PHOTOS of VENICE and FRANCE

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PRAECOR


-1-

Le jour hésite encore à se lever; la sonnerie du réveil a percé le sommeil de l'homme. Il se dresse en titubant, l'esprit empli de brouillard. Gestes habituels, privés de conscience. Le voilà dehors; en passant, il a acheté le journal. Il lit : "les journaux sont la voix du citoyen", et s'en va répétant : "C'est vrai, c'est écrit dans le journal."

 

-2-

- Les instructions de la Direction Commerciale sont simples : plus il y a de clients, plus on vend de marchandise, et plus on touche de commission.
- Ce sportif ne vend rien, et pourtant qu'est-ce qu'il ramasse!
- Normal : quand il joue, tout le monde vient... et paye.
- J'ai compris. Je ne me ferai jamais médecin : il y a beaucoup plus de gens bien portants que de malades.

 

-3-

- Toujours à t'amuser pendant que je travaille! Quand iras-tu gagner ta vie?
- Je ne m'amuse pas, papa, je fais...
- Mon patron ne te paierait pas pour ce que tu fais. En attendant, il faut que je t'entretienne!
- Ce n'est pas ton patron qui te paie, ce sont ses clients.
- Quelle différence? Je mérite tout de même mon salaire.
- Si ces clients ne veulent plus de votre fabrication, tu les obligeras à continuer d'acheter parce que tu dois gagner ta vie?
- Qu'est-ce que tu veux me faire dire? Qu'on demandera une subvention ou que je n'aurai que le chômage pour me payer?
- Je sors ce soir. Tu me subventionnes?

 

-4-

- Toujours la rentabilité?
- Oui. Je voulais vous proposer un échange; mon ouvrier sur laiton n'aime que le bois. Je sais que pour le vôtre, c'est tout le contraire.
- C'est vrai...
- Vous n'avez pas l'air très convaincu.
- Si, si; mais je pense à tous les autres. Ils n'aiment que les vacances.

 

-5-

- Quelle horreur! Massacrer de pauvres animaux sans défense pour le plaisir d'avoir un manteau!
- Vous avez raison; je suis bien content de fabriquer de la nourriture pour chiens - j'apporte la vie, pas la mort.
- C'est pour vous, sur la deuxième ligne.
- Comment, vous ne pouvez pas livrer tout mon tonnage? Qu'est-ce que vous faites donc dans les abattoirs?

 

-6-

- Il faudrait diminuer la vitesse maximum sur route.
- Je suis de votre avis; cependant on la diminue sans cesse, comment faire? On ne peut tout de même pas empêcher les gens de se déplacer.
- Oui, mais actuellement, il y a trop de morts; ce n'est pas raisonnable.
- Dis papa...
- Je t'ai déjà dit que les enfants ne doivent pas interrompre... Bon, que veux-tu?
- C'est combien, le nombre de morts raisonnable?

 

-7-

- Papa, donne-moi de l'argent, s'il te plaît.
- Je ne t'en donnerai que si tu fais quelque chose, au lieu de t'amuser.
- J'ai joué au tennis...
- C'est bien ce que je disais...
- J'ai gagné le Tournoi National.
- Ah! Il fallait le dire. Tiens, voilà ton argent; va t'amuser.

 

-8-

- Notre nouveau vendeur n'a aucune morale : il critique nos produits.
- L'habitude; il vient d'être muté. C'était notre meilleur acheteur.

 

-9-

- On ne peut pas embaucher quelqu'un pour cette tâche ponctuelle dont on ne sait si elle sera rentable.
- Demande à un bénévole; ceux qui aiment quelque chose, on en fait ce qu'on veut.

 

-10-

"Lorsque vous êtes arrivé, quittant la vie comblée que vous meniez auprès des vôtres, nous étions dans un dénuement complet. Par votre dévouement, votre abnégation, vous nous avez apporté de quoi survivre. Aujourd'hui, après tant d'années passées chez nous, vous allez retrouver les vôtres qui vous aiment et auprès desquels vous pourrez finir vos jours en paix, ainsi que vous l'avez mérité. Nous ne sommes pas pour autant abandonnés à la misère qui reste notre compagne, un autre que vous prendra votre suite. Nous gardons pour vous la plus grande reconnaissance."
- Quel beau discours pour cet homme qui leur a consacré sa vie!
- Oui. Mais s'il la leur avait donnée, qu'en eussent-ils fait?

 

-11-

- L'assemblée générale s'est mal passée?
- Au contraire; certes les débats ont été délicats, mais nous avons réussi à définir notre plan d'action pour l'année prochaine.
- Voilà de bonnes certitudes pour le futur.
- A court terme, en tout cas; lors de la prochaine assemblée générale nous verrons si nous allons dans la bonne direction ou s'il faut changer d'orientation.
- Tu parais soucieux, pourtant.
- Oh! C'est mon fils. Au lycée, on lui demande de choisir le genre d'études qu'il veut faire; il n'est même pas capable de décider quel métier il fera dans l'avenir.

 

-12-

- Sans lui, je ne sais ce que je serais devenu; j'étais au bord du désespoir. Il m'a redonné confiance, envie de vivre. Je n'ai jamais été aussi pugnace qu'actuellement avec mes clients.
- Pourquoi l'appelle-t-on le Rêveur?
- Il ne fait jamais rien; il traîne à droite et à gauche, il discute avec tout le monde.
- Il ne travaille pas?
- Non. Quel dommage qu'il ne veuille pas chercher un emploi, ça le sortirait de la misère où il vit.

 

-13-

- Je ne comprends pas les skieurs : ils mettent une éternité pour monter là-haut - et il n'y a pas si longtemps, ils montaient même à pied, sans ménager leurs efforts! Tout ça pour se retrouver en bas, au même endroit, en deux minutes.
- Tu ne comprends rien. La griserie de la vitesse, c'est un plaisir irremplaçable.
- Je ne comprendrai jamais.
- Mais si, mais si; tu y arriveras, avec de la patience. Comme on dit, on ne bâtit pas une ville en un jour - ni même en un an, d'ailleurs.
- Et c'est pour la griserie qu'on la détruit en deux minutes?

 

-14-

- Les gens sont de plus en plus égoïstes!
- Comment faire autrement? La loi leur interdit d'avoir des amis.
- Tu plaisantes?
- Essaie donc de donner à un ami une chose de grande valeur.
- Ce n'est pas interdit.
- Non, mais c'est l'état qui s'empare aussitôt de la plus grande partie de cette chose. Quelle belle incitation!

 

-15-

La journée était froide mais ensoleillée; j'étais venu au cimetière où reposait ma mère. On enterrait quelqu'un. Il n'y avait personne. La curiosité me poussa à m'informer auprès du gardien.
- C'était un homme courageux, me dit-il. Il n'avait plus ses parents; sa femme est morte depuis un an. Il a toujours pensé aux autres, jamais à lui-même.
- Il était vieux?
- Non, pas même trente ans.
- Un accident?
- Si l'on veut. Il s'est jeté dans l'eau glacée pour tenter de sauver un inconnu qui appelait au secours.
- Il avait des enfants?
- Oui, un de deux ans et un de trois ans, qu'il élevait seul. Je suis sûr qu'il veille sur eux de là-haut.

 

-16-

- Tu as fait une fausse note!
- Oui, je vais recommencer. Tu sais, je n'arrive pas à fixer mon attention de manière permanente.
- C'est normal, cette sonate dure bien vingt minutes.
- Il est déjà trois heures! Je dois partir; j'ai six cents kilomètres à faire.
- Fais attention en conduisant.

 

-17-

- Hasard?
- Plutôt conjoncture.
- Tout le monde se précipite sur notre matériel.
- Oui. Quelle chance extraordinaire d'avoir chez nous celui qui l'a conçu!
- Cela ne pouvait pas mieux arriver; notre entreprise est sauvée.
- C'est une statue qu'il faudrait lui ériger, à cette conjoncture!

 

-18-

- Ne t'approche pas trop près du bord!
- Votre petit garçon n'est pas sage?
- Si, mais il faut toujours le surveiller, il est si vif.
- On traverse? Le feu vient de passer au rouge.
- Reste bien sur le passage pour piétons!
- Attention, la voiture arrive un peu vite; votre fils...
- C'est à la voiture de faire attention. Nous avons la priorité.

 

-19-

- C'est vraiment un créateur! Qui avant lui aurait pu imaginer l'harmonie de cette musique? On dirait qu'elle vient d'un autre univers!
- Oui, c'est vrai, je suis émerveillé. Quel bon professeur il a dû avoir!

 

-20-

- La conférence du Président commence bientôt?
- Cinq minutes. Les vacances se sont bien passées?
- Très bien; j'adore les voyages. Si je pouvais, j'y passerais ma vie!
- Je suis plus casanier. J'aime rendre belle ma maison, je crois que c'est le plus important de tout.
- Tu es comme Georges...
- Non, lui c'est pour l'esthétique - c'est un artiste. Tu sais, il regrette tellement de ne pas pouvoir s'adonner à la sculpture...
- Au fait, il est en retard, Georges.
- Non, le voilà qui arrive avec Jean.
- Ah celui-là! Il n'y a que les voitures qui l'intéressent.
- Tais-toi, le Président va parler...
- Messieurs, je connais votre dévouement et votre passion pour la vie de notre entreprise...

