PHOTOS of VENICE and FRANCE

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DERNIERES  VACANCES  AVANT  L'ANNEE  DES  EXAMENS.


Dernières vacances avant l'année des examens. Avant-hier, l'école nous avait abandonnés - je n'avais pas entendu beaucoup de lamentations chez les élèves... y compris moi-même!

En ce premier jour de juillet de l'an 1974, un beau lundi - les lundis sont tous beaux en vacances... - à huit heures et neuf minutes du matin, je roulais dans le train de Venise depuis déjà une bonne minute. Oui, mais je n'allais pas à Venise; j'allais chez mon oncle, et mon oncle n'habitait pas Venise.

J'aimais bien mon oncle. Il était affable, attentionné, tout comme l'était son frère cadet, qui n'était autre que mon père, comme l'étaient presque tous les habitants de notre petite région, située parmi de calmes montagnes que nous partagions avec des vaches paisibles sur lesquelles le rouge de l'automne se mêlait au blanc de la neige. Dans la grande ville où j'habitais, point de vaches, et bien moins de gens affables; peut-être n'avaient-ils pas le temps de l'être?

Mon oncle réparait les horloges. Cela me valait des moqueries de la part de mes camarades quand j'arrivais en retard en classe. "S'il les répare, c'est qu'elles ne marchent pas; comment voulez-vous que je sache l'heure?" leur répondais-je.

Un sien voisin faisait des vis. Cela faisait rire mes camarades. Allez savoir pourquoi! Ils sont tous extasiés devant les poteries des temps antiques. Eh bien, eux aussi travaillaient sur des tours, non? Et le voisin ne faisait pas seulement des vis, lui! Combien de petites pièces métalliques de grande précision n'a-t-il pas fourni aux industries et aux organismes de recherche scientifique de tant de pays!

Je n'étais pas venu voir mon oncle l'été de l'année dernière; j'avais préféré aller dans une colonie de vacances. Je n'en avais rien dit, mais je m'étais toujours ennuyé chez mon oncle. J'avais l'habitude de la grande ville et de ses distractions, de mes nombreux camarades; en un mot, d'une vie qui ne laisse ni le temps ni la place à l'ennui. Chez mon oncle, la nature était très belle, vraiment, plus belle que les grands parcs de ma ville, mais enfin ce n'était que la nature - arbres, herbes... que faire, sinon se promener, même si c'est agréable? Par ailleurs, je n'avais guère de compagnie de mon âge, et il ne me restait qu'à jouer avec la fille du voisin, une gamine très gentille certes, mais qui avait toujours un air rêveur et qui manquait singulièrement de vivacité. J'y pense maintenant, peut-être s'ennuyait-elle, elle aussi?

Le train, après avoir quitté sans regrets - pour moi tout du moins - de mornes plaines, longeait entre deux vertes collines une jolie rivière recouverte de grands arbres, qui s'en allait sans se presser vers une mer encore lointaine. Nous approchions de la ville la plus importante - sans commune mesure cependant avec celle où j'habitais - de la région où se trouvait le petit village de mon oncle. Peu après cette ville, le paysage changeait. Les collines se faisaient de plus en plus présentes; on voyait moins loin.

Une petite gare, à laquelle personne ne prête attention lors d'un voyage ordinaire. Oui, mais pour moi, il en allait différemment; je changeais de train. Ce n'était même pas vrai; je quittais un bon train, un vrai train, pour un autorail comme on en trouve près de ma grande ville pour aller dans quelque endroit isolé. Un quart d'heure plus tard, après m'être arrêté devant une sorte de baraque qui servait pourtant de gare, ce n'était plus le train que je quittais, c'était carrément la voie du chemin de fer! Oh! Il y avait encore des rails, mais c'était bien tout. De plus, nous avions perdu une moitié de l'autorail, parti pour des contrées moins agrestes. Au loin, la montagne était apparue.

J'éprouvais un curieux sentiment; j'allais chez moi, alors que je m'éloignais de chez moi. De chez moi où je me trouvais tous les jours, où j'avais mes camarades, où j'avais mes habitudes. Je me rendais compte que c'était la vision de la montagne qui jetait ce trouble en moi, la montagne que je ne pouvais pas même encore discerner distinctement.

L'autorail, plus lent qu'un cheval en bonne santé, était enfin parvenu à la gare où je devais descendre - c'était la troisième depuis qu'on avait perdu un morceau de l'autorail. La gare était une véritable maison, d'apparence sérieuse; on pouvait y travailler et y habiter. Mon oncle était sur le quai. Il m'accueillit avec chaleur, mais sans exubérance; l'affection ne gagne rien aux manifestations désordonnées. Je passai l'après-midi à faire le récit de mes deux années d'école à mon oncle et à ma tante, et à les écouter me parler de leur vie et de celle de leur fils. Celui-ci habitait un village proche; il vint en début de soirée avec sa femme. Nous dînâmes en famille.

Je me suis levé tard, et mon oncle était déjà parti livrer une horloge. Au déjeuner du matin, je retrouve l'odeur forte du lait de la ferme de l'autre côté de la rue. Le pain, moins frais que chez moi où il est acheté tous les matins, possède une saveur plus prenante. Pour le beurre, le cas est particulier. Bien sûr, c'est mon cousin qui l'a rapporté hier soir de la beurrerie où il travaille dans un petit bourg voisin, mais ce n'est pas seulement ça; ce beurre porte en lui le souvenir des fleurs de notre montagne. Et quelles sont donc celles qui laissent dans la bouche ce délicieux goût de noisette? C'est un secret entre elles et les vaches qui les ont mangées!

Le cerisier du jardin donne de bonnes cerises; et c'est ma tante qui fait les confitures. Elle me regarde en souriant mordre de bon coeur dans les tartines qu'elle a préparées avec tendresse. Je ne viens pas assez souvent, à son gré. Et je ne suis pas venu l'année dernière! La voir ainsi me donne envie d'être là; mais j'ai honte à le dire, je sais que je vais m'ennuyer...

Soyons juste; je ne m'ennuie pas encore. Ma tante me pose d'innombrables questions, et j'aime bien parler avec ma tante. Il me faut la rassurer; mes études sont bonnes. Que craint-elle? Je le sais fort bien; sans de bonnes études, que pourrais-je faire? Elle rêve pour moi, qui vais "dans les écoles" de ma grande ville, d'autres avenirs que la beurrerie ou les vis. Je la rassure. Ce n'est pas simple. Il faut prendre des précautions pour qu'elle ne se sente pas dédaignée. Non, pas elle, son fils.

L'après-midi se passe pour une bonne partie dans l'atelier de mon oncle. J'y reste avec plaisir; il me parle de ses horloges, de leurs qualités, de leurs défauts, de ce qu'il fait. Et puis là non plus je ne m'ennuie pas. J'aime voir le mouvement des roues, comprendre - ce n'est pas toujours facile - la vie des aiguilles. Oui, la vie; tant que le poids qui crée le mouvement n'est pas arrêté dans sa chute, l'horloge vit. Je me mets à imaginer un poids qui tomberait jusqu'au centre de la terre. J'ai dû prendre une attitude insolite, car mon oncle m'a regardé, un peu surpris. J'ai repris aussitôt le fil de la conversation. Je n'ai pas parlé du centre de la terre. Mon oncle n'est pas très imaginatif; il se serait inquiété.

Ce matin, ne sachant déjà quoi faire, j'entreprends de remettre mon vélo en état. Il y a deux ans, mon oncle et ma tante l'avaient acheté pour moi dans un village des environs à un garçon qui, devenu un homme, était parti je ne sais où. A l'époque, il était un peu trop grand pour ma taille, mais aujourd'hui il me convient parfaitement. Peu de choses à faire au demeurant; le vélo n'a qu'un peu de poussière. Mais il n'importe; j'aime que les choses soient en ordre. Ce n'est pas l'huile ni la graisse qui manquent dans l'atelier de mon oncle. Me voici à l'ouvrage; je démonte consciencieusement les roues, la chaîne, le guidon. Graisse, huile; et voilà tout remonté, avec la chaîne bien tendue, l'éclairage vérifié, les roues remises bien droites, le matériel de réparation de crevaison vérifié, une clef universelle et un tournevis pour les petites mésaventures ou un réglage supplémentaire éventuel bien rangés, et les freins soigneusement réglés. La matinée a passé. Je me sens content, sans raison véritable. Si, pourtant; c'est agréable de faire en paix quelque chose d'utile, même si ce n'est pas vraiment important. Et puis, l'importance des choses, n'arrive-t-il pas qu'on ne la découvre que bien plus tard?

Déjeuner. Mon oncle paraît apprécier en connaisseur la juste valeur de mon travail. Ça aussi, c'est de la mécanique! Ma tante m'incite à profiter de ces efforts pour aller me promener; elle m'indique un ou deux endroits.

J'étais donc parti me promener. L'idée était excellente; il faisait un grand soleil, et je me souvenais que les paysages étaient très beaux. Je n'avais pas bien compris les explications de ma tante sur les endroits à parcourir. Ce n'était pas grave; ce qui comptait pour elle c'était de voir que je me plaisais ici.

Je roulais donc, lentement, dans cette très belle nature, très belle, mais qui n'était seulement que la nature, faite d'arbres et d'herbes, comme je l'ai déjà écrit. J'ai aussi écrit que les grands parcs de ma ville étaient moins beaux. Pourquoi alors les parcs avaient-ils ma préférence? Car je les regrettais, et rien, ici, ne me paraissait pouvoir les remplacer.

Troisième jour de séjour. Le soleil est radieux. Ma mère m'a dit au téléphone qu'il faisait très chaud en ville. Pourtant, ici... Ah, c'est vrai! Ici, nous sommes à environ sept cents mètres d'altitude; il y a bien cinq degrés de moins qu'en bas. Après déjeuné, ma tante me suggère d'aller à la rivière. "Il y fait frais, cela te fera gros de bien!" me dit-elle.

Pourquoi pas la rivière? Je m'en souviens très bien; j'y avais été avec la fille du voisin qui n'avait rien trouvé de mieux à faire que de m'éclabousser avec l'eau glacée de la source toute proche.

La rivière n'était pas bien loin; cela me donnait l'occasion d'une bonne promenade à pied. J'aime beaucoup marcher, et je dois avouer qu'en ville ce n'est pas aussi agréable qu'ici; il y a moins d'espace, et la foule ne laisse pas le loisir de penser.

A peine quittée la dernière maison du village, le chemin montait assez rudement; du haut, je pouvais voir les monts se découper sur l'horizon, et aussi, en contrebas, la maison de mon oncle. Autour de moi, des prés, où paissaient des vaches, probablement les vaches qui donnaient leur lait fleuri à la beurrerie de mon cousin; les prés, je ne pouvais pas ne pas les voir, ici, il n'y a pas autre chose. Sur la gauche, un petit chemin partait en pente douce vers la rivière; je crois l'avoir pris une fois, mais il était long et tortueux, et je n'étais pas sûr de m'y retrouver. Je continuais donc ma route qui allait plus directement à la source, par un sentier fort raide à travers bois, qu'il était amusant de descendre en courant.

La source était aussi fraîche que l'avait dit ma tante, et c'était vrai, elle me faisait du bien. J'en étais un peu étonné. Après tout, il faisait frais, certes, mais enfin, il n'y avait pas à crier au miracle; l'eau qui sort de la terre est froide, tout le monde sait ça. Pourtant, était-ce seulement la fraîcheur... il me semblait ressentir autre chose. Bah! ce n'était sûrement qu'une question d'habitude. La prochaine fois que je viendrai ici, tout me paraîtra banal. Je restais là à regarder l'eau qui coulait doucement... Retour à la maison.

Le repas de midi sera bon; ma tante est au potager, et choisit le... menu. Dans une boutique aussi, on choisit ce dont on a envie pour le repas. Pourtant, j'ai le sentiment que quelque chose est différent. Quoi? Je passe en revue les raisons évidentes; les tomates que ma tante cueille seront bien plus fraîches que celles qu'on achète, elles seront cueillies à la maturité désirée - certains les aiment vertes, d'autres les aiment rouges... Mais je sens qu'il y a autre chose. Quoi? Tout en cherchant, je pensais aux vaches mangeant l'herbe qui donnait leur lait fleuri, au beurre que mon cousin avait rapporté de la beurrerie où il travaillait dans un petit bourg voisin. Bon, tout cela est meilleur, les tomates viennent de chez soi. Non, ce n'était pas suffisant. Et puis, dans ma grande ville, je suis sûr qu'on peut trouver de meilleures tomates. Et puis, le potager de ma tante est bien plus petit qu'une grande boutique. Pourquoi particulièrement des tomates? Je n'avais jamais prêté attention à toutes ces choses les années passées, en venant ici. Pourquoi cette année?...

Ma tante revenait du potager, toute souriante. "J'ai eu du mal avec les salades cette année, elles voulaient pousser bien trop vite!" commentait-elle. On n'a pas de mal dans une boutique à choisir la salade qu'on vous donne.

Ce matin, mon oncle livrait une horloge. Cet après-midi, mon oncle allait prendre une horloge. Je lui ai demandé d'un ton plein d'indifférence, si c'était chez la même personne; il a failli se faire prendre. Et me voici avec une journée bien remplie, ayant accepté avec empressement son offre de l'accompagner.

La route se fait en voiture; le paysage roule vite. Le paysage, c'est tout d'abord le chemin qui m'a mené avant-hier à la source. C'était donc si près que ça? Mon oncle se rattrape de tout à l'heure en me plaisantant sur mes qualités de marcheur. La route tourne autour de la source que je ne peux pas voir à cause des bois qui l'entourent; puis elle se dirige vers le petit bourg où travaille mon cousin, m'apprend mon oncle en me montrant au loin le bourg perché sur un mont. Je crois bien que je suis déjà venu par ici, mais je m'en souviens vraiment très mal. Je prends l'air de celui qui reconnaît fort bien les lieux pour ne pas chagriner mon oncle. Est-il dupe? Peut-être, mais ce n'est pas très sûr. Nous changeons de route pour aller vers un village, perché lui aussi, bien que sur un mont moins élevé. C'est là que mon oncle doit livrer l'horloge qu'il a réparée. Nous restons un bon moment à converser. Je dis nous, car notre hôte m'y a fait participer, ne se contentant pas des habituelles questions comment vont les études. Je lui parle de moi, il me parle de lui; il me parle de ce qui se passe au pays, comme à quelqu'un de familier qui prend part à la vie commune. Mon oncle lui explique sans impatience les raisons pour lesquelles s'est arrêtée son horloge. L'autre l'écoute avec attention, pose des questions, fait des remarques. Les voici tous deux satisfaits. Nous prenons congé.

Le retour se fait sans hâte. Mon oncle a fait deux ou trois petits détours, et parle succinctement des endroits par lesquels nous passons. Il me conseille de revenir ici ou là un autre jour afin d'en voir davantage. Il me conseille de rencontrer des jeunes gens de mon âge, cousins habitant dans les villages voisins, par exemple. Et puis, dans tous ces villages, il y a d'autres garçons ou filles, me dit-il, en ajoutant que mes cousins me les feront connaître.

Pendant le déjeuner, ma tante me demande si j'ai vu tel ou tel endroit sur le parcours. Comme évidemment, nous n'avons pas été partout, elle gronde son mari pour ne pas m'avoir montré... Son mari lui répond sagement que s'il avait été à cet endroit-là, il aurait aussi bien pu se faire qu'un autre endroit... Ma tante hoche la tête, ce qui montre qu'elle n'est pas du tout convaincue. C'était l'endroit dont elle avait parlé qui était le plus important. Tous les deux concluent, toujours aussi sagement, que j'aurai bien le temps de tout voir.

L'après-midi se passa de façon analogue, à cela près que ce fut notre nouvel hôte qui expliqua sans impatience les raisons pour lesquelles s'était arrêtée son horloge. Je ne pourrais l'affirmer, mais il me sembla que mon oncle ne l'écoutait pas avec attention. "Ce n'est pas du tout ça", me dit-il sur la route du retour; et il ajouta tranquillement : "Et comme il me faudra tout démonter..."

L'hiver est encore loin; seulement lorsqu'il arrive, il est trop tard si le bois pour se chauffer n'a pas été coupé. Eh bien, il est coupé! Mais cela ne suffit pas; il faut encore le recouper pour en faire du petit bois, sinon, comment allumerait-on le feu que le gros bois nourrit? C'est tout du moins ce que ma tante m'a appris; dans ma grande ville, le bois sert à tout ce qu'on veut, mais ni à la cuisine ni au chauffage.

Ayant proposé, après le déjeuné, de couper le petit bois, et ma proposition ayant été agréée par mon oncle, je le coupe. Ma tante a bien tenté de protester, disant que j'étais en vacances, mais mon oncle a déclaré qu'un garçon devait se faire les muscles et que j'en avais bien besoin, car ce n'était pas à la ville que je pouvais le faire.

Je coupe donc. La hache est lourde. C'est amusant de couper, et puis, cela me fait plaisir de penser qu'oncle et tante se chaufferont cet hiver avec mon bois. Et je me décerne d'ores et déjà un satisfecit à haute voix, en m'écriant : "Ah, c'est bien!"

- Il faut le couper en triangle.

En... Je me retourne. Dans le jardin contigu au mien, une élégante jeune fille, pourtant fort simplement vêtue, me regarde en souriant d'un grand sourire franc.

- Oui, pour qu'il y ait une arête.

- Une arête?...

- C'est plus pratique à poser; la bûchette se cale et ne glisse pas.

Je dois avoir l'air particulièrement... ben oui, comme ça!

Elle n'a pas quitté son sourire :

- Je suis arrivée ce matin; j'étais chez Grand-mère.

La fille du voisin! Comment n'ai-je pas?...

- Oui, je sais; j'ai grandi.

Grandi? Pas seulement!

- Je vais te montrer!

Elle m'a pris la hache des mains avant que j'aie pu m'en rendre compte...

- Voilà! Tu peux continuer maintenant.

Elle me fait un petit signe amical de la main :

- Je dois rentrer. Je te verrai demain!

Mon oncle fut-il surpris par la façon parfaite dont j'avais coupé le petit bois? Je le pense, car après avoir vu l'ouvrage, il me demanda si c'était ma tante qui m'avait expliqué comment faire. Je ne sais pas pourquoi je ne parlai pas de la fille du voisin; je pris au contraire un air négligemment entendu et lui répétai consciencieusement ce qu'elle m'avait dit. Il déclara que je pourrais fort bien être un excellent habitant de la campagne, et que la vie à la campagne était bien plus saine que dans les grandes villes où l'on ne pouvait même pas bien respirer. Ma tante se récria - mon avenir...

La matinée commence à peine.

- Bonjour!

C'est la fille du voisin. Ma tante lui demande comment s'est passé son séjour chez sa grand-mère. Récit. Echange de nouvelles.

- Tu viens te promener?

Je demande à ma tante si elle a besoin de moi. Elle n'a pas besoin de moi; et cette promenade ne pourra que me faire du bien.

Nous partons.

- Tu veux que nous allions sur le pont?

J'ai un léger moment d'hésitation.

- Tu ne te souviens pas?

Je me souviens très vaguement :

- C'est près de la source...

Elle fait un sourire gai :

- C'est tout près du chemin qui descend.

Je me souviens maintenant :

- Oui; j'y suis passé la semaine dernière. Je n'ai pas vu le pont.

- Les arbres ont poussé autour de lui. Tu veux que nous y allions?

Je ne sais pourquoi, j'ai encore un moment d'hésitation. Elle a un petit mouvement d'arrêt. Je m'empresse de répondre :

- Oh oui, ça me fera un très grand plaisir!

Elle me jette un rapide coup d'oeil, et part en avant d'un pas tranquille.

Elle ne dit rien pendant que nous montons la côte. Arrivée au croisement du petit chemin qui part en pente douce vers la rivière, elle me montre une petite maison, à quelques pas :

- La gare.

Soudain, je me souviens :

- La gare du petit train!

J'ajoute, sans une respiration :

- C'est le pont du petit train!

Elle rit :

- Oui, c'est comme ça que tu l'appelais. C'est vrai qu'il n'était pas très grand. Et le petit train, ce ne sont pas les arbres qui le cachent; il y a longtemps qu'il n'existe plus!

- Oui, oui, je m'en souviens très bien!

Nous marchons en silence. Le pont n'est pas loin. Nous y voici.

- On monte dessus?

Je réponds avec... avec décision, je crois; mais pourquoi, avec décision?... Il n'y a rien, particulièrement, à décider.

- On monte dessus!

Il faut monter sur un talus assez haut qui mène au pont; l'escalade n'est pas très difficile, mais enfin, il faut tout de même grimper. J'ai à peine commencé la montée, que je la vois déjà en haut du talus. Je la rejoins. Elle repart vers le pont de son habituel pas tranquille.

Le pont, encore bordé de ses deux rambardes de fer que la rouille rongeait silencieusement, tournait légèrement vers la gauche, laissant voir la voie qui s'enfonçait doucement dans le bois. De petits arbustes avaient choisi cette voie comme demeure, et ils recousaient le bois avec persévérance. Sur le pont, l'herbe avait poussé depuis la dernière fois que j'étais venu ici, il y avait deux ans. Nous étions dans un véritable pré.

Accoudée à la rambarde, elle me montre le paysage. Des prés, bien sûr, toujours des prés, des prés où les vaches sur lesquelles le rouge de l'automne se mêle au blanc de la neige se promènent lentement en broutant. Mes yeux s'attachent. Je suis un peu surpris; est-ce une distraction de contempler des vaches? Cela me paraît si étrange... Au loin, je vois une église, accrochée à la pente d'un mont.

- Elle n'est pas beaucoup plus loin que notre village! me corrige-t-elle en souriant.

Elle me laisse regarder :

- En passant par les prés, on y est en vingt minutes.

Vingt minutes! Cela ne me semble pourtant pas si rapproché.

- Tu ne marches pourtant pas tellement vite d'habitude!

Elle me demande brièvement :

- Tu es pressé?

Je suis quelque peu dérouté :

- Non...

Je reprends ma respiration, comme si j'avais prononcé une longue phrase :

- Non...

- Regarde par là; c'est notre village!

Notre... Je regarde. Je ne vois rien.

- Tu ne peux pas le voir; il est en contrebas, et la pente augmente.

Elle ajoute en riant :

- Comme ça, si tu es perdu, tu pourras retrouver ton chemin!

Ce matin, mon oncle se préparait à partir :

- Nous allons faire des courses; veux-tu venir avec nous?

J'eus sur le moment une légère hésitation. Cependant, je répondis gaiement :

- Ça me fera grand plaisir!

Et nous voilà partis tous trois pour le petit bourg où mon cousin travaille à la beurrerie.

La route m'était devenue familière. Je pensais que ce n'était pas la première année que je la prenais, et qu'il était donc naturel de la trouver familière.

Nous passions non loin du pont du petit train; je pouvais l'apercevoir entre les arbres qui le cachaient à moitié. Oui, le pont aussi, je le connaissais depuis de nombreuses années. Du reste, je connaissais tout depuis de nombreuses années. Enfin, tout; beaucoup de choses, en tout cas.

La route, que nous n'avions pas quittée cette fois-ci pour le village où mon oncle avait livré une horloge samedi dernier, nous menait maintenant au petit bourg. Un peu avant d'y arriver, près d'un croisement, je vis une petite maison en ruine à laquelle je n'avais jamais prêté attention jusqu'à présent; je reconnus une gare, sûrement une gare du petit train. Peut-être la fille du voisin ne la connaissait-elle pas? Je pourrais la lui montrer. Non, elle la connaissait certainement...

Nous étions arrivés au petit bourg. Je fus surpris. Par l'animation qui y régnait. C'est une plaisanterie, ma parole, de dire une chose pareille! L'animation était proprement inexistante par rapport à celle de ma grande ville. Pourtant, c'était vrai, je fus surpris. Pourquoi? Par quoi? Par rien. Rien ne pouvait me surprendre. Alors? C'est bien simple; cela faisait une semaine que j'étais là. La vie dans le village de mon oncle, la vie de la campagne, la vie qui devait m'ennuyer, m'avait imprégné. Oh! Pas au point de me donner l'envie de vivre ici, un ici où je me demande bien ce que je pourrais faire. Mais une curiosité m'était venue; la nature n'était-elle vraiment faite que d'herbe et d'arbres?

Le petit bourg était donc animé. Animé lorsqu'on le comparait avec les prés, où les achats se faisaient sans l'intermédiaire des boutiques, où seuls les oiseaux et le vent parlaient.

Peu à peu, l'animation se faisait plus faible; plus faible dans mon esprit, qui entendait revenir les bruits de la grande ville, qui faisaient paraître silencieux les bruits du petit bourg.

Les boutiques étaient emplies de marchands, qui avaient été chercher ce dont les hommes venus là avaient besoin. A quel marchand l'oiseau demandera-t-il la nourriture qui lui manque? Mais quelle est aussi la boutique assez grande pour nourrir tous les hommes? Et que font les hommes quand il n'y a pas de boutiques?

Le retour se passa gaiement, sans les ombres que fait naître parfois la pensée; nous avions trouvé tout ce que nous étions venus chercher.

La matinée commence à peine.

- Bonjour!

C'est la fille du voisin. Est-elle aussi la fille de l'aube?

- Je vais chez une camarade de classe. Tu viens avec moi?

Aube a posé sa question comme si elle n'attendait même pas la réponse. Peut-être, sur la fin, a-t-elle eu un soupçon d'inquiétude?

- Oh oui, cela me fera très plaisir!

- Tu te souviens de l'église que tu as vue lorsque nous étions sur le pont avant-hier?

- Le pont du petit train?

- Oui.

- Je m'en souviens très bien; elle était toute seule sur la pente du mont qui était devant nous.

- Elle n'était pas vraiment toute seule; mais tu ne pouvais pas bien voir le village, il est derrière, dans la montagne.

Elle fait un petit signe de la tête :

- C'est là où nous allons.

- En passant par les prés.

Elle ébauche un sourire amusé. Je ne lui laisse pas le temps de parler :

- Je ne suis pas pressé; nous ne sommes pas obligés d'y arriver en vingt minutes.

Un moment surprise, elle éclate de rire :

- Allez, viens!

Avant de partir, nous demandons à ma tante si elle a besoin de nous pour l'aider. Deux trois petites choses à faire, et elle nous souhaite une bonne promenade, en ajoutant, avec une moue :

- Pressée ou non, aujourd'hui je mettrais bien plus de vingt minutes!

Le chemin n'attend pas pour monter d'être sorti de notre village; un peu moins, cependant, que du côté qui va au petit bourg où se trouve la beurrerie. L'église s'est dessinée sur le ciel. Il va falloir monter encore. Et c'est beaucoup plus raide. Vingt minutes... Heureusement que j'ai eu la bonne idée de dire à Aube que je n'étais pas pressé! Du reste, je vois qu'elle mesure ses pas sur les miens.

Le chemin n'est pas désert. Un paysan est sorti d'un pré, et passe près de nous en nous saluant d'un grand bonjour; il doit certainement connaître Aube, et quant à moi, je crois bien l'avoir déjà entrevu dans notre village. Je ne sais pas du tout pourquoi, mais cette simple rencontre a peuplé la campagne. Oh, je ne m'y trompe pas! Ce n'est pas, et loin de là, la foule de ma grande ville, cependant... cependant, pour moi, il y avait maintenant du monde dans les prés.

- Tu as vu? Un autre pont!

Elle sourit :

- Et il y en a d'autres; tout du long du petit train. Près de notre village il y en a plusieurs. Ici, le train passait sous le pont.

Suivant de la main ce qui reste de la voie, elle m'en montre un autre non loin de là, posé par-dessus un petit chemin de terre :

- Tu vois celui-là? C'est le dernier avant d'arriver à notre gare. Tu as dû la voir...

- Oui; c'est celle que tu m'as montrée avant-hier, tout près de la route qui va à la beurrerie.

- La beurrerie où travaille ton cousin?

- Oui. J'y suis passé avec mon oncle en voiture; et tout en passant, j'ai vu notre pont... le pont sur lequel...

- ...nous avons été avant-hier.

- Oui.

Le chemin s'est mis brusquement à grimper. Et pour comble, il s'est transformé en une sorte de sentier sur lequel une vache ne voudrait pas marcher. Nous voici presque en haut, tout près de l'église que j'avais vue lorsque nous étions sur le pont près de la source. Aube s'est arrêtée. Elle se retourne, et me montre les prés en contrebas, qui font des taches claires entre les bois :

- D'ici, tu peux voir notre village; regarde à gauche de l'église...

- Oui, je vois ta maison, et celle de mon oncle!

- Et en face, de l'autre côté de la rue, c'est le fermier que nous avons rencontré tout à l'heure.

- Tu vois le fermier, d'ici!

Elle fait un sourire taquin :

- Bien sûr! Tu ne le vois pas? Il est en train de boire un verre de vin dans la cuisine.

Je tends le cou... comme si j'allais mieux voir à cette distance! Elle paraît tout étonnée :

- Tu vois le mur de la ferme?

- Oui.

- Eh bien, derrière le mur...

- Il n'y a pas de fenêtre.

- Tu n'en as pas besoin; regarde à travers le mur.

- A travers...

Elle avait parlé d'un ton si sérieux!... Je réponds de même :

- Ce n'est pas du vin, c'est de la bière.

- Que veux-tu, on peut se tromper.

Tout ça, toujours sérieux. Quelques secondes après, un gros éclat de rire!

Le calme revient.

- On dirait que la montagne a glissé.

Aube est étonnée :

- Parce que nous sommes sur une pente?

- Non. Enfin, oui... Enfin pas seulement. Je regardais le pont, celui qui est près de la source. La pente va jusque là.

- Tu as raison. Et à gauche, la pente descend encore plus bas; on y voit même un véritable ravin.

- Alors que de l'autre côté...

- Ça monte partout.

Elle ajoute, avec une moue approbative :

- Tu vas bientôt tout connaître autour de notre village!

Je jette un coup d'oeil circulaire. Une fois qu'on a vu le paysage, il n'y a pas grand chose d'autre à connaître. Je pense au dédale des nombreuses rues de ma grande ville; même les habitants ne connaissent pas toutes ces rues.

J'en fais la remarque, un peu atténuée, après avoir hésité un moment :

- En ville, on n'arrive jamais à tout connaître...

- En ville, lorsqu'on veut trouver une rue, il suffit de regarder la plaque qui indique son nom.

- Et tu vas me dire qu'il y a des plans pour trouver les rues.

- Oui, mais là n'est pas la question. Ici aussi, il y a des cartes pour trouver les villages; et même les prés.

- Alors, tes prés, on peut les connaître tous. D'autant plus qu'on les voit, ils sont là devant nous. En ville...

Elle me coupe :

- Tu sais quel est le pré qui donnera la meilleure nourriture aux vaches de ma camarade chez qui nous allons?

- Ta camarade a des vaches?

Elle hésite un moment. Je reprends aussitôt en souriant :

- Oui, ce n'est pas la réponse à ta question. Mais j'étais curieux...

Je m'interromps un instant :

- Et puis, je crois que je ne trouve pas quoi répondre... Enfin, si, il est évident que je ne le sais pas... quel est le pré...

Je poursuis, avec un geste d'impuissance :

- En ville, il serait difficile de chercher la rue qui donne la meilleure nourriture. Cependant, on peut trouver des boutiques...

- Les boutiques n'ont que ce qu'on leur donne.

- Cela revient au même. La nourriture sera là.

Aube secoue pensivement la tête :

- Quand je fais des courses au gros bourg où je vais à l'école, je ne m'inquiète pas si un produit manque; je le commande pour un jour prochain, et je sais qu'il sera là. Si la pluie n'est pas tombée depuis longtemps...

Elle ajoute, après un petit silence :

- Dans ta grande ville, sait-on si la pluie tombe?

J'ai involontairement un geste de surprise :

- Bien sûr...

Je m'interromps aussitôt :

- Oui, on sort son parapluie, et on dit : "Flûte, encore de la pluie!"

Je ris :

- Moi, je n'ai pas de parapluie!

Mon rire se termine par une moue penaude :

- C'est vrai; je n'ai jamais pensé que c'était la pluie qui donnait le lait!

Elle rit à son tour :

- Heureusement que les vaches ont du talent, sinon il faudrait se contenter d'herbe mouillée!

Elle fait une petite grimace pleine de drôlerie :

- Ce ne serait pas vraiment très bon...

Nous restons un moment en silence à contempler le paysage.

Elle s'est levée :

- On monte à la ferme? Je crois que ma camarade m'attend.

Elle n'a pas bougé, et, faisant un geste large vers les prés :

- Je connais tout ici, mais je n'arrive pas à me lasser.

Sans plus attendre, elle s'élance d'un pas décidé sur la pente vers l'église toute proche.

J'étais encore là à regarder ce paysage que je connaissais, mais dont il me semblait découvrir l'intimité, et je l'avais à peine vue partir.

- Tu viens! me crie-t-elle en se retournant à moitié.

Nous voici dans le village, derrière la massive église et son fort clocher carré aux lignes sévères. Des maisons sérieuses, bien assises. Une rue toute droite, sans détours inutiles. Nous arrivons à la ferme; la camarade de classe d'Aube, vêtue aussi simplement qu'elle, un gros chignon sur la tête, est venue à notre rencontre.

Comme cela s'était passé samedi dernier lorsque mon oncle avait livré une horloge, le fermier non plus ne se contenta pas des habituelles questions comment vont les études, et nous restâmes ainsi un bon moment à converser. Je lui parlai de moi, il me parla de lui; il me parla de ce qui se passait au pays, comme à quelqu'un de familier qui prenait part à la vie commune.

