul à engloutir le bon gâteau de la tante; tout le monde en profite!

- J'ai bien aimé le récit de la poursuite du tramway; on s'y serait cru! Monseigneur a vraiment bien rendu le récit! apprécie l'Entrepreneur.

Tiens! Je m'étais donc trompé; le récit du chasseur ne l'avait pas agacé, comme je l'avais pensé!

- C'est la poursuite du tramway qui est intéressante; s'il avait raté le tramway, ç'aurait été dommage pour lui, mais ça n'a pas d'importance.

- Si le chasseur avait raté le tramway, il n'y aurait pas eu de pièce, remarque Artémis.

- Et pourquoi cela? s'étonne-t-il.

Il se replonge dans la chasse... au tramway :

- Ah, c'est bien!... Quand il a sauté sur le marchepied du tramway!...

Oui, il y avait du mouvement; je n'avais pas pensé à cela.

- Et moi, quand est-ce que je joue?

Ayant achevé son gâteau, Toto vient de se souvenir qu'il n'est pas seulement venu en promeneur.

- Eh bien! c'est justement la pièce suivante, lui annonce Sereine.

Il bat des mains :

- Pouf!...

Il met brusquement la main devant sa bouche :

- Non, non! Il ne...

Deuxième interruption, tout aussi brusque. Toto a bonne mémoire. Songe lui avait expliqué la scène. Il sait que c'est elle qui doit dire "Pouf! il tombe!" devant le docteur. Là-dessus, Toto avait demandé : "Pourquoi? Le docteur ne voit pas bien?" En fin de compte, Toto avait parfaitement compris la scène, et il se retient maintenant de dire "Pouf! il tombe!" Quand je disais que Toto était un grand acteur!

L'entr'acte est terminé. Revoici l'Architecte sur la scène :

- La Troupe des Jeunes Acteurs Improvisés a maintenant le plaisir de vous présenter Le petit malade!

Les deux spectateurs applaudissent très fort; et Toto applaudit lui aussi... encore plus fort qu'eux!

La scène s'est ouverte sur Songe et sur moi. Toto est un peu à l'écart, assis dans l'herbe près de notre Troupe.

- C'est ici, Madame, qu'il y a un petit malade?

Instinctivement, le regard de la tante d'Ulysse s'est posé sur le petit malade; lequel "arbore sur ses joues les couleurs d'une extravagante bonne santé", ainsi que le dit Courteline!

- ...et je le mets sur ses jambes. Pouf! il tombe! achève Madame, s'adressant au médecin.

Le médecin a pris l'air du médecin qui a déjà découvert aisément de quoi il s'agit :

- Un faux pas, peut-être.

Mais Madame l'avait relevé sept ou huit fois de suite, et :

- ...depuis ce matin, tout le temps il tombe.

La curiosité s'est peinte sur le visage des deux spectateurs. "Quelle maladie peut-il donc avoir, cet enfant?" se demandent-ils certainement.

La curiosité ne s'est pas peinte sur le visage du médecin. Plutôt un peu d'impatience :

- Voilà qui tient du merveilleux. Je puis voir le petit malade?

Entrée de Toto, que Madame est allée chercher. Il est vêtu d'une longue blouse qui recouvre son pantalon trempé, blouse que nous avons soigneusement empesée de confitures qui ont tout juste eu le temps de sécher au soleil. Et si la blouse est longue, c'est qu'il ne faut pas qu'on voie que les deux jambes de Toto sont dans la même jambe du pantalon; où serait la surprise? L'entrée est applaudie... comme pour les acteurs célèbres. Et Toto a salué. Un grand acteur, je vous dis!

Le médecin a pris l'air du médecin qu'on a dérangé pour rien :

- II est superbe, cet enfant-là!... Mettez-le à terre, je vous prie.

Et ce fut là que Toto obtint un triomphe mémorable! Il tomba, il tomba... fougueusement, avec je ne sais combien de fers en l'air! Et cela, sans jamais ajouter "Pouf! il tombe!" comme il en avait l'habitude. Voilà qui promettait un triomphe éclatant le jour de la représentation. On en parlerait sûrement longtemps dans les chaumières de la forteresse et des alentours!...