 

-21-

- A ce soir, Chloé! Si tu savais comme j'ai envie de rester à la maison au lieu d'aller m'embêter devant mon terminal...
- Vous êtes bien tous les mêmes, vous autres hommes - des paresseux! Heureusement que nous, les femmes, nous aimons notre travail; nous nous sommes battues pour avoir enfin le droit de quitter maison et enfants afin de pouvoir passer la journée avec notre traitement de textes!

 

-22-

- Tu comprends, Françoise, le chômage vient du fait qu'il y a plus de travailleurs que de travail...
- Eh bien, Jean, je quitte mon emploi et je vais prendre soin de vous, toi et les enfants, à la maison!
- C'est bien une idée de femme, ça! Et qui va te payer?
- Eh bien, l'allocation de chômage!
- Tu plaisantes! Cet argent est pour les chômeurs. On ne va pas te payer pour que tu te prélasses chez toi!

 

-23-

- Ce que j'ai préféré, dans ce western? C'est tout bête, c'est le fermier.
- Ah oui, quel héros! Il a mis en fuite les voleurs de chevaux...
- Non, non; ce n'est pas ça. Enfin, oui - c'est très bien. Mais je pense à sa ferme qu'il a bâtie presque tout seul, aidé par ses fils. Tu vois, construire sa maison pour que sa famille puisse y vivre heureuse... Je ne sais pas si tu comprends ce que je veux dire...
- Ecoute, bien sûr que je te comprends. Tu sais bien que je travaille dans le bâtiment.

 

-24-

- Quel succès, cette réception à la Grande Bibliothèque! Tu dois être fier, toi qui en es le Bibliothécaire!
- Oui, il y a de quoi. Tu as vu les invités? Le Ministre, l'Ambassadeur, le Président, le Doyen des Professeurs de littérature, le Directeur de l'Université, le...
- Excusez-moi, Monsieur...
- Vous ne voyez pas que c'est fermé?
- Si; mais j'écris un livre...
- Revenez un autre jour; vous voyez bien que vous dérangez.

 

-25-

- Tu viens avec nous, demain? Nous allons chez Jean, il est passionnant; c'est vraiment l'un des meilleurs professeurs d'électronique. Il nous parlera des toutes dernières techniques en télévision.
- Avec plaisir. Tiens, ça me rappelle que je dois porter ma télé chez le réparateur - elle est en panne.
- Apporte-la avec toi, Jean adore bricoler; il te la réparera en deux minutes.
- Oui, mais tu sais, mon réparateur est un vrai professionnel!
- Et il te prendra plus cher que Jean!
- C'est normal : un réparateur, c'est un spécialiste.

 

-26-

- Comment va la famille?
- Merci, ça va.
- Quel âge a ton fils maintenant?
- Seize ans.
- Il travaille bien à l'école?
- Pas vraiment bien, non; il ne pense qu'à s'amuser.
- Tu n'es pas assez sévère; moi, j'ai dit à mon fils que s'il ne travaillait pas, je ne lui permettrais pas de...
- Tu as bien fait! Et il réussit bien?
- Oui, il est devenu un bon professionnel; il joue dans l'équipe de football de...

 

-27-

- Enfin, il exagère, Paul! Il pense qu'il lui suffit de me dire que je suis jolie pour que je... enfin, tu comprends ce qu'il veut.
- Ah oui, ta morale!
- On m'a appris à être sérieuse.
- C'est vieux jeu, d'être sérieux.
- Cela permet de déceler les vrais sentiments.
- C'est vrai que tu retardes; les femmes ont acquis des droits à notre époque. Rends-toi compte! Tu es libre aujourd'hui de faire ce que veulent les hommes.

 

-28-

- Encore en train de jouer, au lieu d'apprendre tes leçons!
- Oui, j'ai besoin d'argent.
- Et c'est en jouant que tu espères en gagner? Tu te moques de moi?
- Je viens de lire dans le journal que l'équipe de hockey a "joué bénévolement" - c'était pour une bonne action; ça veut bien dire que d'habitude on leur donne de l'argent pour qu'ils jouent.

 

-29-

- Son petit garçon est mort?
- Oui; on pouvait encore tenter un traitement, mais c'était beaucoup trop cher.
- Je croyais que son père était un grand champion.
- L'un des plus grands. Son dernier match aurait pu lui rapporter une vraie fortune en publicité.
- Je sais; il a perdu.
- Il a admis des fautes que l'arbitre n'avait pas vues.
- Non!
- Si. Il dit toujours dans ces cas-là : "Ce n'est qu'un jeu."

 

-30-

- Tout le monde a des droits, certes; mais il y a cependant des limites. On ne laissera pas un homme mourir de faim pour nourrir un chien.
- En tout cas un chien ne voudra jamais donner sa nourriture. Pour lui, il a autant de droits que n'importe qui.

 

-31-

- Cécile! Tu as encore pleuré! Tu ne vas tout de même pas passer tes journées à te désespérer parce que Marc ne vient plus te voir! Fais plutôt tes exercices pour ton concours de gymnastique!
- Je n'irai pas, maman...
- Comment, tu n'iras pas! A quatorze ans tu devrais comprendre qu'il est temps de faire les choses sérieusement. Je suis sûre que tu peux gagner!
- Eh bien, vas-y, toi...
- C'est malin! A trente ans, tu crois que j'ai encore tes possibilités?
- Tu es une grande étoile.
- Oui, mais la danse, c'est autre chose. Il n'y a pas que la technique. Il faut exprimer des sentiments; je montre la joie, l'amour, la tristesse. Tu comprendras quand tu auras mûri.

 

-32-

- C'est ennuyeux, pour ton récital, si tu ne ressens rien devant la sonate que tu vas jouer.
- Ca n'a pas d'importance; ce qui compte, ce ne sont pas les sentiments que je ressens, mais ceux que je montre.
- Oui...
- Te voilà bien songeur.
- Oui... Je n'avais jamais compris pourquoi Isabelle, qui t'aimait tant, n'a jamais voulu t'épouser.

 

-33-

- Et alors, comment ça s'est passé avec ce type nul que tu as préparé pour son examen?
- Il l'a réussi.
- Bravo! Je suis bien content pour toi; tu as bien mérité l'argent que tu as gagné.
- En fait d'argent, il a eu des ennuis financiers, et il n'a pas pu me payer.
- En voilà une histoire! Il faut que tu fasses quelque chose. L'autre jour, un client m'a acheté une bague à crédit et ne m'a pas payé non plus. J'ai fait ce qu'il fallait et j'ai récupéré la bague. Tu devrais faire comme moi.

 

-34-

- C'est un désastre. On passe ce sport à la télé, l'audience est nulle; les résultats internationaux sont déplorables, notre pays est la risée du monde entier.
- Mais enfin, tous les jeunes le pratiquent, ce sport. Ils sont heureux et c'est particulièrement bon pour leur santé.
- Explique ça aux annonceurs publicitaires.

 

-35-

- La vie est de plus en plus dure, en Europe; le chômage, la diminution de l'augmentation du pouvoir d'achat...
- C'est vrai; on ne peut plus satisfaire n'importe quelle envie; on finira par ne pas en avoir plus que les habitants des pays pauvres.
- Eh bien, il faut faire comme eux! Se contenter de choses raisonnables.
- Tu sais, ici comme là-bas, tout le monde veut les mêmes choses; on entendra toujours un enfant demander : "Dis, maman, qu'est-ce qu'il y a à manger, ce soir?"

 

-36-

- Notre pays court à la ruine!
- Les gens n'ont plus d'argent?
- Ne fais pas exprès! Ils en ont de plus en plus. Ils n'arrêtent pas d'amasser. Les comptes d'épargne débordent. On ne sait plus quoi faire!
- Et... que faudrait-il...
- Qu'ils dépensent, bien sûr! Qu'ils dépensent! Les stocks sont surabondants. Que veux-tu qu'on fasse de cette marchandise? Il faut qu'ils consomment.
- On ne peut pas manger plus que ce dont on est capable.
- Eh bien, qu'on jette alors! Il faut bien que les gens fabriquent de nouveaux biens.
- Pour quoi faire, puisqu'il y en a déjà trop?
- Et comment les fera-t-on travailler, alors?

 

-37-

- Vous avez un excellent diplôme, et les appréciations de vos professeurs sont très bonnes. Je vous félicite d'avoir fait cette école technique du cuir. J'espère que vous vous plairez dans notre entreprise.
- Je vous remercie. Mes parents seront contents. Ils m'ont bien aidé dans mes études; je n'ai pas toujours été courageux et je préférais souvent jouer à la balle plutôt que d'aller à l'école. Mon père était heureusement sévère et m'interdisait de jouer en me disant qu'il fallait travailler sérieusement pour avoir une bonne place dans la société et être bien considéré. Que devrai-je faire comme travail?
- Eh bien! nous fabriquons des ballons de football...

 

-38-

- Nous n'avons plus rien à manger. Il faut quitter l'Afrique pour aller en Europe.
- Impossible. L'Europe subit une crise économique grave.
- Y compris ce pays dont parlait le journal?
- Hélas! Il est le plus touché. Ses habitants auront bientôt deux fois plus d'argent dans leurs réserves; ils appellent ça l'épargne.
- Deux fois plus? Ils sont deux fois plus riches alors?
- Hélas, oui!

