La rivière dort à l'ombre des grands vergnes.
Dimanche vingt-cinq juin mil neuf cent soixante et un. C'est le premier jour des vacances qui se termineront le premier octobre.
Ma petite barque toute plate et bien stable, si pratique pour la pêche, dérive nonchalamment au fil de l'eau, et c'est à peine si je vois les vergnes s'avancer doucement vers moi. Elle n'est jamais pressée, ma rivière...
Je suis en vacances. Se retrouver sans devoirs à faire, sans leçons à apprendre, donne des envies de paresse, presque de désir de ne rien faire pour profiter de l'occasion, pour ne pas la laisser perdre. La rivière flâne, flânons ensemble! Demain, nous nous retrouverons sans doute à plusieurs, ou encore je serai tout seul, cela me permettra de rêver. Et puis, puisque je suis en vacances, je ferai comme la rivière, je suivrai la pente qui m'entraînera. Les vacances n'ont qu'un temps.
Lundi. Pas d'école puisque je suis en vacances. Mais ce n'est pas pour ce lundi que je me réjouis, c'est pour la semaine à venir. Je suis en pension dans l'école d'une grande ville voisine, et je ne rentre chez moi qu'à la fin de chaque semaine. La semaine qui vient, ainsi que d'autres, je la passerai chez moi, l'employant à ma guise.
- Ooon...! Ooon...!
Qui corne ainsi? Je sais! C'est la corne aux couleurs délicates et blondes, toute lisse, toute luisante, d'un camarade de classe qui habite le hameau de l'autre côté de la rivière. Précisons. Mon camarade de classe n'est pas encorné, une vache l'était, avant de céder sa corne à mon camarade de classe.
Ce point éclairci, pourquoi corne-t-il de sa corne? Mais pour m'appeler, tout simplement! Deux coups, comme convenu. Je sors donc de la maison, je descends mon jardin, j'arrive au bord de la rivière. Il me fait signe de l'autre bord :
- On s'offre un brochet?
- J'arrive!
Mon camarade de classe est très féru de pêche. Je saute dans ma barque, amarrée au bord du jardin; un bon appui sur ma perche, me voici sur l'autre rive, où m'attend mon Pêcheur.
Nantis de nos cannes à pêche en bambou qu'un fermier voisin nous a données - si les brochets sont de mauvaise volonté, nous trouverons bien des poissons plus faciles à convaincre - nous partons chercher fortune tout du long de la rivière.
- Regarde! Là!
Le Pêcheur connaît les bons endroits. Entre les nénuphars et les herbes qui traînent dans le faible courant de la rivière, il a aperçu derrière une grosse pierre attenante à la rive, la queue d'un beau brochet. Ce n'est pas la première fois qu'un brochet vient s'abriter derrière cette pierre. Et le Pêcheur le sait bien.
Le voilà qui descend prudemment de la barque afin de ne pas troubler trop violemment l'eau. Il s'est lentement approché de la pierre, a doucement passé sa main sous le poisson, l'a saisi par les ouïes et... hop! voici un excellent pique-nique pour tout à l'heure.
Le pique-nique se prépare. Mais soyons justes; c'est la Pêcheuse qui prépare le pique-nique. Et plus précisément le court-bouillon pour le brochet, qu'elle nous apportera près de la rivière. La Pêcheuse? Elle habite le même hameau que le Pêcheur, et autant le Pêcheur aime pêcher, autant la Pêcheuse n'aime pas pêcher. Et, bien entendu, c'est pour cela que nous l'avons surnommée plaisamment la Pêcheuse. Nous? Je veux dire nous trois, et deux camarades, frère et soeur, habitant un hameau tout proche du court-bouillon qui se prépare. Car si la Pêcheuse n'aime pas pêcher, elle aime manger avec nous ce qui vient de la pêche. Et comme elle est excellente cuisinière, le pique-nique est toujours un régal, foi de pêcheur, ou plutôt foi de notre Pêcheur! Quand j'aurai ajouté que nous allons tous les cinq dans des pensions de la même grande ville à trois quarts d'heure de train d'ici, j'aurai tout dit. Le temps de faire ce récit, le brochet a disparu. Qu'on se rassure! nous, nous savons fort bien où il est. Félicitations, la Pêcheuse!
A peine réveillé, je jette un coup d'oeil autour de moi. Personne; pas d'autres lits. Mes deux voisins de lit, le Pêcheur et le Frère, ne sont pas là. Je ne suis pas au dortoir de notre pension.
Le premier effet est très curieux. N'aurais-je pas oublié de me rendre à l'école? Cela fait plus que deux jours que je me réveille chez moi. Et je n'ai que deux jours de congé lorsque je rentre à la maison le vendredi soir par le train de huit heures deux, à la gare située à un quart d'heure d'auto, gare où l'un de nos parents nous conduit tous les cinq. Et dimanche, le train de quatre heures treize m'attend déjà. Comment passer un bon dimanche pendant que ce train de la pleine après-midi clame son arrivée prochaine?
Dans l'après-midi, nous nous retrouvons tous les cinq sur l'herbe, au bord de la rivière.
- Hier matin, je ne m'étais pas encore vraiment rendu compte... commence la Pêcheuse.
- Et ce matin, le dortoir t'a paru loin! la coupe en riant la Soeur.
- Bien sûr, je n'avais pas besoin de te secouer pour te réveiller.
- Heureusement! Ce matin, je me suis réveillée tard; un instant, j'ai même eu peur d'être en retard.
- Tu n'as plus à t'inquiéter! s'exclame d'une voix rassurante le Pêcheur; demain, je te réveillerai avec ma corne de vache pour que tu sois sûre de ne pas être en retard!
Je souris à la Soeur :
- Tu n'as aucune crainte à avoir; il n'est pas parmi les premiers à se réveiller, au dortoir!
- ça, c'est vrai! renchérit le Frère; c'est plutôt lui qu'il faudrait secouer le matin!
Il ajoute, avec un sourire amusé :
- S'il est dernier au dortoir, il est premier au réfectoire!
- Impossible! tu es bien trop rapide, rétorque le Pêcheur.
Nous restons paisiblement un long moment à attendre que d'autres plaisanteries de la même veine viennent jusqu'à nous. Elles ne viennent pas.
- Vous comptez travailler un peu pendant l'été, les garçons? finit par demander la Soeur.
- Travailler...? s'étonne quelque peu le Pêcheur.
- Oui, revoir les cours de l'année dernière? approuve la Pêcheuse; nous avons eu quelques difficultés l'année dernière...
L'idée ne me déplaît pas :
- Nous pourrions travailler tous ensemble, tantôt sur vos difficultés, tantôt sur les nôtres; tout le monde en profiterait.
- Et vous comptez travailler beaucoup, les filles? s'inquiète légèrement le Pêcheur.
- Non, seulement un peu, conclut la Soeur.
Déjeuner. Mes parents ayant épuisé leurs questions sur mon année d'école pendant les quatre jours derniers, la conversation n'est pas soutenue. Mon père parle de son travail; il dirige le bureau du cadastre dans la petite ville proche. J'ai visité son bureau. C'est intéressant. Jamais je ne dirigerai le bureau du cadastre, ni dans la petite ville proche, ni ailleurs. Mais je n'aurai pas besoin de le lui dire, il est trop absorbé dans ses plans pour y prêter attention. Ma mère écoute avec attention. On pourrait penser qu'elle s'y intéresse. On, peut-être, moi, non. Mon père part. "Tu vas rejoindre tes camarades?" me demande ma mère, qui le sait fort bien. Alors, je reste un moment, lui racontant ce qu'elle sait déjà de mon école. Elle écoute avec un air distrait. On pourrait penser qu'elle ne s'y intéresse pas. On, peut-être, moi, non.
Cet après-midi, nous allons tous les cinq dans la petite ville où se trouve le bureau du cadastre. Non, ce n'est pas pour le visiter, c'est pour acheter ce qu'il nous faut pour travailler. Cahiers... ce qu'on appelle des fournitures scolaires. A qui viendrait-il l'idée d'appeler un cahier, la mémoire de la pensée? On n'écrit pas ses mémoires en classe, on écrit des devoirs.
Nous partons à bicyclette vers trois heures. Agréable promenade que nous connaissons bien, petites collines, traversée d'une grande rivière un quart d'heure après notre départ, grande rivière dans laquelle se jette celle qui coule devant chez moi. Trois minutes sur la grand route parcourue à vive allure. Il y a des gens pressés sur cette grand route, nous n'allons pas les déranger.
Nous arrivons vers quatre heures.
- Quatre heures! C'est l'heure du quatre heures! s'exclame, fort à propos, le Pêcheur.
- Oui, allons acheter des gâteaux! enchérit la Soeur.
Nous voici nantis d'une montagne de gâteaux.
- Où allons-nous les manger? demande la Pêcheuse.
Chacun cherche une réponse. Trouver un endroit calme et agréable n'est pas facile en pleine ville, même si elle n'est pas très grande. Je propose de ressortir de la ville.
- Si nous allions nous installer au cimetière? propose de son côté le Frère.
Le gros paquet de gâteaux dans une main, le guidon dans l'autre - et encore, quand il pense à tenir le guidon - le Pêcheur roule vers le cimetière. Ne tenant pas du tout à le laisser manger les gâteaux tout seul, nous ne le lâchons pas d'une roue dans le dédale des petites rues qui nous mènent à notre but. Et nous voilà soudain entrés dans une large avenue, bordée sur ses deux côtés de demeures imposantes, aux frontons mystérieux. Le calme y règne. Nous sommes dans le cimetière.
- Pas de cloche pour nous appeler en étude après la récréation... prononce doucement la Soeur.
- Et pourtant, nous y allons, en étude, remarque le Pêcheur.
- Oui, mais nous l'avons voulu nous-mêmes, remarque de son côté la Pêcheuse.
J'interviens :
- Ce sont des choses identiques...
- Quelles choses? me demande le Frère, un peu étonné.
- Je voulais dire, ce que nous apprendrons.
- Nous pourrons choisir... commence le Pêcheur.
- Le programme n'est pas tellement vaste, commente la Soeur.
Je reprends :
- Peut-être que ce qui nous plaît ou nous déplaît dépend plus des circonstances que de la chose elle-même.
- Peut-être aussi de ceux qui nous disent de choisir une chose plutôt qu'une autre, suggère le Frère.
- Alors, jamais nous ne pourrons faire quoi que ce soit par nous-mêmes? déplore sa soeur.
- Que dis-tu? proteste le Pêcheur; nous avons choisi nous-mêmes ce que...
- Les livres ont été écrits par d'autres que nous-mêmes, le coupe la Pêcheuse.
Je hoche la tête :
- Et pour qui ont-ils été écrits?
- Pour les élèves, me répond la Soeur, un peu surprise.
- Les élèves ne resteront pas toujours des élèves.
- Alors, les livres sont écrits pour ceux qui seront devenus des anciens élèves, suppose le Frère.
- Des professeurs, par exemple, renchérit le Pêcheur.
- Qui écriront des livres pour des élèves... commente la Pêcheuse.
Là, nous restons un bon moment en silence, ne trouvant pas de suite évidente à la conversation. Le bon moment n'est pas désagréable. Il fait beau, le ciel est bleu... Oui, cela n'a rien à voir avec ce dont nous parlons. Et pourtant, en parlerions-nous de la même façon si nous étions... dans d'autres circonstances, avec d'autres personnes? J'expose la question.
- En classe, par exemple? ironise le Pêcheur.
- Avec nos parents? poursuit la Soeur.
- Avec le chef de gare? emboîte son frère.
- Avec le pâtissier? complète la Pêcheuse.
- Non, non! proteste le Pêcheur; il ne voudrait plus nous faire de gâteaux.
- Le chef de gare nous mettrait dans le premier train en partance! s'écrie la Soeur.
- Nos parents seraient inquiets! prévient le Frère.
- Le professeur nous donnera une mauvaise note, avertit la Pêcheuse.
Un silence. Je reprends :
- Alors, pour parler, il ne faut le faire qu'entre nous?
Les gâteaux sont achevés. Nous repartons faire nos achats.
Nos achats? ils sont vite faits. Ce n'est pas la liste interminable - j'exagère! - des débuts d'année.
- Voilà un cahier bien à moi! déclare la Soeur; pas besoin d'écrire mon nom ni ma classe.
Elle a un petit rire :
- D'ailleurs, je n'ai pas de classe!
- Une école sans classe, c'est merveilleux! s'exclame la Pêcheuse.
- C'est plutôt une classe sans école, rectifie le Frère.
- Moi, je préfère dire ni classe ni école, proteste le Pêcheur.
La matinée se passe à faire des commissions pour nos mères. L'épicerie se trouve dans un village distant de trois quarts d'heure de bicyclette, sans se presser. L'épicerie a une particularité; elle appartient aux parents de la Pêcheuse. Généralement, le commis de son père nous apporte à tous les commissions avec la camionnette de livraison. Mais comme nous sommes en vacances, n'ayant de ce fait pas d'obligations, cela nous plaît de mélanger commissions et promenade à bicyclette le long de la rivière qui passe devant chez moi. Et puis, il y a toujours quelques sucreries à glaner au passage.
La livraison effectuée, nous allons chacun chez soi faire un sort aux commissions que nous venons de livrer.
Déjeuner. Comme il n'y a plus de nouvelles à attendre de moi - tout, apparemment, ayant été dit sur l'année d'école qui vient de se terminer - mes parents parlent de leurs affaires. C'est-à-dire que mon père explique un point délicat de l'établissement du cadastre, et que ma mère veille sur un point délicat du déjeuner.
L'après-midi, nous nous retrouvons tous les cinq sur l'herbe au bord de la rivière.
- J'ai le sentiment que des millénaires ont passé depuis que nous avons quitté la pension, soupire la Pêcheuse, d'une voix où se mêlent la joie d'être en vacances, et un regret, il n'est pas sûr qu'il soit léger, de n'être plus dans les murs protecteurs de la pension.
La nuance de regret n'a échappé à personne. Le Pêcheur désapprouve :
- Nous sommes libres, ici!
- Je suis de ton avis, et je me réjouis d'être en vacances, mais quelquefois, je ressens la tentation d'une vie d'abandon, je n'aurais pas à affronter la vie elle-même, que d'autres auraient privée de tous ses dangers.
- Ce seraient eux qui traceraient le chemin de ta vie, observe le Frère.
La Pêcheuse sourit :
- Je le sais bien; c'est pour cela que je résiste à la tentation.
Un moment se passe dans le silence.
- C'est vrai que la vie dans notre pension est agréable, reprend la Soeur, on s'occupe de nous, tout est prévu...
Je l'interromps :
- Tout est prévu; allons dormir sans crainte, tout est prévu!
- Tu prépares bien ta barque après l'hiver, pour qu'elle ne finisse pas par couler.
Je hoche la tête en souriant :
- Je ne le fais qu'une fois par an.
La Soeur sourit à son tour :
- Je n'ai pas dit que la vie de la pension me suffisait; mais elle aurait pu, en plus, être désagréable.
- L'agrément fait oublier bien des choses...
Nouveau silence. Bien que personne ne dise rien, j'ai l'impression que la conversation continue. Peut-être est-ce parce que chacun repasse ce qui a été dit, le retourne dans son esprit, ainsi que je le fais moi-même. Les conversations ne seraient pas seulement des mots qu'on échange, et qui vont parfois si vite qu'on se trompe sans s'en rendre compte, sans que personne s'en rende compte. Dans cette conversation muette, peut-être nous comprenons-nous encore plus clairement qu'avec des paroles. Je regarde attentivement mes camarades; aucun d'eux ne me paraît avoir quitté la conversation. Et nos pensées muettes de ce moment parleront sans doute lors de notre prochaine conversation.
Aujourd'hui, nous sommes entre garçons. La Pêcheuse et la Soeur sont parties pour la journée chez une camarade de classe qui habite un village non loin de la grande ville où sont situées nos pensions.
- Si nous faisions une grande promenade à bicyclette? propose le Pêcheur.
- Bonne idée, approuve le Frère; les filles ne sont pas là, nous pourrons rouler loin.
J'enchéris :
- Et vite!
A vrai dire, aussi vite que nous le permettent les routes sur lesquelles nous roulons. Et quand je dis routes... Car pourquoi prendre de bonnes routes, alors que les petits chemins de terre quelquefois cahotants, et qui semblent ne mener nulle part sont tellement plus agréables? Et puis, nulle part est bien vite dit. En voilà un qui termine sa course dans un champ. Ce n'est pas nulle part, ça! Sur celui-ci, les orges viennent d'être moissonnées. Il ne reste plus qu'à le traverser, vite, vite, comme si nous étions sur la grand route. Pas toujours facile, la terre est parfois traîtresse, mais qu'importe! Le plaisir y est.
Mon père fait allusion aux études, aux miennes en particulier, à quoi elles peuvent servir... Le cadastre n'est pas loin. Ma mère, très habituée, glisse la conversation en direction des fraises - "J'en ai trouvé de très bonnes!" - qui serviront de dessert. Cela me donne l'idée de parler de nos projets... de vacances. La conversation tient assez longtemps sur ce sujet. Ou plutôt, mon père parle longtemps sur ce sujet. Les fraises? Elles étaient vraiment très bonnes. Dommage que mon père n'ait pas eu le temps d'en profiter. Le cadastre n'attend pas.
Après le déjeuner, je retrouve le Pêcheur et le Frère.
- Ta barque s'ennuie, affirme le Pêcheur; allons jusqu'à la grande rivière!
J'approuve vivement :
- Bonne idée; on fait la course!
Le Frère m'approuve :
- Tu prends la perche!
La barque file. Le Pêcheur et le Frère aux rames, et moi poussant la perche pendant le temps mort. C'est ça, notre petite course, à laquelle il ne manque que des adversaires.
"Teeerre...!"
J'ai crié de toutes mes forces afin de prévenir l'équipage du danger qui nous menace tous. Un récif nous barre le chemin! L'équipage n'a pas perdu un seul instant. Tous les rameurs se sont jetés sur leurs rames, et souquent ferme pour tenter d'arrêter notre navire, sur le point de se briser. Fortune nous sourit. Nous sommes arrivés à gagner la rive. Nous descendons du navire. Le récif n'est fait que de petits cailloux blancs, bien polis, ne pouvant rien faire craindre à notre coque. Rassurés, nous tirons notre barque par-dessus les cailloux. Nous voilà de l'autre côté du gué!
Nous arrivons bien vite au confluent. Et là, jouant les marins exténués, nous nous laissons emmener par l'inexistant courant de la grande rivière. Je plaisante. Inexistant, non; très faible, oui. Double avantage; nous n'irons pas loin, et nous ne peinerons pas pour remonter le courant.
- Voilà une bonne première journée de travail! déclare avec conviction le Pêcheur, affalé entre son banc et la plage avant de la barque, un bras plongé dans l'eau fraîche.
- Oui, oui... approuve le Frère, air de quelqu'un qui n'a pas écouté avec toute l'attention requise. Moi, je me laisse aller à la contemplation du haut des vergnes, qui se découpent sur un ciel d'été, d'un bleu profond et immuable.
Premier jour de juillet. La bonne chaleur a recouvert la campagne, et la fraîcheur de ma rivière lui a donné du goût, comme les épices le font pour un bon plat.
Tout le monde est plus ou moins occupé, ce matin. Moi, j'ai aidé ma mère à de petits travaux. Et maintenant, je dérive dans ma barque, comme je le fais de temps à autre. Le sentiment d'un voyage lointain, qui s'en va, mais qui ne mène nulle part. Les vergnes sont tout autour de moi, je suis chez moi; le ciel est dans l'eau de la rivière, je ne sais plus où je suis, et ne cherche pas à savoir.
Regardant sans le voir le paysage qui défile lentement autour de la rivière, j'aperçois une automobile que je n'ai jamais vue. C'est ridicule, des autos qui passent par la route qui traverse le village du Pêcheur et de la Pêcheuse, il y en a toujours eu, bien qu'à vrai dire pas très souvent. Mais celle-ci a hésité, ralenti, est repartie... puis est entrée dans le village, et s'est arrêtée devant la maison de la Pêcheuse. Un renseignement à demander pour des voyageurs ne sachant trouver leur chemin? Non, les voyageurs sont descendus de l'auto, ont frappé à la porte, et les voici qui entrent dans la maison. Je n'ai pas très bien distingué, je suis un peu loin, mais je crois qu'il y avait un homme à l'allure décidée, une femme à la démarche vive et une fille un peu plus jeune que moi, qui marchait d'un pas lent et souple. Des parents, sans doute. Bah! je saurai bien assez tôt de qui il s'agit.
Déjeuner. Rien de particulier. Mes parents parlent d'amis qu'ils vont inviter. Je les connais; un collègue du cadastre et sa femme. Il me faudra veiller à ne pas être à la maison ce jour-là. Je pense qu'un bon pique-nique au brochet... Oh, mais non! Ce sont les vacances, il est fort possible que les amis viennent avec leur fils, qui est déjà venu une ou deux fois. Dans ce cas, il vaudra mieux que je reste, je ne vais pas imposer le fils à mes camarades au pique-nique.
Trois heures. Deux coups de corne de vache. C'est le Pêcheur qui m'appelle. A vrai dire, je devrais déjà être de l'autre côté de la rivière - en effet, c'est plus commode pour se rencontrer, ils habitent tous les quatre là-bas - mais comme il y avait de la visite... Un coup de perche - c'est cinq fois plus long par la route - et me voilà sur l'autre rive où m'attendent mes camarades.
Mes camarades... Ah! elle est là. Un regard perdu au loin, comme si elle cherchait à retrouver un rêve. A mon approche, elle a doucement tourné ses yeux vers moi, est restée immobile... Puis, Rêve perdu a lentement baissé les yeux.
Dimanche. Pique-nique. Nous serons six avec Rêve perdu, et le Pêcheur a décidé de pêcher deux brochets, pour fêter l'arrivée de Rêve perdu. "Un seul ne suffira jamais!" a-t-il déclaré après m'avoir corné tôt matin. Et nous voilà partis dans ma barque, moi, à la perche, lui, à la recherche des bonnes pierres abritant les brochets. La pêche terminée avec succès, nous portons les poissons à la Pêcheuse. Rêve perdu n'est pas là, elle est allée chez la Soeur. Nous nous séparons, le Pêcheur et moi, pour nous retrouver tous tout à l'heure au pique-nique.
Rêve perdu n'est pas une parente, c'est une camarade de classe de la Pêcheuse et de la Soeur. Elles sont très liées toutes les trois. Au dortoir, elles sont côte à côte. Rêve perdu est venue passer ses vacances chez ses deux camarades. C'est chez elle que la Pêcheuse et la Soeur sont allées avant-hier. Il y a eu une grosse discussion pour savoir chez qui demeurerait Rêve perdu. On a partagé. Quinze jours chez la Pêcheuse, puis quinze jours chez la Soeur, et ainsi de suite. On commence par la Pêcheuse. Rêve perdu a le même âge que ses deux camarades, et donc, un an de moins que nous, les garçons. Elle rentre en seconde, nous en première. Ce sera agréable d'avoir une invitée.
Pique-nique. Sera-t-elle aussi silencieuse qu'hier, pendant que le Pêcheur et le Frère lui parlaient de nous, et que la Pêcheuse et la Soeur nous parlaient d'elle?
Les brochets. Rêve perdu félicite la Pêcheuse pour sa cuisine, et le Pêcheur pour son choix. Nous savourons. Les yeux de Rêve perdu s'arrêtent sur moi :
- Je serai contente que nous travaillions tous ensemble, comme tu l'as proposé.
Je suis un peu pris de court. Elle ajoute calmement :
- Moi aussi, j'ai quelques lacunes.
- Nous en avons toutes, confirme la Pêcheuse; surtout en...
- Ah, non! la coupe vivement le Pêcheur; nous sommes dimanche, les cours sont défendus!
Rêve perdu ne répond rien. Le Pêcheur et le Frère entament une discussion argumentée - arguments assez faibles, d'ailleurs - sur l'intérêt de commencer tel jour ou tel jour. La Pêcheuse et la Soeur décrètent que le jour le plus proche sera le meilleur.
- Et tu as apporté tes livres? demande le Pêcheur à Rêve perdu.
Est-ce avec un peu d'espoir?
Rêve perdu lui répond par un sourire où je distingue une pointe d'ironie à peine perceptible.
Lundi. C'est le jour de la rentrée à l'école. De la rentrée? Les vacances sont finies. Mais que s'est-il donc passé pendant ces vacances? Trois mois... Je me souris à moi-même. Faut-il vraiment l'écrire? C'est comme ces photographies que l'on prend pour garder un souvenir. On les prend, et puis on les oublie. Et un jour lointain, on les découvre, dans un vieil album abandonné, ou dans la poussière d'un tiroir. "Regarde! C'était ma grand-mère quand elle avait quinze ans"... Alors, j'écris.
Lundi trois juillet. Vacances. Mais pour nous six, c'est un jour d'école. Notre premier jour de notre école à nous, celle des révisions que nous avons décidé de faire. Au travail!
Deux heures de l'après-midi. Nous voici donc en classe, c'est-à-dire sur l'herbe près de la rivière.
- La grande rivière d'à côté coule aussi là où se trouvent nos écoles... observe judicieusement le Pêcheur.
- Et tu voudrais, je suppose, que les classes aient lieu là-bas... le coupe plaisamment le Frère.
- Oh, oui! au bord... reprend au vol la Pêcheuse.
- Sur l'herbe! conclut la Soeur.
J'ajoute d'une voix naturelle :
- Autour d'un bon feu de bois.
Les espoirs s'éteignent avec le feu de bois.
- Pourquoi ne sommes-nous pas faits pour vivre en hiver comme nous vivons en été? demande Rêve perdu.
- Oh, oui! s'exclame aussitôt le Pêcheur, pas d'école en hiver!
- Dans le cas où tu ne t'en serais pas rendu compte, nous sommes à l'école en ce moment! lui rappelle la Pêcheuse.
- Oui, mais c'est nous qui l'avons voulu!
- C'est vrai, surtout toi! plaisante le Frère.
Ce qui nous fait tous rire... excepté Rêve perdu, qui n'est pas au courant, mais qui s'informe auprès du Pêcheur :
- Tu ne voulais pas...?
- Si, si, l'interrompt-il en riant; c'était lorsque nous avons parlé de ces révisions...
- Ce n'est pas des révisions que je voulais parler, c'était de l'école elle-même; tu ne voulais pas y aller?
Le Pêcheur hésite, un peu surpris :
- Si, mais...
- Ce n'était pas ta volonté seule?
Il hésite encore. Rêve perdu poursuit :
- C'est comme vivre sur la terre; tu ne t'es mis à respirer que parce qu'il y avait de l'air.
Un petit silence.
- Tu nous as souvent dit que sans obligations... commence la Soeur.
- Et si l'air s'en allait...?
Rêve perdu s'interrompt un instant :
- Il y en a si peu... si peu... Je ne sais pas exactement, mais j'ai vu des dessins sur mon livre de géographie...
J'ai vu aussi; et mon livre donnait la réponse :
- Environ un quart de pour cent du diamètre de la Terre.
Elle me sourit :
- Les nombres, c'est moins effrayant.
Un long moment de silence, interrompu avec énergie par le Pêcheur :
- Que faisons-nous? J'ai envie de travailler, moi!
Grand éclat de rire. Rêve perdu se retient, mais pas trop.
- Eh bien, les filles, si vous nous disiez jusqu'à quelles profondeurs vont vos lacunes abyssales? insiste le Pêcheur, imperturbable.
- Je me trompe souvent dans les opérations sur les fractions, annonce la Pêcheuse.
- ça, ce n'est que du calcul, lui indique le Frère.
- Si je ne réfléchis pas, tout va bien; j'ai appris par coeur...
- Il n'y a rien d'autre à faire, approuve le Pêcheur.
Le Frère hoche la tête :
- Je me souviens de ça; multiplier des dénominateurs entre eux ne voulait pas dire grand chose.
- Voilà! approuvent les trois filles.
- Allez! Nous vous ferons faire des exercices! les rassure le Pêcheur.
Les trois filles ne paraissent pas rassurées pour autant.
Je tente une méthode :
- Vous faites ça en deux fois; vous multipliez d'abord la première fraction par le numérateur de la deuxième, puis vous divisez la fraction obtenue par le dénominateur de la deuxième.
- ça, c'est facile! s'exclame la Soeur; on multiplie une fraction...
- ...puis on la divise, complète la Pêcheuse.
- ...au lieu de multiplier entre eux des dénominateurs sans rien comprendre à rien! ironise la Soeur.
- Vous n'y avez jamais pensé? s'étonne le Pêcheur.
- Oh si! répond la Pêcheuse.
- Eh bien? s'étonne de son côté le Frère.
Les trois filles se regardent d'un air désabusé.
- Les profs n'en veulent pas! déplore la Soeur.
- Il faut appliquer les formules! approuve la Pêcheuse.
Le Frère secoue la tête :
- Il faut dire que ce n'est pas toujours mieux chez nous.
Nous restons un moment à réfléchir.
- Apprendre par coeur, multiplier et diviser, cela n'est pas encore trop difficile... reprend Rêve perdu.
Elle laisse sa phrase en suspens :
- En classe, on nous a aussi dit que cinq sur sept pouvait vouloir dire cinq parmi sept.
Je ponctue :
- Tout à fait vrai!
Elle me fait un petit signe de tête :
- J'ai dit que les nombres, c'était moins effrayant...
- Tu parlais de l'air autour de la Terre, rappelle le Pêcheur.
- Oui; et je crois qu'ils sont si peu effrayants qu'on finit par leur faire confiance, sans même prendre de précautions...
- On vérifie les calculs, conteste la Pêcheuse.
- On ne vérifie que les nombres eux-mêmes, pas ce qu'ils représentent.
- Comment cela? s'étonne la Soeur.
- On demande à sept personnes si elles trouvent bon un certain livre...
- J'ai deviné! s'écrie le Pêcheur; cinq le trouvent bon...
- ...et deux le trouvent mauvais! s'écrie le Frère, pour ne pas être en reste.
- C'est bien cela, confirme Rêve perdu.
- Et alors? demande la Pêcheuse, avec curiosité.
- Alors, on dira que cinq personnes sur sept trouvent bon ce livre...
- Ah oui! commente la Soeur; d'après toi, il faudrait dire que cinq personnes ont trouvé... et non trouvent.
- C'est vrai, acquiesce Rêve perdu; mais cela ne change rien, on ne sait ni qui sont ces personnes, ni pourquoi elles le disent, on pourra toujours penser qu'en général, cinq personnes sur sept...
Je remarque :
- On pourra chercher à savoir qui sont ces personnes, et leur demander pourquoi...
- On pourra, mais est-il sûr qu'on le fera?
Personne ne répond. Rêve perdu conclut :
- Et si on ne le fait pas, que restera-t-il dans l'esprit des gens? Des nombres? Les hommes seront devenus des nombres, et c'est aux nombres que l'on fera confiance.