Le médecin ne sait plus quoi penser. "C'est inouï", se contente-t-il de dire. Pourtant, il lui faut faire quelque chose. Que pensera-t-on de lui, s'il ne trouve rien? Il pose quelques questions à Toto :

- Mon petit ami, tu as du bobo quelque part?

- Non, monsieur, répond tranquillement Toto, qui sait bien son texte.

- Cette nuit, tu as bien dormi?

- Oui, monsieur.

Alors, le médecin, sans transition, et assez brutalement, comme pour dire : "Vous n'allez pas supposer que je suis un incapable, non?" :

- Parfaitement. C'est de la paralysie.

Madame paraît frappée de stupeur. Elle reste un long moment immobile, sans rien dire, fixant intensément le médecin. Seulement, le médecin, c'est moi, et Songe n'avait jamais fait cela lors de nos répétitions personnelles. Je ne sais quelle contenance prendre, d'autant plus que la réplique est pour elle. L'Architecte, elle, a dû penser que Songe avait oublié son texte, car je la vois ouvrir la bouche pour souffler la réplique. Mais à l'instant même, j'entends un gémissement sourd, étouffé :

- De la para!...

Suivi d'un cri :

- Ah Dieu!

Soudain, Madame a levé les bras au ciel. L'enfant est tombé.

Toto est tombé d'un seul coup, tout droit. Il reste à terre, sans bouger. Il a l'air effrayé.

L'Entrepreneur et sa femme se sont brusquement dressés. L'inquiétude se lit sur leurs visages.

C'est à moi de dire la réplique. J'hésite. Je regarde Songe. Elle me fait un imperceptible signe de tête. J'ai compris. Le médecin profère, sur le ton : "Je sais ce que je dis et je vais vous le prouver!" :

- Hélas! oui, Madame. Paralysie complète des membres inférieurs. D'ailleurs, vous allez voir vous-même que les chairs du petit malade sont frappées d'insensibilité absolue.

Madame, hébétée, est muette. Le médecin, gestes autoritaires, s'est penché sur Toto, toujours à terre. Ce qu'il a vu lui a montré à l'évidence que son jugement avait été absolument erroné. Il est furieux de devoir être ridicule. Sur qui rejeter la faute? Sur Madame, bien entendu! Il éclate :

- Eh! sacrédié! Madame, qu'est-ce que vous venez me chanter avec votre paralysie?

Madame est ahurie :

- Mais, docteur...

Le médecin, magistral :

- Je le crois bien, tonnerre de Dieu, qu'il ne puisse tenir sur ses pieds... Vous lui avez mis les deux jambes dans la même jambe du pantalon!

- Oooh! s'exclament en même temps l'oncle et la tante, encore sous le coup de la scène, mais laissant passer un rire irrésistible.

Petit entr'acte avant la pièce suivante. Songe m'a soufflé :

- Je ne t'avais rien dit pour que...

- Tu as bien fait. J'ai compris sur ton signe de tête. Ai-je été naturel?

Elle m'a rassuré d'un sourire.

- Et Toto?

Elle a ri doucement :

- Nous avions répété en cachette!

Lorsque l'Entrepreneur et sa femme reprochèrent à Songe la violence de la scène, elle leur répondit calmement :

- On ne fait pas peur à une mère inconsidérément.

Dernière pièce. L'Architecte annonce :

- La Troupe des Jeunes Acteurs Improvisés va maintenant vous présenter la dernière pièce du spectacle qu'elle a été heureuse de préparer pour vous - Une lettre chargée!

Applaudissements! J'entre en scène :

- Je suis l'employé du bureau de la Poste. Comme vous pouvez ne pas le voir, je suis assis derrière mon guichet. Seulement, pour cause d'économie du gouvernement, je n'ai ni siège ni guichet...

Toute la salle pouffe de rire!

- Une chaise, tu la trouveras facilement samedi prochain, mais le guichet, je te le ferai! m'assure gaiement l'oncle d'Ulysse.

- Ici, j'ai ce qu'il faut, poursuit l'Entrepreneur de bâtiments; avec des planches... et j'ai même un grillage... mais faudra me le rendre, il est tout neuf, c'est pour un client.