Je l'ai déjà écrit, oui, mais ce n'est pourtant pas de ma faute si les gens d'ici montrent de la sollicitude pour leurs semblables; la chose n'est pas si courante, que je ne puisse la redire.

Je rejoignis ensuite Aube et Chignon, lesquelles avaient à conférer l'une avec l'autre sur des questions importantes touchant leurs études - année passée, année future... Que d'emphase! Nenni. Lorsque je vis leurs attitudes, leurs mines presque austères, lorsque j'entendis leurs sobres discours, je crus être venu assister à un conseil de Sages. Bien sûr, l'âge n'y était pas, bien sûr, le sujet débattu était loin d'être empreint de la gravité requise par des Sages dont la notoriété reconnue courait déjà le monde, mais en avais-je vu beaucoup dans ma grande ville d'aussi attachés à la réflexion sur leur avenir? Pourquoi devrait-on diminuer la portée d'un dessein d'écolières, pour la simple raison que le monde ne les connaît pas? Petites réflexions, certainement - ne nous le fait-on pas souvent savoir chez ceux qui disent déjà savoir? - mais la vie de ces écolières, comme ma vie à moi du reste, en dépendait. Une vie ne mérite-t-elle donc pas un peu d'emphase? On ne me demanda pas mon aide, la discussion portant sur un point tout particulier qui concernait la classe où elles se trouvaient toutes les deux. Point de détail donc. Point de détail? Oui, la vie est aussi faite de détails.

Aube et Chignon vont faire des courses au gros bourg où se trouve leur école. Je les accompagne. Le père d'Aube nous emmène tous les trois dans sa voiture.

Un peu après la ferme, j'aperçois le sentier par lequel nous avons monté hier, celui sur lequel une vache n'aurait pas voulu marcher. Quoi qu'il en soit, c'est bien plus agréable en voiture!

En voiture... Je revois en esprit le sentier qui grimpe. Nous nous étions arrêtés, Aube et moi; devant nous, les prés, notre village, les montagnes, le pont du petit train. Ça va vite, une voiture.

Une grande descente; je reconnais le ravin que j'avais aperçu hier. Un petit bourg. Une descente escarpée. Des prés partout. Je vois tout, mais je n'ai le temps de rien voir. Je n'y suis pas, comme j'y étais avec Aube en haut du sentier, je passe. Etait-ce pour cette raison que la nature m'avait paru n'être faite que d'arbres et que d'herbes?

La grande route. Il n'est plus question de voir. Nous voici dans le gros bourg où se trouve l'école où vont Aube et Chignon, et où le père d'Aube fait des vis.

Le gros bourg est plein de monde! C'est la foule! C'est tout du moins ce que je déduis des remarques de mes deux compagnes. Si j'en parlais moi à un de mes camarades de classe à moi, je lui dirais volontiers que l'endroit était désert. Ce n'est pas trois vélos et deux voitures, sans oublier les cinq piétons, qui font une foule. Il est vrai que lorsqu'on sort du village de mon oncle... Je me sentis soudain un peu dérouté. Pourquoi? Eh bien! cela m'était déjà arrivé dans le passé de me trouver dans un endroit, disons, peu peuplé; je n'avais eu qu'une hâte, retourner dans ma grande ville. Ici, dans ce simple bourg où il n'y avait pas un chat, je ressentais l'envie inattendue de revoir les prés du haut du sentier, ou de retrouver le pont du petit train.

- Où vas-tu?

J'entends la voix d'Aube derrière moi. Je me retourne; mes deux compagnes sont devant une boutique et me font un petit signe de la main.

- C'est ici que nous allons, m'informe Chignon d'une voix calme.

Elle m'a indiqué une librairie. Je souris :

- Je suis bien distrait!

- Tu étais dans ta grande ville? me demande Aube d'une voix qui reste en l'air.

Je souris de nouveau :

- Non; quand on est en ville, on ne rate pas les boutiques; il n'y a pas grand chose d'autre à voir.

- Tu m'as pourtant dit hier qu'en ville on n'arrivait jamais à tout connaître.

- C'est vrai...

Je cherche comment expliquer... Chignon intervient :

- C'est peut-être qu'en ville on ne regarde rien.

Je hoche la tête :

- Peut-être... je crois qu'en ville on ne prête attention qu'à ce qu'on fait.

Je fais une courte pause :

- Non, je pensais aux prés où j'étais hier. C'est vaste, ce qu'on voit.

- Ici aussi, reprend Chignon, on peut ne voir que le pré où sont ses propres vaches.

Nous sommes depuis un bon moment devant la librairie. Un passant vient d'avoir quelque mal à entrer. Nous nous excusons.

- Nous encombrons! déclare Aube.

Et elle nous pousse dans la boutique.

Les deux... écolières choisissent des livres... d'école. Je m'étonne :

- Les vacances viennent à peine de commencer, et vous voilà déjà à penser aux études!

Aube a eu un petit rire... à voix basse :

- L'été vient à peine de commencer, et te voilà déjà à couper du petit bois!

Chignon fait un signe d'approbation :

- Quand on ne prend pas d'avance, on risque de prendre du retard!

Je reste songeur. Je ne peux pas dire que moi-même je ne prenne jamais de précautions ni que je ne prévoie jamais rien, et j'ai aussi des camarades très sérieux; mais ici, j'ai le sentiment d'un ensemble. Bien entendu, je suis bien sûr que tout le monde n'est pas aussi sérieux, mais... ce n'est pas loin de l'être.

Livres, cahiers, crayons, d'autres choses encore, ayant été achetés, nous allons faire la tournée des magasins de chaussures, ces demoiselles ayant décidé de s'offrir une paire de sandales pour l'été. Oui, oui, une paire pour chacune! Et je remarque - au bout de la visite à trois chausseurs - je remarque... à haute voix :

- Je vois qu'on n'est pas moins coquette parmi les prés que dans les rues de ma grande ville!

J'étais content de ma plaisanterie. Quelle ne fut ma surprise - et surtout ma gêne - lorsque je vis que Chignon avait baissé la tête sans rien dire, et lorsque j'entendis Aube me dire, avec une petite hésitation dans la voix : "Les miennes étaient très usées... et puis, j'ai grandi, j'avais un peu de mal à les mettre."

Comment m'en étais-je sorti? Je ne le sais toujours pas aujourd'hui.

La matinée est fraîche ce matin. Ça fait curieux à la relecture, mais c'est bien cela que je ressens. Et la matinée commençant à peine...

- Bonjour!

Aube!

- Tu viens faire une grande promenade? Il fait bon ce matin!

Moi qui disais...

- Il fait plutôt frais!

Elle rit :

- Précisément; nous n'aurons pas chaud en grimpant!

Je m'inquiète :

- A pied?

Elle rit de plus belle :

- Je te porterai!

Je fais une grimace :

- Tu en serais bien capable!

Je crois avoir déjà écrit que la gamine informe des années précédentes était devenue une élégante jeune fille. Elégante, oui; mais, dans ma grande ville, les jeunes filles élégantes étaient, toutes autant qu'elles étaient, frêles, ayant tout juste la force de respirer, et d'attendre qu'on vienne - nous, les garçons, bien sûr! - à leur aide, sinon à leur secours. Aube était élégante, mais solide. Et ce n'était pas si extravagant que cela de supposer qu'elle pût me porter.

Nous voici en chemin sans plus attendre. Avec Aube, on attend rarement. En chemin, c'est beaucoup dire; au lieu de sortir du village, comme l'auraient fait les gens de bon sens, nous sortons par le potager, en plein dans les prés!

- Où allons-nous?

Elle fait un sourire innocent :

- A la rivière.

- A la rivière?

- Oui, nous y allons à la nage.

Le temps de prendre conscience...

- Et les maillots de...

Mais déjà elle a pris un air taquin qui me détrompe. Je fais, moi aussi, un sourire innocent :

- Sur quelle vache montes-tu?

J'en désigne une, aux belles cornes :

- Moi, je prends celle-ci.

Elle rit, je ris, nous rions. Ah! il faut ajouter "tu ris, vous riez, ils ou elles rient" pour la conjugaison!

- Qu'est-ce que tu marmonnes?

J'explique. Elle me regarde d'un air faussement apitoyé :

- C'est ainsi que l'on devient quand on vit dans une grande ville?

Je ris, elle rit... et cetera.

Suivis de la vache que j'avais désignée, nous traversons le pré. La pente est forte.

- Prends la route, c'est plus commode!

La route?...

- Tu vois la sente? ce sont les vaches qui l'ont tracée; elle descend en pente douce jusqu'à la rivière.

Merci les vaches!

L'eau court assez vite. La vache qui nous a suivis s'est approchée de la rive et boit tranquillement. Un instant après, toutes les vaches sont venues boire, et aucune ne s'occupe plus de nous.

Nous remontons la rivière. Un moulin.

- Il y a longtemps qu'il ne fait plus de farine, m'apprend Aube.

Elle ajoute d'un ton un peu triste :

- Maintenant, il y a des grands moulins...

La rivière tourne. Aube m'annonce :

- C'est ici que nous traversons.

Je ne me laisse plus prendre :

- Oui, je savais que c'était là; il y a déjà un moment que j'ai vu le pont.

Elle n'a pas répondu. Nous approchons de la rivière. De pont, point. Je ne comprends plus très bien. La voilà qui ôte ses chaussures, et entre dans l'eau. Je me suis arrêté. Elle se retourne vers moi :

- Ta vache n'est pas venue pour te transporter? Comment vas-tu faire?

Bon; j'ai compris. C'est un gué. Je savais que les gués existaient, mais je ne pensais pas qu'il fallût tout simplement marcher dans l'eau, peu profonde à cet endroit. On ne vous apprend rien à l'école, comme le disait un auteur que j'aime bien! Je prends un air indifférent :

- Attends que ma vache enlève ses sabots.

Elle rit, je ris... et cetera.

L'eau ne monte pas très haut sur les jambes; à peine à mi-mollet.

- Le gué est tout près de la source; la rivière n'a pas encore eu le temps de creuser, m'explique Aube.

Nous remontons maintenant un ruisseau. Sur le chemin...

- Une scierie.

Je ne vois pas de scieurs aux alentours :

- Il y a longtemps que la scierie ne scie plus, je suppose?

Elle répond d'un ton un peu triste :

- Maintenant, il y a des grandes scieries...

Je m'étonne :

- Cela empêche les petites...

Elle me coupe :

- Quand on est petit, on ne peut pas faire ce que font les plus grands...

Elle s'est interrompue, et a serré les lèvres :

- Même si on le fait mieux.

Nous marchons en silence. Je prononce doucement :

- Je comprends.

Elle s'est tournée vers moi, et m'a souri, comme pour me remercier.

Oui, à l'école, on vous apprend à tout le moins que les grands sont plus forts que les petits.

Un tout petit pont. En se serrant un peu, nous arrivons à le passer à deux. J'exagère...

- On grimpe!

On grimpe... Encore!

- Par là?

J'ai montré une pente raide, abrupte, un véritable escarpement! Aube m'a jeté un regard amusé qui montrait à l'évidence qu'elle n'était pas dupe de mes exagérations, et s'est lancée à l'assaut... d'une pente qui aurait fait rire une vache! Il faut dire que depuis que je les ai vues, les vaches, sur des pentes à emplir de terreur un alpiniste endurci... Hum! à la relecture, je me demande si je n'exagère pas - oh! un tantinet seulement...

La montée est tout de même assez rude, et je dois m'aider de temps à autre du tronc d'un arbre qui a eu la prévenance de pousser au moment convenable pour un équilibre difficile - pour moi, s'entend, pas pour lui, bien sûr! Quant à Aube, elle est déjà en haut; et m'observe d'un regard... intéressé - par mes relatives prouesses, sans doute...

- Bientôt, tu grimperas bien; tu sais grimper!

J'hésite. Est-ce une plaisanterie? Je n'hésite pas longtemps; son sourire franc est là pour me rassurer. J'aurais bien aimé bomber le torse, mais j'ai pensé qu'il valait mieux ne pas trop insister.

Ça monte toujours, mais raisonnablement. Les prés sont revenus, ainsi que les vaches. Il n'y a pas à dire, et ce n'est pas là une plaisanterie, c'est habité, par ici!

Tiens! Une vraie route. Pas très large, mais une voiture peut y passer.

- C'est par cette route qu'on venait à la scierie, m'apprend Aube.

Oui, mais on ne vient plus...

- Encore deux côtes, et nous sommes en haut, là où habite ma cousine.

Là, c'est facile. C'est tout du moins ce que je m'efforce de faire paraître. Opération réussie, Aube est toute souriante.

- Regarde!

Elle s'est assise sur le bord de la pente que nous venions de gravir, et me montre la vallée.

- Regarde! Derrière le bois, c'est la rivière; à droite tu vois...

Elle rit :

- A droite tu ne vois rien! C'est le gué où ta vache a laissé ses sabots, mais il est dans les arbres.

Elle étend le bras par-dessus le bois :

- Notre village est encore plus loin.

Je regarde. Ces paysages me sont connus - peut-être pas celui-ci particulièrement; mais mon regard, au lieu de s'ennuyer comme il en avait l'habitude les années passées, s'est mis à se promener. Un regard peut-il se promener?

- C'est comme dans un récit merveilleux, me répond Aube; quand tes yeux sont là-bas, tu y es toi-même.

Là-bas... Les montagnes m'entourent. Les profondes vallées tentent-elles de m'en éloigner? Non, car chacune d'elles finit par retrouver la montagne d'où elle est partie.

- Chaque vallée est un monde, prononce tout bas Aube.

- Elles sont pourtant proches les unes des autres.

- Les montagnes les séparent...

- Les routes mènent de l'une à l'autre.

- Les routes, oui; mais les hommes n'aiment pas quitter leurs maisons.

- Les hommes voyagent...

- Une fois partis, ils ne reviennent plus.

Je suis surpris. Enfin, tout le monde voyage, tout le monde revient! Cela se voit tous les jours.

Elle reste pensive un long moment :

- Ce ne sont plus les mêmes, murmure-t-elle presque.

Lentement, elle s'est tournée vers moi :

- Toi, tu n'es jamais parti en voyage.

Soudain, elle se lève.

- Viens te peser! me lance-t-elle en riant.

Et elle s'en va par les prés sans m'attendre.

Se peser? Qu'est-ce encore? Bah! Après toutes ces grimpettes, je ne suis plus en état de réfléchir. Je verrai bien. Je la suis. Il n'y a plus de montée; enfin! Elle marche d'un bon pas. J'arrive près d'elle, m'étonnant un peu de l'effort que j'ai dû faire. Etonnement de courte durée. Il y avait bien une montée; faible, oui, très faible, mais lorsqu'on espère un repos bien gagné, cette montée devient une chaîne de montagnes infranchissable!...

J'escalade. Aube me montre un village, non loin :

- Tu vois la ferme devant nous?... Non, à gauche... Oui. C'est là où habite ma cousine. Elle n'est pas là aujourd'hui, elle est chez ses grands-parents.

Encore un effort pour gagner le but. Deux vaches compatissantes sont venues vers nous.

- Ce sont les vaches de ma cousine, m'apprend Aube, tout en caressant la grosse tête affectueuse des vaches.

- Elles donnent leur lait à ton cousin, poursuit-elle.

- Ah! C'est ici qu'il achète son lait?

Elle rit :

- Mais non, c'est pour en faire du beurre!

Un instant d'incompréhension. Ah oui, je sais! Je déclare avec assurance :

- C'est pour la beurrerie!

Elle a fait un petit sourire :

- Oui.

Je m'enhardis :

- Et c'est là que nous allons nous peser!

Elle a pris un air mystérieux :

- Viens!

Nous entrons dans le village. Devant l'église, un gros char de foin. Aube est allée regarder un grand cadran, au milieu duquel trône une énorme aiguille.

- Monte!

- Monte... Où ça?

- Sur le char!

- Sur le char?

- Monte!

Abasourdi, je monte.

- Tu pèses un bon poids!

Je saute du char, et vais regarder l'aiguille. Bien sûr! Elle indique des poids. Et par différence...

Nous avons ri longtemps...

Je me suis réveillé avec plein d'images dans les yeux. Montagnes, vallées, rivières... J'ai bien envie de continuer pendant des pages, mais je crois qu'en classe, cela porte le nom d'énumération, et mon professeur de littérature m'a dit qu'il ne fallait pas en abuser. Dommage de ne pas citer les... les ascensions, les vaches, et pourquoi pas l'herbe et les arbres? et aussi le foin qui sert à se peser lorsque c'est Aube qui officie? Eh bien, tant pis, je ne citerai pas! Je crois que j'ai triché... Mais je n'arrive pas à m'empêcher de sourire, de sourire sans avoir de raison, de sourire en retrouvant dans mes yeux les images de la promenade d'hier.

Aube reste chez elle aujourd'hui; elle doit aider sa mère, faire je ne sais quoi d'autre. Elle est venue dans la matinée me dire bonjour... et me féliciter, car je coupais le petit bois selon ses préceptes - en triangle, pour qu'il y ait une arête, et que la bûchette se cale et ne glisse pas.

Moi aussi, j'aide ma tante à diverses choses, sans importance pour moi, mais utiles pour elle, bien entendu. Elle est contente, ma tante, de me voir participer à la vie de la maison. Je dis cela, car j'ai eu le sentiment, le sentiment très net, que les années précédentes... je n'avais participé à rien du tout. Je me suis même dit que j'avais dû chagriner ma tante, et aussi mon oncle... Je crois que les années précédentes, si je n'avais pas participé à la vie de la maison, et encore moins à celle du village, c'était tout simplement parce que j'avais décidé qu'à la campagne, on ne vivait pas. "Peut-on vivre ailleurs que dans notre grande ville?" demandaient, tout comme moi, mes camarades de classe lorsqu'on leur parlait de la campagne.

Et aujourd'hui? Certes, j'avais découvert qu'ici la vie existait, mais ce n'était pas cela seulement qui me troublait, c'était la nature de cette vie. Cette vie me paraissait être comme une plante - oui, oui, comme une herbe, comme un arbre - une plante qui avait des racines, des racines plongées dans la terre, des racines qui lui donnaient son existence. Je repensais aux splendeurs de ma grande ville; des splendeurs pareilles à celles d'un bouquet de fleurs admirables disposées dans un vase magnifique, offert pour une fête fastueuse. L'eau s'évapore, la vie s'en va.

Dimanche. Aube est chez elle; des personnes de sa famille sont venues passer la journée avec ses parents. Dans la matinée, je l'ai un peu aidée à ramasser des légumes dans le potager - comme si elle avait besoin de moi! A vrai dire, je l'ai surtout regardée faire, elle allait si vite... et puis, je ne savais pas choisir la bonne gousse de petits pois - ceux-là étaient trop jeunes... comment le savoir? Moi, je ne reconnais les petits pois que lorsqu'ils sont dans mon assiette. "Tu ne les regardes pas avant de les manger?" s'est-elle étonnée. "Si, ils sont ronds", lui ai-je répondu. Elle a ri. Nous avons ri. Elle m'a demandé ce que j'allais faire dans la journée; je lui ai demandé ce qu'elle allait faire dans la journée. Elle - sa famille; moi - je ne savais pas. "A demain!" m'a-t-elle dit. "A demain!" lui ai-je dit. Elle a encore ramassé un petit pois - une gousse, veux-je dire; une gousse, bien sûr, pas un petit pois. Les petits pois ne poussent pas sur... sur... je ne sais pas comment ça s'appelle, ce sont les gousses qui poussent sur... enfin, là, quoi! Les petits pois sont dans les gousses. J'ai attrapé une gousse qui me paraissait belle, et la lui ai tendue. "Elle est très bien, tu sais les choisir", a-t-elle commenté. Ah bon! déjà! "A demain!" m'a-t-elle dit. "A demain!" lui ai-je dit. Elle est rentrée chez elle; je suis rentré chez moi.

Ce matin, mon oncle doit aller porter le bouton de porte du panneau en bois qui ferme l'horloge qu'il avait livrée une semaine environ auparavant. Le bouton était cassé, et il vient d'en recevoir un tout neuf. Cela l'ennuie bien. Aller si loin pour un bouton, alors qu'il a beaucoup de travail... Et le bouton, il suffit de le placer, il n'y a nul besoin d'un horloger! L'ayant entendu bougonner, je lui propose de porter le bouton. Il en est ravi : "C'est vrai, j'aurais dû te le demander; je n'y ai pas pensé! Cela te fera une promenade..." Il ajoute : "Tu t'ennuies un peu ici..." Je le rassure sur l'heure. Oh!... Mais je ne l'ai pas fait exprès! Tant pis, je ne corrige pas.

- C'est pressé? me demande Aube lorsque je lui parle de porter le bouton.

- Non, c'est pour la promenade. Pourquoi?

- Simplement pour savoir si nous y allons à bicyclette ou à pied.

- Que préfères-tu?

- Veux-tu passer par les prés?

Elle sourit gaiement :

- Ça monte et ça descend!

Je souris - moins gaiement :

- C'est un chemin nouveau, alors? Jusque là, cela ne faisait que monter.

Elle rit franchement :

- Eh bien, allons-y en avion!

Je ris de même :

- Impossible! Mon avion vient de tomber en panne.

Comme il faut bien donner une conclusion à cet intéressant échange de vues, je prends sur moi de conclure :

- Allons-y à pied. Et tu sais, ce n'est pas la peine de parcourir le chemin entièrement, nous pouvons nous contenter des descentes!

- J'ai une meilleure idée; moi, je monte, et toi, tu descends.

- Adopté!

Aube est allée un moment chez elle prévenir sa mère, et nous voilà partis. Nous n'avons pas fait cent pas que notre plan, pourtant si bien échafaudé, vole en éclats devant la première côte, bien raide, qui sort de notre village. Et quant à nous, si nous n'éclatons pas de rire, il s'en faut de peu!

Jusqu'au prochain village, la route est la même que celle pour aller au bourg où se trouve la beurrerie; le pont du petit train est là, qui nous fait un clin d'oeil à travers le feuillage des arbres derrière lesquels il se cache.

Ça descend! ça ne descend pas beaucoup, mais ça descend. Autour de nous, des prés; et des vaches dans les prés. Pourquoi donc en parler, puisqu'il y en a partout? Parce que... :

- Tu les connais?

- Bien sûr!

Elle me donne leurs noms, leur âge... Ce ne sont plus les mêmes vaches qu'avant; nous nous connaissons.

Devant nous, un bois. Au bout du chemin de terre que nous venons de prendre, une croix veille. Et là, ça descend vraiment! Il faut s'accrocher aux troncs d'arbres pour ne pas tomber; tout du moins en ce qui me concerne. Aube, elle...

Nous sortons du bois.

- Un pont!

En contrebas, j'ai vu un pont... de petit train. Je ne me suis pas trompé.

- Et tu as vu les rails?

Oui, un peu à gauche, j'ai vu les rails qu'elle m'a indiqués.

- Mais ils s'arrêtent!

- On les a enlevés presque partout, m'explique Aube; il y a si longtemps que le petit train ne roule plus...

- Comme le moulin et comme la scierie.

Elle a fait oui de la tête...

Nous descendons. Les vieux rails, tout rouillés, tentent encore de rejoindre le pont; les désespoirs sont immobiles...

- Allons prendre le petit train!

Devant mon air étonné, elle ajoute en riant :

- Nous n'avons qu'à faire semblant! En suivant la voie, tu n'as qu'à siffler de temps en temps.

- C'est triste, une voie sans train...

- Je crois qu'il n'y avait pas assez de monde pour... C'est triste, un train sans personne.

En arrivant sur le pont, elle me montre un village sur une hauteur :

- C'est là que tu vas porter ton bouton.

Elle poursuit, avec un sourire taquin :

- Ça ne monte presque pas!

Oui, ça monte à peine... mais moi, j'avais peiné vendredi dernier sur cette sorte de montée qui ne monte pas! Enfin...

Nous nous asseyons sur le pont, les jambes pendantes.

- Tu vois, par là, les rails reprennent; ils ne vont pas très loin...

Une image me revient tout à coup; des rails, tout près de la route de la beurrerie, que je n'avais presque pas remarqués. J'interromps tranquillement Aube :

- Ils vont à la gare du petit train tout près du croisement.

J'ajoute négligemment :

- Peut-être ne la connais-tu pas? Je te la montrerai tout à l'heure.

Ha! ha! la voilà bien étonnée...

- Tu regardes... commence-t-elle au bout d'un moment.

Elle a un temps d'arrêt :

- Quand tu venais avant...

Elle s'interrompt encore.

Je crois que j'ai compris :

- Je ne regardais rien?

- Si, on regarde toujours...

- Je ne voyais pas...?

- On voit toujours.

Ne sachant plus quoi dire, je me tais. Elle ne dit rien non plus. Le silence se prolonge.

- Tu voyais autre chose, reprend-elle lentement.

- Je n'avais pas quitté la ville, c'est cela?

Elle fait un soupir :

- Oui, bien sûr...

Elle hoche longuement la tête :

- On peut rester dans une ville...

Elle fait un geste d'impuissance :

- Je ne trouve pas les mots qu'il faudrait dire pour parler du parfum de l'herbe après la pluie...

Elle s'est arrêtée. Je n'ose pas dire : "Ça sent bon." Non, non, cela doit être un autre parfum, que je ne connais pas. Ma pensée me souffle : "Que tu ne connais pas encore."

Elle a repris doucement :

- L'herbe ne pousse pas seulement pour être mangée et donner du lait. S'il en était ainsi, son parfum n'attirerait que les vaches.

Elle reste un long moment pensive. Puis :

- Tu voyais ce qui te paraissait beau.

Et, d'une voix un peu assourdie :

- Le beau n'existe pas.

A peine une pause :

- Et le parfum ne se voit pas.

Elle laisse un long, très long silence :

- Aujourd'hui, tu regardes.

C'est vrai, je regarde :

- Peut-être qu'avant je n'avais pas besoin de regarder?

Elle attend.

- Dans ma ville, je regarde ce que je cherche; mon chemin, la boutique dans laquelle m'attend ce dont j'ai besoin...

Je reste un moment à errer dans ma pensée :

- Peut-être qu'avant je ne cherchais qu'à revenir dans ma grande ville?...

Je fais une petite grimace :

- ...où il y a tellement plus de choses à voir, n'est-ce pas?...

Elle attend toujours.

- Une vache regarde-t-elle le ciel en pensant qu'il est beau? Regarde-t-elle le ciel pour savoir s'il va pleuvoir? Regarde-t-elle uniquement l'herbe qu'elle mange dans son pré, son pré qui est sa boutique?

Je fais une courte pause :

- Quand je venais avant, mes yeux restaient dans la belle boutique de ma grande ville.

Aube m'a souri... puis, d'une voix gaie :

- Tu me montreras la gare du petit train après que nous aurons porté le bouton.

Je fais mine de croire qu'elle ne connaît effectivement pas la gare :

- Tu verras, elle est très belle!

Elle me répond en prenant le ton de voix intéressé de quelqu'un qui attend une grande découverte :

- J'ai hâte de la voir!

Et nous repartons par les prés, chacun l'air plus innocent que l'autre...

Nous voici sur le chemin qui ne monte presque pas. Mais... Pourtant... Mais, pourtant, il monte...

- Tu vas vite; j'ai peine à te suivre!

Je me retourne; elle est derrière moi, marchant d'un pas traînant... Qu'arrive-t-il donc?

- Rattrape-moi!

Elle est partie - comment dit-on? - comme une flèche! La voilà maintenant loin devant moi... Ah, non par exemple!... Mon sang - comment dit-on? - ne fait qu'un tour! Je vole sur ses traces! Hors d'haleine, mais je l'ai rattrapée!... Je l'agrippe; elle rit, je ris, nous voilà par terre! Nous rions; le rire se dérobe peu à peu. Nous restons sans bouger pendant... je ne m'en souviens plus. Elle s'est remise vivement debout :

- Viens!

Elle est repartie d'un pas ferme. Je la rejoins. Elle me sourit :

- Nous serons vite rendus au village; maintenant tu grimpes bien, tu t'es habitué.

En effet, nous sommes arrivés vite au village; je n'ai jamais marché aussi vite.

Le bouton de porte du panneau en bois qui ferme l'horloge est remis en place. Qui avait dit qu'il n'y avait nul besoin d'un horloger? Cela n'a pas été aussi facile que l'avait laissé entendre mon oncle. Le bouton était juste ce qu'il fallait trop gros pour rendre l'opération malaisée. Curieusement, dans la poche où se trouvait le bouton, se trouvait aussi une râpe. Allez savoir pourquoi? Je suis sûr que mon oncle, lorsque je serai rentré, me dira, tout en faisant mine de s'affairer sur je ne sais quelle roue dentée qui ne demandait rien : "Tu n'as eu aucun ennui, je pense." Oh, non, je n'ai bien évidemment eu aucun ennui! Et il me dira : "C'est bien."

La route descend sans plus se presser que nous vers la gare du petit train. Sur la droite, tout près, qui domine les prés, le bourg où se trouve la beurrerie de mon cousin; on croirait une forteresse.

- C'était bien une forteresse dans les temps anciens, m'a confirmé Aube.

L'instant d'après elle ajoutait avec un soupir endeuillé de chagrin :

- Elle a eu bien des malheurs.

La route paraît faire partie des prés. Pourquoi toujours parler des prés? J'ai déjà écrit qu'il y avait des prés. Mais je n'ai pas écrit la sensation que j'avais d'une mer faite d'herbes et d'arbres. Il était tentant d'écrire que les vaches que je voyais parcourir cette mer en étaient les navires; l'image d'une de ces malheureuses luttant contre les flots tumultueux de l'océan me fit abandonner l'entreprise.

- Oui, c'est vrai, avant tu voyais autre chose, a commenté Aube.

Nous approchons de la gare du petit train. Quel est l'habitant de ma grande ville qui voudrait seulement s'approcher de cette gare qui tombe en ruine?

- Avant, je voyais ce que voient les habitants des grandes villes comme la mienne. Pour eux, la campagne est un décor dans lequel il ne faut jamais pénétrer; le ciel est bleu, les fleurs sont adorables, et la terre est sale.

- Peut-être les habitants des grandes villes ne sont-ils pas les seuls à trouver la terre sale.

Aube a fait une longue pause :

- Peut-être ceux qui voyagent.

- Ceux qui ne reviennent plus? Ou qui reviennent en n'étant plus les mêmes?

Elle fait un long oui de la tête.

- Tu me la montres, ta gare! fait-elle d'une voix joyeuse.

La gare est vraiment en ruines; mais la vie ne s'en est pas échappée. Aube me fait deviner les endroits où, il n'y a pas si longtemps, les hommes venaient attendre un train qui, les jours de forte neige, n'arrivait pas toujours à l'heure prévue. Ici, on s'asseyait, là, on restait debout à parler avec un ami; voici le guichet, où le chef de la gare délivrait un billet, voilà l'aiguillage, si dur à manoeuvrer l'hiver. Et par la petite fenêtre, que je ne vois pas plus que je ne vois le reste, la rougeur du poêle bourré de bonnes bûches vient me réchauffer.

C'était moi qui devais montrer la gare du petit train à Aube...

- Prenons-nous le petit train pour rentrer?

Ma plaisanterie, destinée probablement à me redonner quelque peu d'importance, ne fait pas rire Aube. Elle me répond avec un rien de tristesse dans la voix :

- Le petit train ne viendra pas. On m'a dit qu'il ne servait plus à rien; où sont ceux qui le prenaient tous les jours?

La route descend. Je me sens plus indifférent aux montées et aux descentes maintenant; Aube a raison - je m'habitue. Mais... si la route descend...

- Nous n'avons pas pris le bon chemin!

Aube fait un sourire rassurant :

- Si. Mais ce n'est en effet pas celui de notre village; celui-ci mène à un moulin.

- Qui ne fait plus de farine.

Elle hoche la tête :

- C'est vrai.

Et, plus gaiement :

- Nous allons déjeuner!

En voilà une nouvelle! Midi n'est plus très loin, et je me doute bien que nous allons déjeuner.

Mon air, sans doute stupide, l'a fait rire :

- Nous allons déjeuner chez ma cousine.

- Elle habite le moulin?

- Non; mais c'est dans cette direction. Et ne t'inquiète pas si le chemin descend; il va remonter.

J'arbore l'air modeste de l'athlète qui connaît sa valeur :

- Oh, ici, ça ne monte jamais beaucoup!

Elle a composé une mine - oh! faussement - admirative, suivie d'un petit rire amusé :

- Désormais, il faudra que je fasse des efforts pour te suivre!

Et moi, magnanime :

- Ne t'inquiète pas, je t'attendrai!

Un tout petit pont, qui se donne à peine la peine de se hausser pour laisser passer un tout petit ruisseau où l'eau joue joyeusement avec de jolies pierres tout arrondies qui colorent le ruisseau de leurs délicates teintes jaunes, vertes et bleues.

Une maison vient d'apparaître sur une hauteur assez haute. Un raidillon assez raide y mène. Aube avait parlé de monter. Je sais que maintenant, je grimpe bien. J'espère que ce n'est pas...

- Tu vois la maison...?

Oui, je vois la maison. C'est là!

- C'est ici qu'habite ta cousine?

- C'est ici. L'endroit où tu t'es pesé vendredi est un peu plus loin, derrière.

- Ah! C'est la cousine qui n'était pas chez elle...

- Oui; elle nous attend.

- Elle nous attend?

- Oui, je l'ai appelée avant de partir.

- Tu es prévoyante.

- Nous avons bien marché; je pense que nous serons contents de bien manger.