 

-39-

- Encore un classement d'entreprises?
- Non, cet institut classe les pays, selon des critères économiques.
- Ah, tous ces gens qui s'autoproclament pertinents sont bien impertinents! C'est au FMI de faire ces analyses.
- Oui, bien sûr, le FMI est reconnu par beaucoup plus de monde; bien qu'on puisse dire, si on est méchant, que l'ensemble de ceux qui le reconnaissent s'autoproclament eux aussi capables de reconnaître le FMI.
- Ne commence pas à délirer. Cet ensemble réunit un nombre vraiment très grand de gens.
- Et quel est ce nombre?
- Tu n'es pas possible! Il s'agit en tout cas de gens réellement pertinents.

 

-40-

- Courageux, génial, cet entraîneur fameux?
- Infantile plutôt; passé l'âge de vingt ans, jouer encore à la balle...

 

-41-

- Cette promenade dans ta petite ville a été pour moi une surprise. Je ne comprends pas. Pourquoi d'habitude fais-tu cent kilomètres pour aller dans un jardin qui ressemble à s'y méprendre à celui-ci?
- Je ne vais tout de même pas me promener près de chez moi!

 

-42-

- Tu es encore là à ne rien faire!
- Tu es injuste, papa. Je regarde la télévision.
- Toujours la télévision!
- Non; hier je lisais, parfois je rêve...
- Mais fais donc quelque chose! L'homme doit travailler, produire.
- Nous avons tout ce qu'il nous faut.
- Je sais. Tiens, prends un marteau, casse quelque chose. Je ne sais pas, de la vaisselle, un vase.
- Tu plaisantes?...
- Non, pas du tout. Comme ça, quelqu'un devra bien les refaire.
- Même si je les casse, je ne les referai pas...
- Bien sûr, tu n'es qu'un paresseux; mais il se trouvera bien un homme conscient de ses devoirs...

 

-43-

- Excuse-moi, j'ai été un peu retenu chez mon coiffeur.
- C'est vrai qu'ils sont tellement bavards!
- J'ai appris plein de choses sur les entreprises familiales.
- C'est intéressant, surtout qu'il y en a un grand nombre en Europe. Qu'as-tu appris?
- Voilà. Ces entreprises ont des hauts et des bas; mais elles peuvent éventuellement s'en sortir. Leurs membres sont très liés, on dirait qu'ils font partie d'une famille; ça leur donne un avantage, mais pour que ça ne soit pas dangereux, il faudrait que des étrangers fassent partie de leur entreprise. Dans ce cas il faut noter que leur entreprise ne sera plus familiale. Leurs employés connaissent le patron alors que dans une entreprise qui n'a pas de patron, les employés ne le connaissent pas. Ces entreprises ont de l'argent, mais si elles en manquent, elles doivent en chercher ailleurs. Le plus gros défaut de ces entreprises est qu'elles sont composées de membres de la famille.
- Tu te moques de moi, ton coiffeur dit n'importe quoi!
- Ce n'est pas mon coiffeur, c'est un livre d'un Docteur de Harvard, prof à HEC et à Lausanne, et d'une chercheuse de l'Université de Lausanne; ils ont publié un ouvrage en 1996 intitulé Le Gouvernement de l'Entreprise Familiale. Ils ont mis deux ans à faire l'étude.
- Tu ne pouvais pas le dire! Tu peux me prêter ce livre? J'aime m'instruire dans les sciences économiques. Je sais qu'ils sont très forts à Harvard.

 

-44-

- Tu te souviens, lorsque nous vivions dans une caverne, il y a des millénaires? Nos enfants regardaient avec anxiété le combat que je menais contre une bête féroce. Ils savaient que si j'étais tué...
- Tu en as des... souvenirs!
- Tu te souviens, lorsque nous vivions dans un village, il y a des centaines d'années? Nos enfants regardaient avec anxiété le combat que je menais contre un ennemi féroce. Ils savaient...
- Oui, oui, ne répète pas toujours la même chose!
- Regarde nos enfants aujourd'hui; là, devant nous. Ils regardent avec anxiété le combat que mène leur équipe favorite de football contre...

 

-45-

- Voilà un homme de valeur qui possède des qualités utiles pour notre pays! C'est un virtuose, il est tenace, habile et recherche toujours la perfection.
- Un violoniste, un chirurgien plutôt?
- Non, il fait des galipettes.
- Tu te moques de moi?
- Absolument pas : c'est un Champion de Gymnastique; c'est le journal qui l'a dit.

Journal de Genève, 31 juillet 1996, page 1 )

 

-46-

- Tu reviens de Salzburg?
- Oui, quel beau site! J'en ai rarement trouvé de plus inspirant.
- Je pense que ce n'est pas pour le site...
- Non, bien sûr. Mais quelle rencontre avec ce visionnaire...
- Oui, je te comprends. Mozart...
- Mozart?
- Eh bien! oui...
- Je te parle du metteur en scène.

 

-47-

- Tu as tout de même acheté cette grosse voiture? Tu t'es ruiné!
- Oui, mais j'y tenais. Et puis enfin, elle mérite qu'on fasse un effort.
- Tu as raison; la qualité, ça se paie. Au fait, tu vas cette année au festival de...
- Tu plaisantes!
- Comment? Un passionné de culture comme toi?
- A ce prix-là?

 

-48-

- Tu te rends compte? Les trois dernières symphonies de Mozart, peut-être les plus belles, n'ont jamais été jouées de son vivant! Mozart ne les a même pas entendues. Quelle chance qu'elles n'aient pas été perdues!
- Avait-il demandé aux pouvoirs publics si ces oeuvres méritaient d'être subventionnées pour pouvoir survivre?

Journal de Genève, 30 juillet 1996, page 1 )

 

-49-

- Tu en fais une tête!
- Ah! tu sais, les affaires...
- Tu viens d'éplucher ton compte d'exploitation?
- Eh oui! De plus en plus d'impôts : j'ai doublé mon bénéfice.
- Doublé! Tout va bien, alors!
- Parlons-en! J'ai aussi doublé mes impôts; alors, qu'est-ce que j'y gagne? Et puis, il faut le trouver, l'argent, pour payer tous ces impôts. La vie est de plus en plus dure.

 

-50-

- Mon chiffre d'affaires est bien bas.
- Tu prospectes...
- Je ne fais que ça tous les jours; si seulement les clients venaient d'eux-mêmes!
- Ce serait magnifique! Et puis, il faut avoir la chance de les dénicher; on prend contact avec une entreprise et on ne sait absolument pas si ce sera ou non un client.
- Eh oui! L'autre jour, j'avais quatre rendez-vous dont je n'attendais rien. Et en plus, je tombe sur un type qui voulait parler de philosophie; tu penses si je l'ai écouté!

 

-51-

- Nous avons un nouveau Directeur au Musée Cantonal de la Photographie.
- Où as-tu lu ça?
- Dans le Journal de Genève du huit septembre nonante cinq; il va... tiens, écoute : "...maintenir et développer le rayonnement des photographes en Suisse et à l'étranger."
- Il y a un article? Montre, j'aimerais le lire.
- Tiens, voilà.
- Ah! Il s'agit d'une "grosse pointure", d'après "le conseiller d'Etat vaudois". Eh oui! Il faut des gens importants pour ce genre de choses. Mais... tu ne sais pas lire!
- Comment ça?
- Il est écrit : "rayonnement du musée", et non pas...
- Ce n'est pas la même chose?

 

-52-

- Tu dors encore! On va arriver en retard à l'école.
- Je n'ai jamais envie de me lever, le matin. J'ai fait un beau rêve, cette nuit. J'avais sauvé la vie d'une fée poursuivie par un magicien. Pour me remercier, elle m'a dit : "Afin que tu te souviennes de moi, je te donne une heure de plus à vivre, tous les ans, quand viendront les jours froids, et que la nuit prendra le pas sur le jour." Je me suis dit : "Quelle chance! Tous les ans je pourrai dormir une heure de plus."

 

-53-

- La mort a encore frappé, hier!
- Oui, un millier de morts.
- Comment ça, un millier?
- Eh bien, le typhon...
- Ecoute, tu fais exprès? Une personnalité importante...
- Oui, je sais. Et sa disparition risque d'avoir des répercussions graves...
- Ce qui est révoltant, c'est qu'on l'ait assassiné. C'est triste, bien sûr, pour ceux qui sont morts durant le typhon, mais personne ne les a tués volontairement.
- Tu veux dire qu'on leur avait donné tous les moyens nécessaires pour pouvoir se protéger.

 

-54-

- Nous avons vu un pays au bord de l'abîme. Les gens errent dans de grands locaux installés spécialement pour leur porter secours. On a fait venir des tonnes de marchandise, nourriture, objets divers, que les gens regardent, hagards. Ils sont, par nécessité, dans des files d'attente de longueur infinie. Après avoir obtenu leur part, ils présentent un morceau de papier - sans doute un bon, que j'ai mal vu tant il y avait de monde - à un employé qui leur donne un peu d'argent. Puis ils repartent avec une sorte de justificatif sur lequel j'ai pu lire : le Supermarché vous remercie de votre visite...

 

-55-

- Quelle chance que l'Espagne ait été éliminée du Mundial! Sinon, elle aurait été massacrée.
- Les Français sont si forts?
- Je ne sais pas. Mais j'ai entendu pendant la partie contre le Paraguay des spectateurs accuser l'adversaire de meurtre et demander qu'on prenne les armes pour faire couler le sang.
- Tu es fou?
- Non. Ils chantaient la Marseillaise.