Nous le remercions tous. Sans plus attendre, Ulysse s'approche de moi :

- Monsieur, qui êtes derrière ce beau guichet, "un de mes amis qui me devait cent francs vient de me renvoyer cette somme. Il me l'a expédiée par lettre chargée" ... "Voulez-vous me la donner, s'il vous plaît? Je suis monsieur..."

L'employé achève lui-même :

- ...monsieur La Brige.

La Brige, "un peu étonné" :

- II est vrai. Mais comment...

L'employé explique :

- J'ai eu l'avantage, autrefois, de me trouver souvent avec vous aux vendredis des Crottemouillaud.

Le nom déclenche des rires.

La Brige s'est souvenu. Il s'est même souvenu qu'il devait cent sous à l'employé. Par contre, il ne se souvient plus du nom de l'employé :

- Rappelez-moi donc votre nom... Ratbouilli, je crois; Ratcrevé?

Sourires des deux spectateurs; rire franc de Toto.

L'employé répond assez sèchement :

- Ratcuit.

Rires francs des deux spectateurs; délire de Toto qui bat des mains :

- Le rat bouilli, il est cuit!... Le rat...

Il s'est arrêté, un peu confus; Songe lui a fait un bon sourire pour le rassurer.

La Brige, aimable, reprend :

- C'est ce que je voulais dire. Vous avez une cou...?

Ulysse s'est interrompu. A-t-il légèrement rougi? L'Architecte s'est souvenue du petit dialogue entre Ulysse et moi :

"- ...Vous avez une cousine?

- Oui, monsieur.

- Fort mince?

- Fort mince.

- C'est bien ça. La délicieuse jeune fille!... Je la fis courir bien des fois!"

Vite, elle a soufflé :

- Une soeur!

La Brige, aimable, reprend - comme s'il ne s'était rien passé :

- Vous avez une soeur?

Ratcuit répond - comme s'il ne s'était rien passé :

- Oui, monsieur.

- Fort blonde?

- Fort blonde.

- C'est bien ça. La délicieuse jeune fille!... Je la fis valser bien des fois!

Les deux spectateurs n'ont rien remarqué de particulier à la cou... bien évidemment!

Et voilà donc un Ratcuit qui connaît parfaitement bien La Brige! La lettre chargée étant bien au nom de La Brige, Ratcuit n'a plus qu'à la lui remettre. Oui, mais l'adresse est celle du ministère où travaille La Brige, et celui-ci ne possède de documents que pour l'endroit où il habite. Et il ne lui remet rien du tout.

L'oncle et la tante écoutent avec attention et intérêt. Ils ne se font pas faute de faire des remarques désobligeantes sur les règlements.

Six heures. Le soleil se couche. Nous quittons le petit pont.

- Cela aurait cependant pu se faire...

Comme l'Entrepreneur n'ajoute rien, sa femme le presse :

- Quoi donc?

- Deux La Brige... qui se connaissent...

Nous marchons à pas lents, Songe et moi, sur le très vieux chemin qui passe entre nos deux villages par le haut des collines. De lourds nuages, d'un gris soutenu frangé de noir, ont empli le ciel. Le bleu de l'été qui se termine est parti; parti là-haut, derrière les nuages. Un vent obstiné conduit les nuages vers un horizon obscur. Samedi, jour de la représentation de notre pièce, c'est l'automne; lundi, c'est l'école.

- L'automne; les arbres se préparent à dormir, murmure Songe.

Je fais, en écho :

- L'automne; les élèves se préparent à veiller.

Elle sourit :

- Les arbres n'ont pas besoin d'apprendre pour donner des fruits.

Nous marchons en silence, dans la fraîcheur du matin. Il est encore tôt. Je me suis levé à l'aube, et je suis allé jeter un petit caillou dans la fenêtre de Songe.

- Il n'y a personne, murmure Songe; à cette heure-ci, en ville...

Elle se reprend :

- Non, il n'y a pas grand monde...

Elle cherche ses mots. J'ai compris ce qu'elle a voulu dire :

- Il n'y a pas grand monde, mais ils sont là, ils pressent le temps.

- Oui, c'est bien cela; ici, le temps est libre.

Elle poursuit, au bout d'un moment :

- Après que les orges sont parties, les laboureurs sont venus; il y avait grand monde...

Elle fait une petite pause :

- ...mais le temps était celui de la terre, de la terre qu'ils soignaient, et non celui des hommes, de ceux des hommes qui n'ont pas encore appris à vivre avec lui.