Ma foi, l'idée me paraît bonne. En conséquence de quoi j'attaque le raidillon d'un pied ferme. Le raidillon a cédé, me voici tout là-haut!

La cousine d'Aube nous a vus arriver; vêtue d'une robe bleue toute simple, elle vient à notre rencontre. "Le déjeuner est prêt!" nous annonce-t-elle avec un grand sourire accueillant.

Grosses saucisses comme on les fait dans la région, pommes de terre cuites dans leur robe des champs, fraîche salade cueillie dans le potager à l'instant même parsemée de lardons, fromage fait avec le lait des vaches de la cousine d'Aube... C'est en effet un bien bon repas.

Les parents de la cousine sont aimables, prévenants. On s'habitue vite à la gentillesse, on finit par la trouver ordinaire. Ce n'est pourtant pas partout qu'on trouve aisément des gens aimables. Certes, dans ma grande ville, je trouve aussi beaucoup de personnes aimables, mais dans cette région où vit mon oncle, j'ai le sentiment inattendu de, comment dire, d'exister plus qu'ailleurs pour ceux chez qui je vais. Les questions qu'on me pose touchent davantage ma vie que, je l'ai déjà écrit, l'habituel comment vont les études. Et puis, et c'est encore plus inattendu, les gens me parlent de leur propre vie; cela ne se fait point aussi couramment dans ma grande ville.

Après le déjeuner, la cousine d'Aube nous emmène dans un pré qui se trouve tout à côté de la ferme, et nous nous y installons, près des vaches qui ruminent tranquillement sans nous prêter une bien grande attention. Regardent-elles le ciel en pensant qu'il est beau?

La cousine d'Aube est très curieuse. Elle me pose question sur question à propos de ma grande ville, à propos de mon voyage en train, à propos de mon école, à propos des champs de blé... Pourquoi les champs de blé?

- Tu sais, je n'ai jamais vu un champ de blé; toi, tu es à la campagne...

- Ici, il n'y a que des prés, me répond-elle; j'aime bien les prés, mais j'aurais voulu savoir comment on vit dans les champs, où les vaches ne peuvent pas aller, car elles abîmeraient les récoltes.

Je ne sais trop quoi dire. Aube non plus ne paraît pas en savoir long sur la vie dans les champs.

- J'ai vu des images de champs de blé, poursuit la cousine; j'aime bien voir les bleuets se mêler aux blés mûrs.

Je lui demande en souriant :

- C'est pour cela que tu t'habilles en bleu?

Elle rit :

- Pourquoi pas?

Aube lui parle des livres que Chignon et elle ont achetés jeudi dernier. Leur conversation est sérieuse, claire, sans détails inutiles. Je pense à mes camarades de classe; ils sont de bons élèves, ils ne manquent pas non plus de sérieux, ils ne négligent pas non plus leurs études... Qu'y a-t-il d'autre chez ces deux jeunes filles? Je relis ce que j'avais écrit au sujet d'Aube : "Aube était élégante, mais solide." Solide... Peut-être est-ce cela qu'il y a d'autre?

La conversation est terminée. La cousine d'Aube se tourne vers moi :

- J'ai déjà été dans une ville; j'ai déjà aperçu des champs à travers la vitre d'un train. Mais je suis passée vite, dans un cas comme dans l'autre; apercevoir n'est pas voir. Tu ne connais pas les champs, mais tu connais la ville; tu y vis. Comment y vit-on?

Je suis surpris par la netteté de la question. Non, pas de la netteté, je devrais dire de la brutalité; mais brutalité fait penser à violence, et ce n'est pas le cas. Dans ma grande ville, on est sans doute plus nuancé; mais ici, on ne perd pas de temps!

- On vit derrière la vitre d'un train; mais on ne le sait pas.

- Et toi, comment le sais-tu?

La question est toujours aussi directe. Je réponds après un temps de réflexion qu'elle respecte sans montrer d'impatience :

- Aube me l'a appris en me faisant vivre les prés.

- L'aube?

- Non; Aube. C'est ainsi que j'ai appelé ta cousine parce qu'elle était venue très tôt le matin.

Elle n'a rien dit. Elle a jeté un regard rapide mais attentif sur Aube.

Aube lui a souri :

- Eh bien, toi, nous t'appellerons Bleuet!

Puis, Aube s'est tournée vers moi :

- Qu'en penses-tu?

J'approuve :

- Adopté!

Bleuet - puisque Bleuet il y a - reprend son idée :

- Je ne pense pas qu'on vive dans les champs derrière la vitre d'un train, mais comment vit-on sans les vaches, toujours si présentes? Le blé ne vient pas vous parler.

Un temps. Puis elle me demande, toujours aussi... nettement :

- Qui te parle, dans ta ville?

La question, toujours aussi directe, me prend au dépourvu. Je réponds en désordre :

- Qui me parle? Mais tous les... mes camarades, dans la rue... Et puis, je ne sais pas...

Elle ne m'a pas quitté des yeux :

- Mais la vie; la vie vient d'ailleurs.

- Comment, d'ailleurs?

- Tu manges le blé, tu bois le lait des vaches.

Je ne comprends pas très bien. Je réponds, un peu au hasard :

- Oui...

- Le lait, je le demande; à qui demandes-tu?

Je suis de plus en plus perplexe :

- Je vais dans une boutique.

Elle reste pensive un moment :

- La boutique n'a pas de lait. On le lui apporte. C'est le lait des vaches. Comment sais-tu, en ville, d'où vient la vie?

- Je l'ai appris.

Un moment se passe. J'attends patiemment. Elle reprend :

- J'apprends aussi à l'école. J'aime apprendre. Mais comment apprendre à vivre avec mes vaches?

Elle a un petit rire étouffé :

- Et comment apprendre à vivre sans elles?

- Celui qui vit avec les blés, intervient Aube, ne peut peut-être pas non plus apprendre à vivre sans eux.

Je fais quelque chose qui peut passer pour un sourire :

- Dans ma ville, il est d'usage de prétendre qu'il est absolument impossible de vivre ailleurs. J'en étais persuadé moi-même jusqu'à maintenant. Aujourd'hui, je ne sais plus. La vie avec les vaches?... Je ne pense pas savoir leur parler; ou plutôt savoir les écouter. La vie avec les blés?... Je n'ai aucune envie de me moquer de ce que je ne connais pas. Mais il m'est difficile de m'empêcher de rire rien qu'à me représenter cette phrase dite devant un de mes camarades de classe.

Je fais une pause :

- Pourrais-je apprendre à vivre sans ma grande ville?

- Une vie doit-elle exclure les autres vies? prononce lentement Bleuet.

Aube s'est mordu les lèvres et a baissé la tête.

Nous revenons vers notre village après avoir été dire bonsoir aux parents de Bleuet. Le chemin m'est connu; c'est par là que je suis monté en venant... me peser vendredi dernier. Je ne sais pas trop à quoi je pense. Aube n'a rien dit depuis que nous sommes partis de chez Bleuet. Je ne pense même pas à me réjouir de voir le chemin descendre. Nous arrivons au bord de la forte pente qui va à la scierie. Je m'arrête pour regarder les prés qui s'étendent d'un vallon à l'autre, loin, jusqu'à ce que les yeux les perdent.

Je me tourne vers Aube :

- Lorsqu'on est ici, on a la sensation qu'aucun autre monde n'existe.

Aube m'a regardé avec un sourire qui tremblait légèrement.

Ce matin, j'aide mon oncle à réparer une horloge. A vrai dire, je ne sais pas si je l'aide vraiment, ou si je lui complique la tâche. Je crois surtout qu'il aime bien me montrer son savoir-faire, me montrer qu'une horloge n'est pas un simple assemblage de pièces de métal que les gens regardent distraitement - ou plutôt ne regardent pas - car les pièces de métal sont à l'intérieur de l'horloge et ne se voient pas. Je sais bien qu'il arrive parfois - rarement - que quelque jeune chenapan - dicunt dans ce cas les parents - cherche à voir ce qui se passe dans le mystère des rouages. Si l'affaire se termine mal, mon oncle est chargé de réparer les dégâts, qui consistent au pire à remonter entièrement l'horloge. C'est dans ce cas-là bien entendu que le garçon reçoit en baptême supplémentaire le nom de chenapan. Si l'affaire se termine bien, ledit garçon est regardé en général avec inquiétude - que peut-on lui dire? qui est-il? Il est à noter que je n'ai jamais vu de fille s'adonner à cette exploration. J'ai cherché à savoir pourquoi et n'ai pas trouvé; j'ai demandé à des filles et n'ai jamais bien compris leurs réponses - pas intéressant, ça ne sert à rien, prudence... Mon oncle, lui, aurait plutôt tendance à féliciter l'explorateur - "C'est rare, de trouver des hommes curieux", m'a-t-il dit un jour, alors que j'étais encore un petit garçon. "C'est pourtant grâce aux hommes curieux que les horloges existent, et tout le monde est bien content de s'en servir." Les hommes n'aimeraient-ils donc pas ceux qui leur apportent ce qu'il leur faut pour vivre?

Cet après-midi, nous sommes allés, Aube et moi, nous asseoir au bout du pré derrière la maison, là où commence la forte pente qui mène à la rivière dont on peut suivre l'eau qui court parmi les jolies pierres tout arrondies qui la colorent de leurs délicates teintes jaunes, vertes et bleues, qui court entre les deux moulins qui ne font plus de farine depuis longtemps.

Aube est préoccupée :

- Ma cousine est très curieuse...

Tiens, tiens! Comme les garçons qui explorent les horloges? Alors, chacun explore à sa façon...

- Où es-tu?

Où?... Ah! J'avais perdu le fil :

- Je t'ai entendu parler de curiosité, et cela m'a fait penser à ce que dit mon oncle.

J'explique.

Aube paraît soulagée :

- J'avais peur que ce qu'elle a dit...

Je l'interromps :

- Au contraire, j'ai trouvé ses questions très intéressantes.

J'ajoute avec un geste d'impuissance :

- Ce qui m'ennuie plutôt, c'est que je ne sais pas trouver de réponse.

- Tu as répondu. La vitre du train.

- Ah oui! Et j'ai aussi dit que c'était grâce à toi que je le savais.

Je lui souris :

- Parce que tu m'avais fait vivre les prés.

Apparemment, la même pensée vient de naître au même moment aussi bien chez Aube que chez moi, car nous déclarons avec un bel ensemble :

- Peut-on apprendre...

Temps d'arrêt - nous venons de nous en rendre compte. Dans ce genre de cas, un bon rire conclut la situation. Cette fois-ci, nous ne rions pas; les yeux dans les yeux, nous répétons lentement la fin, approximative, des paroles dites hier :

- ...à vivre sans la grande ville?

Une camarade de classe d'Aube l'a invitée à venir avec moi passer l'après-midi chez elle.

Le déjeuner terminé, nous partons.

- Le chemin pour y aller est presque tout droit, m'explique Aube, il n'y a pas à passer par les prés, allons-y à bicyclette.

- Volontiers. J'ai mis ma bicyclette en état...

- ...dès que tu es arrivé.

- Comment le sais-tu?

- Ma mère t'a vu faire toute la journée...

Je ris :

- Elle a un peu exagéré; je n'y suis resté que toute la matinée!

Aube prend une mine admirative (mais je ne m'y laisse pas prendre) :

- Ta bicyclette doit être resplendissante!

Je réponds avec le plus grand sérieux :

- Y a-t-il un concours de la plus belle bicyclette dans votre...

Je marque un léger temps, et poursuis en prenant un ton un peu distant :

- ...région? J'ai préparé ma bicyclette pour cette éventualité.

Elle répond avec le plus grand sérieux :

- Non; nous n'organisons que des concours de la plus haute importance. Si tu veux, tu peux t'inscrire pour le concours du plus beau char de foin.

Pris! Je me rends :

- Eh bien, il ne me reste plus qu'à aller montrer ma bicyclette aux vaches!

La route n'est pas bien longue. Nous passons près de notre pont du petit train, puis près de la source; nous traversons un village, guère plus grand que le nôtre, perché comme la plupart. Encore plus haut perché, encerclé par les montagnes, le village où habite la camarade de classe d'Aube.

D'imposantes maisons enserrent un vaste pré, au beau milieu duquel trône un énorme... char de foin! Je ne rate pas l'occasion :

- Qu'en penses-tu?

J'ai parlé d'une voix indifférente. Aube hausse légèrement les épaules. Ha! ha! Comme prévu, elle n'a rien compris.

- Le foin est un peu en désordre sur la gauche; tu devrais l'arranger, ça ne fait pas très joli.

Elle avait compris!

A l'autre bout du pré, un long tas de bois - ah, sans mentir, il serait digne d'un concours du plus beau tas de bois! Tout à côté, une fille nous fait de grands signes de la main; c'est elle, c'est la camarade de classe d'Aube.

- Il te plaît?

La camarade a désigné le long tas de bois. Je suis surpris :

- Pourquoi penses-tu...?

- J'ai vu que tu le regardais longuement tout en roulant.

Ma parole, elle a les yeux vifs!...

- Dans les villes, on ne met pas de bois dans les rues.

Ne sachant trop quoi dire, je me contente d'approuver d'un signe de tête.

Elle poursuit :

- Dans les villes, on ne vit pas dans les rues; on ne connaît pas ceux qui y passent.

- C'est vrai qu'ici...

- Ici, c'est partout chez nous, c'est partout notre jardin.

- Merci de m'avoir invité chez toi.

- Tu es d'ici, ton oncle vit ici depuis toujours, tu peux nous comprendre, même si tu habites la ville.

Elle me sourit :

- Aube, comme tu l'appelles, m'a dit que tu n'étais pas parti en voyage.

Elle hoche la tête :

- Ceux qui partent, comme ceux qui viennent d'autres contrées, ne nous comprennent pas. Ils ne cherchent pas à nous comprendre; ils ne le veulent pas. Nous voient-ils seulement?

Sans transition, elle rit gaiement :

- Ils ne l'auraient pas vu, le tas de bois!

- Ou bien ils auraient dit que les gens d'ici n'ont pas d'ordre, renchérit Aube.

Je proteste :

- Il est au contraire très bien rangé. Je crois que les habitants de ma grande ville auraient plutôt dit que les gens d'ici manquent de sens artistique.

- De sens artistique?... s'exclame Yeux-vifs.

- Pour un tas de bois? s'exclame Aube.

- Dans ma grande ville, pour inciter les gens à vouloir posséder les choses dont ils n'ont pas besoin, on leur dit que ces choses sont des objets d'art.

- Pourtant, le lait est le même quel que soit le pot dans lequel on le boit, observe Yeux-vifs.

- Et voilà! Et les gens des villes vont te dire que tu manques de sens artistique, ironise Aube.

Je ne peux, quant à moi, qu'être du même avis :

- A partir du moment où l'art est une notion admise et qu'il est enseigné à l'école, y être opposé ne peut aboutir qu'à être exclu de la vie des hommes... qui ont un sens artistique.

Yeux-vifs hoche violemment la tête :

- Je peux avoir un avis différent...

- Oui, et tu auras une mauvaise note en classe.

- Et sans doute aussi dans la vie, ponctue doucement Aube.

Je reviens au tas de bois :

- Aube m'a montré comment on coupe le petit bois. Elle ne m'a pas parlé d'art; elle m'a parlé de ce qui était pratique pour celui qui voulait se chauffer. Lorsque j'ai vu le tas de bois si bien disposé, je crois que j'ai vu un bon feu dans la cheminée, et la neige à travers la fenêtre.

Aube me sourit :

- C'est vrai, aujourd'hui, tu regardes.

Elle se tourne vers Yeux-vifs :

- C'était avant-hier; il m'a dit qu'en ville, on ne voyait la campagne que comme un décor dans lequel il ne fallait jamais pénétrer.

- Oh! Les gens des villes sont des artistes, remarque Yeux-vifs en riant.

La conversation continue à l'intérieur de la maison, devant un bon goûter. Elle est grande la maison... moitié pour les hommes, moitié pour les vaches. L'hiver prochain sera peut-être rude, la maison sera chaude, grâce au bois... et aux vaches!

Bientôt six heures, il faut traire les vaches. En partant, nous voyons arriver une fillette, un long bâton à la main, qui suit une vache rentrant sans se presser à la maison. Sur le chemin de retour, nous croisons d'autres vaches, cheminant sans personne pour les guider - elles le connaissent bien, le chemin qui mène à l'étable...

- Quel jour sommes-nous?

Aube me regarde, étonnée :

- Jeudi. Pourquoi me demandes-tu ça?

- Je perds un peu la notion des jours en vacances.

J'ajoute, après un temps de réflexion :

- A quoi cela peut-il bien nous servir de connaître le jour où nous sommes?

- Ici, peut-être à rien...

Elle se reprend :

- Si; par exemple connaître le jour du marché...

- Tu y vas?

- Quelquefois, au bourg.

- Tu as raison. A l'école aussi, ça sert à savoir quand commencent les vacances!

Elle sourit :

- Et aujourd'hui, à savoir quand se terminent les vacances!

- J'espère que ce n'est pas bientôt...

- Tu n'as qu'à compter; moi, je n'en ai vraiment aucune envie. Nous sommes le dix-huitième jour du mois de juillet.

- Déjà?

- Déjà!

Je fais une mine triste. Elle fait une mine gaie :

- Encore!

- Quoi, encore?

Elle rit :

- Nous ne sommes que le dix-huitième jour du mois de juillet!

- Tu as raison. Que faisons-nous aujourd'hui, le dix-huitième jour du mois de juillet?

Elle réfléchit :

- Veux-tu aller voir un moulin électrique?

- Un moulin électrique?

- Oui, un moulin électrique.

Je prends un air particulièrement intéressé :

- Fait-il de la farine?

- Peut-être, sans doute, je ne le sais pas.

Je prends un air particulièrement désintéressé :

- Tu te moques de moi. Ça n'a pas d'importance; je veux voir ce moulin. Je te dirai s'il fait ou non de la farine.

- J'ai hâte de le savoir. Partons vite!

- A bicyclette ou à pied?

- C'est loin?

- Très loin. Il y a bien deux fois la distance d'ici à notre pont du petit train.

Je fais mine de peser le pour et le contre :

- Il faudra aussi revenir.

- Tu n'es pas obligé de le faire. Je reviendrai, et mon père viendra te chercher en voiture.

- La route est périlleuse?

- Très périlleuse. Il faudra traverser une grande rivière; le courant est très rapide.

- Cela me décide; j'aime le danger.

J'ajoute avec emphase :

- Je te protégerai!

Et nous sommes partis, en prenant bien garde à ne pas rire, ce qui n'a pas été facile, oh non!

La côte qui sort de notre village une fois franchie, nous prenons le petit chemin qui part en pente douce vers la rivière. La petite maison qui servait jadis de gare au petit train regarde mélancoliquement les vieux rails inutiles qui, pour ne pas la quitter, sont encore restés accrochés à la terre.

Nous suivons la rivière qui fait une grande boucle à travers le bois. Je suis déjà passé par là, et je me demande où peut bien être le moulin. Je me souviens d'un bâtiment assez laid qui se trouve au bord d'un ruisseau, plutôt un torrent, à l'endroit où il se jette dans la rivière. Ce n'est certainement pas le moulin. Et du reste, le voici le bâtiment; il est bien aussi laid que dans mon souvenir.

- On traverse!

Aube m'indique la rivière; qui fait au plus quatre pas d'un bord à l'autre. J'ironise :

- C'est ça, ta grande rivière?

- Elle n'est pas large, mais elle est profonde; tu sais nager?

- Oui, sois tranquille; je t'aiderai à gagner le rivage.

Et nous traversons, de l'eau... jusqu'aux mollets!

- Où allons-nous?

Pour toute réponse, elle me montre le laid bâtiment. Je m'inquiète :

- Tu m'avais parlé d'un moulin...

- Eh bien, le voilà!

Bon, ce doit être une grosse plaisanterie; tellement grosse, que je n'arrive pas à la voir. Je m'informe :

- C'est quoi, cet édifice?

- Le moulin.

- Le moulin?

- Le moulin.

Je réfléchis pesamment. Elle ne dit rien. Elle n'a pas l'air de quelqu'un qui plaisante. Je crois deviner de quel moulin il s'agit :

- C'est le moulin électrique?

- Oui.

Je hoche longuement la tête :

- Qui ne fait plus de farine depuis longtemps.

- Qui ne fait plus de farine depuis longtemps.

Je pense avoir compris :

- Tu voulais me montrer ce que devenait la campagne?

- Oui.

- Et le moulin électrique est une usine qui fabrique de l'électricité. Et l'électricité fabrique peut-être de la farine quelque part. Dans de grands moulins.

- Oui.

Nous restons un long moment en silence, au bout duquel Aube reprend pensivement :

- C'est peut-être mieux ainsi; après tout, je me sers de l'électricité tous les jours, et je ne m'en plains pas, bien au contraire. Je pense que je serais très ennuyée de ne pas avoir d'électricité.

Ce n'était pas moi, habitant une grande ville, qui allait lui donner tort.

Etait-ce le bois tout autour de nous dont le lourd feuillage nous cachait le monde, était-ce la rivière dont l'onde nous chuchotait ses confidences? un miracle se produisit. Le moulin électrique disparut, et à sa place, je vis l'humble moulin, et le meunier qui portait avec peine un gros sac de farine.

Le père d'Aube a dû faire une vis particulièrement... oui, particulièrement quoi, au juste? Je ne sais pas. Du reste, j'ai déjà écrit qu'il faisait bien d'autres choses que des vis, et que ce qu'il faisait était particulièrement... eh bien, je vais écrire "important", puisque de toute façon je ne sais pas ce que c'est!

La pièce qu'il avait faite était destinée à une école d'optique. Cette école se trouvait dans un bourg qui possédait un musée, où l'on pouvait voir des lunettes exécutées par les opticiens qui avaient accompli leurs études dans cette école.

Le père d'Aube nous avait donc proposé, à Aube et à moi, de porter nous-mêmes cette importante pièce. "Vous pourrez en profiter pour voir ce qui se fait dans cette école, et visiter le musée", nous avait-il dit. Il avait aussi ajouté en riant sous cape : "Vous pourrez ainsi choisir des lunettes pour vos vieux jours!"

Et nous voilà à la gare du gros bourg où, la semaine dernière, Aube et Chignon avaient acheté des livres... et des chaussures! Le train - enfin, l'autorail, du genre de celui par lequel j'étais arrivé ici... - le train qui mettait un peu moins d'une heure pour faire le trajet, n'était pas encore à quai. Nous flânions de droite à gauche - et aussi, je crois bien, de gauche à droite - lorsque...

- Tu as vu? Il y a un wagon qui s'est détaché du train et qui roule tout seul! Il va...

Aube m'interrompt en riant :

- Et il y en aura un autre dans un instant!

En effet, j'en vois un autre... qui ne va pas sur la même voie!

- C'est fait pour trier les wagons, m'explique-t-elle. Il y a un aiguillage qui dirige les wagons sur telle ou telle voie.

- Oui, mais comment font-ils pour rouler tout seuls?

- Viens, je vais te montrer.

Elle me montre. C'est très ingénieux; le wagon est poussé par la locomotive sur une petite bosse, qui est calculée afin que la vitesse du wagon soit suffisante pour qu'il se range.

Huit heures et quarante-neuf minutes. Départ. La voie pénètre dans un pays encombré de montagnes. Oui, le village de son oncle se trouve aussi dans les montagnes. Et je les aime bien. Parce qu'on peut y vivre. Paisiblement. Tout autour de la voie, on ne vit pas, on grimpe. C'est ce que doit se dire l'autorail, qui se traîne d'une gare à l'autre sans beaucoup de passion. Je crois que j'irais plus vite en vélo! Bien! il est neuf heures et quarante-sept minutes; nous sommes arrivés.

Le directeur de l'école nous attendait. Il nous reçoit fort aimablement dans son bureau. C'est agréable d'être reçu par le directeur d'une école, sans craindre que ce soit pour une réprimande. Dois-je confesser sur ce cahier que cela m'est déjà arrivé? Oublions!

La pièce que le père d'Aube a faite est dûment remise au directeur. "Votre père est un magicien! Nous avons aussi des tours et nos élèves ne sont pas manchots, mais cette pièce-là, personne n'est arrivé ici à la faire!" dit-il à Aube qui rougit de plaisir.

Un professeur nous emmène visiter le grand atelier où travaillent les élèves. Je suis surpris par l'esprit qui habite ce lieu. Sérieux, oui; mais ce n'est pas cela qui me surprend. Dans mon école aussi, les élèves sont sérieux. "Les élèves, ici, aiment ce qu'ils font", ai-je dit à Aube à voix basse. "Ce ne sont pas seulement des élèves", m'a-t-elle répondu sur le même ton. Je n'ai pas compris. "Tout à l'heure", a-t-elle chuchoté. On nous montre des travaux en cours. Je m'émerveille devant des minuscules lentilles de microscope polies avec art et patience; de plus grosses lentilles qui servent à faire des lunettes. Les hommes pourront voir.

Nous sommes sortis de l'atelier.

- Que voulais-tu dire...?

- En disant qu'ils n'étaient pas seulement des élèves? me répond-elle.

- Oui.

- Les élèves apprennent ce qu'on leur dit. Eux aussi, bien entendu. Mais ils cherchent à savoir...

Elle s'interrompt un instant :

- Un jour, un des élèves habitant le bourg où travaille mon père est venu le voir pour lui demander conseil à propos d'une pièce délicate qu'il avait faite à l'école. Mon père lui a donné les explications nécessaires. L'élève est revenu deux semaines après lui montrer les améliorations qu'il avait apportées de lui-même sans que personne les lui ait demandées et qui ne serviraient pas à l'école. Et il a déclaré qu'il voulait être capable de trouver seul ce qu'il ferait plus tard.

Je reste songeur un bon moment :

- Trouver seul, est-ce vraiment possible? Et laisser les autres trouver pour nous... que devient notre vie?

Le directeur de l'école nous a invités à déjeuner! Je me sens très fier. Aube est toute contente. Toute contente que le directeur m'ait invité. Quant à elle, elle était habituée à cet honneur, étant déjà venue ici avec son père lorsque de temps en temps, il faisait pour l'école des travaux qui demandaient une compétence particulière.

Le directeur ne me demanda pas, comme je m'y étais attendu, de nouvelles de mes études, mais passa tout le temps du déjeuner à parler de l'histoire de son école, des travaux qui s'y faisaient, et des avantages qu'offrait le diplôme délivré par l'école. Je fus surpris par l'intérêt que provoquait chez moi son discours. D'habitude ce genre de discours provoquait chez moi un profond ennui. Et ce n'était pas la première fois, loin de là, que j'entendais ce genre de discours. Pourquoi aujourd'hui cela me passionnait-il presque? Aube, le déjeuner terminé, m'en donna la solution. Le directeur n'était pas plus un directeur que les élèves n'étaient des élèves, comme elle l'avait dit tout à l'heure. Curieuse école! La passion est une chose contagieuse, et elle remplaçait ici et l'autorité et l'obéissance.

L'après-midi, nous allons visiter le musée des lunettes. Lunettes de toutes sortes, bien entendu, sinon pourquoi créer un musée? Et combien de lunettes n'étaient-elles pas sorties des mains de ces curieux élèves conduits par ce curieux directeur?

Le mois de juillet avait fait provision de chaleur, et l'offrait généreusement à ses invités aujourd'hui.

- Il fait chaud!

- Tu es observateur! me sourit gaiement Aube qui ne paraît pas du tout être incommodée comme moi par la chaleur.

- J'ai chaud!

- L'après-midi ne fait que commencer; il va faire encore plus...

Elle s'interrompt :

- Allons au frais!

- Au frais?...

En voilà, une plaisanterie! Pourtant... Ah! mais oui :

- Allons à la source!

Elle rit :

- Quelle bonne idée!

Je prends l'air dégagé :

- Oui, c'est vrai! J'ai bien fait d'y penser...

Nous voilà partis. La grande côte, à la sortie du village, n'est malheureusement pas faite pour nous rafraîchir, bien au contraire.

- Prenons le train!

Ma proposition est acceptée. Nous allons prendre nos billets à la gare près du petit chemin qui part en pente douce vers la rivière.

Je fais le geste d'empocher les billets :

- Ils ne sont pas chers, les voyages, ici!

Aube secoue la tête :

- C'est peut-être pour cela que personne n'en profite...

Je ris, comme on le fait pour une boutade; mais ce n'en était pas une. Elle a repris :

- A quoi peut-on mesurer la valeur sinon au prix, lorsqu'on ne la mesure pas soi-même?

Je m'étonne :

- On ne mesure donc pas toujours soi-même?

- C'est tellement plus facile de laisser faire les autres à sa place.

Je m'exclame :

- Eh bien, nous, nous allons faire un beau voyage!...

Je n'avais pas terminé ce que je voulais dire, mais je ne savais pas ce que...

- Le petit train arrive, ne le ratons pas!...

Pourquoi ai-je eu la sensation qu'elle non plus n'avait pas terminé...

Le petit train est parti, sans nous oublier.

Les rails, eux, après nous avoir vaillamment soutenus pendant quelque temps - pas beaucoup de temps... - n'ont pas eu la force d'accompagner plus avant notre voyage. Qu'à cela ne tienne! La voie est encore sûre, même si seule l'herbe porte notre petit train.

Nous tournons à gauche, nous tournons à droite; c'est que nous pourrions difficilement monter tout droit les grosses côtes. Alors, nous en faisons le tour. Halte à notre pont; le petit train s'arrête, nous descendons.

- Au premier arrivé! s'écrie Aube.

Et elle s'élance sans attendre vers l'étroit chemin de terre qui descend rapidement à la source à travers bois.

Je cours plus vite qu'elle, et, bien que parti en retard, je commence à la rattraper. Oui, mais dans la descente, rien à faire, je perds du terrain; le chemin est tortueux, semé d'embûches, et elle le connaît beaucoup mieux que moi. Et la voici première à la source!

L'eau qui jaillit de terre est fraîche, ô combien fraîche! Et soudain, je me souviens combien je la trouvais non pas fraîche mais glacée du temps où une gamine, la fille du voisin, m'en éclaboussait.

- Tu ne m'en lances pas, aujourd'hui?

Aube sourit rêveusement :

- Peut-être qu'aujourd'hui tu vois que je suis là; tu m'en relancerais.

Un cousin de Chignon habitant la plus grande ville de la région - je l'ai traversée en train lorsque je suis venu ici, comme grande ville... - passe deux jours chez elle. Il doit repartir demain matin, et ce dimanche, Chignon et lui sont chez Aube pour l'après-midi. Nous nous retrouvons tous les quatre installés près de la rivière derrière la maison. Deux vaches se sont approchées afin de participer à la conversation, et en attendant que les sujets débattus leur conviennent, elles sont allées boire, les deux pattes de devant dans l'eau, sans manifester d'impatience. Peut-être ont-elles chaud, elles aussi?

Le cousin a deux ou trois ans de plus que moi, et poursuit des études d'expert en comptabilité. Par parenthèse, je doute fort que nos deux vaches s'intéresseront peu ou prou à connaître les secrets de cette respectable carrière.

- C'est reposant d'être ici, commence-t-il.

Cherche-t-il une suite à son observation, ou a-t-il achevé ce qu'il voulait exprimer? Quant à moi, il me paraît difficile de le savoir. Mais à vrai dire, je ne pense pas avoir à intervenir sur ce point.

Comme il ne dit rien, sa cousine prolonge plus ou moins ce qu'il vient de dire :

- La vie à la ville est plus fatigante.

J'ai surpris un discret mouvement des lèvres de Chignon adressé à Aube, et qui m'a paru vouloir dire : "Que veux-tu que j'y fasse?" Aube ne m'ayant pas semblé avoir été particulièrement étonnée, j'en ai conclu qu'il n'y avait là rien que de très habituel. Du reste, les vaches, édifiées, s'en sont allées retrouver les joies de la pâture.

Aube intervient dans l'actif échange de vues :

- Tu ne t'ennuies pas trop ici?

Il s'est tourné vers elle et l'a considérée avec bienveillance. Puis, il a paru réfléchir, et a fini par répondre d'une voix calme :

- Non, pas du tout.

La conversation se poursuit. Je m'en mêle sans hésiter :

- Tu aimes te promener? Ici...

Je me suis interrompu, car il m'a regardé avec l'air de quelqu'un qui chercherait, sans y attacher plus d'importance que ça, à sonder un mystère qu'il serait peut-être assez intéressant de percer. Cela ne l'a pas empêché, après avoir semblé peser le pour et le contre, de me répondre d'un ton de voix très convaincu :

- Oui. Les environs sont très prenants.

Je ne me souviens plus très bien de la suite de la conversation. L'Expert en comptabilité partit vers la fin de l'après-midi, me laissant l'impression d'un garçon fort aimable.

Hier soir, mon cousin nous a invités, Aube et moi, à venir voir la beurrerie où il travaille. Il nous a proposé de nous prendre en voiture. "J'en ai pour cinq minutes!" nous a-t-il dit. Cependant, nous avons préféré nous y rendre à bicyclette. "Nous en avons pour vingt minutes!" lui avons-nous dit. "Et puis, cela nous fera une promenade!" avons-nous ajouté.

Ces prises de position ayant été déclarées, et l'accord général ayant été conclu, nous sommes donc partis à bicyclette ce matin. La route, maintenant, ne me réserve plus de surprises; la côte, notre pont, la gare où errent des souvenirs, le petit bourg enfin, où se trouve la beurrerie.

