PHOTOS of VENICE and FRANCE
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SOUVENIRS  DU  FRIUL

 


 

CIASASOLA





- Oh, le beau panier!

- C'est un grand panier qu'on se met sur le dos pour transporter l'herbe des prés, me répond Nora; chez nous, en furlan, on l'appelle un coss. Le poids peut être grand, mais on n'a pas mal au dos.

En cet été mil neuf cent quatre-vingt-sept, je suis au Friul, le pays de Nora, région qui se trouve au nord de Venise, dans un hameau tout proche du village de Casasola, en furlan Ciasasola. Ce qui fut un hameau, et dont il ne reste plus que les maisons, aux murs de pierre.

Nora est friulane, furlana comme on dit ici. Moi, je suis russe. Nous habitons ensemble à Versailles. Elle m'a invité à venir chez elle pendant l'été. Chez elle, c'est-à-dire chez ses parents qui habitent Sequals, près de Spilimbergo, ou mieux Spilumberc en furlan.

Nora est montée au premier étage d'une des fermes, qui sert de fenil, par l'escalier de pierre.

- Tola, viens voir! m'appelle-t-elle.

Dans le fenil, sous le toit, un grand tas de foin, et une fourche plantée dedans.

- Personne n'habite plus ici, mais la maison n'est pas abandonnée; on y vient, observe Nora.

Nous ressortons du fenil. La fourche semble nous dire : "Vous pouvez partir tranquilles; je suis là, je garde la maison!"

Devant nous, un vaste pré, adossé à la montagne. Nous y sommes déjà, à la montagne. Cinq cents mètres là où nous sommes, deux mille face à nous, car la montagne s'élève vite.

Nous traversons le pré. Au fond, d'autres maisons, ou fermes si l'on préfère, ou les deux à la fois. Quatre maisons, côte à côte. A gauche, peut-être la plus belle. Mais peut-on parler de beauté, là où la vie prend le pas sur elle? Et ici, si les autres habitants sont partis, sans doute pour n'y jamais plus revenir, il en reste un, qui y restera toujours, la vie du passé de ces maisons.

Revenons à la maison dont je viens de parler. Qu'a-t-elle donc? Pas grand chose, sinon que tout est fait pour qu'on s'y sente bien. Un escalier, de pierre, bien sûr, qui monte à l'étage où l'on habite, un palier qui court devant les portes, un auvent qui protège ceux qui y demeurent. Au-dessous, sur le sol, deux petites portes, et un deuxième auvent, un peu en retrait. Y en a-t-il beaucoup, des grandes belles maisons de notre temps prenant tant de soin de ceux qui y demeurent?

Les maisons d'à côté? Elles aussi sont pleines d'attentions, et peut-être même plairaient-elles plus à d'autres que moi. Affaire de goût personnel, je pense.

A droite, un peu plus bas, un ruisseau. On ne manque pas d'eau, par ici. Un ruisseau qui coule gaiement, bondissant sur les pierres qui en tapissent le fond.

Au milieu des brûlures du soleil de l'été, on est saisi par la fraîcheur ombragée de l'endroit. L'herbe est grasse, d'un beau vert, souple et douce comme un tapis. Peu distant du village, on n'entend pourtant plus d'autre bruit que le petit clapotis de l'eau et les gazouillements légers des oiseaux, et on se retrouve soudain caché au creux des montagnes, entouré au loin de feuillages frémissants.

On n'a jamais peint le bois des portes, ni égalisé les grosses pierres blanches des murs, et les belles tuiles cuites et rondes des toits chantent là-haut. Un noyer a poussé contre la maison, il la rafraîchit de son ombre et lui offre ses fruits. Tout sent bon ici, l'eau, la terre, les fleurs, les herbes, les arbres.



CIASASOLA, un autre jour





Une longue promenade sur les routes montagneuses, aux vallées profondes et aux sommets couronnés d'arbres, vallées qui ne ressemblent jamais à la vallée voisine, sommets dont l'un menace et l'autre invite. Promenade durant laquelle le Friul pénètre dans mon coeur. Oui, car c'est le Friul duquel Nora a reçu la vie.

Ciasasola! Sans que nous nous en fussions rendu compte, la route montagneuse nous a conduits en ce lieu. Pourquoi ne pas nous y arrêter de nouveau? Nous descendons de voiture et allons nous promener à pied.

Petite halte dans le fenil que nous avons vu la première fois. Dans un coin, on a rangé de jolis fagots. J'aperçois aussi une trappe sur le plancher. Nora m'explique qu'on l'ouvre pour faire tomber le foin près des mangeoires et nourrir les bêtes sans fatigue.

Je m'installe dans le foin. Aucun fauteuil ne peut se comparer à la délicieuse sensation que j'éprouve. Et l'odeur suave que je ne connaissais pas... Nora est venue s'installer auprès de moi.

Nous retraversons le grand pré. Les maisons, au fond, sont toujours là. La route est calme, la lumière du soleil est douce en cette fin d'après-midi. Les maisons maintenant familières, avec leur escalier de bois pour monter au premier, leur beau toit de tuiles rondes et rosées, leurs massives pierres d'angle, parsèment la route, dans les senteurs des plantes et des foins. La montagne est là devant nous, avec ses herbages qui se glissent entre les arbres. Et dans le tournant de la route, un petit oratoire à la grille rouillée veille.

Un pré descend jusqu'aux arbres denses; les montagnes se pressent par-dessus, dans une légère brume.

Au milieu du pré, on ne se promène pas, on flâne encore moins. On ramasse le foin pour l'hiver prochain. Les vaches auront faim, et l'herbe ne poussera guère sous la neige. Alors, au travail!

Le char attend son chargement. Le ramassage a déjà commencé, et le foin s'entasse sur le char. Une femme, debout, bien plantée sur ses jambes, est en train de disposer le foin qu'un homme robuste vient de lui lancer. Et l'homme, sa fourche à la main, prépare la fourchée suivante - c'est Nora qui m'a appris le mot. Là où le foin est encore couché sur la terre, un homme et une femme traînent chacun un grand râteau. Le râteau entraîne le foin couché sur la terre, l'homme à la fourche n'a plus qu'à planter sa fourche dans le tas qui s'est amassé, et à jeter le foin sur le char, où la femme l'attend pour continuer à le disposer.

Travail fastidieux, monotone, les mêmes gestes se suivent. Nous regardons sans nous lasser. Nous suivons l'action, comme dans une pièce de théâtre. L'action? oui, il y en a bien une, dont les personnages attendent le dénouement, sans que leur attention se relâche. Ils le connaissent cependant le dénouement, ils le connaissent depuis toujours. Et nous, Nora et moi, sommes fascinés. Pourquoi? Quelle est donc l'histoire qui est devant nos yeux? C'est l'histoire des hommes.



ZOUF





Un chemin de terre part du village de Staligial pour aller à Zouf. Il est étroit, le chemin de terre, on n'y passerait pas en voiture.

- Pourquoi veux-tu qu'on y passe en voiture? me sourit Nora; il n'y avait pas de voiture, dans ce temps-là.

- Il est loin, le hameau?

- Un kilomètre, d'après la carte.

- Ce n'est pas très loin, mais pour les provisions...

Elle sourit encore :

- On marchait, ici; et d'ailleurs, à Versailles, pour aller au marché, ce n'est pas plus près.

Le chemin est malaisé.

- Peut-être qu'avec un vélo...?

Elle secoue la tête dubitativement :

- Trop de bosses, c'est très sinueux...

- Tu as raison, il y a même des rochers qui gênent.

Le chemin passe à travers bois. Il est... recueilli; il donne envie d'arriver au hameau.

- Ceux qui y venaient devaient l'aimer, note Nora.

Le chemin ne va pas tout droit, il tourne, tourne... J'observe :

- Je suppose qu'il suit le terrain; sinon, cela aurait été plus difficile de le tracer.

Le chemin s'approche d'une petite butte.

- D'après la carte, c'est Zouf.

Nous entrons dans le village.

- Village? note Nora; il y a trois maisons.

- Cinq.

- Si tu veux; et de plus, il n'y a personne.

- Avec le chemin de terre, cela ne m'étonne pas.

- Salve!

Qui a parlé? un homme, plutôt petit, est sorti d'une des maisons, celle au fond. Un Romain... Qui nous parle latin! Mon latin n'est pas très bon, je n'ai d'espoir que dans celui de Nora.

- Bundi! lui répond Nora.