Cet après-midi, nous allons tous les six dans la petite ville où se trouve le bureau du cadastre. Non, ce n'est pas pour le visiter, c'est pour acheter ce qu'il nous faut pour travailler. Cahiers... ce qu'on appelle des fournitures scolaires.
Mais qu'est-ce que je raconte? C'est mercredi dernier que nous y sommes allés! Oui, et alors? Si je lisais bien ce que j'écris? J'avais écrit : "...nous allons tous les cinq..." Aujourd'hui, j'ai écrit : "...nous allons tous les six..." Vois-je la différence? Oui, je la vois. C'est de l'arithmétique. Cinq ôté de six donne un. La voilà la différence. A laquelle il faut faire une légère retouche. Plus précisément une petite addition. Oui, "un" est un résultat approché. Oui, oui, absolument. D'ailleurs, non; ce n'est pas du tout un résultat approché, c'est un résultat éloigné, et très éloigné, même. Donc, voici la petite addition. Il faut ajouter "e" au résultat. Ce qui donne le résultat juste suivant : "un" plus "e" font "une". Voilà! Et, bien évidemment, les cahiers sont pour elle.
Nous voici sur nos bicyclettes. Rêve perdu a pris celui de la Pêcheuse, qui a pris celui de sa mère. Il n'y a pas lieu de se presser, et nous en profitons pour montrer les alentours à notre invitée, en passant par tous les petits chemins qui mènent, et surtout ceux qui ne mènent pas, à la petite ville. Le paysage lui plaît beaucoup, bien que, nous explique-t-elle, à nous les garçons, ce paysage soit de même nature que celui qui entoure le village où elle demeure. Mais ici, commente-t-elle, c'est plus doux, plus intime, la rivière, tout en étant moins large, moins imposante aussi, est plus présente, plus proche, plus affectueuse. Les paresseux méandres, si larges chez elle, s'enroulent ici autour du passant qui vient auprès d'eux.
Nous arrivons à la petite ville du cadastre, après avoir évité la grand route des gens pressés. Pourquoi quitter le calme de la rivière où baigne le soleil?
Ayant longé le mur haut et épais du cimetière, nous nous dirigeons vers la librairie. Et même, nous l'avons dépassée.
- Il y a une meilleure librairie? s'enquiert Rêve perdu.
- Non, c'est la seule, lui répond tranquillement le Pêcheur.
- Mais... nous n'allions pas...? s'étonne-t-elle.
Je confirme :
- Si, bien sûr!
- Il est quatre heures et demie, lui fait observer le Frère.
Rêve perdu fait un signe de compréhension :
- Ah! c'est encore fermé; à quelle heure...?
Cependant, elle s'est retournée :
- Mais non; elle est ouverte!
- Bien sûr, elle est ouverte, approuve d'un ton d'évidence le Pêcheur.
- Ah, ils se moquent tous de toi! s'exclame la Pêcheuse, souriant à Rêve perdu.
- Nous allons acheter des gâteaux pour le quatre heures! complète la Soeur.
Rêve perdu sourit :
- Voilà une nourriture qui fera agréablement attendre celle de l'esprit.
On pense bien que nul ne la contredit.
Nous sortons une fois de plus de la pâtisserie nantis d'une montagne de gâteaux.
Le gros paquet de gâteaux dans une main, le guidon dans l'autre - et encore, quand il pense à tenir le guidon - le Pêcheur roule sans perdre de temps. Et nous entrons dans la large avenue du cimetière, bordée sur ses deux côtés de demeures imposantes, aux frontons mystérieux. Le calme y règne.
Nous prenons notre temps pour savourer les gâteaux que Rêve perdu trouve très bons.
- Dans mon village, il n'y a rien, nous apprend-elle; nous les prenons dans la ville où se trouvent nos pensions.
- Nous, nous y allons rarement, lui répond le Pêcheur; c'est assez loin... et c'est grand.
Nous restons un moment à bavarder, assis près d'une grande tombe.
- Il est majestueux, ce cimetière, et pourtant on s'y trouve en paix, apprécie Rêve perdu.
Il est temps d'aller à la librairie.
- La librairie était bien ouverte, tout à l'heure, note Rêve perdu, mais elle va peut-être tout aussi bien finir par fermer!
- En avaaant...! s'écrie le Pêcheur à pleins poumons.
Pas du tout! Il ne s'est pas écrié le moins du monde. Seul le premier "a" a failli retentir, et encore, étouffé par la solennité du lieu. Nous avons tous ri sous cape, pour les mêmes raisons.
La librairie. Les achats sont vite faits. Le soleil se met à penser au sommeil. Nous rentrons, sans pourtant trop nous hâter. Il fait si bon...
Ce matin, nous allons tous les cinq, accompagnés de Rêve perdu, faire les commissions pour nos mères.
Il fait chaud, en ce début de juillet, mais notre chemin reste au frais, abrité du soleil par les grands vergnes dans lesquels est enfouie la rivière qui nous accompagne jusqu'au village où se trouve l'épicerie du père de la Pêcheuse. Nous roulons lentement, si lentement que les brochets doivent nous dépasser sans peine. Rêve perdu contemple le paysage sans se lasser. "Chez moi aussi, il y a des rivières, la grande et des petites, mais tout est plus large, plus ouvert au ciel; ici, cette petite rivière nous invite à la suivre, à nous reposer auprès d'elle, si nous voulons nous arrêter", nous confie-t-elle.
Justement, la route pique à droite pour traverser la petite rivière; nous en profitons pour aller la voir couler sous les deux arches du pont. Nous nous asseyons sur le parapet de pierre qui termine lourdement la muraille du pont trempant dans l'eau fraîche.
Un quart d'heure plus tard, le village de l'épicerie apparaît, niché entre les petites collines, s'étirant le long de la vallée, son robuste et attentif clocher, couleur de pierre, veillant sur ses maisons. Nous entrons par une rue sévère, flanquée de grosses maisons sobres et sérieuses. Une place. Une auberge cossue se tient au tournant, avec ses encorbellements superposés, ses panneaux de bois et ses curieuses fenêtres suspendues.
Le père de la Pêcheuse nous reçoit avec un grand sourire. Une cliente choisit ses emplettes avec soin... et sans se presser le moins du monde. Nous attendons sagement notre tour. Nos emplettes à nous gonflent les sacoches de nos bicyclettes à les faire craquer. Et Rêve perdu repart toute contente, suivie d'un cochon, d'une oie, d'un boeuf, d'une grenouille, d'une chouette et d'un éléphant, que lui a gentiment donnés le père de la Pêcheuse. Vont-ils tous nous suivre derrière nos bicyclettes? Point. Ils sont six et nous sommes six. Et comme ils sont en pâte d'amande...
Retour. Les sacoches ayant été rangées dans la fantaisie la plus achevée, nous allons tous ensemble rendre à chacun ce qui lui appartient. Rêve perdu connaît déjà tous les parents qui se trouvent de l'autre côté de ma rivière. Le Pêcheur et la Pêcheuse sont dans le même village, et leurs maisons sont tout près l'une de l'autre. Et bien sûr, Rêve perdu est déjà allée chez la Soeur. Il ne reste plus que mes parents. Et nous y voilà avec toutes nos marchandises. Rien de particulier à dire sur la réception. Au reste, je ne vois pas pourquoi il y aurait quelque chose de particulier à dire sur la réception. Je ne vois surtout pas pourquoi j'en parle. Ah oui! parce que si mon père était là bien avant midi, c'est qu'il avait laissé quelques documents... Bon, bon, c'est toujours sans intérêt d'en parler.
Déjeuner. "Elle paraît très gentille, votre nouvelle camarade; elle est très calme", a dit ma mère. Mon père n'a rien dit du tout. Je ne sais pas s'il s'est aperçu de la présence de la "nouvelle camarade".
L'après-midi se passe à attendre le début des révisions. Les filles demandaient un peu mollement quand on allait commencer. Les garçons répondaient un peu mollement qu'on commencerait dès demain. Les filles disaient qu'il n'y avait encore rien de bien pressé, les vacances étaient loin d'être terminées, mais que, malgré tout, il fallait ne pas laisser courir le temps, lequel se rattrape difficilement. Les garçons répondaient que les filles avaient entièrement raison de dire ce qu'elles disaient. Je ne suis pas sûr que les garçons aient écouté avec toute l'attention à laquelle on devait s'attendre. Je ne suis pas sûr que les filles étaient persuadées que les garçons aient écouté avec toute l'attention à laquelle on devait s'attendre. Mais il faisait bon, la petite rivière ne se pressait pas plus que nous, elle arriverait bien un jour à la mer...
Petit déjeuner.
- Elle va à la même pension que tes deux voisines, votre nouvelle camarade? demande mon père, sur le point d'avaler une nouvelle tartine.
Surpris par l'intérêt que mon père porte à la... nouvelle camarade, je tarde à répondre. C'est ma mère qui répond :
- Elles vont toutes les trois à la même pension; elle est très calme...
Elle ajoute, approuvant ses paroles par un petit signe de la tête :
- Elle est très gentille.
Mon père a fait, lui aussi, un petit signe d'approbation, puis il a changé de conversation.
Matinée passée à aider ma mère et à quelques petits travaux à la maison. Déjeuner. Conversation ordinaire.
Après-midi.
- Jeudi!
A peine nous sommes-nous installés sur l'herbe près de la rivière, le Pêcheur nous a fait cette importante déclaration.
- Voici une nouvelle qui montre des connaissances approfondies des manifestations astronomiques, apprécie le Frère.
J'y joins mon appréciation :
- A quelles réflexions profondes devons-nous nous livrer pour tirer profit de ton information réfléchie?
- Oh! je crois que c'est simple, analyse Rêve perdu; jeudi, il n'y a pas de cours, et c'est le jour de la promenade.
Le Pêcheur ne peut s'empêcher de rire de se voir ainsi découvert.
- Très bien, ce n'est toujours pas pressé... commence la Pêcheuse.
- Que penserais-tu de fixer la date du début des révisions au dimanche premier octobre? demande tranquillement la Soeur au Pêcheur.
- Où as-tu la tête? lui répond-il, l'air perplexe; travailler un dimanche, jour de la promenade!
Tous finissent par sourire d'un air entendu. Rêve perdu conclut, tout en gardant son sourire :
- Où allons-nous nous promener?
Un moment de réflexion. Personne ne paraît avoir de proposition précise. Je suggère :
- Si nous faisions une simple longue promenade à pied?
- L'idée est originale, note le Pêcheur avec grand sérieux.
- Originale et surprenante, enchérit le Frère.
Rêve perdu proteste :
- Vous avez bien tort de vous moquer, les garçons; l'idée est en tout cas plus originale que de ne rien proposer du tout.
Petit effet; petit silence des garçons. Elle poursuit :
- Moi, j'aime beaucoup les longues promenades à pied.
Le Pêcheur se lève d'un bond :
- Qu'attendez-vous, vous autres? Je suis déjà loin!
Au moment où nous allions partir, arrive la mère de la Pêcheuse.
- Que faites-vous cet après-midi? nous demande-t-elle.
- Nous partions nous promener à pied, sans trop savoir où aller, lui répond le Frère.
- Notre voisine du moulin vient de m'appeler; son meunier de mari s'est fait une belle entorse...
- Et il devait retourner les foins! s'exclame la Pêcheuse.
- Eh bien, voilà une après-midi bien remplie! conclut la Soeur.
- Oh! j'aime les travaux des champs, déclare vivement Rêve perdu.
Nous partons. Une petite heure de marche, et nous serons là-bas vers trois heures, lorsque le soleil aura fini de brûler l'air. Travailler trop tôt après l'heure de midi n'est pas très souhaitable.
Nous marchons sans hâte, mais sans traîner. Peu de passants, encore moins d'autos. Le paysage change peu durant notre marche.
- C'est encore plus calme que chez moi, observe Rêve perdu; autour de mon village, les routes sont plus droites, il y a plus d'autos.
Nous longeons la grande rivière le temps d'une demi-heure.
Rêve perdu fait un geste vers un beau méandre :
- Elle va chez moi; elle grandira, oubliant son enfance.
La rivière s'est un peu éloignée. Nous arrivons à un petit cimetière. La Pêcheuse désigne un gros moulin en contre-bas, sur la rive opposée de la rivière :
- C'est là!
- Et voici les foins à retourner! constate Rêve perdu, désignant à son tour le foin éparpillé sur le pré en pente qui descend à la rivière.
Nous nous mettons au travail. La Meunière nous a préparé les fourches sous un vergne, face au moulin.
Cinq heures. Les foins sont retournés.
- Cinq heures! annonce le Pêcheur, après avoir jeté un coup d'oeil sur le soleil; il est temps de prendre notre quatre heures.
Il est temps, en effet. Non seulement nous avons faim, mais surtout nous avons soif.
La Meunière nous a sans doute vus redescendre les fourches à la main. S'étant munie d'une perche, elle lance sa barque vers notre rive. La traversée n'est pas longue. Et nous voici au moulin.
- Je voulais faire les foins avec vous, nous déclare la Meunière, mais on m'a affirmé que vous ne voudriez jamais.
- Absolument! lui répond le Pêcheur.
- Nous ne sommes pas des manchots! renchérit le Frère.
- Et puis, elle a tant à faire, et moi je suis couché, explique le Meunier.
- Vous êtes bien braves! nous remercie la Meunière.
- Je vois que vous avez ramené du renfort! sourit le Meunier, indiquant Rêve perdu.
- C'est notre camarade de pension, lui explique la Pêcheuse.
- Je l'ai vue se démener; elle travaille bien! apprécie la Meunière, tout en disposant sur la table le bon saucisson, et le vin de leur vigne.
Le soleil commence à baisser, et nous savourons notre quatre heures dans la cour, à l'ombre des grands vergnes, entourés des poules, et respirant l'odeur sucrée des foins. La peau nous cuit encore, mais une brise légère nous rafraîchit.
Chacun est occupé, ce matin. Commissions, petits travaux domestiques...
Un peu avant midi, deux coups de corne de vache. Je descends vers la rivière. Tout le monde est là.
- Nos pensionnaires voudraient savoir ce que nous comptons faire cet après-midi, m'informe le Pêcheur.
- Les pensionnaires voudraient savoir si... veut préciser la Soeur.
Je sais fort bien ce que veulent les pensionnaires, les pensionnaires filles, évidemment :
- Si cela ne contrarie pas trop les demoiselles pensionnaires, nous les garçons, nous aimerions bien pouvoir enfin réviser; le temps passe!
- Les demoiselles pensionnaires, ne voulant pas entraver les études des pensionnaires jeunes gens, se déclarent prêtes à leur donner le courage qui leur manque, en participant à leurs travaux! lance, par-dessus la petite rivière, Rêve perdu.
Petit flottement chez les pensionnaires jeunes gens, qui cherchent une réponse appropriée.
- A tout à l'heure! leur crie plaisamment Rêve perdu, repartant sans attendre, suivie de ses deux camarades pensionnaires.
Après-midi. Nous sommes donc sur l'herbe, tout près de la petite rivière, en pleine révision.
- Les demoiselles pensionnaires voudraient-elles nous dire ce qu'elles voudraient savoir, afin que nous puissions les secourir? entame le Pêcheur.
- Pourquoi veut-on savoir?
La question de Rêve perdu provoque un petit silence.
- Je suppose, répond le Frère, que tu ne parles pas des raisons ordinaires, par exemple que cela puisse nous servir à quelque chose, d'utile mettons.
- Oui, tu as raison; la curiosité vient quelquefois d'elle-même, sans qu'on l'ait appelée.
La Soeur hoche la tête :
- Si c'est en classe, on nous le reproche!
- On nous dit aussi souvent qu'il ne faut pas être trop curieux, approuve la Pêcheuse.
- Oui, on dit ça surtout aux petits enfants.
J'ironise :
- Bien sûr! ils seraient capables de poser des questions auxquelles on serait incapable de répondre.
Rêve perdu sourit :
- Telles que pourquoi sommes-nous curieux?
- Voici à nouveau la question reposée, constate le Pêcheur.
- Et voici de nouveau la réponse évitée, souligne la Pêcheuse.
- Moi, je suis curieux de savoir la réponse, déclare le Pêcheur d'une voix un peu moqueuse.
Le silence revient. Au bout d'un moment, Rêve perdu reprend :
- Veut-on savoir s'il y a de l'eau quand on n'a pas soif?
- Bien sûr, rétorque le Pêcheur, on peut avoir soif plus tard!
- Oui, si on veut savoir s'il y a de l'eau en général; mais sur le moment?
- Peut-être n'y pense-t-on pas.
Rêve perdu réfléchit :
- Alors, ce n'est pas nous qui voulons savoir.
- Comment cela? s'étonne le Frère; c'est bien nous qui savons si nous avons soif ou non.
- Nous? Notre pensée ou notre corps?
- Veux-tu dire que notre pensée ne dépend pas de notre... comment dire... de notre esprit? demande la Pêcheuse.
- Cela paraît être un mot pour un autre, cependant...
- Tu veux dire que nous avons pensé parce que notre corps nous a dit de le faire? intervient la Soeur.
Rêve perdu fait un signe d'acquiescement.
- Alors, ce n'est pas nous qui voulons savoir...
Elle s'interrompt un instant. Je poursuis l'idée :
- En classe, nous apprenons notre leçon parce que le professeur nous dit de le faire; alors, nous ne sommes jamais nous-mêmes?
Un silence, rompu par Rêve perdu :
- Peut-être l'avons-nous été, et nous en souvenons-nous.
Chacun est occupé, ce matin. Commissions, petits travaux domestiques...
En fait de commissions, je suis le seul à en avoir à faire, m'apprennent mes camarades, les uns après les autres. Et du reste, la Pêcheuse paraît suffire à aider sa mère. Par ailleurs, les commissions que j'ai à faire se résument à un paquet de sel que j'ai oublié de prendre la dernière fois, et cela peut attendre, m'a dit ma mère, car il en reste encore une bonne livre.
Je demande à Rêve perdu :
- J'ai des commissions à faire à l'épicerie; tu viens avec moi?
Rêve perdu a arrêté son regard sur moi :
- Si la mère de...
La mère de... a entendu de la cuisine, et :
- Tu peux y aller, je n'ai plus grand chose à faire.
Rêve perdu se tourne vers la Pêcheuse. Laquelle ne lui laisse pas dire un mot :
- Vas-y! J'ai presque fini.
A y regarder de plus près, je ne pense pas ce soit si fini que ça.
- Je prends ma bicyclette, me répond Rêve perdu, clairement pas plus dupe que moi des travaux finis.
Nous roulons en silence, sans nous presser, depuis quelques minutes.
Nous roulons en silence, sans nous presser, depuis une demi-heure.
Voici le pont aux deux arches. Nous nous asseyons sur le parapet de pierre qui termine lourdement la muraille du pont trempant dans l'eau fraîche. L'eau coule doucement, doucement...
- Tu as dit que c'était plus large, plus ouvert au ciel chez toi.
Elle fait oui de la tête.
- Je voudrais le voir.
- Viens chez moi.
Et, sans me quitter des yeux :
- Demain.
Je réponds, sans attendre :
- Demain, oui.
Nous restons silencieux sur le parapet de pierre. L'eau coule doucement, doucement...
Les commissions faites, c'est-à-dire le paquet de sel acheté, que Rêve perdu a contemplé avec une amorce de sourire, nous reprenons le chemin du retour.
- Demain, c'est dimanche, reprend Rêve perdu, mes parents seront là. Nous pourrions déjeuner à la maison; je leur demanderai tout à l'heure s'ils veulent bien.
- Il faut une heure et demie à bicyclette...
- Nous pourrions nous promener là-bas toute la matinée, et rentrer tranquillement à bicyclette dans l'après-midi.
Elle poursuit, après un temps :
- Pour ne pas nous presser, il y a un train qui vient de chez toi, et qui arrive vers neuf heures là où nous nous promènerons; ainsi, nous aurions trois bonnes heures avant le déjeuner.
- Ma gare est à trois quarts d'heure de bicyclette d'ici; mais nous pourrions demander au père du Pêcheur ou à celui du Frère de nous y emmener avec nos bicyclettes, dans la camionnette de l'entreprise, l'entreprise de bâtiment qu'ils ont fondée.
- Oui, cela serait le mieux.
Nous nous sourions.
Un peu avant le déjeuner, Rêve perdu m'appelle pour m'annoncer que ses parents veulent bien que venions déjeuner.
- Je leur ai parlé de la pension où tu vas; il la connaissent très bien, mon père y a fait ses études.
Elle sourit :
- De même que ma mère a fait ses études dans ma pension!
Elle ajoute qu'elle a prévenu les camarades :
- Ils ont tous été un peu surpris, mais pas vraiment, pas vraiment.
Déjeuner.
- Je ne vois pas le sel; où l'as-tu mis? demande mon père à ma mère.
Ma mère prend une mine désolée :
- C'est vrai, j'ai oublié que je n'en avais plus...
Elle se tourne vers moi :
- Peux-tu aller en chercher chez la voisine?
Bon, bon; je l'ai oublié dans la sacoche de ma bicyclette. Je me lève, et reviens avec les deux paquets; le mien, et celui dont il reste encore une bonne livre. Je demande innocemment à ma mère :
- Penses-tu que tu en auras assez?
Ma mère sourit, et met sans rien dire du sel dans la salière. Mon père nous a jeté à tous deux un regard qui n'arrive pas à comprendre, et a aussitôt abandonné ses recherches. Le sel est là, cela suffit bien.
L'après-midi se passe en promenades et bavardages. Les révisions ont été remises à plus tard. "Moi qui voulais travailler!" s'est exclamé d'un ton dépité le Pêcheur. "Qu'est-ce ce qui t'en empêche?" lui a demandé la Pêcheuse. Le Frère est venu soutenir le Pêcheur : "Comment veux-tu faire? Ils s'en vont tous les deux!" "Ils ne s'en vont que demain", a justement remarqué sa soeur. "Jamais nous ne pourrons nous concentrer suffisamment avec une interruption pareille!" a affirmé le Pêcheur. La Pêcheuse et la Soeur ont hoché la tête et se sont regardées d'un air entendu. Quant à Rêve perdu et à moi, nous n'avons pas participé à cette conversation, qui ne nous concernait en rien.
Neuf heures et quatre minutes, en ce dimanche matin ensoleillé et déjà étouffant. Il y a cinq minutes, le train s'est arrêté à la gare du village où demeure Rêve perdu, mais nous n'avons pas quitté le train, et nous n'en descendons que maintenant, à la gare suivante, avec nos bicyclettes, pour notre promenade avant le déjeuner chez les parents de Rêve perdu.
La gare touche un tout petit village, qui ne paraît être formé que d'une église flanquée d'un cimetière. Tout de suite après, un pont. Un pont long, en pierres, avec des arches. Il est raide, il va tout droit sans prendre son temps. Rêve perdu a suivi mon regard :
- Il ne te donne pas envie de t'y asseoir, n'est-ce pas?
Je fais un signe dubitatif. Elle sourit :
- Il ne m'a jamais donné envie de m'y asseoir; ce n'est pas comme notre pont d'hier.
Elle laisse un temps :
- Il était accueillant.
Cependant, nous nous sommes arrêtés pour regarder la rivière qui coule sous le pont.
- C'est celle-là, la grande rivière qui coule chez moi?
- Oui, me répond-elle; elle a grandi.
- Elle a mal grandi; la voilà toute cassée!
Rêve perdu rit :
- Elle tente peut-être de retrouver les jours où elle était encore petite, mais ses morceaux paraissent épars, et ils n'ont rien pour s'abriter; pas de grands vergnes serrés les uns contre les autres comme chez toi.
Nous continuons notre chemin, roulant à la vitesse d'un bon marcheur pas trop pressé. Le soleil monte et chauffe encore plus que tout à l'heure. La grande rivière, qu'on la voie ou non, n'est jamais loin loin, et apporte un peu de fraîcheur. A vrai dire, on ne la sent pas, cette fraîcheur, mais on sent nettement que sans la rivière, il ferait encore plus chaud, et bien sûr, plus étouffant. Enfin, ici, en été, c'est coutumier.
- Oh, regarde, elle s'est recollée!
Rêve perdu rit :
- Elle s'est vexée; elle s'est recollée juste au moment où nous arrivons!
- Tu as raison; à droite, elle est en mille morceaux, à gauche, elle est entière.
La rivière s'éloigne; pas trop. La revoici. Une colline.
- Nous allons monter là-haut; tu pourras voir un bon bout de la rivière, et tout le paysage au loin.
Nous montons la côte. Un passage très raide. Rêve perdu monte bien.
- Là, à droite, tout près! m'indique-t-elle.
Trois minutes plus tard, nous nous arrêtons. Une vue, très large, très longue, très monotone, pas désagréable au demeurant. La grande rivière, large à présent, oscille sans aventures, enfermée entre les collines.
- Tu dis toujours la grande rivière...
Je l'interromps :
- Je sais, j'ai tort; c'est un fleuve, puisqu'il finit par arriver, je me demande comment, à la mer. J'ai lu ça dans mon livre de géographie. A partir de la ville où se trouve nos pensions, il est navigable; il l'était encore plus en amont auparavant. Trois cent quatre-vingt-un kilomètres de longueur. Pardon, virgule quatre...
Rêve perdu rit :
- Virgule quatre!
- Oui, Mademoiselle; quatre décimètres ou encore quarante centimètres si tu préfères. Je me demande comment on a réussi une telle mesure. Ce sont des géographes, que veux-tu. Nous, nous ne sommes que des élèves, et nous ne sommes aussi que les simples habitants de ce pays.
Rêve perdu m'a écouté d'abord avec un sourire amusé. Peu à peu, son sourire s'est effacé, et maintenant, elle m'écoute pensivement. Je poursuis :
- Chez moi, il n'y a pas de navires, il n'y a que des petites barques à fond plat comme la mienne. Elles ne vont pas à la mer. La mer, je ne la vois pas là où je vis, je ne sais même pas où elle est, la rivière fait trop de méandres pour que je puisse le deviner. Ce que je sais de ma rivière, je le sais par mon livre de géographie, comme je sais la longueur d'un fleuve à l'autre bout du monde, où je n'irai sans doute jamais.
Je fais une courte pause :
- Et même si j'y vais...
Encore une courte pause :
- Voilà pourquoi je l'appelle la grande rivière.
Rêve perdu reste silencieuse un moment, puis :
- Tu es heureux d'être né là-bas.
L'heure s'avance; il est temps d'aller déjeuner. A notre droite, sur le flanc de la colline, on devine un train qui vient de là où nous allons. Il est long, il roule vite.
- Il vient de loin, et il va loin, m'apprend Rêve perdu.
Dix minutes plus tard, voici le village de Rêve perdu. Au moment nous y entrons, un autre train nous rattrape. Il est tout aussi long, il va tout aussi vite.
- Il ne s'arrête pas à ma gare, m'apprend encore Rêve perdu; lui aussi vient de loin, et il va loin.
Midi et demie. Nous laissons nos bicyclettes dans la remise, traversons le grand jardin et entrons dans la maison.
Une femme, pas très jeune, pas très corpulente, au visage patient et attentionné, vêtue d'un tablier blanc bordé de dentelle, est venue dire un affectueux bonjour à Rêve perdu. Rêve perdu me présente à la femme, qui paraît être une domestique, je dirais plutôt une vieille domestique de la maison. Je me rends compte aussitôt que je ne suis pas un inconnu pour elle. Je lui dis un gentil bonjour, et elle me répond de même. "Tes parents sont au salon", indique-t-elle à Rêve perdu.
Les parents ont dû nous entendre, car à peine entrons-nous au salon qu'ils sont déjà là devant nous. Energique poignée de main du père, accueillante-sous-surveillance poignée de main de la mère.
La vieille domestique a aussitôt annoncé que le déjeuner était servi. "Merci, Didi!" lui a gentiment souri la mère.
Nous voici à table.
- Comment cela se passe-t-il à la pension? commence sans préambule le père de Rêve perdu.
Il enchaîne, sans me laisser le temps de répondre :
- Je m'en souviens; ce n'était pas agréable de rester deux semaines sans rentrer à la maison.
Il prend un air intéressé :
- Aujourd'hui, on peut rentrer toutes les semaines, je crois?
Il se tait, m'invitant à répondre. Je réponds donc, sans trop savoir à quelle question :
- Toutes les semaines, oui; mais je ne m'y ennuie pas, j'ai de bons camarades.
Il me regarde sans rien dire. Un temps. Je reprends :
- Je préfère les matières scientifiques, mais j'aime beaucoup lire.
- Si les livres anciens t'intéressent...
Il laisse sa phrase en suspens. Je la poursuis, ce n'est pas bien difficile, Rêve perdu m'ayant déjà appris que son père tient une importante librairie, où l'on trouve des livres anciens, dans la ville de nos pensions :
- Cela m'apportera beaucoup de venir les consulter dans votre librairie; je vous remercie.
Il me fait un geste d'assentiment, et, changeant de sujet :
- En attendant, il faut profiter des vacances; on les trouve souvent tellement courtes...
- On trouve toujours trop court tout ce qu'on aime; les vacances en font partie, tout autant que l'école.
Le père secoue lentement plusieurs fois la tête :
- Tu es un garçon intelligent.
Il n'ajoute rien. La mère de Rêve perdu a jeté un coup d'oeil à sa fille, et m'a souri sans rien dire.
La conversation, devenue générale, sur un sujet ou un autre, s'est poursuivie très simplement, et en toute bonne humeur. J'ai vu une ou deux fois Rêve perdu jeter discrètement sur son père un regard légèrement amusé.
Nous sommes sur le chemin du retour, Rêve perdu et moi. Une grande route, toute droite, qui n'est pas la grand route, mais qui l'a été il y a fort longtemps, m'a appris Rêve perdu.
- Tu as plu à ma mère, me confie-t-elle.
Après un silence, elle fait un long sourire, pour elle-même, je crois, autant que pour moi :
- Tu as beaucoup plu à Didi.
- Didi?
- C'est moi qui l'ai appelée ainsi, alors que je ne savais pas encore parler.
Elle laisse un temps :
- Pourquoi? je n'en sais rien; depuis, mes parents l'appellent Didi, eux aussi.
Elle fait un geste d'ignorance :
- Nous ne nous souvenons même plus de son vrai nom.
- Elle a toujours été avec vous?
- Oui, elle a vu naître mes parents; elle était déjà chez mon grand-père, le père de mon père, qui demeurait dans cette maison.
Rêve perdu a laissé un silence :
- Didi a toujours été ma confidente.
Lundi. Nous partons tous les six à bicyclette faire des commissions au village de l'épicerie du père de la Pêcheuse. Chez lui, dans une boutique à côté... Il est certain que c'est surtout pour le plaisir de se promener. Car si vraiment ces commissions étaient indispensables et que nous n'étions pas là, le commis de l'épicerie viendrait apporter ce qu'il faut, ce qu'il fait au reste ordinairement.