Mon cousin nous reçoit en visiteurs de marque. Je plaisante; cependant il paraît très content de nous montrer ce qu'il fait. Et que fait-on dans une beurrerie? Du beurre! Et comment le fait-on? Avec du lait! Oui, bien sûr; mais ici, on ne le fait pas n'importe comment! On le fait de la même façon qu'on le faisait avant, il y a longtemps, très longtemps, du temps où les hommes des grandes villes comme la mienne prenaient garde autant que les hommes de la campagne au peu de nourriture qu'ils avaient. La crème du bon lait de nos vaches n'est pas mélangée, comme on le fait si souvent aujourd'hui, avec la crème de petit-lait, dont le goût est si aigre qu'il ne laisse aucun espoir à la douce saveur de noisette, si agréable, si agréable... La bonne crème et le bon lait ne suffiraient pourtant pas à eux seuls pour faire ce beurre sans pareil. Il faut aussi le désir, le désir de bien faire, le désir d'apporter quelque chose aux hommes, même si ce n'est qu'une chose que l'on trouve aujourd'hui si ordinaire, la nourriture, là où cette nourriture abonde. Sans ce désir, pourquoi prendre la peine de laver le beurre tant que l'eau qui en sort n'est pas limpide?

Mon cousin paraît très content de nous avoir montré ce qu'il fait. Je le comprends et je l'approuve. Ce n'est pas si souvent que l'on peut faire part de ce que les hommes en général trouvent si peu digne d'intérêt, qui a demandé tant d'efforts, et ainsi que je l'ai écrit, tant de désir. Je parle des hommes d'aujourd'hui.

Le ciel est parsemé de petits nuages blancs tout ronds qui se sont arrêtés au-dessus des prés. Les prés dorment dans la chaleur des jours qui annoncent la fin du mois de juillet. A la ville, nous a dit hier l'Expert en comptabilité, il fait encore plus chaud et moite. "Vous avez de la chance d'être en altitude, vous avez un air plus léger", a-t-il commenté. C'est vrai, nous ne sommes pas loin de mille mètres, et l'air est certainement plus agréable qu'en bas dans la ville. Au fait, pourquoi ne reste-t-il pas ici, lui? Bah!... Il y a autre chose que l'altitude dans l'existence. Pourquoi suis-je moi, ici, à mille mètres?

Nous sommes, Aube et moi, sur notre pont du petit train, assis sous la rambarde, les jambes pendantes, et nous regardons paisiblement les prés qui commencent peu à peu à jaunir, les prés qui vont de notre village à celui de Chignon.

- Là-bas, tout à côté du petit bois, sur la droite, c'est bien là que se trouve le pont sur lequel nous sommes passés en allant chez Chignon?

- Non, me répond Aube, il est derrière le bois, plus loin, en bas, tu ne peux le voir.

- En tout cas, la voie va bien dans cette direction en venant de la gare près de chez nous?

- Oui.

- Je ne vois pas de rails.

- On les a presque tous enlevés.

- Oui, mais il en restait, je les ai vus.

Elle regarde avec attention :

- Oui, tu as raison, j'en aperçois par là, non loin de la route qui longe notre gare.

Je regarde à nouveau, du mieux que je peux :

- Oui, peut-être...

Un petit silence. Elle reprend :

- Je crois que je sais pourquoi tu ne vois pas les rails. Tu te représentes comment ils sont faits?

Là, j'ai compris :

- J'avais oublié! Ils sont à ras de terre. Et à cette distance...

Elle sourit :

- Et avec l'herbe qui a poussé par-dessus...

- C'est vrai. Cela me fait penser que ce n'est pas comme en ville.

- En ville? Tu as les mêmes rails?

- Bien sûr... sinon les voitures ne pourraient pas rouler dans les rues.

Elle réfléchit :

- Mais alors, pourquoi ici? Il n'y a pas de rues dans les prés.

- Sans doute pour les chars à foin.

- Il y a pourtant des ponts pour tous les chemins... Tu les as vus.

Je les ai vus. Alors?...

- Alors, je ne sais pas.

Elle fait un geste d'impuissance :

- Moi non plus.

La question ne paraissant pas nous préoccuper davantage, nous retournons à la contemplation des prés qui montent et qui descendent...

Aube et Chignon ont encore des courses à faire dans le gros bourg. Je vais finir par acheter quelque chose, moi aussi! Cette fois-ci, nous y allons à bicyclette; sans se presser, il y faut une heure environ. Chignon est partie de chez elle et nous rejoint dans un village qui se trouve à une dizaine de minutes de chez elle et de chez nous.

- Et maintenant, puisque tu aimes ça, nous prenons le train! me déclare-t-elle gaiement.

- Oh, quelle bonne idée! s'exclame Aube.

Et elle ajoute en se tournant vers moi :

- Je n'y avais pas pensé; Chignon connaît bien le petit train.

Chignon se détrompe aussitôt :

- Elle le connaît aussi bien que moi; et je ne suis pas si sûre que ça qu'elle n'y ait pas pensé!

Je mets fin à cet assaut de compliments en souriant :

- En tout cas, je suis ravi de prendre le train; c'est beaucoup moins fatigant qu'à bicyclette!

- Surtout, me glisse innocemment Chignon, que nous allons gravir la montagne que tu vois là.

Et elle m'indique une énorme montagne digne des plus hauts sommets du globe terrestre, sur laquelle j'aperçois un antique donjon tout ruiné...

Je prends un air tout aussi innocent :

- Je vois que mes vassaux n'ont guère pris soin de ma demeure en mon absence!

- Seigneur, s'exclame Chignon d'une voix dramatique, sois magnanime et pardonne-leur...

Elle a subitement changé d'attitude, et poursuit d'une voix sourde :

- Ils ont eu tellement de malheurs...

Je suis un peu gêné. Aube vient à mon aide :

- Il ne sait pas...

Je l'interromps :

- Je sais. Je n'osais pas en parler...

Les deux filles me sourient avec gentillesse.

- Le train nous attend, allons-y! s'écrie gaiement Chignon.

Nous voici donc au croisement de la voie et de la route. Un court petit chemin de terre. Un talus plein d'herbe. Le début d'une rue qui passe curieusement par-dessus un autre chemin de terre.

- C'est un pont du petit train, m'apprend Aube.

- Et la rue, c'est la voie, confirme Chignon.

La voie...

- Celui qui ne sait pas, que voit-il?

- Celui qui ne regarde que ce qu'il voit, me répond Chignon, ne voit que la rue.

- Tu es sévère, remarque Aube, on ne peut pas deviner tout ce qui a existé.

- C'est vrai. Mais celui-là détournera les yeux même s'il a deviné; c'est dans la rue qu'il doit marcher.

Nous nous sommes arrêtés. Est-ce pour regarder ce qui n'existe plus?

- C'est la gare?

- Comment as-tu deviné? me demande Chignon, malgré tout un peu surprise.

Je suis peut-être autant surpris moi-même; la maison que j'ai désignée est noyée parmi les autres. Presque.

- Il a suivi la voie, explique Aube.

C'est vrai; j'ai suivi la voie; la maison que j'ai désignée est placée de biais par rapport à la rue et aux autres maisons. Elle est dans le prolongement de la voie, une voie entre deux rues, qu'on devine à grand peine, même si on sait qu'elle passait là. Aube avait eu raison de dire que maintenant je regardais.

Nous remontons sur nos bicyclettes. La voie est plus difficile à suivre.

- Regarde le pont, devant toi, m'indique Aube.

- Ah oui, là on ne peut pas se tromper!

Qu'est-ce qui m'avait fait dire cela? Je ne vais tout de même pas dire que j'avais vu le petit train en voyant le pont! Abandonnons le sujet.

Au bout de la rue, un chemin - est-il de terre? au bout, un tunnel. A côté, la route qui sort du village; au bout, un tunnel.

- Devine lequel...!

J'interromps Chignon d'une voix que je rends assurée :

- C'est facile, allons voir les entrées!

Pour le coup, les deux filles sont bien étonnées.

- Comment feras-tu? demande Chignon.

- Un train va tout droit; une route peut tourner. Si on voit la sortie par l'entrée, c'est celle du train.

Les deux filles rient.

- Remarquable! s'exclame Chignon.

Les deux filles continuent à rire... de bon coeur! Que se passe-t-il donc? Je pense pourtant avoir raison de...

- Tu as raison, mais tu n'as pas de chance; le tunnel du train est bouché! m'apprend Aube en riant toujours.

Je dois avoir une mine bien piteuse, car Chignon me réconforte en affirmant que j'avais trouvé la solution du problème qu'elle avait posé et auquel elle ne pensait pas que je...

Je bougonne :

- Oui, oui, tu es bien gentille de me consoler...

Et tout se termine... par un rire général!

Donc, le tunnel. En passant, Aube me montre l'endroit où le tunnel a été bouché. Sortie du tunnel. La voie est retrouvée. Nous la suivons tant bien que mal, les bicyclettes à la main, étant donné l'état dans lequel se trouve cette voie.

- Elle traversait un véritable marais; c'est déjà bien beau qu'elle se soit conservée ainsi, m'explique Chignon.

Le marais traversé, nous arrivons dans un village qui paraît un peu plus animé que ceux que je vois d'habitude.

- Nous sommes arrivés, m'annonce Aube, le bourg est tout proche.

La voie a disparu.

Nous voici de nouveau dans la librairie du bourg. Mes deux compagnes aiment bien dessiner. Et de chercher les meilleurs tubes de couleur, et les meilleurs papiers! Ce n'est pas tout à fait vrai; les tubes sont chers, et les papiers aussi. Elles font au mieux. Qu'y a-t-il donc d'autre dans la librairie qui les attire? Elles ont jeté un regard sur les crayons de couleur, mais ne s'en sont pas approchées. D'autres petits achats indispensables pour l'école; cahiers...

Nous sommes sortis de la boutique. Allons-nous rentrer? Oui... non... Des camarades de classe hèlent mes deux compagnes. Conversation. D'autres garçons et filles sont là, leur disent-ils. Nous faisons quelques pas dans la grand rue. Une haute tour carrée; une horloge - mon oncle la répare-t-il?... - Nous allons vers la mairie du bourg qui fait face à l'horloge. La mairie est une grosse assez belle bâtisse. Une grande et belle fontaine au milieu de la place, assez vaste, qui se trouve devant la mairie. Quelques longues marches en pierre montent vers l'entrée de l'édifice. Ce ne sont pas de simples marches. C'est un salon. Une agora devrais-je dire! Oh! Pas un marché aux légumes, non; un marché aux idées! Digne de l'Agora elle-même. Athènes dans nos montagnes! Les conversations fusent d'une marche à l'autre. Le Groupe des Hautes Marches a entamé une discussion serrée... je ne sais trop sur quoi, je suis trop loin pour l'entendre, dans mon Groupe des Basses Marches. Les esprits sont animés, accord, désaccord, protestations véhémentes, exclamations soudaines. Quelqu'un a étendu une main apaisante, celui à qui il s'est adressé a levé les bras au ciel. Deux garçons - des amis sans doute, à leur manière de se parler - ont quitté l'agora, et se pressent... Où vont-ils? Chez l'un d'eux, continuer à échanger leurs points de vue? Chez un camarade qui n'a pu venir? Sont-ils simplement partis faire une promenade? Qu'importe! ils paraissent si contents d'être ensemble...

Je me suis éclipsé un moment, en faisant bien attention à ce que mes deux compagnes ne s'en aperçoivent pas. Je pense avoir réussi, mais sait-on jamais? Elles ne me le diront pas lorsqu'elles sauront les raisons de ma fugue. J'ai été leur acheter les crayons de couleur dont elles avaient tellement envie...

- Cet après-midi, Yeux-vifs va au pré.

Aube a esquissé un sourire amusé, mais j'ai poursuivi sans la laisser achever :

- Je sais, ce sont les vaches qui vont au pré, pas les hommes. Eh bien, une fois n'est pas coutume, ce sera nous trois!

- Pas la peine de déjeuner, alors; le repas est assuré sur place.

Je fais grise mine. Elle rit.

- A pied? A bicyclette?

- Veux-tu passer à travers prés? me propose-t-elle.

- Oh, oui! C'est bien plus agréable que par la route. Et comme ce n'est pas très loin... Et comme ça ne monte pas trop...

- Paresseux! Mais tu as de la chance; le pré où elle nous attend se trouve juste avant la montée raide au village.

Nous partons donc à pied - après avoir déjeuné! Nous devons retrouver Yeux-vifs - et ses vaches! - au pré de sa grand-mère.

- Pourquoi de sa grand-mère?

- Elle l'appelle ainsi parce qu'il y a très très longtemps qu'il est dans sa famille du côté de sa grand-mère.

Je suis malgré tout surpris de voir avec quelle désinvolture je parle maintenant des côtes; car à y regarder de près, le chemin monte sans relâche de notre village à celui d'Yeux-vifs. Et tout compte fait, il monte bien.

Pour traverser les prés, il faut être souple; et ne pas avoir peur de se traîner par terre pour passer sous les clôtures. Mais c'est vrai que c'est agréable; on a la sensation d'être dans un monde tout à soi, où rien ne manque, où les entraves n'existent pas, où aucun chemin ne vient dire où aller.

Dans l'un de ces prés, une vache était couchée. Elle s'était consciencieusement préparé son repas à grands coups de sa langue qui coupe l'herbe avec soin pour ne pas arracher les racines, racines sans lesquelles l'herbe ne repousserait plus. Et maintenant, Madame la Vache ruminait patiemment. Affaire importante, qu'elle prenait avec tout le sérieux que montrait le calme regard qu'elle avait posé sur nous.

- Bonjour!

C'est Yeux-vifs qui nous a aperçus de loin et vient en courant à notre rencontre :

- Allons là-bas, dans le pré de Grand-mère, nous y serons bien!

"Au revoir!" ai-je eu envie de dire en partant à Madame la Vache.

Le pré de Grand-mère n'est pas sans avantages; il s'y trouve une toute petite source, et autour de la source, de beaux arbres sont venus chercher l'eau. Et nous, nous y trouvons la fraîcheur et l'ombre qui ne sont pas à dédaigner par cette chaude journée d'un mois de juillet qui tarde à se terminer.

- Il n'y a rien d'autre.

Surpris, je me tourne vers Yeux-vifs :

- Rien d'autre?

- Tu regardes tout autour de toi.

C'est vrai; je regardais :

- J'aime beaucoup...

Je cherche mes mots.

- Tu aimes beaucoup, mais c'est toujours la même chose.

Je réponds d'instinct :

- On peut aimer des choses qui se ressemblent...

Je cherche de bons exemples - comme en classe : "Illustrez par des exemples..." Comme je tarde, Yeux-vifs reprend :

- Tu trouves que tout se ressemble, ici?

Je ne réponds pas de suite. Aube remarque doucement :

- Dans sa grande ville, il doit y avoir tellement de variété...

Comment avait été son ton de voix? Avait-il été légèrement inquiet? Je lui fais un sourire :

- Tu te ressembles tous les jours. J'aime bien te voir.

Là, c'est Aube qui ne dit rien. Un moment se passe, assez court. Yeux-vifs s'exclame joyeusement :

- Je suis contente que tu aimes bien Aube. Je l'aime beaucoup, moi aussi. C'est une fille...

Aube a rougi :

- Ah, tais-toi donc! Je suis une fille tout ordinaire...

J'interviens :

- Ordinaire; c'est ce que les habitants de ma grande ville disent de la campagne...

- Nous n'avons pas grand chose à leur montrer... commence Yeux-vifs.

Je hausse les épaules :

- Cela ne servirait à rien; ils ne regardent pas.

- Tu exagères!

- Peut-être. Moi, en tout cas, je ne regardais rien, je m'ennuyais; je ne pensais qu'à rentrer chez moi.

Je poursuis, après un petit silence :

- Je crois que je ne voulais pas regarder.

- Tu ne voulais pas? s'étonne Yeux-vifs; c'était si désagréable?

- Je crois maintenant que j'avais peur.

- Peur de qui? Des habitants?

Aube a fait un petit mouvement, mais n'a rien dit. Je reprends :

- Non! Non, bien sûr. J'avais peur...

Je laisse un temps :

- Chez moi, la terre est enfermée dans des pots. On ne voit pas que c'est de la terre ordinaire, celle où se trouve la vie. Ici, rien ne me séparait de la vie. La vie, je ne la connaissais pas. On ne la vend pas dans les boutiques.

Je prends la main d'Aube :

- Tu es une fille tout ordinaire.

Mon oncle a réparé une horloge ancienne et doit la porter dans la petite ville qui se trouve à environ une heure de voiture de notre village. "Veux-tu venir avec moi?" m'a-t-il demandé ce matin. "Où ça?" lui ai-je répondu en pensant à autre chose. Il m'a observé avec attention : "Je viens de te le dire." Je me suis excusé; "J'étais distrait", ai-je expliqué. "Je m'en suis aperçu", m'a-t-il dit. Il s'est un peu inquiété : "Tu n'as pas d'ennuis?" Je l'ai rassuré en lui souriant gaiement. Mais je ne savais toujours pas où il allait. N'osant pas lui redemander pour ne pas raviver son inquiétude, je me contentai de lui dire que cela me ferait grand plaisir! Il s'est mis à rire : "Tu ne sais même pas où je vais!" Et il me mit au courant sans attendre. Ma foi, cela ne me déplaisait pas, et... Et je ne sais pas ce que je voulais dire - c'est-à-dire ce que je voulais me dire. Je pensais à la terre ordinaire. Non, je pensais à la fille tout ordinaire; celle qui m'éclaboussait avec l'eau glacée de la source il y a deux ans.

La grand route est morne. Une forêt, qui dure. De vastes étendues - des prés sans doute, mais cela ne se voit pas. Une longue descente. Je n'ai pas à suivre de sentier, la route descend toute seule, et la voiture la suit. Une plaine. Des prés sans doute, mais cela ne se voit pas. Je m'ennuie. Je me souviens de l'ennui qui me prenait quand je venais les années passées dans notre village. Est-ce le même ennui? Non, certes; les paysages que je traverse n'ont pas le charme des paysages que je vois autour de mon village, autour d'autres villages, ceux de Chignon, d'Yeux-vifs, de Bleuet. Des collines, des vallons, des rivières; et puis des montagnes, l'une qui en fait apparaître une autre à mesure que je vais. Et encore le chemin, le moulin, la source. Aube.

Aube n'est pas là. Qu'aurais-je découvert dans ces mornes paysages, si elle eût été là? Dans le village que j'aperçois distraitement, il y a peut-être une maison, avec un potager et des gousses de petits pois. Et pour y aller, un chemin de terre qui est trop loin pour que je puisse le voir. Trop loin de mes yeux; trop loin de mes pensées, trop loin de moi. Trop loin d'Aube.

Les yeux peuvent-ils faire voir ce que montre le coeur?

Le voyage s'est passé sans que j'aie pu m'en rendre compte. Mon oncle m'a parlé, j'ai parlé à mon oncle. Je n'ai pas été distrait, comme lorsque je regardais le paysage. Le paysage que je ne regardais pas et qui m'a laissé un souvenir. Un souvenir qui n'était pas dans ce paysage.

Nous voici aux abords de la petite ville. Vole-t-elle au-dessus de la rivière allègre par les bords de laquelle nous sommes arrivés? Non, la montagne s'est faite muraille le long de la rivière, et derrière la muraille, la petite ville se dresse avec force.

Nous entrons. Les maisons, venues là une à une il y a bien longtemps, chacune revêtue de ses propres habits qu'on ne saurait confondre avec ceux d'une maison voisine, enserrent d'étroites rues qui gravissent la muraille où elles paraissent venir se fondre.

Les arbres qui enserrent les sentiers que je grimpe avec Aube sont-ils les maisons qui nous abritent?

- Ça descend!

A peine sortis de notre village, ça descend, et je viens d'en faire la remarque que je motive :

- Nous devrions toujours sortir par cette route, au lieu de nous fatiguer en sortant par l'autre qui monte.

Aube s'est laissé prendre :

- Comment ferons-nous pour aller...

Mais elle s'est vite ressaisie :

- Suis-je bête! il suffit de retourner la carte.

Inattendu! Néanmoins, je garde l'air sérieux :

- N'oublie pas d'y penser la prochaine fois!

Elle fait mine de ne s'apercevoir de rien... et nous descendons!

Seulement, une fois traversé la rivière...

- Tu as oublié de retourner la carte!

Mon exclamation la fait rire :

- Pas d'importance! Tu n'as qu'à monter en marche arrière; le bas de la route sera devant toi...

- ...et j'aurai l'impression de descendre. C'est ça?

- Appuie sur tes pédales!

J'appuie. Fort. Elle perd un peu de terrain.

- Ton pneu est crevé?

Elle ne répond rien, et fait ce qu'elle peut pour revenir. Peine perdue! Je ralentis :

- Accroche-toi à ma bicyclette!

Je me mettais à rire de ma bonne plaisanterie, quand...

- Tire!

Elle s'est accrochée, et me regarde en souriant placidement! Je tente bien de tirer pendant un moment, mais la route s'est mise à monter... à monter tout de bon! Je rends les armes :

- J'offre la paix!

Elle rit :

- Ton vocabulaire est imprécis; tu veux dire que tu la demandes...

Reddition sans conditions!...

A force de monter, on arrive quelquefois en haut. En particulier quand il y a un haut.

J'ai dû dire quelque chose d'approchant, car Aube a commenté :

- Plus on monte, moins on voit celui qui n'a pu monter. A condition qu'il y ait eu quelqu'un.

A force de pédaler...

- A force... de pédaler...

- ...on manque de souffle!

Je pense qu'elle voulait accompagner sa remarque d'un rire, mais elle s'est contentée d'une grimace. A force de pédaler...

- Eh bien, ce n'était pas si loin! un bon repos...

Elle rit :

- Nous ne sommes venus ici que pour y laisser nos bicyclettes. Ce n'est pas dans ce village...

- C'est encore plus loin? Et comment allons-nous...?

- A pied!

- Et ça monte?

Elle fait une petite moue :

- Ça monte, mais ça descend.

- Moi, je descends, toi, tu...

- Oui, mais avec toi.

- C'est bien compliqué.

- Ça ne monte qu'à la fin.

- Il ne faut jamais aller au bout de ce qu'on fait!

- Je crois que tu te trompes de citation.

- Je le crois aussi.

A force de parler, nous sommes montés sur une hauteur.

- Regarde! C'est la rivière.

Je regarde :

- Je ne vois rien!

- Tu ne peux pas la voir, les arbres la cachent.

- Ah, qu'elle est belle!

- Qui?

- La rivière.

Elle réfléchit :

- Tu as raison de dire cela.

- Que la rivière est belle?

Je ris :

- Je plaisantais!

- En es-tu sûr?

Je réfléchis :

- Tu as raison de dire cela. Je connais la rivière; nous y étions ensemble.

Je souris :

- Dans la rivière elle-même.

- Oui, le gué.

- Oui, le gué.

En me relisant, je m'aperçois que je ne me souviens plus qui a dit le premier : "Oui, le gué." Qu'importe! Cela restera un secret.

- Ça descend!

C'est moi qui viens de parler. Elle :

- Ça descend jusqu'au tunnel.

- Le tunnel? Celui que nous...

- Celui-là.

- Nous reprenons le...

- Non, nous passons par-dessus.

- Nous allons bien voir le château?

- Evidemment; puisque nous sommes venus pour le voir.

- Alors, pourquoi descendons-nous?

- Parce que ça remonte.

- Beaucoup?

- Ne fais pas semblant. Tu montes mieux que moi maintenant.

C'est elle qui vient de parler. Oui, j'ai écrit sans souffler; les souvenirs comptent plus que la forme dans laquelle on les présente, malgré ce qu'a coutume de dire mon professeur de littérature. Il ne faut pas les laisser s'échapper - les souvenirs, bien sûr. Moi :

- Non. Je suis un garçon et je suis plus âgé que toi...

Je me suis interrompu, car depuis un instant, Aube me contemple avec des yeux... dirons-nous, rieurs!

Je bougonne :

- Bon, bon. Je monte mieux que toi. Où allons-nous?

- Au château. Il est sur une butte très escarpée...

- Imprenable!

- Oui, le plus puissant de toute la région. Les assaillants pouvaient toujours attendre; il y avait à l'intérieur du château une source qui ne tarissait jamais.

Elle baisse légèrement la voix :

- Il a été pris.

- Pris?

- Pris. Il y a cinq cents ans environ.

Je m'étonne :

- Une armée puissante?

- Oui; mais il y avait surtout beaucoup de monde. Nous gênions.

Il y a un moment de silence. Je reprends :

- Il est resté en ruines jusqu'à présent?

- Non, on l'a reconstruit, il y a trois cent cinquante ans environ.

- Alors, et aujourd'hui?

- On l'a démoli il y a cent cinquante ans environ.

Je m'étonne de nouveau :

- Une armée puissante?

- Tu te souviens du moulin électrique?

Oui, je m'en souviens :

- Maintenant, il y a des grands moulins électriques?

- Grands, oui; et ce ne sont même pas des moulins.

- Alors?

- On avait besoin de pierres.

Nous arrivons au château. Il ne reste rien. Si, une tour.

- Un donjon, m'apprend Aube.

Un donjon. Ce qu'il en reste. Je demande :

- Depuis quand...?

- Il a été bâti il y a huit cents ans environ.

Nous restons en silence à regarder les prés, tout en bas, où l'on voit des vaches, et où l'on avait vu des assaillants venus pour tout détruire.

Les hommes paraissent obligés de se tuer les uns les autres. Pourquoi?

- Bonjour!

Chignon vient d'arriver au croisement où nous l'attendons, Aube et moi, depuis deux trois minutes. Nous allons au petit bourg où se trouve la beurrerie de mon cousin. Mais ce n'est pas à la beurrerie que nous allons; c'est, en ce beau dimanche, le vingt-huit juillet, pour les fêtes d'été! Ce n'est pas un bien grand détour de passer par chez Yeux-vifs, et quelques coups de pédale nous y mènent.

- Bonjour!

Et nous voilà repartis. La route côtoie le village où habite mon cousin, puis celui où je suis allé avec mon oncle porter une horloge. Pourquoi parler de tout cela? Parce que je sens maintenant que je suis chez moi. Pas autant qu'Aube, qui y vit. Mais quand je vais d'un village à l'autre, je sais où je suis, je sais qui y habite, ce qu'on y fait; quand je suis sur une route ou un simple chemin de terre, ou encore dans un pré que je traverse ou dans lequel je suis assis à parler avec Aube, ce pré fait partie d'un monde qui est devenu le mien.

Et ma grande ville? Ma grande ville aussi fait partie d'un monde qui est le mien. Avant de venir ici, avant qu'Aube m'ait fait découvrir ce monde pour moi nouveau, je ne connaissais que ma grande ville. J'y avais vécu. Je ne l'avais pas simplement visitée, ainsi que le font ceux qui viennent voir, même s'ils font preuve d'un intérêt véritable; ils peuvent voir, mais que peut-on dire de ce qu'on a vu? que c'était beau? Un monde ne se voit pas, il se vit; vivre demande du temps.

Ecrire demande aussi du temps; la vie ne se résume pas, même si on ne peut pas tout dire. Pendant que j'écris, je ne peux rien faire d'autre. Faut-il écrire? Faut-il faire autre chose? Ou encore, faut-il ne rien faire du tout? Je ris - pour moi tout seul. Si je ne fais rien du tout, j'ai du temps... pour écrire! C'est bête, non? Et si je fais autre chose? Le choisirai-je moi-même, ou bien quelqu'un - mon professeur, par exemple - le choisira-t-il à ma place? Si je le choisis moi-même, pourquoi ne choisirai-je pas d'écrire? Cela devient de plus en plus bête, non? Et si c'est mon professeur qui choisit à ma place, voudra-t-il que je fasse autre chose que ce qu'il m'aura demandé? Ce qu'aura choisi mon autre professeur, par exemple? Que devrai-je faire? Visiter rapidement, ou vivre longtemps, au détriment de l'un de mes professeurs, par exemple? Ils me diront tous : "Il faut bien faire ce que vous faites!" Ils me diront tous : "Il faut faire tout ce que nous avons tous demandé de faire; sinon...!"

Si je veux vivre, comment me punira-t-on?

- Bonjour!

C'est Bleuet; elle est arrivée par une autre route que la nôtre, son village n'étant pas du même côté du petit bourg que les nôtres. C'est évident, non?

- A quoi pensais-tu? m'a demandé Aube alors que nous rangions nos bicyclettes.

- A toi, lui ai-je répondu.

Nous voici donc aux fêtes d'été.

Lorsque Aube m'avait parlé de fêtes, j'y avais prêté une attention distraite; les fêtes foraines dans ma grande ville, il s'en trouve autant qu'on veut, et toutes se ressemblent. J'aime bien m'amuser à ces fêtes, où je retrouve tous mes camarades. Qui fera le meilleur tir? C'est autrement plus important que de savoir qui aura la meilleure note en classe! Sans doute parce qu'en classe, la meilleure note peut avoir des conséquences; ici, non, il ne s'agit que de jeux.

- C'est pour le moins curieux, ce que tu dis là! s'exclame Chignon.

- C'est inquiétant, si c'est vrai, commente Aube d'une voix un peu sourde.

Je hoche la tête :

- Il n'y a qu'à observer ceux qui en regardent d'autres jouer, d'autres qu'ils ne connaissent même pas.

Ici aussi, on tire. Je devrais faire les mêmes réflexions. Mais on tire avec un chiffon roulé en boule sur des vieilles boîtes. Rien n'est cassé. Je ne fais pas de réflexions.

- Tu as bien raison, m'approuve Bleuet; il y a ici des choses qui comptent plus que voir tomber des boîtes en fer-blanc.

Elle ajoute en secouant vivement la tête :

- Ça ne m'empêche pas de m'amuser, pas du tout!

Yeux-vifs lui jette un regard complice :

- Surtout quand les garçons ratent les boîtes après s'être moqués des filles!

Les trois filles se sont mises gaiement à rire. Oui, pour elles, le jeu est un jeu.

Tirer sur les vieilles boîtes de fer-blanc n'est bien entendu pas la seule occupation de l'assistance, pas le seul jeu, devrais-je dire. On fait la course, les deux pieds dans un sac; drôle d'idée, je n'ai jamais vu ça dans ma grande ville. Mais bien que cela soit une drôle d'idée, c'est surtout une idée drôle; comme les filles, je prends un malin plaisir à voir tomber les concurrents!

Tout en riant, je plaisante :

- Ah, que nous sommes méchants!

Yeux-vifs s'est arrêtée un instant de rire :

- Celui qui est méchant n'oublie pas ce qu'il a vu; il en profite.

- Et c'est là que le jeu cesse, renchérit Chignon.

J'entends un grand "Aaah!" Je tourne la tête. Un char couvert de fleurs est apparu. Suivi d'un autre; suivi d'un autre. Il n'y a donc pas que des jeux dans les fêtes foraines? Mais est-ce bien une fête foraine?

- Non, m'explique doucement Aube, c'est notre fête à nous, à nous tous. Elle est là pour que nous soyons tous ensemble, pas pour gagner une course.

Les jeux s'étaient arrêtés pour voir passer des chars couverts de fleurs. La grande place où nous sommes est maintenant déserte. Les jeux n'ont pas repris. Le silence règne. Que se passe-t-il? Il se passe qu'une musique vient de se faire entendre. Une musique lointaine. Une musique qui approche peu à peu. Et soudain, des danseurs, des danseuses, aux costumes et aux robes foisonnant de couleurs joyeuses. C'est ça, la fête, il n'y a pas d'artistes ni de public, car chacun ici aurait pu être l'un ou l'autre. Aujourd'hui, ce sont les uns, la prochaine fois ce sera ceux qui applaudissent de bon coeur leurs amis sur la scène.

La musique s'est tue; les danseurs sont partis. Mais non, mais non, ils ne sont pas partis, ils sont tous là, mêlés à la foule de leurs amis!

Le soir est venu, en invité espéré; c'est l'heure du bal, le bal où tout le monde danse. Ensemble.

Ce lendemain de fête s'est écoulé tranquillement. Aube était assez occupée avec sa mère. Je suis resté une partie de la journée avec mon oncle dans son atelier. J'ai remonté une horloge. C'est plus difficile que de démonter, dit-on. Oui et non. Le tout est de savoir si on démonte pour jeter, ou si on démonte pour remonter. Si c'est pour remonter, il faut faire très attention à ne pas oublier l'emplacement des pièces qu'on démonte. Bien entendu, c'est vrai surtout si c'est la première fois qu'on démonte une horloge qu'on ne connaît pas. "Une horloge est comme une personne, il faut apprendre à la connaître avant de la toucher", m'a dit mon oncle.

Cette fin d'après-midi, je suis allé chez mon cousin pour la soirée. Il n'était pas encore rentré de la beurrerie. Sa femme - ma cousine, donc - me reçoit avec gentillesse. Elle n'est pas d'ici, mais d'une ville d'une région voisine. Je connais cette ville de nom; elle est assez grande, même si elle n'est pas aussi importante que celle où j'habite.

- Comment se passent les vacances? m'a-t-elle demandé.

- Très bien, lui ai-je répondu.

Elle s'est mise à rire :

- Quel long discours!

Je me mets à rire, moi aussi :

- Quelle question compliquée!

Ma cousine est d'un caractère très enjoué, qui ne ressemble pas beaucoup au caractère des gens d'ici. Non qu'ils ne sachent pas rire, mais leur rire ne vient jamais pour rien. Ma cousine me fait penser à mes camarades; nous rions souvent simplement pour rire. Ce n'est, du reste, pas désagréable. Mais je m'aperçois que je ne ressens plus ces choses de la même façon qu'auparavant; l'habitude prise des gens d'ici, ou bien le fait que moi aussi, je sois d'ici?