Bundi? Je ne connais pas ce mot en latin. Mais l'homme s'est mis maintenant à parler une langue... Ah, oui! du furlan. J'en ai déjà entendu, mais quant à suivre la conversation... surtout à cette vitesse. Encore l'italien, je peux y arriver, Nora m'a donné des cours. D'ailleurs, elle est professeur de français, d'italien, de latin, et même d'anglais. Moi, je ne suis même pas prof de russe... et pourtant je lui donne des cours de russe... Avec sa fichue linguistique, elle comprend déjà les mots russes mieux que moi!

- Ah... on est bien, ici!

C'est l'homme, qui s'est adressé à moi, dans un très bon français, en prenant une profonde aspiration.

- Oh, oui! vraiment bien! Elle est très jolie, votre région!

L'homme m'a regardé, et m'a souri modestement.

- Vous réparez votre maison? lui demande Nora.

- Oui... Oh! ce n'est pas pour habiter tout le temps. Je compte revenir ici de temps en temps, l'été...

Il poursuit, après avoir jeté un coup d'oeil à la maison :

- J'habitais là quand j'étais petit; c'est ma maison... aujourd'hui, je travaille à Milan, il n'y a pas de travail, ici. J'ai toujours voulu revenir.

- Il y a d'autres habitants?

- Non, je suis le seul; ils sont tous partis, il y a longtemps.

Je demande :

- Comment faites-vous pour amener...?

- Le matériel? Je le porte sur mon dos, les sacs de ciment, les pierres, les outils, tout.

Il a accompagné sa réponse d'un sourire voulant clairement dire : "Comment voulez-vous faire autrement?"

Je lui ai souhaité bon courage. Il m'a regardé avec un léger étonnement, et m'a souri.

Nous sommes ressortis du... village, et avons fait quelques pas aux alentours. Du côté opposé à celui par lequel nous sommes arrivés, une profonde vallée.

- Tu as vu...?

J'interromps Nora :

- Le lac qui est sur la carte.

- Oui; nous pourrions y aller un autre jour, aujourd'hui il est tard.

- Entendu.

Nous contemplons un bon moment la vue qui s'étend au loin, par-dessus la montagne qui nous fait face de l'autre côté du lac, ainsi qu'une maison isolée, à l'abri dans le creux des deux mamelons de notre montagne, tandis que la brise caresse les herbes molles qui courent sur la pente et scintillent au soleil couchant.

Sur notre gauche, une curieuse impression; comme si la montagne était en train de glisser vers la vallée. La pente, le flanc, bien sûr, mais l'impression demeure, due sans doute à ce pan couvert d'une herbe lisse, où rien, pas même la terre, ne paraît pouvoir se retenir de tomber, de glisser plutôt. Vers le sommet du mont, la pente s'est radoucie. Est-elle en train de tenter de remonter? Non, évidemment. Mais la sensation est là. Un rideau de montagnes comme un décor de théâtre. Nous voici tout en haut. Une grande, grande maison est devant nous, toute pointue. Non, ce n'est pas une maison, c'est un mont qui est pointu. Est-ce la montagne des illusions? ou bien nous, qui rêvons? Et puis, la brume qui éloigne l'horizon...



STALIGIAL





- Où allons-nous, aujourd'hui?

- Si nous allions au lac près de Zouf? me répond Nora.

- Ce n'est pas loin de l'école de ton arrière-grand-père?

- Oui.

- Bonne idée; l'endroit est calme, et le lac très joli.

Nora a étalé une carte :

- Il n'y a qu'un sentier, la voiture ne passera pas.

- C'est très loin?

- En passant par Staligial, un bon quart d'heure.

- Allons-y à pied!

- Entendu!

Nous voilà donc sur les routes montagneuses qui commencent peu à peu à nous devenir familières. La montagne nous entoure.

- Peut-on en sortir?

Ma question étonne Nora :

- Sortir d'où de la montagne?

- Oui. Je me rends compte que la question est bête, mais si j'oublie...

Je ne sais comment continuer. Nora suggère :

- Notre temps?

- Oui, comme si nous étions là sans savoir d'où nous venons. Les montagnes...

- Elles sont comme un monde qui n'en permet pas d'autre? C'est ça que tu veux dire? me demande Nora.

- Oui. Si on ne sait rien, les montagnes paraissent ne jamais s'arrêter.

- Oui, tout autour de nous, où que nous regardions, la montagne n'a jamais de fin.

Nous arrivons près de Staligial, les premières maisons se dessinent. Nous les avons déjà vues en allant à Zouf, mais sans nous être attardés dans le village. Cette fois-ci, nous flânons un peu à pied, après avoir rangé la voiture.

- Il y a du monde, ici, observe Nora, et voilà un vieil escalier de bois qui saura bien mener les habitants au fenil.

- Oui; peut-être est-il vieux, mais je n'aurais pas peur d'y monter.

Cependant, n'ayant pas à y monter, nous n'y montons pas.

- Tu as vu la boutique de fleurs?

Nora regarde autour d'elle :

- Une boutique...?

Je montre l'escalier :

- Là, sous l'escalier!

Nora sourit :

- Je ne pense pas qu'on les vende!

De grandes plantes fleuries ont poussé sous l'escalier de bois, faisant illusion... à condition de les aider un peu.

- Et voilà une autre boutique de fleurs! Elles sont plus petites, mais tout aussi belles, note Nora.

- Ça, c'est une vitrine.

- Le muret? Et une belle vitrine.

Je m'approche du muret, cueille une petite fleur blanche :

- C'est pour toi!

Nora a mis la fleur à la ceinture... et m'a embrassé.

Nous continuons à flâner par les petites rues du village. Des escaliers, il y en a partout, et non seulement ceux qui mènent aux fenils. Le village a choisi le versant d'une colline, et la pente est raide. Alors, les escaliers remplacent les rues, de temps à autre. Nous montons par l'un des escaliers de pierre.

- Il est bien soigné, remarque Nora.

Escalier suivant. Je remarque à mon tour :

- Celui-là, personne ne doit y passer depuis longtemps. Il est submergé de feuilles, cet escalier...

- C'est le plus beau toit du village! affirme Nora, me montrant une maison au toit pourtant ordinaire.

- Qu'y as-tu vu de...?

Elle me coupe :

- Regarde plus haut!

Je lève les yeux. Le toit est toujours... Mais ce n'est pas... Je réponds :

- Tu as raison, c'est le plus beau toit du monde!

Le toit? Ce n'est pas un toit. C'est la montagne, qui s'est posée sur la maison. Simple illusion? Sans doute. Mais pour un habitant de Versailles, la montagne est déjà une illusion.

L'habituelle maison à fenil.

- Habituelle? me reprend Nora; il y a deux paliers, l'un plus haut que l'autre, et une palissade qui sert de rambarde.

- Deux fenils, alors?

- Je crois... Tiens, il y a du foin dedans!

- Regarde!

Là, nous nous sommes écriés en même temps.

- On dirait un coss accroché sur le dos de la maison!

- Heureusement que ce n'est pas sur mon dos! commente Nora; ce serait un peu lourd.

Je demande ce qu'il y a dans le coss.

Nora me sourit :

- Nous deux.

Je lui souris.

Je crois qu'une explication est nécessaire. Il ne s'agit pas d'un coss, sinon, une fois de plus, dans notre imagination. C'est une chambre qu'on a accrochée et qui ressort de la maison. Comme je vous le dis! Je n'ai jamais vu ça, Nora non plus.



SILISIA





Nous sommes au lac de Ciase Selve, formé par le torrent Silisia, que nous avions vu lorsque nous étions à Zouf. Je fais des commentaires à Nora sur les quelques jours passés dans le Friul :

- Je n'ai encore vu que deux villages - je dis villages par commodité - mais l'impression que j'en ai est surtout que ce sont des endroits qui attendent que les hommes viennent y vivre. Un village ne peut faire autre chose que proposer ce qu'il a. Quant aux hommes qui y vivent, leur vie dépend d'eux-mêmes. Les hommes que j'y ai vus? Ce sont ceux du moment, il ne sert à rien d'en parler pour avoir une idée du pays à travers les âges. Je pourrais dire comment moi, et toi, pourrions y vivre, et quel endroit nous choisirions. Ce que j'ai vu paraît nous convenir à tous les deux, me semble-t-il. Mais tout dépend aussi de ceux avec lesquels notre vie devra se passer.