- Curieuse constatation, commente le Pêcheur; les enfants renâclent souvent à faire les commissions lorsque leurs parents les y envoient, et il suffit qu'on ne nous y envoie pas pour que nous ayons envie de le faire.
- Ce n'est pas toujours vrai, conteste le Frère; si la chose ne nous plaît pas, nous n'aurons pas plus envie de la faire.
Nous roulons un moment en silence. Rêve perdu observe :
- Il reste à savoir si ce qui nous plaît ne dépend pas des circonstances; il nous plaît d'avoir un bon manteau en hiver, et une chemise légère en été.
- C'est vrai, approuve la Soeur; et encore, il y a des étés...
- C'est encore vrai, confirme la Pêcheuse, l'été de l'année dernière, nous avons bien gelé!
- En tout cas, déclare le Pêcheur, il nous plaît toujours d'être en vacances!
J'ironise :
- C'est la raison pour laquelle tu ne rêves que de réviser tes cours de l'ann...
- Faux frère! s'écrie-t-il bien fort, pour couvrir ma voix.
Et il lâche son guidon pour lancer ses bras au ciel, afin, je suppose, de le prendre à témoin de ma traîtrise.
Mais les filles lâchent aussi leur guidon... pour applaudir à mes paroles.
- Cet après-midi, révision! annonce avec autorité la Pêcheuse.
- Révision! Révision! scandent en choeur Rêve perdu et la Soeur.
Les commissions faites, nous rentrons chacun chez soi, les apporter à nos parents respectifs. Délivrant les différents paquets à ma mère, je lui glisse :
- Je n'ai pas pris de sel, je crois qu'il t'en reste encore un peu.
- Je crois même qu'il m'en reste encore beaucoup, m'a-t-elle répondu.
Et, d'un ton de voix banal :
- La prochaine fois, il faudra que tu trouves autre chose.
Deux heures. Deux coups de corne de vache. Un grand coup de perche. Nous voici tous sur la rive opposée de la petite rivière qui coule devant chez moi. Nous, installés sur l'herbe chaude près de l'eau fraîche pour réviser - enfin! - et les oiseaux sur les branches des grands vergnes pour leur nostalgique concert au soleil qui commence à décliner.
- Par quoi commençons-nous? demande le Pêcheur, se tournant vers les filles.
- J'ai du mal à comprendre certains énoncés de maths, répond la Pêcheuse.
Je ne la contredis pas :
- Je ne sais pas si c'est toujours de ta faute; il m'est arrivé de voir des énoncés qui pouvaient fort bien dire le contraire de ce qu'ils prétendaient dire.
- En ne précisant pas, par exemple, dans quel sens il faut se déplacer sur une droite... commence le Frère.
- Ah oui, nous avons eu ça en classe! s'exclame sa soeur; on devait placer un premier point sur une droite, puis en placer un deuxième trois carreaux plus loin. Je l'ai placé à ma gauche; eh bien, non! j'aurais dû comprendre qu'il fallait le mettre à ma droite! Le prof a dit que par convention, aller à droite est positif et aller à gauche est négatif; puisqu'il n'avait rien dit, il fallait comprendre trois carreaux en plus!
- Je te comprends, mais c'était un sous-entendu, lui fait remarquer le Pêcheur.
- Les maths sont une science exacte, nous disent nos profs, proteste la Pêcheuse. Elles ne devraient pas se nourrir de sous-entendus.
- Je suis de ton avis, commence par la soutenir Rêve perdu.
Elle se ravise, cependant :
- Peut-on faire autrement?
Petit silence de réflexion.
- Tu veux dire qu'il faudrait dire trop de choses, et qu'on ne pourrait y arriver, si on voulait tout préciser? demande le Frère.
Rêve perdu répond après un moment assez long :
- Oui, c'est vrai, c'est ce que je voulais dire...
Elle prend un temps :
- Mais dans ce cas, pourquoi serait-ce différent pour... ce qui n'est pas une science exacte?
- Que veux-tu dire? s'enquiert la Soeur.
- Si tu me dis tout de suite : "J'y vais à bicyclette", tu ne préciseras pas que tu prends la tienne, et non celle de quelqu'un qui habite à cinq heures d'ici, et que tu ne connais pas.
La Soeur rit :
- Non, ce serait pour le moins curieux!
- Alors, suggère Rêve perdu, peut-être cela a-t-il paru tout aussi curieux à ton prof que tu n'aies pas mis trois carreaux en plus, bien qu'il n'ait rien dit.
- Peut-être...
Personne ne paraissant trouver d'arguments pour décider de la question, ni même de proposer d'autres hypothèses...
- Si nous prenions notre quatre heures?
La question soumise à notre approbation par le Pêcheur emporte l'unanimité des réponses... positives!
Ce matin, tout le monde s'en est allé. Oh, ils reviendront tous! Le Frère et la Soeur sont partis à la ville avec leurs parents pour la journée. Des amis à voir. La Pêcheuse est allée passer la journée chez une cousine dans un village voisin. Et, bien sûr, le Pêcheur l'a accompagnée. Ont-ils donc abandonné Rêve perdu, la laissant toute seule? Non, évidemment, ils savent fort bien qu'elle sera avec moi toute la journée. Pour commencer, nous déjeunerons chez moi, enfin, chez mes parents, mais c'est la même chose. Et puis d'ailleurs, non. Il n'est que dix heures, le déjeuner est encore loin. Alors?
Alors, un coup de perche m'a amené chez elle, un autre coup de perche m'a ramené sur ma rive, et nous allons nous installer sur le parapet du pont. Le pont aux deux arches? Mais non, mais non! Il est trop loin, et nous n'avons aucune envie de faire de la bicyclette, et encore moins faire de la marche à pied. Nous avons envie de passer une journée calme, sans but, sinon celui qui nous attire, être ensemble.
Et le pont, où est-il; quel est-il?
A quelques pas de l'endroit où j'amarre ma barque, la petite rivière se sépare en deux. Elle ne se casse pas; les deux bras, l'un tout petit petit, se côtoient sans se perdre de vue, pour aller se rejoindre non loin d'ici, juste avant le gué par-dessus lequel il faut tirer la barque pour naviguer jusqu'à la grande rivière - oui, celle qui, d'après mon livre de géographie, est un fleuve. Et là où les deux bras se séparent, par-dessus le petit petit bras, chemine un petit pont, qui porte un petit chemin de terre. Un petit pont fait de grosses pierres irrégulières, l'une à côté de l'autre, l'une au-dessus de l'autre, l'une s'agrippant à l'autre, toutes réunies et ne pensant pas à se quitter. Le petit pont ne songe pas à s'en aller au loin, et reste là, à se reposer auprès du petit petit bras de la petite rivière.
Nous sommes assis sur le parapet du petit pont, et ne pensons à rien d'autre qu'à être ensemble.
Le déjeuner s'est passé très agréablement. La conversation ne s'appesantit sur aucun sujet, ce qui donne largement le temps à chacun de laisser la place au suivant. Ma mère parle surtout de la vie du village et des villages avoisinants; quelques réflexions sur la vie à la ville, celle de nos pensions, à Rêve perdu et à moi, vie qu'elle trouve fatigante. Mon père parle surtout des avantages qu'on trouve dans la même ville et qu'on ne trouve pas dans les villages, le nôtre, pour ne citer qu'un exemple. Ma mère lui fait remarquer qu'il est très content d'avoir les bons légumes du potager, qu'il ne trouverait certainement pas en ville. Mon père remarque que dans les livres anciens - Rêve perdu lui a parlé de la librairie de son père - on pouvait trouver de très bonnes études sur les cadastres des temps anciens.
Après-midi.
- Que penserais-tu d'un grand voyage dans les mers lointaines?
- Que penserais-tu d'un petit voyage dans les rivières proches? me répond en souriant Rêve perdu.
Nous sautons dans la barque.
- C'est moi qui conduis! s'écrie Rêve perdu.
- Tu as déjà fait de la barque?
Elle rit :
- Non, jamais! mais j'ai vu comment on faisait.
- A la rame ou à la perche?
- Les deux; mais à la perche, c'est beaucoup plus amusant.
Elle s'empare de la perche, se met à l'arrière de la barque, donne un bon coup dans l'eau du côté opposé à la rive, et l'avant de la barque s'éloigne de la rive.
J'observe :
- Je vois que tu as bien appris; si tu avais mis la perche de l'autre côté...
- C'est ce qu'on a envie de faire, mais la barque serait restée collée à la rive; ça, je l'ai vu.
Et nous voguons maintenant tout doucement sur ma petite rivière.
Rêve perdu a soudain relevé sa perche :
- Lève-toi! me crie-t-elle.
Je lui réponds sans m'émouvoir :
- Tu peux encore donner un coup de perche.
Elle sourit :
- Tu connais bien ta rivière!
- Pique à droite; c'est là qu'on passe le mieux!
Nous descendons sur le pré. Rêve perdu attrape rapidement la corde et me tend le bout; nous tirons tous les deux bien ensemble, et la barque passe par-dessus le gué.
Nous voici au confluent de la grande rivière. Rêve perdu tâte le fond de l'eau. La perche plonge bas. J'apprécie :
- Tu fais bien de vérifier; il n'y a plus de fond ici.
Je prends les rames :
- A la rame, maintenant!
Elle vient me pousser :
- Tu as dit : "A la rame, maintenant!" l'autre est donc pour moi!
Et, côte à côte, nous ramons, le dos tourné vers l'avant de la barque. Pas bien vite, pour le plaisir de voir les vergnes s'en aller au loin devant nous.
Au bout d'un moment, je lance à Rêve perdu :
- Pique à droite!
Rêve perdu n'a pas l'habitude. Elle a souqué sur sa rame, et bien entendu, comme elle est assise à gauche, la barque s'est dirigée vers la gauche.
- Ah, suis-je bête, la barque va en arrière! s'est-elle exclamée.
Je ris :
- C'est toi qui vas en arrière, pas la barque!
Elle rit de même :
- Lève-toi, le gué n'est plus loin!
Le gué n'en est pas un, c'est une retenue d'eau qui sert à égaliser le cours... du fleuve.
- Il va falloir tirer plus fort que tout à l'heure, constate fort justement Rêve perdu.
Fort justement, en effet; car le dénivelé est d'une bonne coudée. Nous redescendons sur le pré. Oh hisse! Et la barque se retrouve là-haut.
Nous voguons, nous voguons, doucement, sur la grande rivière tranquille...
Trois heures ont passé, et nous arrivons à un fort tournant vers la gauche.
- Tu as vu? Un radeau! s'exclame Rêve perdu.
Je souris :
- C'est même mon radeau.
- Ton radeau?
- Oui, je l'avais construit avec le Pêcheur et le Frère il y a six ans; nous nous sommes amusés pendant très longtemps à naviguer avec ce radeau sur la petite rivière...
- Oh, tu m'emmènes sur ton radeau?
- Si tu veux...
- Tout de suite?
- Non, il faut d'abord le préparer; il y a un bon moment qu'il n'a plus servi.
- Nous reviendrons?
- Bien sûr!
Je réfléchis :
- Tu vois cette petite colline, à droite? derrière, c'est mon village; il faut environ un quart d'heure à pied pour s'y rendre...
- Un quart d'heure! C'est autrement plus rapide qu'en barque, s'étonne d'abord Rêve perdu.
Puis, se ravisant :
- C'est vrai qu'avec les méandres...
- Eh bien, je te propose de rentrer tranquillement à pied, et de revenir...
- Et la barque?
- Nous la laissons amarrée ici; cela m'arrive souvent de le faire pour gagner du temps, lors d'une promenade sur la rivière.
La barque amarrée, nous montons tranquillement la colline.
Ce matin, vers dix heures, deux coups de corne de vache.
- On s'offre un brochet? me crie le Pêcheur par-dessus la rivière.
Un coup de perche pour le rejoindre.
- J'ai prévenu tout le monde, m'annonce-t-il.
Il ajoute, après une petite pause :
- Nous n'avons rien dit à Rêve perdu; que penses-tu de lui faire une surprise? elle n'en a encore jamais mangé avec nous.
Je le taquine :
- L'idée est vraiment merveilleuse! Tu as pensé à quelque chose de bon pour le déjeuner?
Le voilà tout surpris :
- Pour le déjeuner? Comment cela, pour le déjeuner?
- Eh bien oui; j'ai cru comprendre que tu voulais l'inviter à déjeuner avec nous!
Il s'impatiente :
- Bien sûr! avec le brochet.
Je prends l'air d'un élève de mathématiques qui cherche avec peine la solution d'un problème difficile qu'il aborde pour la première fois :
- Le brochet? Ah oui!... Et quand tu l'auras manqué?
Il a sur-le-champ un vif mouvement de protestation; pourtant, avec grand calme :
- Ne te tracasse pas, ce n'est pas la peine que tu viennes; je vais demander à Rêve perdu de tenir la perche.
Je réponds de même :
- Je ne voudrais pas que cela t'ennuie; je ferai mon possible pour la bien tenir.
- La perche?
- Oui, la perche!
Il saute dans la barque :
- Alors, pousse!
Et nous voilà partis, l'âme sereine.
Il n'y avait rien derrière l'habituelle grosse pierre attenante à la rive. Nous repartons. Il n'y a toujours rien derrière les pierres que nous connaissons bien. Au loin, nous voyons des enfants qui pêchent, montés sur leur petit radeau.
- Ils n'ont tout de même pas tout pêché! s'exclame le Pêcheur avec une pointe d'inquiétude.
Nous repartons dans le sens opposé, vers le gué. Les enfants y vont plus rarement, car comme c'est proche de la grande rivière, leurs parents ne leur permettent pas trop d'y aller.
- Là, là! s'écrie d'une voix assourdie le Pêcheur.
La chance nous a souri. Et nous voici chez la Pêcheuse qui commence à préparer le court-bouillon. Rêve perdu a été envoyée chez la Soeur, afin de préserver la surprise.
Nous voilà tous installés sur l'herbe près de la petite rivière. Tous? Non, pas tous; car voici Rêve perdu, accompagnée de la Soeur.
- Ah, quel plaisir; j'aime beaucoup les pique-niques! s'exclame Rêve perdu.
Et, avec entrain :
- Tout est toujours meilleur lorsqu'on est en pique-nique!
Le brochet apparaît. Elle apprécie d'un large sourire :
- Un brochet! mon poisson préféré!
Rêve perdu se penche vers le plat, le hume :
- Vous venez de le pêcher! Oh, il est magnifique!
Nous nous regardons... Côté surprise... S'en est-elle rendu compte? Elle se rassied :
- ça, c'est une agréable surprise!
Elle se tourne vers le Pêcheur :
- Tu l'as bien choisi!
Etonnement.
- Comment le sais-tu? lui demande le Pêcheur.
Elle a un léger sourire :
- Pourquoi serais-tu le Pêcheur?
Sourires amusés.
Le brochet a disparu. Grande conversation sur le sujet "Quoi faire?" Les promenades proposées ne font pas l'unanimité. La chaleur étant grande, personne n'a vraiment envie de bouger.
- Voilà un temps idéal pour une révision, conclut la Pêcheuse.
Approbation générale des filles; accord mesuré des garçons.
- Comment doit-on faire un devoir de littérature? commence Rêve perdu.
- Sur quel sujet? s'enquiert le Frère.
- On nous dit, par exemple, de donner notre opinion sur une idée exposée par un auteur.
Le Pêcheur sourit, d'un sourire sarcastique :
- Où est la difficulté? tu donnes l'opinion de ton prof, c'est tout.
Il se met à rire :
- J'exagère, bien sûr!
Rêve perdu secoue la tête :
- C'est bien là la difficulté; si je dis comme le prof, on me dira que je n'ai pas de personnalité, ou pis encore, que je recherche les faveurs du prof, et si je dis autre chose, on me dira que je ne fais pas comme tout le monde.
Elle laisse un temps :
- Lorsqu'un auteur réputé n'a pas fait comme tout le monde, il a innové, et a eu une grande influence sur la littérature; lorsque c'est un élève, au mieux il est présomptueux, mais en tout cas il a une mauvaise influence sur... tout ce qu'on veut.
- La bonne influence, c'est, bien entendu, celle de nos profs, note la Soeur.
- Pas seulement, enchérit la Pêcheuse; ils ne sont là que parce qu'ils sont du même avis que ceux qui dirigent...
Elle hésite un instant. La Soeur complète :
- Pas seulement ceux qui dirigent notre école, mais aussi ceux qui l'ont fondée.
J'interviens :
- Qui l'ont fondée? Tu veux dire que le but de ceux qui ont fondé notre école était de trouver des élèves qui finissent par penser comme eux?
- Tu peux ajouter le but de toutes les écoles! renchérit le Pêcheur.
- Et comme les écoles elles-mêmes sont fondées par ceux qui dirigent le pays... renchérit à son tour le Frère.
- Les écoles, dans les temps anciens, ne se sont-elles pas fondées elles-mêmes? observe Rêve perdu.
Je l'approuve :
- Il y avait même des écoles célèbres.
- Oui, oui.
Rêve perdu poursuit, après un temps de réflexion :
- Sont-ce ceux qui dirigeaient les pays qui ont fondé les écoles, ou les écoles qui ont fondé ceux qui dirigeaient les pays?
Personne ne dit rien pendant un moment.
- Le savent-ils seulement aujourd'hui? demande pensivement le Pêcheur.
- En attendant, il faut ressembler à notre école, remarque la Pêcheuse.
- Tu peux dire à nos écoles, l'approuve le Frère.
Rêve perdu sourit tristement :
- Nous apercevrons-nous un jour que nous sommes marqués comme les vaches dans nos prés?
Ce matin, le soleil s'est-il levé plus tôt que d'habitude? Certainement pas, nous sommes le jeudi treize juillet, il s'est donc levé plus tard qu'hier! Mais il fait déjà tellement chaud...
Et cet après-midi, nous allons, Rêve perdu et moi, plonger dans la fraîcheur de la grande rivière.
Avant d'y plonger, il faut y arriver, à la grande rivière. Et je ne peux même plus donner mon habituel coup de perche pour traverser ma petite rivière, puisque perche, rames... et barque sont de l'autre côté de la colline qui me sépare de la grande rivière. Et donc, je vais chercher Rêve perdu à pied, par le pont qui sépare nos deux villages. Oh! ce n'est pas loin; un quart d'heure en marchant bien. Malgré tout, un seul coup de perche...
Nous repassons maintenant, Rêve perdu et moi, le pont de la petite rivière. Rêve perdu a bon oeil. Elle me désigne une grosse pierre serrée contre la rive, grosse pierre que je connais bien :
- Tu as vu la queue, là? C'est un brochet.
Elle a parfaitement vu; et cependant, la queue dépassait à peine de la pierre.
- Ma parole, tu as déjà pêché des brochets!
- Non, me répond-elle; mais le père d'une camarade en pêche souvent, et je l'ai vu faire.
- Tu veux le pêcher?
- Non, pas particulièrement.
Elle rit :
- Et puis, le Pêcheur ne serait pas content; je crois avoir compris qu'il était le seul parmi vous à pêcher.
Je ris aussi :
- Tu as très bien compris; et cela lui fait grand plaisir d'apporter son brochet à la Pêcheuse...
- Il ne faut pas, d'autant plus, lui enlever ce plaisir.
Elle ajoute, après un temps :
- Ils s'aiment bien, n'est-ce pas?
- Oui, depuis toujours.
Le brochet abandonné - et ce ne sera pas lui qui le regrettera - nous nous dirigeons vers la colline.
- D'ici, on voit bien tes méandres entre les collines, constate Rêve perdu, après avoir regardé tout autour d'elle.
Elle poursuit, au bout d'un moment :
- Ils restent les uns auprès des autres, et ne se perdent pas au loin ainsi qu'ils le font chez moi.
Elle ajoute pensivement :
- Chez moi, les méandres vont déjà à la mer, ici, ils se promènent encore.
Nous redescendons la colline, et arrivons à l'endroit où nous avons laissé la barque avant-hier, tout près du radeau.
- On y va? me demande Rêve perdu.
- Allons-y!
Nous voici au radeau.
- Il y a longtemps que tu ne t'en es pas servi? s'enquiert Rêve perdu.
- Je ne m'en suis plus servi l'été dernier... et l'été d'avant, nous avons montré aux enfants comment construire un radeau en prenant celui-ci comme modèle; ensuite, mes parents m'ont donné ma barque... et la permission d'aller sur la grande rivière.
- Le Frère et le Pêcheur n'ont jamais eu de barque à eux?
- Comme nous avons toujours tout fait ensemble, ma barque nous a suffi.
Cependant, nous inspectons le radeau. Il est à moitié enfoui dans les herbes qui ont bien eu le temps de pousser. Les branches, qui tantôt étaient noyées d'eau, tantôt étaient au sec, se sont désagrégées par endroits. Les cordes se sont effilochées.
- Les joncs sont toujours en état, note Rêve perdu.
Les joncs qui tapissent l'entre-croisement des branches sont restés en bon état.
- Les joncs ne se remouillent jamais, commente Rêve perdu.
Je l'approuve :
- Eh bien, au moins serons-nous au sec!
Je fais une moue :
- Par contre, le bois et les cordes...
Nous tournons autour du radeau pendant un bon moment, à frapper, tirer, contempler, pour nous assurer que le radeau soit utilisable.
Il faut tout de même avouer que nous ne sommes pas seuls et sans aide pour nos investigations. Une vache, plus savante que celles du troupeau dont elle s'est détachée, est venue avec curiosité contrôler nos travaux. Elle a secoué plusieurs fois de haut en bas sa tête au mufle sombre, puis est repartie.
- Elle nous a dit que tout allait bien! a déclaré Rêve perdu.
- Alors, à l'eau, le radeau!
A l'eau, le radeau? C'est bien vite dit; c'est bien moins vite fait. Avec l'enchevêtrement des plantes qui ont poussé depuis deux ans, enchevêtrées elles-mêmes dans les branches et les joncs du radeau, la mise à l'eau ne s'est pas faite sans peine. La vache au sombre mufle est revenue, a contemplé nos travaux un bon moment, et paraissant très satisfaite de notre manière de faire, s'en est repartie brouter avec ses compagnes.
Bon gré, mal gré, le radeau a fini par consentir à descendre sur l'eau. Et nous voici maintenant voguant fièrement sur le fleuve, Rêve perdu dirigeant adroitement le radeau avec la perche retrouvée dans la barque.
Crac! Patatras! Plouf!... et encore plouf!
Et nous voilà, Rêve perdu et moi, en train de nager dans le fleuve, le radeau parti en deux morceaux. Rêve perdu, après avoir lâché la perche, l'a reprise en main, et nage en riant, les deux mains posées sur la perche qu'elle tient devant elle.
- Au radeau! Au radeau! crie-t-elle, toujours riant; prends celui de gauche, je prends celui de droite!
Nous ressortons de la grande rivière traînant la perche et ce qui reste du radeau.
- Ah, quels grands marins nous sommes! s'exclame Rêve perdu, toute souriante de plaisir; après un si magnifique voyage, après un si terrible naufrage, nous avons même réussi à ramener le radeau du dernier espoir!
Je ris :
- Tu peux même dire les radeaux!
Et nous restons là longtemps, trempés jusqu'aux os, à rire et à nous sourire...
Cet après-midi, nous allons visiter le cadastre. Le cadastre? Pourquoi donc le cadastre? Moi, je le connais, pensez donc! Je suis déjà allé voir mon père, là-bas, pour une raison ou pour une autre. Et c'est très précisément pour ces mêmes raisons qu'il est déjà arrivé que le Pêcheur et sa Pêcheuse, ou le Frère et sa soeur y soient allés, eux aussi. Ce qui fait que nous tous, nous n'avons rien à visiter. Alors? Bon, c'est clair. Mon père, très fier de "son" cadastre - puisque c'est lui qui le dirige - et considérant par ailleurs que c'est d'une importance prépondérante de savoir ce qu'est un cadastre, quelle est son histoire et à quoi il sert, m'a proposé ce matin au petit déjeuner de faire visiter ledit cadastre à Rêve perdu, laquelle, a-t-il soutenu, a certainement dû en avoir lu quelque peu à la librairie de son père. J'ai pris sur moi d'affirmer qu'elle serait particulièrement intéressée par cette visite, et dès le déjeuner nous sommes donc partis tous les six à bicyclette pour visiter le cadastre.
- Je n'ai jamais rien lu sur les cadastres, je ne sais même pas ce que c'est.
La route est agréable. Quelques jolies boules de nuages tout blancs tempèrent la chaleur d'hier. "Il a fait vraiment très chaud, hier!" s'est souvenue la Soeur.
Nous nous sommes regardés, Rêve perdu et moi. Heureusement qu'il faisait très chaud, hier! car sinon, dans la grande rivière...
Au cadastre. Mon père tire de partout des plans de toutes les couleurs, de toutes les dimensions, de toutes les époques. "Tu peux voir avec précision l'étendue et la délimitation de chaque propriété au cours des temps, c'est à cela que sert le cadastre", a-t-il expliqué à Rêve perdu. Il lui a ajouté d'une voix pénétrée : "Sans le cadastre, personne ne pourrait savoir où il vit". Et comme il s'est mis en tête qu'elle avait "certainement dû en avoir lu quelque peu à la librairie de son père", il n'a pas arrêté de ponctuer chaque carte de plus de cent ans d'un "...Comme tu l'as vu dans la librairie de ton père..." auquel elle ne savait trop quoi répondre. Elle me jetait de temps à autre un léger coup d'oeil auquel je répondais par un petit signe rassurant, et elle secouait la tête d'une façon qui pouvait passer pour une approbation. Certes, pour le comprendre ainsi, il fallait y mettre un peu de bonne volonté, mais mon père en avait apporté cet après-midi une bonne réserve.
Nous sortons du cadastre vers quatre heures et demie, après que Rêve perdu a remercié mon père de cette "...particulièrement intéressante visite qui m'a fait découvrir ce que je n'avais encore jamais su!" Mon père a commencé à déplorer "...les lamentables programmes d'histoire à l'école, qui ne permettent pas aux élèves de connaître les choses les plus nécessaires de la vie quotidienne..." Il a repris son souffle pour continuer à exprimer ses doléances, mais Rêve perdu lui a adroitement renouvelé ses remerciements.
Nous sortons donc du cadastre vers quatre heures et demie. Le Pêcheur lève un doigt magistral :
- Ayant fait une étude soigneuse et approfondie du cadastre de cet endroit, je suis à même de vous conduire jusqu'au monument le plus important, voire le plus représentatif de la ville...
Je me tourne naïvement vers le Pêcheur :
- Cela me donne une idée à laquelle tu n'as sans doute pas pensé; si nous profitions de cette visite pour détailler les différents aspects de ce monument?
- Cette originale autant qu'inattendue idée ne manque pas d'un certain intérêt, approuve le Frère.
- D'autant plus que nous avons tous un goût prononcé pour les délicates saveurs qui émanent de ce monument, enchérit la Pêcheuse.
- Saveurs délicates et variées, renchérit la Soeur, et parfaitement adaptées au goût de chacun d'entre nous.
- Je dois admettre que les gâteaux y sont fort bons, l'interrompt calmement Rêve perdu.
La visite du monument achevée...
Le gros paquet de gâteaux dans une main, le guidon dans l'autre - et encore, quand il pense à tenir le guidon - le Pêcheur roule vers le cimetière. Ne tenant pas du tout à le laisser manger les gâteaux tout seul, nous ne le lâchons pas d'une roue dans le dédale des petites rues qui nous mènent à notre but.
Nous avons rapidement terminé de savourer les différents aspects du monument.
A peine le petit déjeuner avalé, nous partons, Rêve perdu et moi, ramener la barque, restée à l'endroit du désastreux naufrage d'avant-hier. Arrivés rapidement sur place, nous faisons le constat des dégâts.
- Tu crois que nous pourrions remettre le radeau en état? me demande Rêve perdu.
- Très facilement; il suffit d'aller couper d'autres branches, de reprendre d'autres cordes...
Elle rit :
- Tu noircis le tableau; les joncs du radeau sont encore bons.
- Quels joncs? Tu vois des joncs?
- Non, bien sûr; ils sont presque tous partis au fil de l'eau...
Je suis, malgré tout, légèrement étonné :
- Et alors?
- Alors, c'est très simple; étant donné la vitesse du courant et la distance qui nous sépare de la mer, les joncs n'ont pas encore quitté le fleuve, et il nous suffira de quelques heures, pas plus d'une vingtaine...
Je l'interromps, prenant l'air convaincu de celui qui vient de découvrir la solution d'un problème évident, mais qui lui avait paru insoluble :
- Comment n'y ai-je pas pensé? Surtout que cela nous évitera de perdre au moins un quart d'heure à couper de nouveaux joncs, par exemple ceux que je vois pousser tout près de nous.
Nous rions bien fort un bon moment!
L'après-midi, révision.
- J'ai oublié la moitié de mes dates d'histoire, se plaint la Soeur; je vais les réciter.
- Si tu les a oubliées, tu ne pourras pas les réciter! plaisante son frère.
- Moque-toi, moque-toi! fait-elle mine de bouder; tu as bien vu que j'ai passé la matinée à les apprendre.
Le Frère sourit gentiment :
- Allez, vas-y, récite-les!
La Soeur récite. Nous la félicitons.
- J'en sais encore moins que toi! avoue la Pêcheuse.
- Moi de même, confirme Rêve perdu.
Les garçons se sont regardés. Je m'en fais le porte-parole :
- Il y a longtemps que nous avons tout oublié!
La Soeur est décontenancée :
- J'ai pensé bien faire...
- Mais tu as bien fait, veut la rassurer le Pêcheur; c'est nous qui aurions dû en faire autant!
- Il a raison! approuve le Frère.
Et, prenant la main de sa soeur :
- D'une part, on peut très bien te les redemander, et d'autre part, ce n'est pas la peine d'aller à l'école si on n'apprend rien de ce qui y est enseigné!
Le Frère a clairement voulu rassurer sa sœur. Mais sa soeur a-t-elle été rassurée? Voici ce qu'a dit la Soeur :
- J'ai compris. D'une part, si on me les redemande, il y aura longtemps que je les aurais oubliées, et d'autre part...
Elle s'interrompt un instant, puis, souriant un peu ironiquement :
- Si on me met dans un pré, je n'ai qu'à en brouter l'herbe!
Long silence de réflexion.
- Si je ne craignais pas d'exposer une hypothèse trop hasardeuse, expose le Pêcheur, je dirais que brouter les dates d'histoire ne donne pas beaucoup de lait.
- Je dirais même un lait pas très gras, renchérit le Frère, reniant sans vergogne ses sages conseils d'il n'y a pas si longtemps.
- Tout cela est bien beau, intervient la Pêcheuse, mais alors comment décider quoi apprendre?
Je hoche la tête :
- Il y a déjà tout ce qu'on nous dit d'apprendre, et que nous ne pouvons éviter, sauf à avoir de mauvaises notes.