 

-56-

- Viens vite! Quelqu'un tente d'entrer dans la maison!
L'homme s'est précipité. Il fait nuit. La lune éclaire la ville déserte. Il roule vite. Un carrefour. Rien à l'horizon. Si, un feu rouge. Impatient, il attend. Le voilà enfin près de la maison de celle qu'il aime. Il a la clef, il entre. Un coup de feu. Trop tard.

 

-57-

- C'est à ça que tu t'amuses? Tu pourrais faire quelque chose d'utile plutôt que de perdre ton temps...
- C'est le prof qui m'a dit de le faire, papa!
- Je te laisse travailler; et tâche de le faire sérieusement!

 

-58-

- Ça m'a l'air bien difficile, ce que tu fais là, Antoine! Au moins, ça sert à quelque chose?
- Non, c'est pour m'amuser!
- Tu es bien courageux! Si au moins, on te payait pour ça!
- Ah, mais... on me paye; dix mille!
- Ah bon, je comprends mieux!
- Evidemment!
- Tiens, et toi, Marcel, ce n'est pas plus facile... c'est aussi pour t'amuser?
- Oui; mais moi aussi, on me paye; dix mille!
- Oh, dans ce cas, vous vous êtes bien débrouillés! Et qui vous paye?
- Moi, c'est lui, et lui, c'est moi!
- Vous vous moquez de moi?
Ensemble :
- Oui!

 

-59-

- Qu'est-ce que c'est, la crise, papa?
- C'est quand un pays a de gros ennuis d'argent; par exemple, ils n'ont pas fait assez attention, et ils ont trop dépensé.
- C'est grave?
- Bien sûr; le pays devient très pauvre, et ses habitants n'ont plus ce qu'il leur faut pour vivre.
- Ah bon! Et c'est pour ça qu'on lui donne de l'argent?
- Bien sûr; les pays amis doivent l'aider.
- Alors, quand on est pauvre, il suffit de demander de l'argent... moi, je n'ai plus d'argent de poche pour cette semaine...
- Comment, au début de la semaine! Il faut mieux gérer ton budget!
- Tu dois me donner de l'argent, papa; je suis en crise!

 

-60-

- C'est seulement parce que c'était hors-sujet que vous m'avez mis une si mauvaise note, Monsieur?
- Parfaitement.
- Et ma rédaction, était-elle mauvaise?
- Elle était excellente. Mais cela n'importe pas; il faut apprendre à traiter le sujet qu'on vous donne, et non n'importe quel autre.
- Cependant, j'ai parlé de la guerre, comme c'était demandé.
- Je vous ai demandé les dates des batailles, et quelle armée avait gagné chacune des batailles; vous m'avez parlé des raisons pour lesquelles cette guerre a eu lieu, et des conséquences de cette guerre, économiques, politiques, ... ah oui! humaines. Cela n'avait absolument rien à voir avec le sujet proposé.

 

-61-

- J'ai oublié de mettre ma montre à l'heure d'été; j'ai failli arriver en retard à l'école!
- Ça t'apprendra de toujours protester contre le changement d'heure!
- L'heure d'été m'a fait attraper une mauvaise note.
- Comment ça?
- Le prof a demandé à quelle heure le soleil était le plus haut; j'ai répondu à deux heures et six minutes.
- Oui, je comprends, il y a deux heures d'écart avec l'heure au soleil; il fallait répondre à deux heures.
- Non, le prof a dit midi.
- Je comprends... mais au fait, pourquoi six minutes?
- La nutation.
- La quoi?
- La nutation; c'est un autre écart. Nous sommes à Brest, et aujourd'hui c'est le premier juin.
- Qu'est-ce que c'est que cet écart-là? Qui est-ce qui connaît ça?
- C'était dans le cours du prof il y a trois mois.

 

-62-

- Elle est pourrie, cette planche! Que veux-tu que j'en fasse?
- Garde-la pour le jour où tu feras naufrage.

 

-63-

- Pourquoi écris-tu toujours des romans où il ne se passe rien?
- Comment ça, il ne se passe rien?
- Oui, je veux dire qu'ils ne sont pas réalistes; tous tes héros sont gentils, il n'y a jamais un seul méchant.
- Et pourquoi pas?
- Tu écris des choses qui n'arrivent jamais dans la vie, ce n'est pas normal.
- J'écris une facette de la vie.
- Allez, tais-toi! écris plutôt un bon roman policier; là au moins, il y a des choses normales. Regarde Agatha Christie et Hercule Poirot.
- Poirot? Oui, à chaque fois qu'il rend visite à quelqu'un, il y a un mort. Voilà des choses qui arrivent à tout le monde.

 

-64-

Propos de vacances.

L'homme riche au créateur :
- Les voleurs n'ont pas besoin des hommes, mais de leurs biens matériels.
Le créateur à l'homme riche :
- Les voleurs n'ont pas besoin des hommes, mais des biens produits par leur esprit.
Tous deux en choeur :
- Voler les hommes est d'autant plus intéressant si on les tue, car on est sûr, quoi qu'il arrive, de ne rien leur devoir.

 

-65-

A la Grande Ecole d'Art.
En classe.

Le Professeur :
- ...l'art de ce peuple connut son plein épanouissement entre le dix-huitième et le onzième siècle avant notre ère. Avec l'apparition d'une nouvelle dynastie, commença une époque de décadence, qui dura jusqu'au troisième siècle de notre ère. La grâce des poteries, l'harmonie de la décoration devinrent une froide, une sèche imitation sans âme...

Au Grand Musée d'Art.

Dans une salle d'exposition de poteries datant du cinquième siècle avant notre ère façonnées par le peuple dont il vient d'être question.
Un amateur d'art venu faire un voyage culturel, s'adressant à un autre visiteur :
- Je ne regrette pas le voyage. Des objets d'art si anciens! Ils sont extraordinaires! Il fallait absolument les voir. Ah, les hommes de ces temps si anciens, c'étaient de véritables artistes!...

 

-66-

- Tu as lu...?
- Non, je n'ai pas pu, ce n'est pas encore paru en librairie.
- On le trouve sur Internet.
- Sur Internet! Je suis un homme, pas une machine!
- Comment cela?
- Un livre, c'est vivant. Le papier chante. Je peux avec ma main en sentir la caresse. L'encre reluit. La couverture le décore. Et l'odeur... cette odeur qu'on sent dès qu'on entre dans une vieille librairie.
- Si je comprends bien, quand tu rentres dans une vieille librairie, tu renifles, tu vas là où l'odeur est la plus prenante, tu achètes sans regarder de quoi il s'agit, et éventuellement tu lis le livre.

 

-67-

- Moi, je ne peux lire un livre que sur papier. Je refuse d'en lire sur un écran. En plus, il faut que le papier me plaise, sinon je ne peux pas lire.
- En somme, tu achètes du papier qui te plaît. Je peux t'en livrer une rame si tu veux.

 

-68-

- Pourquoi écoutes-tu de la musique?
- Ça me plaît.
- Pourquoi?
- Je ne sais pas.

- Pourquoi vas-tu te promener?
- Ça me plaît.
- Pourquoi?
- Je ne sais pas.

- Pourquoi manges-tu?
- J'en ai besoin pour vivre.
- Pourquoi vis-tu?
- Je ne sais pas.

 

-69-

- Délicieux, ce repas, c'est vraiment de la haute cuisine! Ah! les plaisirs de la table...
- Oui, nous sommes des gens de goût, nous savons apprécier la cuisine gastronomique.
- Comme tu as raison! Quand nous étions pauvres, nous nous contentions de n'importe quoi.

 

-70-

- Alors, tu es allé à cette conférence mondiale sur les pays pauvres?
- Oui, oui, j'en suis revenu la semaine dernière.
- Pourquoi êtes-vous allés si loin?
- Oh, ça permet de voir des gens d'un pays qu'on ne connaît pas!
- Ça s'est bien passé?
- Oh, très bien! Et puis on a eu un banquet... un sommet de la gastronomie!
- Ah, vous avez aussi emmené avec vous votre personnel?
- Oh, les cuisiniers seulement! Pour ceux qui servaient à table, on a pris des gens du pays.
- Ah?...
- Oui, par la même occasion nous avons donné du travail aux gens du pays; ils ont à peine de quoi manger là-bas.

 

-71-

- J'ai écrit un article sur l'instinct de conservation.
- Celui qui consiste à conserver ses droits?
- Toi avec tes plaisanteries! Il s'agit de conserver sa vie, on ne plaisante pas avec ça. Ecoute plutôt :
(Lisant.) Un grand crissement de frein, un violent coup de klaxon à quelques mètres d'une femme, qui pousse devant elle un landau sur le passage réservé aux piétons.
- Mais vous êtes fou! crie la mère.
- Vous êtes bien imprudente de ne pas avoir seulement regardé s'il venait une voiture!
- J'avais le droit de traverser! C'était à vous de vous arrêter!
- Et si, par malheur, j'avais tué votre bébé?
- Et alors? c'est vous qui auriez été dans votre tort!

 

-72-

Dimanche. Un père et son fils se promènent près d'une école. La porte en est fermée. Une voiture passe le feu rouge devant l'école.
- Il est fou! déclare le fils; et si un élève avait traversé...!
- Pas de danger, tu vois bien qu'il n'y a personne à la ronde.
- Il faut toujours s'arrêter au feu rouge, on m'a appris ça à l'école.
- Et si le feu avait été vert et qu'un élève avait traversé...?
- Ah, alors là, la voiture était dans son droit!
- On t'a appris ça aussi à l'école?