- Ces villages montrent une vie qui n'existe plus aujourd'hui, et qui nous aurait plu, certainement, même si elle était très rude et très austère. Les hommes que nous voyons aujourd'hui ne ressemblent pas à cette vie, ils vivent chacun pour soi, et leur vie ne dépend pas de ceux qui vivent près d'eux. Pourrions-nous rêver notre vie dans ces endroits?

- Pourquoi venir ici alors, si plus rien n'y existe?

- Nous vivrions entourés des restes d'une vraie vie, qui n'existe pas ailleurs.

- Tu veux dire cette vie-là, d'autres vies existent ailleurs.

- Oui, d'autres vies existent, mais elles ne sont pas les mêmes, et peut-être ne les connaissons-nous pas.

- Mais pourquoi venir voir les restes de cette vie-là?

- Parce qu'elle nous plaît, et que nous nous y sentons bien.

- Pourtant nous ne comptons pas venir vivre ici.

- Qui sait?

- Nous retournerons à Versailles après ces quelques jours; notre vie est là-bas.

- La vie ne s'arrête pas forcément à l'avenir proche. Mais peut-être ne reviendrons-nous jamais.

- Mais enfin, pourquoi venir ici? que veux-tu que je cherche?

- Savoir quelle était la vie d'où je viens.

Je réfléchis :

- C'est bien ce que j'avais compris, et c'est pour cela que je suis venu; ta vie m'intéresse.

Nora ne répond rien. Je reprends :

- Alors, continuons; je regarderai, et je te dirai ce que je ressens.

- Merci.

Nous continuons. Ou plutôt nous restons là, où nous nous sommes arrêtés, au bord du lac, que nous regardons frémir au léger vent. Et les bois, et les monts qui nous entourent, pour nous, pour nous deux.

Au bout du lac, une route s'en va, se frayant un chemin entre les montagnes. Quelques maisons, les unes auprès des autres; il ne faut pas se perdre dans la montagne.

La route s'est mise à monter, à monter de plus en plus. De petits rochers nous suivent, couverts de feuilles, couverts de mousses. Des mousses qui s'endorment au soleil, des feuilles qui s'étalent sur le rocher qu'elles ont choisi, dans la fraîcheur née du torrent. Un grand rocher, tout droit comme un mur. Quelques plantes en ont pris possession. En voici une, comme je n'en ai jamais vu, tel un jet d'eau qui retombe de tous côtés. Et entre les rochers, grondant sauvagement, un torrent tumultueux. L'eau se brise contre les rochers éboulés au milieu du flot, elle jaillit en écume, elle bouillonne en frémissant pour passer entre deux rochers, elle se calme sur le fond uni. Un peu de terre parfois sur un rocher, et une petite plante s'y installe, presque au ras de l'eau.

Dans ces endroits perdus, des plantes inconnues du monde chevauchent des rochers envoûtés. Une présence là-bas va surgir, derrière les feuillages. La lumière diffuse du soleil pénètre à peine et voile les fonds mystérieux.



CIEVOLIS





En arrivant, on bute sur une montagne abrupte. Au pied de la montagne, quelques maisons de paysans isolées. Habite-t-on ici, n'y fait-on que travailler? On y range du foin pour les bêtes, en tout cas. Une grande porte, entourée de pierres blanches. Derrière la porte, le foin, entassé. Si on le voit, c'est que le mur attenant à la porte a disparu. A qui voulez-vous demander pourquoi? il n'y a personne. Comment rentre-t-on le foin? Une échelle est apposée contre la porte. C'est par là. Pourquoi l'échelle? parce que la porte n'est pas au niveau du sol, elle est en haut. "Une grange, plutôt", suppose Nora.

Une petite ferme, comme à Ciasasola. Elle n'est pas vraiment la même. Les pierres sont plus simples, plus pauvres. On y travaille sûrement bien, mais la vie des hommes y est-elle la même que là-bas?

Nous repartons. La route est sinueuse. Nous prenons un chemin qui monte au-dessus de la route. Il y a une raison. Arrêt.

- Tu vois? me demande Nora.

Il est difficile de ne pas voir. Je regarde donc :

- C'est ton grand-père?

- Non, mon arrière-grand-père.

- C'était son école?

- Oui, c'est lui qui l'a fondée.

- Elle n'est pas bien grande.

- Il y avait peu d'élèves; les autres enfants étaient aux champs. Et il n'y a pas non plus beaucoup de villages aux alentours.

L'école est toute seule au bord de la route de montagne. Sur le fronton de l'école, un nom : Mongiat Eliseo. C'est le nom de l'arrière-grand-père. Derrière, une large vallée, puis la montagne. L'école paraît attendre tristement.

- Je ne sais même pas si elle attend encore des élèves, me dit Nora.

Nous réfléchissons. Nora reprend :

- C'est bien d'avoir quelqu'un dans sa famille qui a consacré son bien à donner l'instruction aux gens de son village. C'est gentil. Avec cet argent péniblement gagné - le pays est dur - il aurait pu en faire, des choses...

Un peu plus loin, nous remontons une vallée étroite, emplie de la fraîcheur d'un ruisseau, de l'humidité des herbes et des ombres penchées de la montagne.

- Ce petit ruisseau s'appelle l'Inglagna, m'apprend Nora.

Il a dévalé d'une sorte de cirque là-bas, puis s'est un peu calmé en approchant des hommes. Maintenant il s'écoule gentiment et chante de sa petite voix claire. Nous nous approchons pour faire connaissance. Les éclats encore vifs du soleil qui descend l'éclairent tout à coup et découvrent une rivière d'or toute scintillante. Dans l'eau limpide, une coulée de pépites brillent et miroitent devant nos yeux incrédules. Des frissons d'eau font courir des lignes d'or sur les fonds, l'eau sculpte des gargouillis qui s'enroulent autour des pierres, des remous ont fait un beau tableau de taches pastel. L'eau libre s'amuse, transparente et gaie, livrant ses trésors, sans souci de gloire, aux quelques habitants restés dans les environs - s'ils les regardent seulement.

- Combien de ruisseaux, ainsi, vivent sans qu'on le sache, et disparaîtront sans qu'on les voie? Pourquoi est-ce important? Suffit-il d'exister? m'a demandé Nora.

Je n'ai pas su lui dire, et j'ai regardé trembloter l'image des cailloux sous la mince couche d'eau. Et vous, auriez-vous trouvé à répondre?



FRISANC





La route est toujours celle des montagnes, ici, c'est le pays des montagnes. Les Alpes juliennes. De Jules César. Comme tout le Friul. Forum Julii, la place de Jules César.

Nous approchons de Frisanc, non loin de Ciasasola. La montagne s'est perdue dans la brume. Mais elle se redresse et retombe d'une manière vertigineuse, à croire qu'elle est secouée par un tremblement de terre. Des traînées de calcaire quasiment à la verticale sur les parois, tordues par la main d'un monstre énorme, qui a fait souffrir et boursoufler la terre. Une montagne qui dépasse pourtant rarement les deux mille mètres, mais on ne voit que ravins, parois, pics et torrents projetés en bas. Un pays de tremblements de terre bien réels aussi.

Un peu avant le village, une maison isolée. Comme souvent ici, ferme plutôt que maison. Toujours à l'image de Ciasasola, quoiqu'un peu plus grande. Solide, surtout, les tremblements de terre ne l'ont pas affectée. De grosses pierres, bien alignées. Du foin, comme d'habitude. Des fagots. Il n'y a personne, les habitants sont aux champs, certainement. Un habitant est cependant resté, pour garder la maison, sans aucun doute. Il est assis à l'étage supérieur, et nous regarde de là-haut. C'est un chat, un sage vieux et maigre, la tête un peu penchée, le regard attristé et sans illusion. Il est assis à l'entrée de la porte du fenil pour terminer ses observations, il s'est levé gracieusement et a disparu.



OMBRENA





Une promenade nous mène à un village, agrippé là, entre deux falaises. Un précipice devant, une pente abrupte derrière. Le village est vite traversé. Une demi-douzaine de maisons de pierres d'un blanc laiteux, ramassées dans les torrents, d'après ce qu'on a dit à Nora. Rien de particulier à en dire. Les maisons se ressemblent beaucoup par ici. Sur une corde, du linge fraîchement lavé se gonfle sous la brise, dans le pré descendu près d'une maison. Une chose cependant. Les maisons se sont serrées l'une contre l'autre, comme pour former un rempart devant le précipice. Des murets de pierres, les mêmes, sur lesquels vivent en paix plantes et fleurs, accrochées à la terre qui s'est amassée un peu partout dans les fissures.