- Les prés sont clos, observe Rêve perdu.
- Pas du côté de la rivière, note le Pêcheur.
- Encore faut-il qu'il y en ait une, remarque le Frère.
- Si on passe dans le pré voisin, l'herbe sera la même, constate la Pêcheuse.
- Où faut-il aller pour trouver une autre herbe? demande Rêve perdu.
- Et comment savoir de quel côté partir? s'inquiète la Soeur.
Long silence.
- Quelle que soit l'herbe qu'on nous donne, c'est la nature qui l'a fait pousser, reprend Rêve perdu.
- Les cours en classe, ce n'est pas la nature qui nous les donne, ce sont nos profs, proteste le Pêcheur.
- Précisons que ce sont les programmes, précise le Frère.
- Précisons encore que les programmes sont faits par l'école, précise encore la Pêcheuse.
- Précisons aussi que l'école est fondée par ceux qui dirigent les pays, précise aussi la Soeur.
Je souris :
- Mercredi dernier, Rêve perdu a demandé : "Sont-ce ceux qui dirigeaient les pays qui ont fondé les écoles, ou les écoles qui ont fondé ceux qui dirigeaient les pays?"
Nous restons un moment à réfléchir. Rêve perdu sourit à son tour :
- Cependant, que ce soit l'école ou les dirigeants des pays, c'est aussi la nature qui les a fait pousser.
Dimanche. Juillet a passé la moitié de son temps. Tout le monde est occupé ce matin. Comme il a été convenu, Rêve perdu déménage chez la Soeur pour deux semaines. Au fond de ma barque, je me laisse dériver sur la grande rivière, tantôt sous un soleil qui laisse deviner le lent déclin de ses forces dans les jours qui viendront, tantôt à l'ombre des grands vergnes dont les feuilles commencent à s'assombrir.
Voilà deux semaines que je la connais. C'est un peu inattendu pour moi, un peu inhabituel, un peu surprenant, même. Je suis tous les jours en pension, sans jamais sortir seul, donc sans voir la vie du dehors, sans voir d'autres personnes que les garçons de mon école. Lorsque je suis dans mon village, les jours de congé ou de vacances, je ne vois que les garçons et les filles que je connais depuis mon enfance. La petite ville du cadastre, qui est aussi celle de l'entreprise de bâtiment des pères du Pêcheur et du Frère, cette petite ville j'y vais de temps en temps, plutôt rarement. J'y rencontre quelques camarades, qui vont à mon école. La grande ville, celle de mon école, je n'y vais pour ainsi dire jamais, et je n'y connais personne en particulier. Dans mon village, je lis beaucoup; avec le Pêcheur, sa Pêcheuse, le Frère et sa soeur, je me promène dans les alentours, à pied, à bicyclette, dans ma barque.
Il n'y a personne d'inconnu, il n'y a personne que je ne connaisse depuis toujours; je n'ai jamais à me demander qui il est, d'où il vient. C'est comme si je vivais dans une grande maison de laquelle je ne sortirais que dans le monde que me font connaître mes livres, en n'étant même pas sûr que ce monde existe vraiment.
C'est de ce monde qu'elle vient.
Oh! je sais; son monde n'est qu'à une heure de bicyclette. Et puis, elle va à l'école dans la même ville que moi. Et elle y va avec la Pêcheuse et la Soeur, avec lesquelles elle est voisine de lit au dortoir. Mais ceux que je connais ont des noms; le Pêcheur... le pâtissier de la petite ville du cadastre... Oui, bien sûr qu'elle aussi a un nom, et pas seulement celui que je lui ai donné. Mais il vient d'ailleurs, de ce monde inconnu qui n'existe, et encore peut-être, que dans mes livres, il est nouveau pour moi. Elle, c'est une fille, c'est la première fois que je vois une fille.
Déjeuner. C'est aujourd'hui que vient le collègue de mon père, accompagné de femme et de fils. La dernière fois qu'ils sont venus, ils sont restés tout l'après-midi; il est à craindre qu'il en soit de même cette fois-ci. Pourquoi, au reste, en serait-il autrement, puisque le collègue a conclu la visite en affirmant que nous avions tous passé une très très agréable journée?
La très très agréable journée se renouvelle. Je devrais plutôt dire, ne se renouvelle pas. Le collègue est parti - si seulement c'était vrai! - dans un discours qui commençait au milieu d'une phrase, a continué en évitant soigneusement les ponctuations, s'est terminé par le début de la phrase oublié au début du discours, puis est reparti, sans qu'on ait pu s'en rendre compte - le point final ayant subrepticement quitté les lieux, par ennui peut-être - vers d'autres discours, tantôt se superposant à moitié sur le premier, tantôt fuyant ce même premier sans jeter un coup d'oeil en arrière.
Description compliquée? Si vous aviez entendu lesdits discours, vous eussiez trouvé mes descriptions simplificatrices...
Cependant, la femme du collègue, qui n'écoute pas un seul mot de ce que dit son mari, parle de recettes de cuisine à ma mère.
Le repas terminé, je demande au fils du collègue s'il préfère rester au salon, comme ses parents. Il me jette un coup d'oeil de biais, et, tout bas :
- Comme mon père, veux-tu dire?
Là-dessus, il se lève, et se dirige vers le jardin :
- Ce n'est pas qu'on soit mieux ici, mais...
Et, tout en s'asseyant dans un fauteuil devant la maison, il fait un geste expressif vers le salon que nous venons de quitter.
Comme il reste muet pendant un moment, je lui demande - ainsi que le font souvent les grandes personnes quand elles ne savent pas quoi dire - des nouvelles de ses études.
Il me jette de nouveau un coup d'oeil de biais :
- Que veux-tu, il faut bien y aller!
Il a, à peu de choses près, le même âge que moi, et va, lui aussi, dans la pension d'une grande ville, par chance autre que la mienne. Nouveau silence. Il en est coutumier. Et dire qu'on prétend : "Tel père, tel fils!" Il faut bien que je dise quelque chose; c'est moi qui reçois :
- Tes camarades sont sympathiques?
Tout en parlant, je me souviens de lui avoir posé la même question l'année dernière. Je reçois, mot pour mot, la même réponse :
- Je ne peux pas en changer!
Nouveau silence. Un peu plus prolongé, cette fois-ci, mais cela n'a pas l'air de le gêner. Je reprends :
- Tu as lu un bon livre, ces temps-ci?
Un regard, un peu plus prolongé, toujours de biais, paraissant trouver ma question manquant pour le moins de clarté :
- Qu'est-ce que tu appelles un bon livre?
- Un livre qui apporte des idées...
Il me coupe :
- Des idées...?
Il laisse un temps :
- J'ai lu un livre d'aventures, je crois...
Encore un temps :
- Je ne me souviens plus de quoi il s'agissait.
Je ne me souviens plus trop du reste de la conversation. Si on peut appeler ça une conversation. Ils ont fini par partir.
Je repense à ce garçon. Il n'est pas désagréable, il n'est pas antipathique, il n'est pas... Mais je ne sais pas ce qu'il est.
Ce matin, alors que le petit déjeuner vient de se terminer, deux coups de corne de vache.
- Je dois passer à l'entreprise de mon père pour lui rapporter son fil à plomb qu'il a oublié d'emmener en partant; tu viens avec moi?
Un coup de perche. Sa bicyclette dans la barque pour éviter le détour, un autre coup de perche, et nous partons.
- C'est peut-être pressé! me lance-t-il.
- J'appuie!
La route est avalée en un clin d'oeil, à peine plus d'une demi-heure.
- Ah, tu arrives bien! s'exclame son père; j'allais repartir, et je n'ai pas beaucoup de temps!
Quant à nous, qui avons tout notre temps, affamés de culture, nous allons revisiter le fameux monument de la petite ville. Après en avoir apprécié quelques aspects esthétiques, nous repartons sans nous presser, ayant bourré nos sacoches de souvenirs au chocolat et à la crème qui serviront de dessert aux déjeuners des uns et des autres.
- Les filles ont rudement bien fait d'inviter Rêve perdu! me déclare le Pêcheur tout en roulant tranquillement côte à côte avec moi; elle est vraiment sympathique!
Je fais un grand signe de tête d'approbation. Il poursuit :
- Je crois que vous vous entendez bien; cela me fait très plaisir.
A peine une courte pause :
- Cela nous fait plaisir à tous.
Je lui souris longuement :
- Merci!
Nous roulons quelques minutes en silence.
- C'est bien qu'elle n'habite pas loin, reprend-il; vous pourrez vous voir facilement cet hiver.
Il ajoute, feignant l'inquiétude :
- J'espère que nous pourrons la voir tous, nous l'aimons bien!
Je le rassure, tout en plaisantant :
- Seulement si vous avez de bonnes notes à l'école!
Il rit :
- C'est promis! Nous travaillerons d'arrache-pied!
L'après-midi nous allons, Rêve perdu et moi, naviguer sur le petit petit bras de la rivière par-dessus lequel chemine le petit pont.
- Elle ne passera pas, m'avertit Rêve perdu.
- Bien sûr; elle est bien trop large.
Rêve perdu hoche la tête :
- Il n'y a plus qu'à tirer.
- Il n'y a plus qu'à tirer.
Et nous tirons la barque par le pré pour contourner l'obstacle.
- Encore un peu, et nous ne pouvions même pas voguer, tellement la rivière est étroite, note avec justesse Rêve perdu.
- Et même pour faire demi-tour, il y a des endroits où il faut mettre l'avant de la barque sur la rive.
- S'il fallait ramer...
- Pas de place pour les rames.
Elle fait un geste d'impuissance :
- Heureusement, il y a la perche.
- Oh, c'est trop fatigant! Il y a beaucoup mieux...
Elle m'interrompt :
- Pas pour le retour.
Je souris :
- Tu as vu le sens du courant?
- Puisque nous allons vers la grande rivière...
Je fais un petit geste amusé sans rien dire. Le courant nous entraîne doucement...
Eh bien, le courant ne nous a pas entraînés pendant bien longtemps!
- Tu es sûr que nous pourrons aller plus loin? me demande plaisamment Rêve perdu.
Je fais un signe de tête dubitatif. Elle poursuit :
- Il y a plus de joncs et de nénuphars que d'eau dans cette rivière...
Elle s'interrompt :
- On croirait un nid...
- Un nid; où ça?
- Regarde autour de nous; sur une rive, le bois, sur l'autre, les bosquets, entre lesquels on aperçoit les prés, la rivière qui bouge à peine...
Je regarde :
- Je n'ai jamais pensé à un nid, mais il m'arrive de venir ici... pour rien...
- Moi aussi, il m'arrive...
Elle fait un lent sourire :
- Je suis contente d'être là...
La barque n'avance plus, prise dans les joncs.
- Tu voulais aller plus loin? me demande Rêve perdu.
- Je n'avais pas d'idées précises...
Elle regarde au loin, entre les bosquets, vers les prés. Je me suis souvenu de ce deuxième jour de juillet; j'étais près d'elle pour la première fois. Je me suis souvenu de son regard perdu au loin, comme si elle cherchait à retrouver un rêve.
Son regard s'est posé sur moi :
- Nous sommes bien ici...
Quatre heures. Les oiseaux, chantant à plein gosier, qui plus fort que l'autre, encouragent le soleil à quitter les mystérieuses contrées qui se cachent au loin, sous la terre. "Lève-toi, lève-toi!" s'égosillent-ils. Quelques minutes de paresse, je me lève et vais à la fenêtre. Là-bas, tout à gauche, vient d'apparaître un diamant, brillant de tous ses feux! Et les oiseaux, de toutes leurs forces, ont recouvert de leurs chants la terre et les cieux...
Au petit déjeuner, mon père me demande comment s'est passé hier le voyage en radeau :
- Vous avez réussi à aller loin?
Il poursuit sans attendre de réponse :
- C'est déjà bien qu'il ait tenu aussi longtemps; cela faisait un bon moment que tu ne t'en étais pas servi.
Il ajoute, toujours sans attendre :
- Vous auriez pu tomber à l'eau!
Ma mère sourit :
- Ils sont tombés à l'eau.
Mon père a l'air extrêmement étonné :
- Il était tout sec hier soir!
- C'était jeudi dernier, lui... apprend ma mère.
Mon père paraît réfléchir :
- Jeudi... Ah, oui!
Il conclut plaisamment en se tournant vers moi :
- Tu as eu le temps de sécher!
Mais le cadastre l'attend.
Un peu avant dix heures, deux coups de corne de vache. Le Pêcheur n'est pas seul, Rêve perdu est avec lui.
- J'étais chez la Soeur avec la Pêcheuse, et il est venu lui demander de préparer un court-bouillon pour midi, m'annonce-t-elle; alors, je suis venue vous voir pêcher!
Un coup de perche, et nous partons en quête de notre déjeuner.
- Ce n'est pas simple, constate Rêve perdu au bout d'une demi-heure; les brochets sont rares et méfiants!
Un quart d'heure plus tard, alors que nous scrutons les grosses pierres le long des rives...
- Là! la queue! s'écrie Rêve perdu.
- Eh bien, vas-y, toi, c'est toi qui l'as trouvé! lui lance le Pêcheur à voix basse.
Une minute plus tard, Rêve perdu ramène triomphalement un beau brochet. Nous applaudissons.
- On ne va rien dire, ça leur fera une surprise! propose le Pêcheur.
Entendu!
- Oh, tu en as trouvé un beau! s'écrie la Pêcheuse, à l'adresse du Pêcheur.
- Ah, que veux-tu; lorsqu'on a un grand talent! répond celui-ci en feignant de se rengorger.
- Tu es trop modeste! lui répond avec naturel la Pêcheuse.
Quant à nous trois, nous rions sous cape.
Le déjeuner est servi. Le Pêcheur est complimenté sur sa pêche. Et, le brochet passé en aval...
- Il faut avouer qu'avoir pêché un si beau brochet...! prononce le Pêcheur d'une voix pénétrée.
- Tu as fini de te vanter? le tance la Pêcheuse.
Il prend un air naïf :
- Pourquoi me dis-tu ça?
La Pêcheuse veut protester, mais le Pêcheur ne lui en laisse pas le loisir :
- C'est Rêve perdu qui l'a pêché; moi, je n'ai fait que regarder.
Etonnement général. Exclamations admiratives. Félicitations chaleureuses. Rêve perdu est promue à la dignité suprême de l'ordre des pêcheurs.
Le Frère déclame solennellement :
Egaler un brochet pris par Rêve perdu,
Est, on ne peut le nier, un exploit très ardu!
Après avoir dévasté les framboisiers du jardin de la Pêcheuse - qu'on se rassure, il en restera, des framboises! - nous allons nous installer, comme de coutume, sur le pré au bord de la petite rivière.
- Je crois que nous pouvons continuer nos révisions... commence à proposer la Soeur.
- Tu as des croyances hasardeuses, l'interrompt aussitôt le Pêcheur.
- Une croyance partagée prenant de la force, n'est-ce pas, intervient la Pêcheuse, je partage entièrement celle de la Soeur.
- Bon, bon, révisons, feint de bougonner le Pêcheur; qui commence?
- J'ai oublié des vers qu'on m'avait donnés à apprendre par coeur, répond la Soeur, et je n'ai pas envie de les apprendre à nouveau, ainsi que je l'ai fait pour les dates.
- Et d'ailleurs, à quoi ça sert d'écrire en vers? l'approuve Rêve perdu.
Le Frère proteste :
- C'est poétique; je croyais que les filles aimaient la poésie.
- Les filles préfèrent peut-être les tableaux des peintres aux cadres qui les entourent, rétorque Rêve perdu.
Il hoche la tête :
- Le cadre sert à embellir le tableau.
Rêve perdu a légèrement baissé les yeux :
- Les vrais sentiments n'ont pas besoin d'être embellis.
Elle reste un moment en silence :
- Embellir... cela peut servir à tromper.
Ce matin, nous partons, Rêve perdu et moi, dans la camionnette du père de la Pêcheuse. Tiens! Ni pied ni bicyclette? La paresse nous aurait-elle gagnés? Mais non! les bicyclettes sont là, dans la camionnette. Quel est ce mystère? Le voici. De temps à autre, je vais rendre visite à la mère de ma mère, ma grand-mère, en abrégé. J'aime beaucoup ma grand-mère. Quand j'étais petit, j'allais parfois chez elle passer quelques jours.
- Elle est gentille? m'a demandé Rêve perdu.
- Très gentille, ai-je répondu. Quand j'étais petit, c'était la seule qui me racontait des histoires d'autrefois; d'ailleurs, les quatre ou cinq que je connais, c'est d'elle que je les tiens. Et nous allions tous les deux dans les prés cueillir des herbes hautes pour faire des balais; nous les confectionnions ensemble, et puis elle balayait la maison avec; j'étais très fier de l'aider et de fabriquer quelque chose d'utile avec mes mains. Elle me confiait le ramassage des oeufs, dans le poulailler et dans le foin de la grange; je les posais dans un panier, et elle les rangeait ensuite dans une belle corbeille, sur la commode. Sa maison était toujours sombre et fraîche, et ses casseroles de cuivre luisaient doucement dans la pénombre. Je donnais aussi de l'herbe fraîche aux lapins et je cueillais la camomille pour faire la tisane. Le soir, je lui mettais son châle sur les genoux et nous prenions le frais, à regarder le soleil descendre lentement derrière les arbres du jardin. Elle me regardait dans les yeux, un léger sourire sur le visage, nous ne parlions pas beaucoup.
J'ai continué à livrer mes souvenirs :
- Ma grand-mère n'est pas une forte femme, comme les paysannes d'ici. Laver au ruisseau lui était pénible. Je l'aidais à porter son linge, sa brosse et son savon; et nous nous agenouillions tous les deux au bord de l'eau, penchés vers les eaux calmes et limpides du ruisseau. Grand-mère frottait le linge encore et encore; et moi je regardais la mousse glisser le long des joncs, former des îles paresseuses, passer sur les reflets des nuages qui tremblaient aux petites vagues que je faisais, ou qui disparaissaient tout à coup lorsque Grand-mère s'était mise à rincer.
Rêve perdu m'a écouté égrener mes souvenirs avec attention. A la fin elle a dit doucement :
- Je crois que je vais beaucoup aimer ta grand-mère.
Je lui ai souri :
- Je suis sûr que tu lui plairas beaucoup.
Nous arrivons à l'épicerie.
- Bonne route! nous lance le père de la Pêcheuse.
Et nous partons maintenant à bicyclette.
A vrai dire, il y a bien un peu de paresse là-dedans. Entre chez moi et ma grand-mère, il faut deux bonnes heures de bicyclette. De l'épicerie, une bonne heure suffit. Et, bien entendu autant pour le retour. Alors...
Alors, une bonne heure n'a pas suffi du tout. Que s'est-il donc passé? Une crevaison? Pourquoi pas deux, tant qu'on y est! Non, les quatre pneus de nos deux bicyclettes - deux pneus par bicyclette, s'entend - ont vaillamment surmonté les aléas de la route. Eh bien? Eh bien, ayant largement le temps avant l'heure de midi - Grand-mère ne nous laissera pas repartir sans déjeuner - nous avons flâné, voilà tout! Joli chemin, passant entre de petites collines boisées; traversée de ma petite rivière, encore plus petite à cet endroit, plus proche de la source; troupeaux de vaches dans les prés, broutant leur dernière herbe avant de s'étendre sur le pré, quelques-unes à l'ombre des arbres, pour ruminer en paix; pêchers, poiriers, pommiers, préparant patiemment leurs fruits; vignes, promettant la délectable eau-de-vie de la région.
Midi n'est plus loin.
Grand-mère, un chapeau de paille sur la tête, s'est redressée sur sa pelle :
- Ah! c'est toi, mon petit! Ah! tu es venu me voir...
Je me suis dépêché de traverser le jardin pour l'embrasser. Elle m'a serré avec effusion, comme toujours.
Puis :
- Tu es venu avec ton amie?
Elle s'est avancée, un léger sourire sur le visage, ses yeux attachés à ceux de Rêve perdu. Elle l'a prise dans ses bras sans attendre ma réponse, affectueusement.
Puis, brusquement :
- J'ai fait du sirop de cerise cette année, venez, les enfants.
Elle s'est affairée à la cuisine en marmottant on ne sait quoi. Nous nous sommes attablés. Rêve perdu a regardé la grande salle à manger, fraîche et sombre, la corbeille d'oeufs et le balai d'herbes hautes :
- C'est resté comme quand tu étais petit, a-t-elle remarqué; on est bien, ici.
Grand-mère est revenue avec un petit plateau où tremblotaient trois verres, une bouteille et une carafe d'eau.
- Buvez, les enfants, buvez. Tiens, verse-nous le sirop, ma petite, je ne vois plus bien clair, moi.
Rêve perdu a versé avec précaution le beau liquide rouge en demandant :
- Dites-moi si j'en mets trop, je ne sais pas...
Grand-mère l'a interrompue :
- Mets ce qui te plaît, c'est comme ça que ce sera bon.
La conversation a duré un peu, fluide et calme; puis Grand-mère s'est levée :
- Les petits pois sont mûrs, allez donc en cueillir pour le déjeuner; on les épluchera après. Moi je ferai l'omelette.
Au petit déjeuner, mon père m'adresse des compliments :
- Ton amie est une fille très intelligente...
Il s'approuve d'une appétissante tartine bien beurrée :
- Elle a vraiment bien compris à quoi sert un cadastre...
Arrêt tartine :
- Elle est pleine de curiosité pour les choses importantes.
Arrêt tartine :
- Cela est très bon pour les études.
Il s'interrompt un instant, tartine en l'air :
- Que compte-t-elle faire plus tard?
Je réponds évasivement :
- Je ne le sais pas précisément.
- Tu sais, m'avoue-t-il, après avoir réfléchi un bon moment, il n'y a pas que le cadastre dans la vie d'une jeune fille!
Ma mère n'a pu s'empêcher de sourire :
- C'est surprenant, ce que tu dis là.
Mon père a un moment d'hésitation, puis, avec un rire léger :
- Je dis sans doute ça parce que je ne suis pas une jeune fille!
Façon de voir. Il poursuit :
- Toujours est-il que j'ai été fort content d'avoir fait hier la connaissance de ton amie!
- C'était vendredi dernier, corrige en souriant ma mère.
Mon père lève une tête étonnée :
- Vendredi... Mais quel jour sommes-nous?...
Petit geste de quelqu'un qui se rend soudain compte :
- Ah, oui! Nous sommes jeudi!
Il ajoute très vite :
- Il faut que je parte; j'avais oublié ce numéro de cadastre à vérifier avant la venue du propriétaire!
Il se lève de table, tout en secouant la tête. Puis, en souriant :
- C'est ça, l'habitude; je me souviens plus des espaces sur mes cartes que des temps... et des jours!
- Tout dépend du numéro, lui sourit en retour ma mère.
Le déjeuner de midi se termine à peine, deux coups de corne de vache. Le Pêcheur me fait signe de venir le prendre. Un coup de perche.
- Le père du Frère vient de l'appeler de son chantier, m'apprend le Pêcheur; il manque un bleu dans le paquet du bureau.
- Et il faut le lui apporter.
- Oui, le bleu était à la maison; et le père...
- ...est très occupé.
- Comment as-tu deviné?
Je me contente d'un sourire amusé. Il poursuit :
- Il a dit que cela pouvait attendre une heure ou deux, et nous avons pensé...
- ...à une promenade à pied.
- Tu es de plus en plus perspicace!
Le Pêcheur a donné trois coups de corne de vache.
- On se retrouve...
- ...aux deux chênes.
- Comme d'habitude.
Promenade agréable, toute en bavardages joyeux. Le Frère s'est empressé d'expliquer à Rêve perdu que les copies des plans d'architecte s'appellent des bleus parce qu'elles sont toujours faites à l'encre bleue.
Nous arrivons. Le père du Frère et de la Soeur, en habits maculés et troués, nous a vus du fond de la pièce où il travaille :
- Ah! bonjour, les jeunes! Tu es venu en bonne compagnie, à ce que je vois, fiston.
Le Frère s'est approché de son père, avec son bleu à la main :
- Tous mes amis sont là, on s'est dit que ça nous ferait une promenade. Où est-ce que je mets ton bleu?
- Là, sur ma veste, par terre. Il n'y a pas beaucoup de place propre ici.
Il s'est mis à rire :
- Les chantiers, c'est pas prévu pour les jeunes filles! Attention où vous mettez les pieds, mesdemoiselles!... et excusez le désordre!
Le sol est jonché de planches, de vieux chiffons, de sacs de béton, de piles de carreaux de faïence.
Rêve perdu répond :
- Malgré tout ce qui traîne par terre, il n'y a aucun désordre, vous savez; regardez, il y a même une allée où on peut marcher sans se salir!
- Merci! Mon épouse n'en dirait pas autant.
Rêve perdu a fait quelques pas vers lui :
- Oh, non, pas par là! ce n'est pas encore sec.
Le père est à genoux sur une planche posée sur le carrelage et pose un peu plus loin des carreaux cassés sur une couche fraîche de mortier.
- Il ne faut pas trop que je m'arrête, sinon le mortier va durcir.
La Soeur explique à Rêve perdu :
- Papa a souvent mal aux reins le soir, avec toutes ces positions.
Le Frère intervient :
- Les sacs de béton sont lourds aussi.
- Oh, ce n'est rien, tout ça!
Il a regardé Rêve perdu en souriant :
- Moi, ce qui me plaît dans mon métier, c'est qu'une pièce devienne un endroit où on a envie d'habiter.
Rêve perdu lui a rendu son sourire :
- C'est pour ça que vous commencez par casser les carreaux.
Le père a éclaté de rire :
- Oui, c'est vrai; mais... Après aussi, je les assemble pour que ce soit beau!
Rêve perdu a répondu finement :
- Ah, oui, je comprends!...
Au bout d'un instant, elle a repris :
- Ce qui m'étonne tout de même, c'est comment vous faites pour qu'ils soient tous si bien d'aplomb, vos carreaux, et qu'il n'y ait aucun coin qui déborde, même un peu.
Le père s'est relevé souplement sur sa planche :
- C'est ça, le secret d'un bon carreleur. Il faut que le mortier soit bien homogène; il faut poser les morceaux de carreaux sans trop les enfoncer; ensuite on aplatit le tout régulièrement en marchant doucement sur une planche. Après, on passe un peu de mortier sur les carreaux, et on lisse avec la truelle, en tournant, comme ça. Après, tout est lisse et droit.
Le père a pris son outil et a fait semblant de tourner sur les carreaux.
- En somme, constate Rêve perdu, vous tournez la mayonnaise...
Aujourd'hui, après le déjeuner, nous nous retrouvons tous les six sur le pré face à ma maison, de l'autre côté de ma petite rivière.
- Je n'étais jamais entrée dans une maison en train de se construire, commence Rêve perdu.
Elle poursuit pensivement :
- Ce carrelage... On a l'impression d'une magie, ce béton sans vie se transformant petit à petit en un sol de cuisine où il fera bon préparer un repas.
Le Frère lui sourit :
- Mon père serait bien content de t'entendre, tu devrais lui répéter ce que tu viens de dire.
- Volontiers; il paraît tellement avoir envie de...
Elle s'interrompt un instant :
- Que ce soit une maison pour y vivre, et non un hangar où l'on ne fait que passer.
- C'est bien d'aimer ce qu'on fait, approuve le Pêcheur.
La Pêcheuse rit :
- Tout dépend de ce qu'on fait!
J'enchéris :
- Tant que tu aimes attraper les brochets...
- Tu dis ça parce que tu aimes les manger, sinon tu dirais le contraire, me coupe-t-il en souriant.
Sa repartie fait sourire tout le monde. Non, pas la Soeur :
- Alors, on ne peut jamais savoir soi-même si ce qu'on fait est bien ou non.
- Tu sais bien que ce sont les profs qui décident! raille son frère.
- N'oublie pas ce que nous avons dit jeudi dernier sur l'école, les dirigeants des pays et la nature, rappelle Rêve perdu.
- Dans ce cas, c'est la nature qui décide toute seule, observe la Pêcheuse.
Le Frère modère le propos :
- Oui, mais la nature a quelques intermédiaires; c'est le prof qui me donne ma note, la nature ne le fait pas elle-même.
- Bien dit! s'exclame le Pêcheur; c'est avec mon prof que je dois m'expliquer, pas avec la nature!
- Ou bien avec la nature du prof, suggère Rêve perdu.
- Eh bien, la nature du prof n'a qu'à s'expliquer avec ma nature à moi, moi je promets de ne pas m'en mêler! bougonne le Pêcheur.
Moi, je m'en mêle :
- Si tu ne ramènes pas le brochet, doit-on te féliciter?
Il s'étonne :
- Bien sûr! d'avoir fait mon possible pour le prendre.
- Et si tu ne l'as pas fait, cet effort? plaisante le Frère.
- Et si je n'en ai pas été capable?
La Soeur sourit plaisamment :
- Et si tu as fait semblant de ne pas en être capable? Nous savons tous que tu en es capable!
- Elle a raison! la soutient la Pêcheuse; tu aurais pu tromper ceux qui ne te connaissent pas.
Petit silence, ponctué de rires gais.
- Bon, reprend Rêve perdu, et s'il en est vraiment incapable, le féliciterons-nous?
Je ris :
- Je commencerai déjà par aller en pêcher un, de peur que nous n'en ayons pas pour le déjeuner.
- Très juste! me conforte le Frère; on discute tellement mieux d'un brochet lorsqu'il est dans l'assiette que lorsqu'il est dans l'hypothèse!
- En attendant, je ne sais toujours pas si je serai félicité dans le cas où je suis incapable, insiste le Pêcheur.
Rêve perdu fait un geste dubitatif :
- Si nous n'avons que du brochet à manger, et si nous sommes tous incapables de le pêcher...
- ...nous ne serons plus là pour continuer cette conversation, commente judicieusement le Frère.
Je remarque :
- Pour féliciter quelqu'un, il faut qu'il ait fait quelque chose...
- Ah bon, on ne me félicitera pas de seulement exister? se lamente le Pêcheur.
- Si, bien sûr, toi comme tous les hommes, le rassure la Pêcheuse, mais nous n'aurons toujours pas de brochet à manger.
- Vous me félicitez lorsque mon court-bouillon est bon, le ferez-vous si un jour il est mauvais parce que je n'aurais pas voulu m'en donner la peine? demande la Pêcheuse.
- Voilà bien une question hors de propos, s'exclame la Soeur, jamais cela ne t'arrivera!
Nous confirmons tous la déclaration péremptoire de la Soeur.
- Et si c'était une cuisinière quelconque?
Nous rions. Je souris à la Pêcheuse :
- Nous attendrions le tien!
Tous confirment ma déclaration péremptoire.
- Il faut de même ajouter, ajoute la Pêcheuse, que pour faire un bon court-bouillon, il faudra de bons produits.
- Eh bien, c'est à toi que nous les donnerons, et non à la mauvaise cuisinière! déclare péremptoirement le Pêcheur.