- Tu t'es souvent promené; comment trouves-tu les environs?

Elle poursuit, sans m'avoir laissé le temps de répondre :

- C'est très joli, mais c'est un peu pareil partout.

J'hésite un peu :

- Il y a des prés, des rivières...

Elle rit :

- Oui, et puis des montagnes!... On en trouve partout!

- Des montagnes?

Elle rit encore :

- Non, pas des montagnes! Mais tout...

Elle s'interrompt, cherchant ses mots. Je suggère :

- Tout n'est que de la terre?

Elle me regarde, étonnée :

- Pourquoi?...

Elle paraît prendre un temps de réflexion :

- Oui, c'est peut-être ça; je n'y avais pas pensé.

Après un moment de silence, elle ajoute avec une moue :

- Et puis, tout est loin...

- Les villages? Tu as une voiture...

- Non, les boutiques. Je sais bien que nous avons une voiture; mais chez moi, j'allais à pied dans la rue d'à côté.

J'ai dû faire une drôle de tête, car elle s'est étonnée :

- Tu trouves cela étrange?

Non, je ne trouve pas cela étrange, loin de là :

- Tu sais, dans la ville où j'habite...

- Je sais. Elle est plus grande que la mienne; et de beaucoup. Mais alors, tu devrais comprendre...

- Je comprends. Je comprends très bien. Je pensais tout cela quand je venais ici pour les vacances les années précédentes...

Elle a un petit rire :

- Tu ne venais pas souvent!

- Je m'ennuyais.

Je souris :

- Les boutiques me manquaient...

- Elles ne te manquent plus?

Elle a l'air tellement stupéfait que je ne peux pas m'empêcher de rire :

- Si, si; elles me manquent!

Elle me regarde toujours sans rien dire. Je reprends, après un silence :

- C'est ce qu'il y avait dans les boutiques qui ne me manque plus.

Elle me regarde maintenant d'un air inquiet. Aube... Je n'ai pas envie de parler d'Aube.

Un bruit de moteur. C'est mon cousin.

- Alors, tu lui as fait respirer l'air de la ville! s'exclame-t-il en riant joyeusement.

Bien que ce soit manifestement une boutade, je me sens un peu gêné pour répondre. Ma cousine m'a paru s'être rendu compte de ma gêne, et vient à mon aide :

- C'est plutôt moi qui lui ai parlé de la ville...

Mon cousin secoue la tête :

- La vie rapide de la ville lui manque...

Il continue, après un petit arrêt :

- Toi, tu ne viens que pendant les vacances...

Il reprend son humeur joyeuse :

- La ville t'a peut-être moins manqué cette année; je crois que tu as été très occupé!

Il rit amicalement. Ma cousine le gronde :

- As-tu fini de te moquer de ton cousin qui est si gentil?

Le cousin - je veux dire moi - a légèrement rougi, et le cousin - je veux dire le mien - lui a donné une bonne tape sur l'épaule :

- C'est une bonne fille, nous l'aimons tous beaucoup.

Le cousin - je veux encore dire moi - a rougi un peu moins légèrement... puis s'est jeté à l'eau :

- J'aime beaucoup Aube...

Je voulais continuer, parler d'elle, mais rien ne venait. Ma cousine m'a souri affectueusement :

- Tu lui as trouvé un joli nom.

Un chemin de terre, assez large, sur la gauche. Tout droit devant nous, l'usine qui fabrique de l'électricité et pour laquelle on avait pris les pierres du château sur la montagne où nous avons été, Aube et moi, samedi dernier.

- Nous n'allons pas vers le tunnel du petit train?

- Non, me répond Aube, le chemin de la rivière est à gauche.

Allons à gauche. Et puis, bien que je sois maintenant aguerri aux côtes, je ne vais pas dédaigner un chemin calme, je veux dire tout plat. Et les chemins tout plats par ici... Ce doit être une erreur de la montagne.

Ma réflexion a rendu Aube songeuse :

- La montagne ne se trompe pas; ce sont les hommes qui se trompent quelquefois...

Elle a laissé sa phrase en suspens :

- L'hiver, quand il y a de la neige, il faut faire attention au chemin...

Je ne connais pas la montagne en hiver, je ne suis pas un grand voyageur, mais je sais que la montagne peut être dangereuse.

- Tu parles de ceux qui viennent en vacances l'hiver s'amuser dans la neige.

Elle est toujours songeuse :

- Oui.

Elle prend encore un temps :

- Ils ne savent pas que l'herbe qui nourrit nos vaches se cache sous la neige; la neige n'est pour eux qu'un grand jardin.

- C'est malgré tout joli, un jardin sous la neige. J'ai déjà vu des photographies. J'ai même voulu venir exprès un jour chez mon oncle pour voir la neige.

- Pourquoi n'es-tu pas venu?

- Je ne sais pas. Il faisait froid.

Elle paraît surprise :

- Tu n'aimes pas le froid?

- Si.

J'ai répondu sans réfléchir. Me voilà surpris, moi aussi.

- C'est vrai, j'aime bien quand le froid arrive... l'hiver...

J'ajoute aussitôt :

- Dans ma grande ville, la neige n'est pas blanche.

- Comment ça, pas blanche?

- Il y a beaucoup de monde; elle est sale.

Elle ne dit rien. Nous restons un moment en silence. Elle reprend :

- J'aimerais bien...

J'ai repris dans le même temps qu'elle :

- Cela me ferait plaisir...

Les deux phrases l'une sur l'autre, aucun de nous deux n'a rien compris. Mais ce n'était pas la peine de comprendre.

- Je viendrai!

- Je t'attendrai!

Tiens, je n'ai même pas écrit qui parle... et à qui...! Que dirait mon professeur de littérature? Mais lui n'aura peut-être pas compris ce qui s'est dit... ni pourquoi...! Je sais que j'exagère, non, plutôt que j'invente, mais c'est ce que j'ai envie d'écrire! Et je l'écris!

Nous roulons donc sur le chemin de terre, assez large. C'est bien par là que j'ai commencé le récit de la journée? Continuons!

- Regarde!

C'est elle qui parle. Je réponds :

- Je regarde.

- Mais non, pas devant toi! A droite!

- Tu ne me l'as pas dit!

Elle rit :

- Je te l'ai montré!

- Il faut regarder devant soi quand on roule; surtout quand il y a de la neige!

- Tu peux être tranquille; le chasse-neige vient de passer!

- Etant donné la circonstance que tu m'indiques, je suis prêt à regarder sur ma droite. Prends garde que cela mérite l'effort!

Je regarde :

- Le château!

- Il y a aussi autre chose.

- Parfaitement! Une chapelle, à gauche du château.

- Non, une porte.

- Une porte?

- Une porte.

- La neige t'empêche de bien voir!

- Une porte.

Si elle insiste, il doit y avoir une raison. En conséquence de quoi, je demande à être informé :

- Qu'y a-t-il derrière la porte?

- Le château.

- Le château?

- Le château.

Si elle insiste, il doit y avoir une raison. En conséquence de quoi, je demande à être instruit :

- Narre!

- C'est bien une chapelle...

Je pousse un grognement qui fait connaître à Aube mon intense satisfaction.

- Je n'ai pas fini...

- Dommage!

- Tout le monde ici l'appelle la porte du château.

- Tout le monde a tort.

- Je suppose que c'était par là qu'on entrait dans le château. Tu as vu toi-même la dernière fois que le chemin contournait le château...

- J'ai vu. Tout le monde a raison.

J'ajoute, en lui faisant un immense sourire :

- Toi aussi, tu as raison! Tu as raison... que je vienne... Prépare la neige.

On devrait relire ce qu'on écrit. Je suppose que les grands auteurs le font. Si je m'étais relu, j'aurais vu que je n'avais pas précisé que nous étions depuis un bon moment assis les jambes pendantes sur un tout petit pont... enjambant la rivière.

Comment sommes-nous donc arrivés là, alors que nous roulions, sur nos bicyclettes bien sûr, le long d'un chemin de terre, comme je l'ai décrit dès le commencement du récit de la journée, assez large?

C'est simple. Au bout d'un moment, nous avons vu un sentier assez raide qui descendait à travers un bois épais, et nous l'avons suivi jusqu'à la rivière. Quand je dis nous, c'est une commodité d'écriture. Moi, je n'ai vu aucun sentier - pensez donc, il était enfoui dans le bois! - et c'est Aube que j'ai suivie, et non le sentier. Voilà les événements rétablis dans leur absolue rigueur. Ah oui! J'ai encore oublié de dire que nous avons suivi la rivière - moi suivant Aube et Aube suivant la rivière, bien entendu - jusqu'au tout petit pont où nous sommes assis les jambes pendantes depuis un bon moment.

A la relecture, tout cela paraît bien compliqué. Bah! qui le lira à part moi? et pour moi, seul compte le souvenir. Et c'est si agréable de revivre un souvenir.

Sept heures et trente-neuf minutes du matin. Notre train - enfin, notre autorail - vient de partir pour la "plus grande ville de la région", là où habite le cousin de Chignon, l'Expert en comptabilité, qui était venu la voir le dimanche précédent les fêtes d'été, et qui m'avait laissé l'impression d'un garçon fort aimable. Chignon va lui rendre visite à son tour, et il nous a fort aimablement invités, Aube et moi, à venir avec elle.

Le chemin de fer passe par la petite ville où mon oncle avait été avec moi vendredi dernier porter une horloge ancienne qu'il avait réparée. Nous avions fait la route en voiture, et j'avais trouvé morne le paysage que nous avions traversé. Le paysage que je vois par la fenêtre de l'autorail n'est heureusement pas le même. C'est celui que j'avais vu lorsque j'étais venu ici, il y a un mois. Un mois... déjà! Je retrouve la baraque qui sert de gare, l'autre gare, à laquelle personne ne prête attention lors d'un voyage ordinaire... et la grande voie, celle qui vient de Venise. Mais je ne reviens pas de Venise. De Venise, je serais revenu seul. Aujourd'hui, je ne suis plus seul dans l'autorail; Aube est avec moi. Et je n'oublie pas Chignon, que je trouve très gentille, et qu'Aube aime bien. Nous bavardons donc gaiement... sans beaucoup regarder par la fenêtre!

Voici la petite ville, voici la muraille dans laquelle se fondent les maisons. La gare. Arrêt. Notre autorail doit être fatigué, car on nous dit d'en prendre un autre. "Qu'est-ce que tu racontes? Tu ne sais pas ce que c'est qu'une correspondance?" me lance Chignon en riant. Si, si, je sais; c'est quand il faut descendre d'un train, perdre son temps sur le quai, et reprendre un autre train. "Tu exagères! Il n'y a que dix minutes d'arrêt", me fait remarquer Aube. J'ai admis sagement que j'exagérais. Les deux filles ont bien ri. J'ai gardé l'air sérieux - je crois qu'elles n'y ont pas cru du tout.

L'autorail est reparti. La montagne a disparu. On commence à voir de plus en plus loin les paysages que rien ne vient plus cacher. Neuf heures et trente-six minutes. Nous sommes arrivés. Le cousin de Chignon est sur le quai, à nous attendre.

- Avez-vous fait bon voyage? nous demande-t-il aimablement.

Nous le rassurons.

- Le voyage s'est très bien passé, lui répond en souriant Chignon.

Il paraît fort content.

- Avez-vous pris votre déjeuner avant de partir? s'enquiert-il.

Nous le rassurons encore.

- On ne sert pas les déjeuners sur les petites lignes, ajoute-t-il, avec un air de grand regret.

Je ne sais pourquoi, je pense au train de Venise, sur lequel on sert, bien entendu, les déjeuners. Le thé chaud fume devant moi, le pain est moelleux, la confiture a bon goût. Le train est rapide, confortable. Je me rends à Venise. Venise n'est pas le petit village à moitié perdu dans les montagnes, où l'on ne trouve que des vaches, et un petit train sur un pont sans rails et plein d'herbe.

Le pont du petit train... Combien de ponts n'y a-t-il pas à Venise? Un seul pont me manque soudain; et je me retrouve dans mon autorail, inconfortable, qui me secoue en me disant : "Je viens de là-bas, et j'y retournerai ce soir." A vrai dire, je ne suis pas dans l'autorail, mais peu importe, j'y suis quand même; et j'y serai aussi ce soir.

Puisque nous avons déjà déjeuné ce matin, le cousin nous propose une petite promenade avant le déjeuner de midi. Nous allons donc par les larges avenues, bordées de beaux arbres, de la ville. Grandes maisons, sérieuses. Les avenues me donnent l'impression de se ressembler toutes. Les maisons me donnent l'impression de se ressembler toutes. Il me semble cependant que je ne vois pas les choses comme je le devrais. Je devrais... Je crois que je sais. La ville est trop grande pour mes yeux emplis de la campagne où vit Aube. La ville est trop petite pour mes yeux emplis de la grande ville où je vis. Des yeux emplis voient sans doute mal. Faut-il regarder avec des yeux vides? Peut-on regarder avec des yeux vides?

Déjeuner. Le père du cousin vient d'une famille qui a toujours vécu dans cette ville, et lui-même y habite depuis sa naissance. Il trouve ma grande ville désagréable, et la campagne est lointaine de son esprit. "Comment peut-on vivre à la campagne?" dit-il souvent, m'a appris Aube un jour; "Ma tante vit bien dans sa ville!" a commenté là-dessus Chignon. Je me suis évidemment fait la réflexion que son commentaire ne faisait que renforcer l'opinion qu'il valait mieux vivre à la ville qu'à la campagne. A cette réflexion, j'ai ajouté celle qui consistait à me demander comment on pouvait vivre dans ce qu'il appelait une ville. Je savais bien que je n'avais fait qu'y passer en train, mais cela m'avait amplement suffi pour être édifié.

Le père du cousin me parle donc de ma ville comme il parlerait de la sienne. L'une comme l'autre sont des villes, non? Alors... Sa ville, à y bien réfléchir, serait du reste de très loin mieux appropriée que la mienne pour une vie saine. "Il y a trop de monde là où tu vis!" m'apprend-il. J'approuve sans hésiter, en déclarant, avec un grand geste montrant mon absolue conviction, que dans sa ville on est beaucoup plus proche de la calme nature, laquelle j'ai su apprécier lors de mon séjour chez mon oncle. Il paraît interdit - je suis persuadé qu'il ne sait pas pourquoi. "Il y a plus de monde dans notre ville qu'à la campagne", observe calmement le cousin.

La tante de Chignon a-t-elle pressenti que le silence allait instamment demander à s'inviter? Elle se met sans tarder à parler de ces choses qu'on nomme indifférentes dans une conversation habituelle; le temps si beau qu'il ne pourra durer comme ça longtemps... Au bout d'un moment, le père du cousin revient. Je veux dire revient dans la conversation. "Tu devrais faire visiter le jardin à ta cousine et à ses amis; il est sans équivalent dans..." Je n'ai pas bien compris si c'était dans la région ou dans le monde entier. Le cousin lui répond que c'est une très bonne idée, et que nous allions par conséquent nous y rendre dès le déjeuner terminé. Le cousin nous avait déjà parlé de ce jardin dans la matinée en nous proposant de le visiter. Proposition adressée surtout à moi, les deux filles connaissant l'endroit. J'avais été très sensible à cette attention.

Un grand jardin; plutôt un parc, devrais-je dire. Un joli parc. Je cherche à remercier le cousin pour m'avoir invité à venir ici :

- C'est très joli!

Le cousin a un léger sourire :

- On ne peut pas y vivre.

Un peu pris de court, je ne sais pas comment prendre sa réponse. Est-ce une simple plaisanterie? Mais il a repris :

- On ne peut ni acheter ni prendre.

Chignon s'est étonnée :

- Ne vit-on que si on achète ou si on prend?

Il a de nouveau un léger sourire :

- Comment manges-tu?

Elle ne paraît pas trouver de réponse, et il ne laisse pas au silence le temps de répondre pour elle :

- Allons vers la rivière.

Je m'exclame :

- Une rivière? Il y a une vallée, plus loin?

Il fait un geste vers les immenses arbres touffus qui bordent l'allée :

- La rivière est de l'autre côté des arbres; d'ici, on ne la voit pas.

Il ajoute, en se tournant vers moi :

- Les rivières coulent aussi dans les plaines. N'en as-tu pas une là où tu vis?

Je secoue la tête en signe d'acquiescement. Il poursuit :

- On s'habitue vite à la campagne.

Et il part en avant. Nous le suivons par d'étroites allées couvertes de tout petits cailloux.

Habitué à la campagne... C'est dans ce jardin, ce parc, ce joli parc qui me rappelle ma grande ville, que je devrais être à l'aise. J'y suis, au reste, j'y suis dans le parc! Les arbres sont magnifiques, je l'ai écrit, il n'y en a pas beaucoup de plus beaux à la campagne. Le large cèdre, devant moi, que me montre le cousin, ce cèdre qui s'élève bien à trente mètres... Je n'en ai jamais vu de pareils autour du village qu'habite Aube. Autour du village... Les arbres là-bas, lorsque le soleil brûle, s'étendent au-dessus des vaches pour les couvrir de leur ombre apaisante. Sont-ils beaux? Sont-ils beaux, les arbres élancés qui bordent notre tout petit ruisseau où l'eau joue joyeusement avec de jolies pierres tout arrondies qui colorent le ruisseau de leurs délicates teintes jaunes, vertes et bleues?

Habitué à la campagne...

Nous coupons court maintenant à travers le pré - non, non, pas le pré, le gazon, voyons! De jolies fleurs de toutes couleurs le parsèment, et de rouges rosiers se mêlent aux verts buissons de buis. Ça et là, des promeneurs se sont assis sur l'herbe et bavardent paisiblement - le gazon, c'est tout de même de l'herbe, quoi que je dise! Un déjeuner? Comment ça, un déjeuner à cette heure? Non, ce n'est pas vraiment un déjeuner; ce sont quelques amis venus là pour passer un bon moment de l'après-midi qui ont apporté avec eux ce qu'il fallait pour se régaler.

La rivière... au beau milieu du gazon; du gazon qui n'est pas un pré.

- Mais il y a des poissons; de gros poissons!

Mon exclamation fait rire Chignon :

- Ce sont des carpes...

- Si grosses?

- Elles ont au moins cent ans d'âge...

- Cent ans?

- Oui; c'est très rare.

Je regarde toutes ces carpes, serrées les unes contre les autres, enfermées dans ce semblant de rivière :

- Elles seraient bien mieux dans une vraie rivière. Elles seraient libres d'aller où elles voudraient.

Je hoche la tête :

- Quel dommage que dans la rivière qui passe près de la maison de mon oncle il y ait si peu de poissons...

Le cousin me regardait depuis un moment avec un léger sourire :

- Au bout de la liberté, il y a le pêcheur.

Jeudi. Premier jour du mois d'août. Le beau temps chaud ne nous a pas encore quittés. Cet après-midi nous partons en promenade, Aube et moi. Promenade courte, au demeurant. Notre voyage nous mènera à la source, si fraîche.

- Tu comptes y aller à pied?

Aube, qui avait déjà entamé le voyage, se retourne :

- A la source? Pourquoi, tu veux y aller à bicyclette?

- Oh, non! c'est bien trop fatigant; prenons le train.

Elle rit :

- Nous devrions prendre un abonnement; sinon, nous allons nous ruiner!

Arrivés en haut de la côte qui sort du village, nous entrons dans la gare. Je prends la voix du voyageur habitué à la ligne :

- Chef de gare, deux abonnements!

- Oui, Monsieur; pour quelle durée?

Je crois me souvenir d'avoir voulu commencer une réponse sans importance, où il n'était question que d'une durée quelconque destinée à continuer le jeu...

Je me souviens par contre très bien...

Je l'ai prise par les bras, maladroitement, presque un peu brutalement. En serrant fort. J'ai dû lui faire mal. J'ai prononcé d'une voix rauque :

- Pour toujours!

Nous sommes restés immobiles...

Je sentais que je faisais mal à ses bras, que je n'avais pas lâchés.

Je l'ai lâchée soudainement. Nous étions debout, l'un devant l'autre.

Oui...

Elle est contre moi. Elle est dans mes bras. Mes mains, maladroitement posées sur ses épaules, la tordent d'un côté.

Mes lèvres sont sur les siennes. Au bout d'un court moment, ses lèvres s'entr'ouvrent, à peine; je les presse des miennes, qui s'entr'ouvrent, à peine elles aussi. Nous sommes immobiles.

Nous sommes l'un devant l'autre, à présent. Nous nous regardons en silence. Un silence long... Combien de temps s'est-il passé?

Nous pouvons prendre le train maintenant.

Le voyage se passe en silence. Les paysages défilent lentement - le petit train ne va pas très vite - et le regard les suit nonchalamment, comme lorsqu'on roule sur une voie connue depuis toujours et parcourue mille fois. Le conducteur de la locomotive sait où nous voulons nous rendre; combien de fois ne nous a-t-il pas aperçus lors de ses passages sur notre pont où nous étions assis les jambes pendantes? Il n'y a évidemment pas de gare à cet endroit - les ponts sans rails et pleins d'herbe ne sont pas des endroits qui conviennent aux gares. Le conducteur de la locomotive a arrêté le petit train, doucement, pour que personne ne s'en aperçoive. Nous sommes descendus discrètement. Le petit train est reparti, sans bruit.

Le sentier qui mène à la source est tout à côté. Nous descendons la pente raide qui se fraie un chemin à travers le bois épais. Nous ne faisons pas la course aujourd'hui, comme d'habitude; nous allons lentement, d'arbre en arbre, les effleurant tour à tour comme pour chercher un appui dont nous n'avons nul besoin.

La source, qui fait entendre son doux clapotis.

- L'eau vient-elle ou part-elle?

Aube a posé sa question d'une voix basse. Je ne sais quoi répondre. L'eau vient d'un côté et part de l'autre; il n'y a rien à expliquer. Sans doute Aube veut-elle parler d'autre chose. Je cherche à deviner...

- Tu es là.

Le murmure de la rivière naissante n'a pas couvert le murmure de la voix d'Aube.

Aube s'est tue. Je réponds à son silence :

- Mon coeur ne se dérobera pas comme l'eau qui coule entre les doigts quand on veut la prendre.

Nous ne disons rien. La source fait entendre son doux clapotis.

- Tu m'avais demandé dimanche à quoi je pensais pendant que nous roulions...

- Je m'en souviens. Tu m'as répondu que tu pensais à moi.

Je laisse un temps :

- Je pensais que lorsque je t'avais revue...

- Tu coupais du petit bois.

Je commence un sourire qui s'en va ne trouvant pas sa place :

- Tu m'avais dit de le couper en triangle.

Non, je n'ai pas envie de sourire; c'est trop important :

- J'avais besoin de te regarder pour te voir. Et mes yeux étaient loin. Ils ne voyaient même pas les prés au milieu desquels tu vivais. Aujourd'hui je peux moi aussi te dire : "Tu es là."

Je me suis tu. La source fait entendre son doux clapotis. Aube m'a regardé sans sourire :

- Je t'ai toujours attendu.

Un craquement terrible me réveille. Le jour tente de paraître. La foudre n'est pas tombée loin. Je me lève. L'orage inonde les prés.

Aube m'avait parlé d'un orage qui devait venir bientôt. Hier soir, il a fait lourd; je ne m'en suis pas aperçu. Hier... Non, ce n'est pas hier qu'Aube m'a parlé de l'orage, c'était avant. Non, ce n'est pas hier.

Où est-elle? Chez elle, bien sûr. Bien sûr? Une folie me prend. Je sors dans le jardin. Elle sort aussitôt.

- Je t'ai vu; je regardais l'orage. Tu aimes l'orage?

Je réponds, la bouche pleine d'eau :

- J'aime l'orage! J'aime l'orage!

Nous nous mettons à rire, à rire!...

Je suis dans l'atelier de mon oncle. Aube reste avec sa mère. Il va pleuvoir une bonne partie de la journée. Demain, il fera beau, m'a assuré Aube tout à l'heure. Tout à l'heure...

Bleuet nous a invités, Aube et moi, à passer l'après-midi chez elle. L'orage d'hier a perdu toutes ses forces dans la violence avec laquelle il était arrivé. La nuit l'a vu disparaître, et ce matin, le ciel n'en porte plus les traces.

- Je pense qu'il vaut mieux prendre nos bicyclettes, suggère Aube.

Je plaisante :

- C'est bien trop fatigant! Prenons le train.

Elle prend un air désolé :

- Je viens d'appeler la gare. La ligne est coupée; la foudre a fait fondre des rails.

Je m'exclame avec le plus grand sérieux :

- Nous allons demander à ton père d'en refaire d'autres.

Elle prend une mine soucieuse :

- C'est ce qu'il m'a proposé tout de suite...

- Eh bien, la question est résolue!

- Malheureusement non...

- Et pourquoi donc?

- Pour fabriquer un rail, il faut...

Je la coupe :

- Allez, j'ai perdu! Pour fabriquer un rail, il faut du fer, et pour aller chercher du fer...

Elle achève :

- Il faut des rails!

Nous rions, bien sûr, de nos excellentes reparties.

Je reprends l'offensive par un autre côté :

- Je ne parlais du train que pour t'éviter à toi la fatigue d'aller à pied!

Elle prend un ton de voix qui montre toute sa reconnaissance :

- Que c'est aimable à toi! Je suis vraiment très touchée.

Et elle ajoute avec naturel :

- Dans ce cas, nous pouvons aller à pied sans crainte. Je suis très habituée à traverser les prés débordant d'eau après un gros orage.

Comme je ne dis pas grand chose, elle poursuit tranquillement :

- Maintenant, tu sais traverser un gué; pour traverser les prés, tu fais de même. C'est peut-être un plus long, c'est tout.

- Je vais chercher ma bicyclette.

Elle me fait un grand sourire :

- Demain, tout sera sec; et je ne crois pas qu'il y aura de nouvel orage dans les jours prochains.

Quelque hésitation sur la route à prendre. Surtout parce que les deux routes se valent; l'une monte plus raide, l'autre est plus longue... Nous prenons par celle qui nous plaît le plus - celle qui passe par le gué!

Une descente, le gué, un raidillon à travers bois qui raccourcit le chemin et le long duquel nous portons nos bicyclettes - heureusement le sol est presque sec, étant en forte pente - et nous voilà chez Bleuet.

- Elle est à l'étable, nous apprend sa mère qui est venue à nous.

Aube embrasse sa tante, qui poursuit :

- Cela va lui faire du bien de vous voir; il y a beaucoup de travail, et elle veut toujours aider.

Elle incline la tête de côté, comme pour réfléchir :

- Elle ne s'amuse pas beaucoup.

Elle prend un temps, la tête de nouveau penchée :

- Elle travaille bien. Elle travaille bien à ses études.

Encore un temps, de même :

- C'est une bonne fille.

Cela ne doit pas être la seule fois que la mère de Bleuet parle ainsi, car Aube rassure sa tante d'une façon qui paraît être habituelle :

- Ma cousine est toujours parmi les meilleures élèves de notre classe.

La tante secoue lentement la tête :

- C'est une bonne fille.

Elle ajoute, avec soudain un bon sourire :

- Allez la voir, elle vous attend!

Nous allons à l'étable; Bleuet est en train de la nettoyer.

- Il y a toujours quelque chose à faire, nous explique-t-elle comme pour s'excuser.

- Nous allons t'aider; que faut-il faire? demande Aube.

- J'ai presque fini. Encore un petit coup de balai et...

Elle s'interrompt, et en se tournant vers moi avec un sourire gai :

- Eh bien, puisqu'il y a un garçon ici, tu vas emporter la brouette au fumier, dans la cour.

Elle veut me montrer l'endroit où je dois aller, mais je la devance :

- Je sais où c'est, je suis déjà venu!

Bleuet me fait un petit signe amical; Aube a pris un balai sans attendre.

Nous sommes à présent installés au salon. Au salon? et pourquoi ne dirais-je pas au salon, sous le prétexte que je suis dans une simple ferme? Qu'est-ce qu'un salon? N'est-ce donc que la pièce avec son décor, ses meubles? Dans ma grande ville, je connais de très beaux salons où je m'ennuie prodigieusement. Ici, je suis avec Aube, avec sa si gentille cousine; je peux parler sans chercher ce qu'il vaut mieux dire. Je peux écouter en ayant envie d'entendre. Les meubles? Mais ils sont somptueux! Que dit-on dans les salons de ma grande ville? "Ah, quel fauteuil superbe! Il est de l'époque... Quel travail! Et quel bois magnifique! C'est du..." Ici, la pièce, c'est la campagne que le soleil fait resplendir; le décor, les arbres, les prés, et les vaches de Bleuet. Les meubles? L'époque est celle où je vis, où vit Aube; le travail, c'est la nature qui l'a exécuté; et le bois, c'est l'arbre lui-même qui nous a offert son tronc épais pour que nous puissions nous y asseoir. Aucun fauteuil n'existe, où nous serions mieux installés que sur ce tronc accueillant, le dos bien calé sur le mur de la solide ferme de la cousine d'Aube!

- Les distractions dans ta ville sont plus nombreuses... commence Bleuet.

Ce n'est évidemment pas une question. Comment y répondre? Je parle des... distractions :

- C'est vrai, elles sont plus nombreuses. J'ai plaisir à aller voir un bon spectacle...

Je cherche quoi dire d'autre :

- Je pourrais énumérer les différentes sortes de spectacles, mais il s'agit toujours de ce que font les autres.

Bleuet s'étonne :

- Cela ne te plaît pas?

- Si, cela me plaît beaucoup. Et lorsqu'on connaît cette vie, il est difficile d'imaginer qu'il en existe d'autres. Je veux dire d'autres où ce qu'il y a dans ma ville ne manquerait pas.

- Je comprends que tu aies une vie plus...

Elle fait une pause. Puis, un peu violemment :

- Peut-on dire d'une vie qu'elle est plus ou moins quelque chose qu'une autre? Ici aussi il y a une vie...

Je l'interromps :

- Je me souviens très bien de ce que tu avais dit la première fois que je suis venu chez toi avec Aube. Tu te demandais comment apprendre - à l'école, par exemple - à vivre avec tes vaches.

Elle a un petit mouvement. Je lève la main pour demander à poursuivre :

- Tu te demandais surtout comment apprendre à vivre sans elles.

- Et toi, apprends-tu à vivre sans ta ville?

Je suis un peu désarçonné par la question - ah oui! je me souviens, c'est ce que j'avais écrit la première fois - toujours aussi directe dans la bouche de Bleuet. Quelle était du reste la véritable question? Elle était claire. Je réponds donc, clairement :

- Oui, j'apprends; ce n'est pas facile. Aube m'aide.

Dimanche. Mon cousin et sa femme sont venus déjeuner chez mon oncle. Ma cousine a semé la gaieté dans toute la maison. Je crois que j'ai un peu participé, en retrouvant les habitudes de ma grande ville, où - n'est-ce pas? - on s'amuse pour un rien. Pourquoi donc ai-je envie aujourd'hui de m'amuser pour un rien? Bah! Ce doit être, comme l'avait dit ma cousine lorsque j'étais chez elle lundi dernier, parce qu'elle me parle de la ville comme si nous y étions tout de bon. Elle me parle de spectacles dont on n'a seulement jamais entendu parler ici, de boutiques où l'on trouve tout ce qu'on ne trouve pas ici - je crois que nous avions déjà abordé ce sujet lundi - de la vie variée - "On ne fait pas la même chose deux jours de suite!" - des lumières du soir - "Ici, nous avons trois réverbères!" Le ton de notre conversation, à ma cousine et à moi j'entends, est vif, enjoué, plein de rires sans raison; et puis de ces gentilles moqueries qui font parfois tant de mal. Mon oncle, ma tante, écoutent sans mot dire, sans bouger, je crois sans comprendre. Mon cousin... il a l'air surpris. Surpris? Pourquoi? Il sait pourtant... Moi, il me semble être en vacances!

En vacances... En vacances, on a quitté sa ville, on a quitté... Non, ici, je ne veux rien quitter. Aube est dans la maison qui est là, tout près. Je viens de rentrer de vacances...

Quand on rentre de vacances, on retourne à ses occupations. L'école? Oh, non! il fait trop chaud. Hier, mes cousins sont restés tard; la conversation a fini par prendre un tour habituel. Ma cousine a très adroitement manoeuvré pour remettre chaque chose à sa place; à la campagne on respire, à la ville on étouffe. Tout cela, d'une manière on ne peut plus nuancée. Ah, ces habitants des villes!

Je retourne donc à mes occupations.

- Il fait beau aujourd'hui; tu avais raison, le pré est sec.

Aube m'a écouté en souriant :

- Aimes-tu la couture?

- La couture?

- La couture.

- C'est le nom d'un pré, d'une montagne, d'un village, ou s'agit-il de coudre?

- De coudre.

- J'adore ça! Je couds tous les matins avant de déjeuner.

Je précise avant qu'elle ait eu le temps de réagir :

- Mais je ne couds que...

Ai-je rougi? Je crains bien d'avoir rougi. Légèrement, sans doute. J'allais dire : "Je ne couds que des robes de bal!" Des robes de bal!... Je me suis brusquement souvenu du magasin de chaussures au bourg, et d'Aube disant à peu près : Mes chaussures étaient très usées et j'avais un peu de mal à les mettre. Alors... alors je bafouille... et je finis par trouver ceci :

- ...quand j'ai des aiguilles!