 

-73-

- Tu sais maman, je me suis privé de vacances pour t'offrir un fauteuil roulant.
- Oui, oh! tu sais, tu ne l'as fait que pour te faire plaisir à toi-même.
- Tu as raison. Il ne me reste plus qu'à te remercier de m'avoir donné l'occasion de me priver de vacances.

 

-74-

- Bonjour! Tu viens voir mon fils?
- Oui, nous avons un cours d'histoire à réviser ensemble.
- Malheureusement il est puni; tu ne pourras pas le voir.
- Ah, c'est dommage! Qu'est-ce qu'il a fait?
- Il est resté hier dimanche à travailler ses maths au lieu d'aller jouer à la balle.
- Ah, c'est vraiment pas bien, ça! S'il continue comme ça, jamais il ne sera un footballeur professionnel!

 

-75-

- Jean est fâché contre moi et ne veut plus me voir.
- Que te reproche-t-il?
- Sa mère a eu un accident cérébral. N'ayant pas pu joindre Jean, j'ai pris des nouvelles de sa mère à l'hôpital le lendemain.
- Tu as bien fait! Sinon, il aurait pu penser que tu te désintéressais complètement du grand malheur qui le touchait.
- Il m'a dit que j'avais été indélicat, et qu'il ne voulait plus me voir!
- Comment...? Ah oui, c'est vrai! dans leur famille, ce n'est pas comme chez nous... Tu ne les connais pas depuis très longtemps, tu ne pouvais pas le savoir.
- C'est dommage; je croyais avoir un ami...

 

-76-

- Tout le monde m'explique comment me conduire bien, et comment ne pas me conduire mal; mes parents, mes professeurs, la loi elle-même, l'épicier du coin...
- Non, je t'en prie, la classe de philosophie vient de se terminer, parlons d'autre chose.
- Ça y est! Toi aussi tu vas me dire ce qu'il faut dire.
- Et ça te permettra une fois de plus de répondre que chacun...
- Oui, mon vieux, chacun donne un avis différent!
- Eh bien, décide donc toi-même de faire ce que tu penses être le bien ou le mal!
- Je me suis déjà souvent demandé ce que j'en pensais; je n'ai jamais réussi à me répondre.
- Pourtant, la réponse est simple; lorsque tu joues avec moi au tennis, si tu gagnes...
- Oh, oui! ça je sais, je me suis mal conduit!
- Allez, prends ta raquette! Je vais essayer de mal me conduire!

 

-77-

- Je n'arrive plus à me servir du téléphone fixe!
- Il est en panne?
- Si l'on veut.
- Comment cela?
- Dès que je m'en approche, il me dit qu'il est occupé.
- Appelle les réclamations!
- Oh, ça, je l'ai fait souvent!
- Qu'est-ce qu'ils t'ont dit?
- Je raccroche dans une minute, Papa!
- Je vois; ta fille est pendue au téléphone.
- Plutôt deux fois qu'une!
- Achète-lui un portable.
- J'y ai bien pensé, mais mon beau-frère me le déconseille.
- Pourquoi donc?
- Elle sera pendue au téléphone.
- Je crois qu'elle l'est déjà, non?
- Elle a huit ans.
- Ça, je le sais.
- Il dit que je ne saurai pas ce qu'elle dit, ni à qui.
- Tu ne sais pas plus ce qu'elle dit ni à qui quand elle est dehors.
- Tu as raison.
Quelques jours plus tard.
- Et ce portable?
- C'est fait!
- Qu'a dit ton beau-frère?
- Il m'a demandé si j'avais aussi acheté un portable pour le chat.
- C'est plaisant! Tu lui as répondu?
- Oui; je lui ai dit que le chat ne dérangeait pas, il ne téléphonait sur le fixe que lorsque nous dormions!

 

-78-

- C'est ton nouvel associé?
- Oui; il s'appelle Moreno, Louis, Paul.
- Tu le connais bien?
- Oh oui, très bien!
- Comment est-il?
- Il a aujourd'hui trente-cinq ans six mois trois jours; je ne sais pas à quelle heure il est né.
- Tant pis!
- Il est spécialiste en construction de maisons à deux étages avec toit d'une seule pente.
- C'est merveilleux!
- Il est marié; il a deux enfants, l'un de trois ans, l'autre de deux.
- C'est très intéressant!
- Il est espagnol d'origine, mais a choisi la nationalité française, étant né dans ce pays.
- Il est très bien!
- Il espère que son équipe de football favorite gagnera le championnat cette année.
- Voilà un homme parfait!
- Oui, mais en contrepartie il a peur que son équipe de football favorite ne gagne pas le championnat cette année.
- Le pauvre homme!
- Il aime beaucoup collectionner les timbres-poste.
- En voilà, d'excellents renseignements! Toi, au moins, tu ne parles pas pour ne rien dire!
- Je te remercie! Bien entendu, j'ai d'autres renseignements, mais que veux-tu, on ne peut pas tout dire en une seule fois. A ta disposition si tu veux en savoir plus!
- C'est évident.
- Tu penses que je peux lui faire confiance?
- Bien sûr! Puisque tu le connais si profondément bien, tu peux lui faire une absolue confiance!

 

-79-

- Excusez-moi, Monsieur; je n'ai pu faire mon devoir de physique!
- Et pourquoi donc?
- Le professeur de français nous a donné une dissertation très intéressante sur un sujet que j'aime particulièrement.
- Cela ne vous dispensait pas de faire votre devoir de physique.
- J'ai voulu faire une étude bien documentée; et j'ai passé beaucoup de temps à chercher...
- Et il ne vous en est pas resté suffisamment pour faire le devoir que je vous avais donné.
- Précisément, Monsieur.
- Cela montre une grande négligence de votre part.
- C'est que mon étude aurait été incomplète...
- Vous n'avez pas à choisir les sujets qui vous plaisent; vous êtes ici pour faire les devoirs que vous donnent tous vos professeurs. Vous n'êtes pas à l'école pour faire des études!

 

-80-

- Pourquoi punit-on des innocents lorsque quelqu'un s'est rendu coupable d'une faute?
- Qu'est-ce que tu racontes? Ce sont les coupables qu'on punit, pas les innocents! Si quelqu'un s'est rendu coupable d'une faute, c'est lui qu'on punira!
- Bien sûr, oui, on le punira, mais on punira aussi des innocents!
- Pourrais-tu avoir l'extrême gentillesse d'expliquer clairement, si cela t'est possible, ce que tu veux dire?
- Par exemple, si le coupable a un ami, on punira l'ami!
- Bon, je suppose que l'ami a participé à la faute?
- Absolument pas.
- Pourtant les deux amis étaient ensemble?
- Absolument pas.
- Bien, je m'arme de patience!
- La faute qu'a commise l'un d'entre eux s'est produite la veille, lors d'un match avec quelqu'un d'autre.
- Je ne vois toujours pas.
- On lui a interdit de jouer le match suivant, celui dont je parle, et l'ami a donc été privé de jouer le championnat en double avec lui.
- Bon, certes, c'est vrai; mais la règle du jeu, l'ami la connaissait, en s'associant avec son ami, il partageait avec lui tous les risques. Si le pneu d'une voiture crève, les autres pneus ne peuvent plus continuer à rouler. Tous ces gens-là n'avaient qu'à ne pas s'associer! Et puis, cela n'est pas trop grave, ils joueront un autre championnat un autre jour.
- Je suis entièrement de ton avis. Une remarque, cependant; si un homme est condamné en justice, les autres pneus, c'est sa famille...

 

-81-

- Qu'as-tu fait, dimanche?
- Rien. Je suis allé chez des amis qui sont revenus d'un long séjour à l'étranger.
- Pourquoi dis-tu "Rien" alors?
- J'ai dit...? C'est vrai, c'est ce que j'ai dit... Je ne sais pas pourquoi j'ai dit ça!
- Peut-être t'es-tu ennuyé?
- Au contraire! Nous avons passé une très bonne journée, calme, sans heurts, à parler de ce qui nous passait par la tête...
- Ils t'ont parlé de ce qu'ils avaient fait, de là où ils avaient été?
- A peine...
- Comment ça se fait?
- Je crois que nous avons plutôt parlé du plaisir de nous revoir, d'impressions... Je crois que la sécheresse des faits, des actions nous aurait gênés.
- Je te comprends. Tu sais, je pense aux romans qu'on a l'habitude de lire. Souvent, pas toujours, bien sûr, j'ai le sentiment que ce sont les impressions qui gênent les actions.
- Peut-être l'auteur ne s'est-il pas lié d'amitié avec ses personnages.

 

-82-

- C'est une véritable tour de guet, la maison à côté de la tienne; à chaque fois que je viens chez toi, je vois un coin de rideau se soulever!
- Ah, oui, c'est la voisine! Elle est assez vieille, et ne sort pas souvent. Alors, elle observe tout ce qui se passe sur la place, qui rentre, qui sort, qui va chez le boulanger...
- En voilà de la curiosité! Ce doit être agaçant pour les habitants.
- On y est habitué; depuis le temps...
- Que peut-elle bien faire de ses observations?
- Je crois qu'elle en parle à ses amies, celles qui n'ont pas le bonheur d'habiter en un endroit où il passe plein de monde, comme ici.
- Il faut vraiment ne rien avoir à faire... De quoi se mêle-t-elle?
- Et toi, cela s'est bien passé, ton voyage en Chine?
- Parfaitement! J'ai observé les gens, leurs coutumes, leurs occupations, c'était absolument passionnant!
- Ton livre sort bientôt?
- Le temps de relire mes notes de voyage. J'espère que cela plaira au public!
- Je n'en doute pas un instant! Tu as déjà publié d'autres récits du même genre avec un grand succès.