Nous confirmons tous la déclaration péremptoire du Pêcheur.
Lequel :
- Quatre heures! l'heure du quatre heures!
Nous confirmons tous...
- J'ai vu que tes fraises étaient bien mûres! me lance le Pêcheur.
Nous nous entassons tous les six sans attendre dans la barque. Un solide coup de perche - c'est lourd! - et nous voici parmi les fraisiers qui nous regardent ironiquement :
"Prenez, prenez! Prenez tout si vous voulez! Nous irons plus loin refaire d'autres fraises, c'est tout!"
Mais oui, mais oui; je sais, je sais! En classe, il a fallu qu'on m'apprenne que cela s'appelle émettre des stolons. Comme si j'avais eu besoin d'apprendre ça en classe; je mange mes fraises depuis que je suis capable de trotter dans le jardin!
Les fraises disparues, nous descendons jusqu'au bord de ma petite rivière. La discussion reprend.
- Les fraisiers, en tout cas, se donnent la peine de préparer de bonnes fraises! note avec un plaisir non dissimulé le Pêcheur.
- Les plantes feraient-elles mieux leur ouvrage que les hommes? suggère le Frère.
- Les fraisiers ne donnent que des fraises, remarque la Pêcheuse.
Effectivement! Mais cela n'a fait rire personne. Je commente :
- Si chaque plante ne donne que son propre fruit, elle n'a pas les difficultés qu'ont les hommes pour s'adapter à chaque... fruit.
- Pas besoin de bonne volonté, la nature a tout préparé, observe la Soeur.
- Aurions-nous plusieurs natures? suggère Rêve perdu.
Elle laisse un temps :
- Aux plantes, la nature donne la même chose à chacune; la terre, l'air, l'eau, le soleil...
Elle fait une petite pause :
- Et chaque plante sera félicitée pour son fruit.
- Les animaux, c'est peut-être la même chose, propose la Soeur; il y a les vaches, il y a les poules...
Rêve perdu l'interrompt :
- C'est vrai; mais il y a aussi les renards qui mangent les poules.
Cet après-midi, nous allons, Rêve perdu et moi, faire une longue promenade à pied. Partis vers une heure, nous comptons revenir aux environs de sept heures et demie, lorsque le soleil finira sa promenade à lui.
- Par où veux-tu aller?
Elle rit :
- Je ne connais pas la région!
- C'est juste.
- J'ai une idée inattendue; allons là où nous ne sommes encore jamais allés.
- L'idée est effectivement très inattendue; je n'y étais pas préparé.
- Ne t'inquiète pas; je vais t'aider.
Je lui rends grâce :
- Merci! Je t'écoute!
- Nous sommes allés là où le soleil se lève, là où il brille à midi, là où nul ne le voit jamais...
Je prends l'air de celui qui vient de faire une découverte éminente :
- J'ai deviné! nous irons là où le soleil se couche!
Elle lève les bras en signe - mérité, selon moi - d'une profonde admiration :
- Je suis prête à suivre tes conseils sagaces! Partons sans tarder tant qu'il est avec nous pour nous montrer le chemin!
- Partons!
Rêve perdu me désigne donc la direction à prendre :
- Par les prés?
- Par les prés!
Les prés... Une bonne vache est venue nous accompagner un bout de chemin.
- Je la connais bien, c'est celle d'un de nos voisins, elle vient souvent frotter son mufle contre mon bras.
Rêve perdu s'est brusquement arrêtée :
- Tu as vu?
Oui, j'ai vu. D'autant plus que je savais que c'était là. Je souris à Rêve perdu :
- C'est notre nid; nous y étions...
Elle ne me laisse pas le temps d'achever :
- ...lundi dernier.
Nous continuons par les prés. Sur notre gauche, la petite rivière, sur notre droite, la colline derrière laquelle se trouve, ou plutôt se trouvait, le radeau. Devant nous...
- Le gué! s'exclame Rêve perdu; et celui-ci... il a fallu tirer! ce n'est pas comme le premier que nous venons de passer!
- Pas de barque à tirer, aujourd'hui; mais c'est par ce gué que nous allons traverser la grande rivière.
Rêve perdu s'est élancée, et saute légèrement d'une pierre à l'autre, les bras étendus afin d'assurer son équilibre.
Il reste encore un bief. Le moulin est là, et nous voilà sur l'autre rive.
La grande rivière fait un brusque coude vers la droite, là où le soleil se lève. Nous, nous devons prendre une petite route qui part à gauche. Rêve perdu s'est arrêtée, et regarde au loin, le long de la rivière, là où elle fait un brusque coude vers la gauche :
- Le radeau!
Je souris :
- Tu as bon oeil! Surtout qu'il n'y a plus de radeau.
Elle proteste :
- Comment ça? Tu ne vois pas les débris du naufrage?
Intrigué, je regarde. C'est vrai qu'elle voit bien - c'est loin :
- Ma foi non! Tu vois, toi?
- Non, pas du tout! Pourquoi?
- Pour savoir si la vache de l'autre jour, celle qui paraissait tellement s'y connaître, avait réparé le radeau.
Rêve perdu scrute de nouveau le coude de la rivière :
- Non, elle n'a encore rien fait; je vois très nettement les débris sur la rive.
- C'est dommage!
- C'est dommage!
Nous poursuivons notre route. Une colline. Nous arrivons en haut. Rêve perdu s'arrête. Elle regarde la grande rivière, là où se trouvent les débris du radeau :
- C'était un beau voyage...
Nous avons continué le voyage, les yeux dans les yeux.
La route s'éloigne de la rivière. Un hameau. La route monte régulièrement entre deux collines douces. Une demi-heure plus tard, nous croisons la grand route des gens pressés, celle qui vient de là où nul ne voit jamais le soleil pour aller là où il brille à midi, en passant par la ville de nos écoles, à Rêve perdu et à moi.
Nous traversons la route. Rêve perdu a jeté un regard distrait :
- La grand route... Elle passe près de chez moi.
Un quart d'heure plus tard, un chemin de terre part sur notre droite.
- A une heure d'ici, par ce chemin, il y a un village où a travaillé le père du Pêcheur; une maison à construire...
- Le chemin paraît agréable, me répond Rêve perdu; allons-y!
Le chemin de terre monte doucement, régulièrement, calme. Il ne se presse pas, le chemin, il n'est pas comme l'autre, que nous pouvons voir au loin, celui des gens pressés, tout droit, tout droit, tout droit. Nous accompagne-t-il? Non, il est trop important pour le faire. Il est porté, dirait mon prof de maths, par une parallèle à droite de notre calme chemin de terre.
Rêve perdu la suit des yeux un moment :
- Elle va loin, la belle grand route aux gens pressés, elle va loin dans un sens comme dans l'autre, je le sais; mais j'ai l'impression que ce chemin fait de simple terre va là où la distance n'est plus qu'un vain mot.
Elle poursuit, après un instant de silence :
- Il va là où l'on vit chez soi, et non là où l'on doit aller.
Nous marchons sans nous presser, parlant de ci et de ça, de nos vacances, de nos études, de nous, parmi les vignes hautes aux larges feuilles d'un beau vert chantant, gai et soutenu.
- ...ce qu'il fallait dire d'un auteur; nous en avons parlé il y a une dizaine de jours, je crois, me rappelle Rêve perdu, alors que nous discutions de ce que nous faisions en classe.
- L'auteur, nous ne le connaissons pas, nous n'avons que ses mots; comment savoir, peut-être même deviner, ce qu'il avait dans sa pensée lorsqu'il écrivait?
- Bien sûr, nous pouvons nous contenter de ne parler du texte qu'à travers les mots...
Je l'interromps en riant :
- Ce qui suffira largement au prof...
- ...puisqu'il ne s'occupe que du texte, et non de savoir si l'auteur avait mal à la tête ce jour-là.
Je réfléchis :
- Je crois que nous exagérons; nous acceptons bien de parler d'un texte de maths...
- Tu as raison; nous pouvons aussi parler de ce qu'a dit un auteur, mais...
Elle hésite :
- Les hommes ne font-ils pas souvent la même chose lorsqu'ils se parlent entre eux?
- Tu veux dire qu'ils n'écoutent aussi que les mots, et ne tiennent pas compte de la personne qu'ils ont pourtant devant eux?
- C'est bien cela; la vie de l'un paraît gêner la vie de l'autre.
- Et chacun construit un mur avec ses mots.
Elle fait un petit rire :
- Et voici le dialogue : "Je ne suis pas là! - Je ne suis pas là!"
Nous restons un moment en silence.
- Tu n'as pas besoin...
Nous éclatons de rire. Nous avons prononcé ces mots en même temps!
- Pour que je sache... reprend-elle.
- ...que c'est toi!
Le chemin continue, calme. Nous croisons un autre chemin de terre. Une vallée, venant de notre droite, s'est approchée de nous, et nous invite à descendre. Je montre sur la gauche un bosquet à Rêve perdu :
- Il faut aller chercher des branches!
Etonnement - fort compréhensible, puisque c'est moi qui l'ai provoqué - de Rêve perdu :
- Chercher des branches!
Je prends à mon tour un air étonné :
- Bien sûr; comment veux-tu construire le radeau?
Là, elle a quitté son air étonné :
- Le bosquet est trop petit, nous n'aurons jamais assez de branches pour construire un radeau suffisamment grand; le fleuve est bien trop large!
Je cherche à reprendre l'initiative :
- Oh, mais nous avons mal vu! Il fait tellement chaud que l'eau s'est évaporée!
C'est un peu maladroit. Elle en profite :
- Elle est plutôt partie dans la grande rivière.
Elle ajoute en me souriant :
- Allez, dis-moi, c'est là que nous étions?
Je lui souris en retour :
- Tu as trouvé; il y avait beaucoup plus d'eau ici dans le passé; et cet affluent se jetait dans la grande rivière à l'endroit du coude qui va à droite.
Elle rit :
- Alors, plus de radeau à construire!
Un sourire mutin :
- C'était bien trop fatigant!...
Et elle conclut :
- Continuons notre belle promenade... à pied!
Nous arrivons bientôt à un petit village. Un carrefour de chemins de terre. Une croix massive faite de deux gros rondins de pierre.
Rêve perdu s'est arrêtée, et regarde le Christ à la tête penchée :
- Il est sans espoir.
Nous repartons. Au bout de quelques pas, Rêve perdu s'est arrêtée de nouveau, et s'est tournée vers moi :
- Mon rêve n'est pas perdu; il est là, devant moi.
Nous sommes dans les bras l'un de l'autre.
Dimanche. Du monde chez tous les parents pour le déjeuner. Les conversations en vue ne promettent rien d'exaltant.
La matinée s'est passée à de menus travaux domestiques. Les garçons s'occupent à réparer, mettre en ordre. Les filles aident la mère de la Pêcheuse à préparer les confitures de framboises. C'est bon, l'hiver, les confitures de framboises! Et la mère de la Pêcheuse les prépare si bien...
- On s'offre un brochet? me demande vers onze heures le Pêcheur, de deux coups de corne de vache.
Un coup de perche.
- Rêve perdu est en pleine confiture! m'apprend-il; la Pêcheuse et la Soeur ne l'ont pas laissé partir!
Quelques légers coups de perche pour ne pas effrayer les poissons. Le Pêcheur scrute les grosses pierres sur le bord de la rive. La chance nous sourit. Le voici, ce brochet! Mais...
- Trop petit! se lamente le Pêcheur.
Oh! ce n'est pas qu'il faille le rejeter, non; mais nous sommes six. Quelques autres petits coups de perche.
- Celui-là, c'est bon! s'écrie le Pêcheur d'une voix assourdie.
Il se redresse triomphant; les deux brochets suffiront largement pour notre pique-nique.
Il ne reste plus qu'à courir chez la Pêcheuse, dont le court-bouillon doit déjà être prêt. Il a même refroidi, et elle rallume le feu sans attendre.
Nous voici à table - façon de parler, puisque nous sommes, comme de coutume, sur l'herbe, près de la petite rivière.
J'ai dit que nos deux prises seraient largement suffisantes pour notre pique-nique. Oui, elles ont suffi, mais quant à dire largement... Enfin, nous nous sommes régalés, tous autant que nous étions!
Le pique-nique terminé, le Pêcheur nous apostrophe :
- Nous restons là, ou nous allons nous promener?
- Quelle énergie! admire le Frère, je suis encore en train de savourer le brochet!
- Fainéant! riposte le Pêcheur, nous irons sans toi!
- Mais nous n'avons pas encore décidé d'aller... s'oppose la Soeur.
- Bon, bon; restons ici! bougonne le Pêcheur.
Je lui viens en aide :
- Organisons un débat!
- Bonne idée! me soutient la Pêcheuse; qui commence?
Elle se tourne vers Rêve perdu :
- Que préfères-tu?
Rêve perdu hésite, un peu gênée :
- Je connais peu la région...
- L'île du château! s'écrie le Pêcheur; qu'en penses-tu?
Elle rit :
- Je ne connais ni l'île ni le château!...
- Eh bien, allons-y! coupe court la Pêcheuse en se levant.
Nous partons. Je m'informe :
- A pied ou à bicyclette?
Conciliabule.
- A bicyclette, nous aurons plus de temps sur place, raisonne la Soeur.
- L'endroit est agréable, ajoute son frère.
Nous nous décidons pour la bicyclette. Deux coups de perche, un aller et un retour, pour ramener ma bicyclette, et nous partons donc.
- C'est la même route que lorsque nous sommes allés retourner les foins il y a deux trois semaines, remarque Rêve perdu.
- Tu commences à connaître le pays! s'exclame le Pêcheur.
Et il explique :
- Nous allons y passer tout près, et de là, c'est à un quart d'heure.
- Passons au moulin dire bonjour aux meuniers! propose la Soeur.
- Cela leur fera certainement plaisir, approuve la Pêcheuse; nous verrons si son entorse est vraiment guérie.
La route est bien la même, mais après avoir pris par le pont, nous allons directement au moulin.
Les meuniers nous remercient pour notre visite. L'entorse va beaucoup mieux, un fermier voisin est venu rentrer les foins que nous avions retournés. Le bon saucisson, et le vin de leur vigne apparaissent sur la table.
- On a beau dire, mais un bon saucisson, ça ne se refuse pas! commente le Pêcheur, alors que nous roulons depuis une bonne minute.
Nous acquiesçons tous.
- Sans parler du petit vin... ponctue le Frère d'un ton gourmand.
Nous remontons la colline. Un croisement. A gauche, nous traversons la grande rivière. Encore dix petites minutes, et sur notre droite, un tout petit chemin de terre descendant sur la rivière qui a fait méandre sur méandre avant de venir à nous.
Sur notre droite, à moitié éclairée par le soleil, une grosse tour, la tour d'un château qui domine le paresseux méandre qui s'étale plus bas sous nos yeux.
Bicyclettes à la main, nous descendons le chemin qui mène à la grande rivière, lorsque soudain, Rêve perdu montrant la vallée enclose dans le paresseux méandre :
- Les tours! On dirait deux fantômes...
Les tours? Tout près de la rivière, un grand château. Il y a bien deux tours. Mais de là où nous sommes, on ne voit dans l'éclatant soleil que deux ombres, deux ombres mystérieuses.
Un ruisseau, qui vient de naître, s'est élancé vers la grande rivière, et nous roulons maintenant lentement entre les deux cours d'eau, sur un chemin qui s'étire sur l'ancien lit de la grande rivière.
Un gué, et nous sommes sur l'une des nombreuses îles qui se reposent devant le château.
Et nous voici tous installés sur l'herbe à deviser aussi paresseusement que le méandre qui nous écoute sans faire de bruit.
Ce matin, les garçons sont pris à divers travaux, et les filles parties avec leurs mères faire des courses. Rêve perdu n'est pas partie faire des courses, et lorsqu'elle m'en fait part, j'ai constaté que je n'avais pas de travaux à faire.
- Quelle heureuse coïncidence! a-t-elle constaté de son côté.
Je l'ai approuvée sans hésiter un seul instant :
- Puisqu'il se trouve que nous n'avons rien à faire ni l'un ni l'autre, je propose de tâcher à remédier à cet état de choses.
Après avoir profondément réfléchi, Rêve perdu me conforte dans mon idée :
- La tâche sera ardue, mais si nous nous y mettons à deux, je pense que nous aurons quelque espoir d'en venir à bout.
Reste à trouver le moyen.
- Si nous allions parcourir le fleuve jusqu'aux océans?
Ma vision du moyen remplit d'aise Rêve perdu :
- Ce sera facile; le rapide courant nous y fera non moins rapidement parvenir.
Je lève un doigt magistral :
- Et la vitesse de notre vaisseau étant égale à la vitesse du courant, nous n'aurons même pas à produire d'efforts!
Notre vaisseau a largué ses amarres. Le fleuve coule majestueusement. Cependant, le pilote n'est pas très attentif, et notre vaisseau aborde de temps à autre les rivages hospitaliers du fleuve, où nous restons attachés, attendant que le rapide courant, qui prend son temps, nous remette sur notre route après avoir fait virer notre vaisseau bord pour bord.
Cependant, le ciel qui tôt matin n'était qu'empli de quelques nuages, peu à peu devient noir. Une saute brutale de vent. L'orage, imminent.
D'un violent coup de rame, j'échoue la barque sur la rive.
- Ah, nous allons nous mettre à l'abri dans l'une de ces maisons? s'enquiert Rêve perdu.
- Tire la barque sur la rive, vite!
Elle obéit sans rien dire, et nous hissons à deux la barque sur le rivage.
- On retourne la barque!
Rêve perdu a compris :
- La branche, là-bas! Je vais la chercher!
L'orage vient d'éclater. Allongés côte à côte sur l'herbe, nous contemplons la pluie qui tombe tout autour de nous, par le jour que la branche a laissé entre la barque que nous avons retournée et le sol.
- Ce n'est pas désagréable d'être au sec quand il pleut, m'a souri Rêve perdu.
L'après-midi, il ne pleut plus, mais la terre est encore mouillée, et nous nous retrouvons tous les six chez moi.
- Comment vit-on, chez soi et à l'école? demande soudain Rêve perdu, au cours de la conversation qui ne parlait que de choses vagues.
Un court silence commence par suivre la question.
- A l'école, on travaille, constate le Frère.
- Chez soi aussi, on travaille, réplique Rêve perdu.
- On n'a pas à travailler pour l'école! proteste le Pêcheur.
Je conteste :
- Nous avons bien décidé de réviser.
La Pêcheuse hoche la tête en riant :
- ça, c'est bien vrai; comme on peut le voir, nous révisons assidûment tous les jours!
On entend la voix du Pêcheur imitant un tambour :
- Révisons, révisons!
Petits rires étouffés.
- Je propose un sujet, déclare la Soeur; trouver les différences entre la vie chez soi et la vie à l'école, ainsi que vient de le suggérer Rêve perdu.
- Ce n'est pas un sujet de révision, ça! estime son frère.
- Comment cela? s'indigne la Soeur; on nous fait bien étudier la vie des hommes... ce qu'ils ont fait dans un pays ou un autre, à une époque ou à une autre!
- Ce sont des événements historiques, rétorque son frère.
La Soeur ne se tient pas pour battue :
- Et pourquoi notre discussion ne serait-elle pas une discussion historique?
La Pêcheuse ne laisse pas le temps au Frère de riposter, comme il semblait s'apprêter à le faire :
- Dans nos livres d'histoire, on parle de ce qui se passait dans les écoles...
- ...célèbres! place rapidement le Frère.
- Lorsque je serai devenu un grand historien, déclame le Pêcheur, j'écrirai l'histoire de nos écoles, et nous deviendrons des personnages historiques!
J'enchéris :
- Ayant tenu ce jour une assemblée historique!
- Ce qui prouve sans aucun doute que nous sommes tous les six des événements historiques! renchérit la Soeur.
Le Frère se tourne avec un air naïf vers le Pêcheur :
- Rafraîchis ma mémoire, historien, combien as-tu obtenu à ton dernier devoir d'histoire?
Eclats de rire des filles, qui ont fort bien compris. Charitablement, je ne me manifeste pas.
La Soeur lève un doigt, comme on le fait en classe pour demander la parole.
- Parle, nous t'écoutons! lui lance le Pêcheur avec emphase.
- Puisqu'il est admis que mon sujet convient à nos programmes, je repropose de trouver les différences entre la vie chez soi et la vie à l'école.
- Proposition acceptée à l'unanimité! relance le Pêcheur avec emphase.
Le Frère ronchonne un peu, mais ne dit rien. Un moment de silence, consacré à la réflexion.
- A l'école, commence Rêve perdu, nous sommes dans un train...
- Dans un train?...
Une vraie chorale; cinq voix... à l'unisson! Rêve perdu poursuit :
- On ne peut aller que là où il va.
- Si on veut aller ailleurs, on peut en prendre un autre, s'oppose la Pêcheuse.
Rêve perdu fait un sourire désabusé :
- On peut...
Ce matin, le beau temps est revenu. L'air est chaud, mais le soleil a calmé ses ardeurs du début de juillet. Au reste, juillet pense à se terminer, une semaine encore, et il n'en restera plus que le souvenir.
Non, non; il n'en restera pas seulement le souvenir, non, non. Il restera Rêve perdu. Que passent les mois, que passent les années, elle sera là, près de moi!
Elle sera là; elle n'a pas eu besoin de me le dire. Le dire, c'est déjà de trop. Le dire, c'est expliquer. On n'explique qu'à ceux qui n'ont pas compris. Et alors, c'est trop tard. Je n'ai rien dit non plus.
L'après-midi, réunion des six personnages historiques sur l'herbe, près de la petite rivière. Nul besoin de les nommer, puisque évidemment le monde entier les connaît depuis le célèbre livre du Pêcheur, l'éminent historien, livre par ailleurs encore inédit.
Oui, il y a un léger défaut dans cette présentation, une pas très claire affaire de dates. Mais qu'importe! Qui s'en apercevra seulement, lorsque les siècles auront passé?
- C'est très joli, ce que nous disions de l'école hier, attaque d'emblée le Frère, mais nous n'y resterons pas toute notre vie!
- Rien n'est sûr, note le Pêcheur avec le plus grand calme; peut-être voudras-tu, après tes études, venir diriger notre chère école?
Pris de court, le Frère n'a pas le temps de réagir, que sa soeur :
- Oui, oui! tu feras augmenter le nombre de jours de vacances!
Le Frère s'est ressaisi, et ironise :
- Sois-en sûre! Mais pas dans ton école, puisque je suis un homme!
La Soeur, ne voulant pas paraître dépitée, lui lance en retour :
- Moi aussi, je dirigerai mon école!
Rêve perdu et la Pêcheuse, presque en choeur :
- Vivent les vacances!
Cette joyeuse perspective rend joyeux les personnages historiques. Pourtant, au milieu des rires, se fait entendre la voix du Frère :
- Il n'en est pas moins vrai que nous ne resterons pas à l'école toute notre vie...
- Heureusement! le coupe en riant le Pêcheur.
- En es-tu sûr?
Les rires s'éteignent petit à petit devant le ton sérieux du Frère.
- Alors, il ne restera plus qu'à être chez soi, suggère sa soeur.
- Chez soi, ou au dehors, réplique Rêve perdu.
- Au dehors? s'étonne la Pêcheuse.
Elle se reprend :
- Tu veux dire avoir ailleurs que chez soi les occupations qu'ont les hommes devenus adultes?
- C'est bien cela; le paysan vit sur sa terre, mon père vit dans sa librairie.
J'approuve :
- Le paysan vit avec les siens, mon père vit avec des inconnus.
Chacun médite.
- Et nous, avec qui vivons-nous? demande la Soeur.
Chacun médite.
- En tout cas, aujourd'hui, nous vivons ici! déclare le Pêcheur.
- Très bien, et demain? insiste la Soeur.
- Demain? s'étonne son frère.
- Oui, enfin, lorsque nous serons à l'école.
- Avec nos profs...! intervient le Pêcheur.
Il s'interrompt soudain :
- Assez parlé, les amis historiques! C'est l'heure du quatre heures!
Murmures à haute voix d'approbation.
- Que pensez-vous d'une bonne omelette? reprend le Pêcheur d'une voix pleine d'allant.
Nous nous sommes tous, bien sûr, tournés vers la Pêcheuse!
Laquelle, tout en se levant :
- Oui, oui, j'y vais!
Ah, quelle bonne omelette! La Pêcheuse ne sait faire que de bonnes choses, et cela la rend toute contente de nous voir dévorer avec plaisir ses bons plats. Nous picorons tous les six dans la grande poêle comme le font les vrais amis.
Retour à la réunion des six personnages historiques.
- Nous parlions de vivre avec nos profs, reprend le Pêcheur.
- Nous vivons avec eux la moitié de l'année, corrige Rêve perdu; l'autre moitié, nous sommes chez nous.
- La moitié de l'année? s'étonne le Pêcheur.
Nous nous lançons dans les calculs. C'est vrai, c'est bien la moitié de l'année.
- Etonnant! commente le Pêcheur, j'aurais cru...
Nous rions.
- Tu sais, tu n'es pas le seul! commente à son tour le Frère.
J'avoue :
- Et moi donc!
La Pêcheuse et la Soeur se sont regardées en souriant.
- Nous, nous ne sommes pas très fortes en calcul! commente la Soeur.
Nous restons un moment sans rien dire.
- Mon père ne ferme sa librairie que pendant un seul mois, reprend Rêve perdu.
J'enchéris :
- Le cadastre de mon père ne ferme qu'un seul mois.
La Pêcheuse :
- L'épicerie, un mois.
Le Frère :
- Notre entreprise de bâtiment, au Pêcheur et à nous, quand elle peut.
Un silence, rompu par Rêve perdu :
- Le père d'une de nos camarades de classe est comptable dans une petite entreprise; il vit dans son bureau, qu'il partage avec sa secrétaire.
L'orage d'avant-hier n'est plus qu'un souvenir. Le beau temps chaud est revenu, et dès le petit déjeuner terminé, ma perche m'amène devant la maison de la Soeur, que je trouve en compagnie de Rêve perdu dans le jardin.
- Tu cherches des brochets? me demande la Soeur en souriant.
Je lui réponds quelque chose d'indécis. Elle se lève, et, d'une voix gaie :
- Je te laisse Rêve perdu; j'ai à faire!
Rêve perdu saute dans ma barque :
- Où allons-nous?
- Où tu veux!
- Allons dans notre nid!
Alors que nous passons devant ma maison, tout près du petit petit bras qui coule sous le petit pont fait de grosses pierres irrégulières, l'une à côté de l'autre, l'une au-dessus de l'autre, l'une s'agrippant à l'autre, toutes réunies et ne pensant pas à se quitter, Rêve perdu me suggère :
- Passons par derrière; elle est lourde, ta barque!
Je souris :
- Je dois avouer que j'allais te le proposer.
Nous continuons donc à suivre la petite rivière. Un peu avant le gué, sur la droite, le petit petit bras. Une quinzaine de coups de perche, nous sommes dans les joncs et les nénuphars qui décorent notre nid.
Derrière le grand vergne près duquel somnole notre barque, le soleil s'élève peu à peu. Les oiseaux chantent leur chant joyeux du matin. Nous regardons passer la matinée, nous parlant de temps à autre. C'est ici, dans notre nid, que nous vivons, et non pas...
Je souris doucement à Rêve perdu :
- Je ne vivrai pas avec mes profs cet hiver, à l'école; je vivrai avec toi.
Rêve perdu s'est blottie dans mes bras...
L'après-midi, réunion des six personnages historiques sur l'herbe, près de la petite rivière.
- Nous n'apprenons pas seulement nos cours lorsque nous vivons à l'école, commence d'emblée Rêve perdu, nous apprenons aussi une façon de vivre, ce qu'on appelle la morale.
- On ne nous l'apprend pas vraiment, modère le Frère.
Rêve perdu fait un signe d'assentiment :
- Tu as raison; mais c'est ceux avec qui on vit qui nous font d'abord connaître la vie.
- Qu'entends-tu par d'abord? demande la Soeur.
- Deux choses; nos parents sont les premiers à nous faire connaître la vie, ensuite chacun nous fait connaître la vie dont il vit.
- Un auteur aussi nous fait connaître la vie dont il vit? demande la Pêcheuse.
Rêve perdu fait oui de la tête.
- Mais alors, tout ce qui nous entoure? s'exclame le Pêcheur.
Rêve perdu fait de nouveau oui de la tête.
Nous restons un bon moment en silence. Je le romps :
- Alors, chaque fois que nous vivons avec quelqu'un, nous nous imprégnons de la vie dont il vit.
- Oui, m'approuve Rêve perdu, et ensuite, tout dépend de la force de celui qui imprègne...
J'achève son propos :
- ...et de la résistance de celui qui est imprégné...
- ...et du temps qu'ils passent ensemble, achève Rêve perdu.
Un silence s'établit. Personne ne paraît trouver comment continuer la conversation. Et pourtant, il me semble que chacun d'entre nous cherche à... Je ne sais quoi dire; moi-même je ne sais trop ce que je cherche. La conversation s'en va ailleurs, vagabonde, comme privée de but. Quatre heures; nous allons cueillir des fruits. Sans qu'apparemment nous nous en rendions compte, nous nous sommes mis à marcher lentement, tout lentement, dans le pré, le long de la petite rivière. Un bon quart d'heure plus tard, sans doute, nous arrivons au confluent. Nous nous arrêtons sans raison un bon moment. Le Pêcheur s'est assis sur l'herbe. L'un après l'autre, nous nous asseyons tous. Au même moment, la conversation vagabonde a cessé; le silence est revenu. Et puis, Rêve perdu a prononcé doucement :
- Si nos mères avaient été la secrétaire imprégnée du comptable, qui nous aurait fait connaître la vie?
- Elles auraient peut-être pu ne pas se laisser imprégner, tente de les soutenir le Frère.
Le Pêcheur rétorque d'une voix sarcastique :
- A combien d'heures par jour, l'imprégnation?
- Et combien d'années? ajoute la Pêcheuse.
- Et puis, enfin, imprégnées ou non, elles n'auraient pas été avec nous! complète la Soeur.
Encore un long silence. Je remarque :
- Dans le bureau, il n'y a pas que la secrétaire...
- C'est bien vrai! me soutient le Pêcheur; et le comptable...
Il laisse sa phrase en suspens. Le Frère la poursuit :
- ...est un père!
Ce matin, occupations domestiques. Entre autres, la clôture du jardin de la Pêcheuse à réparer. Nous nous y mettons tous. Le travail est long, cela traînait depuis longtemps, mais à six, le travail est plus rapide qu'à deux. Pourquoi à deux? Parce que le Pêcheur s'était préparé à aider seul son amie, mais comme nous n'avions rien de particulier à faire, nous avons proposé nos services, aussitôt acceptés par le Pêcheur, après qu'il a affirmé qu'il s'en accommoderait bien tout seul.