Pendant ce temps-là, Aube avait les yeux sur moi. Elle paraissait hésiter... elle se met à rire gaiement :

- Eh bien, puisque tu ne peux pas coudre sans aiguilles, nous irons en acheter!

Je reprends tout aussi gaiement :

- A pied ou à bicyclette?

Elle m'a attiré vers elle, et m'a déposé un baiser affectueux sur la joue :

- Comme tu veux. Mais c'est chez Yeux-vifs que nous allons.

Je m'étonne :

- Yeux-vifs vend des aiguilles?

- Tu ne savais pas?

J'ai un court moment d'hésitation :

- Tu te moques de moi!

Je l'ai attirée vers moi, et lui ai déposé un baiser affectueux sur la joue :

- Allons! A pied ou à bicyclette?

Elle rit de bon coeur. Je ris de bon coeur.

- A bicyclette, conclut-elle; on nous attend!

Et elle part chercher sa bicyclette; je pars chercher ma bicyclette.

Chez Yeux-vifs, on nous attendait, en effet. Tout le monde, Chignon et Bleuet! Que se passait-il donc?

- Tu vas nous conseiller! déclare d'entrée Chignon.

C'est bien à moi qu'elle s'est adressée. Je dois avoir l'air un peu nigaud.

- Oui, oui, renchérit Bleuet, nous t'avons désigné pour nous conseiller toutes!

Yeux-vifs se tourne vers Aube avec un air taquin :

- C'est fini de l'accaparer à toi toute seule; nous te l'enlevons!

Je ne sais trop quelle contenance prendre. Je devrais plutôt dire quelle tête faire. Cela revient au même, mais ça exprime mieux la situation. Heureusement, l'intervention de Chignon m'enlève tout souci à ce sujet :

- Demain, nous allons acheter ce qu'il nous faut.

Bleuet m'explique qu'il s'agit du gros bourg, celui des chaussures. Bien, j'ai compris :

- Nous allons acheter des aiguilles.

Les trois filles - je ne parle bien entendu pas d'Aube, puisqu'elle est au courant que je suis au courant - me regardent, un peu étonnées.

- Pourquoi veux-tu acheter des aiguilles...? commence Yeux-vifs.

Je l'interromps, en prenant l'air de celui qui fait remarquer une évidence que personne n'a remarquée :

- Pour coudre, pardine.

- Mais on en a, des aiguilles!

- Je sais...

Je ne sais rien du tout!

- ...mais Aube en manque.

Aube pouffe de rire :

- Monsieur m'a dit qu'il ne cousait qu'avec des aiguilles!

- Tu sais coudre? s'exclame Chignon.

- Qu'est-ce que tu couds? en rajoute Bleuet.

L'affaire se complique. Aube, qui a paru soudain gênée, vient à mon secours :

- Je l'ai plaisanté tout à l'heure...

Je rétablis l'affaire... mais sans tout dire :

- J'ai voulu faire le savant...

- Ah, tant mieux! me coupe Yeux-vifs.

Elle poursuit avec une grimace comique :

- Sinon, tu nous aurais fait des modèles de ta ville; ici, nous ne savons faire que des choses simples.

- Eh bien, je serai très content de les apprendre!

J'ajoute avec un gai sourire :

- Moi, je n'en ai jamais fait, de la couture!

Aube m'a fait un bon sourire, que personne n'avait de raison de remarquer particulièrement.

Bleuet s'est vivement tournée vers moi :

- Ça me fait plaisir que tu aies envie de faire de la couture avec nous; les garçons, ils trouvent que c'est bête de coudre.

Chignon approuve avec vigueur :

- Ils disent que c'est sans intérêt!

Yeux-vifs renchérit :

- Evidemment, ils se contentent d'acheter dans les boutiques!

- Oui, mais ils aiment bien quand leur mère leur a fait un tricot, remarque Chignon.

- Et ils sont ravis quand une fille leur dit que leur tricot est joli, commente Bleuet.

Aube m'a soudain tiré par le bras :

- Fais-moi un tricot bien chaud pour cet hiver!

- Un...

Je n'ai même pas achevé ce que je voulais dire. Comment ça, ce que je voulais dire? Mais je ne sais pas du tout ce que je voulais dire!

Cependant, les filles ronchonnaient. Bleuet est la première à manifester, avec de grands gestes de désapprobation, bien entendu :

- Oh, cousine! Te rends-tu compte de la difficulté du travail que tu l'obliges à faire!

Et Yeux-vifs :

- Il va être malheureux de ne pas pouvoir exécuter ce difficile travail, nouveau pour lui!

Enfin Chignon :

- Puisque c'est ainsi, nous allons toutes aider ce malheureux garçon!

Le malheureux garçon se contente de dire placidement :

- J'avais bien dit que nous allions acheter des aiguilles.

Les filles font semblant d'être vexées. Aube m'a souri.

En ce début d'après-midi, le gros bourg où nous venons d'arriver somnole encore. Oh! Ce n'est pas du tout l'agitation de ma grande ville, qui ne connaît pas d'heure pour se reposer. Les boutiques commencent peu à peu à ouvrir, et nous allons de l'une à l'autre faire nos achats pour les travaux difficiles qui nous attendent. Oui, je peux bien dire "nous", car moi aussi j'ai un travail difficile à faire. Et d'évidence, ce travail est le plus important de tous! Mais enfin, étant donné ma valeur... Là, je pense qu'il faut arrêter la plume. Ma valeur... C'est bien là, la question. Sera-t-elle suffisante, ma valeur? J'ai quelque doute, mais je néglige ce doute, et... à l'assaut!

En attendant, les jeunes filles choisissent des tissus pour faire des tabliers.

- Qu'en penses-tu? me demande Bleuet.

Elle m'a montré à peu près le même tissu que je lui ai déjà vu auparavant.

- Et celui-là?

C'est Chignon. Je ne vois pas trop la différence entre les deux tissus, bleus tous les deux. Peut-être une légère différence de teinte? Je touche avec attention l'un des tissus, puis l'autre, comme je l'ai vu faire à ma mère. Je désigne l'un des tissus à Bleuet :

- Pour toi, j'aime bien celui-ci, il se tient bien.

Elle l'a pris, l'a déroulé, et l'a posé sur elle, pour juger de l'effet, sans doute :

- Il te plaît?

Et sans attendre de réponse :

- J'ai mon tablier!

Chignon attendait sans s'impatienter. Je prends l'autre tissu, et le lisse de la main... comme je l'ai vu faire à ma mère :

- Celui-ci est un peu flou; il t'ira vraiment très bien.

Flou! Je connais le mot; pour une photographie, il veut dire qu'on n'y voit goutte, et que le photographe n'est pas très adroit. Mais pour les robes, je ne sais pas trop ce que cela veut dire. Cependant, les mots ne valant que par leur conséquence, j'ai toujours remarqué que ce terme se rapportait à des robes qui me paraissaient agréables à regarder. Et combien de fois n'ai-je entendu ce mot? Donc...

Même jeu de scène.

- Tu le trouves bien?

Et sans attendre de réponse :

- Il me va vraiment très bien!

Yeux-vifs a choisi un tissu un peu plus épais, d'un joli rouge sombre. Je le lui dis. Elle me commence un sourire, baisse les yeux, et lisse le tissu de la main sans rien dire.

Aube n'a rien choisi. Je jette un coup d'oeil rapide sur les tissus qui s'alignent en cascade. Un peu plus loin, un des tissus a attiré mon regard. Je vais vite le chercher, et le tends à Aube :

- Le veux-tu?

Elle l'a pris délicatement :

- Il est beau... Je l'avais vu; je n'osais pas le prendre.

Il était noir, avec de toutes petites fleurs de toutes les couleurs...

- Oh, que tu vas être jolie!...

Que ce soit avec ces mots ou avec d'autres tout proches, les trois filles ont joyeusement entouré Aube.

Des rubans, des fils, des boutons, des épingles, des ciseaux - tout petits, longs, pointus, comme je n'en ai jamais vus - un centimètre - j'en ai vu un chez ma mère - une poupée. On joue à la poupée ici?

- Regarde comme elle est habillée, me glisse Aube.

- Habillée? Ah oui, tout est en laine, c'est curieux!

- C'est la mercière qui l'a habillée ainsi, m'apprend Bleuet à voix basse.

Mais la mercière a entendu, et elle me montre la poupée :

- Et je l'ai tricotée moi-même.

- Tu n'as plus qu'à en faire autant, me déclare Chignon.

- Vous tricotez? me demande la mercière, légèrement étonnée.

Yeux-vifs ne me laisse pas le temps de répondre :

- C'est lui qui nous fait tous nos tricots.

Elle a parlé sur un ton sérieux. La mercière se laisse prendre :

- Ah, c'est vraiment très bien! C'est si rare qu'un garçon...

Aube l'interrompt :

- Non, non, elle plaisante; mais il a envie d'essayer pour une fois...

C'est Yeux-vifs qui l'interrompt maintenant :

- Oui, il va commencer par un tricot pour l'une d'entre nous...

La mercière me sourit gentiment :

- C'est bien... c'est vraiment très bien...

Je crois qu'elle ne sait trop quoi dire. Comme je la comprends!...

- Vous voulez choisir de la laine?

Elle a trouvé quoi dire.

- Volontiers!

Elle me montre des fils de laine roulés en boule; une boule un peu allongée. C'est joli, c'est agréable au toucher.

- Il vous faut une douzaine de pelotes. Si cela ne suffit pas, ne vous inquiétez pas, j'aurai des pelotes du même bain.

Là, j'ai compris. J'ai aperçu un numéro sur une des pelotes. Je prononce négligemment :

- Oui, il vaut mieux que la couleur soit la même.

Parmi toutes ces boules de laine de toutes les couleurs, une boule qui ressemble à une grosse châtaigne; une châtaigne mûre, bien mûre.

- Je prends celles-ci; n'oubliez pas de me garder le même bain!

J'ai vu un sourire couvert de plaisir sur les lèvres d'Aube.

Notre pont du petit train. Nous sommes assis, les jambes pendantes.

- C'est le sept août aujourd'hui.

Je plaisante :

- Tu as peur que je ne termine pas ton tricot?

Elle me répond, comme si elle n'avait rien entendu :

- Le tricot, tu le termineras...

Elle n'ajoute rien. Je quitte le ton de la plaisanterie :

- Je reviendrai cet hiver.

Elle me répond encore comme si elle n'avait rien entendu :

- Tu reviendras cet hiver; oui, tu reviendras cet hiver...

Elle n'ajoute rien. Je reprends, après un long silence :

- Je t'écrirai, je te téléphonerai.

Elle me fait un sourire silencieux :

- Tu m'écriras, tu me téléphoneras.

Je reprends, après un long silence :

- Je...

Elle ne m'a pas laissé continuer :

- Embrasse-moi!

Ses lèvres se sont entr'ouvertes; mes lèvres se sont entr'ouvertes.

Le cousin de Chignon est venu avant-hier soir passer deux jours chez elle. Il a proposé une promenade pour voir la campagne. "C'est un grand jardin, la campagne", a-t-il dit, d'après ce que nous a rapporté sa cousine.

Et donc, par ce beau jeudi - pas encore d'orage à l'horizon - nous partons tôt matin parcourir les chemins de terre et les prés - le cousin s'est même habillé en conséquence - pour nous rendre sur un mont d'où l'on voit les villages où nous demeurons tous les cinq.

Les cinq dont nous parlons - il faut châtier son style, quand on prétend écrire; qui sait, peut-être un jour serons-nous lus? - se sont donné rendez-vous à un carrefour de routes, près d'une des nombreuses gares du petit train, une gare n'ayant rien pour attirer le regard, ce qui explique que nous n'en ayons pas encore parlé - voir supra. Le carrefour a l'avantage d'être à peu près à la même distance de notre village que des trois villages de Chignon, Yeux-vifs et Bleuet. Et voici nos cinq réunis tous les six - le cousin!

- Ma cousine... ah, c'est vrai, vous l'appelez Chignon! Ma cousine m'a montré le mont où nous allons, expose le cousin; je le vois de ma fenêtre, il est tout près.

Il écarte légèrement les bras, sans doute en signe de léger étonnement :

- Pourquoi ce détour?

Yeux-vifs répond en riant :

- Le chemin est meilleur!

Le cousin fait un signe de dénégation :

- J'ai regardé la carte; il y a une très bonne route qui va droit sur le mont.

Il laisse un temps :

- Ici, nous nous en sommes écartés; et je ne vois pas d'autre route que de revenir sur nos pas.

- Tiens, regarde! lui lance Chignon.

Son Expert en comptabilité de cousin regarde attentivement dans la direction indiquée; puis la regarde attentivement avec un léger sourire :

- Si nous allions en coupant par les prés, qu'en penses-tu, Chignon?

Sa cousine fait une grimace. Nous autres, nous éclatons de rire. Le calme revenu, Bleuet se tourne vers Chignon, avec un reste de rire dans la voix :

- Je suis de l'avis de ton cousin!

Elle se tourne ensuite vers nous autres :

- Qu'en pensez-vous, vous autres?

Nous sommes évidemment tous de l'avis de l'Expert en comptabilité!

Le chemin ne commence pas tout de suite à passer par les prés, mais c'est tout comme; une centaine de pas d'un chemin de terre à moitié noyé dans les herbes qui se perd dans un pré où deux vaches nous regardent avec la curiosité habituelle des habitantes de ces lieux, un autre chemin de terre à moitié noyé dans les herbes qui se perd dans un vaste pré où six vaches nous regardent en pensant : "Tiens! Eux aussi, ils sont six; le pré est déjà pris, espérons qu'ils en trouveront un autre à leur convenance."

- Les allées qui passent à travers les prés ne sont pas bien entretenues, remarque l'Expert.

- Le chemin n'enfonce pas sous les roues des chars, lui fait remarquer Chignon; regarde, il n'y a pas d'ornières.

Il fait un signe d'assentiment :

- En effet, le chemin a été fort bien construit.

Il prend un temps :

- L'herbe pousse au milieu du chemin.

- Les vaches n'ont jamais réclamé, s'avise Yeux-vifs d'une voix naïve.

Il réfléchit avec soin :

- Il est plaisant...

Il s'interrompt un instant :

- ...pour nous autres hommes...

Il s'interrompt de nouveau un instant :

- ...de contempler un agréable décor.

Un moment de silence. Bleuet intervient :

- Le jardin où nous sommes allés avec toi la semaine dernière est très bien décoré, et je pense que nous avons tous eu beaucoup de plaisir à nous y promener...

Aube ne l'a pas vraiment interrompue :

- Dans un jardin on se promène, puis on s'en va.

Je prononce, d'une voix un peu rêche :

- Ici, ce n'est pas un jardin.

Je n'avais pas besoin de regarder Aube pour savoir qu'elle n'avait pas besoin de me regarder pour savoir...

En tout état de cause, de chemin, il n'y en avait plus. Il fallait marcher par les prés, passer sous les clôtures, parler aux vaches - Eh bien oui, quoi? j'ai bien écrit : parler aux vaches. Du reste, à entendre la manière dont elles participaient à la conversation par un discret meuglement, on pouvait se demander ce qu'elles auraient pensé si nous ne leur avions pas adressé la parole. J'étais, quant à moi, assez habitué à présent et aux prés et aux vaches, et je me disais par contre que le cousin, quant à lui... Quelle ne fut ma surprise! Je le vis s'approcher d'une vache, et l'entendis déclarer d'une voix assurée :

- C'est une bonne laitière, celle-là.

Et, se tournant vers sa cousine :

- Ce sont bien tes vaches, Chignon?

C'étaient bien ses vaches.

Notre marche continue. Nous allons sans nous presser, tranquillement, bavardant paisiblement. Sur notre droite, nous laissons une longue et étroite vallée, bordée d'un petit bois, qui se perd dans la montagne.

Ça monte maintenant. Ça va monter jusqu'au mont où nous nous rendons. Je regarde le cousin; il a bon pied. Je crois que je ne me suis pas assez rendu compte qu'il est le cousin de Chignon, et non simplement un habitant de la ville. Au fait! Moi aussi je suis d'ici. Marchons!

Ça monte toujours. Peuh! En voilà une affaire! Sur notre gauche, nous laissons un grand bois qui couvre le bas de la pente. Foin du foin que l'on ferait avec l'herbe malingre qui s'efforce de pousser entre les broussailles que nous traversons à présent!

Entre le bois que nous venons de passer et le mont où nous nous rendons, se dresse une ferme, solitaire au milieu des prés.

- Bonjour! nous salue de loin le fermier.

Il ajoute, lorsque nous nous sommes rapprochés :

- Vous vous promenez?

Il est observateur. Nous ne nions pas.

- Tu viens pour les vacances? demande-t-il au cousin de Chignon.

Je suis un peu surpris. Il connaît donc... Suis-je bête! Bien sûr! Sa ferme et celle de Chignon sont voisines - la même distance qu'entre Chignon et notre village.

- Non, répond le cousin, je suis venu pour deux jours...

Le fermier hoche la tête :

- Le bon air te ferait du bien; et puis, ici, il y a de l'ouvrage!...

Je suis un peu agacé; pense-t-il donc qu'il n'y ait pas d'ouvrage à la ville? Il m'a remarqué. Il se tourne vers le cousin :

- Tu es venu avec un camarade?

- Non, répond l'Expert, c'est le neveu de l'horloger qui se trouve de l'autre côté de notre village; il est venu chez lui pour les vacances.

Il n'y a pas qu'en comptabilité que le cousin est expert.

Le fermier me regarde encore :

- Tu habites dans une ville, toi aussi?

Je réponds oui, sans préciser.

- Eh bien, promenez-vous bien! Moi, j'ai à faire, conclut le fermier en s'en allant.

De la ferme au mont, il y a un bon chemin de terre, qui monte honnêtement. Ensuite, il n'y a plus qu'à grimper, toujours aussi honnêtement.

Nous voici presque en haut du mont, sur le flanc d'où l'on voit nos villages. Nous sommes à la lisière du bois, si nous montons plus haut, les arbres nous cacheront la vue.

On voit très loin. Le cousin contemple. Est-ce un agréable décor?

Le cousin se tourne vers sa cousine :

- Tu ne m'as jamais emmené sur cette colline.

- Ta colline est une montagne, proteste un peu la cousine.

- C'est une montagne sur une autre; l'élévation relative est faible.

Il se ravise :

- Mais tu as raison, c'est bien une montagne; je ne suis pas très habitué.

Et, sans attendre :

- Tu ne m'as jamais emmené sur cette montagne.

Chignon fait un geste d'impuissance :

- Tu as toujours l'air de tellement t'ennuyer à la campagne...

Il paraît réfléchir :

- C'est vrai, je m'ennuie souvent quand je suis dans les prés où tu vas voir tes vaches.

Il paraît encore réfléchir :

- Pour parler comme notre voisin de tout à l'heure, il m'est arrivé de penser qu'ici il n'y avait pas d'ouvrage.

Il fait une moue :

- Il n'y a pas d'ouvrage à se promener dans le jardin où je vous ai emmenés la semaine dernière.

Il reste un moment sans rien dire :

- La campagne n'est pas faite pour se promener.

Il sourit à sa cousine :

- Quand tu vas dans un pré, ce n'est pas pour te promener, c'est pour voir tes vaches. Je crois que je n'y ai jamais pensé.

Il montre le paysage :

- Tu m'as dit que d'ici, on pouvait voir là où vous vivez tous; alors, ce n'est plus une simple promenade.

Les filles, une à une et même quelquefois ensemble, lui indiquent les emplacements de leurs villages, lui parlent de ce qu'elles y font, de leurs vaches dont elles montrent les prés. Le cousin les écoute avec attention, pose des questions. Je crois qu'un agréable décor ne lui suffit plus.

Moi, je connais tous ces villages, et du haut du mont, je peux les voir tous, proches les uns des autres, comme s'ils formaient une famille; je vois aussi le village où habite mon cousin, le petit bourg où se trouve sa beurrerie. Tiens! Au loin, sur une autre montagne, j'aperçois le château qu'Aube m'avait fait découvrir.

Aube, pas plus que mon oncle, n'a de vaches; mais les prés où nous avons marché tous les deux sont familiers à mon coeur. Là-bas, caché derrière les arbres, notre pont du petit train...

Aujourd'hui, jour de couture. Nous sommes chez Chignon.

En arrivant, nous avons rencontré son père, qui partait sur les routes. Sur les routes? C'est lui-même qui le dit :

- Vers la rivière, la route est en mauvais état depuis quelque temps; le pont n'a pas été entretenu depuis un moment, lui non plus.

Il est parti. Chignon m'explique :

- Nous n'avons pas assez de vaches. Mon père s'occupe aussi de l'entretien des routes des environs.

La curiosité me pousse à demander de quel pont il s'agit.

- C'est le pont sur lequel nous étions assis la semaine dernière, me renseigne Aube.

- Ah oui! Là où le chasse-neige était passé.

Toutes les trois filles ont ouvert de grands yeux étonnés.

- Tu étais ici l'hiver passé? s'exclame Bleuet.

- Bien sûr! C'est cet hiver-là que nous avons descendu la rivière en luge.

- Ah! C'était le fameux jour où la rivière avait gelé; tout le monde en avait parlé, c'était la seule fois de tout l'hiver, commente tranquillement Yeux-vifs.

Un moment de désordre dans les pensées... puis, rire général!

Nous nous mettons à la couture. Enfin, les filles se mettent à la couture; moi, je me mets au tricot. Enfin, Aube non plus ne se met pas à la couture; elle se met comme moi au tricot. Ce qui veut dire qu'elle me montre comment commencer à faire des mailles. Des mailles... voilà, j'ai déjà appris un mot, si je n'ai pas encore appris la chose. Car le fil file et se défile, mais il ne s'enfile pas! Elle a bien de la patience, Aube...

Cependant, tricotage et couture n'empêchent pas les conversations, bien au contraire. Confortablement installés sur le grand tas de bois accoté contre le mur de la ferme, nous papotons.

- Que font les garçons quand ils sont ensemble? me demande Chignon.

- Ils font du tricot. Pourquoi?

- Curieux; je croyais que pour leurs poupées, ils faisaient plutôt des robes, fait tranquillement Yeux-vifs.

- Bon, bon, bien fait pour moi! Voyons, que font-ils? Je ne sais pas, ils jouent aux cartes.

- Ils ne font pas que jouer, je suppose? intervient Bleuet.

- Non, bien sûr. Certains font de la musique, d'autres montrent à leurs amis les photos qu'ils ont faites; certains construisent en commun des modèles réduits d'avions.

Je me suis tu. Les filles ne disent rien et attendent. Je poursuis :

- Lorsque nous sommes dehors, nous jouons...

- Vous jouez?...

Bleuet m'avait interrompu comme sans vouloir; elle a un peu rougi, et je crois qu'elle s'est légèrement mordu les lèvres.

- Nous aussi, nous nous amusons quelquefois... commence Chignon.

Elle s'est arrêtée aussi brusquement qu'elle avait commencé. Un silence allait se faire, Yeux-vifs le devance :

- Nous nous amusons même souvent; les occasions ne manquent pas à la ferme!

Un silence allait se faire, Aube le devance :

- Les garçons ne font pas que s'amuser.

Elle soupire discrètement :

- J'aurais bien aimé faire de la musique...

Ce matin, il a fait frais. Pas vraiment froid, mais ce ne sont plus les chaleurs immobiles d'un mois de juillet enfui depuis longtemps; depuis dix jours... Et quand on est haut perché au-dessus des océans - notre montagne s'est élevée aux azurs d'un millier de mètres - on ne peut plus espérer grand chose de l'ardeur de la terre. Et s'il fait encore beau le jour, le soleil n'a plus maintenant les mêmes envies que lorsque je suis arrivé ici pour les vacances.

Les vacances ici. Vacances pendant lesquelles je m'étais tant ennuyé, pendant lesquelles je pensais si souvent à rentrer chez moi. Mais mon oncle et ma tante, et aussi cousin cousine, auraient certainement pensé que... que c'étaient eux qui m'ennuyaient, peut-être. Quoi qu'il en soit, ils auraient été peinés. Et je les aime bien tous. Ils sont affectueux avec moi, ils cherchent à me faire plaisir. Ce n'est pas de leur faute, tout ça. Est-ce de la mienne? Pourquoi serait-ce de la mienne? Est-ce de la mienne?... Aujourd'hui, je devrais plutôt dire : était-ce de la mienne? car aujourd'hui je ne m'ennuie plus, aujourd'hui, les vacances... on ne peut pas reculer la date de la fin des vacances. C'est-à-dire que moi, je ne peux pas reculer la date de la fin des vacances.

Cet après-midi, il fait moins frais que ce matin. Oui, c'est dans l'ordre naturel... de la nature. Je ne peux pas changer l'ordre naturel de la nature.

Cet après-midi, je suis avec Aube à la source. La source coule; elle n'y peut rien, une source est faite pour couler. Et si la pluie cesse un jour de l'abreuver, ce ne sera pas elle, la source, qui aura changé l'ordre naturel de la nature. La source a besoin d'eau; j'ai besoin d'Aube.

Cet après-midi, je suis avec Aube à la source.

Dimanche. Le quai de la gare de notre gros bourg. Nous attendons le train. Il part à neuf heures et vingt-six minutes.

Chignon fait la moue :

- Il partira à neuf heures et demie.

- Dix heures moins vingt-cinq, corrige Yeux-vifs en faisant la moue.

Je ne m'étonne pas :

- Sur les grandes lignes, les trains sont à l'heure.

Neuf heures et vingt-cinq minutes; le train entre en gare.

- Sur les petites lignes, les trains sont à l'heure, remarque placidement Bleuet.

- Dépêche-toi de monter, sinon tu vas le mettre en retard, me presse Aube, l'air affairé.

J'ai bien autre chose à faire que de participer à cette conversation oiseuse. Voyons! Nous devons descendre à cette petite gare, à laquelle personne ne prête attention lors d'un voyage ordinaire, et dans laquelle, lorsque j'étais venu chez mon oncle, j'avais dû abandonner un excellent train - celui de Venise - pour le même genre d'autorail que celui où je me trouvais. Vais-je retrouver de nouveau cet excellent train? Hélas! La suite me l'apprendra, un autre autorail m'attendra à nouveau. En attendant, les freins crissent, et nous entrons en gare. Il est dix heures et trois minutes. Bien sûr, j'aurais dû le savoir! C'est l'heure indiquée par l'indicateur officiel des chemins de fer. A-t-on jamais vu un train en retard sur cette ligne?

- Oh oui! soupire Bleuet.

Nous sommes ici pour rendre visite à un ami de mon oncle, installé dans notre région depuis longtemps. Traversée de la ville. Je dis ville par habitude, ce n'est qu'un simple bourg. Et peut-être n'est-ce pas par hasard que j'ai d'abord écrit ville. Je suis surpris de voir les larges rues s'offrant au soleil, et les maisons robustes bien plantées les unes près des autres. L'impression d'une vie forte - mots dont on ne sait pas précisément ce qu'ils veulent dire, mais que tout le monde comprend. Mis à part certains professeurs de littérature, dois-je ajouter.

L'ami de mon oncle paraît tout content de nous voir débarquer chez lui, tous autant que nous sommes.

- Ah, quel plaisir de vous voir! Cela va mettre un peu d'animation; les jeunes gens n'ont pas encore eu le temps de s'assagir.

Il a un petit rire gai :

- A en juger par pas mal de gens, je devrais plutôt dire, de s'endormir!

Nous rions, nous aussi, sans trop savoir, me semble-t-il, si c'est à cause de ce qu'il a dit, ou simplement pour lui être agréable, étant donné la cordialité de son accueil... et les paroles assez inattendues chez un homme de son âge. Je ne veux pas dire qu'il soit très vieux, mais enfin...

- Vous boirez bien un verre du vin blanc de la région, il est fameux!

Encore son petit rire gai :

- Je crois que vous déjeunez chez vos grands-parents; cela vous mettra en appétit!

Il ajoute, toujours avec son petit rire gai :

- Vous n'êtes peut-être pas tous leurs petits-enfants, mais je suis bien certain que vous avez tous un bon appétit!

Il y avait aussi une autre raison pour rendre visite à l'ami de mon oncle; une pendule que je devais lui apporter.

- Ah, la voilà! s'exclame-t-il gaiement lorsque je la sors du sac dans lequel je l'avais mise.

- Mon oncle a dit que ce n'était pas grand chose.

Il m'arrête d'un geste sans réplique :

- Ta, ta, ta, ta, ton oncle s'est moqué de toi... ou plutôt il se moque de moi; je sais très bien ce que c'était; c'était assez difficile à réparer.

Il poursuit avec une joyeuse grimace :

- Je le sais, je l'ai démontée!

Je réponds, sans trop m'en rendre compte :

- Mon oncle l'a remarqué...

Je m'interromps vivement. Mais il rit de plus belle :

- Oh, je savais très bien qu'il allait le remarquer! Je suppose qu'il a bien grogné!

Je n'ai pas le courage de citer les paroles prononcées par mon oncle...

- Tu as raison de ne rien me dire; mais moi, je sais très bien ce qu'il a dit!

Je ne confirme pas; je n'infirme pas davantage.

Il reprend, toujours de bonne humeur :

- Mais avec lui, je suis tranquille; il sait tout faire mieux que n'importe qui!

Il a pris la pendule, l'a ouverte :

- Hé oui, c'est fait!

Et il a conclu :

- Jamais je ne l'aurais confiée à quelqu'un d'autre.

Il rit, d'un petit rire gai :

- Surtout pas à moi!

Ainsi que l'avait dit l'ami de mon oncle, nous allons maintenant déjeuner chez les grands-parents de Chignon et de son cousin. Leurs grands-parents habitent une autre ville, assez grande, et très importante pour la vie de notre région. Nous revenons donc à la gare - par laquelle nous sommes arrivés, pardine! - pour prendre le train de midi quinze. Il y en a bien un autre un peu plus tôt, mais le cousin arrive de sa ville trop tard pour le prendre avec nous, et nous préférons bien sûr être tous ensemble.

Voici le cousin, qui descend du train qui va à Venise. Voici notre autorail, hélas! comme je l'ai déjà écrit.

Nous roulons vers le soleil, un soleil qui a un peu de mal maintenant, en ce mois d'août, à quitter la terre. Le temps s'est alourdi depuis ce matin. "Nous aurons bientôt de l'orage", a prédit Aube. Tout le monde a approuvé, excepté le cousin, qui n'est apparemment pas expert en cette matière-là. Quant à moi, n'en parlons même pas! Le paysage... Il y a deux paysages. A droite, la plaine, ou presque; à gauche, la montagne, ou presque. Presque, parce que je connais cette montagne, c'est celle où se trouve mon village; elle n'est pas vraiment très haute à cet endroit, mais quand je la regarde, j'ai l'impression d'avoir devant moi l'immense muraille d'un château bâti en plein ciel.

Cependant, nous bavardions.

- Ton oncle n'aime pas qu'on démonte ses pendules? me demandait Bleuet.

- Ce n'est pas ça. Il dit qu'il passe trois fois plus de temps à les remonter si on les a démontées.

- Curieuse idée de démonter une pendule alors qu'on veut la confier à un horloger qui le fera bien lui-même, remarque le cousin.

- L'idée est peut-être curieuse; mais celui qui démonte une pendule est peut-être curieux de comprendre, remarque en retour Yeux-vifs.

- C'est toi qui démontes ses pendules? me demande le cousin.

- Ce n'est pas de moi qu'il s'agit. Moi, il m'arrive d'en démonter, mais c'est mon oncle qui me montre comment faire.

- Tu veux devenir horloger?

Je ne m'étais jamais posé la question. Et ma tante, je pense, n'y avait jamais songé, étant donné ses ambitions pour son neveu qui allait "dans les écoles". Et soudain, je pensais à mon oncle, qui me montrait à chaque fois qu'il en avait l'occasion, comment apprendre à connaître les horloges. Voulait-il, lui... Il ne m'avait jamais rien dit. J'étais un peu troublé. Le cousin me regardait avec une attention teintée d'un très léger étonnement.

Je finis enfin par lui répondre :

- Dans mon école...

Je m'interromps un instant; il ne me laisse pas poursuivre :

- Dans mon école non plus, on ne parle pas d'horlogerie.

Il n'ajoute rien. Je ne dis rien non plus. Chignon se tourne vers lui :

- Eh bien, dis ce que tu penses!

- Je pense que si ma montre ne marche pas, j'aurai besoin d'un horloger.

Un temps :

- Et je n'irai pas démonter ma montre moi-même.

- Tu n'es pas curieux, alors? lui lance Yeux-vifs.

- Si. Mais pour démonter une montre, il vaut mieux d'abord en chercher une qui ne peut servir à rien d'autre. C'est fragile, une montre. Elle a besoin de soin. Si on y tient et si on la casse, on ne la retrouvera jamais.

Une heure et dix-sept minutes. Les freins crissent, nous entrons en gare.

Une vaste petite ville. Une place qui s'étend vers des maisons qui sont chacune un bastion. Des maisons lourdes et gracieuses. On voit la grâce, on ressent la lourdeur. On est chez soi, comme dans un pré dont les clôtures seraient de mystérieuses arcades, sous lesquelles il fait bon se réfugier quand l'orage gronde. Chaque habitant aurait-il son arcade à lui? On pourrait presque le croire - elles sont toutes tellement différentes les unes des autres.

Les grands-parents nous attendent pour le déjeuner.

- Je pense que tout le monde aime le gâteau au chocolat! déclare d'emblée la grand-mère au moment de se mettre à table.

Personne n'apporte de contradiction à cette affirmation, bien au contraire. "Tu verras, son gâteau est délicieux!" m'a soufflé Chignon. Pourtant, ai-je vu sur les lèvres du cousin un semblant de moue semblant signifier : "Encore du gâteau au chocolat"?