- Il est raide, ce versant!

Et Nora m'indique la montagne du côté opposé au précipice. Je lui propose :

- Tu veux qu'on y monte?

- Pourquoi pas? mais ce ne sera pas facile!

- En s'accrochant aux arbres.

- Allons-y, nous verrons bien!

Elle ajoute :

- La vue doit être très belle de là-haut.

L'affaire n'a pas été simple. S'accrocher aux branches d'arbres, c'est bien; s'y retenir, c'est mieux. Et une fois fait, il faut aller chercher la branche suivante. Plus haut, pas plus bas bien entendu. Enfin, nous voilà à une altitude raisonnable. Ce que veut dire raisonnable? Allez-y vous-mêmes, et vous comprendrez fort bien.

- Oh! regarde la montagne, en face, s'exclame Nora.

De l'autre côté de la vallée abrupte, une montagne de craie semble bouillonner de colère avec ses arbres épars qui boursouflent ses pentes. Elle presse les prés à ses pieds comme si elle voulait se débarrasser des ridicules petites maisons furlanes qui ont eu l'impudence de grimper çà et là. Pourtant l'air est calme et serein, rien ne bouge ni ne tremble; la montagne est là depuis des millénaires, et les maisons depuis qui sait combien de dizaines d'années. Il y a des arbres fruitiers, des prés, une vie tranquille et champêtre. La montagne les protègerait plutôt.

Le paysage s'est animé. Tout au moins près des maisons. Un homme, habillé en paysan, monte la côte. Il est accompagné par des chèvres. A vrai dire, les chèvres le précèdent. Elles marchent lentement, au rythme de l'homme. Je m'étonne :

- Rien ne les retient; pourquoi ne se sauvent-elles pas?

- Elles connaissent leur maître et préfèrent rester avec lui que de partir se perdre. Ils ont l'air de bien s'entendre. Elles ont peut-être peur de ce qu'elles ne connaissent pas.



PIELUNC





Pielunc. Ainsi que le nom l'indique en furlan, nous sommes au pied d'une montagne. Nous sommes cependant montés déjà sur de bonnes collines.

- Arrête-toi! me dit Nora.

Je crois que j'ai vu aussi ce qu'elle a vu.

- C'est un véritable tapis! prononce admirativement Nora. On ne voit même pas la terre, tellement les fleurs sont serrées.

Et des fleurs!... Il y en a tellement que je ne saurai les décrire toutes, il y en a trop. D'autant plus que je n'y connais rien, en nom de fleurs. Rien ou presque rien. Si, voilà des marguerites, toutes jaunes, entourées de pétales blancs.

- Mais non, les marguerites sont plus grandes, avec le coeur moins bombé, me corrige Nora; celles-ci, c'est de la camomille!

- Que tu es savante!

- Tu sais bien que j'adore la camomille...

- Je sais, cette horrible boisson; c'est bien pour ça que je ne les connais pas!

Et puis des fleurs de toutes les couleurs, des couleurs pastel, que ni Nora ni moi ne connaissons. Ce sont des plantes souples et basses; un petit chardon, pas plus haut que l'herbe, a épanoui gaiement ses fleurs d'un mauve pâle. Il y en a même qui ont voulu voyager - oh, pas loin! - et qui se sont accrochées à un petit muret, dont on se demande ce qu'il peut bien protéger.

Un peu plus loin, la route traverse une voie de chemin de fer.

- Tu as remarqué? Ils sont tout blancs, ces rails; ce n'est pas comme à Versailles, observe Nora.

- C'est vrai, mais ce ne sont pas les rails...

- Bon, bon, je parlais...

Je ris :

- ...des cailloux autour des rails; je te taquinais!

- Ah, que veux-tu, je ne suis pas une matheuse comme toi!

- Et moi, pas une savante littéraire comme toi!

- Bon, en tout cas, les pierres...

- ...viennent des torrents.

- Comment as-tu deviné, je ne l'aurais jamais cru!

Nous nous sourions gaiement. C'est bon de se promener chez celle qu'on aime.

- Et qui vous aime, achève Nora.

Maintenant, nous montons plus haut. La montagne s'impose, couverte d'épaisses forêts.

Sur notre gauche, j'aperçois un chemin de terre qui monte capricieusement. En réalité, ce serait plutôt un sentier de chèvres, qui passe entre un muret de grosses pierres et un petit talus de terre et de pierres. Les arbres poussent sur les bords en empiétant un peu. Les ombres des feuillages, les taches de soleil qui s'infiltre à travers les arbres, le sol rocailleux et herbeux créent une impression un peu irréelle, ou de conte de fées; un sentier enchanté.

- La côte est rude, il faut monter de biais, remarque Nora.

- Regarde au fond! il y a même un escalier qui poursuit le chemin.

- Il n'est pas seulement pour les hommes, il est aussi pour les plantes.

- Et comme elles ne sont pas pressées, elles s'arrêtent longtemps, longtemps sur chaque marche.

Nous passons devant un petit pré. Un char, à demi empli de foin, attend au milieu du pré.

- C'est elle qu'il attend, commente Nora.

Elle? c'est une paysanne, pas très grande, assez grosse, mais solide, énergique. Bien enracinée dans le sol, la jambe gauche en avant, elle pousse avec force, de l'épaule et du dos, sa fourche dans une meule de foin. Une meule faite comme cela est venu, sans prétentions artistiques. Est-ce pour cela qu'elles sont belles ces meules? Est-ce pour cela qu'elle est belle la paysanne?

Un peu plus loin, au milieu des prés, mais malgré tout proche de la route, une maison. Elle est un peu plus grande que celles de Ciasasola. Comme de coutume, un bel escalier de pierres habité par des plantes, un fenil, là-haut, un palier par lequel on entre dans le fenil. Et quelqu'un est en train d'y entrer, dans le fenil, par la grande porte restée ouverte. C'est une grande et haute plante. Mais du foin, il n'y en a pas, le palier n'est plus, les marches de l'escalier de pierre ne vont nulle part. Elle est abandonnée, cette maison. Mais Nora et moi croyons encore voir les hommes qui l'habitaient, qui y travaillaient, à travers ce qu'ils ont laissé derrière eux.



POZZIS





Vers le nord, nous entrons vraiment dans la montagne. La montagne haute, sévère, celle avec laquelle on ne joue pas les jours d'orage, de neige. La montagne toute noire de ses lourds sapins, la montagne au travers de laquelle on ne passe pas sans lui rendre le tribut de l'effort.

Oui, nous roulons dans une bonne voiture, assis sur de bons sièges, avec le chauffage si nécessaire. Mais les hommes d'antan, ceux qui avaient besoin de la montagne pour en vivre...?

Pour nous, promeneurs, elle est déjà effrayante, cette montagne, où se dressent des murailles vertigineuses, d'où émergent des pics acérés, où se cachent peut-être, et où se cachaient certainement, des bêtes effrayantes. Ces montagnes, implacables, monstrueuses, écrasent les maigres villages et les dérisoires petites bâtisses des hommes; elles sont si noires et si embrumées qu'elles ressemblent à la nuit et à la mort.

Lorsqu'on est là-haut, on a la sensation de ne plus jamais pouvoir en redescendre. Pas pour nous, certes, avec la bonne route qui nous indique où aller. Oublions notre voiture. Là-bas, loin, en bas en bas, à peine visible au travers des arbres, un minuscule ruisseau. Ne vous y fiez pas, il grossit vite quand on s'en approche, et devient un torrent impétueux qui semble vouloir tout ravager sur son passage. C'est bien ce qu'il fait, en roulant les pierres qui dévalent des montagnes.

Et les vallées qui se succèdent au fil de notre promenade, sont toutes aussi lointaines, aussi mystérieuses, aussi sombres que les montagnes elles-mêmes.

Notre route passe par une chapelle de rien du tout, curieusement arrêtée dans un petit pré, avec ses trois minces fenêtres en ogive et sa cloche mélancolique qui doit appeler on ne voit pas qui. Nous descendons dans une vallée. Un village, au pied des montagnes, sur une toute petite place d'herbe luttant contre l'avancée de la forêt. Avant d'y arriver, nous passons par un cimetière. Un cimetière sans tombes, abandonné. Comment savons-nous? Une grille surmontée d'une croix l'indique. Le cimetière est petit. Sur un des murs, une plaque en bois, portant des inscriptions effacées. Sur un autre mur, une sorte de boîte en bois, dans laquelle on voit encore deux lumignons qui ne servent plus depuis longtemps. Les pierres des murs sont ajustées, bien ajustées. Presque plates, surmontées d'une rangée de pierres toutes plates. Quelques petites plantes, accrochées aux pierres, sont les seuls vivants de ce cimetière sans morts. De l'autre côté du cimetière, le village, avec son église pas plus grande qu'une maison et son petit clocher roman aux belles ouvertures. D'un côté, un tapis d'herbes hautes caresse la pente jusqu'aux sapins; de l'autre côté, on a fauché les herbes et on les a rassemblées en petites meules; deux grandes maisons surveillent le domaine, la forêt et la montagne commencent juste après.