Midi n'est plus loin, et le père du Pêcheur arrive pour le déjeuner.
- Vous avez bien travaillé, nous félicite-t-il, elle en avait besoin!
Nous bavardons un peu. Il nous parle d'un architecte qu'il doit rencontrer dans l'après-midi.
- J'ai aussi un chantier à visiter, ajoute-t-il, se parlant à lui-même.
Je sais où demeure l'architecte; l'endroit est très agréable, mais un peu loin pour s'y rendre à bicyclette. Cela me donne une idée. Je demande au père du Pêcheur s'il veut bien nous y amener, Rêve perdu, moi et nos bicyclettes, avec sa camionnette. Il accepte sans difficulté, et je fais part à Rêve perdu de mon idée.
- Avec plaisir, me répond-elle, j'aime bien me promener dans ta région!
Nous partons, nos bicyclettes à l'arrière et nous à l'avant, bavardant tous les trois. Un peu après avoir traversé le village où se trouve l'épicerie du père du Pêcheur, Rêve perdu me montre la petite rivière qui nous a suivis sur notre gauche, là où nul ne voit jamais le soleil :
- C'est ici que ta petite rivière se sépare en deux; nous sommes sur la route qui va chez ta grand-mère!
Le père du Pêcheur fait un geste d'appréciation :
- C'est la semaine dernière que tu y es allée; maintenant tu connais la route!
Un village. Nous traversons un des bras de la petite rivière, celui qui va vers le soleil là où il brille à midi. Une côte. Et bientôt...
- C'est dans ce village qu'habite ta grand-mère! m'indique Rêve perdu.
- Toujours vrai! ponctue le père du Pêcheur.
Il laisse un temps :
- Mon chantier est à un quart d'heure d'ici; je n'en ai pas pour longtemps, je vous laisserai là-bas au village, sur le pont de la rivière.
Il ajoute, se tournant vers Rêve perdu :
- Tu verras, elle est très belle!
Quelques minutes plus tard, après avoir traversé une grande route, nous sommes rejoints par un ruisseau. Le ruisseau ne reste pas longtemps un ruisseau, il se transforme en ruisselet, se contente de devenir un lit de cailloux. Mais un peu plus loin, apparaît une mare, pleine d'agitation.
- Avec tous ces oiseaux, il y a plus d'habitants dans cette mare que dans les trois maisons qui la bordent! plaisante Rêve perdu.
A peine après avoir quitté la mare, un gros bruit à l'arrière de la camionnette.
- Oh! Quelque chose est tombé; vous avez bien rangé vos bicyclettes? s'inquiète le père du Pêcheur.
Un petit chemin de terre. Nous nous y arrêtons. En sortant de la camionnette, une sensation de fraîcheur nous envahit, qui contraste avec la chaleur de la route. Le chemin n'est pourtant pas bien long; à moins de cinquante pas, un vaste champ, empli seulement de soleil. Mais le monde de ce chemin n'appartient pas au soleil. Les arbres, qui veillent de chaque côté, ne laissent pas entrer la chaleur. Les oiseaux, cachés sous les larges feuilles, se répondent par des chants paisibles.
Il n'y a aucun dommage dans la camionnette; une barre de fer, qui avait glissé. Nous repartons.
Un peu plus loin, dans un pré qui borde la route, deux arbres. On dirait deux enfants, debout, immobiles l'un tout près de l'autre, qui nous regardent passer. Que leur content leurs yeux?
"Ils s'en vont, ces voyageurs, vers des contrées merveilleuses, où vous ne pourrez jamais aller, que vous ne connaîtrez jamais, vous dont les pieds profondément enfouis sous terre ne vous servent qu'à porter votre verte ramure."
Encore quelques minutes, et nous entrons dans le village où se trouve le chantier que doit visiter le père du Pêcheur. Voici le pont où il nous laisse, voilà la rivière.
- Ce n'est pas comme la nôtre, on dirait un vrai fleuve, déclare Rêve perdu, après être restée un bon moment à contempler la rivière.
Elle fait une pause :
- Elle va droit, sans hésiter...
Elle sourit :
- Je n'aurais pas envie d'y aller en radeau, à l'aventure...
Je commence un rire, me remémorant notre... courte aventure, mais elle ne me laisse pas l'achever :
- Notre aventure, elle n'a pas eu de fin...
Nous repartons. Une petite demi-heure de route, et nous arrivons au village où le père du Pêcheur doit rencontrer l'architecte.
- J'en ai pour deux bonnes heures, nous prévient-il; promenez-vous bien!
C'est ici que commence notre promenade à bicyclette. Encore un pont sur une rivière.
- Ce n'est pas celle de tout à l'heure! observe Rêve perdu.
Elle prend un temps :
- Elle va tout droit, elle aussi, mais... ne serait-ce pas...?
- C'est bien elle, notre grande rivière; mais là, elle est en amont.
Nous allons sur le pont, nos bicyclettes à la main. Sur l'autre rive, tout près, un chemin de terre. De là, on voit bien le pont sur lequel nous venons de passer, la rivière et le village.
Rêve perdu m'a désigné le pont :
- Le pont; c'est un château!
Je connais bien le pont. Il est trapu et solidement posé sur les grosses pierres qui entourent ses basses arcades. Le temps, les éléments et les hommes pourraient-ils avoir prise sur lui? Cependant... J'allais demander à Rêve perdu, mais elle me devance :
- Je ne sais pas pourquoi j'ai dit ça... Il n'y a aucune raison...
Elle reste un moment sans parler à regarder le pont :
- Peut-être ressemble-t-il aux très anciens châteaux...
Nous suivons maintenant la grande rivière, plus petite que chez nous.
- Elle est toujours aussi attachante, note Rêve perdu; les collines ont perdu de leur hauteur pour laisser plus longtemps le soleil s'y baigner.
A présent, la rivière s'enfonce dans les vergnes touffus qui l'enchâssent. Nostalgique, alanguie, elle s'étale parmi les nénuphars et les joncs, frissonnant à peine sous la caresse de la brise.
Nous arrivons près d'un petit village. Au milieu de la route qui y mène, un homme, de dos, prend la photographie d'une femme beaucoup plus jeune que lui, qui marche d'un pas calme mais décidé vers une auto garée sur le côté.
- Arrêtons-nous, le temps qu'il finisse, chuchote Rêve perdu.
Nous allions nous arrêter, mais l'homme, rapidement, avait déjà pris la photo. Nous voyant freiner, la femme nous fait un sourire. L'homme s'est retourné :
- Merci, vous pouvez passer, j'ai fini!
- Ah, tu m'as prise en photo!
Nous sourions, Rêve perdu et moi, de la surprise de la femme.
- Il prend toujours les gens avant qu'ils aient le temps de s'en apercevoir! nous lance-t-elle.
- Vous êtes photographe? demande Rêve perdu en s'adressant à l'homme.
L'homme fait un petit rire :
- Oh, pour le plaisir seulement!
J'ai déjà été tenté de prendre des photos :
- J'aurais bien aimé prendre des photos, mais je n'ai jamais eu d'appareil.
Je poursuis aussitôt :
- Qu'aimez-vous photographier?
Il arrête son regard sur moi :
- La vie.
Nous sommes intrigués. Rêve perdu reprend :
- La vie?
La femme intervient en souriant :
- La vie des hommes, dans la nature, là où ils sont. La vraie vie.
Je m'enquiers :
- Vous photographiez des personnes, alors?
- Oui, mais surtout ce que ces personnes regardent; la nature, leurs villages.
Je montre le petit village non loin de nous :
- Vous avez photographié ce village?
- Pas encore, nous y allons, ma femme et moi.
Un petit silence. Puis :
- Vous voulez venir avec nous, voir comment nous faisons?
Je jette un coup d'oeil à Rêve perdu :
- Avec plaisir, si cela ne vous ennuie pas!
- Eh bien, allons-y!
Nous entrons dans le village. Le photographe marche lentement, regardant autour de lui; les fenêtres, les portes, plutôt que les maisons elles-mêmes. Il ne s'arrête pas, il ne ralentit pas. Sa femme ne marche pas à ses côtés. Elle entre dans une rue, dans une autre... A un moment, elle lui a fait signe. Bien qu'il ait été en train de regarder ailleurs, il l'a vue, car, prenant un pas pressé, il est allé vers elle. Elle lui montre quelque chose dans une petite rue. Il jette un regard rapide, prépare son appareil, et prend la photo. J'ai eu l'impression, mais cela paraît très bête, qu'il n'avait même pas regardé ce qu'il photographiait. La promenade continue. Une autre petite rue. Il a jeté un coup d'oeil, a préparé son appareil, s'est tourné vers une maison dont il m'a semblé qu'il ne l'avait même pas vue, a pris la photo, puis est reparti. Nous sommes restés un moment, Rêve perdu et moi, à regarder ce qu'il avait photographié. Un mur en torchis, des orties, deux volets clos, et, posée contre le mur, la roue d'un char.
Nous revenons vers le photographe et sa femme. Ils se sont arrêtés devant la cour d'une ferme. Le photographe a promené ses yeux tout autour de lui sur la grange, l'étable, la maison. Il a préparé son appareil, a baissé les yeux et a photographié quelques poules occupées à chercher du grain devant la maison.
La marche reprend. Un peu plus loin, une petite maison, assoupie au soleil. Sur le mur, un volet, fermé par un pieu appuyé contre lui. Quelqu'un habite-t-il encore là? C'est cela qu'il a photographié.
- J'ai fini; allons-y!
Il ne regarde plus rien, et nous sortons du petit village.
Il est l'heure pour nous de rejoindre le père du Pêcheur. Nous roulons, sans trop nous presser.
- Ses photographies semblent être très intimes.
Je réponds à Rêve perdu :
- Oui; je me suis senti obligé de réagir; comme si elles m'appelaient.
- C'est vrai, c'est vrai; ce qui est étrange, c'est qu'on aurait dit qu'il cherchait à vivre avec ce qu'il regardait.
Nous arrivons sur le pont des très anciens châteaux. Le père du Pêcheur ne nous a pas fait attendre très longtemps.
Cet après-midi, réunion des six personnages historiques sur l'herbe, près de la petite rivière.
Les personnages historiques sont nécessaires, car il s'agit d'une révision d'histoire. Parfaitement! Car nous révisons; de façon sérieuse! Malheureusement. Pourtant, ce sont les garçons eux-mêmes qui, pris de remords, l'ont proposé aux filles. Qui n'en sont pas revenues. Ou plutôt si, qui ont sauté sur l'occasion, et sont arrivées à la réunion portant tous les livres que les hommes ont écrits depuis que l'histoire existe.
- Il est encore heureux, a persiflé le Pêcheur, que les hommes n'aient pas écrit du temps où ils ne savaient pas écrire!
Donc, nous révisons. Je raille :
- Des dates de ceci, des dates de cela, bien sûr!
Le Frère nous soutient :
- Et des paroles que les historiens ont décidé d'appeler historiques...
J'enchéris :
- On ne sait pas pourquoi...
Le Pêcheur confirme :
- ...car le premier venu en dit tout autant!
La Soeur proteste :
- Vous exagérez, les garçons! il y a malgré tout des paroles...
Elle cherche ses mots. Le Pêcheur s'interpose :
- Oh oui, il y en a! Ce ne sont pas forcément celles qu'on nous fait apprendre.
J'approuve :
- Si elles contrarient ce que l'école veut nous enseigner...
- Ou doit nous enseigner, enchérit le Frère.
Je renchéris :
- Quant aux paroles du premier venu, si un second venu, historique celui-là, ne les a pas dites...
- Ou encore mieux, répétées! ajoute sarcastiquement le Pêcheur.
Au bout d'un petit silence, Rêve perdu se tourne vers le Pêcheur :
- Lorsque tu écriras ton livre historique, j'espère que tu n'oublieras pas de parler du court-bouillon de ton amie; je trouve qu'il mérite de devenir historique.
La Pêcheuse sourit à Rêve perdu :
- Oh, je le fais comme je peux! c'est surtout pour vous faire plaisir.
- J'ai déjà mangé un court-bouillon dans le meilleur restaurant de la ville de nos écoles; je trouve le tien meilleur.
La Pêcheuse veut l'interrompre, mais Rêve perdu fait un petit geste et poursuit :
- Et eux ne le font pas pour nous faire plaisir.
Rêve perdu sourit à la Pêcheuse :
- Ta gentillesse parfume tous tes courts-bouillons!
Tout le monde félicite la Pêcheuse et l'applaudit chaleureusement.
Après avoir été cueillir quelques fruits, nous nous lançons - enfin! - dans la révision. Le temps passe, avec les dates, les paroles...
La révision est terminée. Nous allons bavarder, tout en marchant sur le pré le long de la petite rivière, sur des sujets assez éloignés des sujets historiques.
- La marche est bonne pour la mémoire, paraît-il, déclare sentencieusement le Pêcheur.
- D'où sais-tu ça? lui demande la Pêcheuse.
- J'ai entendu ça quelque part...
- Ah bon! ça te suffit pour le croire? lui jette d'un ton de voix amusé le Frère.
- Quand c'est le prof qui te le dit, tu vérifies par toi-même, je suppose? rétorque le Pêcheur sur le même ton.
Les reparties, parties pour être amusantes, ont apparemment jeté le trouble dans les esprits. Personne ne dit mot pendant un bon moment.
- Pour vérifier, finit par avancer Rêve perdu, il faut savoir soi-même.
- Et pour savoir soi-même, il faut que quelqu'un nous l'apprenne, note la Soeur.
Je conclus :
- Et nous voici revenus à notre point de départ.
Un silence.
- Comment faire? demande tristement la Pêcheuse.
La Soeur lève les bras en signe d'ignorance :
- Nous ne pouvons même pas le demander à nos profs.
Un silence.
- Refusons d'apprendre ce qui est faux! s'exclame le Pêcheur.
Rêve perdu hoche la tête :
- Et comment saurons-nous que c'est faux?
Après le déjeuner, mon père nous conduit, Rêve perdu et moi, prendre le train à la gare de la petite ville de son cadastre. Nous nous rendons tous les deux à la grande ville où se trouvent nos écoles. Ce n'est pas la fin de nos vacances, certes non! Nous ne sommes que samedi vingt-neuf juillet, et les écoles - c'est heureux! - ne sont pas accoutumées à rouvrir leurs portes pour le mois d'août. Nous n'avons pas oublié l'aimable invitation que le père de Rêve perdu m'a faite de visiter sa librairie, le jour où j'ai déjeuné chez eux. Et ce soir, la librairie se met en congé pour tout le mois d'août.
Deux heures et quart; le train vient d'arriver dans la grande ville. Nous partons pour la librairie.
Le père de Rêve perdu me reçoit comme s'il m'avait vu hier :
- J'ai un beau livre que je viens d'acheter; attends un instant, je vais te le montrer!
Il est parti dans son arrière-boutique. Je regarde autour de moi. Des livres, bien sûr, mais cette sorte de livres, je n'en ai jamais vu ailleurs. Si, pourtant; chez mon père, au cadastre, sur quelques rayons. Des livres parlant de vieux documents, que j'ai feuilletés une ou deux fois. Ici, il n'y a que ça. Pas les cadastres, mais des livres d'histoire, d'architecture, de peinture, de littérature, des dictionnaires... Qu'ont-ils donc de particulier, ces livres? Ils sont très vieux, ces livres, ils sont tout neufs. Je veux dire que ce sont les mêmes livres qui sont en même temps tout vieux et tout neufs. On croirait par moments, bien que leurs dates soient anciennes, qu'ils viennent de sortir de chez le relieur. Je ne veux pas parler d'un relieur auquel on aurait donné le travail ces jours-ci, afin de réparer des dommages, non, de chez le relieur de l'époque, celui qui les a reliés pour la première fois.
Rêve perdu a suivi mon regard :
- Il y en a aussi qui servent à quelque chose.
Elle fait un petit sourire :
- Mais il faut savoir les trouver.
Elle ajoute, après un temps :
- J'en ai chez moi qui me servent beaucoup en classe; j'ai profité de ce qu'il y avait des doubles... en très mauvais état, d'après mon père.
Elle me chuchote, rapidement, alors qu'on entend revenir son père :
- J'en trouverai aussi pour toi!
- Regarde!
ça, c'est le père. Il est revenu avec un livre recouvert d'un cuir en assez mauvais état.
- C'est un trésor! s'exclame-t-il.
Je m'enquiers :
- De quoi parle-t-il?
Il a eu un temps d'arrêt, puis :
- Je ne sais pas... Si, si, je l'ai feuilleté, c'est sans intérêt...
C'est comme s'il reprenait haleine :
- Ce n'est pas fait pour lire; il est très ancien.
Il avale une bouffée d'air :
- Il est très rare... C'est une aubaine de l'avoir acheté.
Il tourne et retourne avec précaution le livre entre ses mains, puis va prendre un livre en bon état, celui-là, dans un rayon :
- Voilà un livre très intéressant à lire... et il n'est pas aussi abîmé que l'autre!
Il a remis le livre dans le rayon d'où il l'avait sorti, sans en dire plus.
Après un silence, il me désigne les livres :
- Tu peux regarder ce que tu veux.
Il se reprend vivement :
- Fais très attention!
Je le rassure autant que je le peux.
Nous allons faire le tour des livres, Rêve perdu et moi. Elle les connaît bien, et m'en commente quelques-uns :
- Celui-ci, je m'en sers très souvent; il est classé par petits groupes de mots synonymes.
Elle ouvre le livre, et me montre quatre mots qui paraissent beaucoup se ressembler. Pas vraiment, mais... Je cherche les différences. Ce n'est pas simple de les trouver de façon précise. Rêve perdu me lit elle-même les explications données par l'auteur du livre, mettant en valeur les différences que je n'arrivais pas à trouver. Je fais une moue admirative :
- Je ne me suis jamais rendu compte qu'il y avait tant de nuances dans les mots, qu'ils pouvaient être aussi précis.
Je laisse un temps :
- Et je n'avais jamais pensé qu'on pût en faire une pareille description... aussi claire que simple à lire.
Rêve perdu sourit :
- J'ai fini par trouver un grand inconvénient à être aussi précis et aussi nuancé; lorsque je parle ainsi, on ne me comprend pas.
Je m'étonne :
- J'ai bien remarqué que ton langage était joli, mais il ne m'avait jamais semblé...
Elle rit :
- Non, non, toi tu m'as toujours comprise; mais très souvent, je sens bien que mes précisions et mes nuances se noient dans notre grande rivière.
Je ris à mon tour :
- Tu assembles ton radeau, et ceux qui t'écoutent défont les cordes!
- C'est bien ça.
Elle poursuit, après un petit temps de réflexion :
- Ce sont les cordes qui font flotter un radeau, et elles ne se voient vraiment que lorsqu'elles ont cédé.
Je regarde le livre : Dictionnaire des Synonymes de la langue française, par B. Lafaye, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1869.
Rêve perdu range le dictionnaire :
- J'en ai un autre exemplaire que je te donnerai.
- Tu as une vraie bibliothèque!
- Non, pas à ce point; mais ce Lafaye a une histoire.
Elle rouvre le dictionnaire à une page de l'index :
- Tu vois, l'index est classé par ordre alphabétique; cet ordre n'est pas respecté dans le corps du dictionnaire, ce qui fait que sans l'index, on ne trouve rien.
- Bien; après un gros effort de réflexion, j'en déduis, avec bonne chance de succès, qu'il faut péremptoirement consulter l'index si l'on veut consulter le dictionnaire.
- A condition qu'il y en ait un.
- De dictionnaire?
- Non, un index.
Elle prend un temps, faisant un sourire amusé. Je prends un temps, faisant un air perplexe.
- Rassure-toi, je vais t'expliquer, reprend-elle enfin, faisant un bon sourire; les deux exemplaires que j'ai étaient abîmés...
J'ai compris! Je l'interromps :
- Il manquait l'index!
- Tu as bien deviné.
- Ensuite, tu as recopié sur un exemplaire complet...
- Toujours bien deviné.
Je fais une moue d'appréciation :
- Cela a dû être un long travail!
- Pas tant; il ne manquait que quelques pages.
- Qu'a dit ton père?
- Il a été étonné; puis, il m'a dit : "Cela se trouve bien, je devais le jeter; de toute façon, il est invendable!"
Nous nous sommes regardés, Rêve perdu et moi...
Nous continuons à passer les livres en revue. C'est vrai, il y a de tout, les uns passionnants, les autres indigents.
Rêve perdu a tiré un gros livre d'un rayon :
- Tiens! Je voulais aussi te parler de celui-ci; encore un dictionnaire invendable.
- Ah, le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse, je le connais de nom! Mais tu n'as que le premier volume.
- Les autres sont dans la réserve; dix-sept volumes, cela prendrait trop de place.
- Ils sont abîmés?
- Non, mais ils proviennent d'achats différents, et ils n'ont pas la même reliure; chaque achat ne correspond qu'à quelques volumes, ce n'était pas complet.
- Et cela suffit pour que personne n'achète?
Rêve perdu sourit :
- Ce sont des collectionneurs.
Elle prend un temps :
- Il y a des gens qui le lisent, mais c'est rare, d'après ce que m'a dit mon père; un jour, j'en ai rencontré un dans la librairie, un professeur de l'université, il m'a dit : "Profitez-en; quand vous aurez un doute sur une orthographe, vous y trouverez la bonne, et cela, c'est très important!"
- ça, on n'arrête pas de nous le dire en classe! Mais qu'est-ce qu'elle est compliquée! Moi, je n'y arrive pas très bien.
Rêve perdu rit :
- Je crois que l'auteur du dictionnaire non plus!
Je m'étonne quelque peu :
- Tu exagères! Je pense qu'il doit...
- Oh oui! Attends, je vais te montrer.
Elle ouvre le dictionnaire, une feuille est insérée à la première page.
- C'est mon père qui l'a établie.
Je lis :
"Instituteur, professeur, lexicographe, grammairien, auteur de livres scolaires, encyclopédiste, éditeur.
Ouvrages publiés : Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle; Grammaire élémentaire lexicologique; Traité complet d'analyse grammaticale; Cours lexicologique de style; Grammaire littéraire; Grammaire supérieure; Grammaire complète, syntaxique et littéraire; Exercices d'orthographe et de syntaxe."
J'apprécie :
- On ne peut pas dire, mais l'orthographe, pour lui, c'était encore plus important que pour le prof dont tu viens de me parler! Il devait être sévère quand il corrigeait!
- Viens!
Et Rêve perdu m'entraîne dans la réserve. Le dictionnaire est là, au complet. Elle en prend un volume et l'ouvre.
- Tiens, lis ce que Pierre Larousse a écrit à l'article "orthographe".
Du doigt elle m'indique un passage. Le voici :
"Il est une chose qui surprend singulièrement les Italiens et les Espagnols, habitués qu'ils sont à écrire leur langue comme ils la parlent : c'est que nous passons une grande partie de notre vie à apprendre à écrire en français, et que les plus instruits et les plus intelligents d'entre nous n'y parviennent qu'imparfaitement. Ils estiment, non sans raison, que nous employons un temps bien précieux à des exercices inutiles, et que le temps gaspillé par nous à assembler des lettres serait plus utilement employé à meubler notre mémoire et à cultiver notre intelligence"...
Je souris :
- Il vaudra mieux ne pas montrer cet article à nos profs!
Nous rions tous les deux.
Dimanche. Hier, le père de Rêve perdu a invité sa fille et moi. "Venez déjeuner demain, il y aura des invités, nous parlerons de livres!" nous a-t-il dit. Il nous a gentiment proposé de venir en auto nous prendre et nous ramener. "ça nous fera une bonne promenade de venir à bicyclette plutôt qu'en auto!" lui a répondu Rêve perdu, après l'avoir remercié.
Nous ne sommes pas partis tard, et nous ne sommes pas pressés, midi est encore loin. Ce qui nous permet d'éviter la grand route des gens pressés. C'est bien agréable de flâner tout en devisant. Deux heures de bicyclette seront bien suffisantes.
- Je crois que je connais les invités, m'apprend Rêve perdu; des amis de mon père, un auteur qui publie ses livres dans la région et une correctrice...
Elle sourit gaiement :
- ...de fautes d'orthographe!
Je souris, tout aussi gaiement :
- Quel bonheur en perspective; on va parler d'orthographe!
Elle me rassure :
- Non, non, sois tranquille; si elle parle d'orthographe, ce sera plutôt amusant.
- Amusant, l'orthographe!
- Tu verras, tu verras.
- Bien, bien, j'espère que tu as de bonnes raisons de le dire.
Elle rit :
- Méfiant!
Elle fait une petite pause :
- Je dois avouer que le sujet incite à la méfiance... Allons, gardons bon espoir!
- Gardons-le; j'avoue pour ma part que l'expérience sera intéressante.
J'ajoute en riant :
- Si ça se passe bien, je proposerai de l'inviter à l'école.
- Tiens, c'est une bonne idée!
Elle réfléchit un moment :
- Ce qui serait amusant, ce serait de lui donner l'apparence d'un élève, ou d'une élève, par un tour de magie, et de voir ce qui se passerait en classe.
- Tu commences à me donner vraiment envie de l'écouter!
Elle rit :
- Tu commences à me donner vraiment envie de l'écouter!
Le voyage continue, accompagné de nos rires.
Un village. Nous le traversons, ainsi que la grand route des gens pressés sur laquelle il se trouve. Le village n'est pas bien grand, il n'a pas de commune mesure avec la grande ville de nos écoles, à Rêve perdu et à moi, que nous trouvons tous deux tellement éloignée du calme de nos paisibles villages où il fait si bon vivre. Quant au petit village que nous traversons, peut-il rester serein tout en vivant sur la grand route des gens pressés?
A la sortie du village, la grand route tourne un peu à gauche. Nous, nous allons tout droit. J'ai une curieuse sensation :
- Cette route a l'air de prolonger la grand route.
- Tu ne te trompes pas; c'est une ancienne grand route qui existait déjà il y a des siècles.
- Elle ne fait pas l'effet d'être une route pour gens pressés.
- Non, elle n'est pas comme l'autre; l'autre va à la grande ville de nos écoles.
- Oh! Alors, nous avons bien fait de la quitter.
- Tu as raison; nous ne sommes pas pressés d'y aller!
Le voyage continue.
- Nous en avons encore pour environ trois quarts d'heure, m'apprend Rêve perdu; nous arriverons largement à l'heure pour le déjeuner.
Elle sourit :
- Cela vaut mieux; si nous arrivions en retard, Didi nous gronderait.
Je souris à mon tour :
- Didi est vraiment la Maîtresse des lieux!
- Tu ne crois pas si bien dire; n'oublie pas que pour mon père elle était ce qu'elle est pour moi aujourd'hui.
- Bien, bien; alors, ne flânons pas trop!
Mais nous n'accélérons pas pour autant; rien ne presse. Je reprends :
- Ton père a parlé d'un auteur...
- Oh, ce n'est pas un grand auteur! Je veux dire qu'il n'est pas très connu; il écrit des livres sur la vie des gens de notre région.
- Tu en as lu?
- J'en ai lu un.
- C'est intéressant?
- Oui; on ne s'aperçoit pas toujours de ce qui se passe autour de soi.
Elle fait une pause :
- Pour moi, il est assez difficile de juger, je passe surtout mon temps à l'école et à la maison.
- Tu connais malgré tout...
- Oui, des voisines de mon âge; lui, il parle seulement de la vie des grandes personnes.
Encore un peu de la vieille route, et nous arrivons sur place. Tout près de l'entrée du village, nous passons par-dessus la voie du chemin de fer. Sur notre gauche, un train vient de la gare.
- C'est le onze heures cinquante-trois, note Rêve perdu, nous serons à la maison à midi.
Je souris :
- Et Didi ne nous grondera pas!
- Parfaitement!
Midi; nous entrons dans la maison. Didi nous accueille avec un sourire affectueux. Nous restons un moment à parler. C'est surtout Didi qui pose des questions à Rêve perdu sur ce qu'elle fait, sur comment ça se passe, sur est-ce que tout va bien?... Elle me jette de temps à autre un regard bienveillant, dans lequel je sens néanmoins un soupçon de tristesse : "Elle partira, ma petite fille..."
Les parents. Energique poignée de main du père, accueillants-moins-sous-surveillance-baisers-sur-les-joues de la mère. La mère est sortie du salon avec sa fille. Le père me parle des livres invendables.
Les invités viennent d'arriver.
L'Auteur d'abord. Un homme paraissant effacé. Ne serait-ce pas lui-même qui s'effacerait?
La Correctrice ensuite. Regard doux, yeux inquisiteurs.
Déjeuner. Conversation un peu décevante, pour moi tout du moins. Rêve perdu est habituée, mais on voit bien qu'elle s'ennuie. De quoi est faite la conversation? Est-ce que je sais, moi? A vrai dire, j'étais prévenu; on ne parlera pas avant d'être au salon. Pourquoi? C'est toujours comme ça, c'est tout. En attendant, si j'écoutais, je saurais tout ce qui se passe dans les environs, et aussi dans la grande ville; les deux invités y habitent. Ce qui est curieux, c'est que personne n'a l'air de s'intéresser à la conversation. Mais ne voilà-t-il pas que le père a parlé de sa librairie. Et des clients. Le mot a paru être comme un nouveau convive. Je dirais même celui qu'on attendait. "C'est des clients que dépend leur vie de tous les jours", m'avait expliqué Rêve perdu. Coïncidence? Peut-être, mais c'est à ce moment précis que le déjeuner a pris fin. Et nous allons au salon.
La conversation change. On commence par les clients, jugés peu satisfaisants pour le profit qu'on en tire, qu'il soit matériel pour le père, ou qu'il soit aussi spirituel pour les deux invités. La critique se fait sur un ton un peu désabusé, mais sans acrimonie. La mère de Rêve perdu tempère de temps en temps les propos lorsqu'ils deviennent un peu vifs, en rappelant que le monde est monde...
Rêve perdu, afin d'orienter la conversation vers les sujets qui peuvent m'intéresser - et l'intéresser elle aussi, bien sûr, mais ce n'est pas la première fois qu'elle en parle - vient de poser une question à la Correctrice sur les accords du participe passé dont l'orthographe présente tant de difficultés lorsqu'on doit les écrire pour le prof. La Correctrice la regarde avec un gentil sourire :
- Ma pauvre enfant, c'est là un des points les plus difficiles et les plus discutés de l'orthographe française, et la logique y perd son latin!
Elle s'arrête un instant :
- On prétend faire correspondre la langue du passé et celle du présent, alors que des siècles de transformations les séparent! On prétend par la même occasion faire correspondre les habitudes mentales de gens qui n'avaient que la parole pour se comprendre, et les habitudes mentales des gens d'aujourd'hui qui se fient plus à ce qui est écrit qu'à ce qu'ils disent. Dans le premier cas, on entendait des sons, dans le deuxième on voit des lettres. Et pour couronner le tout, aujourd'hui on tient à écrire les sons du passé, lesquels ne se prononcent plus de mémoire d'homme. Cela complique un peu la situation.