- Comment se passent les vacances? demande traditionnellement la grand-mère.

Nous répondons tous : "Très bien!" - avec des variantes - non moins traditionnellement.

- Le temps passe vite, assure le grand-père.

Il s'est arrêté sur cette vérité. Après un petit moment de silence, la conversation reprend.

- Est-ce que le pays t'a plu? me demande la grand-mère.

Question tout aussi traditionnelle. Pourtant, je réponds comme si cette question était exceptionnelle, ou plutôt, avait trait à quelque chose d'exceptionnel, ce qui fait que je m'embrouille quelque peu :

- Beaucoup. Je suis habitué à une grande ville, et je ne pensais pas avant de venir ici qu'il y avait ici... on pouvait... y trouver des choses tout aussi intéressantes, je veux dire qu'on pouvait faire de si belles promenades et trouver tant de choses... On peut y vivre...

Je m'interromps. Le grand-père intervient, paraissant étonné de ce que j'aie eu besoin de dire une pareille évidence :

- Les hommes vivent, ici.

Comme je ne dis rien, il me demande soudainement :

- C'est la première fois que tu viens chez ton oncle?

Quatre heures et quart. Notre autorail doit partir dans une minute.

Jour de couture chez Bleuet.

- Attention, il faut faire une diminution!

- Une quoi?

- Une diminution. Si tu ne diminues pas la largeur du dos, tu ne pourras pas passer ton bras.

N'ayant vraiment pas l'habitude, j'ai un peu de mal à suivre les explications d'Aube. Je plaisante pour me donner une contenance :

- Oh, du moment que ton bras à toi passe!...

- Très drôle.

Bleuet s'interpose en ma faveur :

- Ne le bouscule pas, le pauvre, tu vas le décourager!

Yeux-vifs, l'air candide :

- Moi, à ta place, je l'aiderais moi-même!

Chignon, compatissante :

- Oui, mais tu n'es pas à sa place.

- Non, pas une maille, les deux mailles, fait Aube, comme si elle n'avait pas entendu.

J'espère, du reste, avoir fidèlement transcrit les répliques, car j'étais un peu perdu dans mes mailles. Deux mailles; non, pas trois mailles; d'ailleurs, comment ferais-je?

- C'est bien.

L'approbation d'Aube ne paraît pas être un simple encouragement. Ça diminue! Je crois que j'ai fait ce qu'il fallait. Je crois aussi que je ne me suis pas rendu compte. Attention à la prochaine maille!...

Les aiguilles vont et viennent. Absorbés par nos travaux, nous sommes peu loquaces.

- Dans ta ville, les filles ne cousent pas? me demande Chignon au milieu d'un silence.

Est-ce que je sais?

- Je ne sais pas. Ma mère coud parfois. Je ne... Pourquoi pas? Je pense qu'il y en a qui cousent. Sans doute...

- Elles se réunissent comme nous pour coudre? s'enquiert Bleuet.

Je réfléchis :

- Je ne sais pas. Quand je suis chez des camarades, et qu'il y a des filles, leurs soeurs ou leurs amies, elles ne cousent pas, bien sûr.

Je fais un petit geste qui montre mon ignorance :

- Je ne leur ai jamais posé la question.

- Qu'est-ce que vous faites quand vous êtes ensemble?

Je vais pour dire à Yeux-vifs qu'il me semblait avoir déjà parlé de cela, mais elle me devance :

- Je veux dire, quand il n'y a pas que des garçons?

Est-ce que je sais?

- Je ne sais pas. Nous parlons ensemble.

Je souris :

- Nous ne jouons pas aux cartes, comme je crois l'avoir dit pour les garçons entre eux.

Comme je ne dis rien, Yeux-vifs s'impatiente :

- Bon, ça c'est ce que vous ne faites pas; mais ce que vous faites?

Est-ce que je sais?

- Je ne sais pas. Nous bavardons...

- Tu l'as déjà dit.

Je... :

- Oui, c'est vrai. Attends, je réfléchis.

- C'est si difficile?

Je... :

- Non, non. Eh bien... Eh bien!

L'inspiration :

- Nous dansons!

- Vous dansez!...

Trois voix se sont écriées en même temps. Aube n'a rien dit. Après un petit silence - du genre de ceux qu'on entend très bien...

- Nous ne dansons qu'à la fête... fait timidement Bleuet.

Encore un petit silence de même nature. Puis, soudainement...

- Fais-nous danser! s'exclame Yeux-vifs.

Je vois apparaître des sourires joyeux sur les visages...

- Oh oui!...

Trois cris ont jailli. Aube n'a rien dit.

- Mademoiselle, puis-je vous inviter à danser? lui ai-je demandé cérémonieusement.

Elle a longuement hésité :

- Je ne sais pas danser.

- Comment, tu ne sais pas danser? a vivement protesté Yeux-vifs; tu danses très bien à la fête!

Aube hésite encore un peu :

- A la fête, ce n'est pas pareil...

Je me suis brusquement souvenu qu'aux fêtes d'été de la fin de juillet, aucune des filles n'avait dansé. Je prends la main d'Aube :

- Je ne danse pas très bien non plus, tu sais...

Ce qui est vrai! Elle m'a souri avec douceur :

- Je ne connais pas les danses à la mode.

Je n'avais pas lâché la main d'Aube. Je lui secoue gaiement le bras :

- Il y a bien des gens qui lancent des modes, c'est vrai; mais ce qui compte le plus pour les filles de ma ville, c'est le plaisir de danser, peu importe comment et peu importe quoi.

J'ai un peu exagéré, mais, je crois, pas tellement. Un sourire apaisé s'est montré sur ses lèvres.

- Et comment ferons-nous pour danser? Nous n'avons pas d'orchestre, objecte sagement Chignon.

Moment de déception. Je crois avoir trouvé un moyen; dans ma ville, nous dansons sur la musique des disques. Je demande :

- Vous avez des disques?

L'espoir tente de revenir. Mais...

- Nous avons bien des disques, répond Bleuet; mais ce sont surtout des chansons.

- Mais non! s'exclame Yeux-vifs, il n'y a pas que des chansons... des chansons seulement pour chanter; nous avons aussi des disques sur lesquels on peut danser, chantés ou non!

Je n'ose pas demander pourquoi elles ne dansent donc jamais! Cependant, le moyen était bon. J'encourage mes danseuses :

- Dans ma ville, c'est toujours sur la musique des disques que nous dansons; sans trop nous occuper du genre de la musique.

Ça, ce n'est pas vrai!

Mes danseuses sont enthousiastes. Aube m'a glissé tout doucement :

- Fais-les danser d'abord.

Bleuet a sorti tous ses disques. Il n'y en a pas tellement. Nous choisissons, bien ou mal. Mais qu'importe!

Je suis épuisé. Moi qui danse peu, d'habitude... Pendant la dernière danse, Aube m'a chuchoté :

- J'ai dansé avec toi.

Il a fait lourd toute la matinée. L'orage prédit par Aube avant-hier ne saurait tarder. Après le déjeuner, elle est venue me proposer une promenade. "Demain, je pense qu'il fera mauvais temps", m'a-t-elle dit. Elle a même ajouté : "Il est possible que l'orage vienne ce soir."

Partis! Nous flânons sans trop faire attention aux chemins que nous prenons. N'importe! Aube les connaît tous depuis qu'elle est née, et moi, je commence vraiment à me sentir aussi à l'aise que dans les rues de ma ville. Pour commencer, où va ce chemin en terre? Mais à la ferme de Chignon, voyons! Et celui-ci, tout droit, couvert d'herbe que les vaches viennent brouter à leurs moments perdus - en dessert, sans doute - ce chemin qui passe sous un petit pont? Mais à la gare, bien sûr... Et bien sûr, nous suivons la voie, jusqu'à la gare, et puis qui tourne, et puis... notre pont du petit train, sur lequel nous voici de nouveau assis, les jambes pendantes.

- C'est la première fois...

J'attends la suite, mais elle laisse sa phrase inachevée. J'attends; je ne dis rien. Pourquoi? Je ne sais pas. Elle continue :

- C'était la danse. Mais ça n'a pas d'importance.

Elle se tourne vers moi :

- Embrasse-moi.

Je l'embrasse. Assis comme nous étions, empêtrés dans la rambarde, ce n'était pas facile. Le baiser ressemble à un exercice d'équilibre. Aube met sa joue contre la mienne, et murmure :

- Je suis avec toi.

L'orage s'est déclaré dans la nuit. Ce matin, il fait froid. Cette fois-ci vraiment froid. En me levant, j'ai mis des vêtements chauds. Aube est prise avec sa mère. Je reste la matinée à l'atelier de mon oncle. Au déjeuner, ma tante me demande si le mauvais temps ne va pas être trop gênant pour mes promenades. Je parle de la couture. Elle me félicite pour le tricot. Tiens! j'ai dû en parler, bien que je ne m'en souvienne pas. Ça n'a pas d'importance.

Ça n'a pas d'importance... Moi aussi, c'est la première fois... Moi aussi, c'était la danse. Mais ça n'a pas d'importance.

Qu'avait dit mon oncle lorsque j'avais démonté une horloge pour la première fois? Il avait dit : "Une horloge est comme une personne, il faut apprendre à la connaître avant de la toucher." Qu'avait dit le cousin de Chignon dimanche dernier, à propos de la pendule que j'avais portée à l'ami de mon oncle? Il avait dit : "C'est fragile, une montre. Elle a besoin de soin. Si on y tient et si on la casse, on ne la retrouvera jamais." Je m'en souviens. Je m'en souviens très bien. Il y a des choses dont on se souvient très bien. J'ai cité mot à mot? Ça, ce n'est rien, je l'ai relu sur mon cahier. Ça n'a pas d'importance.

J'ai pris le prétexte de je ne sais quoi à prendre chez Aube. "C'est dans ta chambre", lui ai-je dit. Elle n'a rien dit. Nous sommes montés dans sa chambre. Je l'ai embrassée.

Je n'ai pas dormi cette nuit. Enfin, pas beaucoup. Je me réveillais, je me rendormais; je ne savais pas au juste quand j'étais endormi ni quand j'étais éveillé. J'ai mal dormi, mais je me sens ce matin comme si j'avais bien dormi. Je suis sorti dans le potager; elle était là, nous nous sommes embrassés. Etait-ce pendant que je dormais, était-ce pendant que j'étais éveillé? Il fait froid ce matin. Je n'ai pas envie de me lever. Il ne doit pourtant pas être vraiment tôt, j'entends ma tante à la cuisine. Une odeur de café. Je me lève. Il fait jour. Je sors dans le potager; elle est là. Elle me dit avoir mal dormi. Elle se sent comme si elle avait bien dormi, me dit-elle. Elle me dit avoir rêvé d'être sortie dans le potager cette nuit et de m'avoir embrassé. Je lui dis avoir rêvé d'être sorti dans le potager cette nuit et de l'avoir embrassée. Ses yeux ont déposé un long, un très long baiser sur mes yeux.

Après-midi de couture chez Aube.

- Vous dansez souvent dans votre ville? me demande Yeux-vifs, à peine avons-nous commencé nos travaux.

- Tu ne vas pas l'obliger à danser tous les jours! Il était fatigué... s'interpose Bleuet.

- Je voulais seulement savoir...

Chignon l'interrompt :

- Elle a raison. Et puis, tu ne nous feras pas croire que c'était seulement...

- Bon, bon; si tu n'aimes pas danser!...

Pour toute réponse, Bleuet et Chignon se mettent à rire.

- Eh bien, dis quelque chose, toi! s'exclame Yeux-vifs, en composant une mine boudeuse sur son visage.

Je ne sais pas du tout quoi répondre. A franchement parler - ou plutôt écrire - je suis dans le tricot que je tricote pour Aube. Aube, elle n'est pas là. Enfin, elle est là, mais... Je réponds comme je peux :

- Cela m'a fait beaucoup de plaisir...

- Bon, bon, me rassure Yeux-vifs, moi aussi j'ai eu beaucoup de plaisir...

- Ne nous oublie pas! glisse Chignon, avec un peu d'ironie.

- Non, non; je n'oublie personne; mais c'est vrai que c'est fatigant d'être seul face à...

Elle s'est arrêtée, comme si elle cherchait ses mots :

- ...tant de filles!

Je vais pour dire quelque chose - quoi?... mais Aube me coupe :

- Tu as perdu une maille!

C'est vrai, j'ai perdu une maille à l'instant même. Elle m'aide à la retrouver. La conversation change, car Aube a demandé à Bleuet un conseil, dont je me demande, moi, si elle en avait vraiment besoin.

L'Expert en comptabilité et un collègue - c'est-à-dire le cousin de Chignon et un ami - viennent passer la journée dans... notre pays, ai-je envie d'écrire. Et je l'écris! Ils viennent dans une voiture que l'ami a empruntée à son père. "Il voudrait visiter la région", nous a expliqué le cousin qui nous a invités, Aube et moi, à venir avec eux. Chignon sera, bien entendu, du voyage. "Je lui en ai parlé; il m'a dit qu'il aimait bien quand il y avait du monde, que c'était plus gai", a ajouté le cousin.

Tôt ce matin, Aube et moi sommes donc venus chez Chignon en prenant notre chemin habituel par les prés. Le froid est vif, mais la marche - rapide, nous avons mis un quart d'heure seulement - nous a réchauffés.

- Ils vont arriver bientôt, nous annonce Chignon; vous avez pris votre déjeuner?

Oui, mais l'odeur du bon café au lait bien chaud nous pousse fermement à recommencer!

- Il veut aller au grand lac, poursuit-elle.

Elle fait une petite moue :

- Au mois d'août, il y a toujours beaucoup de monde là-bas; nous ne serons pas tranquilles.

Chignon boit une gorgée - elle aussi a recommencé! - puis :

- C'est curieux; il habite une grande ville où l'on se marche dessus, et il veut aller ici au seul endroit où il y a du monde.

Aurais-je trouvé cela tellement curieux, il n'y a pas si longtemps? Quant à la "grande ville où l'on se marche dessus", laissez-moi rire! Sur leurs larges avenues, on pourrait se croire sur le chemin qui descend au gué. J'exagère? Mais non, c'est ce que mon professeur appellerait une "hyperbole". Non, pas mon professeur de mathématiques, non; mon professeur de littérature. C'est une figure de rhétorique. Il s'agit d'écrire autre chose que ce qu'on veut écrire, et le lecteur... ou il n'est pas au courant, et il ne comprend rien, ou il est au courant, et il comprend... la même chose qu'il aurait comprise si on avait écrit ce qu'on voulait écrire. Compliqué? Oh!... quand je pense à mes cours de rhétorique, je veux dire de littérature... Oui, je me parle à moi-même; mauvais présage, dit-on...

Le collègue est jovial. Ce n'est pas désagréable, lorsqu'on vit parmi des gens sérieux - et que peut-être on l'est soi-même aussi? Nous partons pour le grand lac.

- C'est très joli!

Nous sommes sur la route du petit bourg où se trouve la beurrerie dans laquelle travaille mon cousin. Le collègue a accompagné sa déclaration d'un long mouvement approbatif de la tête. Après trois ou quatre déclarations du même ordre, il ajoute :

- Cela doit être très agréable de vivre dans une si jolie région.

Il ajoute encore :

- Vous en avez de la chance de vivre ici!

Le cousin se tourne vers sa cousine :

- Tu n'as besoin de personne pour la ferme?

Il désigne le collègue :

- Je connais quelqu'un qui veut s'installer à la campagne.

Le collègue part d'un grand éclat de rire :

- Parfaitement! Et je sais déjà par quoi commencer. En roulant tout à l'heure j'ai vu des vaches toutes seules sur la route; je pense qu'il faut quelqu'un pour les conduire.

Il fait un petit signe à Chignon :

- Et au moins, tu seras sûre de ne jamais en perdre; la comptabilité n'a pas de secret pour moi!

Chignon fait entendre un petit rire, histoire de montrer qu'elle a apprécié la plaisanterie... à sa juste valeur. C'est tout du moins ce que j'en ai pensé.

Nous entrons dans le petit bourg. Le collègue parcourt les rues sans s'arrêter, et ressort du petit bourg sans faire de commentaires. Il n'en avait pas plus fait lorsque nous étions passés devant les ponts du petit train.

Cependant, le silence n'avait pas envahi notre voiture, comme mon récit, très fragmentaire, pourrait le laisser croire. La conversation était au contraire assez animée, parlant de... c'est là que j'ai un peu de mal à trouver quoi rapporter. Le collègue était venu visiter la région, avait-il dit, mais il parlait de tout sauf de la région, à part la déclaration qu'il avait faite dès le début : "C'est très joli!" Par contre, il n'ajoutait plus : "Cela doit être très agréable de vivre dans une si jolie région", ni : "Vous en avez de la chance de vivre ici!" Avait-il changé d'avis? Je me moque; quand on cherche une vie, on ne commence pas par chercher si elle est jolie.

Un tout petit village; plutôt un hameau. C'est là qu'est née, il y a bien longtemps, la beurrerie dans laquelle travaille mon cousin. Du hameau, on voit la longue vallée où les vaches préparent patiemment le beurre. Je veux dire le lait pour le beurre, bien sûr. Le collègue s'est vivement intéressé à la chose. Les questions pleuvent. Combien de vaches, combien de lait, combien de beurre, quel rendement, quels prix de vente... Oui, je sais, il y a des boutiques dans les prés, des boutiques où la terre fournit le beurre. Mais enfin, dans ces prés, n'y a-t-il donc rien d'autre que des boutiques?

- Tiens! Il y a un train au milieu des champs, ici? s'exclame le collègue, qui a l'oeil acéré.

- Tourne sur le chemin à droite, lui propose le cousin de Chignon.

- Ce n'est pas une route.

- Tu t'en es rendu compte? Va!

Les champs, ce sont les prés, mais quand on habite la ville... Moi aussi, certes, j'habite la ville, mais je suis d'ici.

Nous nous arrêtons tout près de la ligne. Le train, c'est bien entendu le petit train. Le collègue est prudent, et ne se met pas sur les vieux rails, pourtant à peine visibles sous l'herbe.

- C'est dangereux, il n'y a même pas d'indications!

- Il y a très longtemps qu'il ne marche plus, lui apprend Chignon.

- Pourquoi, il n'était pas rentable?

Le collègue est un adepte de la rentabilité. Le cousin est au courant du sort de la ligne :

- Il y avait de moins en moins de voyageurs, les activités de la région avaient changé.

- Ah! c'est bien, alors.

- C'est dommage, on devait avoir plaisir à le voir passer...

Aube n'a pas parlé d'une voix bien forte, mais le collègue a aussi l'ouïe fine :

- Un train est fait pour porter des voyageurs, pas pour servir de décor!

- Pourquoi garde-t-on les monuments de l'Antiquité alors?

Le collègue n'hésite pas :

- Pour garder le souvenir d'une culture historique.

Aube n'hésite pas non plus :

- Ce n'est pas le souvenir d'une culture que l'on garde, c'est le souvenir d'une vie. Ici aussi les hommes ont vécu.

Le collègue paraît un peu décontenancé. Il ne dit rien. Je ne sais pourquoi, mais je suis sûr qu'il pense : "Ce n'est pas la même chose!" Le cousin de Chignon, lui, paraît réfléchir profondément. N'oublions pas qu'il est d'ici, lui aussi.

Des rails. Des rails en bon état, ceux-là.

- C'est la grande ligne, nous informe Chignon.

Le collègue se réveille :

- Où va-t-elle? Combien de trains passent par jour sur cette voie?

Et encore d'autres questions que j'ai oubliées avant même qu'il les ait posées. Joliment dit! Mais c'est vrai, c'est bien l'effet que cela me fait. A propos, j'avais écrit qu'il était jovial; ça ne se voit plus beaucoup. Enfin si; quand il ne pose pas de questions, il plaisante, il rit. Il m'ennuie. Mais peut-être est-ce de ma faute? Il est bien sympathique.

J'ai entendu la fin de la réponse de Chignon au collègue : "...n'y a que des grands trains." Non, c'était plutôt : "...y a surtout des grands trains."

De l'autre côté de la petite rivière qui suit notre route, une forêt. Le long de la forêt, accoudé aux arbres, un autorail marche à pas lents.

Le grand lac. Je n'ai rien trouvé à écrire.

Il pleut. L'air est plein d'eau. Il fait froid. L'été a cédé sans prévenir.

- Nous aurons encore de belles journées, nous ne sommes qu'au mois d'août, mais ce ne seront plus les mêmes journées, m'explique Aube; le soleil n'a plus envie de rester avec nous aussi longtemps qu'en juillet.

- Et à la mi-août, les orages marquent souvent la fin des chaleurs, ajoute Bleuet.

- En montagne, il fait rarement très chaud, remarque Chignon.

J'approuve :

- C'est beaucoup plus supportable qu'en ville; et je n'aime pas quand il fait trop chaud.

- Eh bien, ce n'est pas aujourd'hui qu'il fait trop chaud! ponctue Yeux-vifs; j'ai bien fait de mettre une bonne bûche dans l'âtre.

Ça, c'est vrai! Et c'est tellement agréable de voir la cheminée toute rougeoyante d'un bon feu de bois.

Les tabliers s'avancent. Le tricot s'avance, plus vite que je ne le craignais; bien entendu, c'est grâce aux explications et à l'aide d'Aube.

- Oh, tu te débrouilles très bien! me rassure-t-elle.

- Oui, oui; c'est très simple, mais au moindre changement...

- Quels changements? Ah! les diminutions...

- Oui, les diminutions; sans toi, je n'y serais jamais arrivé, cela aurait été une catastrophe!

- Surtout pour elle, intervient innocemment Yeux-vifs en montrant une grande sollicitude; comment aurait-elle fait cet hiver?

Tout en travaillant, chacun fait un petit rire condescendant.

Le feu crépite. L'air n'est plus plein d'eau. Je pense à l'hiver. Je ne suis jamais venu en hiver. Le blanc éblouissant et froid de la neige dehors; le rouge sombre et chaud des bûches dans la cheminée...

Il pleut. L'air est plein d'eau. Il fait froid. Je l'ai déjà écrit hier, mais ce n'est pas de ma faute; le ciel se répète, je me répète aussi. Je suis chez Aube.

- Demain, il fera beau, me fait-elle espérer.

- A quoi vois-tu ça?

- Les oiseaux; ils se préparent à chanter.

Comment ça? Je suis ahuri :

- Ils se préparent?...

- Ecoute bien; de temps en temps, il y a un petit cri.

J'écoute. C'est vrai, on entend. Elle poursuit :

- Ils vont se faire entendre de plus en plus souvent. Et dès que le temps s'élèvera, ils se mettront à chanter gaiement.

- Tu parles aux oiseaux? Comme aux vaches?

- Eux me parlent.

- Que te disent-ils?

- Que la pluie va cesser, qu'il est temps de se lever le matin, que le matin avance et que l'ouvrage n'est pas encore fait, que la journée vient d'entamer son déclin, que le soleil s'en va même si on ne le voit pas derrière les nuages; et le rossignol m'apprend que c'est le printemps et que c'est la nuit.

Je ne suis plus ahuri. J'ai la sensation de tout comprendre :

- Les vaches aussi connaissent l'heure; l'heure de brouter, l'heure de ruminer, l'heure de dormir.

Aube m'a souri. Je réfléchis :

- L'heure de dormir, nous aussi nous la connaissons...

- Et nous connaissons l'heure de manger; à midi, j'ai toujours faim.

- C'est vrai, on se met à table vers midi...

Elle m'interrompt vivement :

- Non, pas vers, à!

Là, je n'ai pas compris. Elle poursuit :

- C'est à midi, à midi juste que j'ai faim. Tiens, tu verras tout à l'heure; surveille à quelle heure tu auras faim!

J'ai surveillé. A midi, à midi juste, j'ai eu faim.

Le soleil n'est pas sérieux; il joue avec les nuages au lieu de venir nous voir. La matinée a été fraîche, mais l'après-midi s'est un peu réchauffée. Nous sommes tous venus au gros bourg faire quelques achats; les filles vont border leurs tabliers de broderies et ont besoin de fil.

Dans la mercerie...

- Que penses-tu de ce fil?

Bleuet me montre un fil du même bleu que son tablier.

- On ne le verra pas; prends-en un plus clair ou plus sombre.

- Et celui-là pour moi?

Chignon me montre un fil tout vert.

- Il ne va pas avec le bleu de ton tablier; prends plutôt ce vert-là.

Une scène qui me rappelle furieusement celle de l'achat des tissus il y a deux semaines. Ont-elles vraiment besoin de mes conseils? Ou est-ce pour me faire plaisir? N'y pensons pas et faisons l'important. Après tout, elles ont l'air d'être très contentes de la situation. Admettons que ce soit un jeu... Je réfléchis encore - ce qu'il ne faut jamais faire dans cette sorte de cas! Je viens de ma grande ville. Peut-être seraient-elles déçues si elles voyaient que je ne sais pas tout?

Et Yeux-vifs? Je la vois hésiter devant un beau fil d'un noir profond. Elle s'est tournée vers moi, mais ne dit rien. Je suis un peu étonné, d'ordinaire elle est plutôt vive...

- Il est magnifique ton noir! On le croirait fait exprès pour le rouge de ton tablier.

Elle m'a fait un sourire tout gai.

Quant à Aube, elle a fureté pendant tout ce temps à droite et à gauche, et lorsque je lui ai demandé ce qu'elle voulait prendre, elle m'a souri avec un air mutin :

- Tu verras bien!

En attendant, je n'ai rien vu!

Maintenant, nous allons chercher des modèles.

- Des modèles?

- Oui, m'explique Aube; c'est pour choisir des motifs de broderie.

- Vous ne les inventez pas vous-mêmes?

- Oh non! s'écrie Yeux-vifs; nous ne sommes pas assez savantes pour broder ce que nous pourrions inventer. Et puis, les modèles donnent aussi des conseils sur la manière de faire.

- Cela doit être très difficile alors, la broderie? Parce que tout ce que je vous ai vu faire jusqu'à présent était joliment bien fait!

Le rouge du tablier d'Yeux-vifs se reflétait sans doute sur les joues des demoiselles...

Le choix des motifs n'était pas simple, et pour une fois, mes conseils n'avaient pas de succès.

- Il est bien trop difficile à faire, protestait Chignon.

- Je n'ai pas bien compris les explications pour ton motif, se lamentait Bleuet.

Tout cela prit du temps, mais tout fut acheté.

- Bonjour!

Une camarade de classe d'Aube avec un garçon un peu plus âgé que nous tous. C'est son frère. Ainsi que le veut apparemment la tradition, nous allons nous installer sur les marches de la mairie, face à la grande et belle fontaine. Comme il y a de la place, nous nous emparons des Hautes Marches - c'est bien plus confortable, et la vue est tellement plus belle!... Ah, se non è vero, è bene trovato!

- Tu es en vacances? me demande le garçon, à qui on vient de le dire.

Je réponds, comme si personne ne lui avait rien dit :

- Oui, je suis en vacances.

- Pour trois mois?

C'était probablement une question, étant donné le regard interrogateur qui avait accompagné ce qu'il avait dit. Je mets donc un point d'interrogation. Sur le moment, j'avais hésité, étant donné qu'il venait d'apprendre que j'étais en vacances pour trois mois.

- Tu repars chez toi pour tes études?

- Oui, je repars chez moi pour mes études.

Le dialogue promet d'être ardu. Je lui demande :

- Tu es en vacances?

Il me répond d'une voix qui montre clairement que ma question lui paraît naturelle... alors qu'elle a été posée de façon ouvertement ironique :

- Oui, je suis venu ici pour y passer mes vacances.

Je n'ose regarder personne autour de moi, de peur de pouffer de rire. Il reprend :

- Je dois aller à la ville pour mes études. Ici, il n'y a pas d'école. C'est-à-dire d'école pour des études supérieures.

Il hoche longuement la tête :

- Cela m'ennuie beaucoup; j'aime bien la vie ici, là-bas, elle est triste. Ici, j'ai mes amis...

Il pose doucement la main sur l'épaule de sa soeur :

- Ma soeur va me manquer.

Je n'ai plus eu envie de rire.

Le soleil est revenu; le vent arrive des contrées chaudes. "Allons à la source!" m'a proposé Aube après le déjeuner de midi.

Nous allons. Nous n'allons pas par le chemin le plus court. Puisque - n'est-ce pas? - nous avons un abonnement, nous prenons le petit train. Nous ne le prenons pas à la gare, car il faut passer par la route, et nous n'en avons pas envie. Nous allons le prendre là où il passe sous le petit pont du chemin qui va chez Chignon. Chez Chignon... A écrire, ce n'est rien, c'est le prononcer qui m'amuse. Ah, je m'amuse d'un rien! Et pourquoi pas? Revenons à notre voyage. Donc, nous prenons le petit train sous le petit pont du chemin qui va... chez Chignon. Il n'y a pas d'arrêt à cet endroit-là, mais le conducteur de la locomotive nous connaît bien - n'est-ce pas? - et il s'arrête, doucement, pour que personne ne s'en aperçoive, afin de nous laisser monter. Il fait des détours, le petit train; voici la gare, voilà notre pont où nous descendons, discrètement, laissant le petit train repartir sans bruit. Et puis le sentier qui descend, toujours aussi rapide, à travers le bois. La source nous accueille de son clapotis affectueux.

Le long de la rivière naissante, l'onde s'écoule, et nous marchons. L'onde est calme, et nous sommes sans hâte. Un sentier sur la droite mène au gué que nous avions traversé pour aller au moulin électrique, le dix-huitième jour du mois de juillet, ainsi que je l'avais écrit. Rien que la pensée de la vue du laid bâtiment - ainsi que je l'avais aussi écrit - nous fait abandonner l'idée de retraverser le gué et nous pousse à rebrousser chemin.

Non loin de la source, se trouve une pierre, large, où nous aimons bien nous asseoir. La fraîcheur de l'eau est encore agréable, mais n'apporte plus cette sensation de bien-être que nous recherchions au mois de juillet.

- Quand pars-tu?

Aube m'a posé la question au milieu d'un silence. Je ne m'y attendais pas. Si, je m'y attendais. Mais autant j'y avais réfléchi, autant je n'avais pas trouvé de réponse. Je prends la main d'Aube :

- Je ne veux pas...

Ma voix s'est étranglée. Sa main est restée dans la mienne; mais sa main est inerte. Elle prononce lentement :

- Ici, il n'y a pas d'école pour les études supérieures.

J'ai un mouvement de colère. Pourquoi n'y a-t-il pas ici d'école pour les études supérieures? Je m'écrie :

- Toi aussi, tu feras des études supérieures!

- Oui. Dans trois ans.

Nous sommes restés longtemps, serrés l'un contre l'autre. Le clapotis affectueux de la source était empreint de tristesse.

Mercredi; vingt et unième jour d'août. Aube est avec sa mère. Je suis à l'atelier avec mon oncle. Je démonte une horloge. Ce matin, tout en écrivant, j'ai feuilleté mon cahier. J'ai relu ce qu'avait dit mon oncle le vingt-neuvième jour de juillet, il y a presque un mois : "Une horloge est comme une personne, il faut apprendre à la connaître avant de la toucher." Non, une horloge n'est pas une personne; elle ne laisse pas de trace dans le coeur.

Dans le milieu de l'après-midi, mon oncle et ma tante vont faire des courses au petit bourg où se trouve la beurrerie. De temps en temps, ils ont coutume d'ajouter quelques achats pour les parents d'Aube. "Tu viens avec nous?" m'ont-ils proposé. J'ai répondu que cela me ferait grand plaisir, et j'allais dire... Mais ma tante m'a devancé : "Va chercher ton amie!" m'a-t-elle dit en souriant. Je l'ai remerciée chaleureusement - mon oncle aussi, bien sûr.

Nous sommes partis tous les quatre. Aube était près de moi à l'arrière de la voiture. Nous nous sommes tenu la main pendant tout le voyage.

Le cousin de Chignon est venu passer deux jours chez elle. Il est arrivé vers deux heures - par un train sans correspondance, s'il vous plaît! - et nous nous retrouvons tous chez Chignon aux environs de trois heures. Il nous dit qu'il a beaucoup de plaisir à nous voir, et qu'il aime bien notre compagnie, nos conversations et nos promenades. Oui, oui, il nous a dit tout ça!

Il fait beau, et nous allons nous installer derrière la ferme sur le versant d'où l'on voit jusqu'à notre village.

- Ma cousine m'a dit que vous faisiez tous de la couture; ce doit être un passe-temps très agréable... commence le cousin.

La cousine l'interrompt aussitôt :

- Ce n'est pas un passe-temps; nous avons besoin de tabliers, les nôtres sont usés.

Le cousin s'étonne :

- Pourquoi n'en achetez-vous pas?

- C'est cher, remarque Bleuet.

Le cousin s'étonne encore plus :

- Tellement cher?

Un petit silence. Je regarde les filles; elles ont l'air un peu gêné.

- Nous ne sommes pas à la ville, ici, déclare crûment Chignon.

Le cousin réfléchit :

- Oui, c'est vrai, à la ville on ne vit pas de la même façon. Nous ne dépendons pas du temps qu'il fait, et l'herbe de nos jardins ne fabrique pas de lait.

Il reste pensif un bon moment. Personne ne dit rien. Il se tourne vers moi :

- Tu tricotes, m'a dit ma cousine.

Que veut-il savoir? Je réponds d'une voix simple :

- Oui, un tricot pour Aube.