- Ou qui ont refusé d'apprendre.

- Refusé?...

Je cherche mes mots. Elle a compris ce que j'ai voulu dire :

- C'est effrayant de vivre seul avec un temps dont on ne sait pas ce qu'il est.

Nous marchons à pas lents, silencieusement. Les lourds nuages, d'un gris soutenu frangé de noir, vont au loin au-dessus d'une terre qui ne finit jamais.

- Elle fait semblant de finir, me répond Songe.

- Oui; quel que soit l'horizon qu'on regarde, on ne voit rien derrière lui.

Elle sourit :

- Les hommes ne voient que ce qu'ils ont décidé de voir. Malheur à celui qui cherche à savoir au lieu de regarder là où il n'y a rien!

Il pleut. Il fait froid. Nous sommes réunis tous les sept chez mes grands-parents. Une bonne grosse bûche bien sèche flambe dans l'âtre. Bonne, car il fait bon, il fait doux dans le salon, pendant que la pluie froide ruisselle sur les carreaux. Ma grand-mère nous a préparé une belle tarte aux raisins et un thé bien chaud.

- ...je crois que ce sont les défauts les plus cachés qu'il sait montrer, avance Artémis.

- Et il les montre au moment où on s'y attend le moins, approuve Sereine.

- Les défauts, c'est facile à trouver, commente Monseigneur; seulement, il y a les défauts particuliers, qui ne touchent que la personne...

- Comment ça? coupe Ulysse.

- Je pense que Monseigneur veut parler des défauts qui ont des conséquences graves pour les hommes, répond Artémis.

Signe de tête approbatif d'icelui.

- Bien; prenons un exemple, propose l'Architecte.

Je suggère la pièce de cent sous.

- Parfaitement! approuve encore icelui; La Brige n'est pas homme, dans les circonstances ordinaires, à se montrer mesquin devant le monde...

- ...et Courteline a trouvé le moyen de faire surgir sa mesquinerie, achève Ulysse.

Nous sommes bien tous du même avis.

- Ce sont les spectateurs dont Courteline révèle la mesquinerie, murmure Songe.

- Comment cela? s'étonne Sereine.

- La Brige renvoie à Ratcuit les arguments qu'il avait reçus de lui; les spectateurs prennent fait et cause pour La Brige, et, en applaudissant la scène, ils montrent qu'ils sont prêts, eux aussi, à faire de même, à ne pas rendre les cent sous.

Elle laisse un temps :

- Les voilà donc mesquins, eux aussi!

Nous restons là à méditer. Ulysse précise plaisamment :

- Excepté les deux spectateurs, bien entendu!

- Bien entendu! entend-on de toutes parts au milieu des rires.

Un moment se passe à converser avec la tarte aux raisins.

- Comment doit-on donc faire pour bien connaître un homme? soupire Artémis.

- Peut-être faut-il découvrir ce qu'il a de secret, et ne jamais l'oublier, murmure Songe.

Il pleut. Il fait froid. Nous sommes réunis tous les sept chez mes grands-parents. Une bonne grosse bûche bien sèche flambe dans l'âtre. Bonne, car il fait bon, il fait doux dans le salon, pendant que la pluie froide ruisselle sur les carreaux. Ma grand-mère nous a préparé une belle tarte aux raisins et un thé bien chaud.

- Finies nos promenades! lance plaintivement Ulysse.

Silence. Que dire, d'ailleurs?

Mais les silences ne durent que le temps... voyons, comment dire?... eh bien, le temps qu'ils durent! Ouiche...

- Nous reviendrons aux prochaines vacances, reprend Ulysse avec un peu plus de courage.

Il se tourne vivement vers Artémis :

- Tu seras là?

Ma cousine, un peu surprise, se met à rire :

- J'habite là, tu sais!

Ulysse, tout confus, cherche à se rattraper :

- Je voulais dire que nous serons tous contents de te revoir!

Elle sourit :

- Moi aussi, je serai contente de vous revoir tous...

Je viens au secours d'Ulysse :

- Alors, nous viendrons tous!

- Et tu sais quand commencent les prochaines vacances? demande, en souriant, Sereine à son frère.