Rêve perdu s'étonne :
- Mais, c'est absurde?
- Qu'est-ce qui compte le plus pour toi : te faire comprendre, ou te faire remarquer?
Rêve perdu hésite à répondre :
- Quand j'ai quelque chose à dire, j'aime bien que l'on me comprenne; si je veux me faire remarquer, je choisis autre chose que l'orthographe.
La Correctrice s'est franchement tournée vers elle :
- Alors, tu ne condamnerais pas quelqu'un qui t'avouerait son amour avec des fautes d'orthographe?
Rêve perdu a baissé les yeux :
- Les fautes d'orthographe peuvent être un défaut de mémoire... cela n'a rien à voir avec les sentiments... ou la valeur de quelqu'un.
- Eh bien! tu es une personne rare. En France, on prive quelqu'un de son travail s'il fait des fautes d'orthographe.
Je prends la parole à mon tour :
- On attache donc plus d'importance à l'apparence qu'à la personne?
La Correctrice a répondu :
- C'est exactement ça.
- Mais pourquoi s'occuper de l'apparence, alors?
La Correctrice a ri doucement en balayant les convives du regard :
- ça y est! je suis ridicule!
Elle réfléchit un instant :
- Je vais commencer par une anecdote. Je parle souvent autour de moi d'une réforme souhaitable de l'orthographe, car la vie est courte, et le temps qu'on passe à une chose est perdu à jamais pour le reste. Un jeune garçon de quinze ans, qui avait de très mauvaises notes en dictée, m'a répondu que jamais il ne voudrait écrire "éléphant" avec un "f", parce que "éléfan, ce n'est pas joli".
Toute la table a souri en ouvrant des yeux pensifs. Je m'étonne à mon tour :
- Mais l'écriture, ce sont juste des traits, des traits arbitraires...
La Correctrice s'est attristée :
- Eh oui!
Elle prend un temps :
- Je vais vous raconter une autre anecdote, celle de mon coiffeur. A propos de son fils, qui aurait peut-être un jour la chance de voir une orthographe simplifiée, il m'a répondu : "Je me suis assez ennuyé à étudier l'orthographe quand j'étais petit, il n'y a pas de raison que mon fils ne s'ennuie pas lui aussi!"
Toute la table s'est récriée. Le calme revenu, la Correctrice a repris :
- C'est ainsi que, constatant que tout le monde insiste pour avoir une orthographe que personne ne parvient à écrire, pas même les grammairiens, et que tout le monde veut réduire les autres - et soi-même - en esclavage orthographique, j'ai décidé de corriger leur style, espérant quand même les aider aussi à penser plus clairement.
- Et c'est bien ce que tu fais! s'exclame l'Auteur, lui souriant amicalement; combien de fois, cherchant un mot, je l'ai vu venir grâce à tes... corrections.
Il ajoute, secouant la tête :
- Ce n'est pas de la correction que tu fais, mais ainsi que tu l'as dit, tu aides à former une pensée qui, en naissant, a pu ne pas être encore prête à voler vers celui qui la lira peut-être un jour.
- Peut-être?
Mon interruption le fait sourire :
- Tu crois qu'il suffit de publier pour que les gens lisent?
- Cependant...
- Et ceux qui lisent, crois-tu qu'ils cherchent une pensée?
- Pourquoi lisent-ils, alors? intervient Rêve perdu.
- Oh, il y a bien des raisons! s'instruire, se divertir, simplement satisfaire sa curiosité.
Il hoche la tête :
- Ce n'est pas ça qui peut donner envie de corriger les fautes d'orthographe.
Il hoche de nouveau la tête :
- Je pense qu'il vaut mieux consacrer son temps à chercher des idées pour les donner aux hommes, plutôt que perdre le peu de vie que nous avons pour chercher à savoir si le mot "donner" s'écrit avec un "n" ou deux.
Il se tourne en souriant vers la Correctrice :
- Oui, je sais, chère correctrice, il faut l'écrire avec deux "n", et pourtant...
La Correctrice lui sourit en retour :
- ..."donare" n'en prend qu'un en latin, et en français "doner" s'écrivait aussi avec un seul "n", il n'y a pas si longtemps.
Nous roulons, Rêve perdu et moi, sur le chemin du retour. Le soleil, lui aussi, s'en va vers le repos.
Je fais un petit rire :
- Il faudrait les faire venir tous les deux en classe...
Rêve perdu poursuit mon petit rire :
- ...et regarder ensuite s'il y a des fautes d'orthographe dans les annotations que feront les profs!
Ce matin, nous allons, tous les six, faire quelques commissions pour nos parents dans la petite ville où se trouve l'épicerie du père de la Pêcheuse. Chemin faisant, nous nous racontons nos aventures de la veille.
Le Frère et sa soeur sont allés passer la journée chez une camarade de classe de la Soeur qui habite la grande ville, et qui ne déplaît pas particulièrement au Frère. Ce qui explique suffisamment, je pense, le dialogue qui a lieu à chaque fois que la Soeur annonce qu'elle compte se rendre chez sa camarade de classe. Voici le dialogue.
La Soeur :
- Je vais aller à la gare.
Le Frère :
- Tu vas chez...
Il n'achève pas sa phrase.
La Soeur :
- Oui.
Le Frère :
- Veux-tu que je t'accompagne? Tu vas t'ennuyer dans le train... moi, je n'ai rien à faire aujourd'hui!
- Oh, quelle bonne idée! Eh bien, viens, cela me fera un très grand plaisir!
Le Pêcheur et sa Pêcheuse? Ils n'ont pas eu besoin d'aller chez des camarades de classe, ni de l'un ni de l'autre, et sont partis... visiter la région. On les comprend, notre région est si belle!
Les commissions faites, nous rentrons.
- On s'offre un brochet? nous lance le Pêcheur avant que nous nous séparions.
Il est dix heures et demie.
- Je prépare le court-bouillon pour midi! Tâchez d'en attraper un! relance la Pêcheuse.
La barque, lâchée assez loin en amont de la petite rivière, dérive lentement sans faire de remous afin de ne pas effrayer le poisson. De temps à autre, je pose ma perche sur l'une des rives, et pousse un petit coup pour m'éloigner du bord sans le heurter, cela ne plairait pas au poisson. Le Pêcheur et Rêve perdu, qui est venue tenter sa chance avec nous, sont à l'affût, chacun d'un côté de la barque. Ainsi qu'on me l'a ordonné, je dois rester neutre et ne pas indiquer où se trouve le brochet si je le vois. Et je viens d'en voir un, alors que nous dérivons depuis un quart d'heure. Mes deux pêcheurs ne l'ont pas vu; il faut dire qu'il n'est pas très gros, et qu'il a presque disparu derrière une grosse pierre. Bah! à la vitesse à laquelle nous dérivons, il nous reste encore environ trois quarts d'heure avant de revenir devant chez nous. Les minutes passent, la petite rivière s'écoule paresseusement... Soudain, un cri étouffé. Le Pêcheur me montre une belle queue, qui n'a pas réussi à disparaître. Je me dirige tout doux, tout doux, vers la queue. Le Pêcheur est descendu dans l'eau... et remonte avec un beau brochet! Nous applaudissons, Rêve perdu et moi.
Midi. La Pêcheuse a ponctuellement préparé le court-bouillon, et le brochet sera prêt pour une heure.
Une heure et demie. Le brochet n'est plus qu'un souvenir. Mais quel excellent souvenir! Merci le Pêcheur, merci la Pêcheuse!
Après avoir grappillé quelques fruits, nous cherchons quoi faire. Nous, les garçons, car les filles sont parties, sans doute à la cuisine... Pas du tout! Les voilà qui reviennent... portant des livres...
Nous nous regardons, nous, les garçons...
Le premier, le Pêcheur s'écrie, prenant un ton naïf :
- Ah! Vous allez nous lire quelque chose d'amusant?
- Je ne sais pas, répond la Pêcheuse sur le même ton, je n'arrive pas bien à lire; il y a déjà deux fautes d'orthographe dans le titre.
Devant notre étonnement, elle nous tend le livre.
Je lis "ENGLISH GRAMMAR" :
- Où sont-elles, tes deux fautes d'orthographe?
- Il manque deux lettres.
- Lesquelles? me vient en aide le Pêcheur.
La Pêcheuse reçoit, elle aussi, de l'aide. La Soeur fait un signe d'évidence :
- Le "i" et le "e", voyons!
Le Frère proteste :
- Mais c'est de l'anglais, pas du français!
- Ah, j'ai compris! s'exclame Rêve perdu, la mine de quelqu'un faisant une grande découverte; lorsqu'on nous reproche d'être mauvais en orthographe, il nous suffit d'aller en Angleterre pour être félicité.
- Il n'y a aucune raison de faire un si long voyage, conteste la Soeur; ça s'écrit comme ça en français, je ne vois pas pourquoi ça s'écrirait autrement en anglais.
- Judicieux! approuve pour le coup le Pêcheur, la mine de quelqu'un qui vient soudainement de changer d'avis; l'anglais s'écrirait comme le français...
- ...et se parlerait de même... continue le Frère.
Il ne me reste plus qu'à suivre :
- ...et vous pouvez remporter vos livres, les filles, on ne révise plus l'anglais!
Choeur des filles :
- Hou-ou-ou-ou-ou...!
- Les garçons ne sont que des sophistes! décide la Soeur.
- Au travail, les garçons! ordonne la Pêcheuse.
Et Rêve perdu, avec un large sourire, distribue les livres d'anglais aux garçons.
- Oh, que tu es aimable! la remercie le Pêcheur.
- Tu combles mes voeux! avoue le Frère.
Moi, je prends le livre, l'ouvre au hasard, et :
- Récite-moi la page trente-deux!
- Colonne de gauche ou colonne de droite? me répond, imperturbable, Rêve perdu.
Sourires d'appréciation chez les garçons, rires ironiques chez les filles.
- C'est ainsi qu'on nous apprend le vocabulaire en anglais, nous apprend la Soeur.
- Une semaine, nous apprenons la colonne de gauche avec les mots français, la semaine suivante, la colonne de droite avec les mots anglais correspondants, précise la Pêcheuse.
Je demande, la mine de quelqu'un dévoré de curiosité :
- Et vous y arrivez, bien entendu?
- Oh, très bien! me répond Rêve perdu; après avoir repris l'étude correctement, toutes les trois ensemble, le soir venu.
Les garçons en restèrent sans voix.
Premier jour du mois d'août. Le petit déjeuner est à peine terminé que j'entends deux coups de corne de vache. Je descends au jardin.
- Viens nous aider; deux bras de plus ne sont pas deux bras de trop! me lance le Pêcheur, de la rive opposée.
Je donne un bon coup de perche :
- Qu'y a-t-il à faire?
- Un grand déménagement!
- Tu retournes à l'école travailler ton anglais?
- No Sir, I need it not!
Je fais un geste vague :
- May be…
Il fait un signe d'incompréhension :
- Je ne sais pas assez d'anglais pour comprendre ce que tu viens de dire.
Il poursuit, se dirigeant vers le village du Frère et de la Soeur :
- Milord follow me!
J'ai compris :
- Lost Dream is on the go...
- ...at Fishergirl's!
- Ready!
Le Pêcheur rit :
- Bon, bon, j'ai épuisé mes ressources!
Je ne trouve rien de mieux à dire :
- Moi de même, Sir, moi de même...
Ce matin, ainsi qu'il a été convenu dès l'arrivée de Rêve perdu, elle va aller demeurer les quinze prochains jours chez la Pêcheuse. Et voici pourquoi le grand déménagement. Et nous voilà tous les cinq à prêter main forte à Rêve perdu pour transporter d'un village à l'autre ses nombreux, volumineux et pesants bagages. Comme c'est très loin, il me semble qu'on nous a proposé de nous donner un coup d'auto. Nous avons fièrement refusé, et nous sommes maintenant en train de marcher avec peine. Pensez donc! Cinq cents pas à faire! Avec les deux petites valises que Rêve perdu a apportées de chez elle.
Le... grand déménagement difficilement achevé, c'est l'heure du repos. Pour les garçons, tout du moins. Car pour les filles, le travail commence. Les garçons prennent donc congé des filles... pour ne pas les déranger.
- Oh, vous pouvez rester nous aider si vous voulez! propose aimablement Rêve perdu.
- Oh non, surtout pas! proteste avec véhémence la Pêcheuse; tu ne les connais pas...
- Ils vont tout mettre sens dessus dessous! renchérit la Soeur.
Les garçons, jouant le regret le plus profond, disent qu'ils ne sauraient insister pour ne pas désobliger les filles... et s'en vont sans demander leur reste.
Et quel est donc ce travail auquel doivent s'adonner les filles? Tout simplement préparer le déjeuner. Le déjeuner? Mais c'est tous les jours qu'elles le préparent! Pourquoi en parler aujourd'hui? Parce que le déjeuner d'aujourd'hui n'est pas tout à fait ordinaire. Lorsque midi sonnera, nous serons seize autour de la grande table dressée dans le jardin de la Pêcheuse. Seize? Mais oui. Tous nos parents seront là, tous, y compris les parents de Rêve perdu. Il s'agit de fêter le mois d'août, fête proposée par nous, les enfants, ainsi que nous appellent nos parents.
Et par suite, puisque les filles dédaignent nos offres pressantes, nous allons, nous les garçons, bavarder tranquillement à l'ombre fraîche des vergnes qui bordent la petite rivière.
Déjeuner.
La, ou plutôt les conversations sont variées; plaisantes, sérieuses, enjouées. Les parents de Rêve perdu sont, bien entendu, le centre d'intérêt.
La mère de Rêve perdu s'entretient avec ces dames des différences de vie là où elle habite et là où nous habitons. Après avoir passé en revue tout ce qui diffère, on conclut après un certain temps que les différences ne sont pas tellement différentes. Puis se font de petits groupes. La mère de Rêve perdu revit des souvenirs d'école avec ma mère; elles sont toutes deux allées à la même école que Rêve perdu. Les autres mères, dont l'école se trouve dans la petite ville du cadastre, écoutent, font des commentaires, racontent des souvenirs de leur école, font des comparaisons, parlent de leur jeunesse. Conversations sans originalité, un peu attendues, certes; et nous, les enfants, lorsque nous parlons de nos écoles? Il n'est pas simple de parler de choses qui sortent de l'ordinaire, et d'ailleurs, l'expérience des conversations à l'école a surtout montré que les réflexions pas ordinaires ennuient la plupart de nos camarades de classe.
Le père de Rêve perdu s'entretient avec ces messieurs... A vrai dire, peut-on appeler cela un entretien? Les pères du Pêcheur, de la Pêcheuse, du Frère et de la Soeur écoutent ce que raconte le père de Rêve perdu, sans intervenir pour autant, n'écoutent pas ce que raconte mon père, ils le savent depuis longtemps.
Nous, les enfants, n'écoutons rien et n'intervenons pas.
La, ou plutôt les conversations furent variées; plaisantes, sérieuses, enjouées. Mon père fut ravi de faire connaître au père de Rêve perdu le cadastre et ses complications dont il s'occupait au mieux, et celui-ci le fut tout autant d'avoir fait connaître à mon père la librairie et ses complications dont il s'occupait au mieux.
Ce matin, tout est dans l'eau. Y compris ma barque. L'orage de la nuit, imprévu, ne m'a pas réveillé, et maintenant, il ne me reste plus qu'à écoper, sous un beau soleil qui m'aide de toute la force de ses rayons revenus!
L'après-midi, l'herbe étant encore mouillée, réunion des six personnages historiques dans mon salon. Deviendra-t-il un jour historique, lui aussi? Sait-on jamais?
Rêve perdu et moi parlons de notre visite à la librairie, et du déjeuner de samedi et dimanche derniers.
- Dommage que nous ne l'ayons pas comme prof en français, ta correctrice! commente la Pêcheuse.
- Oh!... et encore plus en anglais! enchérit le Pêcheur.
- ça, c'est vrai! approuve la Soeur; on ne sait jamais quoi écrire.
- "Ot" qui s'écrit "ought", vous vous rendez compte! note savamment son frère.
- Tu as bien raison de le constater, approuve avec le plus grand sérieux le Pêcheur; en français, "o" ne s'écrit qu'avec trois lettres contre cinq.
- Tu as grand tort de railler, rétorque le Frère; entre "ought" et "ot", il y a trois lettres d'écart comme en français.
Le Pêcheur fait un geste de regret :
- Dommage donc, que nous n'ayons pas aussi la correctrice comme prof en anglais!
- En tout cas, c'est heureux pour l'auteur, note la Soeur, il peut penser à son texte l'âme en paix, avec sa correctrice!
Nous restons un bon moment songeurs, nous représentant peut-être, ainsi que je le fais moi-même, le jour qui fêtera l'abolition des orthographes française et anglaise. Française surtout, puisque c'est notre vie de tous les jours.
Je parle maintenant des dictionnaires que Rêve perdu a promis de me donner :
- Avec le Lafaye, nous parlerons mieux que nos profs!
- Dangereux! se récrie le Pêcheur.
- Tu penses que nos profs ne seront pas contents?
- Tu veux dire vexés? me demande le Frère.
- Pas seulement, intervient la Pêcheuse; s'ils se rendent compte que nous savons quelque chose de plus qu'eux...
Elle hésite. Je suggère :
- Il est possible qu'ils commencent par refuser de l'admettre.
- Et ils nous demanderont de dire comme eux, conclut la Soeur.
- Alors, nous demanderont-ils de mentir? se révolte Rêve perdu.
Un long silence, rompu par le Pêcheur :
- Ils peuvent toujours espérer!
Bruyante approbation des six - le Pêcheur s'approuvant lui-même - personnages historiques.
Le Pêcheur continue sur sa lancée :
- Quant à moi, ce que j'espère, c'est plutôt une bonne omelette au basilic et aux petits oignons!
Il ajoute, se tournant franchement vers sa Pêcheuse :
- Il est quatre heures!
La Pêcheuse s'est déjà levée, nous aussi au reste, et nous descendons dans le jardin jusqu'à ma barque. Un coup de perche nous amène chez la Pêcheuse.
- Je vais vous faire aussi une bonne salade, avec des croûtons frottés d'ail, qu'en dites-vous? annonce la Pêcheuse.
Que vouliez-vous que nous répondissions? D'énergiques signes de tête d'assentiment ont pleinement suffi à éclairer la Pêcheuse sur nos intentions.
La discussion - sans aucun doute historique - reprend dans la salle à manger de la Pêcheuse.
Je propose une autre hypothèse :
- Et si nous supposions un instant que les profs ne refusent pas d'admettre que nous sachions quelque chose de plus qu'eux?
- Hypothèse hardie, commente le Pêcheur.
- Digne cependant d'être considérée comme un cas d'école, commente de son côté le Frère.
- Mais dans ce cas, pour ce quelque chose de plus qu'eux, ce sera nous, les profs, observe Rêve perdu.
- Les profs? proteste la Pêcheuse; pour être prof, il faut aller en classe; et si je sais quelque chose de plus qu'eux, à quoi bon irai-je en classe?
- Si tu ne vas plus en classe, répond Rêve perdu, ton prof aura une élève de moins.
- Férue de maths à ce que je vois! feint d'admirer le Pêcheur.
Le Frère prend les choses plus au sérieux :
- Si je suis le raisonnement, plus il y aura d'élèves sachant quelque chose de plus que les profs, moins il y aura d'élèves en classe.
Le Pêcheur garde son air admiratif :
- Féru de maths à ce que je vois!
- Allons au bout du raisonnement, intervient la Soeur; si tous les élèves savent quelque chose de plus que les profs, aucun élève n'ira plus à l'école.
Je corrige :
- Seulement pour le quelque chose de plus.
- Bien entendu, acquiesce la Soeur; et si tous les élèves en savent plus que ce que savent tous les profs, aucun élève n'ira plus jamais à l'école.
- Et d'où les élèves auront-ils tiré leur savoir? s'enquiert le Frère.
- Des dictionnaires, si j'ai bien compris, répond la Pêcheuse.
- Et qui fait les dictionnaires?
Le Pêcheur répond à sa propre question :
- Les profs.
Long moment de réflexion. Rompu par Rêve perdu :
- Donc, plus d'école; les élèves apprennent dans les dictionnaires, et les profs font les dictionnaires.
Elle fait une pause :
- Cependant, dans le Larousse, j'ai lu des articles qui ne sont pas faits par des profs, et qui ne parlent pas de ce qu'on apprend en classe; par exemple la beauté du chant du rossignol, une émotion éprouvée devant une peinture...
Elle fait une autre pause :
- Il n'y a pas seulement les dictionnaires; nous pouvons ressentir nous-mêmes le plaisir d'une promenade... notre vie n'est pas faite seulement de profs et de dictionnaires.
Ce matin, le grand beau temps est revenu. Après le déjeuner, nous partons, Rêve perdu et moi, faire une promenade à bicyclette. Départ, la petite ville du cadastre, où nous a amenés dans sa camionnette le père du Pêcheur. Avant de partir, nous passons par le monument le plus important, voire le plus représentatif de la petite ville... prendre une provision de gâteaux pour la route - on n'est jamais assez prudent!
Nous sortons de la petite ville en passant par-dessus la ligne du chemin de fer qui mène à la grande ville de nos écoles. La voie s'est assoupie au soleil, aucun train ne venant l'éveiller.
Une petite route calme sur laquelle nous roulons calmement. Au reste, tout est calme autour de nous, rien ne gêne la contemplation. Ainsi qu'en mer, m'a-t-on déjà dit. Et en mer, m'a-t-on ajouté, il se passe toujours quelque chose; une vague vient de naître, une autre a fait rejaillir une écume, la couleur même joue avec le soleil, les nuages ou la pluie. Ici, sur notre terre, tout paraît immobile, immuable même. La mer bouge, incessamment. Mais la vague qui s'est formée en un instant a disparu aussitôt sans rien laisser derrière elle. Spectacle fugace, qui ne repaît que l'oeil. Ici, sur notre terre, la vie paraît lente. Mais pour le regard qui s'attarde, le blé pousse, les fruits viennent aux arbres.
Une demi-heure a passé. Nous arrivons à un petit village. Calme, lui aussi. Mais vivant. Vivant de la vie des hommes, et non d'un beau décor, comme celui de la mer.
Un village. Une grande maison. Ici, on l'appelle un château.
- Pourquoi pas? commente Rêve perdu; il y a tellement de grands châteaux dans notre région, celui-ci a beau être plus petit, on sent qu'il y fait bon vivre.
- Oui, c'est même très curieux; la maison n'a rien d'attrayant, ni les formes, ni même les proportions, et pourtant...
- Elle paraît faite pour qu'on y habite tous ensemble...
- Tout en gardant le côté chacun son chez soi.
Elle sourit :
- Ce sont les tourelles qui te font dire ça?
- Oui, je crois.
- Toutes les deux sont comme des soeurs, l'une ronde et pointue, l'autre toute carrée.
- Elles sont loin d'être deux soeurs jumelles.
- Un véritable ensemble, mais qui montre sa variété.
- Et qui n'ennuie pas lorsqu'on le regarde.
Dans une rue du village, une maison.
- Cela doit être une ferme, suppose Rêve perdu.
- Cela a été une ferme.
- Tu la connais?
- Oui; mon père s'en était occupé, pour une histoire de cadastre, je ne sais pas laquelle.
- Il n'y a pas longtemps qu'elle a fermé ses portes?
- Non, trois mois peut-être.
Rêve perdu reste un moment à faire errer ses yeux :
- On dirait qu'ils viennent de partir...
Elle poursuit, après un temps :
- C'est comme s'ils étaient partis pour quelques jours; tout est propre pour leur retour, la cour a été nettoyée, l'herbe a repoussé, les volets sont soigneusement fermés, les cordes bien accrochées et prêtes à servir...
Elle se ravise :
- Tu as raison, ils sont partis il y a trois mois; l'herbe a repoussé.
Une pause :
- Pourquoi ont-ils muré cette belle fenêtre en arc?...
Je fais un geste d'ignorance :
- Je ne connais pas suffisamment...
- Je pense qu'ils ne reviendront plus; la vie s'en est allée.
Rêve perdu me désigne un puits, fait en grosses pierres arrondies, fermé par un couvercle de fer :
- Il est tout rouillé à présent; personne n'a plus besoin d'eau.
Nous sortons du village. Des champs à perte de vue. Les blés sont déjà moissonnés. Un robuste mulet, guidé par le paysan, tire patiemment une herse. Un quart d'heure plus loin, une rue, la seule, d'un village. Le regard est aussitôt attiré par un gros clocher carré.
- On dirait une maison à lui tout seul, commente Rêve perdu; il doit être très ancien.
- Il a neuf cents ans.
Elle est restée un long moment à contempler la grosse église à la porte invitante :
- Sévère et tendre, a prononcé Rêve perdu à voix basse.
Nous reprenons la route. Un hameau. Rien n'attire le regard. Une modeste chapelle. Rien n'appelle l'admiration; rien ne trouble le recueillement. Nous entrons.
Tout le monde est occupé, ce matin. Moi, j'ai aidé ma mère au potager, et maintenant je suis au fond de ma barque, et me laisse dériver au fil de l'eau.
Deux mois. C'était encore loin l'école, les années précédentes. Cette année, c'est demain, je ne la verrai pas tous les jours, comme à présent. Et quant aux fins de semaine, cela ne sera pas très facile. Certes, il y a le train. Je peux passer les après-midi chez elle, et même la journée. Elle aussi peut venir. Certes, certes. Bah, nous verrons bien, ce n'est qu'en octobre! Quoi qu'il arrive, nous nous verrons, il ne se peut faire autrement.
L'après-midi, réunion des six personnages historiques sur le pré, au bord de la petite rivière.
Le Pêcheur ouvre les débats :
- Rêve perdu nous a dit avant-hier que notre vie n'était pas faite seulement de profs et de dictionnaires; c'est possible, mais en attendant, nous, nous n'avons qu'un seul prof et pas de dictionnaires.
- Un prof, c'est nos écoles à nous six, précise le Frère; et les dictionnaires, ce sont les choses qu'on ne nous apprend pas à l'école.
Je remarque :
- Bien entendu, si nous étions dans une autre école, ce serait la même chose.
- Il faudrait changer d'école, plaisante la Soeur.
- Et le faire souvent, approuve Rêve perdu.
- Aller dans une autre ville, propose aussi le Pêcheur.
- Même dans un autre pays, suggère la Pêcheuse.
- De pays? Pourquoi pas! s'exclame Rêve perdu; un jour, j'ai vu dans des livres de la librairie des opinions très différentes de celles qu'on m'a enseignées dans mon école.
Elle ajoute aussitôt :
- Sur le même sujet, bien sûr; et les livres venaient d'un autre pays que le nôtre.
- Quelle sorte de livres? s'enquiert le Frère.
- Des livres d'histoire.
- Sur quels sujets? s'enquiert de son côté la Pêcheuse.
Rêve perdu secoue la tête :
- C'est justement cela qui est particulièrement intéressant; sur des évènements opposant notre pays à un autre, et sur des différences d'idées, toujours entre notre pays et un autre.
- Des guerres? demande le Pêcheur.
- Oui, mais pas seulement.
- Des idées morales? demande la Soeur.
- Oui; du genre de celles qu'on enseigne, et pas seulement à l'école.
Rêve perdu s'est arrêtée, et paraît chercher à se souvenir de quelque chose. Enfin, elle reprend :
- C'est curieux, je n'ai jamais prêté d'attention à ces remarques; c'est notre conversation...
Elle sourit :
- Les choses ne viennent pas toujours d'elles-mêmes à l'esprit.
Elle poursuit, après une petite pause :
- C'est comme lorsqu'on lit un livre; on peut le parcourir sans trop y penser, on peut se demander pour quelles raisons il a été écrit.
- Tu me fais penser à un exemple qui peut paraître très bête, observe le Pêcheur; on peut pêcher un brochet pour le seul plaisir d'être capable de le bien faire, mieux que d'autres, même, et on peut le pêcher pour le manger.
Je souris :
- Ton exemple est très nourrissant, et l'on ne peut vivre sans nourrir son corps; il serait fort intéressant de savoir si l'on peut vivre sans nourrir son esprit.
Rêve perdu soulève une difficulté :
- Il est aisé de vérifier ta thèse sur la nourriture du corps; il me semble moins aisé de le faire pour la nourriture de l'esprit.
- Reste à savoir ce qu'on appelle vivre, note le Frère.
- Si c'est la vie du corps, la réponse est simple...
- Le brochet! l'interrompt en riant le Pêcheur.
- Et que pêcheras-tu pour l'esprit? lui demande la Pêcheuse.
Il prend l'air et le ton de voix d'un élève sage; et il scande :
- Je pêcherai sans faillir les préceptes des livres que me prodigue mon école.
Nous sourions tous. Le Pêcheur fait un geste gracieux vers sa Pêcheuse :
- Et toi, tu mettras au court-bouillon sans faillir les préceptes des livres que te prodigue ton école.
- Plaisanteries ou non, observe la Soeur, nous aimerions savoir ce que le Pêcheur pêchera pour l'esprit.
Le Pêcheur répond après un petit silence :
- Autre exemple qui peut paraître très bête; si je ne pêche que des brochets, vous ne connaîtrez que le goût des brochets...
- L'analyse est imprévue, souligne le Frère, avec un petit sourire amusé.
- Si je ne pêche que des anguilles... poursuit le Pêcheur, imperturbable.
Je le coupe :
- Nous ne connaîtrons...
Il me recoupe :
- Absolument!
Et, sans me laisser le temps de répliquer :
- Et même si je ne fais que pêcher...
- Oui, nous ne connaîtrons que le goût du poisson, quel qu'il soit, l'interrompt la Pêcheuse.
Un moment de mûre réflexion. J'en tire mes conclusions :
- Quatre heures! L'heure de la tarte aux premières reine-claude!
- Comment le sais-tu? fait mine de s'étonner la Pêcheuse.
- Une odeur pareille ne peut émaner que d'une tarte faite par toi; et quant aux reine-claude, je les guigne depuis quelques jours.
Le Pêcheur prend une pose digne :
- La relation de cause à effet par rapport à mon discours me paraît fort mince!
Je réponds négligemment :
- L'essentiel est que la tarte ne le soit pas.
- Bon, intervient la Soeur, tout ce que je retiens de l'affaire, c'est qu'on peut manger aussi bien du brochet que de la tarte aux reine-claude.
- Oui, mais c'est toujours manger, rétorque le Pêcheur.
- C'est comme pour l'école dont nous parlions tout à l'heure, rappelle le Frère, quelle que soit l'école, nous y allons pour apprendre.
Apparition de la tarte aux reine-claude. Suspension des débats. Disparition de la tarte aux reine-claude. Reprise des débats.
- Quitte à apprendre, autant apprendre pour soi et non pour l'école, commence la Pêcheuse.
- Tu veux dire pour une seule école? lui demande la Soeur.