 

-83-

- Tu en fais une tête!
- Ne m'en parle pas! Tu te souviens de la maison que je voulais acheter?
- Très bien. Celle située en rase campagne, où tu voulais te retirer en paix?
- Celle-là même.
- Et alors, tu as fini par l'acheter?
- Penses-tu!
- Elle ne te plaît plus?
- Plus que jamais!
- Alors?
- Je n'arrive seulement plus à la voir.
- Tes lunettes...?
- Ne plaisante pas! Elle était faite en belles pierres anciennes d'un beau gris plein de nuances; on les a recouvertes d'un crépi tout neuf d'un jaune à faire fuir les vaches!
- Tu me fais rire! Tu voulais inviter des vaches à l'inauguration de ta maison?
- Pourquoi pas? En tout état de cause, je ne pourrai plus qu'inviter les amoureux de la ville.
- En rase campagne?
- En rase campagne. Enfin, sur un demi-hectare autour de ma maison.
- Et le reste?
- Mille deux cents hectares de maisons autour de la mienne.
- Mille... J'ai compris; on a bâti.
- Oh! Comment donc es-tu arrivé à cette conclusion?
- On t'a raconté des boniments?
- Pas du tout! On m'a dit : "Vous serez au calme, loin des grandes villes!" C'est vrai, les habitants travaillent tous loin d'ici, et il n'y a jamais personne, tout est vide dans la journée.
- Et le soir?
- Ils dorment.

 

-84-

- Veux-tu que je te fasse une dictée, papa?
- Une dictée? Pour quoi faire?
- Tu es professeur de français, n'est-ce pas?
- Oui; et je ne pense pas...
- ...avoir une mauvaise note?
- Certainement non! Bon, tu veux t'amuser? Allons-y!
- Je te dicte.
A quoi l'état sert-il?
8 voitures.
Il y a 124 autres voitures.
Le saint-Père est là? Notre Saint Père?
Le Parlement de Bordeaux a été sanctionné par le parlement français.
Le pôle nord est dans l'hémisphère Nord.
Le match France Angleterre ne vaut pas le match Allemagne - Italie.
Et enfin, quelques titres d'oeuvres célèbres : le Rouge et le noir, ces Dames aux Chapeaux verts, de l'Esprit des lois, Une Saison en enfer, les pauvres Gens, Julie ou la nouvelle Héloïse, les Dieux ont soif.
- Bon, c'est terminé, ta plaisanterie?
- Une petite seconde encore, ça ira très vite pour te donner une note, j'ai regardé ce que tu écrivais.
- Et alors? je pense avoir une bonne note.
- Excellente! et je ne serai pas trop sévère. Tu as zéro.
- Zéro! je voudrais bien voir ça.
- Je vais te le montrer! Voici l'orthographe correcte.
A quoi l'Etat sert-il?
Huit voitures.
Il y a 124 autres voitures.
Le saint-père est là? Notre saint Père?
Le parlement de Bordeaux a été sanctionné par le Parlement français.
Le pôle Nord est dans l'hémisphère nord.
Le match France-Angleterre ne vaut pas le match Allemagne-Italie.
Et enfin, quelques titres d'oeuvres célèbres : Le Rouge et le Noir, Ces dames aux chapeaux verts, De l'esprit des lois, Une saison en enfer, Les Pauvres Gens, Julie ou la Nouvelle Héloïse, Les dieux ont soif.
- Mais enfin, cela ne tient pas debout, il n'y a pas l'ombre d'une raison pour choisir entre l'orthographe que tu proposes et la mienne!
- Que si, il y en a une! et qui vaut son pesant d'or!
- Je serais bien curieux de savoir laquelle.
- Mon salaire.
- Ton salaire?
- Tu sais bien que je suis directeur du service de correction d'une grande maison d'édition.
- Oui, ça, je sais; mais ce n'est pas...
- Mais si!
- Et d'où est-ce qu'ils tirent ça?
- Il y a des livres spécialisés qui donnent ces règles.
- Je n'ai jamais vu ça dans les livres de classe!
- Ces livres ne sont absolument pas faits pour le public!
- Comment cela? C'est bien le public qui lit les livres!
- Oui, mais ce n'est pas le public qui décide, ce sont les règles.
- Cela est parfaitement ridicule. Tu as pris quelques exemples qui sont loin d'être courants, c'est tout.
- Pardon, dans les lycées, c'est encore pis, tu enseignes le même genre de choses à tes élèves. Et si tes élèves font des fautes, tu les empêches d'avoir le salaire qu'ils souhaitent après les examens que tu leur fais passer, le baccalauréat par exemple.
- Bon, bon, je vois que tu t'amuses bien, cela n'est pas très sérieux. D'ailleurs, moi, quand j'enseigne l'orthographe à mes élèves, je me fonde sur des bases solides.
- Crois-tu?
- Donne-moi donc quelques exemples!
- "Tâter" prend un accent circonflexe et "tatillon", non; "charrette" prend deux "r", et "chariot", un seul. Et dis-moi comment tu écris "j'ai"?
- J'a...
- Faux! j'h, a, i.
- Quoi?
- Vient du latin "habeo".
- Oh, écoute, je suis professeur de français, et non de latin; en français...
- ...on écrit avec une faute d'orthographe.
- Pas du tout! L'orthographe française ne dit pas d'écrire "h".
- Pourtant, elle dit d'écrire "h" là où en latin, il n'y en a pas, comme dans "haut" qui vient de "altus", ainsi qu'altitude en français. Et alors, comment décider s'il faut écrire un "h" ou non si le mot d'origine n'en possède pas?
- Parce que c'est comme ça en français.
- Dans la dictée, c'était aussi comme ça en français.
- Oui, mais ça, personne ne le sait.
- Dans ta classe non plus, puisque tout le monde fait des fautes.
- C'est pour ça que je leur enseigne.
- C'est bien pour ça que je te l'ai enseigné.
- Et à quoi cela va-t-il nous servir?
- A être satisfait de voir que tes désirs sont comblés.
- Mes désirs?
- Oui, tu m'as toujours dit que cela te déplaisait de voir un livre empli de fautes.
- De fautes? Décidées par qui? des éditeurs?
- Et toi, tes fautes? Décidées par qui?

 

-85-

- C'est du grand art! Tu aurais vu le changement de pied en plein vol!
- Et quelle souplesse! Quelle légèreté!
- Ah, ces artistes, ils méritent bien d'être payés cher!
- Ah, quand l'esprit y trouve son compte!...
- Radieuse poésie!...
- A propos, c'est bien de Josette que tu parlais?
- Josette? Comment ça, Josette?
- Pourquoi, ce n'était pas...?
- Mais non, c'est Albert...
- Albert?...
- Enfin, oui! L'avant-centre...
- Mais de quoi parles-tu?
- Mais du match de football d'hier.
- Ah, bon!...
- Et toi?
- Du ballet que j'ai été voir hier.

 

-86-

- Chers téléspectateurs! Plusieurs ouvrages sur les rapports de Rome avec les pays du bassin méditerranéen à l'époque de l'Empire ont paru ces derniers temps, et ont soulevé l'intérêt, non seulement des érudits, mais aussi du grand public. Nous avons réuni ce soir pour cette émission en direct, les meilleurs spécialistes de la question, question qui a fait couler tellement d'encre dans le passé, et dont des années de discussion n'épuiseraient pas le sujet.
S'adressant aux spécialistes :
- Messieurs, le public a montré, par le nombreux courrier reçu par nos services, l'impatience qu'il avait d'entendre des hommes aussi compétents que vous. Chacun de vous pourra donc exposer son point de vue. Etant donné le temps d'antenne qui nous est accordé, vous aurez chacun trois minutes pour votre exposé.

 

-87-

- Quand rentre-t-il, ton voisin?
- Samedi, je crois.
- Il est encore parti s'occuper de ses pauvres?
- Oui, comme chaque année, pendant une semaine.
- Bon prétexte pour aller se promener à l'autre bout du monde, tous frais payés!
- Il va sur le terrain, afin d'apporter aux pauvres ce dont ils ont besoin.
- Une semaine par an sur le terrain! Tu me fais rire! Les gens vraiment sérieux consacrent tout leur temps à ce qu'ils font. Regarde Julien; tous les jours il est sur le terrain; toute l'année.
- Oui, c'est vrai, mais...
- On peut être sûr que ce qu'il fait est bien fait! Regarde le but qu'il a marqué dans le match de football d'hier; un but historique!

 

-88-

- Nous voulons nous marier.
- Vous êtes bien jeunes!
- Nous avons l'accord de nos parents.
- Oui... oui...
- Quels papiers faut-il remplir?
- Quel âge avez-vous Mademoiselle?
- Treize ans, Monsieur; nous nous sommes renseignés, à partir de treize ans, j'ai le droit de me marier!
- Oui, je comprends...
- Alors, que devons-nous faire?
- Eh bien...!
- Oui, Monsieur?
- Eh bien...!
- Oui, Monsieur?
- Eh bien...! Vous auriez dû venir hier...
- Pourquoi, le bureau est fermé? Nous pouvons revenir demain!
- Demain...
- Ou un autre jour; pas trop loin... Nous avons tellement envie de nous marier... nous nous aimons... vraiment!
Un autre employé s'est approché. Il est plus âgé, et paraît être le chef du bureau :
- Je suis désolé, Mademoiselle, la loi concernant l'âge du mariage a changé depuis ce matin. Il vous faudra attendre un peu.
- Combien de temps, Monsieur?
- L'âge est fixé à présent à dix-huit ans... vous devrez attendre cinq ans.