Nous voici au village. Nous ne voyons personne. Le village est-il abandonné, lui aussi? Il y a bien les petites meules que nous avons vues en arrivant. Mais ceux qui les ont faites pouvaient venir d'ailleurs. Et cette maison, toute disloquée, sur cette petite place couverte d'herbes? Pourtant il y a d'autres maisons, cinq ou six, autour de cette petite place. Mais il n'y a toujours personne.

- Mais si, il y a quelqu'un, s'exclame Nora; regarde au fond!

Oui, au fond, il y a même deux habitants; deux habitantes, pour être précis.

- Tu as vu les deux chèvres, près de la maison? Le village vit toujours.



FRASSANEIT





Le long de la Miduna court un sentier qui doit arriver, au bout d'une bonne heure de marche, à quelques maisons. "C'est là le berceau de la famille de ma mère", m'a appris Nora. Nous le prenons. Le sentier est assez étroit, et suit les courbes de la rivière, entre deux montagnes abruptes.

- On m'a raconté que l'aïeule faisait la route aller et retour à pied, trois heures environ, une fois par semaine et par tous les temps, pour aller s'approvisionner au village, en sucre, farine, pâtes... Elle portait tout ça sur son dos, dans le coss. Et figure-toi qu'en plus, elle tricotait sur tout le chemin, pour ne pas perdre de temps!

- Oui... ce n'est pas la vie de Versailles...

Au bout d'un quart d'heure, nous voyons, sur le bord du sentier, une croix, toute seule, plantée dans la terre. Il n'y a aucun cimetière proche. Nous nous sommes arrêtés. Nora fait un petit geste vers la croix :

- Mon aïeul est tombé là, dans la Miduna, un soir de pluie.

Le sentier court devant nous, à flanc de montagne. La Miduna coule à nos côtés, en contre-bas. Nous avançons, elle recule. La source est devant nous, au loin. Nous n'irons pas jusque-là. Il n'y a pas beaucoup d'eau dans la rivière, nous sommes en été. L'eau coule entre les rochers, elle est d'une limpidité merveilleuse, avec des vasques d'une belle teinte d'azur ou d'émeraude. Le ciel s'y reflète. La terre a voulu rendre visite à la rivière. Dans le précipice, elle s'est avancée comme un promontoire, et un petit arbre y a poussé et écoute la rivière. Un peu plus loin, un autre arbre, encore plus petit, a choisi d'établir sa demeure au milieu de la Miduna. Il s'est fixé sur un gros rocher, et maintenant, il regarde l'eau couler tout autour de lui.

Une grande maison, sur notre droite, adossée à la montagne.

- Regarde l'inscription sur la maison, me dit Nora.

Je regarde. "Facchin".

- C'est le nom de ma mère, m'apprend Nora.

Tandis que je contournais la maison pour observer ses pierres de plus près, une vieille femme a surgi des bois, avec son coss sur le dos, rempli des herbes et des feuilles de la montagne. Elle s'est soudain immobilisée en me fixant et a fait précipitamment le signe de la croix. Puis, elle s'est approchée de Nora à petits pas pressés, avec son coss sur le dos, et lui a chuchoté à l'oreille, les yeux émus et la voix ardente : "C'est le Christ?" C'est vrai qu'avec ma haute taille, mes cheveux et ma barbe blancs, on pourrait m'accorder quelques traits de ressemblance, peut-être. Mais Nora lui a souri gentiment, et lui a dit : "Non, non, ce n'est pas le Christ, non, c'est un ami." La vieille la regardait au fond de l'âme, et Nora a insisté : "C'est un homme, pas le Christ." La vieille, avec gravité, a répondu : "Oui, c'est que... on ne sait jamais", et après un dernier regard vers moi, elle s'en est allée. Nous sommes restés songeurs, Nora et moi, sur la foi des êtres humains, ceux qui attendent un autre monde, et les autres.

Au bout d'une dizaine de minutes, nous débouchons sur un pré assez grand, pris entre la rivière et la montagne, et formant comme un cirque. Non, pas un cirque, un cirque. Oui, ça a l'air de se ressembler, mais non, pas du tout!

- Bon, me coupe en souriant Nora, je vois que c'est à moi d'expliquer. Au reste, c'est dans tous les livres de géographie.

Je la coupe à mon tour :

- Piste entourée de gradins, abritée dans un bâtiment en maçonnerie ou sous une toile de tente en forme de chapiteau où se donnent des spectacles variés.

- Mazette, si j'avais su que mon ami était un dictionnaire portatif...! sauf que tu choisis mal le mot dans le dictionnaire.

Et de citer doctement :

- Vallée de montagnes qui s'élargit et prend une forme arrondie.

- Eh bien, viens au cirque avec moi!

- J'y viens avec plaisir, le spectacle est grandiose.

Face à nous, une montagne, rude, massive, escarpée, secrète. Un repli de terrain, vers le milieu du versant. Je le désigne à Nora :

- Si l'ennemi vient par la vallée, on peut se cacher là, et attendre, ou fuir derrière la montagne.

- Tu aurais fait un bon Facchin.

Sur la droite, survenant en force, un impétueux torrent. Nous montons un peu. Un petit pont de bois permet de le traverser sans se mouiller... et d'aller se cacher, avec vaches, poules, cochons - que sais-je encore? - dans la forteresse, je veux dire la montagne. Et le torrent? J'en parle à Nora :

- Ici, j'installe une usine hydro-électrique, et nous voilà éclairés, chauffés...

- Ça va être chouette pour le panorama sauvage des lieux!

- Je l'installe beaucoup plus haut, et tu ne la verras pas, ah!

- Oui, là où il n'y a qu'un filet d'eau.

- D'où le sais-tu, tu y as été voir?

- On sait dans la famille qu'il y a moins d'eau en haut qu'en bas.

- Il n'y a qu'à multiplier le nombre d'usines par le rapport du débit des eaux en haut et en bas.

- Ou alors, on peut décider de ne jamais tourner la tête par là, qu'en dis-tu?

- Eh bien, tournons-la vers la Miduna, près de laquelle tu peux voir ces maisons d'antan, maisons de pierre avec fenil bien sûr, où nous habiterons!

- Si seulement, mon amour!



MONT DA TOP





Ce matin, nous sommes sortis, Nora et moi, faire quelques commissions à Sequals.

- Il a fait un bel orage, hier après-midi sur la mont da Top, me dit Nora alors que nous sommes sur la grand place.

- La...?

- Regarde la montagne, tout au fond!

- Oui, la grande montagne; c'est ça?

- Oui. Quand je suis à Sequals, je regarde toujours cette montagne. Si elle est dans la brume, c'est qu'il n'a pas plu depuis un moment, et...

Nora fait un geste vers la montagne :

- Elle te paraît loin?

- Oui, elle est certainement très loin... mais c'est très curieux, j'ai l'impression qu'elle est très proche. C'est bête, n'est-ce pas?

- Non, pas du tout. Moi, j'ai l'impression qu'elle est là, devant moi.

- C'est vrai; à la regarder plus longtemps, on voit tous les détails, les rochers, les arbres, et elle paraît encore plus proche...

- La pluie nettoie l'air...

- Et c'est pour cela qu'on la voit si bien.

Nora réfléchit :

- Il y a un dicton furlan...

Elle s'interrompt un instant :

- Mont vissina, ploia lontana.

- Je crois que mon furlan est insuffisant.

- "Quand la montagne est proche, la pluie est lointaine."

- Tu veux dire que s'il a plu, il est peu probable qu'il repleuve dès le lendemain.

- Ici, les pluies sont lourdes. Il pleut souvent, c'est vrai, mais quand une pluie est passée, et que la montagne est proche, il faut attendre un peu pour que la pluie revienne... Ou alors, la montagne reste au loin dans la brume, et là, le temps est gâté, et il peut repleuvoir très vite.