- Une seule, qui nous dira comment nous devons vivre? désapprouve le Pêcheur.
- D'où l'intérêt des dictionnaires, note Rêve perdu.
Elle ajoute, pensive :
- Quelle école, quels dictionnaires?...
Le déjeuner à peine terminé, et mon père reparti, ma mère se souvient qu'elle voulait lui demander d'acheter sa revue. "Je l'appellerai tout à l'heure", dit-elle. Une idée me vient; voici une bonne occasion de faire une non moins bonne promenade à pied avec Rêve perdu. Elle est une bonne marcheuse, quatre heures de marche ne lui font pas peur. Je pense que cela lui plaira. Je propose à ma mère d'aller lui chercher sa revue en lui parlant de la promenade que je viens de projeter. Quant au retour, mon père nous ramènera en auto, après en avoir fini avec son cadastre. Ma mère le préviendra.
Je vais donc dans le jardin près de ma petite rivière donner six coups de corne de vache. Six coups? Eh bien oui, pour appeler Rêve perdu! Pour le Pêcheur, c'est deux, on l'a déjà vu - pardon, entendu - pour la Pêcheuse, trois, le Frère, quatre, la Soeur, cinq. Et lorsque Rêve perdu est arrivée, je lui ai octroyé six coups, comme de juste. Et un, alors, c'est pour qui? Pour personne, car j'ai pensé qu'un seul coup pouvait passer inaperçu. Et pourquoi tout cela pour moi seul? Parce que je suis le seul à habiter le côté de la petite rivière où j'habite.
Mon prof de maths serait content de ma précise description, mon prof de français trouverait que c'est trop long; ceux qui comprennent vite seront agacés, ceux qui comprennent lentement en redemanderont. J'oubliais ceux qui ne comprennent rien, volontairement ou involontairement, tout sera parfait et ils ne demanderont rien. Affaire achevée.
Maintenant que tout est clair, nous pouvons revenir aux six coups de corne de vache par lesquels j'ai appelé Rêve perdu. Revenons. Elle arrive de son pas lent et souple. "On y va? - Allons-y!" Et nous partons.
La route habituelle passe par les deux chênes.
- Pourquoi par la route? conteste Rêve perdu; passons par le radeau! Puisque nous devons suivre la grande rivière...
- C'est vrai, nous sommes à pied, pas à bicyclette...
- Ah, tu l'as remarqué!
Je souris :
- Non, justement!
- ça ne fait rien; laisse-toi conduire, tout ira bien!
J'épanouis mon sourire :
- Le paresseux que je suis n'ira pas te contredire!
Rêve perdu n'a rien dit. Trois pas plus loin, je m'arrête et la prends par les épaules :
- Nous conduirons toujours ensemble!
Elle me sourit lentement :
- J'en ai toujours été sûre.
Je l'ai prise dans mes bras. Nous sommes restés serrés l'un contre l'autre. Je lui ai déposé un baiser maladroit, moitié sur les lèvres, moitié sur la joue.
Par les prés, parmi les vaches qui broutent paisiblement, nous longeons la grande rivière.
Un hameau. Nous sortons sur la route. Un croisement. Se dressant au-dessus d'un arbrisseau qui l'a enserrée dans une corolle, une grande croix toute simple d'un vieux bois usé par les pluies.
Un village.
- C'est le village aux carreaux cassés! reconnaît Rêve perdu.
Elle me fait un doux sourire :
- Laissons le carreleur travailler en paix!
Une église.
- Un peu rigide, commente Rêve perdu.
Elle me désigne le clocher :
- Carré, avec un chapeau pointu!
Nous parcourons les rues du village. Une ferme. Une rampe qui mène les chars dans la grange. Un parapet en grosses pierres, bordé de pierres toutes blanches.
Un peu plus loin, une grande maison.
- Tu as vu, elle paraît inviter beaucoup d'amis.
- Comment cela?
- Regarde l'escalier qui mène chez eux; on y monte de tous les côtés.
- C'est vrai; des marches en face, et sur les côtés.
A la sortie du village, un pont sur la grande rivière. Je devrais dire un pont sur une grande île.
- Chez moi, il y en a beaucoup, de ces îles; tu t'en souviens?
- Oui; elles étaient plus grandes, et autour, plein d'espace.
- Ici, il y a beaucoup d'arbres, plus que chez moi.
Elle poursuit, après un temps :
- Ce doit être agréable de venir ici...
Elle lève les yeux :
- Mais ce gros château qui nous observe, à travers ses petites fenêtres... On ne peut pas dire qu'il soit très accueillant, massif comme il est.
Nous reprenons notre chemin par les prés, parmi les vaches qui broutent paisiblement, en longeant la grande rivière.
- Plus nous allons vers l'amont, plus il y a de vergnes autour de la rivière, note Rêve perdu; comme si un bois était venu protéger la rivière.
A une centaine de pas de là où nous sommes, une fine petite passerelle nous invite à passer sur l'autre rive.
Rêve perdu objecte plaisamment :
- C'est bien trop loin, traversons ici!
Ici, ni pont ni gué. Pourquoi en faudrait-il? Nos sandales ôtées, nous traversons, l'eau arrivant à peine au-dessus des chevilles.
- Il me semble que, par ici, le fleuve n'est pas navigable comme chez moi; qu'en penses-tu? me demande Rêve perdu, la mine sérieuse.
- A la réflexion, je pense qu'il serait possible d'entreprendre d'armer un radeau pour tenter une navigation prudente.
- Tu fais bien de t'inquiéter; si le radeau venait à sombrer...
Nous nous regardons, retenant un rire.
Après avoir traversé un petit village, la rivière et son bois passent auprès d'un moulin à blé.
- Il est grand, ce moulin, remarque Rêve perdu, et pourtant, j'ai failli ne pas le voir, tellement est haut et fourni le vergne qui vit à ses côtés.
Elle s'est arrêtée, et contemple le fleuve qui coule calmement entre les grands vergnes :
- Tu as déjà été dans... je l'appelle la ville du vin...
- Oui, je la connais; tu as raison de l'appeler ainsi, le monde entier y vient acheter le vin de la région.
Je fais une petite pause :
- Je n'y suis allé que très rarement; je la connais peu.
- C'est une très grande ville; il y a là-bas de larges avenues bordées d'arbres plantés exprès, reprend Rêve perdu.
- C'est vrai...
- Ici, il n'y a pas d'autos, comme là-bas, il n'y a pas tant de monde, il n'y a pas de grandes maisons...
Elle fait un geste vers le moulin :
- Il n'y en a qu'une...
Elle prend un temps :
- Ici, notre fleuve n'est pas bien large, et les arbres qui le bordent n'ont pas été choisis par les hommes pour l'embellir, ils sont venus d'eux-mêmes.
Elle fait un geste vers le fleuve :
- C'est lui, notre avenue; elle est à nous, elle est belle pour nous.
Dimanche. Rêve perdu et moi allons passer la journée chez ses parents. Une soeur de sa mère sera là, avec son mari et son fils. Les parents de Rêve perdu sont venus nous prendre en auto vers le milieu de la matinée. Ils en ont profité pour rendre visite à tous les parents, parlant du dérangement que causait leur fille, remerciements... Tous les parents ont protesté qu'ils avaient grand plaisir... Leur fille est tellement gentille...
Une demi-heure de route, et nous voici sur place. ça va vite en auto, et ce n'est pas fatigant.
Didi se jette sur Rêve perdu, et l'abreuve de questions. Dans le flot des questions, il y en a aussi pour moi. Didi écoute mes réponses avec attention, et fait à chaque fois un léger signe d'acquiescement. Lorsqu'elle croit que je ne la regarde pas, elle me jette un coup d'oeil aussi rapide qu'insistant, si je puis dire. Autant que je puisse en juger, le résultat des investigations ne paraît pas mauvais.
La mère de Rêve perdu vient m'embrasser tout naturellement. Un peu moins naturellement que sa fille, sans doute, mais cela s'entend. Energique poignée de main du père, venu un moment après embrasser sa fille.
Nous entrons dans le salon. La soeur de la mère de Rêve perdu, c'est-à-dire sa tante, est déjà là, avec mari, c'est-à-dire son oncle, et fils, c'est-à-dire son cousin.
L'oncle tient un grand restaurant dans le centre de la ville du vin. Le cousin, dix ans de plus que Rêve perdu, est prof de gym dans une école de la ville, au grand désespoir de son père.
Je passe sur les effusions avec Rêve perdu. L'oncle me serre la main, je le vois s'incliner devant un client important qui s'en va : "Au revoir, Monsieur..." Le cousin me serre la main, ou plutôt, il me donne une secousse - un prof de gym, n'est-ce pas... Et la tante? elle est déjà au courant; comment cela s'était-il donc passé, lors de ma première visite? ah, oui! "accueillante-sous-surveillance poignée de main de la mère", oui, oui, c'est tout comme, "accueillante" en moins.
Au déjeuner, les conversations sont, la plupart du temps, séparées.
Les deux soeurs parlent des avantages et des inconvénients de la vie dans un village et de la vie dans une très grande ville. Chacune des deux soeurs arrive à la conclusion que tous les avantages sont chez sa soeur, et tous les inconvénients chez elle. Puis, chacune des deux soeurs conclut qu'elle préfère, et de loin, habiter là où elle habite. On sent aisément que ce débat a déjà eu lieu de nombreuses fois avec les deux conclusions contradictoires.
Le père et l'oncle de Rêve perdu parlent de librairie et de restaurant. Il n'y a rien à leur reprocher; nous parlons bien d'école, entre nous. Ni toujours ni tout le temps, il est vrai. Mais comme nous nous voyons plus souvent qu'eux, il n'y a rien de plus naturel. Et ce qu'ils disent l'un et l'autre ne manque pas d'intérêt. Cependant... Jugeons-en par un extrait de leur dialogue.
Le père :
- ...lisent beaucoup moins qu'avant...
L'oncle :
- ...oui... ils ne recherchent pas toujours les plats les plus raffinés...
Le père :
- Pour les livres anciens, c'est la même chose...
L'oncle :
- Le prix, bien entendu; regardez le poisson...
Le père :
- ...on choisit souvent celui qui présente le mieux; la couverture...
L'oncle :
- Comme vous avez raison! il suffit de bien disposer un peu de persil...
Le père :
- ...une tranche dorée...
L'oncle :
- Voilà où nous en sommes!
Le père :
- Comme vous le dites si bien!
L'oncle, pensif :
- Oui, oui... vraiment...
Le père, obligeant :
- Un peu de vin?
L'oncle, réveillé :
- Merci! Il est sublime! Pensez donc, un Mil neuf cent quarante-cinq!...
Le cousin n'ayant rien dit de tout le déjeuner, nous n'avons rien dit non plus.
Le déjeuner terminé, on passe au salon. On, mais pas tous. Rêve perdu a proposé à son cousin d'aller au jardin, et le cousin, après avoir fait une grosse moue d'acquiescement, y a filé le premier.
- Tu aimes la gym? me demande sans préambule le cousin.
- Oui, j'aime bien.
- Tu cours, tu sautes?
- Je cours.
Il me parle de distance, de temps... Je lui indique ce que je fais.
Il fait une moue satisfaite :
- Ma cousine court bien, elle aussi!
Il réfléchit un moment :
- Tu aimes gagner, ou plutôt bien courir?
- Bien courir.
Il fait une nouvelle moue satisfaite :
- Tu es comme ma cousine...
Il prend un temps :
- Oh! c'est très bien de gagner...
Il s'interrompt un instant :
- Si on a des choses importantes à faire, et qu'on ait besoin pour cela d'être en bon état physique, il est bon de faire de la gym...
Il s'interrompt encore :
- Oui, c'est très bien de gagner...
Il hoche la tête :
- Tout dépend à quelle sorte de jeu.
Ce matin, vers dix heures, deux coups de corne de vache.
- On s'offre un brochet? me crie le Pêcheur.
Un coup de perche, je suis sur l'autre rive, et nous allons prévenir la Pêcheuse d'avoir à préparer le court-bouillon. Chose faite. Nous allons maintenant inviter Rêve perdu à la partie de pêche. Je pense au cousin prof de gym. "Tu aimes gagner, ou plutôt bien courir?" m'avait-il demandé. Je lui avais répondu : "Bien courir". Eh bien, j'avoue, à ma courte honte, qu'aujourd'hui, je préfère gagner que bien pêcher! A vrai dire, je n'ai pas du tout à en avoir honte, pour l'excellente raison que ce n'est pas moi qui pêche. Et de plus, ils seront deux à pêcher; alors...
La pêche commence. Un quart d'heure pour remonter le courant à pleine vitesse nous laisse une heure à dériver sans faire de remous pour... bien pêcher le brochet!
L'habitude est prise; Rêve perdu à bâbord, le Pêcheur à tribord, et moi derrière, à la perche. Dérivons, dérivons! Les brochets, eux, ne dérivent jamais; ou bien ils courent, et alors, essayez toujours de les rattraper, ou bien ils se cachent sous les grosses pierres, le long des rives. Et c'est là, comme chacun le sait, que nous allons guetter la queue qui dépasse.
Point de queue, ni à bâbord, ni à tribord. L'heure tourne, l'angoisse étreint! Soudain, Rêve perdu me fait un signe, en me désignant, assez loin, je dois dire, une belle queue. A moi de jouer! Il me faut à nouveau remonter le courant, sans faire de remous. Et ça, ce n'est pas facile du tout. Comment se fait-il donc que personne ne l'ait vue au passage? Sans doute le brochet aura-t-il bougé entre-temps. Je viens de m'approcher. La queue est toujours là. Rêve perdu descend doucement dans l'eau, tout près de la grosse pierre... et le brochet gît dans la barque! Il est beau. Nous applaudissons, le Pêcheur et moi.
Le soleil indique onze heures et demie lorsque nous arrivons chez la Pêcheuse. Le court-bouillon est prêt. Et à peine le soleil a-t-il commencé de descendre, nous voici... attablés sur le pré près de la petite rivière. Le brochet était beau, avais-je dit, et maintenant, de l'avis des six personnages historiques, il est bon!
- Nous revenons tout de suite!
C'est ce que nous a lancé la Soeur; et les filles sont parties.
- Vite, les copains! Suivez-moi, vite!
Et le Pêcheur bondit, courant vers chez lui. Pas le temps de comprendre... nous le suivons à la même allure. Nous entrons en trombe dans sa chambre. Il nous tend à chacun une grande feuille de papier :
- Tiens, le Frère! Ecris en grosses lettres : "REPRISE DES COURS".
Le Frère, étonné autant que moi, tente de poser une question. Pas question! Le Pêcheur le coupe :
- Ecris, te dis-je, vite!
De suite, à mon adresse :
- Ecris : "LE 2 OCTOBRE AU MATIN".
Je ne dis rien, et obtempère, ainsi au reste que le fait le Frère. Le Pêcheur gribouille de son côté. J'ai fini. Il me jette :
- Ta perche, vite!
Et il sort en courant :
- Vite! Dépêche-toi, le Frère!
Nous revoici sur le pré, dans notre... salle à manger le brochet. Le Pêcheur a solidement planté ma perche dans la terre, a sorti des punaises, et, l'une au-dessus de l'autre, a fixé les trois papiers sur le bois. Nous lisons, le Frère et moi :
VACANCES DEPUIS LE 25 JUIN
REPRISE DES COURS
LE 2 OCTOBRE AU MATIN
Il était temps! Les filles arrivent, livres sous le bras. Elles se sont arrêtées devant les papiers, Rêve perdu et la Soeur montrent fermement leur désapprobation. La Pêcheuse, qui s'était retournée un moment, revient prendre les punaises restées sur l'herbe et ajoute un quatrième papier. Nous lisons :
EXCEPTIONNELLEMENT POUR L'ANNEE 1961, ET A LA DEMANDE DE NOMBREUX ELEVES, LES COURS REPRENDRONT LE 7 AOUT A UNE HEURE ET DEMIE PRECISES
Protestations des élèves qui n'ont rien demandé du tout.
J'ironise :
- Trois, ça ne fait pas nombreux!
- Tout dépend qui sont les trois, me répond Rêve perdu avec un grand sourire.
Révision du cours de sciences naturelles. Les cryptogames.
- Malheureusement, il est impossible de les étudier aujourd'hui! déclare le Pêcheur sur le ton du plus profond regret.
- Comment cela? s'étonne la Soeur.
- Tu as déjà vu des champignons un sept août?
- Cela arrive...
- Avec le temps sec que nous avons?
- J'en ai pourtant trouvé un beau ce matin, intervient la Pêcheuse; une belle girolle!
- Tu aurais dû nous l'apporter, se moque le Pêcheur.
- La voici!
La Pêcheuse a ouvert son livre, et le montre à son Pêcheur.
Lequel tente de reprendre l'avantage :
- Tu n'as plus qu'à le mettre au court-bouillon!
Mais il ne s'attire que des rires de la part des filles.
- L'année prochaine, nous allons te faire inscrire au cours de cuisine de notre école! lui propose gentiment la Soeur.
Peu à peu les rires s'éteignent, et nous nous mettons, enfin, à notre révision. Mycélium, spores...
Ce matin, jour de lessive; les filles sont occupées à des travaux que les garçons ne font jamais. Pourquoi? Tradition, sans doute. Qui a créé cette tradition? Il serait facile de dire que ce sont les garçons paresseux. Mais lorsque l'on voit ce que les garçons font aux champs ou aux prés... Alors, c'est comme à l'école; tout le monde travaille.
Rêve perdu n'a pas beaucoup de linge à laver, mais elle en profite pour aider la Pêcheuse et la Soeur, qui, elles, en ont beaucoup. Moi, je suis venu en observateur. Ce n'est pas que j'aie beaucoup de remarques à faire, mais c'est pour tenir compagnie à Rêve perdu.
Au bord de la petite rivière, deux gros paniers de linge, un sale et un propre, de chaque côté de la pierre plate qui baigne dans l'eau. Mes lavandières sont penchées au-dessus de la pierre et de l'eau, pour peser sur le linge et frotter avec plus de force. Rêve perdu est peut-être moins efficace, on voit qu'elle manque d'habitude; chez elle, Didi est là. Frotter n'empêche pas de parler, de parler fort même, et surtout de rire. On se raconte les dernières nouvelles, la Rousse vient de vêler...
On en est au deuxième savonnage. Il n'en reste plus qu'un avant le rinçage, ou plutôt les rinçages, vigoureux, qui éclaboussent les lavandières, mouillées et joyeuses. Puis, on tord les draps à deux lavandières pour les essorer et on s'en va les étendre sur les cordes.
Mais aujourd'hui, cela n'a pas suffi. Un drap n'a pas voulu tout à fait blanchir. Alors, on a recommencé. Re-savon sur le drap, re-frottage, et vite on l'a étendu sur le pré, au soleil, qui saura bien, lui, lui redonner toute sa blancheur.
Les travaux donnent faim, et pour ne pas nous quitter sur l'heure, nous déjeunons tous les six ensemble, chez la Pêcheuse. Les conversations sont animées, toutes simples, sans soulever les sujets dont s'entretiennent ordinairement les six personnages historiques.
L'après-midi, tout le monde étant encore occupé, nous partons, Rêve perdu et moi, faire une petite promenade à pied, pas trop fatigante, deux heures de marche, jusqu'à une maison fortifiée que je voulais montrer à Rêve perdu. L'endroit se trouve près de la petite ville du cadastre, qui, elle, n'est pas si proche de chez nous. Mais mon père nous emmènera en partant au cadastre après le déjeuner, et nous ramènera en fin d'après-midi, son travail terminé. Nous arrivons... au cadastre, vers deux heures et quart. Oui, car mon père a étalé une grande carte, annonçant triomphalement à Rêve perdu : "Tu vois, c'est bien ce que je t'avais dit!" Le peu d'intérêt que j'ai pris à l'affaire explique suffisamment que je ne sache pas de quoi il s'agissait.
Deux heures et demie; nous passons devant le monument le plus important, voire le plus représentatif de la ville. Je demande à Rêve perdu :
- Veux-tu une tarte au fromage?
- Oh, volontiers; elles sont délicieuses!
Elle m'indique le monument :
- Oui, mais malheureusement, c'est fermé!
- Eh bien, je vais faire ouvrir!
Et je me dirige vers la petite porte attenante au monument.
- Ah, tu les connais!
Je lui souris :
- Bien sûr, le monument est trop important!
Eh oui, le personnel me connaît bien, et nous sortons bientôt, nantis des tartes au fromage désirées!
Rêve perdu me sourit :
- Tu ne connais personne dans mon école? j'aimerais bien qu'on me donne quelques bonnes notes.
Nous sortons de la petite ville par une rue qui devient vite un bon chemin de terre. L'heure ne nous presse pas, et nous marchons lentement, lentement, nous arrêtant à chaque instant pour regarder autour de nous, faire un commentaire. Lequel se prolonge par d'autres commentaires sur des paysages vus ailleurs, et qui n'ont aucun lien avec celui où nous sommes. Aucun lien?
- Si, observe Rêve perdu; nous y étions ensemble.
Je fais oui de la tête :
- C'est vrai; sans cela, aurions-nous seulement regardé ces paysages? Il n'y a rien à voir pour un passant.
- Les passants prennent par la grand route des gens pressés; ceux qui ne le sont pas peuvent voir comment les hommes vivent avec la terre.
Au bout d'un bon moment de marche pas pressée, nous arrivons dans un petit bois.
- Voilà un endroit idéal pour manger notre tarte au fromage; allons nous asseoir dans l'herbe! me propose Rêve perdu.
Bien installés, nous savourons la tarte.
- Je n'en ai mangé que chez toi.
Je souris :
- Je n'ai pas pensé à te le dire; c'est la spécialité de cette ville.
- Beaucoup plus appétissante que le cadastre! sourit-elle à son tour.
La tarte n'étant plus qu'un souvenir, nous restons un moment à écouter les oiseaux s'entretenir de leurs affaires, se confier leurs sentiments, de leur chant doux d'après-midi chaude d'été.
L'heure a passé sans que nous nous en soyons aperçus. Il est temps de retourner au cadastre. La maison fortifiée, ce sera pour demain!... peut-être.
Cet après-midi, le Pêcheur et sa Pêcheuse sont partis... visiter la région. La Soeur s'est rendue chez sa camarade de classe, et le Frère l'a accompagnée pour qu'elle ne s'ennuie pas dans le train. Et Rêve perdu et moi, que faisons-nous? C'est très simple, nous allons visiter la maison fortifiée. Cette fois-ci mon père nous laissera sur la grand route des gens pressés, à trois pas du village où nous devions aller hier. Il nous reprendra ce soir au même endroit.
Nous voici rendus. Un petit chemin de terre bien ombragé. Une petite route sur la gauche. Au bout, l'entrée du village, caché derrière un tournant, où se trouve une maison bien bâtie. A droite de la petite route, un arbre, qui a depuis longtemps perdu ses feuilles, a gardé une vieille branche décharnée avec laquelle il recouvre avec tendresse le clocher et l'église du village comme pour les protéger des foudres du ciel.
Mais nous ne sommes pas les seuls à entrer dans le village. Une vieille femme avance, à demi-cassée et penchée vers la terre, tentant d'une main tremblante de s'appuyer sur son bâton, la tête couverte d'un fichu qui descend sur ses yeux, sa jupe et son tablier laissant juste dépasser ses bas noirs et ses chaussures de marche. Elle tire sa chèvre derrière elle avec un bout de corde, et va son chemin à petits pas sans lever la tête. Nous a-t-elle vus? Nous nous sommes arrêtés pour la laisser passer, un peu impressionnés aussi, mi-inquiets, mi-émus. Sa chèvre se fait tirer de mauvaise grâce, le cou tendu raidi par l'impitoyable corde. Nous allions prendre la chèvre en pitié quand elle nous a jeté en passant le regard sournois et malveillant des chèvres. J'ai cru qu'elle aurait pu nous faire du mal, comme ça; un coup de corne, peut-être.
Nous reprenons notre chemin vers le tournant à gauche qui cache le village. A vrai dire, ce qui le cache, ce n'est pas tant le chemin que les deux imposantes maisons, l'une face à l'autre sur les bords de l'étroit chemin. Maisons dans lesquelles le soir venu, on doit se sentir bien à l'abri, les volets fermés, et dans les froids de l'hiver, devant une bonne bûche qui rougeoie doucement dans l'âtre. Les deux imposantes maisons ne suffiraient sans doute pas à cacher le village. Devant nous, à l'endroit où commence à tourner le chemin, une fenêtre sous un grand toit pointu nous prévient : "Vous ne verrez le village que lorsque vous serez passés près de moi". Moi, bien sûr, je n'ai pas besoin d'attendre pour découvrir le village; je le connais de longue date. La découverte, je la laisse à Rêve perdu.
Nous voici dans le village. Il n'est pas très étendu. La grand rue nous mène à l'église.
- Le village n'est pas très étendu, mais les maisons sont comme des montagnes, commente Rêve perdu.
- Des montagnes? tu exagères!
- Sans doute; mais elles paraissent indestructibles... On dirait des rocs.
Je réfléchis :
- Te souviens-tu du pont sur la grande rivière?
- Oui, oui, c'est bien ça! Le pont qui était un très ancien château!
- Oui...
J'allais poursuivre, elle me devance :
- Il y a beaucoup de châteaux par ici; cette maison n'est pas un château, bien sûr...
Elle s'interrompt un instant :
- Mais c'est comme un royaume.
Nous poursuivons notre chemin vers l'église; chemin bien court au reste. Nous passons devant une solide demeure, fermée par un mur terminé par un lourd pignon; on pourrait croire, si cette demeure n'était dans un petit village, qu'il s'agit d'un mur de château fort. Comment y entre-t-on? par une grande porte cochère qu'un pont-levis ne déparerait pas.
- Regarde! me lance Rêve perdu, en me la désignant; c'est la maison du mystère!
- Oh, tu sais, elle n'est pas si mystérieuse que ça! Je connais ceux qui y habitent.
Elle me met un doigt sur la bouche :
- Ne dis rien!
Un peu plus loin, une église des temps passés, face au chemin qui mène au cimetière, dont on devine le mur. Une façade toute plate sous un toit en triangle, percée d'une fenêtre étroite arrondie en haut, et d'une porte en dessous de la fenêtre. La porte et la fenêtre sont si semblables que, si la porte n'était plus large que la fenêtre, on ne pourrait les reconnaître l'une de l'autre que parce que l'une est au ras du sol et l'autre en haut.
Rêve perdu s'est arrêtée, l'a longuement regardée :
- Elle est simple, elle est modeste, on y vient seulement pour s'y recueillir.
Nous tournons à droite vers le cimetière, qui se trouve en dehors du village, à droite, sur le bord du chemin. Nous entrons dans le cimetière. Au fond, contre le mur, une stèle émerge de la terre, au milieu des plantes qui s'agrippent aux pierres. Elle ressemble à une petite chapelle au toit pointu. De part et d'autre du petit toit, une statuette de la Vierge à l'enfant, et une place restée vide. Les noms des disparus sont gravés sur ce qui ressemble à la porte d'entrée de la chapelle, mais ils s'effacent presque sous les lichens qui se sont installés depuis longtemps.
Sortis du cimetière, nous suivons un chemin qui s'enfonce dans les prés. Une grande bâtisse vient d'apparaître. Rêve perdu me la désigne d'un geste :
- C'est un château?
Et, avant que j'aie eu le temps de répondre :
- Il est grand, mais comment y vit-on?
Elle ajoute aussitôt :
- On dirait une pension pour des militaires.
Je souris :
- Tu es tout près de la vérité; c'était la demeure d'importants chevaliers...
- Ah oui! j'ai appris ça en classe; cela remonte à loin.
- Cette bâtisse a été construite il y a huit cents ans.
- Les chevaliers ne sont plus là, ça fait un moment; on aurait pu enlever la bâtisse, elle gâche le paysage!
- Que veux-tu, c'est historique.
Rêve perdu hoche la tête :
- C'est surtout laid; c'était peut-être mieux il y a des siècles...
- Il y avait une double rangée de murailles et de fossés.
- Eh bien, au moins l'a-t-on enlevée, cette double rangée! Dommage qu'on n'ait pas continué!
La visite est terminée. L'heure s'avance. Nous nous dirigeons maintenant vers l'endroit où mon père doit nous reprendre.
Cinq heures. Les ombres se sont allongées, le soleil se couche vers sept heures et quart. Nous sommes installés près du petit chemin de terre bien ombragé par lequel nous sommes arrivés vers deux heures passées. Il fait encore chaud, mais les ombres des grands arbres ne nous servent plus de rien. Le soleil est derrière nous. A trois pas, la grand route des gens pressés par laquelle arrivera mon père un peu après six heures.
- Je pense que c'est le moment des pâtes de fruit!
Et Rêve perdu me tend les pâtes de fruit qu'elle a sorties de la poche de son tablier.
- Excellente idée! Je commençais à avoir faim.
Les pâtes de fruit ont vite disparu.
- Oh, celui-là, il est vraiment pressé! s'exclame Rêve perdu, me montrant une auto qui file déjà vers l'horizon.
- Ce doit être une auto de course.
- Oui, elle rase presque le sol.
- C'est pour être plus stable quand elle va vite.
Rêve perdu a suivi des yeux l'auto à présent à peine visible :
- Tu crois qu'elle va plus vite qu'un avion?
- Un gros avion, non; mais les petits avions de promenade... je pense qu'elle va plus vite.
- Heureusement que la route est toute droite!
Nous bavardons, tout en continuant à observer la grand route des gens pressés. Les autos qui y passent de temps à autre lui donnent quelque animation.
- Oh, comment arrive-t-il à trouver assez de place sur la route? s'étonne Rêve perdu.
J'explique :
- Ce sont les tout nouveaux modèles de camion; j'en ai déjà vu un ou deux, ils sont vraiment énormes.
Elle reste pensive :
- Ce n'est pas comme sur les routes où nous nous promenons...
- C'est heureux!
- Quand il passe une auto...
Je ris :
- Ou même une bicyclette!
Le gros camion est passé; bien moins vite que l'auto de course. Mais nous avons senti le souffle d'air qu'il a laissé derrière lui.
- Il vaut mieux ne pas être près de lui, note Rêve perdu.
- ça, c'est bien vrai! L'autre jour, j'étais avec mes parents, notre auto a failli se renverser!
Elle me regarde, incrédule, mais malgré tout légèrement inquiète. Je ris :
- Non, non! Mais l'auto a bougé, je t'assure.
Elle hoche plusieurs fois la tête sans rien dire.
Nous bavardons. De temps à autre, les autos passent et repassent. Soudain, Rêve perdu fait un geste en direction de la grand route des gens pressés :
- Oh, regarde! Un âne qui tire sa charrette de paille.
Elle prend un temps :
- J'espère qu'un jour, lorsque les camions seront devenus encore plus grands, ils ne le renverseront pas.
Elle fait une pause :
- S'il y a encore des ânes, bien sûr...
( Nicht fertig )
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