Le cousin réfléchit :

- C'est une délicate attention; cela viendra de toi, pas d'une boutique.

Je continue d'une voix simple :

- C'est la première fois que je tricote. Aube m'apprend. Elle m'avait demandé de le lui faire.

Le cousin réfléchit :

- Vous vous aimez bien tous les deux.

Un temps :

- Cela me fait plaisir.

Un temps :

- Vous êtes sympathiques, tous les deux.

Au bout d'un moment de silence, Bleuet intervient :

- Ma cousine est heureuse. Cela nous fait plaisir aussi à toutes les trois de voir qu'ils s'aiment bien.

Chignon approuve d'un grand sourire. Yeux-vifs approuve d'un long signe de tête.

- Qui veut une tarte aux mûres?

La mère de Chignon n'a pas fait une proposition en vain. Tout le monde a crié : "Moi-i...!" - excepté Chignon elle-même, qui avait aidé à la préparation.

Les tartes aux mûres poussent à la conversation. Nous bavardons, de ceci, de cela. Soudain, le cousin prononce d'une voix calme :

- C'est bientôt l'école.

Les conversations se sont arrêtées. Yeux-vifs proteste :

- Ce n'est pas encore demain!

- C'est le vendredi seize septembre, rétorque, toujours aussi calmement, le cousin.

Et il ajoute sur le même ton, dans le silence qui s'est abattu :

- Aujourd'hui, nous sommes le jeudi vingt-deux août.

La nuit est profonde. Il fait froid. Je me suis chaudement vêtu. Je suis sorti dans le pré derrière la maison. Je n'ai pas sommeil. Eh bien oui, quoi, c'est bien pour cela que je suis sorti!

La fenêtre d'Aube s'est ouverte. Elle me fait signe qu'elle descend. La voici. Elle est chaudement vêtue.

- Tu ne dors pas non plus.

Ce n'est pas une question qu'elle m'a posée. Du reste, j'ai écrit un point. Pas un point d'exclamation; non, un point. Elle a dit ça tranquillement, comme on dit... ah! je ne sais pas ce qu'on dit, et puis, ça m'est égal. Avec un point. Pas un point d'exclamation; non, un point.

Nous avons descendu la pente toute proche qui va à la rivière. Nous sommes assis sur un tronc d'arbre abandonné tout près du bord. Je l'ai serrée contre moi; elle a mis la tête sur mon épaule. L'eau coule en bruissant doucement.

Bleuet nous a invités à déjeuner chez elle aujourd'hui. C'est bien pompeux - ce sont mes habitudes de la grande ville. Bref, elle nous a dit hier soir : "Vous venez à midi, demain?"

Le déjeuner n'est pas trop triste. Les parents de Bleuet n'ont aucune raison de s'attrister; après tout, il n'y a rien de particulier pour eux. Ils parlent lait, vaches, fromage... Bleuet s'efforce d'être gaie.

- C'est bientôt la rentrée des classes, m'apprend le père de Bleuet sans penser à mal; je pense qu'on te reverra aux prochaines vacances.

Les prochaines vacances; oui, les prochaines vacances.

Ah! J'ai oublié d'écrire comment nous sommes venus chez Bleuet, Aube et moi. Puisque j'écris pour me souvenir, je vais l'écrire. Il faudrait reprendre... Bah! je n'écris que pour moi; ce sera un peu en désordre, tant pis.

Bon, voici le chemin; je reprendrai le déjeuner tout à l'heure.

Nous n'avions aucune envie de passer par la route, encore moins d'aller à bicyclette. Il ne faisait pas trop froid, et puis nous étions bien vêtus.

- Passons par la rivière, avait proposé Aube.

Nous marchons à pas lents, tantôt sur un sentier, tantôt dans l'herbe, rien n'est prévu pour cette sorte de chemin. Nous sommes partis bien en avance, pour ne pas avoir à nous presser. D'ordinaire, il faut trois quarts d'heure, avec la montée qui est assez raide. Nous sommes partis avec trois heures d'avance; c'est dire...

Nous ne parlons pas beaucoup pendant le chemin. Nous marchons la main dans la main... quand le terrain le permet. Nous passons le moulin. Nous voici au gué. Nous grimpons - je crois que je ne m'en suis pas aperçu. Nous sommes en avance. Nous nous asseyons sur le premier tronc d'arbre venu. Nous laissons passer le temps. Nous sommes ensemble. Le pré de Bleuet à traverser. Nous sommes arrivés... un peu en retard.

Retour au déjeuner. Où en étais-je? Ah, voilà!

Donc, le père de Bleuet a dit qu'il pensait me revoir aux prochaines vacances. Bien, bien; nous verrons tout cela. Aujourd'hui, ce n'est pas le sujet.

- Il faudra passer à la fruitière, veux-tu y aller? demande la mère de Bleuet à sa fille.

Elle ajoute de suite :

- Allez-y tous ensemble.

Le déjeuner terminé, nous y allons. La fruitière se trouve non loin; elle est dans le même village.

La fruitière est en plein travail. De gros bidons vides témoignent du ramassage du lait du matin. Je connais ces bidons; il y en a dans toutes les fermes. A travers les étroites lucarnes percées dans le mur qui se cache du soleil, rien ne se voit; il fait trop sombre dans la pièce. Aube me désigne les lucarnes :

- C'est la chambre à lait; ici, le lait se repose.

Je tente une plaisanterie - stupide, certes, mais j'ai tellement envie de ne pas penser aux prochaines vacances :

- Pourquoi, il est fatigué?

Elle me sourit, gentiment, comme pour me dire : "J'aimerais bien rire..."

- Oui, par le travail de la traite; demain, on va recueillir la crème du lait pour faire le fromage, m'explique-t-elle.

Un vieil homme vient à notre rencontre.

- Bonjour! Tu viens chercher le fromage? Vous avez déjà tout mangé? demande-t-il à Bleuet d'une voix gaie.

- Oui, il était trop bon, lui répond-elle sur le même ton.

Nous l'accompagnons à la cave. Sur de grandes planches d'épicéa, se trouvent les fromages, larges, ronds, qui donnent envie d'être avalés sans tarder. Le vieil homme se dirige vers une grosse rondelle - une forme, dit-on ici.

- C'est du mien que tu veux, bien sûr! déclare-t-il.

Le sien, il est particulier. Bleuet m'en parle sur le chemin du retour :

- Il le fait pour lui, il ne le vend pas. Toutes les semaines, il le frotte à l'eau salée et ensuite avec du vin blanc. Et de plus, il le garde pour bien l'affiner pendant des années, trois ou quatre.

Elle ajoute, avec une moue de satisfaction :

- Je n'en connais pas de meilleur.

Oui, j'en ai mangé au déjeuner tout à l'heure. Je fais la même moue :

- C'est vrai, moi non plus je n'en connais pas de meilleur!

Elle fait un sourire moqueur :

- Et puis, c'est avec mon lait qu'il a fait ce fromage. Alors, c'est le meilleur du meilleur!

Une demi-heure pour aller chez Chignon. De plus, le chemin est simple, c'est tout droit. Une côte à monter, pas très raide. Nous partons comme hier avec trois heures d'avance. On ne sait jamais, n'est-ce pas? Et puis, le chemin étant plus court que celui pour aller chez Bleuet, il faut prendre d'autant plus de précautions. Cela n'est pas compréhensible? C'est normal; les cahiers qu'on écrit pour soi sont secrets.

Le chemin m'est devenu aussi familier que les routes de ma grande ville. Et au lieu de m'arrêter sur une place noyée par la foule impatiente, je m'arrête sur le petit pont du petit train autour duquel seules quelques vaches broutent sans s'émouvoir de ma présence... ni, bien entendu, de celle d'Aube. Le raidillon, et nous arrivons chez Chignon... un peu en retard.

- Cela fait deux heures qu'on vous attend!

- Où étiez-vous passés?

- Nous avons déjà fini toutes nos broderies!

Les trois brodeuses se sont jetées sur nous... de la voix! Qui a dit quoi, je n'en sais rien; elles ont toutes parlé toutes à la fois! Comment peut-on écrire ses souvenirs, dans ce genre de cas? Je ne vais pourtant pas, au moment où je suis à mon cahier, leur demander qui a dit quoi!

Revenons chez Chignon. Les brodeuses brodent. C'est joli, mais c'est compliqué; heureusement qu'Aube ne m'a pas demandé de broder. Jamais je n'y serais parvenu. A vrai dire, ce qui m'inquiète, c'est que si Aube me demande quelque chose de la sorte... il faudra bien que je le fasse. En attendant, je retourne à mon tricot. Il est assez avancé, mon tricot, et je devrais en être satisfait. Bien sûr, je suis satisfait. Bien sûr. Mais le tricot, c'est aussi la fin des vacances. Aube le portera quand je ne serai plus là.

C'est impossible... que faire?...

- Tu as encore perdu une maille, me fait remarquer Aube.

Encore?

- C'est la deuxième.

Je ne me suis même pas aperçu de celle-là.

- Tu m'as apporté les boutons? s'enquiert soudain Yeux-vifs auprès de Chignon; j'ai regardé, je n'ai que ceux-là.

Elle a de quoi s'inquiéter. Ils ne sont vraiment pas beaux; je veux dire qu'ils ne conviennent pas.

- Tes boutons ne vont avec aucun des tabliers; tu as vu la teinte?

- C'est vrai, tu as raison, me répond-elle, l'air alarmé.

Curieusement Bleuet et Chignon me regardent avec un semblant de sourire, et Yeux-vifs est retournée à son travail comme si de rien n'était. Je suis un peu étonné, mais Aube me donne l'explication :

- Elle voulait plaisanter. Ce sont de vieux boutons. Nous allons les recouvrir du même tissu que nos tabliers.

- C'est ce que je voulais dire...

Je prends un temps, très court :

- ...que je ne comprenais pas que vous ne l'eussiez pas fait.

Bien que j'aie pris un ton de voix assuré, ça n'a pas... pris!

- Mais nous pensions que tu t'en étais occupé, prétend Yeux-vifs avec un air naïf.

Tout se termine par des rires.

Des rires... mais pourquoi ces rires se sont-ils arrêtés aussi vite? Je sais bien pourquoi. Nous tous, nous savons bien pourquoi.

Un long moment se passe en silence. Et puis les conversations reprennent, d'une voix basse, comme si nous avions peur d'être entendus. Ça n'a aucun sens de dire ça.

Dimanche. Dimanche en famille. Oncle, tante, cousin, cousine. Déjeuner.

On va certainement me parler de la fin des vacances.

- C'est bientôt la fin des vacances! commence mon cousin.

Comme prévu! Mais il faut avouer que la prévision était facile.

- Mais tu vas revenir aux prochaines vacances, j'espère! continue ma cousine.

Et de deux!

- Tu en as de la chance de retourner en ville!

Ça, c'est ma cousine. Ce n'est pas nouveau.

- Ça s'est bien passé, alors?

Mon cousin. Je lui réponds :

- Ça s'est très bien passé.

Toujours comme prévu, nous nous entretenons de la vie comparée à la ville et à la campagne - les opinions des uns et des autres n'ont pas varié.

- Je suis heureux de vivre ici, déclare mon cousin; que m'apporterait la ville? Des distractions? Je n'en ressens pas le besoin.

- Ça, c'est vrai, intervient ma cousine; comme il est très gentil, et qu'il m'aime bien, il m'emmène de temps à autre en ville.

Elle ajoute aussitôt :

- Mais je vois bien qu'il s'y ennuie.

Elle pousse un petit soupir :

- J'aime bien la campagne, mais moi, je ressens le besoin des distractions; il me dit que je ne sais pas vivre avec moi-même, mais je n'ai jamais trop compris ce que cela voulait dire.

- Peut-être penser par soi-même, propose mon oncle.

- Pourquoi ne penserait-on pas à la ville, proteste ma tante, c'est interdit?

- Non; mais a-t-on le temps de penser par soi-même quand la pensée est prise par les autres?

- Tu penses bien à ceux qui te confient une horloge!

Mon oncle réfléchit :

- A ceux-là, oui; mais pas à ceux que je vois sur une affiche en ville et que je ne connaîtrai jamais.

Au bout d'un moment de silence, ma cousine intervient :

- A la ville, on trouve plus de choses à faire lorsqu'on a fait de bonnes études.

Ma tante a vivement approuvé de la tête.

- Et si on a déjà trouvé quoi faire, et qu'on en est content? demande mon cousin.

- On peut toujours trouver mieux, bougonne ma tante.

- Même si on est à la ville, on peut trouver mieux.

Mon oncle approuve énergiquement son fils :

- On peut toujours trouver une beurrerie plus grande que celle où on travaille.

- On peut aussi trouver autre chose que des beurreries à la ville, bougonne de nouveau ma tante.

- Le beurre, c'est nécessaire.

J'ai parlé sans vraiment m'en rendre compte. Ma cousine s'est écriée :

- Tu ne vas pas venir vivre à la campagne?

Lundi. La semaine commence. La semaine prochaine se termine par la fin des vacances; le vendredi seize septembre.

Nous roulons au hasard, Aube et moi. "Allons loin!" m'a-t-elle dit. A bicyclette, on ne peut aller loin. On peut cependant aller en hiver. "Le chasse-neige vient de passer", ai-je dit à Aube. Elle m'a souri : "Allons sur le petit pont!" Oui, c'était bien le chemin où nous avions joué au chasse-neige il y a presque un mois; le chemin qui allait au tout petit pont... qui enjambait la rivière.

Nous roulons vers le tout petit pont. A droite, je vois, sur la butte très escarpée de la montagne, le château resté en ruines. Il n'a plus d'ennemis, mais ceux qui viennent le visiter pour lui prendre ses dernières pierres ne sont pas non plus ses amis. Il ne revivra jamais.

Nous voici maintenant assis sur le tout petit pont, les jambes pendantes. Il n'y a pas de neige aujourd'hui. Quand il y aura de la neige... Quand il y aura de la neige, je ne serai pas là.

Pourquoi ne serais-je pas là? Il y a des vacances, l'hiver!

- Quand le chasse-neige passera, je serai là!

J'ai prononcé ma déclaration avec force. Elle n'a rien dit pendant un long moment, puis, d'une voix lente et sans me regarder :

- L'école commence le seize septembre; les prochaines vacances commenceront le trente octobre et dureront cinq jours.

Nous sommes restés longtemps, longtemps, sans parler, la main dans la main.

Au milieu du silence, Aube me montre la rivière :

- Regarde la rivière; elle ne s'arrête jamais de couler, tant que la pluie lui donne la vie, et tant que le gel ne la fait pas mourir.

Je lui serre la main :

- La rivière ne gèle pas si elle coule vite. Nous ferons comme elle.

Elle me serre la main :

- Tu es ma pluie.

Je la prends dans mes bras :

- Ma pluie...

Journée de couture. Nous sommes chez Bleuet. Mon tricot est en bonne voie; il va bientôt se terminer. Pourtant, je ne ressens pas la tristesse qui s'était emparée de moi samedi dernier, quand je tricotais mon tricot chez Chignon. Je n'avais plus de place pour la tristesse. Une seule pensée emplissait mon cerveau : "Je serai là quand elle le portera, je le veux; je coulerai vite, très vite!"

- Tu as perdu une maille.

L'avertissement d'Aube me fait rire. J'ai dû couler trop vite!

- Si tu continues à perdre toutes tes mailles, jamais tu ne termineras ton tricot avant de partir; il te faudra revenir pour l'achever! me lance Yeux-vifs.

- Oh oui, on va lui défaire ses mailles quand il n'est pas là; comme ça, il ne pourra pas partir! renchérit Chignon.

Bleuet n'a rien dit; elle a fait un long sourire à sa cousine.

La maille est retrouvée. Aube m'aide à la remettre en place. La couture continue. Les tabliers vont bientôt être terminés - il ne reste plus que les broderies et les boutons. Les broderies, c'est le plus difficile d'après moi. En plus des bordures, chaque fille brode aussi ses initiales. Tout en travaillant, nous bavardons. Conversation calme, qui laisse le temps de penser. Je crois que toutes les pensées se rejoignent. La couture continue.

- A propos, tu ne m'as pas dit si tu avais apporté les boutons, demande Yeux-vifs à Chignon.

- Tiens, voilà ce que j'avais.

Elle montre des vieux boutons... dont je n'ose plus rien dire. Yeux-vifs a pris un bouton, et juge de l'effet, l'ayant recouvert du tissu de son tablier.

- Pourquoi prends-tu le même tissu?

- Cela fait un ensemble, me répond-elle.

- Un bouton n'est pas un tissu.

- Si on remarque les boutons, les tabliers ne seront pas unis.

Pourquoi Yeux-vifs veut-elle que les tabliers soient unis? Je le lui demande :

- Pourquoi doivent-ils être unis?

Elle fait la mine de quelqu'un qui ne sait pas trop. Bleuet intervient :

- On entend toujours dire qu'il ne faut jamais se faire remarquer.

Je hoche la tête :

- Les boutons n'ont pas le droit d'exister; ou alors seuls.

Chignon fait un petit geste qui montre un peu d'indifférence :

- Tu sais, si nous les faisons autrement, personne ne nous dira rien; c'est simplement une habitude.

- Alors, la vie des boutons dépend d'une habitude...

- Nous savons que l'école, c'est pour bientôt! s'est exclamée Yeux-vifs; ce n'est pas la peine de nous préparer un devoir de classe!

Son exclamation a fait rire tout le monde. Non, pas Aube :

- J'espère que notre vie n'est pas faite seulement d'habitudes dont nous ne nous rendons pas compte.

Nous avons tous fait un vigoureux signe de la tête pour montrer notre assentiment.

Cependant, Yeux-vifs commence à recouvrir son bouton. Je laisse mon tricot :

- Comment fais-tu? Cela doit être difficile!

Elle s'est vivement levée, et est venue s'asseoir à côté de moi :

- Je vais te montrer. C'est très facile!

Et la voici qui m'explique par le menu. Cela ne semble effectivement pas bien compliqué, encore qu'il faille être très soigneux, mais je prends l'air de celui qui a un peu de mal à comprendre, et qui est ravi d'apprendre comment on fabrique un bouton recouvert de tissu. Je vois à quel point elle a plaisir à me montrer son art, et je n'ai aucune envie de la peiner en négligeant sa bonne volonté.

Quant aux explications, cela va être ardu de les recopier sur mon cahier. Essayons. On coupe un rond de tissu plus grand que le bouton. On fait un rang de petits points pas trop loin du bord. On laisse sortir le fil, surtout sans le couper. On pose le bouton au milieu, face en bas. Puis - c'est le secret de la réussite! - on tire sur le fil pour froncer le tissu, m'a dit Yeux-vifs, mais je pense que c'est plutôt pour bien enserrer le bouton. Ensuite, c'est tout l'art de la couturière; aucun pli du tissu n'a la permission de se montrer. A la fin, il n'y a plus qu'à arrêter solidement le fil. Voilà, c'est fait!

- Mais non, gros bêta! s'écrie en riant Yeux-vifs; ce ne sera pas beau en dessous.

Elle prend un rond de tissu plus petit que le premier, et en recouvre avec soin l'arrière du bouton. A présent, tout est parfait!

J'admire comme il se doit. A vrai dire, j'admire tout de bon, car je me sens incapable de bien placer le tissu, de bien le tendre, et surtout... de ne pas casser le fil en tirant dessus!

Les trois filles ont suivi le cours avec attention, et n'ont rien trouvé à redire. Chignon a commenté :

- Quel bon professeur tu as!

Le cousin de Chignon est revenu passer deux jours chez sa cousine, et cet après-midi nous allons faire une petite promenade dans les environs.

Nous sortons par un chemin de terre qui traverse les prés. Une vache solitaire, loin du troupeau - rêve-t-elle d'aventures? - est venue tout au bord du chemin, et nous regarde avec un brin de nostalgie. Veut-elle nous accompagner? Mais où irait-elle? Ce qui pour nous est une promenade, ce qui pour moi est une découverte, n'est pour elle que son domaine, le domaine où elle vit tous les jours. Un même lieu n'est pas un même monde pour chacun d'entre nous.

Le chemin se met à monter fortement. J'aime monter maintenant; la terre s'éloigne, les lointains apparaissent. Voici mon village, voilà ceux de Chignon et d'Yeux-vifs, et celui de Bleuet que je distingue mal à travers la forêt. Est-ce le château, au loin? Et là-bas, c'est notre pont; et là-bas, c'est la source...

Le chemin passe par un bois. Et maintenant, il n'y a plus de chemin, il n'y a que les prés, que nous partageons avec les vaches d'Yeux-vifs. Un chemin à traverser; nous allons entre les haies - pas besoin de se tordre pour se faufiler par-dessous. Nous nous installons dans un pré à la lisière d'un petit bois. Le soleil est un peu derrière nous, mais le petit bois ne le cache pas. Nous sommes à presque neuf cents mètres de haut. Il ne fait ni chaud ni froid. Nous sommes bien vêtus. Nous sommes bien.

- C'est bientôt l'école.

Le cousin de Chignon a parlé d'une voix aussi calme que jeudi dernier. Jeudi dernier il avait dit la même chose. Yeux-vifs avait protesté. J'ai envie d'en faire autant. A quoi bon? Du reste, Yeux-vifs n'a rien dit. Ni personne.

Le cousin reprend, toujours aussi calmement :

- C'est le vendredi seize septembre.

J'interviens, sur un ton quelque peu irrité :

- Oui, et aujourd'hui, nous sommes le mercredi vingt-huit août!

Il laisse passer un temps :

- Que comptez-vous faire?

Ah, c'était donc ça! Tout le monde a compris. Les exclamations fusent.

- Il ne faut pas qu'il s'en aille! s'est écriée Yeux-vifs.

- Trouve quelque chose! insiste Bleuet.

Chignon demande, d'une voix aussi calme que celle de son cousin :

- Tu as une idée, n'est-ce pas?

- Meuh!

Qu'est-ce? Une vache est là, qui répond aux exclamations d'Yeux-vifs et de Bleuet. Nous nous sommes, bien sûr, arrêtés de parler, peut-être même de penser. L'heure n'est pas à la gaieté, bien sûr, mais nous n'avons pas pu nous empêcher de pouffer d'un grand rire, un rire certes un peu anxieux, mais qui était, je crois, empli d'espoir.

- Ton idée à toi ne me paraît pas suffisante pour résoudre la question! fait remarquer Yeux-vifs à sa vache.

Laquelle, n'ayant pas d'autre proposition à nous soumettre, s'en retourne à ses occupations pastorales.

Cependant, nous attendons les idées de l'Expert - et c'est bien le moment d'en être un, d'Expert, même si ce n'est pas en comptabilité!

- Tu as tes examens à la fin de cette année, je crois? me demande ledit Expert.

Un peu surpris par une question qui me paraissait avoir autant de rapport avec le sujet que la proposition de la vache d'Yeux-vifs, je réponds néanmoins à la question :

- Oui, j'ai mes examens.

- Tu auras donc beaucoup de travail.

- Bien sûr.

- Donc, même si tu vivais ici, tu n'aurais pas davantage la disponibilité de voir Aube tout le temps.

Bon, j'avais tort de ne pas avoir vu le rapport. Mais qu'est-ce que ça change?

- Nous y avons bien pensé, Aube et moi, mais tu l'as dit toi-même, j'aurai beaucoup de travail.

J'ajoute, avec un petit geste d'impuissance :

- Même le samedi...

Il m'interrompt :

- Tu auras cours le samedi?

- Non, mais...

Il m'interrompt de nouveau :

- On travaille très bien dans un train. Lorsque mon père se déplace pour ses affaires, il emporte toujours...

C'est Aube qui l'interrompt maintenant :

- C'est très cher!

L'Expert a un léger sourire :

- Tu as raison; mais il existe des abonnements.

Nous nous sommes regardés, Aube et moi; des abonnements!... J'ai failli dire : "Mais nous avons déjà un abonnement!" Je ne l'ai pas dit, mais Aube m'a entendu. Je l'ai vu à son regard.

- Il existe même des abonnements gratuits, poursuit l'Expert, qui n'a pas quitté son léger sourire.

Nous l'avons tous regardé avec un grand étonnement.

- Qu'est-ce que tu racontes? ça n'existe pas, les abonnements gratuits! s'exclame sa cousine.

Il fait une petite moue moqueuse :

- Je le sais bien, qu'il n'existe pas d'abonnements gratuits.

Incompréhension absolue dans le pré; pourtant, aucune vache ne juge digne d'intérêt de se déranger pour venir aux nouvelles. Tout le monde attend.

L'Expert se tourne vers moi :

- Mon père travaille avec des entreprises qui se trouvent dans ta ville; il a souvent des documents comptables à transmettre.

- Ton père est comptable?

- Il est expert en comptabilité. J'aimerais bien prendre sa suite; c'est pour cela que je fais des études de comptabilité.

- Ah oui, ta cousine avait parlé de tes études!

- J'ai parlé de vous deux à mon père. Il propose que tu emportes ses documents et que tu lui rapportes ceux de ta ville. Payer le prix de ton train ne lui reviendra pas plus cher que les moyens qu'il utilise d'habitude pour ces transferts.

Personne, bien entendu, ne s'était attendu à une telle proposition. Le premier moment de surprise passé, ce furent cris de joie et applaudissements. Les vaches cessèrent de brouter et restèrent stupéfaites. Le pré fut bouleversé par cet événement qui resta gravé dans les mémoires.

- Demain, il faudra aller voir les horaires détaillés, reprend l'Expert, sans plus se troubler.

Il ajoute, toujours aussi calmement :

- Le train s'arrête chez moi aussi bien à l'aller qu'au retour. Nous pourrons nous rencontrer sur le quai.

Demain, c'est aujourd'hui. Nous voici donc à la gare du gros bourg. Tout le monde est venu pour s'assurer que les horaires conviendront. L'Expert - oh oui, c'est bien un expert, nous en sommes tous d'accord! - garde son calme habituel. Chignon, cousine ou pas, est un peu plus inquiète. Yeux-vifs agite en tous sens les grands panneaux de métal sur lesquels sont fixés les horaires. "Mais non, tu viens de la passer, c'est sur l'autre feuille!" surveille fébrilement Bleuet. Aube et moi, un peu à l'écart, un peu perdus aussi, attendons avec confiance. Rien ne peut mal se passer sur ces feuilles toutes jaunes couvertes de chiffres tout noirs qui nous rassurent de loin : "Soyez tranquilles, nous veillons à ce que tout se passe bien!"

Yeux-vifs a bien mérité son nom; c'est elle qui a fait la majeure partie du travail de consultation. Chignon a tout noté. Bleuet corrigeait les erreurs de lecture d'Yeux-vifs : "Ne va pas si vite, le train ne part pas encore!" lui disait-elle.

Les trois filles cherchaient bien sûr les meilleurs trains; les plus rapides, les plus confortables. C'est commode sur ces grands panneaux de suivre les aventures de tous ces trains. En voilà un qui, ayant pris son élan, s'en est allé dans les pays lointains; comment ce panneau lui suffirait-il? Il a disparu, tout en disant : "C'est par là qu'il faut chercher!" Et voilà les filles qui l'attendent sur le panneau où il a donné son rendez-vous. Il est là, il n'a pas disparu. Et ce train qui refuse d'aller là où l'on voudrait qu'il aille? "Je t'emmène avec plaisir jusque là où je vais; mais n'aie crainte, je te confierai à un ami qui te déposera là où tu le désires." Mais comment donc! il faut avouer que c'est une belle façon de parler d'une correspondance!

Ça y est! Les filles ont trouvé les trains. Nous attendons patiemment, en bavardant de choses et d'autres avec le cousin de Chignon. Il nous parle de sa vie dans sa ville, de ses études, de sa famille. La conversation avec lui est agréable, elle n'est jamais ennuyeuse.

- Voyons, qu'avez-vous trouvé? demande le cousin aux filles.

Elles lui apportent les horaires, que Chignon a recopiés.

- Eh bien, tout est en ordre! Oh! je n'étais pas inquiet, mais enfin, il vaut mieux avoir les documents en main.

Les documents en main! J'ai bien eu envie de me moquer de son vocabulaire, mais non; il est futur expert en comptabilité, et il nous a bien prouvé ses capacités! Et surtout... Et surtout son immense gentillesse! C'est si bon, de connaître quelqu'un qui a un grand coeur.

Le déjeuner vient de se terminer. Aube est passée apporter le journal que son père prend dans le gros bourg où il travaille et qu'il a coutume de laisser à mon oncle une fois qu'il l'a lu. Je l'accompagne chez elle. Cet après-midi, dernier jour de couture. Les tabliers sont prêts, il ne reste que quelques vérifications. Qu'ils sont beaux, les tabliers, et qu'elles seront belles, les couturières!

Bleuet est en bleu, comme la première fois que je l'ai vue; mais aujourd'hui, c'est la broderie toute en volutes qui fait le charme de son tablier.

Bleu aussi pour Chignon, mais son bleu, un peu plus clair que celui de la cousine d'Aube, se pare de teintes qui semblent changer tout au long de sa broderie ton sur ton.

Yeux-vifs est couverte d'un joli rouge sombre; un rouge sombre qui fait resplendir le jaune doré de sa broderie.

Je ne peux certes prétendre que le plus beau tablier soit celui d'Aube, mais je peux par contre affirmer que c'est bien lui que je trouve le plus beau. Oui, bien sûr, c'est celui d'Aube; oui, bien sûr, c'est moi qui ai choisi le tissu - le mardi six août, me dit mon cahier - mais il n'y a pas, il est beau le tablier d'Aube! Noir, avec de toutes petites fleurs de toutes les couleurs. Et la broderie, faite de rubans aux petits noeuds bleu ciel! Il n'y a pas, il est beau le tablier d'Aube!...

Voilà le moment du tricot. Il est achevé. Aube le met sur elle. Lui ira-t-il? Lui plaira-t-il? Je sais, elle l'a essayé mille fois; je sais, elle en sera contente puisqu'elle le connaît déjà, d'autant mieux qu'elle m'a montré comment m'y prendre. Mais ça ne fait rien; j'attends comme si c'était la première fois qu'elle allait le mettre.

Elle a mis le tricot sur elle. Elle m'a souri avec les yeux.

Que cherche-t-elle à présent? La voici avec un mouchoir à la main. Elle me tend le mouchoir. Je vois une broderie; elle est en fil de soie. C'est notre pont du petit train.

Dernier jour du mois d'août. Demain soir dimanche, je pars par le train de six heures et vingt-trois minutes, le train de retour que je prendrai lorsque je reviendrai ici pendant les temps de l'école. Le train de retour. S'il y a train de retour, c'est qu'il y a train de l'aller. C'est que je reviendrai ici, c'est que je reverrai Aube; et pas seulement le trente octobre, jour du début des prochaines vacances. Le train de retour. Le train de l'aller. Oui, oui, oui, oui, je l'ai déjà écrit, je le vois bien, mais c'est mille fois que je voudrais le voir écrit, mille fois! Que cela ne s'arrête jamais. Si, au contraire, qu'il n'y ait plus de train de retour, ni de train de l'aller. Que nous n'ayons jamais à être séparés.

Déjeuner. Mon cousin et sa femme sont là.

- Tu pars demain? demande mon cousin.

- Tu reviens vendredi? répond ma cousine.

Je n'ai plus qu'à confirmer.

- J'ai peur que ce soit fatigant pour lui, ces voyages, s'inquiète ma tante.

Elle s'inquiète depuis jeudi soir, depuis que je lui ai parlé des horaires des trains.

- Ta tante a raison; tu ne devrais pas venir trop souvent, me conseille mon oncle.

Mon cousin se récrie :

- On est bien assis dans les trains; et puis, qu'il travaille dans le train ou chez lui...

- C'est vrai, approuve ma cousine, tous les hommes d'affaires importants travaillent dans les trains!

- Il est un peu jeune pour être un homme d'affaires important, remarque mon oncle.

- Tu ne devrais pas venir trop souvent, répète ma tante.

Mon oncle hoche légèrement la tête :

- J'en ai parlé à mon frère, mais il n'a pas l'air de beaucoup s'inquiéter.

Oui, oui, mon père n'a pas pour habitude de s'inquiéter pour pas grand chose!

- Ce qui compte d'abord, ce sont tes études, poursuit ma tante, avec encore un peu d'inquiétude.

- Oh, mon oncle le surveillera! plaisante mon cousin.

Je prends un ton de voix sérieux :

- J'ai toujours été très exigeant pour mes études.

Le moment de silence qui a suivi m'a clairement montré que tous étaient grandement satisfaits de ma déclaration.

Je pars ce soir. Le déjeuner du matin terminé, je vais chez Aube.

- Où veux-tu aller?

- Et toi? me répond-elle.

Je lui souris :

- Allons prendre notre petit train à nous. Pas besoin de consulter l'horaire. Il viendra quand nous arriverons à notre gare.

- Et son prochain arrêt, c'est notre pont; nous descendrons ensemble tous les deux.

Notre petit train est parti. Un vent léger est venu aider les herbes et les arbres à nous faire des signes sur notre passage. "Ici, vous êtes chez vous!" murmure le vent.

Notre pont. Nous descendons ensemble tous les deux. Assis les jambes pendantes, nous regardons; les prés où vivent les vaches, notre village...

- Viens à la source!

Aube a-t-elle parlé? Je ne sais pas; mais je l'ai entendue. Je me suis levé. Elle s'est tournée vers moi en souriant, et, comme si elle me répondait :

- Oui, je viens!

La source.

Serrés l'un contre l'autre, nous regardons la source qui coule doucement, comme on regarde un rêve, le rêve que je vois dans les yeux d'Aube.

 

F I N

 

 

 






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