Je regarde encore la montagne :

- Veux-tu qu'on y aille cet après-midi?

- Volontiers, la montagne est belle et l'air est léger.

Nous nous mettons en route au début de l'après-midi. Nous montons une bonne côte. A Solimberc nous retrouvons la Miduna. Nous la suivons sur une route plate jusqu'à Midun, après avoir traversé une voie de chemin de fer, toute revêtue d'éclatantes pierres blanches, venant, a-t-on dit à Nora, de la Miduna. Je m'exclame soudain :

- Regarde! un cadran solaire.

- Il est magnifique! quelle belle aiguille en fer forgé!

Après avoir traversé une rue pleine de boutiques, et qui donne envie de vivre là, nous reprenons la route, qui s'est mise à monter fort, en lacets serrés. Sur notre gauche, un chemin de terre. Mais il n'est pas comme ceux que nous avons l'habitude de voir, il est large et en parfait état. On y roule aussi bien que sur une chaussée goudronnée. Mais il me fait un effet curieux, ce chemin. Ni route, ni chemin. Je dirais bien, mais je pense que ce serait ridicule, une allée dans un domaine. Je ne sais quoi dire d'autre.

L'allée continue de monter, quoique plus faiblement. Au loin, sur la crête sauvage et déserte qui est apparue, des êtres fantastiques se détachent sur le ciel. Là, je me suis laissé entraîner par mon imagination. Mais c'est tellement inattendu pour le Versaillais que je suis, que j'espère être pardonné. Les êtres fantastiques, qui cheminent dans le ciel, ne sont que des vaches. Et pourquoi "ne sont que"? Pourquoi les vaches ne seraient-elles pas des êtres fantastiques pour nous les hommes? Elles nous nourrissent du lait destiné à leurs petits, elles nous nourrissent de leur corps. Alors?

- L'allée que nous suivons est tellement agréable que...

- C'est le paysage qui est agréable, me coupe Nora; je propose que nous nous arrêtions pour nous promener dans les prés, ils sont tellement tentants!

Nous voici dans les prés.

- Je n'ai jamais vu autant de fleurs dans un pré! s'exclame Nora.

- Et si variées...

- Je n'en connais aucune.

- Moi non plus.

Nous marchons à travers... des feux d'artifice, des guirlandes de mariée, des boules de Noël, de la poudre d'or ou de rose, là-bas les traces légères d'un ange dans un semis de points bleus et blancs...

- Ce n'est pas... Elles sont toutes différentes, commente Nora; les unes ont poussé plus haut que les autres.

- On dirait que c'est un fleuriste qui a choisi ces fleurs.

Nora secoue la tête :

- Non, un fleuriste choisit ce qui plaît; ici, ce sont les fleurs elles-mêmes qui ont choisi de venir.



ARZENE





Aujourd'hui nous partons, Nora et moi, pour l'Arzene, petite rivière des montagnes. Nous prenons par le haut, afin de contempler les paysages lointains qui nous plaisent tant. Les dernières maisons laissées derrière nous, nous voici pris entre de grandioses murailles et devant de vertigineuses vallées. Dans l'une d'elles, une rivière se fraie un chemin.

- D'après la carte, c'est l'Arzene, m'apprend Nora.

Il fait chaud, et la petite plage de l'Arzene est emplie de baigneurs venus se chauffer au soleil pendant que d'autres barbotent dans la rivière. Il y a bien du monde, grands et petits. Le monde, nous en voyons suffisamment à Versailles, et nous décidons, Nora et moi, de remonter la rivière vers sa source pour retrouver le calme que nous aimons tant dans ces régions montagneuses.

La route s'élève par rapport à la rivière que nous n'apercevons pas toujours à travers les arbres. Au bout d'un bon moment, une échappée nous montre un endroit retiré et tranquille.

- Veux-tu que nous y allions? me propose Nora.

- Avec plaisir.

Nous descendons de voiture.

- Elle est loin la rivière!

J'approuve :

- Et elle est tout en bas.

- La pente est vraiment très forte, je ne sais pas si nous pourrons... C'est un véritable précipice!

Par bonheur, je crois avoir aperçu... :

- Regarde par là, dans les arbres...

- Oui, je crois voir des marches; allons-y!

En effet, il y a bien des marches. Mais...

- Tu es sûre que nous pourrons...?

Nora sourit gaiement :

- Elles n'ont pas l'air d'être plus commodes que la côte elle-même. Allons-y, nous verrons bien!

Nous commençons à descendre l'escalier creusé dans la terre. Je descends le premier et mets la main sur la rampe :

- Attention, Nora! elle ne tient pas!

- Oui, j'ai vu, elle est pourrie, personne ne doit venir ici.

Eh bien, nous nous trompions! Après être descendus tant bien que mal jusqu'à l'Arzene, nous apercevons un peu plus loin deux solides jeunes garçons se livrer aux joies de la baignade. Et pas n'importe quelle baignade; ils plongent à qui mieux mieux du haut d'un rocher assez élevé pour que l'on puisse penser que ces jeunes garçons sont d'excellents plongeurs. Et de plus, fort gentils, à en juger par leur cordial et énergique Bundi! Nous leur répondons de même, mes fraîches notions de furlan me permettent de comprendre ce "Bonjour!" en cette langue.

- Ce n'est pas à eux que l'escalier fait peur, commente Nora.

Je suis du même avis :

- Ils n'ont pas besoin de l'escalier, ils plongent de la route même!

Laissant les garçons à leurs exercices, nous poursuivons notre chemin le long de la rivière. L'eau est calme, ici, rien ne la trouble. Les fureurs de l'onde sont plus bas, là les pentes sont plus fortes.

De petits bassins se sont creusés, assez profonds pour qu'on puisse y plonger, comme le faisaient les garçons tout à l'heure. L'eau, limpide, d'une délicate couleur bleu tendre, permet de voir les jolis cailloux blancs que nous connaissons bien. De petits rochers sont venus se reposer dans la rivière. Un peu plus loin, les rochers, blancs et lisses, se sont élevés, et forment comme un défilé sombre où l'Arzene disparaît peu à peu. Nous nous asseyons sur un rocher, et restons là, à contempler la paisible rivière.

Nora interrompt ma rêverie :

- Tiens, je vais te lire ce que j'ai écrit pendant que tu regardais l'eau : "Des eaux lustrales, d'une pureté surnaturelle, faisant miroiter au soleil des teintes de rose et de turquoise, des cailloux d'un blanc crémeux et doré; on dirait un tableau, des taches de couleur, lavées par le passage de l'eau, par des coulées de verre fondu. Et là-bas, au milieu de roches chaotiques et blanchâtres, difformes, incompréhensibles, une eau pure, paisible et merveilleusement transparente, intacte, insensible au monde monstrueux qui l'entoure, s'enfonce et coule, sans aucun remous, comme un miroir..."

- Moi j'ai dit ce que j'ai vu, toi tu as dit ce que tu as senti.



GEMONA





Nous sommes, Nora et moi, à Glemone. En langue ordinaire, Gemona. Autour de nous, il n'y a rien. Rien de vivant. Des décombres, rien d'autre. On croirait qu'un tremblement de terre est passé par là.

Oui, c'est bien un tremblement de terre, un vrai. Ce n'est pas rare au Friul. Les Furlans y sont habitués. Je ne dirais pas qu'ils les attendent... et pourtant... Lorsqu'il arrive, le tremblement de terre, à peine s'est-il calmé, qu'ils sont déjà là, les Furlans, la pelle, la pioche, le marteau, la truelle à la main, pour reconstruire.

Et à présent nous sommes, Nora et moi, dans une ville neuve, qui a soudain apparu à nos yeux. Neuve de construction, restée ancienne dans sa vie, la vie des hommes, ces Furlans qui refusent de subir le malheur, et luttent pour le combattre, et le vaincre.

Nous parcourons la petite ville. Les maisons sont claires, aux teintes douces, se répondant les unes aux autres. Chacun est chez soi, mais tous vivent ensemble.

- Oh! Tu as vu?

Nora m'a montré... un sotoportego.

Une explication est nécessaire. Lorsque nous avions été ensemble à Venise, nous avions vu des sortes de tunnels creusés sous les maisons permettant de passer d'une rue à l'autre. A Venise, l'espace est mesuré, et cela permet de gagner de la place en évitant de tracer une rue. En somme, le tunnel est comme une rue au-dessus de laquelle on peut habiter. Cela porte en vénitien le nom de sotoportego, ce qui veut dire "en dessous du plancher".