 

-89-

- Pourquoi veux-tu que je doive quoi que ce soit à mes parents? Ils n'ont jamais rien fait pour moi, ils se sont même débarrassés de moi en m'abandonnant à ma naissance, je ne sais même pas qui ils sont. Je me suis débrouillé tout seul dans ma vie, et certains m'ont aidé à devenir ce que je suis. C'est grâce à eux et à moi-même que maintenant je suis parfaitement heureux!
- Sans tes parents, tu n'aurais jamais existé.
- Tu as raison, je n'avais pas pensé à ça.
- Regarde les éditeurs, les bibliothèques, les expositions; ils font des choses très importantes...
- C'est vrai aussi; mais, comme tu dirais, sans les auteurs...

 

-90-

- Nous sommes maintenant des gens d'un âge rassis; il est temps pour nous de jouir de la vie. Ma petite usine de pièces d'armement marche toute seule...
- Tu fais des baïonnettes... pourquoi aussi des couteaux ?
- Pour le combat rapproché, voyons! Tu en as, de ces questions!
- Tu sais bien que je me pose tout le temps des questions.
- Oui, toujours aussi farfelues; pourquoi la Lune tourne-t-elle autour de la Terre...
- C'est vrai! Pourquoi les nuages vont-ils par-ci ou par-là, pourquoi les fleurs existent-elles, pourquoi faisons-nous des enfants...
- Oh, pour les enfants... il faut bien que quelqu'un se serve des armes que je fabrique!

 

-91-

- On ne t'a pas vu dimanche!
- J'ai passé ma journée à vendre.
- Vendre! Te voilà devenu commerçant! Tu as gagné beaucoup d'argent, j'espère?
- Oui, mais ce n'est pas pour moi.
- Tel que je te connais, c'était une vente de charité?
- Oui; les pauvres ont besoin de tant de choses...
- C'est vrai. C'est très bien de secourir les pauvres!
- Oui, oui, vous avez raison tous les deux. Mais je connais un peintre qui n'a pas assez d'argent pour s'acheter des couleurs...
- Il ne doit pas être tellement célèbre, ton peintre!
- Il le sera peut-être un jour, cela s'est vu, non?
- Ecoute! S'il fallait secourir tous les artistes, cela ferait du monde, tu ne crois pas?
- Et puis, comment choisir ceux qui le méritent?
- Vous avez encore raison tous les deux. Il y a bien moins de pauvres que d'artistes dans le besoin. Et puis, c'est beaucoup plus facile de choisir les pauvres qui le méritent.

 

-92-

- Bonjour cousin! Comment va la campagne?
- Comme tu vois, elle vient d'arriver à Paris!
- Content de te voir! Ça marche au lycée?
- Toujours le même train-train! Mais toi, tu as changé de lycée?
- Oui.
- Ça marche?
- Très bien!
- Les copains?
- Sympas! Avec un type très drôle.
- Pourquoi ça?
- Il passe son temps à dormir...
- Un cancre?
- Pas du tout! premier en maths et physique... bref, bon partout!
- Ça doit être le genre à travailler sans le montrer.
- Sans doute. Mais ce n'est pas pour ça qu'il est drôle. De temps en temps, il se réveille, et nous fait de grandes déclarations sur ce que nous devons faire.
- Tu veux dire sur les maths, par exemple?
- Pas du tout! Sur la morale.
- Ah oui; en philo? Il est très fort?
- Il a de bonnes notes. Mais d'après les commentaires du prof en classe, il écrit des choses assez ordinaires... beaucoup de culture...
- Et alors?
- Alors? Quand il nous parle, il nous dit que nous devons faire tout ce qu'il nous ordonne, sinon, il nous arrivera de grands malheurs.
- Il vous ordonne?
- Enfin, c'est ce qu'il prétend. Mais comme il se rendort aussitôt et ne s'occupe plus de nous...
- Curieux... Et quel genre d'ordres vous donne-t-il?
- En général, des banalités que tout le monde connaît, et sur lesquelles tout le monde est plus ou moins d'accord.
- Ce n'est donc pas bien difficile de lui obéir!
- Non, mais il y a une condition; il faut lui dire que c'est seulement parce que c'est lui qui nous l'a ordonné, et parce que nous sommes sûrs qu'il a raison.
- Drôle de bonhomme! Enfin, tant qu'il ne vous ennuie pas plus...
- Non, non; ça, c'est le prof de philo qui s'en charge. Gare les notes!

 

-93-

- Ah, je vois que vous êtes des gens avisés dans votre résidence!
- Je te remercie; mais à quoi le vois-tu?
- Vous avez installé un dos d'âne à l'entrée de la cour pour obliger les voitures à ralentir.
- Oui...
- Vous avez rudement bien fait! Les gens sont fous; ils roulent à des allures insensées, sans prendre garde aux piétons!
- Considère cependant qu'avant la cour et le dos d'âne, il y a une barrière qu'il faut ouvrir.
- Oui, je l'ai vue. Mais je les connais bien! Ils s'élancent comme des fous dès que la barrière s'ouvre, rentrent en trombe dans la cour s'il n'y a rien qui les en empêche! Heureusement que vous avez mis le dos d'âne!
- Tu sais, la barrière n'est qu'à trois mètres du dos d'âne.
- Ça ne fait rien, vous avez bien fait! On n'est jamais trop prudent!

 

-94-

- Ta tante n'a pas été très satisfaite de sa visite du château...
- Il ne lui a pas plu? Pourtant, il lui plaisait beaucoup sur les photos.
- Oui, mais les photos n'ont pas d'escalier!
- Comment ça, pas d'escalier?
- Oui; le château, lui, en a un.
- Je sais; j'y suis déjà allé. Il est très beau d'ailleurs, cet escalier!
- Oui; seulement, il est très haut, et ma tante a beaucoup de difficulté pour marcher, et elle ne peut pas monter les escaliers.
- Je comprends. Cependant, il me semble bien qu'il y a un ascenseur.
- Parfaitement!
- Il était en panne?
- Pas du tout.
- Là, je ne comprends plus.
- Sur la porte de l'ascenseur, il y avait une pancarte : "Réservé aux personnes à mobilité réduite".
- Mais c'est parfait!
- Pas autant que tu le penses! Comme tu le sais, pour arriver au château, il faut traverser tout le parc, ce qui fait bien cinq cents mètres; et la pancarte d'ajouter : "Prendre la clef de l'ascenseur chez le gardien, à l'entrée du parc."

 

-95-

- Mademoiselle, montrez-moi votre culotte.
- Comment osez-vous, Madame?...
- Je suis chargée de vérifier si votre culotte est conforme aux instructions précises stipulées par le règlement concernant les employés de notre banque.

 

-96-

- Voici votre billet d'avion, Monsieur!
- Merci, Mademoiselle!
L'ingénieur contemple le billet :
- Mais... cet avion a déjà explosé trois fois sans qu'on n'ait jamais su pourquoi!
- Le directeur a dit que c'était urgent, et l'avion suivant part trop tard.
- Ah oui, je comprends!

 

-97-

Premier panneau :
PROCHAINE SORTIE DE L'AUTOROUTE A CINQ MINUTES

Deuxième panneau, deux cents mètres plus loin :
PROCHAINE SORTIE DE L'AUTOROUTE FERMEE

 

-98-

La frontière court au milieu de la rue du petit village. Il habite d'un côté, elle habite de l'autre, la maison en face. Il a dix-huit ans, il est majeur; elle a dix-sept ans, elle est mineure. Ils se sont enlacés et s'embrassent, longuement.
"Attention! Si vous traversez la rue, le garçon ira en prison pour dix ans pour agression sexuelle sur une mineure!"

 

-99-

- Je n'ai jamais vu un homme aussi intransigeant que lui sur la morale. Ce qui est conforme à la loi est bien, ce qui est contraire est mal.
- Et lorsque la loi change?

 

-100-

Maryse, jeune représentante en tissus, vient de décrocher un gros marché, et pour fêter sa victoire, elle quitte son appartement en ville et retourne au pays rendre visite à sa chère grand-mère pour quelques jours.
- Trois heures du matin! Est-ce que c'est une heure pour rentrer lorsqu'on est une jeune fille! A l'avenir, il serait plus convenable de rentrer avant minuit!

 

-101-

- Dis donc, j'ai enfin compris pourquoi les hommes veulent se promener et voyager à l'autre bout de la terre!
- Ah, tu m'intéresses! Pourquoi?
- Les bêtes aussi voyagent, et même voyagent sans cesse, que ce soit près de chez elles ou au loin. J'ai remarqué qu'à chaque fois, elles cherchaient de la nourriture pour survivre.
- Eh bien?
- Eh bien, les hommes font de même! Ils continuent à chercher leur nourriture; seulement, ils ont oublié qu'ils n'ont plus faim!

 

-102-

- C'est insupportable! Mon fils ne veut rien faire à l'école, il préfère se promener.
- Oh, c'est comme le mien! Et en plus, il me répond que dès que je le peux, je pars en vacances!
- A moi aussi! Mais les vacances ne nous empêchent pas de nous passionner pour notre travail au bureau.
- Oui, oui, ne va quand même pas trop loin! Que ferions-nous si nous gagnions cent milliards à la loterie?