Il hésite... Apparemment, il ne sait pas très bien. Monseigneur, comme toujours, sait tout :

- Mercredi trente octobre, au soir.

- C'est loin! ronchonne Ulysse.

Nous sommes, je crois, tous du même avis que lui.

L'Architecte fait diversion :

- Vos cours, à l'école, sont intéressants?

Nous lui répondons par l'affirmative. La conversation se poursuit sur telle ou telle matière. Bien sûr, tout n'est pas également passionnant. Songe et Sereine sont des littéraires avouées, Artémis aime autant la physique que la littérature; quant à nous, les garçons, nous sommes de purs scientifiques. Encore que, si l'on me poussait plus avant, je ne dédaignerais pas quelque joute philosophique.

Echanges de propos sur ce que nous aimons le plus apprendre. L'Architecte parle de son projet...

- Qu'apprendrions-nous si nous n'étions obligés à rien? demande tranquillement Songe, au milieu d'un petit silence.

Silence qui, au reste, se prolonge. Serait-ce que personne ne ferait rien? Je pose la question.

- C'est difficile de ne rien faire, analyse Monseigneur; nous sommes bien obligés de manger.

- Ta thèse n'est pas soutenable; nous pouvons refuser cette obligation, rétorque Ulysse sur un ton de rhéteur.

- Ta réfutation mérite examen; je te propose de la mettre à l'épreuve sur un cas concret.

- J'accepte sans réticence ta proposition; tu ne manges plus pendant un an, et nous reprendrons le débat ensuite.

- Et vous appelez vraiment ça faire quelque chose? ironise l'Architecte.

- Oh! pour une fois qu'on peut s'amuser en cours... remarque Sereine.

Les deux jouteurs déposent les armes.

- La question reste posée, rappelle Artémis.

Je souris :

- Merci, cousine!

- Pourquoi ne réponds-tu pas toi-même à la question, au lieu de la poser? me lance Ulysse.

- Je voulais te donner l'occasion de te mettre en valeur autrement que par des exercices physiques!...

- Ne le moque pas, me tance ma cousine; tu dis cela parce qu'il court plus vite que toi!

Ulysse, rouge de plaisir, se compose un air modeste. Nous rions tous.

- Bon, je vois que vous cherchez des prétextes pour ne pas répondre à la question, note Sereine.

- Ai-je bien entendu? s'exclame son frère, très en verve; il m'a semblé que tu as dit "vous"!

- En tout cas, si vous comptez répondre de cette façon en classe, je redoute les notes... commence ironiquement l'Architecte.

Ulysse lève les bras au ciel :

- Non, non! pas de classe! Je t'informe officiellement que nous sommes en vacances!

Ma foi, après mûre réflexion - réflexion qui a bien duré une bonne seconde - nous convenons tous qu'il a parfaitement raison.

- Et si nous n'avions pas besoin de manger? demande tranquillement Songe.

- Si nous ne faisions rien, nous n'aurions pas ce dont nous avons besoin pour vivre, insiste Monseigneur.

- Et si nous n'avions besoin de rien? demande tranquillement Songe.

- Moi, je veux des joujoux! s'écrie Ulysse en faisant une grimace comique et en tapant du poing sur le bras de son fauteuil.

- Ta demande mérite examen, admet gravement Monseigneur; cependant, t'accorder le précieux objet que tu convoites serait admettre par voie de conséquence que c'est lorsque l'homme n'a plus besoin de rien qu'il commence à avoir besoin de quelque chose.

L'Architecte entre dans le jeu :

- Et comme aucun objet, si précieux soit-il, ne saurait plus être utile, puisqu'on n'a plus besoin de rien, cet intéressant objet doit donc, de par sa nature et étant posé le but qu'on lui assigne, être absolument inutile.

- Mon frère a dit "je veux", il n'a pas dit "j'ai besoin", fait remarquer Sereine.

- D'où la question : a-t-on besoin des choses inutiles? commente Artémis.

J'observe :

- Il me semble que non; mais peut-on se passer des choses inutiles?

- Peut-être peut-on s'en passer, mais quels en seront les effets? s'inquiète l'Architecte.

- On ne pourra plus rien faire, ni d'utile ni d'inutile, conclut Monseigneur.