- Et ici, m'apprend Nora, on l'appelle un sotpuarti.

Tout est neuf, tout est propre, les matériaux sont modernes. Mais les maisons sont restées fidèles aux sévères maisons de montagne d'antan, dressées sous leurs toits profonds, comme étagées sur la pente, imbriquées l'une avec l'autre, avec leurs hautes fenêtres austères et sans symétrie. Le sol aussi imite les graviers des vieux chemins. On peut se souvenir de l'ancienne vie, ici.



UDIN





Nous voici dans la capitale du Friul, Udin. A quoi puis-je m'en rendre compte, moi, Versaillais? Moi, habitant à deux pas de Paris? A la modestie, je crois, d'une ville qui ne s'étale pas aux yeux du monde. Elle ne cherche pas, par des artifices, à proclamer : "Voyez quelle ville importante je suis! Vous qui passez, vous ne me valez pas!" Tout ici est fait pour servir, non pour briller.

Je suis entré dans une grande librairie du centre de la ville, non loin du château. J'avais besoin d'un livre dont je ne savais même pas comment il pouvait être fait. Je savais que je voulais compter sur un livre qui connaîtrait de lui-même les réponses aux questions qui me viendraient un jour, sans savoir aujourd'hui ce dont j'aurais besoin demain. Je ne connaissais que le sujet général de mes curiosités, l'électronique. Combien de fois n'ai-je demandé dans les meilleures librairies parisiennes ce livre dont j'ignorais même s'il existait? La réponse revenait toujours à : "Quand vous saurez ce que vous voudrez, revenez nous voir!" Et ceci, le plus souvent accompagné d'une mimique qui voulait clairement dire : "Quel est donc ce particulier qui vient déranger les gens pour rien? Nous sommes des gens sérieux, qui n'avons pas de temps à perdre en vagues et stériles discussions sur un sujet qui n'est même pas correctement défini! Des livres sur l'électronique, il y en a plein les rayons; qu'il choisisse et paie! Et s'il n'est pas capable de trouver ce qui lui convient, il n'espère pas, je pense, qu'on va réfléchir à sa place? S'il vient pour passer le temps, en oisif qu'il est, nous, nous avons à faire!" Bien sûr, ce n'était pas une personne seule qui me disait cela, ou qui me le faisait sentir, mais c'était tout comme.

J'entre donc dans la librairie et, comme de coutume, feuillette les livres sur le sujet. Rien ne vient, comme d'habitude. Je fais part à Nora, en français, de ma déception. Une dame, qui rangeait des livres dans les rayons, est soudain là, et me demande, dans un bon français, ce que je recherche. Je me dis qu'une fois de plus, lui répondre ne sert à rien. Je réponds pourtant, d'une façon aussi peu précise que d'habitude, et je dirais même un peu négligente. A quoi bon, n'est-ce-pas, insister? La dame m'a écouté sans mot dire, et m'a confié : "J'ai le livre qu'il vous faut". Elle est partie je ne sais où, puis est revenue un gros livre à couverture blanche à la main, m'a fait un sourire, et me l'a tendu. Un peu désarçonné, je pris le livre, le feuilletai très rapidement, aperçus des schémas et des commentaires qui ne me parurent pas indifférents, remerciai chaleureusement la dame, et nous nous en fûmes. Je n'étais pas même sûr que le livre me conviendrait, et c'est le ton de voix rassurant de la dame qui me le fit prendre. Les années ont passé; nous sommes en l'an deux mille et douze. Et Nora voit bien que je consulte toujours ce livre dont je n'ai jamais pu me passer. Son triste état témoigne sans l'ombre d'un doute qu'il ne reste pas en repos sur ma table de travail. C'était lui, le livre qu'il me fallait.

A Udin, ce qui compte, c'est ce dont ont besoin les hommes.

Il est resté, dans nos souvenirs, le parfum raffiné d'une vieille capitale.



NAVARONS





Nous allons chez deux grands-tantes de Nora. Elles sont soeurs et vivent ensemble dans leur ferme. Le village n'est pas grand, une centaine d'habitants. Il n'est pas loin de Ciasasola, il faut monter pour y arriver. Nous voici aux premières maisons. Derrière nous, le paysage va loin, sommets, forêts, vallées. Une petite maison. La porte est un peu au-dessus du sol. Pour entrer dans la maison, un escalier de deux marches. L'escalier est en bois. Plus loin, une cour de ferme. Un gros tas de fumier. Je m'étonne :

- Tiens, c'est du foin!

- Ici, il n'y a pas de blé. Alors, on prend du foin, m'explique Nora.

Encore une cour de ferme. Un escalier de bois qui mène au fenil. Une échelle de bois apposée contre le mur. Des fagots soigneusement rangés. Une roue de char, toujours en bois, suspendue à un clou. Est-ce ce que nous appelons une roue de secours dans une voiture? Nora ni moi ne trouvons de réponse.

Nous voici chez les grands-tantes, deux vieilles filles. La conversation n'a rien de particulier. Les choses dont on parle lorsqu'on ne se voit jamais, ou presque. Une des grands-tantes, la plus vieille, la plus raide, nous offre du China. Une sorte d'apéritif à base de quinquina. C'est délicieux. Nora voudrait prendre du lait frais chez un voisin. L'autre grand-tante, au regard pointu, lui donne une bouteille vide. Nous allons, Nora et moi, chez le voisin. Il nous emplit la bouteille. La bouteille se casse. Elle était apparemment un peu fêlée. Le voisin nous demande malgré tout le prix du lait.

Nous repartons. En passant, nous apercevons un réduit qui sert d'étable au voisin. Nous jetons un coup d'oeil. Une vache attachée, immobile dans le noir, la tête penchée vers nous, nous regarde, implorante.



SEQUALS





(Photo Nora)



Sequals est un village célèbre dans le monde entier. C'est de là que viennent de nombreux mosaïstes ayant étudié cet art, ainsi que l'a fait le père de Nora, à l'école de mosaïque de Spilumberc, à la scuele di mosaic, école qui devait primitivement se trouver à Sequals.

Le village de Sequals se présente simplement. Des maisons pas très hautes vivant ensemble, deux églises, une grande place, un monument dont le bas sert de banc de pierre où se rencontrent les jeunes habitants. Un café, autre lieu de rencontre, toujours sur la place.

Les parents de Nora habitent, à Sequals, une sorte de hameau fortifié. Les maisons sont disposées en rectangle autour d'une cour, dont l'un des côtés était, il y a quelque temps, clos par un mur, presque disparu aujourd'hui.

Nous nous attablons pour le petit déjeuner. Nora est en veine de souvenirs :

- Papa a été un digne fils du Friul. Il a fui la misère comme presque tous ceux de ma famille. Lui, il est parti à treize ans travailler en France, et je ne l'ai jamais entendu se plaindre. Son père avant lui était parti en Belgique travailler dans les mines de charbon. Les quatre frères de ma mère sont partis au Canada, en Australie, en Uruguay et en France. Les femmes en général partaient moins loin : à Milan, à la limite en France. A ce propos, l'histoire du père de ma mère vaut qu'on la raconte.

A neuf ans, mon grand-père est parti, tout seul, en Autriche et il en est revenu à peine quelques années après, ayant fondé son entreprise de transport de bois. Plus tard il est parti en Amérique, et jusqu'à sa mort a envoyé de l'argent à sa femme restée au pays. Le Furlan n'a pas froid aux yeux et ne se décourage pas.

Mais revenons à papa. Il a appris l'art de la mosaïque à l'école de Spilimbergo, Spilumberc en furlan. La tradition de la mosaïque byzantine s'est perpétrée à Sequals, qui en a été le grand centre connu depuis des siècles dans le monde entier, et beaucoup de Furlans ont essaimé dans le monde pour produire leurs oeuvres : depuis l'origine les mosaïques de Venise et leur restauration, l'Opéra de Paris, New York, Montevideo, Montréal, Brisbane, etc. Ils sont soigneux, patients et modestes.

Le café embaume et le lait de la vache est mousseux. J'écoute mon amie qui raconte avec un petit oeil en coin :

- Tu sais, le pays s'enorgueillit d'un champion du monde de boxe, Primo Carnera, un cousin, éloigné, de papa. C'est au point que la légende court à Venise que tous les hommes de Sequals sont anormalement grands et forts! Papa a tout de même dû en garder quelque chose, car il me racontait que, dans sa jeunesse, un grand char chargé à ras-bord de foin, avait cassé sa roue et que, à quatre, ils n'arrivaient pas à le soulever pour réparer la roue; perdant patience, papa a dégagé la place et se glissant sous le char, tout seul, l'a soulevé avec son dos et a permis ainsi la réparation!