 

-103-

- J'ai vu un excellent film, hier!
- Raconte!
- Il montre qu'il faut toujours rester soi-même, sans chercher à changer... Une fille voulait devenir plus belle, mais celui qui l'aimait ne l'a plus reconnue et s'est détourné d'elle. Vite, elle a repris sa forme naturelle! Comme quoi, il valait mieux être laide que belle.
- Il ne reste plus qu'à tourner un film où la fille cherchera à être laide.
- Ou alors, un film où la fille cherchera un autre garçon.

 

-104-

- C'est honteux! Hier, j'ai vu un type dans la rue qui se délectait à regarder des filles par la fenêtre d'un cours de danse...
- Et tout ça, sans payer? Tu as raison, c'est honteux!
- Qui te parle de payer?
- Pourquoi? toi, tu as bien payé tes billets pour le ballet que tu vas voir demain?

 

-105-

- Tu n'as pas honte? Te promener avec une jupe si courte!
- Tu as raison, je vais l'enlever!
- Tu es folle?
- Pourquoi? J'enlève ma jupe, pas mon maillot de bain!

 

-106-

- Voilà une demi-heure que tu es sous les balançoires de la fête foraine à te tordre le cou pour regarder sous les jupes des filles!
- C'est vrai, j'ai tort; à l'Opéra, on est drôlement mieux installé pour regarder sous les tutus des danseuses, et ça dure plus longtemps.

 

-107-

"Vous vous êtes tordu le pied en descendant du train? Vous auriez dû faire attention, il y a du verglas sur le quai! On vous avait prévenu pourtant; il y a un grand panneau à la sortie de la gare."

 

-108-

Complément à l'arrêté du 16 février 1859, instituant un "diapason normal" dans le pays de France.
Art. 1er - Messieurs les compositeurs de musique voudront bien se mettre en conformité avec l'arrêté suscité.
Art. 2 - A titre d'exemple, Monsieur Wolfgang Amadeus Mozart sera prié de réécrire l'Ouverture de son opéra Don Giovanni en do dièse mineur, au lieu de ré mineur, afin de se mettre en conformité avec le "diapason normal" à 435 vibrations par seconde en usage dans notre pays, renonçant à celui de 415 vibrations par seconde qu'il s'est cru autorisé d'utiliser. A défaut de quoi, la représentation de son opéra sera interdite sur toutes les scènes publiques de France. Il en découle que les différents airs de cet opéra écrits en d'autres tonalités devront être réécrits dans le même rapport.

 

-109-

- Ça se passe bien, ton travail?
- Parfaitement! Oh, le patron de mon entreprise est abominable, mais j'ai un excellent salaire!
- Tu n'es pas encore mariée avec ton ami?
- Non.
- Je croyais que tu l'aimais?
- Oui, mais je ne veux pas dépendre de l'argent d'un homme.
- Tu préfères dépendre de l'argent d'un homme que tu trouves abominable, plutôt que de l'argent d'un homme que tu aimes?
- Ce n'est pas la même chose. Pour gagner cet argent chez mon patron, je travaille. Toi, tu restes chez toi, tu ne travailles pas.
- Tu crois que s'occuper de sa maison, élever quatre enfants, et prendre soin de son mari, ce n'est pas un travail?

 

-110-

- Ah, si tu savais!...
- Te voilà toute rouge d'émotion!
- Je l'ai vu hier... Il est... Tu ne peux pas savoir!
- Tu es amoureuse!...
- Oh, oui! Oh, oui! Nous avons passé hier un moment qui ne s'oublie jamais, un moment merveilleux!
Toto, neuf ans, entre dans le salon :
- Moi, je sais, moi, je sais! Tu es allée aux Grands Magasins de l'Eté!
- Qu'est-ce que tu racontes?
- Ils l'ont dit à la télé! Venez vivre un moment merveilleux! Cinq pour cent de rabais sur tous nos articles!

 

-111-

- Tu ne le vois plus?
- Non; il s'est fâché contre moi.
- Tiens! il te l'a rendu ce livre si rare auquel tu tenais tant? C'est heureux!
- Il en avait très envie, je le lui avais donné avec mon amitié. Il m'a rendu le livre.

 

-112-

- Excusez-moi Monsieur, j'habite cette maison au cinquième étage. Auriez-vous l'obligeance de m'accompagner dans l'ascenseur?
- Oui... Certainement Mademoiselle... Vous avez un ennui?
- Oh non, pas du tout, Monsieur! Mais l'ascenseur est interdit aux enfants non accompagnés.
- Oui... Certainement Mademoiselle... Mais puis-je vous demander quel âge vous avez donc?
- Dix-sept ans Monsieur.
- Dix-sept ans!
- Oui Monsieur; la loi affirme que je suis une enfant jusqu'à dix-huit ans. Vous savez, mes parents m'ont élevée dans le respect de la loi, Monsieur.

 

-113-

- Je ne m'en sors pas! Trente programmes sur la manette de la télé et du magnétoscope, quinze programmes sur la machine à laver, je ne sais même plus combien de programmes sur mon ordinateur, quarante-cinq pages de mode d'emploi par-ci, quarante par-là...
- C'est vrai, ça devient vraiment trop compliqué! Il va falloir bientôt créer des cours à l'école.
- Par contre ce ne sera pas la peine de faire passer un examen de fin d'année.
- Pourquoi?
- Ben, avec l'arrivée des nouveaux modèles, l'examen aura dépassé la date de péremption!

 

-114-

- Où vas-tu en vacances cet été?
- En France.
- Quoi! tu restes là?
- Oui, pourquoi?
- Tu sais, en Turquie, il y a la plage, la mer...
- La France est entourée de plages.
- 27 millions de personnes vont en Turquie tous les ans; cela prouve quelque chose!
- Tu as raison; en France il n'y en a que 74 millions.

 

-115-

Une trentaine de naufragés se retrouvent sur une île déserte. Un seul d'entre eux est capable de construire un bateau. Il le construit.
Il demande une faveur particulière. On lui répond :
- Tous les hommes sont égaux, vous n'aurez rien de plus que les autres.
- J'ai construit le bateau qui vous sauvera.
- C'est normal, chacun fait selon ses moyens, vous n'aurez rien de plus que les autres.
Le lendemain, les naufragés n'ont retrouvé ni bateau, ni constructeur.

 

-116-

- Donne-moi cinq cents euros, je suis gêné en ce moment.
- Tiens, je te les prête volontiers.
- Non, non, je t'ai dit "donne", pas "prête".
- Pourquoi veux-tu que je te les donne?
- Il y a dix ans, Jean était gêné, il m'avait demandé de lui donner cinq cents euros; je les lui ai donnés.
- Pardonne-moi, mais je ne vois pas le rapport. C'est à lui que tu devrais les demander.
- Tu sais, il est moins riche que toi.
- Ecoute, tu m'agaces! Je veux bien te donner tout ce que tu veux, mais n'invente pas des raisons aussi stupides!
- Bon, bon, garde-les, tes cinq cents euros, d'ailleurs je n'en ai aucun besoin.
- Qu'est-ce que c'est encore que cette histoire que tu as inventée?
- Rien, rien... A propos, tu as touché ta retraite?
- Mais... quel rapport?
- La retraite que tu touches, c'est aussi un don, que te font les gens d'aujourd'hui.

 

-117-

L'employé au mendiant :
- Vous ne travaillez pas, et vous demandez l'aumône! Moi, j'ai mon salaire et je m'en contente; faites comme moi, contentez-vous de ce que vous avez!
Le patron à l'employé :
- Vous demandez encore une augmentation! Moi, j'ai mon usine et je m'en contente; faites comme moi, contentez-vous de ce que vous avez!
Le milliardaire au patron :
- Vous demandez de l'argent pour donner de l'extension à votre usine! Moi, j'ai autant d'argent que je veux, et je m'en contente; faites comme moi, contentez-vous de ce que vous avez!
Dieu au milliardaire :
- Vous me demandez une bonne santé! Moi, j'ai la vie éternelle, et je m'en contente; faites comme moi, contentez-vous de ce que vous avez!

 

-118-

- Il est bientôt midi, quelle chaleur, on étouffe! Vous rentrez chez vous, j'espère?
- Non, je pars travailler mon champ.
- Comment ça?
- A ma montre, il est déjà deux heures, on va vers le soir.

 

-119-

- Mais fais donc un effort!
- Je ne peux pas faire mieux que ce dont je suis capable!
- Dépasse-toi toi-même, enfin!
- Oui, oui; et à force de se dépasser, on finit par se perdre de vue.

 

-120-

- Les bons comptes font les faux amis.
- Les bons amis, tu veux dire.
- Où avais-je la tête? Les mauvais comptes font les vrais amis.
- Ah, toi! Toujours des blagues!
- Toujours...

 

-121-

- Si tu veux gagner ta course de voitures, il faut que tu ailles le plus vite possible.
- C'est tout ce que tu as à m'apprendre!
- Non, pas seulement; sois le plus prudent possible, ta vie en dépend.
- De mieux en mieux! Ce ne serait pas contradictoire, par hasard?
- Si, bien sûr.
- Alors, il faut être fou...!
- Ou bête; mais si on ne meurt pas, on devient très riche.

 

F I N

 

 

 






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