- Et moi, je n'aurai pas de joujoux! pleure Ulysse.

- Qu'importe, puisque tu auras toutes les choses dont tu as besoin!

- Si je n'ai besoin de rien, que veux-tu que je fasse des choses utiles?

Jeudi. Je me suis levé à l'aube, et je suis allé jeter un petit caillou dans la fenêtre de Songe. Pas plus que chez moi, personne n'est éveillé chez elle.

Nous marchons à pas lents, Songe et moi, sur le très vieux chemin qui passe entre nos deux villages par le haut des collines, où nous aimions tant nous promener durant l'été. Autour de nous, les champs où poussaient les orges au début de nos vacances dorment en paix, attendant le réveil du printemps. La pluie s'est lassée, mais les gros nuages qui se pressent au-dessus de nous annoncent que le répit ne sera pas long. Tout comme nous, le vent est en promenade.

- Merci, vieux chemin maintenant familier qui a guidé nos pas distraits en nous laissant libres de nous parler l'un à l'autre sans avoir besoin de penser où nous diriger; tu le savais, toi! a murmuré Songe.

Il pleut. Il fait froid. Nous sommes encore une fois réunis tous les sept chez mes grands-parents. Une bonne grosse bûche bien sèche flambe dans l'âtre. Bonne, car il fait bon, il fait doux dans le salon, pendant que la pluie froide ruisselle sur les carreaux. Ma grand-mère nous a préparé un gros gâteau débordant de chocolat, et un thé bien chaud. "Mangez, les enfants!" nous a-t-elle dit en quittant le salon, avec un regard teinté de tristesse.

- L'école est pour lundi, et nous n'avons toujours pas décidé de ce que nous voulions apprendre! déclare Ulysse, la bouche pleine de gâteau.

- A propos, si ma grand-mère avait adopté le principe de ne rien faire, tu n'aurais pas de gâteau.

Ma réflexion le fait rire :

- Toi non plus! Mais soyons sérieux...

- Mais nous sommes sérieux!...

Les protestations ont fusé de toutes parts! L'Architecte intervient :

- Le gâteau est-il une chose utile?

Le nez dans l'assiette, personne ne veut répondre; et pour cause!... Pourtant, Songe, au bout d'un moment :

- C'est un plaisir, mais sans le plaisir, serions-nous capables de faire tout ce que nous faisons?

Sereine hoche la tête :

- Oui; cependant, on nous reproche quelquefois de ne vouloir que ce qui nous fait plaisir.

- Très intéressant, commente Artémis; sans le plaisir, on ne fait rien, et avec le plaisir, on ne fait que ce qu'il ne faut pas faire!

Monseigneur est d'un autre avis :

- Sans le plaisir, on ne fait que les choses utiles...

- Et tu vas nous dire qu'avec le plaisir on ne fait que des choses inutiles? se gausse Ulysse.

Artémis s'en mêle :

- Notre conversation est-elle utile, ou nous fait-elle simplement plaisir?

Silence... Silence. Songe :

- Nous conversons pour savoir, ou comprendre, ou découvrir; peut-être est-ce cela que nous devons apprendre, sans nous préoccuper...

- ...de savoir si notre conversation est utile ou non! la coupe sa cousine.

- Oui, peut-être...

Moment d'attente. Ulysse demande à Songe, d'un ton dubitatif :

- Apprendrais-tu ce qui ne te servirait jamais à rien?

Il ajoute vivement :

- Dans le cas où tu en serais absolument certaine?

- Si cela ne me fait pas plaisir, bien évidemment non, puisqu'il s'agit d'une chose inutile.

Elle prend un temps :

- Si cela me fait plaisir, il m'est plus difficile de répondre.

- Pourquoi? Penses-tu à une chose nuisible? lui demande Artémis.

- Oui, certes, mais cela ne suffit pas; que se passerait-il si je me trouvais incapable de résister à l'envie de ce plaisir?

- Moi, je me trouve incapable de résister à l'envie d'avoir des joujoux! s'écrie Ulysse en faisant une grimace comique et en tapant du poing sur le bras de son fauteuil.

- Hé oui, tout est là! commente Monseigneur, prenant un air de profonde désolation; Ulysse ayant tout ne veut donc rien d'utile, et nous devons tous apprendre à fabriquer des joujoux pour lui faire plaisir!