Nora prend le temps de boire une gorgée de son café au lait sucré, puis esquisse un sourire :

- Cela me remet en mémoire une tendre anecdote. Papa aimait beaucoup jouer au football, et il jouait si bien que le sélectionneur de l'Inter de Milan l'avait demandé pour jouer dans son équipe. Mais maman, qui était alors sa fiancée, lui a tenu ce discours : "Ou tu joues au foot ou tu m'épouses, tu choisis; je ne veux pas d'un mari qui ne sera jamais là." Et papa a choisi maman, grâce à quoi je peux aujourd'hui raconter cette histoire. La gloire ne suffit pas à combler la vie d'un Furlan, mais une femme et des enfants, c'est autre chose.

- Prends un peu de ce beurre, ça ne t'empêchera pas d'écouter, me sourit Nora.

Je m'exécute volontiers :

- Oh! quel goût exquis!... Je n'ai jamais rien goûté de pareil.

- N'est-ce pas? On dirait qu'il a gardé le souvenir de toutes les fleurs de la montagne, avec son petit goût piquant et vif.

J'approuve :

- Et il est ferme et souple quand on le coupe et qu'on le mange.

- C'est le beurre des vaches de Sequals, précise Nora, celles qui paissent dans la montagne, ou qui mangent le foin de la montagne.

Nora rêve un instant, puis :

- Tu sais, quand j'étais petite, ma tante avait ses douze vaches à l'étable, et sa maison est tout près de la laiterie coopérative. Tous les soirs, pour la soulager un peu, je portais le lait à la laiterie avec un joug. C'est un beau morceau de bois aux bords tout arrondis, aux bouts desquels pendent deux seaux pleins de lait, et dont la courbure s'adapte parfaitement derrière le cou. Les seaux sont lourds, mais on ne les sent pas vraiment, parce que c'est tout le dos qui porte. J'aimais bien porter avec le joug. Le laitier prenait les seaux, versait le lait mousseux dans un très grand seau, et pesait le lait sur sa balance romaine; puis il inscrivait le poids sur le petit carnet que je lui tendais. Et c'est lui qui fabriquait le beurre, et les formes de fromage, le fameux Montasio, si goûteux.

Elle reprend :

- Juste en face, il y a la fontanuta, une source qui sortait un petit filet d'eau froide et claire qui gouttait dans une petite vasque de pierre, en rêvant, avant de s'en aller courir dans le village, le long du chemin... Tous les jours, maman voulait que je vienne prendre de son eau, elle trouvait que l'eau du robinet, qui avait été installée depuis seulement quelques années, n'avait pas bon goût, tandis que celle de la fontanuta, elle, elle était bonne. Ah, j'en ai fait des courses, pour la fontanuta!

Le petit déjeuner s'étire. Nora ne se lasse pas... ni moi non plus! C'est beau, un pays qui est son chez soi. Elle se souvient :

- Un petit pré irrégulier, des arbres autour et des champs, des copains s'amusant au foot. Nous sommes dimanche après-midi. Tout le monde se connaît. Les copains sont venus en famille encourager les autres, ils s'enthousiasment et semoncent les malheureux joueurs qui ripostent et s'échauffent. Le soleil commence à décliner, le pré se vide, les copains s'en vont en riant.

Les montagnes montent dans le ciel au fur et à mesure que l'on s'approche d'elles. J'aime bien grimper sur la colline bossue où s'adosse la prétentieuse église du village, là où divaguent les deux ou trois vaches du curé. C'est le premier frisson des terres qui annonce les chaînes de montagnes enneigées qui dressent leurs pics tout au fond. Du haut de la colline du curé, les cheveux agités par le vent, dans le silence peuplé seulement des ondées de vent et de quelques tintements de clochette, on est happé par la platitude parfaite de la plaine qui court à perte de vue, là-bas, jusqu'à la mer, jusqu'à Venise. Et si on se retourne, les boursouflures des montagnes s'accumulent et s'enchevêtrent jusqu'aux cimes immaculées. L'endroit est propice au rêve et à la mélancolie, coupé de la confusion et des tourments du village. D'exubérants tapis de fleurs et d'herbes inconnues rappellent un monde irréel et vierge.

Tu as vu, la maison de mon père est une sorte de hameau fortifié entourant une cour et qui termine une petite rue du village. Derrière chez nous, le ruisseau de la Fontanuta s'égoutte doucement entre les herbes et les hautes fleurs jaunes dont je ne sais pas le nom. Il sépare notre pré de la colline boisée où l'on va couper du bois pour l'hiver. Il y a aussi un chemin oublié qui grimpe à flanc de colline et s'aventure jusque sur l'autre versant. Il se perd dans les herbes fraîches et les cyclamens sauvages au parfum suave qui poussent à l'ombre de l'après-midi. Au sommet, parmi les arbres touffus, le vieux donjon éboulé d'un ancien château dont plus personne ne sait rien continue de surveiller un monde effacé.

Le café au lait est bu, les tartines sont mangées. Nora raconte encore :

- J'aime beaucoup la petite église de San Nicolò. Elle est tout le contraire de la prétentieuse église paroissiale, là-haut, qui domine la plaine, et regorge d'ors, de peintures et de hauts plafonds. L'église de San Nicolò a donné son nom au borc, la première enceinte du village de Sequals, et s'est nichée dans un coin de la petite place semée des cailloux de la Miduna. L'on y a placé une fontaine qui gicle par la bouche de quatre têtes sculptées, que surmonte une grenouille de pierre. La placette est enserrée par d'anciennes fermes et des jardins, et quelques enfants y viennent jouer, comme à la maison.

Une sorte de promenoir tient lieu de façade; on s'y assoit à l'ombre, sur son muret surmonté de colonnettes. On y fait la causette, on se raconte les dernières nouvelles et les blagues qu'on a entendues, on échafaude des projets pour l'après-midi. Elle est si petite, cette église, il y tient si peu de monde, seulement les gens du borc. Elle sent l'encens; et dans la pénombre, viennent des prières et des pensées émues. Les bancs de bois sombre sont patinés par le temps.

Au-delà du clocher, la mont da Top s'éloigne et s'embrume lorsqu'il fait beau, s'approche et se découpe lorsqu'il a plu, étend sa masse protectrice par-dessus le village. Les nuages viennent de derrière la montagne, au cours de la journée, et se sont évaporés avant le matin. Fera-t-il beau aujourd'hui?

Nora se secoue vivement et me sourit :

- Allons faire une petite promenade au bord de la Miduna, près de Cuel, il y en a pour une demi-heure.

A la sortie est du village, on débouche sur l'immense lit caillouteux de la Miduna, enjambé par un pont.

- Tu te rappelles, commence Nora, le petit torrent de Frassaneit?

- Celui qui avait des eaux d'un si beau bleu-vert et si transparentes?

- Oui, tu vois ce qu'il est devenu?

Plusieurs centaines de mètres de gravats, formant des tas, des coulées, des îles; il y pousse même des arbrisseaux çà et là.

Je contemple ce spectacle grandiose :

- Autrefois il devait charrier toutes les pierres de la montagne, et pendant des siècles dévaler tumultueusement dans la plaine.

- Oui, et aujourd'hui on peut le traverser à pied si on veut, seul un petit courant d'eau coule encore, le reste de l'eau est captée par un simple canal.

Nora reprend :

- Les cailloux sont blancs, parce que le torrent a mangé les montagnes calcaires; ce sont ces cailloux et ces pierres qu'on a pris pour construire les maisons et les routes. Quand j'étais petite, chaque voiture était suivie d'un nuage de poussière qui montait jusqu'au grenier, sans mentir. Et quand on s'amusait à piler en vélo, on dérapait sur un bon mètre, ce qui fait que l'art de la bicyclette à Sequals comportait principalement l'art de s'arrêter sans se fiche par terre, ainsi que l'art de rouler sur des caillasses même en lâchant le guidon.

Nous descendons dans le lit du torrent par le talus d'herbes folles. De près apparaissent des petites pierres de toutes les couleurs : miel, dorées, châtaigne, bleues, vertes, azur, rouille, noires...

- Ce sont ces pierres que les enfants récoltaient pour faire les mosaïques... rêve Nora.

 

Serge Bassenko & Eléonore Mongiat

 

 

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