Ulysse reprend instantanément le ton de rhéteur qu'il avait servi à Monseigneur avant-hier :

- Hé oui, tout est là! l'inutile devient l'utile puisqu'il sert à me faire atteindre le bonheur suprême!

Je m'enquiers prudemment :

- Et si nous ne voulons pas parce que cela ne nous fait pas plaisir?

- Je suis puissant! Je vous obligerai!

- Eh bien, c'est gai! ponctue Sereine; qu'est-ce que nous allons nous ennuyer!

- Je suis un démiurge! J'inventerai des joujoux irrésistibles qui vous rendront fous de joie!

- Ou fous tout court! murmure Songe.

Un petit silence. Je crois que nous avons tous tenté de rire, mais... personne n'a ri.

- Il reste encore deux jours de vacances, déclare calmement l'Architecte; tu as donc grandement le temps de nous exposer un projet détaillé de joujoux irrésistibles qui nous rendront fous de joie! Seulement, si ton projet ne fait que nous rendre fous tout court...

Elle prend une respiration :

- Les fous peuvent faire des folies...

Un petit silence. Je crois que nous avons tous tenté de rire, mais... personne n'a ri.

Six heures. Le soir vient d'allumer les lumières dans les villages. Les maisons s'emplissent de ceux qui reviennent des champs. Nous allons, chacun de son côté, battre le tambour pour notre représentation de demain soir. La pluie nous a quittés, laissant derrière elle une brume vaporeuse recouvrir la campagne. Les routes n'ont pas encore bu toute la pluie, et les flaques dans les rues renvoient un ciel noir qu'éclairent les réverbères solitaires.

Samedi vingt et un septembre. Aujourd'hui, nous jouons notre pièce de théâtre. Nous nous sentons à présent aguerris grâce à la répétition générale de dimanche dernier chez l'oncle et la tante d'Ulysse. Toto bout d'impatience; il va jouer devant "son" public de la forteresse, et j'ai cru comprendre que cela l'amusait beaucoup de se montrer, sans crainte de réprimande, en blouse empesée de confitures séchées, devant sa mère!

Demain, nous reviendrons mettre de l'ordre dans la salle de spectacle. Et puis... chacun s'envolera vers chez soi! Après-demain, l'école; finies, les vacances!...

Les flambeaux se sont allumés!

Affiches, tambour... nos efforts n'ont pas été vains. La porte monumentale a vu passer nos invités, venus en nombre des villages voisins; et nous avons vu avec plaisir la salle de spectacle s'emplir presque entièrement.

Vêtue d'une longue robe noire du siècle passé découverte dans les malles d'Artémis, l'Architecte a frappé les trois coups. La salle est silencieuse. Le ruisseau, resté là-bas près du petit pont, ne fait pas entendre son doux clapotis; et les oiseaux, perchés sur les branches au-dessus du ruisseau, ne font pas, eux non plus, entendre leurs chants sereins.

Pas d'oncle ni de tante - et pourtant, ils sont là - pour interrompre la pièce, échanger des propos, donner des conseils. Pas de plaisanteries sur les guichets absents - nous en avons un tout beau! Les blanches spectatrices broutent au loin sans plus rien nous dire. Et comment Toto pourrait-il faire courir ses vaisseaux, si loin du ruisseau?

Les acteurs ne sont plus quelques garçons et quelques filles en vacances. En beaux costumes et en belles robes d'un temps révolu, moustaches, favoris, barbes, perruques pour les garçons, rouge à lèvres, fards à paupières, faux-cils, chignons pour les filles, ce sont maintenant des artistes!

La salle a ri; elle a applaudi. Toto a été magnifique!

Les flambeaux se sont éteints!

Dimanche. Je me suis levé à l'aube, et je suis allé jeter un petit caillou dans la fenêtre de Songe. Pas plus que chez moi, personne n'est éveillé chez elle.

Nous marchons à pas lents, Songe et moi, sur le très vieux chemin qui passe entre nos deux villages par le haut des collines, où nous avons tant aimé nous promener durant ce long été qui vient de s'achever. Autour de nous, les champs où poussaient les orges au début de nos vacances dorment en paix, attendant le réveil du printemps.

 

F I N

 

 

 






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